• En finir avec la 'France', appareil politico-militaire et idéologique de nos oppresseurs ! (suite)

    (1ère PARTIE) 

    Lorsque meurt Louis XI (1483), le 'gros œuvre' du processus est donc pratiquement achevé. L’État moderne, comme appareil politico-militaire au service de la concentration du pouvoir féodal entre les mains de la monarchie, est constitué et consolidé ; même si de nombreux territoires seront encore annexés par la suite (jusqu’en 1860). C'en est également fini, par ailleurs, de la féodalité à proprement parler, qui a subi depuis le 12e siècle sa crise générale : l'ordre féodal survivra dès lors sous une forme 'zombie' jusqu'à la Nuit du 4 Août 1789.

    Une dernière ligue féodale profite d’une période de régence (Anne de Beaujeu) pour affronter le pouvoir royal, c’est la guerre folle (1485-88) dont le principal instigateur est le duc François II de Bretagne et dont l’issue voit le début du processus d’annexion de cette nation, achevé en 1532. Celle-ci, depuis le 10e siècle, avait perpétuellement oscillé entre l’alliance franque et l’alliance anglo-normande, sa noblesse se partageant entre un ‘parti français’ et un ‘parti anglais’ (souvent en guerre l'un contre l'autre…) et ses ducs prêtant alternativement hommage au roi de ‘France’ et au duc de Normandie/roi d’Angleterre jusqu’à la Guerre de Cent Ans (ce qui ne change rien au niveau de l’imposition du français par l’élite, celui-ci étant également la langue de la Cour anglaise). Après celle-ci, le duc François II (1458-88) mènera une politique volontariste de construction d'un État moderne indépendant, tentative qui s’achèvera (donc) par le piteux échec de la ‘guerre folle’.

    Le traité du Verger (août 1488) interdit à Anne de Bretagne, fille et successeuse de François II (qui meurt quelques semaines plus tard), de contracter mariage sans l'accord du roi de France. La violation de cette clause (elle épouse par procuration Maximilien d'Autriche) conduit à une ultime intervention française (1491) qui oblige l'héritière à annuler cette union et à épouser le roi lui-même, Charles VIII, puis à sa mort... son cousin et successeur Louis d'Orléans (Louis XII). Tout ceci conduira en 1532 à l'Union définitive de la Bretagne à la Couronne de France par François Ier, cousin éloigné successeur de Louis XII et époux de la fille de celui-ci et d'Anne. C'est l'aboutissement de visées franques remontant aux Mérovingiens... Le duché devenu "province" gardera pendant deux siècles et demi encore une certaine autonomie nominale avec des États provinciaux à large dominante nobiliaire, autonomie confrontée bien sûr aux tentatives permanentes de "grignotage" de ses prérogatives par l'absolutisme ; et la population opposera de fréquentes résistances au pouvoir central comme la célèbre révolte des Bonnets rouges (1675) et bien sûr, après l'abolition de l'autonomie (considérée comme 'privilège') en 1789, la résistance au centralisme "révolutionnaire" bourgeois parisien connue de tou-te-s : la Chouannerie qui débute dès 1791-92 avec l'Association bretonne de La Rouërie et le soulèvement de Jean Cottereau dit 'Chouan' en Mayenne limitrophe, et ne prendra fin qu'à l'avènement de Napoléon - le mouvement touche aussi le Maine et l'Anjou voisins et se connecte avec la Vendée (Bas-Poitou) de l'autre côté de la Loire, dans une grande insurrection générale de l'Ouest dont la répression fera des centaines de milliers de victimes. Cet épisode est bien sûr entré dans les annales du marxisme 'primitif' (les Marx et Engels des années 1840-50, encore très influencés par le jacobinisme 'montagnard' français) et d'un certain 'marxisme' vulgaire jusqu'à nos jours comme l'archétype de la réaction anti-historique la plus noire ; et l'évoquer positivement vaut encore aujourd'hui (largement) sceau d’infamie à la gauche de l'échiquier politique. 

    Ceci nous donnera l'occasion de clarifier quelque chose : notre camp est le CAMP DU PEUPLE et l'histoire dont nous nous revendiquons est L'HISTOIRE DU PEUPLE, des 'bras-nus' et des 'besogneux' qui se cristalliseront au 19e siècle dans le prolétariat ; notre démarche est une démarche de dissociation historique entre l'histoire du peuple et celle des possédants (aristocratie, clergé, bourgeoisie) que d'aucuns, y compris 'maoïstes', s'évertuent encore à voir comme la seule (l'Histoire avec un grand H) ; et nous célébrons cette histoire du peuple, des classes laborieuses, dans leur résistance aux classes dominantes qui exploitent leur force de travail et à l’État au service de cette exploitation. Sans-culottes parisiens et Chouans bretons s'inscrivent à nos yeux dans cette même histoire de résistance populaire ; à cela près que sans direction consciente les uns se sont finalement faits les petits soldats des classes dominantes 'républicaines' ('républicaines' jusqu'à un certain point : la grande majorité soutiendra sans façons le couronnement de Napoléon en 1804 et le retour des Bourbons en 1814-15...) et parisiennes ou pro-centralisme parisien, tandis que les autres se sont faits ceux des classes dominantes de l'Ouest - plutôt monarchistes mais pas 'anti-Lumières' pour autant (la plupart des dirigeants, comme La Rouërie, émargeaient aux loges maçonniques locales et bon nombre avaient participé à la Révolution américaine).  

    Lorsque Chouans et autres Vendéens défendaient bec et ongles "leurs" nobles locaux et "leur" Église (une Église indépendante, "non-jureuse"), ce n'était certainement pas par "obscurantisme" et par amour de la taille, du cens et de la dîme... mais bien plutôt par attachement à ce qui était vu comme des contre-pouvoirs face à un État central qui (les institutions provinciales dissoutes) semblait s'annoncer tout-puissant  - et allait effectivement le devenir avec Bonaparte quelques années plus tard. Une quête (faute d'établir soi-même un Pouvoir du Peuple) de contre-pouvoirs face à la bourgeoisie "révolutionnaire" ; le même genre de contre-pouvoirs que les sans-culottes voyaient (sans doute) dans leurs "sections" et dans la (première) Commune de Paris... [Au sujet de toute cette "problématique bretonne" durant la "révolution" bourgeoise "française", un bon résumé ici : http://breizhcb.free.fr/fr.htm#B12a ; lire aussi ici au sujet de l'analyse "socio-économique" du phénomène chouano-vendéen -  "La Révolution n'a pas su satisfaire les espérances engendrées par la convocation des États généraux en 1789 : les métayers, majoritaires en Vendée, ne bénéficient pas de l’abolition des droits féodaux, qui sont rachetables (jusqu'en 1793), les biens nationaux profitent essentiellement aux bourgeois et aux marchands. À partir de là, le bouleversement des structures sociales traditionnelles, la réforme autoritaire du clergé et la levée en masse constituent tout au plus l’étincelle qui a provoqué l'explosion d'un mécontentement plus ancien" (...) "la croissance des villes françaises du XVIIIe siècle, l'agressivité économique de celles-ci et leur tendance à accaparer le pouvoir politique local ont suscité des résistances et des haines paysannes, dont l'insurrection vendéenne n'est qu'un exemple exacerbé" (...) "Albert Soboul décrit des masses paysannes dans la gêne, prédisposées « à se dresser contre les bourgeois, très souvent fermiers généraux en ce pays de métayage, négociants en grains et acquéreurs de biens nationaux », (...) enfin l'assimilation, par les paysans, du tirage au sort pour la levée des 300 000 hommes à la milice, institution de l'Ancien Régime particulièrement honnie. S'il considère que « le caractère simultané du soulèvement autorise à penser qu'il fut concerté », il explique que les paysans « n'étaient ni royalistes, ni partisans de l'Ancien Régime » et que les nobles furent d'abord surpris par le soulèvement, avant de l'exploiter à leurs fins"...]

    Bref, deux résistances populaires au même capitalisme triomphant mais qui, faute d'être conscientes d'elles-mêmes, se sont retrouvées les instruments de deux fractions dominantes opposées ! Bien sûr nous n'ignorons pas que les faits historiques ont des répercussions et de fait, l'affirmation bretonne restera à dominante conservatrice voire réactionnaire jusqu'à ce que les conceptions progressistes prennent le dessus dans les années 1960-70... ce qui fut effectivement un lourd problème pour le Peuple breton.

    Mais revenons à notre sujet. Voici donc (en rose) à quoi ressemblait le royaume de France vers 1500 :

    1500

    Il y a deux grandes enclaves : le Comtat venaissin (Vaucluse), au Pape, et le Charolais (à la Couronne d’Espagne, sera transféré au prince de Condé en 1684, puis définitivement rattaché à la Couronne en 1760). Les ‘tâches’ grises sont les terres de la maison d’Albret-Navarre, héritière de Gaston Phébus et dont sera issu Henri IV : un véritable petit Empire gasco-pyrénéen (carte) gouverné depuis Pau ou Nérac, comprenant pratiquement toute la chaîne (Basse-Navarre basque, Béarn, Bigorre/Haute-Pyrénées, comté de Foix/Ariège), des parties du Gers, des Landes et du Lot-et-Garonne (Gascogne) ainsi que le Rouergue (Aveyron), le Périgord (Dordogne) et le Limousin ; très indépendant de l'autorité royale parisienne surtout dans la zone pyrénéenne avec des Estats (institutions, assemblées) propres en vigueur jusqu'en 1789, sans parler des vallées de montagne qui sont souvent des républiques paysannes autonomes de fait - sous le régime du paréage ou autre. Après la perte de l’essentiel de la Navarre (annexée par la Castille en 1512, mettant fin au dernier territoire basque indépendant), Jeanne d’Albret se convertira au protestantisme et son fils Henri sera l’un des principaux chefs de file du ‘parti protestant’, de 1570 environ jusqu’à sa conversion en 1593. Ce ‘parti’ exprimera jusqu’au début du 18e siècle (guerre des Camisards 1700-1710) en passant par les guerres de Richelieu (1621-29), l'Ormée bordelaise (1650-53) et la politique anti-protestante de Louis XIV dès les années 1660 (révocation de l'Édit de Nantes en 1685, 'dragonnades' dans tout le 'Midi') les aspirations anti-centralistes d’une partie de l’aristocratie, de la bourgeoisie urbaine et des classes populaires d'Occitanie ('Provinces de l'Union'), de Poitou-Saintonge, du Val de Loire ou encore de Normandie ; la Ligue catholique (soutenue par l’Espagne) exprimant quant à elle les aspirations centralistes de la bourgeoisie francilienne et du Nord/Nord-Est bien que la Bretagne, la Provence, une partie du Languedoc (la plus violemment ravagée et catholicisée durant et après la Croisade...) et la région lyonnaise y soient également ralliées [de fait, outre l'appui "espagnol" depuis la péninsule et/ou leurs possessions des Pays-Bas, de Franche-Comté ou d'Italie, l'ultra-catholicisme ligueur pouvait aussi exprimer des aspirations anti-centralistes ou républicaines bourgeoises (à Paris) face à une monarchie jouant le "juste milieu" et apparaissant ainsi (pour le coup) "philo-protestante" - l'ensemble de cette opposition protestante et ultra-catholique à la mise en place de l'absolutisme était qualifiée de mouvement monarchomaque].

