• Analyse d'un militant ML sur le Venezuela


    [Nous ne partageons bien sûr pas toute l'analyse et notamment la foi en le PCV, certes l'un des "moins mauvais", des "plus ML" PC historiques encore existant dans le monde à ce jour, mais à notre avis incapable d'assurer le "dépassement" dont il est question ici, comme en témoigne sa stratégie essentiellement électorale. Mais sinon, dans les grandes lignes, globalement OK... Disons qu'en remplaçant "stratégie du PCV" par "construction d'un authentique PC révolutionnaire (pourquoi pas à partir d'une "fraction rouge" dans le PCV, oui !) et Guerre populaire", on aurait à peu près exactement notre point de vue.]

    Je crois qu'il y a beaucoup de camarades qui ne voient pas la portée des événements au Venezuela, je vais donner mon avis sur les enjeux derrière l'élection d'hier. J'aimerais que les camarades intéressés par la question lisent jusqu'à la fin et qu'ils donnent leurs avis en commentaires.

    Avec la victoire de Maduro d'hier, le mouvement révolutionnaire vénézuélien a effectivement remporté une victoire. Mais ne nous emballons pas, c'est une victoire très immédiate et qui ne garantit en rien le futur du mouvement même dans le court terme.

    [Le mouvement révolutionnaire, oui, au sens d'activité réelle des masses populaires dans le sens du socialisme, telle qu'elle s'exerce depuis 1999 sous l'aspect capitaliste-bureaucratique modernisateur et montée et intégration d'une nouvelle bourgeoisie émergente à la bourgeoisie bureaucratique-compradore, qu'a aussi le "bolivarisme" discussion-sur-la-gauche-en-amerique-latine-et-la-bourgeoisie-bureaucr retour-situation-amerique-du-sud - etats-bolivariens-notre-position.

    Une réalité populaire révolutionnaire que peut décrire jusqu'à un libertaire comme Ciccariello-Maher ici (expliquant comment les libertaires y compris locaux, et encore plus ceux qui se basent sur leurs analyses en Occident n'ont "rien compris"... mais il serait possible d'en dire autant de bon nombre de maoïstes, y compris du continent et tout à fait respectables par ailleurs, qui tendent à s'arrêter au "spectacle" pseudo-révolutionnaire populiste de la bourgeoisie bureaucratique et à ne pas voir la réalité populaire "dessous", celle-là même qui a en fait poussé des fractions de la bourgeoisie à ce "spectacle" caudilliste de gauche) : La-commune-au-Venezuela-et-les-luttes-pour-la-decolonisation.pdf]

    1) La bourgeoisie commerciale et financière vénézuélienne et l'impérialisme américain et européen ne comptaient pas sur les élections d'hier pour retourner au pouvoir et écraser les conquêtes du mouvement commencé en 1999. Le boycott et la dénonciation des élections, dont l'ingérence impérialiste est une composante fondamentale, sont la première phase de la stratégie réactionnaire. Ils ne présentaient aucune candidature à la hauteur de Maduro, la victoire de ce dernier fait donc paradoxalement partie tant de la stratégie du mouvement révolutionnaire que du mouvement réactionnaire. La suite de la part de ce dernier est le déclenchement d'un soulèvement et potentiellement d'une guerre civile avec intervention militaire impérialiste pour détruire le mouvement révolutionnaire.

    Donc le mouvement révolutionnaire n'a pas remporté une victoire stratégique, tout simplement car il n'y a pas eu de bataille, l'armée adverse refusant de batailler sur le terrain que le mouvement révolutionnaire lui avait proposé. La vraie bataille stratégique est donc à venir et l'impérialisme, ayant sauvegardé ses forces des dégâts qu'une vraie défaite électorale hier aurait supposés, réalisera sa vraie offensive dans pas très longtemps sous la forme d'un soulèvement fasciste à grande échelle. Le camp révolutionnaire de son côté, nécessitait une large victoire hier qui s'est effectivement produite.

