• Analyse et rétrospective historique du FASCISME ANTI-POLITIQUE - 2e partie


    (Première partie)

    Une dose de moraline... et ça repart !

    Ici l'exemple emblématique, le plus connu, se situe dans le champ de la lutte antiraciste (c'est-à-dire, en réalité, du prolongement en métropole impérialiste de la lutte anti-impérialiste et anticoloniale). Il s'agit bien sûr, alors que pour la troisième fois en un quart de siècle (après les années de la Fédération de France du FLN, écrasée dans le sang du 17 octobre 1961, puis le Mouvement des Travailleurs Arabes - MTA - ou encore les luttes des foyers au début des années 1970, plantés par les gauchistes bourgeois partis rejoindre Libé) les masses prolétaires de l'immigration coloniale se levaient avec la Marche pour l'Égalité de 1983 (dans le prolongement d'années d'émeutes et de luttes locales), de la formidable entreprise de récupération qu'a été SOS Racisme et toute la mobilisation médiatico-intellectuelle, à coups de chansons de Balavoine et autres, développée autour à l'époque.

    Principalement pilotée par le PS (et en particulier les anciens gauchistes des années 1970, comme l'ex-LCR Julien Dray, qui l'avaient rejoint), cette récupération-"canalisation" d'une menace EXISTENTIELLE pour le "Système France" (la prise de conscience et le soulèvement du prolétariat le plus profond, en lien direct avec l'Empire néocolonial), est devenue l'emblème de l'antiracisme dit moral que l'on a coutume d'opposer à l'antiracisme politique.

    Mais attention ! Il ne faut pas commettre l'erreur de croire que ce phénomène 1°/ se limite à ce champ politique en particulier : il les touche tous, toutes les luttes contre toutes les oppressions "autres que de classe", puis de proche en proche la lutte de classe elle-même, ramenée à un populisme anti-"World Company" (problème du capitalisme = "avidité", problème moral) dans lequel se sont des années durant illustrés les Guignols de Canal+ (la chaîne capitaliste "progressiste" par excellence) et aujourd'hui un François Ruffin (et dès la même époque de SOS, on peut citer évidemment les Restos du Cœur de Coluche ou encore la remise au goût du jour, avec film etc. de l'abbé Pierre, autre personnage récurrent du populisme social des Guignols d'ailleurs) ; tandis qu'en même temps qu'ils déversaient le stigmate "islamiste" et "caillera" sur les quartiers de l'immigration coloniale, les Charlie Hebdo et compagnie marquaient au fer rouge de celui du "beauf attardé-réac qui vote FN" le prolétariat blanc ; et 2°/ qu'il se réduit à une manœuvre aussi flagrante de captation électorale au profit de la "gauche" bourgeoise PS, dernière (sans doute) en Europe à être arrivée au pouvoir sur un programme de "rupture avec le capitalisme" mais totalement ralliée deux ans plus tard (1983, à l'époque même de la Marche) à la "Fin de l'Histoire" néolibérale : encore une fois, ce n'est pas une question de radicalité et la "gauche" morale peut tout à fait être (même ultra) "radicale".

    C'est de manière générale que la nouvelle "gauche", y compris la plus radicale, exerce sa fonction de contre-révolution préventive en déployant une machinerie intellectuelle "religieuse", MORALE et non matérialiste et politique – et déchaîne sa haine contre ceux qui le sont.

    Une bonne illustration, qui n'a cessé de prendre de l'ampleur depuis (disons) le début de ce siècle, est ce qui est décrit dans cet article que nous avions partagé il y a quelques mois : deconstruction-de-la-deconstruction-un-point-de-vue-antiraciste

    L'auteur, militant de l'antiracisme politique, y aborde principalement le problème du point de vue du fléau de sa diffusion dans ce milieu ; mais précise bien que le raisonnement est applicable à tous les champs de lutte contre toutes les oppressions. Il s'agit d'un problème que nous avons déjà effleuré plus haut, puisqu'il s'agit de l'idéologie de la DÉCONSTRUCTION : à l'origine, chez Derrida et d'autres, une déconstruction des discours ; autrement dit une réflexion critique sur les superstructures (formulation verbale de l'idéologie) de la domination (capitaliste ou autre), ce qui en soi est très bien ; mais qui est devenue au fil du temps une idéologie de la "déconstruction" des individus (ce qui est une absurdité), une injonction moraliste à ce que chaque personne "déconstruise" sa propre "construction sociale", en d'autres termes toute sa socialisation depuis la prime enfance en fonction de sa position (de classe, de genre, de race sociale etc.) dans la société. 