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    Henri IV réunira finalement ses domaines occitans à la Couronne, en leur conservant toutefois une assez large autonomie qui sera progressivement remise en question... par ses descendants (Louis XIII avec Richelieu, Louis XIV, Louis XV etc.) jusqu'au coup de grâce de la révolution bourgeoise pariso-centrée. Louis XIV fera ériger, à Pau, une statue équestre à sa gloire ; les Béarnais, par défi, feront inscrire sur son socle "Ici le petit-fils de notre bon roi Henri"... Pendant toute cette période, les résistances occitanes au rouleau compresseur centraliste se succèdent : Croquants de la Garonne au Limousin (1593-95, 1624 et 1635-43), places de sûreté protestantes démantelées par Richelieu entre 1621 et 1629 (Nîmes, Montpellier, Montauban, La Rochelle au terme du fameux siège, Privas dont plus de 1.500 défenseurs sont sauvagement massacrés), Cascavèus en pays aixois (1630), sédition derrière Montmorency en Languedoc (1632), Ormée bordelaise (1650-53), Camisards cévenols (années 1700) etc.

    Sur la carte, on peut également observer la désintégration politique de l’Allemagne et de l’Italie du Nord et du Centre, autrement dit du SAINT-EMPIRE, qui était la grande puissance ‘géopolitique’ européenne de l’An Mille. Il n’y aura de nouvelle grande unification politique, sous l’impulsion des bourgeoisies padane et rhénane et des monarchies piémontaise et prussienne, qu’au 19e siècle (années 1850-70).

    On remarque aussi (en rose pâle) le duché de Savoie qui, à cette époque, a unifié politiquement une grande partie de l’Arpitanie : Savoie, Bresse-Bugey-Gex (actuel Ain), Suisse romande, Val d'Aoste et vallées piémontaises, etc. De fait, c'est la plus grande réunion de terres arpitanes sous une même autorité politique depuis la désintégration du royaume de Bourgogne-Provence au 12e siècle - et cette fois, c'est un État quasi-moderne. Mais il recule dès le 16e siècle (duc malheureux Charles III, 1504-53) face au royaume de France (qui l'envahit et l'occupe à répétition et prend la Bresse, le Bugey et Gex en 1601) et aux cantons suisses (qui arrachent leur indépendance, souvent sous la bannière de la Réforme), devenant petit à petit un État principalement italien : la capitale est transférée de Chambéry à Turin en 1563. On connaît la suite : devenu royaume de Sardaigne par l'acquisition de cette île en 1720, acquérant l'ancienne république oligarchique (et le puissant port) de Gênes en 1815, le Piémont-Savoie unifiera sous sa coupe la péninsule italienne en 1860... abandonnant 'au passage' définitivement Nice et la Savoie à la France (après un 'plébiscite' notoirement truqué). Trait d'union pendant des siècles entre des vallées de même langue et de même culture, les Alpes se hérissent de douaniers et deviennent pour toujours une frontière.

    Au 17e siècle, aux abois dans leur volonté étatiste moderne et soumis aux pressions quasi-protectorales de la France de Louis XIV qui (comme on l'a dit) occupe une grande partie de leur territoire (Pignerol etc.), les ducs de Savoie seront par ailleurs de grands persécuteurs de l''hérésie' vaudoise (proche de la Réforme mais antérieure à celle-ci, remontant au 12e siècle) dans les vallées alpines occitanophones ; une 'hérésie' expression et drapeau, comme le protestantisme radical languedocien, du 'démocratisme' populaire villageois (dont les Escartons du Briançonnais étaient localement un bon exemple) que l’État moderne voulait anéantir [les Vaudois avaient déjà subi de grands massacres en Provence, dans le Lubéron, au siècle précédent].

    Par la suite, cette carte nous montre les dernières annexions de l’Ancien Régime, entre Henri II (1547-59) et Louis XVI (1774-92) :

    CarteAH France 299

    Cet Ancien Régime (les historiens désignent généralement, par ce terme, la période allant du règne de François Ier  ou de la fin des Guerres de Religion jusqu'en 1789) marque, au niveau de l'économie politique, une période d'équilibre entre les classes féodales (aristocratie, clergé), désormais totalement parasitaires (leur 'fonction sociale' de protection des populations a disparu au 15e siècle), vivant de leurs rentes foncières et fiscales ('droits' seigneuriaux) ou s''épanouissant' dans des tâches militaro-bureaucratiques (noblesse) ou d'encadrement idéologique réactionnaire des masses (clergé) et traversées par des ‘courants’ antagoniques (noblesse centraliste/monarchiste ou au contraire jalouse de ses prérogatives et hostile à l’autorité royale ; clergé ‘gallican’, janséniste ou ‘ultramontain’ partisan de l’autorité papale, etc.), et la bourgeoisie ou plutôt LES bourgeoisies des différentes nationalités absorbées dans l'État, avec leurs tendances centralistes ou anti-centralistes (en fonction de leur 'tropisme' économique). La monarchie, héritière des Capétiens qui ont fondé l'appareil politico-militaire, joue alors de manière autocratique et arbitraire le rôle de 'gardienne' de cet équilibre dans lequel, un temps, la majorité de chaque classe exploiteuse va finalement trouver son compte – mais il y a toujours des 'minorités agissantes', des 'forces centrifuges' puissantes à contenir et l’équilibre devient intenable dans la seconde moitié du 18e siècle. Un symbole de cela, afin de mettre autoritairement 'tout le monde d'accord', est la suppression des États Généraux, institution créée par Philippe le Bel (1302) pour représenter auprès du monarque les trois 'grandes' classes dominantes de l'époque : clergé, noblesse et bourgeoisie des 'bonnes villes'. Ils ne seront plus convoqués à partir de 1614, jusqu'en... 1789.

    C'est donc à cette époque que se met en place (et se renforce) le politique de consolidation centralisatrice du royaume (cet ensemble de provinciae annexées depuis 4 siècles), en particulier (on l'a vu) avec l'inénarrable Richelieu (dont Simone Weil dira qu'il a "tué en France tout ce qui n'était pas Paris") qui brise le 'pouvoir huguenot' du 'Midi', développe l'institution des intendants (précurseurs des préfets), émet la fameuse théorie des 'frontières naturelles' (limites 'idéales' de la base d'accumulation première du capital pariso-centré) ou encore inaugure la fameuse Académie française comme 'quartier général' de la culture aristo-grande-bourgeoise dominante ; politique poursuivie par son successeur Mazarin ('Ministre principal' de 1643 à 1661) et bien sûr Louis XIV, et que les révolutionnaires bourgeois de 1789 et Napoléon Bonaparte ne feront que poursuivre encore.

    En 1688 (conformément à une volonté testamentaire de Mazarin) est inauguré à Paris un Collège des Quatre Nations destiné à accueillir et 'formater'-franciser la jeunesse 'bien-née' des territoires annexés de fraîche date (cf. carte ci-dessus) : 'Pays-Bas' (Artois-Flandre-Hainaut, actuel Nord-Pas-de-Calais), Roussillon catalan, Alsace et Pignerol (place-forte piémontaise occupée alors par les troupes royales et qui retournera aux Savoie quelques années plus tard). Il fonctionnera ainsi jusqu'en 1791 ; ensuite de quoi (1805) le bâtiment hébergera l'Institut de France (dont fait partie l'Académie française). Une 'Nation picarde' (terres de langue picarde elles aussi d'annexion récente, entre la guerre contre le Téméraire à la fin du 15e siècle et le règne de Louis XIV) était par ailleurs reconnue, vers la même époque, au sein de l'Université de Paris. Ceci illustre bien la politique de 'francisation' via l''élite' poursuivie alors (avant la 'francisation de masse' à partir de 1790 et tout au long du siècle suivant) ; mais aussi le fait que ces récentes annexions étaient bel et bien considérées comme des NATIONALITÉS (à 'assimiler') et non comme 'la France' sans autre forme de procès.

    Une annexion importante sur la fin de cette période, offrant à la ‘France’ une position stratégique ‘clé’ en Méditerranée, est celle de la Corse. Celle-ci, depuis la fin de l’Empire romain, n’avait jamais fait partie d’aucune manière de l’orbite ‘franque’ : par sa position géographique et sa culture, elle se rattache à l’ensemble Péninsule italique/Mer Tyrrhénienne, et depuis le 5e siècle elle avait successivement été vandale, byzantine, arabe, pisane et enfin génoise. Surtout, lorsque Louis XV l’annexe en 1768-69, elle n’est nullement un duché féodal… mais une république bourgeoise (ou, pour être exact, un 'royaume sans roi'), très démocratique même (les femmes veuves, cheffes de famille, y ont le droit de vote), présidée par le 'général de la nation' Pasquale Paoli et menant depuis près de 40 ans une guerre de libération victorieuse contre la ‘république’ aristocratique de Gênes. Cette république bourgeoise sera même un modèle, quelques années plus tard, pour les révolutionnaires bourgeois américains : une douzaine de villes des USA portent le nom de ‘Paoli’. L’argument selon lequel la centralisation monarchique puis révolutionnaire/napoléonienne n’aurait mis fin qu’à des ‘féodalités’ tombe donc ici en morceaux... La pacification qui se poursuivra sous la révolution bourgeoise (après un bref ‘retour en grâce’ de Paoli en 1790-93) et même ensuite (pratiquement jusqu'au milieu du 19e siècle) sera brutale, notamment sous les gouvernorats des sinistres Marbeuf (1768-86) et Morand (1801-11). L'île restera sous administration militaire... jusqu'au début du 20e siècle.