    2) Quand je dis "mouvement révolutionnaire" je ne parle évidemment pas que du PSUV de Chávez et Maduro. Je parle du mouvement révolutionnaire permanent (pas au sens trotskiste, encore heureux) provoqué par les contradictions de classes dans le capitalisme qui a commencé comme révolution démocratique en 1999 et qui doit se transformer en révolution prolétarienne. Le Venezuela étant jusque là, et encore aujourd'hui à cause de la configuration de son économie dépendante des grandes concentrations de capitaux étrangers, un pays sous le joug de l'impérialisme, cette révolution démocratique était nécessaire. Alors, pas d'analogies fastoches en France sur une soi disant "révolution nationale" ou "refondation du CNR".

    Le mouvement révolutionnaire trouvait, en 1999, sa meilleure expression dans le parti national-démocratique de Chávez (MVR d'abord et ensuite PSUV), un mouvement d'inspiration petite-bourgeoise qui visait à mieux distribuer les rentes pétrolières parmi la population. Mais bien entendu, cette position ne prévoyait pas le dépassement des logiques capitalistes de propriété, production et accumulation. Il s'est limité à dévier les rentes du pétrole vers les services à la personne, qui ont bien entendu amélioré pendant quelques années le niveau de la population, notamment des secteurs les plus appauvris. Mais ce, au prix de la formation d'une bureaucratie pétrolière d'État issue de la gestion publique capitaliste des rentes pétrolières sans ancrage dans les organisations populaires et ouvrières. Cette bureaucratie est devenue alliée de l'armée, profondément chaviste, et forme aujourd'hui le gros des secteurs dirigeants de la structure de l'État bourgeois au Venezuela.

    Pendant les premières années de la révolution démocratique, la bourgeoisie a opté pour une stratégie conventionnelle de communication de masses + reprise du pouvoir par la voie électorale, qui lui a très bien servi dans des cas similaires dans le continent. Mais au Venezuela la révolution démocratique s'est montrée plus forte qu'ailleurs, gagnant une après l'autre la plupart des élections. Les méthodes de la bourgeoisie commerciale et financière se sont ainsi endurcis surtout après la très suspecte mort d'Hugo Chávez en 2013 : boycott économique interne, étranges mafias qui accumulent et spéculent massivement avec les produits basiques importés et la monnaie, blocage commercial et politique impérialiste, politique agressive de prix du pétrole de la part des pays de l'OPEP.

    Le gouvernement du PSUV, profondément marqué par l'alliance des forces sociales (bureaucratique-militaire) sur laquelle il base son existence, ne peut pas donner de solutions au bordel économique provoqué par ces mouvements de la bourgeoisie commerciale et financière étroitement liée à la bourgeoisie monopoliste des pays impérialistes. Ces secteurs dominants dans l'État tirant leur existence des logiques capitalistes de production et accumulation, ne peuvent donner que des solutions capitalistes à des problèmes créés par la bourgeoisie sur la même logique capitaliste. La misère et la pénurie s'installent dans la population face à un gouvernement impuissant.

    3) C'est ainsi qu'on arrive à la situation où on est aujourd'hui. Les contradictions au sein du mouvement se font sentir, la direction du PSUV s'affaiblit. Ses alliances avec les autres partis (dans le Grand Pôle Patriotique Simón Bolívar) deviennent des instruments électoraux à son profit et non des instruments de coordination entre les forces anti-impérialistes. À l'intérieur du PSUV, des secteurs de droite commencent à prendre des positions de plus en plus hésitantes et à agir dans l'ombre pour des concessions à l'impérialisme. Ainsi, après une année de contrôle absolu des structures de l'État par le PSUV, le bilan est extrêmement mitigé : pas de contre-offensive générale contre une droite fasciste atomisée et désorientée après la tentative de coup d'État du printemps 2017 qui a coûté la vie à une quarantaine de personnes, pas de mesures fortes contre la pénurie capitaliste, délaissement de structures productives propriétés de l'État, répression dans certains cas des légitimes manifestations populaires et anti-impérialistes contre la misère.

    À ce stade, le PCV, deuxième force de l'anti-impérialisme au Venezuela, prend une position très claire : dépassement de la crise capitaliste sur la base du mouvement ouvrier et populaire, construction sur cette base de l'économie productive dont le pays manque dramatiquement. Des mesures que l'alliance au pouvoir ne peut pas construire car diamétralement contraires à son essence capitaliste. C'est donc une affaire de classe. Pour cela, la stratégie du PCV passe par la construction d'une alliance de la classe ouvrière avec les secteurs appauvris sous la direction de la première qui soit en mesure de construire sur cette base la structure productive qui donnera sa vraie indépendance au pays vis à vis de l'impérialisme et qui garantira la sauvegarde des conquêtes depuis 1999. C'est évidemment le socialisme et la dictature du prolétariat qui sont visés.