    C'est absurde et ridicule, ça n'a de réel but (comme finalement tous les gauchismes...) que de produire une "élite militante", en l'occurrence celles et ceux qui se verront délivrer, ou pourquoi pas s'auto-délivreront le brevet de "déconstruit-e-s", mais surtout, cela a le mérite d'illustrer dans une version très "radicale" (et microcosmique) comment toute la vision du monde et de la lutte pour sa transformation, chez cette "gauche" uniquement et entièrement dédiée à tuer dans l’œuf la politique matérialiste, baigne dans cette espèce de soma que l'on appellera moraline.

    Plus rien n'est RÉELLEMENT pensé de façon structurelle et "macro", en termes de grandes divisions du travail et de contradictions entre "privilégiés" et "défavorisés" de ces divisions, certes, mais surtout de lutte de celles et ceux qui en souffrent contre celles et ceux qui les établissent. Nous disons "réellement" car s'il y a souvent négation pure et simple de ces grandes structures macro-économiques et macro-politiques, il y a peut-être encore plus souvent reconnaissance formelle de celles-ci : "oui blabla", "JE SAIIIIIS" que le racisme provient de ceci et le patriarcat de cela, et comment fonctionne le capitalisme (à ce stade on s'est déjà généralement fait taxer de "splaining" ou de "capacitisme" ou de "silenciement")... Sauf que la théorie n'est rien sans la pratique.

    Et en pratique... "on sait", peut-être, qu'il y a telle et telle grande division structurelle du travail, au service d'une accumulation capitaliste, mais on ne fait que s'attaquer encore et toujours à des comportements inter-individuels ; exactement comme cet antiracisme moral SOS à la solde du PS vendu au néolibéralisme que l'on se plaît tant à dénoncer ; on est et demeure dans un "anti-oppressionisme" MORAL, que la question de classe finit elle-même par rejoindre pour s'y engloutir (il ne faut pas être "classiste", "capacitiste", "montrer du mépris social" etc. etc.). On croit que les comportements sociaux, et les conceptions du monde qu'induisent les différentes positions dans les divisions du travail ne sont qu'une affaire de "bonne" ou "mauvaise" volonté des individus ; et non de mécanismes économiques d'exploitation qu'il faut d'abord comprendre, et ensuite combattre pour pouvoir éventuellement influencer la défection d'individus du "mauvais bord" de la division : bien sûr que des hommes peuvent lutter contre le sexisme, et des Blancs occidentaux contre le racisme et le colonialisme (en fait, jusque-là, c'est de leur intérêt à long terme), et même (c'est le plus difficile, en fait) des bourgeois comme Che Guevara pour le socialisme... mais cela, c'est le produit de la lutte révolutionnaire des exploités.

    Le Che ne s'est pas "déconstruit" : il a vu des luttes, il a vu leur dynamique de croissance, et sous leur pression (pas parce qu'on lui aurait expliqué comment être safe avec les pauvres) il a trahi sa classe (elle-même pas totalement dominante, en tant que bourgeoisie d'un pays dominé par l'impérialisme), pour les rejoindre les armes à la main. Et c'est tout ce que les exploités, les affamés qu'il a ainsi servi lui demandaient. Et dans les favelas du Brésil, encerclées de blindés et régulièrement investies par des escouades de flics surarmés pour y faire un carton, on ne pense pas à "déconstruire" son passé d'esclave ni on n'espère que l'élite au teint clair dans ses citadelles fortifiées ne se "déconstruise" non plus : on veut le POUVOIR, et le fusil pour l'obtenir.