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    Telle est donc la ‘France’ dans laquelle éclatera la Révolution bourgeoise de 1789, qui annexera pour finir le Comtat (définitivement), la Savoie et le comté de Nice (perdus en 1815 mais récupérés en 1860 ; l'arrière-pays niçois opposera durant toutes les années 1790-1800 une farouche résistance populaire à l'annexion française, le mouvement des Barbets) ; ainsi que MulhouseMontbéliard et quelques autres petites principautés et enclaves d'Empire en Alsace et en Lorraine (Salm, CréhangeSarrewerden en 'Alsace bossue' etc. etc.) [et bien d'autres territoires encore, bien sûr, jusqu'au Rhin et même au-delà, en Italie, en Suisse romande et même en Catalogne, mais nous ne parlons ici que de ceux faisant aujourd'hui partie de l’État français].

    L’importance des territoires ‘manquants’ à la toute fin du 16e siècle (époque à laquelle certains ‘maoïstes’ font naître la ‘nation française’…), objets d'une politique annexionniste visant le 'cœur' industriel du continent (politique qui inclura le fameux contentieux alsacien-mosellan avec l'Allemagne - 1870-1945 - et ne prendra définitivement fin... que dans les années 1950 - question de la Sarre), est absolument considérable lorsque l’on sait le ‘moteur’ économique du capitalisme hexagonal qu’ils sont devenus par la suite et qu'ils restent  encore (pour beaucoup) aujourd’hui – non sans égrener, de Calais à Sochaux en passant par les Ardennes et Florange, les 'poches' de misère et de relégation.

    À vrai dire, leur annexion, concomitamment avec la colonisation des Amériques (Canada, Louisiane, Antilles), aura été le ‘coup de fouet’ à la ‘grande expansion’ de celui-ci, débouchant sur la révolution bourgeoise et la révolution industrielle (la première créant les conditions politiques de la seconde). 

    Car parallèlement à ces dernières annexions de la monarchie absolue s’est mis en œuvre un autre phénomène de toute première importance : celui de la colonisation outre-mer. Si, sous la monarchie absolue, l’expansion territoriale en Europe se ‘ralentit’, c’est pour une simple et bonne raison : la ‘France’ n’est pas seule, d’autres grands États modernes se sont formés (Angleterre, Espagne, Autriche des Habsbourg, Provinces-Unies – Pays-Bas actuels – à partir de 1580, Suède, Prusse et Russie à partir du 17e siècle – mais plutôt en Europe germanique et baltique), et elle se heurte à eux, ce qui rend difficile (militairement) de s’étendre en Europe, où les guerres sont longues WEB CHEMIN 40785 1298375052et coûteuses (et pas toujours victorieuses !). La ‘France’ va donc ‘regarder’ au-delà des mers, vers ce ‘Nouveau monde’ ‘découvert’ par Christophe Colomb en 1492, ou vers ces Indes dont Vasco de Gama a ouvert la route maritime en 1498 ; en quête de nouvelles terres et de nouvelles forces productives à exploiter.

    Ainsi va naître le premier Empire colonial français que l’on voit ici en bleu clair sur la carte (et ici, carte plus détaillé des Caraïbes) et qui donnera naissance aux Nations québécoise, acadienne, cajun et surtout afro-caribéennes et mascareignes (Réunion, Maurice, Seychelles, Rodrigues), par l’importation massive de travailleurs esclaves africains. Cet empire disparaîtra, pour l’essentiel, entre la guerre de Sept Ans (1756-63) qui voit la perte du Canada et l’issue des guerres napoléoniennes (1815), la ‘France’ ne conservant finalement que nos actuels ‘DOM’ : Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion.

    Mais la bourgeoisie, une fois installée seule au pouvoir, poursuivra cette œuvre 'civilisatrice’ : dès la révolution industrielle avec la conquête de l’Algérie et l’exploration du Pacifique, puis surtout à partir des années 1860 (entrée dans l’impérialisme) avec la conquête de près de la moitié du continent  africain, de l’Indochine etc. : c’est le second Empire colonial. À cette dernière époque, la puissance Colo-frse-couverture-cahier-sco-1900du capitalisme français (qui se concentre en monopoles) permet en outre la domination financière de nations entières (comme en Chine ou dans le vieil Empire ottoman), sans administration coloniale directe.

    La résistance des populations autochtones, et les révoltes des esclaves africains transplantés, n’ont jamais cessé durant toute cette période (menant, notamment, à l'indépendance - vite confisquée - de la première 'République noire', Haïti, en 1804) ; toutefois, c’est surtout après la Première Guerre mondiale, sous l’impulsion de la Révolution prolétarienne russe, que s’exprime dans tout l’Empire un puissant mouvement de libération des peuples colonisés.

    Sous la pression de celui-ci, l’impérialisme ‘français’ va s’adapter et, à partir des années 1950, retirer progressivement son appareil administratif, tout en maintenant sa domination économique – et, souvent, une forte présence militaire ; faisant que les nouveaux États n’ont souvent d’’indépendants’ que le nom ; sauf lorsqu’ils empoignent (plus ou moins fermement et longtemps) le drapeau de la révolution mondiale anti-impérialiste, comme le Vietnam bien sûr (1945-75), ou comme le tentèrent l’Algérie, la Guinée ou le Congo dans les années 1960, ou encore le Burkina Faso de Thomas Sankara en 1983-87 – expériences de courte durée, vite ‘ramenées dans le rang’ par la corruption ou le coup de force.

    Une conséquence importante de tout cela, outre l’exploitation féroce des populations et une liste interminable de crimes sans nom, et outre le fait que la ‘France’ administre encore directement une huitaine de ‘DOM-TOM’ et exerce un protectorat de fait sur une quinzaine de pays africains, est que, tout au long du 20e siècle et particulièrement pendant les ‘Trente glorieuses’ (1945-75), les besoins du capitalisme bleu-blanc-rouge l’ont amené à importer, massivement, de la force de travail de ces pays coloniaux, ou nouvellement (pseudo) ‘indépendants’. Cette main d’œuvre, et ses descendants, 794874 guerre-d-algerie-manifestants-expulsionont formé en Hexagone métropolitain des colonies intérieures : concentrés dans des zones spécifiques, surtout urbaines (dont la population ‘blanche’ est ‘invitée’ à fuir les ‘incivilités’, le ‘bruit’ et ‘l’odeur’…), elles s’y voient appliquer de facto le même type de traitement colonial que leurs aïeux dans leurs pays d’origine. Ces colonies intérieures cohabitent aujourd’hui avec les nations constitutives de l’entité ‘France’, dans lesquelles, globalement, a fusionné l’immigration de travail d’origine européenne (ne se voyant pas appliquer ce traitement ‘colonial métropolitain’ spécifique). Dans les zones où elles sont particulièrement concentrées (on pense en particulier à la région parisienne, la région de Marseille, de Toulouse ou de Lyon, et aux régions industrielles du Nord ou de Lorraine), elles ont grandement influencé la culture populaire nationale et réciproquement (en étant très influencées elles-mêmes, également, par la culture populaire afro-américaine). Ceci fait, de certains territoires, ce que l’on peut appeler des ‘métropoles multiculturelles du capitalisme’, préfigurant, au sein de celui-ci, le communisme universel d’après-demain. 

    La bourgeoisie n’a donc, on l’a dit d’innombrables fois ici, fait que reprendre à son compte, récupérer l’appareil politico-militaire construit par la monarchie capétienne – en le modernisant bien entendu, en le rationnalisant, car le processus long et contradictoire de sa construction avait ‘empilé’ les appareils administratifs, militaires, policiers, judiciaires et fiscaux ‘façon mille-feuille’, de manière complexe et parfois incohérente (et puis il y avait, bien sûr, les innombrables ‘privilèges’ de la noblesse et du clergé, devenus totalement inutiles et parasitaires, entravant le développement de l’économie capitaliste).

    94Cela parce que si, certes, les 'ténors’ de la bourgeoisie révolutionnaire venaient d’un peu partout, sa fraction (économiquement) la plus puissante, et donc politiquement dirigeante, était celle qui avait prospéré dans la capitale du royaume et ses alentours, profondément incrustée dans l’appareil d’État monarchique : la bourgeoisie du Bassin parisien, qui avait tout intérêt à maintenir un appareil politico-militaire à la base même de sa prospérité [5]. Mais aussi parce que, globalement, TOUTE la bourgeoisie du royaume, de Calais à Marseille et de Brest à Strasbourg, avait tiré profit de ce processus de construction de l’État moderne. 

    Si le capitalisme s’est développé spontanément en Europe dès le 11e siècle ; et en ‘France’ surtout aux 12e-13e siècles avec les foires de Champagne et du Languedoc (les premières étant en sérieuse concurrence avec les secondes, explication "oubliée" de la Conquista) ; il a connu dans l’histoire de celle-ci essentiellement quatre phases de développement volontariste, ‘impulsé’ consciemment pour la ‘grandeur’ du pays :

    - Sous l’Ancien régime, dès la fin de la Guerre de Cent Ans mais surtout aux 17e-18e siècles (de Henri IV à Louis XVI), par la commande royale ; politique particulièrement bien incarnée par Colbert ;

    - Sous la ‘révolution industrielle’ (du Premier au Second Empire inclus). Les ‘argentiers’ de la monarchie et de la ‘noblesse de Cour’ d’Ancien régime sont devenus des banquiers qui investissent dans la production industrielle, les innovations technologiques comme le chemin de fer, etc. ; visant évidemment par là un juteux retour sur investissement. Cette période voit la progressive fusion du capital bancaire et du capital industriel, qui débouche vers 1870-80 sur le capital financier monopoliste, ouvrant l’époque de l’impérialisme.

    - La ‘grande modernisation’ entreprise par la  IIIe  République à la ‘Belle époque’ (1879-1914), particulièrement la ‘République radicale’ à partir de 1900 ; parallèlement à l’expansion coloniale ;

    - Enfin, après la première crise générale du capitalisme et les deux guerres mondiales, de 1945 jusqu’aux années 1980, principalement sous la ‘république gaulliste’ (1958-74).

    Ces deux dernières phases font également largement appel à la commande d’État (républicaine, cette fois…) : commande militaire, ‘grands travaux’ etc.