    Pour les communistes (les marxistes-léninistes) non vénézuéliens il est urgent de commencer à se positionner différemment devant l'affaire vénézuélienne. Ne pas supporter seulement le mouvement anti-impérialiste, mais la nécessaire direction ouvrière dont il a besoin pour survivre et avancer. Défendre le socialisme, la dictature du prolétariat comme le fait le PCV dans le pays. Ne pas rester sur des analyses superficielles auxquelles on est habitués, les dépasser et voir toutes les contradictions. Apprendre de ce qu'il se passe au Venezuela pour développer notre vision de la lutte de classes. Défendre les conquêtes passées et celles à venir. Le Venezuela sera, dans les mois et les années à venir, un guêpier de la lutte de classes, avec une issue encore incertaine. Soit l'impérialisme l'emporte avec la passivité du PSUV, soit le mouvement avance vers une direction de classe sous le drapeau du PCV. Et nous qui regardons de l'extérieur, devons nous mobiliser en faveur du mouvement révolutionnaire, pour qu'il avance vers l'organisation ouvrière, la destruction de l'État capitaliste et la construction de l'État ouvrier.

    Analyse d'un militant ML sur le Venezuela

    Complément (échange de commentaires) :

    "Faut tout de même se demander pourquoi, après 18 ans d'un pouvoir qui prétend défendre les classes populaires, Maduro obtient 6,2 millions de voix sur 20 millions d'électeurs inscrits et une population de 32 millions d'habitants."

    Parce qu'il y a un essoufflement d'une politique qui n'est pas socialiste ni même "de NEP", additionné à la disparition (sans doute par empoisonnement) de la figure charismatique qui mobilisait sur sa seule personne ; une incapacité à lutter, et même une tendance à renforcer par certaines pratiques (corruption, clientélisme, capitalisme bureaucratique) l'asphyxie économique par l'impérialisme et les oligarques hostiles, etc.

    Bref une nécessité de dépassement, qui A LES BASES pour exister car "sous" ce qui n'a effectivement jamais été que le "spectacle" castro-péroniste d'une restructuration du système et d'un containment des luttes populaires, il existe (justement) toute une vie populaire de mobilisation, d'auto-organisation, d'école permanente de communisme* http://ekladata.com/.../La-commune-au-Venezuela-et-les....

    Reste à trouver la juste voie de ce dépassement, car pour toi ce sera évidemment une rupture menée par les organisations trotskystes ; pour d'autres comme le camarade dont nous avons repris l'analyse ici http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/analyse..., une montée en puissance du PCV ; et pour nous une Guerre populaire maoïste, compliquée et pour tout dire de l'ordre du pur slogan du vivant de la figure "bloquante" de Chávez, mais qui pourrait maintenant tirer profit de l'infinie dérive capitulatrice droitière du PSUV, comme au Brésil où (par contre) la "gauche" de Lula a toujours été droitière et a permis à un grand mouvement maoïste de se développer en démasquant l'opportunisme des directions syndicales, paysannes sans terre (MST), "communistes" (PCdoB etc.) et même dans certains cas trotskystes, etc. ; jusqu'au retour final (par "coup d’État parlementaire") de la droite qui signifie maturité complète des conditions.

    "Si les États-Unis voulaient asphyxier le Venezuela, ils ne lui achèteraient pas 40 % de son pétrole et saisiraient la compagnie vénézuélienne de pétrole aux États-Unis."

    Si les États-Unis voulaient en finir avec le chavisme, ils ne l'asphyxieraient pas mais feraient un coup d’État militaire ou carrément l'envahiraient militairement. Sauf que ce serait politiquement chaud. Il y a 50 millions de travailleurs latinos, aux US, susceptibles de se solidariser  infiniment moins d'Arabes quand il s'agit d'attaquer un pays du Moyen Orient.

    Il y a eu tentative de "mix" entre révolution colorée et coup d’État en 2002 : échec. Puis tentative sur tentative de révolution colorée, et toujours échec.