    Il faut encore une fois ici remettre les choses en perspective, avec la façon dont l'association Capital-Travail des Trente Glorieuses a visé à "petit-embourgeoiser" les masses des pays impérialistes sur le dos des pays dominés, et y a effectivement développé une "classe moyenne" numériquement beaucoup plus nombreuse que dans ces derniers pays ; avant que la crise ne vienne battre tout cela en brèche : telle est la base matérielle et la centralité de classe (c'est-à-dire que même si l'on n'appartient pas à une classe, elle est le "modèle" et on veut la rejoindre et la servir) de tout ce dispositif de "gauche" contre-révolutionnaire en général, et de ces approches moralistes et individualistes en particulier. Cela peut tout à fait concerner d'authentiques opprimés de classe, de genre, et même de race – ces opprimés-là au sein des sociétés occidentales n'étant pas, comme l'explique (encore une fois) Houria Bouteldja, exactement la même chose que les habitants des pays dominés par l'impérialisme ["Indigènes de la République, nous le sommes en France, en Europe, en Occident. Pour le Tiers Monde, nous sommes blancs" - "Les Blancs, les Juifs et Nous", p. 118].

    Toute cette idéologie de la "déconstruction", du safe (défense d'une "zone de confort" individuelle) comme unique (et pathétique) perspective "révolutionnaire" d'émancipation ; dans une société où tous les rapports sociaux sont de plus en plus soumis à une logique marchande...

    Mais au fond c'est tout à fait normal, car nous baignons complètement dedans. TOUT dans le contexte idéologique de "Fin de l'Histoire" et de "mort des idéologies", par tous les canaux de communication et d'information possibles, concourt à nous montrer les rapports sociaux "injustes" ("problématiques" diraient d'autres, LOL !) comme une simple affaire de "rencontre" entre la "détermination à se faire reconnaître" de leurs victimes et la "bonne volonté" des "méchants oppresseurs" pour être résolus. Il n'y a qu'à allumer sa télé : depuis 40 ans c'est comme ça ! Et c'est tout de même ballot : s'il y a bien un "formatage" intellectuel, une "aliénation", en un mot une construction... que l'on n'a pas pensé à "déconstruire", c'est bien celle-là !

    Exploitation capitaliste, racisme, patriarcat : "checker ses privilèges" et les "remettre en question". Question écologique : "éco-responsabilité" de chacun(e). Et tout est à l'avenant.

    En face (car il faut toujours un "en face" pour que le dispositif, qui fonctionne en tenaille, soit complet), il reste des gens qui refusent sur le principe ce moralisme individualiste "déconstruit" et cette vision "atomisée" des intérêts en lutte... mais qui pour la plupart, se cramponnent au dogmatisme ;  qui est lui aussi une "politique"-religion et une arme contre l'émergence d'une pensée matérialiste réellement politique. En général, à l'arrivée, ces gens seront sur des positions réactionnaires de refus de principe des vraies questions qui se posent ; et en définitive... pas vraiment étrangers à la "politique identitaire" qu'ils dénoncent, dès lors que telle ou telle "identité" (la leur ou une autre) les arrange pour "argumenter" en faveur de leur dogme, et contre ce à quoi ils refusent (par paresse intellectuelle) de se confronter politiquement.

    "Ouvrier" (mais sans montrer sa fiche de paye...) ou "précaire" : c'est bien une identité sociale. Le "terterisme", éloge du "ter-ter" du terrain – et des "besogneux" qui sont dessus, contre les "intellectuels" : c'est encore une identité sociale... censée donner raison en lieu et place de la LIGNE POLITIQUE, traitée comme il se doit dans le matérialisme : étude, enquête, discussion sur le fond  de ce qui est exprimé, confrontation à la pratique etc.

    Donc c'est "identitaire"... Et au service, comme le reste, du refus de penser politiquement les choses dans une perspective révolutionnaire. D'ailleurs, quand on dit dogmatisme, on pense spontanément à des gens complètement focalisés sur leurs "classiques" marxistes (ou ce qu'ils en ont compris...) et refusant torrents de citations à l'appui de dévier d'un pouce de leurs idées arrêtées qu'ils croient confortées par leurs Textes sacrés ; mais cela peut être aussi (autre, ou plutôt deux autres exemples en tête...) un "dogme anti-dogme", anti-idéologique (totalement, pour le coup, dans l'acceptation de la "Fin de l'Histoire" et de son "l'idéologie ça ne sert à rien" !), mouvementiste, populiste, "syndicaliste révolutionnaire"... au nom, là encore, d'un anti-intellectualisme "identitaire non-intellectuel" par exemple.