    En résumé : les ‘argentiers’ de la construction et de l’affermissement de l’État moderne monarchique sont devenus les banquiers de la Révolution industrielle puis, par la fusion capital bancaire/capital industriel, les MONOPOLES de l’époque impérialiste. La généalogie que l’on voit se dessiner ici est édifiante…

    reseauferroviaire19emeCes politiques volontaristes ‘plieront’ l’organisation territoriale du capitalisme ‘français’ à la domination du ‘Centre’ parisien. Outre que Paris est le ‘centre’ de la production intellectuelle, culturelle et idéologique au service de ce système, cela est particulièrement net si l’on observe les voies de communication : dès le 16e-17e siècle, le réseau routier converge ‘en étoile’ vers la capitale, et le réseau ferroviaire fera de même à partir des années 1830-40 ; laissant de vastes territoires sans infrastructures dignes de ce nom, dans l’arriération, uniquement réservoir de force de travail.

    Une illustration particulièrement nette de ce processus est l’expansion démographique de Paris, et la manière dont celle-ci en ‘suit’ les grandes étapes : au cours de la formation et de la consolidation de l’État moderne, la population de la capitale passe de 50.000 habitants (sous Philippe Auguste) à plus de 600.000 lorsqu’éclate la révolution bourgeoise, puis, avec la ‘révolution industrielle’, l'on voit à partir des années 1830 la population de l’agglomération ‘décrocher’ de celle de la ville proprement dite (qui la ‘rattrape’ légèrement en 1860, avec l’agrandissement haussmannien), puis 'creuser' considérablement l’écart à partir des années 1880-90 (la population de la ville, elle, commence à stagner et même à diminuer à partir des années 1920) ; et enfin, à partir des années 1960, l’on voit la population d’une ‘aire urbaine’ (débordant les limites mêmes de l’Île-de-France) ‘décrocher’ à son tour de celle de l’agglomération : Paris a littéralement ‘aspiré’ tout le Bassin parisien dans son orbite économique, productive, infrastructurelle, culturelle... Hormis peut-être Londres, aucune capitale européenne n’est le siège d’un tel phénomène. 

    La ‘France’, comme tout grand État moderne/bourgeois (Royaume-Uni, Espagne, Allemagne, Italie, Russie), repose fondamentalement sur une contradiction Centre/Périphérie ; contradiction qui dans son cas recoupe, en tout cas au Sud, au Nord-Est et à l’extrême Ouest (Bretagne), des questions nationales

    commune-tardiMais, parallèlement à tout ce processus, dans le sein du capitalisme qui l’a porté, est également née et s’est développée la classe qui possède la solution à toutes ces contradictions : la classe qui ne possède ni terre, ni atelier ni aucun moyen de production, seulement sa FORCE DE TRAVAIL qu’elle vend (déjà, au 15e ou 16e siècle, sur la place de Grève à Paris) aux détenteurs, justement, de ces moyens de production ; et dont la ‘mission’ historique est de libérer l’humanité des chaînes de l’exploitation et de la faire entrer dans une nouvelle ère : le PROLÉTARIAT. Sous l’Ancien régime, il est organisé par ‘métiers’, de manière corporatiste, lié aux maîtres d’ateliers – ses employeurs. La Révolution bourgeoise brise ces structures corporatistes (en 1791), ce qui le pousse à s’organiser pour défendre ses intérêts propres (alors que se développe la grande industrie) : le prolétariat prend conscience de lui-même en tant que classe, rompt ses attaches politiques avec la bourgeoisie, même la plus ‘humaniste’ ou ‘démocrate-radicale’ qui soit (dans un processus qui va des ‘journées de juin’ 1848 jusqu’aux fusillades de Clémenceau à la ‘Belle époque’ et à la grande boucherie de 1914-18, en passant bien sûr par le massacre de la Commune de Paris en 1871), et donne naissance à une idéologie, une nouvelle conception du monde pour sa libération, le socialisme scientifique qui, en s’organisant pour lutter, devient une force matérielle. La ‘France’ et le monde entier entrent alors dans l’époque de la révolution prolétarienne ; ce sur quoi nous aurons longuement l'occasion de revenir. 

    MAINTENANT QUE NOUS AVONS EXPOSÉ TOUT CELA, quelle SOLUTION doivent avancer les révolutionnaires anticapitalistes ? Faut-il, comme il se trouvera – sans doute – des jacobins plus ou moins ‘rouges’ pour nous en accuser, ‘revenir’ aux grands duchés de l’An Mille qui comme on l’a vu recouvraient grosso modo les réalités nationales (et de ‘branches’ nationales) actuelles ? Bien sûr que non. Ce serait évidemment, personne ne dit le contraire, ‘faire tourner la roue de l’histoire à l’envers’ ; vouloir revenir à des entités politiques reposant sur un mode de production (féodal) complètement disparu – dont le début du processus de disparition a, en fait, précipité la chute. Si l’on étudiait au cas par cas chacun de ces 'États de l’An Mille’ (ce qui serait beaucoup trop long ici), on s’apercevrait d’ailleurs dans la plupart des cas que c’est l’action de leurs ducs et autres comtes eux-mêmes (poussés par la crise du mode de production féodal) qui a précipité leur propre perte ; plus généralement, ils ont ‘explosé’ sous l’effet des contradictions sociales qui les traversaient, entre la lignée régnante elle-même, ses éventuels cadets mécontents, les seigneurs locaux, l’Église avec ses ‘seigneuries ecclésiastiques’, les villes érigées en ‘républiques’ sous la conduite de leur patriciat grand-bourgeois, les paysans propriétaires libres et aisés, les révoltes de paysans pauvres et encore serviles à des degrés divers, etc. etc. Il n’est donc nullement question de vouloir ‘ressusciter’ abstraitement ces réalités politiques reposant sur un mode de production disparu (dans sa version 'pure’) depuis déjà 6 voire 7 siècles. Il en va de même pour les propositions 'néo-maurassiennes' de type 'Bloc identitaire', qui visent finalement à revenir au 17e siècle avec sa relative autonomie des institutions provinciales ('patries charnelles') au sein de la 'France patrie historique'...

    MFC-et-Ligue-savoisienneFaut-il, comme le font certains courants petits et moyens bourgeois (entrepreneuriaux ou intellectuels) de Savoie et du pays de Gex, de Franche-Comté ou d’Alsace, regarder vers la Suisse et son modèle confédéral, qui semble se combiner avec une grande ‘sérénité’ politique et une grande prospérité économique ? NON, car si la Confédération helvétique semble effectivement assurer la cohabitation ‘harmonieuse’ de quatre nationalités (alémaniques, romands, tessinois et romanches), c’est néanmoins une construction politique BOURGEOISE, capitaliste et en tant que telle secouée de contradictions. En tant que ‘pays-banque’ hébergeant des capitaux de toute l’Europe et du monde entier, notamment à travers la puissante UBS (Union des banques suisses), elle semble résister à la crise générale que nous traversons mais elle n’en est pas moins (justement) totalement insérée dans le système capitaliste mondial, sa crise et ses contradictions. En témoignent le durcissement xénophobe croissant (la culture dominante suisse n’ayant jamais été très ‘xénophile’...) à l’encontre des travailleurs frontaliers ‘français’, qui concurrencent la force de travail helvétique, et à l’encontre des travailleurs immigrés de toute origine (avec le référendum 'anti-minarets' etc.)... Car la Suisse et sa prospérité, c’est aussi cela : une ‘cité grecque’ reposant sur 22% d’étrangers (à 90% prolétaires) qui n’ont évidemment (comme étrangers) aucun droit politique. Et les ‘faces cachées’ de ce style seraient également légion si l’on nous parlait du modèle fédéral allemand ou autrichien, sans même parler des ‘autonomies’ d’une Espagne ou d’une Italie qui coulent à pic dans la crise.

    Faut-il alors envisager l’indépendance pure et simple de toutes les nations, pourquoi pas dans une Europe de type fédéral ? Oui et non... Car comme le disait déjà Lénine dans sa critique des ‘États-Unis d’Europe’ (idée avancée par certains à son époque), tout dépend du contenu politique et (donc) de classe que l’on y donne. L’indépendance d’une nation opprimée vis-à-vis d’un État oppresseur (avec sa 'nation-centre’) peut avoir un sens dans une démarche révolutionnaire, la nation concernée se constituant alors en ‘base rouge’ pour les masses de tous les États réactionnaires qui l’entourent. C’est ce qu’a fait l’ex-colonie française du Vietnam dans les années 1945-75 ; ce qu’a voulu faire la colonie française d’Algérie dans les premières années de son indépendance ou la colonie belge du Congo avec Patrice Lumumba ; ou encore ce qu’a voulu, dans les années 1960-70, faire Cuba (protectorat US de fait avant 1959) ; et il n’y a aucun obstacle à ce que cela puisse se produire en Europe (Cuba, par exemple, est aussi proche des États-Unis que la Corse l'est de la ‘France’ !). Et il est évident que lorsqu’une grande partie de l’Europe sera entrée en révolution, le niveau d’intégration économique légué par le capitalisme imposera la fédération continentale des nations socialistes comme une évidence (il l’impose déjà depuis plus de 50 ans aux États capitalistes et là, comme l’annonçait déjà Lénine en 1915, le fédéralisme européen est ‘ou bien impossible, ou bien réactionnaire’). En revanche, l’indépendance perd de son sens si c’est l’ensemble d’un État bourgeois qui entre en révolution : à ce moment-là, la communauté politique formée par celui-ci va se réorganiser sur des bases démocratiques mettant fin à la ‘hiérarchie’ politique, économique et culturelle des nations le composant mais il n’y aura plus vraiment de sens à être ‘indépendant’ au sens juridique international actuel du terme, ou alors ce sera une indépendance-(libre-)association sans la signification hostile qu’a l’indépendance d’une nation opprimée vis-à-vis de la nation dominante d’un État oppresseur. C’est ce qui s’est produit dans l’Empire russe des tsars après la dscn1874Révolution de 1917, et ce qui a été ébauché dans l’État espagnol pendant la guerre antifasciste de 1936-39 (hélas perdue).