    Ils ont compris qu'il fallait un ralliement populaire à l'opposition, qu'ils essayent d'obtenir par la crise économique. Mais même ça, ça doit rester discret. Saisir les avoirs de PDVSA aux États-Unis, ça choquerait, mettrait les Russes et les Chinois et peut-être même les Européens vent debout.

    Une intervention militaire est possible mais il faut pour cela que le pays sombre préalablement dans le chaos, que des affrontements fassent des milliers de victimes, et sans doute que ce soit couvert par l'OEA.

    Il ne faut pas que ça fasse comme au Honduras où le coup d’État de 2009 (pourtant relativement "propre" et appuyé par les élus civils), "enfant fait dans le dos" d'Obama (fraîchement élu) par les secteurs bushistes (en mode à la branque et "baroud d'honneur"), s'est retrouvé avec tout le continent contre lui y compris des gouvernements aussi droitards que la Colombie, le Mexique etc. etc. (et tous les grands États européens, bref).

    À la limite il faudrait une méga-affaire de corruption pour amener à un coup d'État constitutionnel interne, comme au Brésil avec Dilma et Lula, ou en Équateur pour fermer la porte à tout retour de Correa et liquider le vice-président chargé par celui-ci de "surveiller" son successeur lenin-moreno-le-gorbatchov-equatorien. Mais là non plus, même si on imagine le régime gangréné par la corruption, ça ne marche pas...

    "La situation de Lula au Brésil est différente : il n'a aucune influence sur l'armée. On peut supposer que Maduro a tout de même pas mal de relais parmi les militaires, dans la foulée de Chávez. Sans compter la rivalité entre la bourgeoisie traditionnelle pro US et la "bolibourgeoisie" qui tient sa richesse du pouvoir chaviste."

    Certes. C'est une base de la solidité du régime. Mais une autre, en dépit du recul de l'enthousiasme lors des grandes messes électorales, reste la base populaire. Ce n'est pas le Brésil où Lula n'a fait qu'envoyer deux fois plus de flics aux pauvres pour leur tirer dessus bresil-nettoyage-social.

    [* De fait il serait même peut-être possible de dire que Chávez était peut-être un élément beaucoup plus "marxisant" qu'on ne pourrait le penser, mais isolé en cela au sein de son propre mouvement bolivarien devenu PSUV et de la "bourgeoisie bureaucratique" de parvenus utilisant l’appareil d’État et les entreprises publiques (notamment les places offertes par la mise à l'écart des "puntofijistes" de l'ultra-lucratif secteur pétrolier...) pour s'enrichir, que sa propre "révolution" avait engendrée : en effet, son système de "communes" qu'évoque Ciccariello (lire aussi ici) avait tout de même (presque) de nets traits... des communes populaires chinoises sous la Révolution de Nouvelle Démocratie maoïste ; en tout cas, était un système visant à assurer une autosuffisance (ce qui fait le plus cruellement défaut au pays !) qui aurait pu éviter la crise actuelle, qui est d'abord et avant tout une crise "alimentaire" d'approvisionnement trop dépendant des importations (pour ce qui est du pétrole, denrée d'exportation, par exemple... plus d'un million de litres d'essence - ce que consomme un automobiliste durant toute sa vie - valent le même prix qu'une boîte de thon !). Mais voilà... dans la foulée (2011) le Comandante commence à développer un cancer et meurt deux ans plus tard ; de nombreuses sources évoquant un empoisonnement ou une irradiation... qui pourrait alors évidemment impliquer la CIA, ou l'opposition oligarchique réactionnaire, mais sans exclure totalement non plus des secteurs de la "bolibourgeoisie" bureaucratique elle-même - ou leur complicité, du moins. Ces communes sont aujourd'hui environ 500... le problème, c'est qu'il en faudrait probablement 10.000 !]


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    Très intéressant aussi, bien que datant déjà un peu (les chiffres de l'inflation sont maintenant à multiplier par 1.000 !!), un article du Monde Diplo qui analyse les racines de la crise actuelle non seulement dans le travail de sape de l'opposition et de l'impérialisme*, mais aussi dans les failles d'un "socialisme" qui n'a pas su sortir de la rente pétrolière et du "modèle" extractif, de la dépendance aux importations (laissées aux mains du secteur privé hostile), d'une corruption endémique etc. etc. : https://www.monde-diplomatique.fr/2016/12/LAMBERT/56923

    Venezuela, les raisons du chaos


    En novembre, manifestations populaires et tentatives de déstabilisation ont intensifié les convulsions politiques que connaît le Venezuela. Tout au long des années 2000, les réussites — sociales, géopolitiques et culturelles — de la « révolution bolivarienne » d’Hugo Chávez avaient pourtant suscité l’enthousiasme des progressistes par-delà les frontières. Comment expliquer la crise que traverse actuellement le pays ?