    Gauchisme des mille identités et points de vue en quête de safitude, dogmatisme "idéologique" fossilisé et dogmatisme anti-idéologique mouvementiste : c'est peut-être l'image d'une pince à trois doigts qui viendrait en fait à l'esprit, plutôt qu'une tenaille classique... Mais la minute d'après, on se dira sans doute qu'on est encore loin d'avoir embrassé tout le panorama d'un dispositif aussi complexe (et encore, on n'a parlé jusqu'à maintenant que de ce qui siège à la gauche de son Jupiter actuel !).

    Pendant ce temps-là, évidemment, devant une telle chape de plomb sur l'émergence de la moindre pensée politique révolutionnaire d'ensemble pour le combattre, le capitalisme version néolibérale dort sur ses deux oreilles. Mais d'ailleurs, est-il lui-même si étranger, si antagonique à cette moraline hégémonique dans la gauche censée s'opposer à lui ? Rien n'est moins sûr...

    Contrairement à ce que l'on a tendance à croire, savamment entretenu (justement) par le populisme (moral) anti-"World Company", et en dépit des déclarations malheureuses de quelques électrons libres comme quoi "il y a bien une lutte des classes, et ce sont les riches qui sont en train de la gagner" (Warren Buffett), le néolibéralisme n'est pas une idéologie de mépris ouvert des travailleurs et des pauvres, qui prônerait comme Adolphe Thiers au 19e siècle le seul droit pour la "vile populace" de "bosser et souffrir en silence". C'est, au contraire, une idéologie qui reproche au dirigisme des décennies antérieures de favoriser la pauvreté par ses "freins bureaucratiques" à la création de richesse. Pour le néolibéralisme, il faut "dans l'intérêt de tous et toutes" et en particulier des plus pauvres et exclus, laisser une économie capitaliste libérée de ses "entraves" créer des emplois et de la richesse qui bénéficiera à tout le monde ; dans le "dialogue" avec des partenaires sociaux "responsables", voire... la "démocratie directe", "participative" (tiens tiens !), où les salariés de l'entreprise votent par référendum (en court-circuitant les "syndicalistes qui ne font que du business idéologique") les mesures qui sont "de leur intérêt" pour conserver leurs emplois et une bonne rémunération. TOUT ce qui est fait de "néolibéral" depuis 30 ou 40 ans, l'est TOUJOURS (soi-disant) "dans l'intérêt de tous et surtout des plus faibles" et non dans celui affiché des employeurs, auxquels il est par ailleurs recommandé d'être dans cette logique d'"intérêt général" et non d'"avidité" égoïste et cupide et de spéculation. Le néolibéralisme est, en réalité et pas moins que le keynésianisme, un CORPORATISME : il est, en fait, (présenté comme) la nécessaire "adaptation" de l'association Capital-Travail hier keynésienne à la nouvelle situation de crise

    C'est ainsi, donc, qu'il n'est en réalité nullement incompatible ni antagonique avec la nouvelle "gauche" morale de contre-révolution préventive : il se veut au contraire totalement "moral" et "capitalisme à visage humain", contrairement à ce qu'essayent de faire croire les "anti-libéraux" (en clair : les "attardés" de la vision keynésienne de l'association Capital-Travail), voire les "anticapitalistes" anti-politiques qui ne peuvent que de cette manière justifier leur propre existence politique d'opposition... morale à lui, et leur vacuité scientifique.

    Comme on l'a vu avec Amartya Sen, dont les "solutions" anti-pauvreté étaient tout à fait susceptibles de séduire des milieux "alternatifs" limite ZADeux, et qui se révèle aujourd'hui être une source d'inspiration de Macron, les passerelles sont bien plus larges et les fossés bien plus étroits qu'on ne pourrait le penser de prime abord. Mais cela n'a rien d'étonnant, puisque cette soi-disante "opposition de gauche" au Grand Capital fait en réalité totalement partie de son dispositif de domination post-Guerre froide...

    Mais ce n'est pas encore là le pire. Nous allons maintenant voir comment ce moralisme "religieux" anti-politique, peut et va (souvent) se mettre directement au service d'une espèce de maintien de l'ordre, d'une véritable police politique dans le champ du débat intellectuel ; là où doit forcément émerger d'abord (et menace en permanence de le faire) la Pensée révolutionnaire pour que la révolution puisse être à l'ordre du jour.

    À suivre : Le "progressisme" au service de l'Ordre


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