    Car le fait que la ‘relation internationale’ considérée soit un rapport d’oppression est évidemment fondamental. Par exemple, si l’on prend le diasystème germanique, soit l’on considère chaque dialecte comme une simple ‘branche’ de la nation allemande et cela ouvrirait (et a déjà ouvert, par un passé de sinistre mémoire...) à des idées ‘pangermanistes’ de rattachement de l’Autriche, de la Suisse alémanique, de l’Alsace-Moselle voire des Pays-Bas et de la Flandre ; soit l’on considère que chaque dialecte ou en tout cas chaque ‘groupe’ de dialectes est une nation : ouf, les Pays-Bas, la Flandre, la Suisse et l’Alsace sont saufs, mais il faudrait alors démembrer l’Allemagne et peut-être même l’Autriche, ou éventuellement rattacher la Bavière à l’Autriche et le Bade-Wurtemberg à la Suisse, etc. etc. Mais voilà, quel sens tout cela aurait-il ??? Si, en République fédérale d’Allemagne, les masses populaires peuvent se plaindre de beaucoup de choses mais personne (sauf peut-être quelques bourgeois bavarois) ne se plaint d’être allemand, personne ne perçoit cela comme une oppression nationale ; et si, au contraire, de par l’histoire récente, cela serait perçu comme une oppression en Autriche, en Alsace ou aux Pays-Bas, où personne ne se plaint de ne pas être allemand, pourquoi changer quoi que ce soit ? Le 'job’ de la révolution c’est d’abattre l’oppression, pas de sodomiser les diptères pour déterminer qui est une nation et qui ne l’est pas afin que chaque nation corresponde exactement - au hameau près - à un État [6].

    Il faut véritablement s'arrêter et insister lourdement sur ce point, car il est fondamental et l'aboutissement de tout ce que nous venons de voir. L'on observe en effet très largement, dans l’État français mais aussi dans les autres (État espagnol etc.), une tendance de l'affirmation (y compris progressiste, y compris révolutionnaire) des Peuples niés qui en constitue selon nous une grande limite : la tendance à vouloir prioritairement et à tout prix délimiter un territoire "national" "au village près", sur des critères notamment linguistiques (et "culturalistes"), débouchant parfois sur des prises de bec avec d'autres affirmateurs de Peuples voisins etc. etc. - l'on pourrait peut-être employer, pour qualifier cette déviation, le terme rabelaisien de "picrocholinisme".

    Un travers que l'ennemi (centraliste bleu-blanc-rouge, espagnoliste etc.) ne se prive d'ailleurs pas de retourner contre nous, se découvrant soudain... "anti-centraliste" et "anti-expansionniste" pour nous traiter précisément de cela (de centralistes et d'expansionnistes), nous accusant de vouloir nier la grande diversité régionale de l'Occitanie (bien réelle avec ses 6 ou 7 aires linguistiques et culturelles elles-mêmes subdivisées) ou mettant en avant la question du gallo en Bretagne, ou encore, dans l’État espagnol, rappelant le particularisme de telle ou telle partie d'Andalousie (Almeria, Grenade) ou de tel ou tel pays catalan (Valence, Baléares). C'est là une tactique éprouvée et vieille comme le monde, qui porte un nom dont vous nous passerez la grossièreté : l'enculage de mouches. Autrement dit l'ergotage, le pinaillage sur des points de ce style pour faire s'effondrer la question principale d'une revendication sous un "bombardement" de questions secondaires. Ce à quoi nous avons, hélas, amplement tendance à prêter le flanc - de par les limites de notre compréhension des choses.

    Car il est bien évident que la diversité linguistique et culturelle des régions de la vaste Occitanie ne les inclut pas moins dans ce qu'il faut bien appeler la question méridionale de l'Hexagone, qui EST la question principale ; de même qu'en Bretagne le brezhoneg (parlé au Moyen Âge jusqu'aux portes de Rennes et Nantes) a finalement beaucoup moins reculé face à l'oïl du Val de Loire (donnant le gallo) que le gaélique irlandais face à l'anglais, et pourtant personne (en tout cas beaucoup moins de monde) ne se risque à nier l'Irlande comme réalité et question nationale face à son oppresseuse historique - l'Angleterre.

    C'est la raison pour laquelle il faut marteler et marteler encore, ici et ailleurs, maintenant et à l'avenir que la question est SOCIALE, la lutte est SOCIALE. C'est particulièrement net en Occitanie, qui ne peut pas se revendiquer historiquement d'un État unifié (ni moderne ni même pré-moderne) sur l'ensemble de son territoire : l'Occitanie existe par la France, comme POSITION SOCIALE (socio-territoriale) au sein de l'ordre français ; au même titre que (par exemple) le Mezzogiorno italien (qui s'identifie largement, mais pas totalement à l'ancien Royaume de Naples) ; et la lutte qui l'affirme est une lutte pour se libérer de cette position (mais cela est également valable pour la Bretagne ou pour la Corse, qui peuvent se revendiquer d'un État souverain par le passé). La "libération nationale", terme auquel nous préférons celui de Libération révolutionnaire du Peuple (LRP) car "national" inclut nécessairement la bourgeoisie, n'est pas quelque chose qu'il s'agirait de "combiner" d'une manière ou d'une autre avec la "libération sociale", autrement dit la lutte de classe : elle EST l'expression spécifique de la lutte de classe du Peuple travailleur, dans les conditions spécifiques d'un Peuple absorbé et nié par un grand État moderne lors de sa formation.

    La lutte pour la langue est une lutte pour la "reconquête de soi" en tant que Peuple, en antagonisme avec l’État qui veut faire de nous ses "citoyens" uniformisés autrement dit les petits soldats productifs de son Capital : c'est une lutte très importante mais subordonnée ou, plus exactement, impliquée par la lutte sociale qu'est la libération révolutionnaire (anticapitaliste) en tant que Peuple travailleur inscrit dans un certain ordre social au sein des frontières d'un État (des murs d'une prison, d'un enclos à force de travail) [sur cette dimension de classe de la question linguistique, lire ici : Comment les langues du peuple ont été rendues illégitimes].

    En définitive, soit l'on a compris cela soit on ne l'a pas compris ; et c'est alors la porte ouverte à toutes les dérives (isolement folklorique et inexistence politique, électoralisme et incrustation dans le système que l'on dénonce, populisme voire xénophobie réactionnaire) quelle que soit la quantité de vent que l'on brasse par ses moulinets nationalistes.

    front popularTout dépend donc du contenu, révolutionnaire (libération nationale) ou bourgeois - réactionnaire - du mot d’ordre. Ainsi l’idée d’indépendance actuellement mise en avant par une partie importante de la bourgeoisie catalane est-elle 100% bourgeoise et réactionnaire, 0% libération nationale. Ce n’est là qu’une réédition de ce que l’on peut ou a pu voir, depuis longtemps déjà, en Flandre, parfois en Alsace ou en Savoie, et en Italie du Nord : la revendication séparatiste d’une bourgeoisie prospère, dynamique, tournée vers la dorsale économique européenne, et qui ne veut plus ‘payer’ pour les 'bons à rien’ et la ‘racaille’ de Wallonie, du Mezzogiorno, des ‘banlieues’ de Paris, Lyon et Marseille ou – en ce qui concerne la Catalogne – du Sud de la péninsule, beaucoup plus déshérité. Dans une telle ‘indépendance’, il va de soi que la condition des masses populaires de Catalogne ne changerait pas d’un iota : peut-être bénéficieraient-elles, un temps, d’une meilleure ‘politique sociale’... au détriment des prolétaires d’Andalousie, de Murcie, des Canaries ou d’Estrémadure ; mais c’est tout. Les sinistres mossos d'esquadra continueraient à tabasser la jeunesse populaire à coups de matraques, ou à foncer sur la foule en estafette toutes sirènes hurlantes, pour s'amuser. La Catalogne indépendante serait un pays impérialiste, mais un petit impérialisme (du "gabarit" du Danemark ou de l’Autriche), qui devrait nécessairement se placer sous la ‘suzeraineté’ d’un plus grand : très probablement l’axe franco-allemand dirigeant l’Union européenne (la bourgeoisie flamande, elle, se tournerait vraisemblablement plus vers le bloc anglo-américain). La bourgeoisie catalane, elle (petite, moyenne et grande), sablerait certainement le champagne le soir de l’indépendance : enfin, elle ne  paierait plus de ‘taxes’ et autres ‘charges’ au bénéfice des culs-terreux, feignasses, alcoolo-toxicomanes, gitans et autres troglodytes andalous ! Mais voilà que, dans un capitalisme en crise générale et face à un prolétariat de Catalogne à la longue tradition de conscience de classe, de combativité et d’organisation, l’appareil politico-militaire ‘Espagne’ pourrait venir à lui manquer... Madrid, de son côté, ne bénéficierait plus des rentrées fiscales catalanes (et basques, s’il prenait à ces derniers la même idée) pour financer ses troupes de sabreurs, face aux remuants journaliers agricoles andalous, aux jeunes prolétaires des banlieues madrilènes et aux ‘féroces’ mineurs asturiens et léonais (dont la bourgeoisie, elle, se garde bien de demander une quelconque ‘indépendance’...). Le ‘pacte’ bourgeois de 1975-78 rompu, le ‘système Espagne’ courrait sans doute très vite à l’implosion ; ce serait, peut-être, le seul aspect positif de la chose [le problème ne se pose pas du tout dans les mêmes termes en ‘France’, car aucune ‘indépendance’ bourgeoise, même de l’Alsace ou de l’Arpitanie, ne laisserait Paris ‘une main devant, une main derrière’]. [NDLR - ce point de vue quelque peu 'définitif' à l'époque où nous écrivions (fin 2012) a été révisé depuis, voir par exemple notre article sur le référendum catalan de novembre 2014, avec la position (traduite) de l'organisation Endavant-OSAN que nous tendons à partager.]

    Non, la réalité c’est que tout ce que nous avons vu –  les duchés féodaux et l’émergence des nations et du capitalisme, la formation et le développement des États modernes parallèlement au développement (accumulation primitive) du capitalisme, les révolutions bourgeoises qui ‘prennent le contrôle’ des États modernes, les ‘rénovent’ et les font fonctionner pour le seul compte de la bourgeoisie (États bourgeois contemporain) créant les conditions politiques de la grande révolution industrielle, l’émergence à travers tout cela du prolétariat etc. etc. – est un long processus historique et DIALECTIQUE, procédant par négation de la négation.

    maocL’Empire romain, ‘sommet’ civilisationnel du mode de production esclavagiste antique en Europe-Méditerranée, est entré en décadence à partir du 3e siècle pour s’effondrer au 5e (en Occident) et au 7e (en Orient, face aux Arabes). Les siècles qui suivirent, jusqu’au 10e, furent sombres, chaotiques : un douloureux accouchement de l’histoire. Mais finalement, sous l’égide des nouvelles classes dominantes (aristocratie terrienne/militaire et clergé), le mode de production féodal finit par montrer sa supériorité économique, et de là, civilisationnelle : c’est l’époque de nos grands duchés, comtés, royaumes, républiques patriciennes urbaines (déjà, en Italie : Venise, Amalfi, Pise), et émirats (Andalousie, Sicile) féodaux, de leur rayonnement économique et culturel, technique et scientifique, de l’émergence du capitalisme et de nos nations modernes. À travers les sombres siècles mérovingiens et carolingiens, ce qui précède a donc nié l’Antiquité romaine – qui, elle-même, avait précédemment nié les réalités politico-sociales archaïques antérieures, comme les cités gauloises.