    Parfois, la mémoire est cruelle. Le 2 février 1999, à Caracas, un homme au teint mat prononce son premier discours de président. Son nom : Hugo Chávez. « Le Venezuela est blessé au cœur », assène-t-il en citant Francisco de Miranda, héros de l’indépendance. Il décrit la crise « éthique et morale » que traverse alors son pays. Ce « cancer » gangrène l’économie, de sorte que, dit-il, « nous avons commencé à entendre parler de dévaluation, d’inflation ». « Tel un volcan qui travaille de façon souterraine », ces crises économique et morale en ont généré une troisième : la crise sociale. L’ancien militaire formule une promesse : « Cette cérémonie n’est pas une passation de pouvoirs de plus. Non : elle marque une nouvelle époque. (…) Nous ne devons pas freiner le processus de changement et encore moins le dévier : il risquerait de se replier sur lui-même et nous, de nous noyer à nouveau. »

    La mémoire est parfois cruelle, mais les Vénézuéliens ont appris à sourire de ses vexations. « Regarde, ça c’est moi il y a un an, nous lance Mme Betsy Flores en s’esclaffant. Je pesais dix kilos de plus ! Et sur cette photo, c’est Martha. Tu ne la reconnais pas, hein ! À vrai dire, moi non plus. À l’époque, elle avait une vraie paire de fesses. Désormais, on dirait une planche ! » Combien de fois avons-nous vécu la scène ? La quasi-totalité des personnes que nous rencontrons, une ancienne ministre comprise, confessent se contenter régulièrement d’un repas par jour. Et lorsqu’elles s’attablent, les festins demeurent rares : chacun se débrouille avec ce qu’il a pu obtenir dans les boutiques aux rayons clairsemés ou au marché noir, dont les prix reposent sur l’évolution du dollar parallèle. Entre le 11 octobre et le 11 novembre, celui-ci est passé de 1 230 à 1 880 bolivars, soit un bond de plus de 50 %. Comme en 1999, « dévaluation » et « inflation » font partie du vocabulaire quotidien des Vénézuéliens, qui formulent un même constat : leur paie, y compris lorsqu’elle dépasse le salaire minimum, fixé à 27 000 bolivars par mois (1), « ne suffit pas pour survivre ».

    « Dopé à la rente, le Venezuela distribuait les uppercuts »

    Il y a dix ans, la rue frémissait de politique. On y parlait de Constitution, de réduction de la pauvreté, de participation populaire. Et pas seulement à gauche. En 2016, les gens n’ont plus qu’un sujet à la bouche : la nourriture. Celle qu’ils ont réussi à glaner et, surtout, celle qui leur manque ou dont les prix s’envolent. À la mi-novembre 2016, le riz coûtait 2 500 bolivars le kilo, ce qui le renvoyait dans le domaine de l’inaccessible. Domaine où figuraient déjà le poulet, le beurre, le lait ainsi que la farine nécessaire à la confection des arepas, ces galettes de maïs blanc dont raffolent les Vénézuéliens.

    Il y a dix ans, en pleine campagne présidentielle, Chávez présentait les progrès du système de santé comme « l’une de [ses] plus grandes réussites (2)  ». Aucun adversaire sérieux n’aurait songé à le lui contester. Désormais, le pays manque de médicaments. Pas seulement d’aspirine et de paracétamol, mais également d’antirétroviraux et de molécules destinées aux chimiothérapies.

    Il y a dix ans, dans la foulée de dizaines d’autres programmes sociaux, naissait la « mission Negra Hipólita ». Son objectif ? Venir en aide aux sans-abri urbains. Elle fut l’une des premières victimes de la crise. Le spectacle des personnes attendant la sortie des poubelles le soir est redevenu familier, cependant que les rues de Caracas exposent aux regards les mille et un visages de la détresse infantile.