    Mais, dès la fin du 12e siècle, ce mode de production féodal entre lui-même en crise (pour disparaître, au sens ‘strict’, avant 1500) : c’est alors un processus de concentration des domaines féodaux, donnant naissance aux États modernes. Ceux-ci favorisent le développement exponentiel du mode de production capitaliste (d’ailleurs, dès Philippe le Bel, de grands bourgeois sont ‘de la partie’, au ‘conseil’ du souverain) : autrement dit, comme tout mode de production à son ‘stade suprême’ et (en réalité) pourrissant, la féodalité engendre en masse ses propres fossoyeurs (beaucoup de grands aristocrates le sentent bien et, du coup, se dressent contre la centralisation monarchique, sans succès). La bourgeoisie exploite à fond la ‘niche écologique’ de l’État monarchique jusqu’aux 17e-18e siècles... puis s’en empare, ‘dégageant’ l’aristocratie et le clergé des ‘niches’ (bureaucratiques, militaires, judiciaires, rentières de Cour) qu’ils occupaient, et modernisant l’appareil pour le mettre en pleine adéquation avec ses intérêts de classe. Toute cette séquence historique a donc nié l’apogée féodale de l’An Mille et ses duchés ; ce faisant, elle a nié politiquement et subordonné économiquement (à la fraction dominante, francilienne, de la bourgeoisie) les nations qui s’étaient alors créées. Celles-ci ont cependant subsisté comme réalités populaires, dans la culture et le ‘sentiment’ des masses, même bien après la Révolution bourgeoise ; et ont même plutôt bien résisté (si l’on en juge les revendications culturelles qui n’ont jamais cessé, et ont connu un grand regain depuis les années 1960-70) à la tentative de négation totale (même comme réalité populaire), entreprise par la bourgeoisie sous direction francilienne dès la Révolution, et surtout à partir de son entrée dans le stade monopoliste/impérialiste.

    La crise générale du capitalisme (qui n’a jamais ‘accouché’ l’histoire sans douleur), plongeant l’humanité entière dans un cycle de souffrances et de barbarie sans nom depuis près d’un siècle et demi, est une évidence qu’il ne sera pas utile de démontrer ici. Sa négation est donc à l’ordre du jour, ainsi que celle de ses appareils politico-militaires et idéologiques que sont les États dans lesquels nous vivons.

    manifestation-barcelone pics 809Dans ce contexte, les nations niées politiquement par le processus de construction des États modernes peuvent-elles ‘revenir’ ? OUI... mais pas sous leur forme d’il y a 1000 ans. Car une réalité donnée (politique, économique, sociale, culturelle) ne peut être niée que par une réalité SUPÉRIEURE. Et cette réalité supérieure aujourd’hui, c’est la RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE, la prise de pouvoir des masses populaires par et pour elles-mêmes, sous la direction politique du prolétariat. Les nations ‘nées en l’An 1000' [7] ont vu la classe dominante de l’époque (aristocratique et féodale) quasiment disparaître en tant que classe, et leur bourgeoisie s’‘intégrer’ au 'système France’, se 'satelliser’ (non sans contradictions, traînements de pieds et grognements) à la bourgeoisie 'française au sens strict’ (Bassin parisien), dans un 'état-major intégré’ de l’appareil politico-militaire 'France’. Elles n’existent plus, on l’a dit (malgré l’offensive plus-que-centenaire de l’appareil idéologique monopoliste), que comme réalités populaires. La question nationale (et la contradiction Centre/Périphérie de manière générale) est aujourd’hui une question démocratique. Et la seule réalité supérieure susceptible de résoudre ces contradictions, ces questions démocratiques, en niant les États bourgeois et le capitalisme dont ils sont l’appareil politico-militaire et idéologique, c’est la révolution prolétarienne ; qui est la démocratie la plus absolue au sein du peuple et la dictature la plus ferme du prolétariat contre les ennemis et les oppresseurs du peuple ; sous la forme de la Commune populaire qui, se fédérant à différents échelons territoriaux, verra renaître peu ou prou – sans pratiquement aucun doute – les nations de l’An Mille niées par le processus historique État moderne monarchique/État bourgeois contemporain… mais renaître à un niveau supérieur, sous la direction de la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’au communisme universel : le prolétariat. 

    euskal herria drapeaurougeEt tout cela ‘tombe bien’, car ce prolétariat, force sociale qui ‘porte’ en elle ce gigantesque ‘saut de civilisation’, est devenu pléthorique, numériquement hégémonique dans les masses populaires de toutes les nations d’Europe et de Méditerranée comme du globe. Il s’est formé, on l’a dit, tout au long de l’expansion du mode de production capitaliste qui a ‘accompagné’ la construction des États modernes. Et par la suite, avec la Révolution bourgeoise et la révolution industrielle permise par elle, puis - encore plus - avec l’entrée dans l’ère des monopoles et de l’impérialisme (fin du 19e s.), il a connu un développement spectaculaire, tandis que le capitalisme, lui, cherchait à modeler toute la société à son image. Le capitalisme a subsumé toute la vie sociale, c’est à dire qu’il a subordonné tous les rapports sociaux entre personnes et groupes de personnes, toutes les règles écrites et non-écrites de vie en société, à son objectif de valorisation du capital. Cette subsomption accompagne, comme conséquence logique, l’explosion du rapport social salarial dans la population active : au milieu du 19e siècle, une majorité (plus de 50%) de la population est encore non-salariée (paysans, artisans et commerçants indépendants ou petits patrons). En 1906, on estime qu’encore 44% de la population ‘vit de la terre’ (on compte peut-être, dans ce chiffre, les journaliers - ouvriers agricoles - qui disparaîtront pratiquement par la suite avec la mécanisation et le recul général de la production agricole en Hexagone ; mais la très grande majorité est exploitante familiale, propriétaire ou locataire - fermiers, métayers - de sa terre). Évidemment, ces chiffres sont ‘nationaux’ : ils sont beaucoup plus importants dans les régions ‘reculées’ des nations constitutives ; tandis que le salariat (alors essentiellement ouvrier) se concentre dans les grandes agglomérations (Paris, Lyon, Marseille) et les grandes régions industrielles (Nord, Lorraine, région marseillaise, région lyonnaise-stéphanoise), ou dans quelques ‘bassins’ industriels isolés en zone rurale, comme le Creusot, Carmaux ou Decazeville, les grandes vallées des Alpes etc. Spécificité ‘française’, il existe alors une assez importante ‘industrie rurale’, comme l’horlogerie du Jura ou la chaussure en Iparralde, qui emploie (parfois de manière uniquement saisonnière) une main d’œuvre également agricultrice, à titre ‘complémentaire’.

    Strollad komunour breizhAujourd’hui, ce sont quelques 91% de la population active qui sont salariés ; et ce taux ne descend guère au dessous de 75% même dans les régions les plus ‘reculées’. Pour ce qui est du revenu individuel moyen (revenu du 'ménage’ divisé par le nombre d’unités de consommation), il est pour une majorité de ces salariés inférieur à 1500 euros par mois et pour près de 40% inférieur à 1300 euros, ce qui en fait assurément des prolétaires ou assimilés (et il tend à être encore inférieur pour une grande majorité des agriculteurs et ‘indépendants’). Et ce taux est, cette fois, nettement plus important dans les zones ‘reculées’ et lorsque l’on s’éloigne des grandes agglomérations (de, disons, 200.000 habitant-e-s ou plus). La carte des taux de pauvreté en Hexagone désigne sans ambiguïté les périphéries occitane, corse, ‘nordiste’ et lorraine (ainsi que le grand ghetto à ‘colonies intérieures’ du ‘9-3) ; la Bretagne a un niveau de vie très ‘moyen’ (de l’ordre de 1.500 euros par mois) avec peu de très pauvres et - également - peu de très riches, mais elle se caractérise par une très forte proportion de jeunes dans les bas revenus, signe de ‘déclassement’, de ‘vivre moins bien que ses parents’, qui est un important ferment révolutionnaire (et de fait, cela se confirme par la très jeune moyenne d’âge du mouvement progressiste autour de la question nationale). La combinaison, par des ‘géo-socio-statisticiens’, de ces différentes données d'exclusion et d'oppression socio-économique a finalement conduit à un document scientifique de toute première importance : la carte de ‘France’ des ‘fragilités sociales’, autrement dit des périphérisations/relégations... où l'on voit se dessiner socialement, en bleu et blanc, le résultat présent de tout le processus de construction de la réalité ‘France’ que nous venons d'exposer jusqu'ici.

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    N'y distingue-t-on pas nettement le Centre francilien ('trapèze' Rouen-Tours-Auxerre-Reims) duquel tout est parti et s'est construit ; les 'centres-relais' ou 'métropoles d'équilibre' (Lyon-Grenoble, Lille, Aix-Marseille, Côte d'Azur, Nantes-Rennes, Toulouse, Bordeaux etc.) dont la haute société s'est (tôt) faite le bras droit du pouvoir central (non sans frictions occasionnelles), créant autour d'eux une certaine dynamique d'inclusion mais 'mouchetés' du bleu sombre des ghettos urbains (anciennes banlieues ouvrières) où s'est entassée l'immigration prolétaire d'abord hexagonale, puis européenne puis 'post'-coloniale (colonies intérieures) ; les zones 'favorisées' par une certaine 'manne' touristique ou la proximité d'un riche État voisin (Allemagne, Suisse), ce qui n'est pas sans générer de grandes inégalités et autres problèmes (flambée immobilière etc.) ; et puis toutes les provinces, 'pays conquis' au fil des siècles qui plongent dans le grand bleu de l'exploitation et de l'exclusion à mesure que l'on s'éloigne des 'centres-relais' ? Voilà ce qui s'appelle une preuve par neuf...

    C’est ce phénomène qui a impulsé, dès l’entre-deux-guerres mais surtout depuis les années 1960, le ‘réveil’ des consciences populaires nationales dans un sens démocratique et progressiste, voire révolutionnaire (marxiste ou libertaire)[8] ; alors que jusqu’à la Révolution industrielle (incluse), souvent encadrées par la noblesse locale et le clergé contre la centralisation et le ‘modernisme’ monarchique puis bourgeois, les expressions de cette conscience allaient souvent dans un sens réactionnaire, tourné vers le passé, malgré des exceptions notables [protestantisme (alors progressiste) des Guerres de religion, Corse de Paoli, ‘parti’ girondin de la Révolution bourgeoise (anti-centralistes et légèrement moins ‘sociaux’ que les jacobins mais pas moins républicains, d’ailleurs ralliés par beaucoup de huguenots’ du ‘Midi) ou encore le ‘démocrate-socialiste’ de 1848 et véritable ‘père’ de la libération nationale basque, Agosti Xaho].

    Le même phénomène concerne aussi, au demeurant, l’ancien Empire colonial, avec la nouvelle division internationale du travail depuis les années 1960-70 (couramment appelée ‘mondialisation’) : le capitalisme y a massivement subsumé la vie sociale, encore à bien des égards traditionnelle il y a seulement 40 ans ; entre 2010 et 2015, prise dans son ensemble, l’Afrique subsaharienne devrait connaître une croissance économique supérieure à celle du Brésil ou de l’Inde. Ceci, bien entendu, accompagné d’inégalités, d’injustices, d’une pauvreté et de violences antipopulaires effroyables, et ‘étranglé’ dans les structures bureaucratiques au service de l’impérialisme, développant la conscience révolutionnaire dans les masses, comme on a pu le voir depuis 2 ans au nord du Sahara (mais aussi au Sénégal et au Burkina). Drapeaux-Gwada-madinina-guyaneEt nos colonies intérieures hexagonales ont conservé des liens étroits avec les masses populaires de ces pays [9]... 

    C’est donc la révolution prolétarienne qui est l’actualité de notre époque ; avec pour mission historique de libérer l’humanité des chaînes de l’oppression ; et - entre autres - de l’oppression nationale et de la contradiction Centre/Périphérie.

    Quelque part, finalement, la bourgeoisie révolutionnaire des 18e-19e siècles a fait devant les masses de grandes proclamations démocratiques, mais en appui à son mode de production (qui s’était développé dans ce cadre) elle a conservé intact, en le modernisant, l’appareil-politico-militaire de l’État moderne. Aujourd’hui, réaliser ces ‘promesses démocratiques non-tenues’ relève historiquement de la révolution prolétarienne. 

    Car la réalité, c’est que si l’époque des révolutions bourgeoises a donné naissance à l’idée démocratique (avec, notamment, Rousseau), elle ne l’a en pratique jamais réellement mise en œuvre, sauf dans de courtes tentatives comme la Convention (1792-94) – qui se disloqua sous la contradiction entre bourgeoisie centraliste jacobine et anti-centraliste girondine. Tout simplement parce que, appliquée en toute cohérence, elle est incompatible avec le mode de production capitaliste lui-même : la liberté essentielle à celui-ci, liberté d’entreprendre et d’exploiter la force de travail pour valoriser son capital et s’enrichir personnellement, est contradictoire avec à peu près toutes les libertés individuelles et publiques des travailleurs, des personnes qui vendent leur force de travail ; ne serait-ce que, pour commencer, la liberté d’esprit critique qui aboutirait inévitablement à le remise en cause du ‘système’. L’idée démocratique n’est pas, en fait, l’expression directe des intérêts de la bourgeoisie ; mais de sa nécessité, face aux classes réactionnaires féodales (ou face aux rivaux capitalistes de chaque État bourgeois…), de mobiliser les plus larges masses possibles du peuple. C’est la fameuse opposition entre ‘démocratie formelle’ et ‘démocratie réelle’, mise en avant par les intellectuels de gauche ‘radicaux’ et les mouvements contestataires comme les altermondialistes ou les actuels Indigné-e-s/Occupy. Sauf que, ce que ces intellectuels et ces mouvements ne comprennent pas, c’est que cette contradiction n’a pas de solution possible dans le capitalisme. La ‘démocratie formelle’ bourgeoise n’est que (dans le meilleur des cas) la forme et le paravent de la dictature de la bourgeoisie dans tous les domaines, économique, administratif, intellectuel etc. ; ‘démocratie’ inexistante dès lors que se referme la porte du ‘boulot’, de l’université ou de l'école, de votre banquier ou de votre propriétaire, dès qu’il s’agit de passer en caisse quelque Partigiani thumb[3]-copie-1part, ou même pour ce que vous allez regarder à la télé ce soir (abrutissement organisé et contrôle idéologique des esprits par la classe dominante) ; tandis que la démocratie ‘réelle’, elle, n’est que la base de (et a pour condition) une autre dictature, la dictature du prolétariat, à la tête des classes populaires, contre les classes exploiteuses et la contre-révolution nationale et internationale. La mise en œuvre réelle des belles idées démocratiques de la révolution bourgeoise est possible... mais c’est une tâche qui relève de la révolution prolétarienne. Voilà la vérité. La bourgeoisie a récupéré – en l’adaptant – l'appareil politico-militaire de la monarchie absolue, par souci d’efficacité, et parce que ses objectifs politiques (expression de ses intérêts économiques) n’étaient pas démocratiques et ne l’ont jamais été, sauf pour une poignée d’avocats, de médecins, d’intellectuels et d’artistes divers, de cadres administratifs (pas des bourgeois d'entreprise, donc), qui, appuyés sur les ouvriers et les travailleurs indépendants pauvres de Paris, contrôlèrent la République de septembre 1792 à juillet 1794 ; et qui forment aujourd’hui les chefs de file de ce que l'on appelle la gauche.

    Détruire cet appareil politico-militaire hérité de la monarchie et sa machine idéologique ; en finir avec l’exploitation du travail et toutes les oppressions ; et, entre autres, en finir avec les oppressions culturelles nationales et l’oppression économique et sociale Centre/Périphérie, ne peut être l'œuvre que des masses populaires organisées sous la direction du prolétariat. 

    La Guerre populaire jusqu'au communisme, stratégie UNIVERSELLE de négation du capitalisme (désormais monopoliste et mondialisé) par le communisme, est, comme Servir le Peuple l'explique depuis maintenant plusieurs années, une GUERRE DE CLASSE entre le prolétariat international et la bourgeoisie monopoliste, dont le champ de bataille est les masses populaires et le sens de déploiement un ENCERCLEMENT DES CENTRES (où se concentre le POUVOIR politique, économique, culturel) PAR LES PÉRIPHÉRIES (où se concentrent l'exploitation, l'oppression et l'aliénation). Dans la Chine des années 1930-40, Mao expliquait, en somme, que le prolétariat et son avant-garde révolutionnaire (le Parti) étaient les 'pilotes' du processus révolutionnaire, mais que la lutte de la paysannerie pauvre et du semi-prolétariat des campagnes en était le moteur. Ainsi, dans chaque État bourgeois compris comme état-major de classe de la bourgeoisie, les communistes révolutionnaires doivent se dresser comme état-major de classe 'intégré' du prolétariat des différentes nations, entraînant derrière lui les autres classes populaires, et doivent déterminer quelles sont les 'villes' et les 'campagnes' qui encerclent les 'villes'.  

    Dans l'État bourgeois 'France', le Parti communiste révolutionnaire est cet état-major 'intégré' qui dirige la révolution prolétarienne, la Guerre populaire dont les 'campagnes' sont les périphéries, les 'territoires de relégation' déshérités urbains ou suburbains, industriels ou ruraux ; et un 'moteur' essentiel de ce processus de négation de l'ordre capitaliste existant est la lutte populaire des nations absorbées par la construction de l'État moderne, comme nous l'avons longuement vu ici, et des colonies intérieures fruit du colonialisme d'hier et du néo-colonialisme d'aujourd'hui. Seule une compréhension juste de cela peut permettre aux prolétaires de l'État 'France', comme bataillon local du prolétariat mondial, de venir à bout de cette ennemie des peuples de tout premier plan qu'est la 'France' impérialiste !

    La lutte qui se joue ici est, ne l'oublions pas, une petite mais essentielle bataille de la Grande Révolution prolétarienne mondiale.  

    Les masses populaires de chaque nation du globe, organisées en fédération de Communes populaires, formeront alors à terme, chacunes, un simple ‘pâté de maisons’ de la grande Cité universelle communiste !