    Inflation, misère et corruption : les forces telluriques que décrivait Chávez lors de sa prise de fonctions sont à nouveau à l’œuvre ; le volcan s’est réveillé. Pour la droite, les choses sont simples : le socialisme échoue toujours. À gauche, où l’on avait appris à voir le Venezuela comme un phare dans la nuit néolibérale, l’incompréhension le dispute à l’incrédulité. Et une question s’impose, celle que formulait déjà le dirigeant bolivarien quand il esquissait le bilan de ses prédécesseurs, en 1999 : comment expliquer que, en dépit de « tant de richesses », « le résultat soit aussi négatif » ?

    « À cause de la guerre économique que nous livrent l’opposition et ses alliés », répond le président Nicolás Maduro, élu en avril 2013, un mois après le décès de Chávez. Les chefs d’entreprise profitent de la chute des cours du pétrole (retombé sous les 40 dollars en 2016 après avoir dépassé les 100 dollars entre 2011 et 2014) pour organiser la pénurie, souffler sur les braises de la colère populaire et préparer le renversement du pouvoir chaviste. Au prétexte d’en rendre compte, le site Dolartoday (3), sis à Miami, orchestre la flambée du dollar parallèle. Ses ambitions politiques ne s’affichent-elles pas clairement à travers un sondage présenté à sa « une » depuis plusieurs semaines ? « Si l’élection présidentielle avait lieu aujourd’hui, pour qui voteriez-vous ? » Parmi les réponses possibles : MM. Henry Ramos Allup, Leopoldo López, Henrique Capriles Radonski, Henri Falcón et Lorenzo Mendoza Giménez, ainsi que Mme María Corina Machado. Tous membres de l’opposition.

    On ne compte plus les analystes proches du pouvoir qui, se rappelant le sort réservé au président chilien Salvador Allende en 1973, défendent cette explication de la situation, comme si elle était vraiment contestée dans le camp progressiste. Or la question qui divise le chavisme est d’une autre nature : l’hostilité de ceux que la « révolution bolivarienne » cherche à priver de leurs privilèges suffit-elle à expliquer le chaos actuel ?

    Membre du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), M. Sergio Sánchez en a été exclu pour avoir refusé de soutenir un candidat au poste de gouverneur parachuté en dépit de forts soupçons de corruption. Le thème de la « guerre économique » lui évoque une image : « Dopé à la rente pétrolière, le Venezuela est monté sur le ring pour distribuer les uppercuts à la bourgeoisie et à l’empire. Désormais, les anabolisants ont disparu : le gouvernement est dans les cordes. D’un seul coup, il trouve anormal que ses adversaires poursuivent le combat. » Se revendiquant toujours du chavisme, « mais opposé au gouvernement », le militant Gonzalo Gómez formule les choses autrement : « On ne fait pas la révolution en espérant que le capitalisme ne réagira pas. » « D’ailleurs, poursuit-il, il faut distinguer deux attitudes : celle qui consiste à créer les conditions de la crise et celle qui consiste à en profiter. Bien souvent, les patrons se contentent de tirer parti des dysfonctionnements de l’économie. »

    Quand les petites perturbations s’accumulent

    Pour une partie de la gauche, le chaos actuel s’expliquerait par la toute-puissance d’un adversaire capable, dix-sept ans après sa défaite, de produire le déraillement de l’économie. Pour une autre, il découlerait de la trahison de dirigeants cyniques qui auraient passé l’arme à droite. Mais on peut également envisager les processus de transformation sociale comme contradictoires : leurs réussites — considérables dans le cas vénézuélien (4) — engendrent parfois des difficultés qui, faute de réponse, peuvent devenir menaçantes. La chute ne serait donc pas inscrite dans l’amorce, mais dans l’incapacité à corriger les conséquences néfastes de ses choix. C’est la leçon de la « théorie des catastrophes », que Chávez exposait à son auditoire un certain 2 février 1999 : « Selon cette théorie, les catastrophes apparaissent de manière progressive, quand, dans un système donné, se manifeste une petite perturbation qui ne rencontre aucune capacité de régulation, une toute petite perturbation qui n’appelait qu’une toute petite correction. En l’absence de capacité et de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, tout aussi petite, qui ne trouve pas plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde la capacité de les réguler. C’est alors que survient la catastrophe. »