    class ouvrière noussommeslepouv

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    [5]  À l’Assemblée législative (1791-92) comme à la Convention (1792-95), l’actuelle Île-de-France ne totalisait que 49 députés sur près de 750. Il y a véritablement eu un 1789 de "province" (s'il n'est pas carrément possible de dire que 1789 est un mouvement de "province" avant tout) très largement jailli des affrontements entre le pouvoir central (monarchie) et les pouvoir locaux (Parlements, États provinciaux, municipalités) en défense de ces derniers, après des épisodes comme la Journée des Tuiles à Grenoble. En 1790 sont institués les départements, dotés chacun d'un Conseil départemental ; mais il est vraisemblable que personne à la Constituante ne voyait strictement de la même manière les pouvoirs de ces assemblées face à l’État central : pour beaucoup, la France devait être en dernière analyse une fédération de départements - on appellera ce courant les fédéralistes, qui se confondront dans une certaine mesure avec le parti de la Gironde. Il fallait donc, à la grande bourgeoisie parisienne/centraliste, passer par un autre biais pour conserver sa prééminence : ce sera une démagogie populiste ‘sans-culotte’ mobilisant le petit peuple de Paris pour ‘faire pression’ sur les Conventionnels et écraser les bourgeoisies de 'province' tout en conjurant la menace de l'invasion étrangère ("On ne gouverne pas en temps d’exception selon les méthodes normales : il faut donc accepter les moyens révolutionnaires – La bourgeoisie ne peut s’isoler du peuple : il faut donc satisfaire ses demandes – Mais la bourgeoisie doit demeurer l’élément dirigeant dans cette alliance : la Convention doit donc prendre l’initiative des mesures révolutionnaires" dit en substance un discours de Barère du 18 mars 1793) ; démagogie qui en Hexagone sera (trop) longtemps confondue avec la ‘version française du socialisme’. La Montagne, les Jacobins et autres Cordeliers, idéalistes égalitaristes sociaux, se feront les serviteurs naïfs de ce plan avant d'être éliminés une fois leur tâche accomplie. Tandis que l’État plonge dans une crise économique sans précédent (il se trouvera finalement en faillite en 1797...), le peuple parisien est transformé en plèbe romaine ‘au pain’ (Loi du Maximum sur les grains et farines) et ‘aux jeux (les exécutions quasi-quotidiennes sur la place de la Révolution...) alimentée par le pillage (‘réquisitions’) du reste de l'Hexagone puis des conquêtes extra-hexagonales (Belgique, Italie, Allemagne...). Les insurrections fédéralistes girondines (en Occitanie, Arpitanie - Lyon - et Normandie surtout) et les guérillas paysannes "catholiques-royales" de Bretagne et du "Grand Ouest" (ainsi que les résistances... anti-annexionnistes de Savoie, Nice, Belgique etc.) sont sauvagement réprimées par les "représentants en mission" de la Convention ; un aboutissement de tout cela pouvant être vu dans la loi ultra-centralisatrice du 14 frimaire an II - 4 décembre 1793 (car outre les "fédéralistes" et autres "contre-révolutionnaires" et "ennemis de la liberté", les "représentants en mission" s'étaient souvent trouvés en conflit... avec les Jacobins, les Communes, les sections sans-culottes et les tribunaux révolutionnaires locaux !). Lorsque les choses commenceront à "partir en live" (début 1794) seront d'abord éliminés (fin mars) les "gauchistes" "Exagérés" d'Hébert (s'il n'avait pas été assassiné 9 mois plus tôt, Marat aurait peut-être été de la charrette...), à ne pas confondre avec les "Enragés" de Jacques Roux et Varlet (démocrates égalitaristes proto-socialistes 'brisés' dès septembre 1793, et auxquels Marat et Hébert étaient plutôt hostiles) ; puis début avril Danton (avec ses partisans), lequel passait plutôt jusque-là pour le 'référent' de la grande bourgeoisie [avec d'autres comme Philippe "Égalité" d'Orléans (qui siégeait "avec les Cordeliers au milieu de la Montagne" et dont Marat fut longtemps proche, il finira néanmoins guillotiné, devenu suspect après la défection de son fils - le futur Louis-Philippe - aux côtés de Dumouriez), le spéculateur Pereyra, l'aventurier Guzmán, les Laborde de Méréville père et fils (parvenus occitans "montés à Paris"), l'(autre) Occitan grand propriétaire terrien et opportuniste politique de première Barère de Vieuzac (par ailleurs pourfendeur acharné des langues populaires nationales) au sein du Comité de Salut Public, etc. etc. - toute une "bande noire" de hauts financiers, spéculateurs sur le rachat des "biens nationaux" (terres et édifices seigneuriaux et - surtout - d'Église expropriés et mis en vente, dont bon nombre seront transformés... en usines, contribuant ainsi au lancement de la révolution industrielle), etc. ; en réalité la pointe émergée du Grand Capital financier naissant (phénomène bien sûr incompréhensible à l'époque, et donc réduit à une "conspiration" de "coquins") voulant en définitive une forme de gouvernement oligarchique appuyée sur "le peuple" lorsque de besoin, un régime finalement très proche de ce que sera (sans la démagogie sociale guillotineuse devenue inutile et même dangereuse)... le Directoire après Thermidor (et pour cause puisque ce sont essentiellement les "ultras" de la répression en "province" liés à ce "plan" de la bourgeoisie parisienne/centrale qui renverseront et liquideront Robespierre), ou encore la Monarchie de Juillet instaurée en 1830 (avec le fils d'"Égalité" sur le trône !)]. Robespierre "l'incorruptible" et ses partisans resteront seuls en lice, tandis que se met rapidement en place la coalition qui les liquidera en juillet (9 thermidor) - de fait, l'histoire a toujours montré que lorsque "la révolution dévore ses enfants", le "coup de barre" à droite n'est jamais très loin. Le Grand Capital tricolore pourra alors instaurer son 'Directoire', régime censitaire où seule une minorité bourgeoise pouvait réellement voter, puis, devant les difficultés de celui-ci, le 'césarisme' du petit caporal corse Bonaparte, qui mettra 'tout le monde d'accord' par une politique alliant fermeté et compromis et fondera réellement l’État français contemporain.

    Ce n'est donc pas un hasard si, références absolues de la gauche bourgeoise et petite-bourgeoise depuis l'époque, la Montagne et "93" ont également pu être sans problème celles des fascistes venus de ladite "gauche" (Déat et ses 'néo-socialistes', Valois, Doriot etc., loin d'être "anti-Lumières" comme peut le prétendre Zeev Sternhell). Sur les financements des "tribuns du peuple" jacobins/cordeliers comme Hébert ou encore Marat, lire ici c'est édifiant... Intéressants à lire aussi, ces quelques extraits (ici aussi) de Bourgeois et Bras Nus du "marxiste libertaire" Daniel Guérin, qui reviennent bien sur cette époque et son double aspect contradictoire [nous aurons juste un petit désaccord sur l'explication de la contradiction Montagnards/Girondins, clairement et totalement liée selon nous à la vision centraliste parisienne de la jeune république des premiers opposée à la vision "fédération de départements 'cités-États' de leurs chefs-lieux respectifs" (façon Suisse ou États-Unis) des seconds ; et non à une supposée "préférence" de ces derniers pour les armées étrangères et les royalistes plutôt que d'accepter l'irruption des masses populaires sur la scène politique - les Girondins savaient eux aussi très bien s'appuyer sur les 'bras-nus' et les sections sans-culottes... de leurs villes de 'province' face aux envoyés de Paris et aux Montagnards locaux (comme Chalier à Lyon), qui peinaient à s'imposer malgré leurs mesures sociales radicales ; ils étaient (paradoxalement par rapport à leur anti-centralisme) beaucoup plus décidés et conquérants dans la guerre que leurs adversaires et avaient même proposé la peine de mort pour quiconque parlerait de rétablir la monarchie ; etc. etc. ; tout ceci ne visant pas à faire leur apologie ni à les 'réhabiliter' mais étant un simple constat de faits : les Montagnards s'opposaient aux Girondins (et a fortiori aux Chouans et autres autonomistes royalistes d'ici ou de là) sur la question de la prééminence de Paris dans le nouvel État de la bourgeoisie par et pour elle seule ; prééminence qu'ils voulaient maintenir et même renforcer là où les seconds voulaient en quelque sorte ressusciter les 'républiques' locales (portuaires, notamment) de l'époque des Guerres de Religion, fédérées de manière (certes) 'indissoluble'/'une et indivisible', mais fédérées ; et c'est dans cette optique (et non sur une prétendue différence de 'fibre sociale', la leur étant purement conjoncturelle et utilitariste comme le reconnaît Guérin lui-même) qu'ils se sont appuyés sur le petit peuple de la capitale (et ont tenté de le faire, avec nettement moins de succès cependant, sur celui des villes de 'province'...)]. 

    [6] Ce à quoi l’on pourrait répondre : "et qui donc en Occitanie, ou même en Bretagne, au Pays basque, en Corse voire dans les ‘DOM-TOM’, sinon une minorité, se plaint d’être français ?"… Certes, sauf que : 1/ personne ne se pose la question de savoir si l’occitan ou l’arpitan, et à plus forte raison le corse, le basque, le breton ou l’alsacien, toutes langues encore largement pratiquées, et massivement parlées avant la dernière guerre mondiale, sont des langues ou un diasystème du français ; quant à ce qui est de la culture… on peut même se demander s’il existe réellement, au niveau populaire, une culture française (si l’on laisse de côté la culture académique dont nous gratifie – presque – quotidiennement Voie Lactée, et la sous-culture de masse diffusée par la télévision), 2/ de par son unification politique récente, et son organisation politique fédérative depuis (hors IIIe Reich), la question de la contradiction centre/périphérie ne se pose pas du tout dans les mêmes termes en Allemagne, construction capitaliste très polycentrique : tout ne ‘tourne’ pas autour de Berlin comme tout ‘tourne’ autour de Paris et de la ‘dorsale’ Rhône-Seine en Hexagone, les 'centres’ économiques et culturels sont très nombreux - Hambourg, Munich, Francfort, ensemble Cologne-Ruhr etc., 3/ le recul très récent (une centaine d’année) des langues et des consciences nationales résulte en ‘France’ d’une politique d’imposition volontariste et institutionnalisée, qui n’a pas d’équivalent outre-Rhin, là encore hors IIIe Reich. D’une manière générale, pour ce qui est de ‘se sentir’, il n’y a pas de problème : les gens ‘se sentent’ occitans (en tout cas, provençaux, languedociens, marseillais, toulousains, gascons etc.), corses, bretons, alsaciens, ch’ti, basques etc. Le problème est qu’ils se sentent aussi ‘français’, dans le sens d’une adhésion idéologique au système politico-social ‘République française’, ce qui est une aliénation, imposée par la bourgeoisie à travers ses 220 ans de pouvoir. C’est cela qu’il s’agit de combattre. Le fait que beaucoup d'Irlandais se ‘sentaient’ sans problème irlandais mais AUSSI ‘britanniques’ et loyaux sujets de Sa Majesté était une réalité idéologique bien présente du temps de James Connolly, à la veille de Pâques 1916 (c’est essentiellement la grande boucherie de 1914-18, avec le sacrifice inutile de milliers d’Irlandais aux intérêts de la City, et l’effet conjugué de la Révolution russe et du ‘droit des peuples’ proclamé par le président US Wilson qui feront évoluer cela).

    [7] Une nation, c’est schématiquement : 1/ une masse des producteurs (personnes vivant exclusivement de leur force de travail) et 2/ une classe dominante qui à la fois ‘régente’ et exploite celle-ci (vivant essentiellement de la force de travail d'autrui).

    [8] Dès l’entre-deux-guerres, voire le début du 20e siècle, mais surtout dans les États bourgeois voisins : républicanisme socialiste irlandais de Connolly, mouvement républicain, socialiste et anarchiste en Catalogne et en Andalousie (très lié à la question nationale), émergence d’un gauche abertzale avec l’Action nationaliste basque (ANV, 1930), qui ‘tirera’ le conservateur et catholique PNV dans le camp de la République, sans oublier Gramsci, un des plus grands communistes de son temps, sarde de naissance et qui étudiera en profondeur la question de l’oppression du Mezzogiorno. La ‘France’ restait, elle, trop dominée par une petite paysannerie (propriétaire ou fermière) et une ‘ruralité’ de petits artisans/commerçants, encadrés idéologiquement par les propriétaires fonciers (ex-nobles) et l’Église, dans un sens conservateur (légitimisme, bonapartisme).

    [9] Là encore, jusqu’aux années 1920 (Révolution bolchévique), la résistance de ces nations colonisées était souvent passéiste : nostalgie du califat musulman ou des grands royaumes africains pré-coloniaux, des Empires inca ou aztèque, de l’organisation sociale communautaire primitive là où elle existait, etc.

     


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