    Quand Chávez arrive au pouvoir, le prix du baril de pétrole est à un plancher historique, proche des 10 dollars : un désastre dont l’explication impose de plonger dans l’histoire du pays. Au début du XXe siècle, la nation caribéenne figure parmi les premiers producteurs de café et de cacao. Et puis elle découvre d’immenses réserves d’or noir… En dix ans seulement, de 1920 à 1930, le secteur pétrolier passe de 2,5 % du produit intérieur brut (PIB) à près de 40 %, l’agriculture dévissant de 39 % à 12,2 % (5). Alors que la crise des années 1930 provoque la chute des cours du café, la plupart des pays de la région dévaluent leur monnaie pour maintenir la compétitivité de leurs exportations et lancer un processus d’industrialisation reposant sur la production locale des biens autrefois importés (« substitution des importations »). Le Venezuela procède à rebours : disposant d’importantes quantités de devises grâce à la rente, il cède à la pression du lobby commercial, qui organise l’importation de tout ce que le pays consomme.

    Chávez se découvre un pouvoir extraordinaire

    Le raisonnement de ces épiciers en costume trois-pièces ? Plus la monnaie locale sera forte, plus les Vénézuéliens pourront consommer, et eux s’enrichir. Entre 1929 et 1938, en pleine crise internationale, Caracas élève la valeur du bolivar de 64 %. L’opération verrouille les portes du commerce international au secteur agricole ; elle lui barre également l’accès aux échoppes nationales, inondées de produits bon marché. En dépit de promesses récurrentes de sortir du modèle rentier depuis lors, le déséquilibre économique s’accroît peu à peu ; et, lorsque Chávez prend les rênes du pays, 85,8 % de la valeur des exportations provient du pétrole (6).

    Avec un prix du brent au plus bas en 1999, l’économie vénézuélienne ressemble à un gros-porteur tracté par un moteur de Mobylette : elle ahane. Le nouveau président a placé la diversification de l’économie au premier rang de ses priorités, mais il mesure qu’elle prendra du temps. Or la patience ne caractérise pas une population fébrile dont les espoirs ont été aiguillonnés par la campagne électorale. La solution passe par une réactivation de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), dont aucun des membres ne respecte plus les quotas. L’opération paie : les cours repartent à la hausse. Mais elle entraîne une première perturbation : l’urgence de se libérer des affres de la disette s’estompe devant la tentation de jouir de l’abondance.

    « Les premières années furent très difficiles, se remémore M. Víctor Álvarez, ancien ministre des industries de base et du secteur minier (2005-2006). La presse présentait Chávez comme un clown. Et l’opposition n’a pas choisi la voie de la contestation démocratique. » En 2002, elle organise un coup d’État (qui échouera) avec l’aide des grands médias et de Washington. Pis, poursuit M. Álvarez, « le 10 décembre 2002, le jour même où nous allions lancer un programme visant à renforcer l’industrie nationale en réorientant vers elle les contrats publics, les patrons organisent un lock-out ! ». La grève du secteur privé et des hauts dirigeants du secteur pétrolier (nationalisé) durera deux mois et amputera le PIB d’environ 10 % (7). « Notre projet fut rangé dans un tiroir, dont il n’est jamais ressorti. »

    Les prix du pétrole continuent à grimper, pour atteindre une trentaine de dollars le baril en 2003. Le gouvernement bolivarien dispose des ressources lui permettant de mettre en œuvre les programmes sociaux qui consolideront sa popularité dans les milieux modestes. Incapable de chasser Chávez du pouvoir, l’oligarchie vénézuélienne décide d’exfiltrer son pécule. La fuite des capitaux atteint des montants alarmants : plus de 28 milliards de dollars entre 1999 et 2002, soit près de 30 % de l’ensemble de la richesse produite en 2002 (8). À ce niveau, on ne parle plus de ponction, mais de saignée.

    Alors que les réserves de devises s’effondrent, le pouvoir bolivarien prend la seule mesure adaptée : en février 2003, il introduit un contrôle des changes et fixe la parité entre la monnaie nationale et le dollar (le précédent contrôle des changes avait été interrompu en 1996). À partir de ce moment, l’État se réserve la capacité d’allouer ou non les dollars que lui demande telle ou telle entreprise pour importer. « Chávez découvre qu’il dispose d’un pouvoir extraordinaire, commente M. Álvarez. Non seulement la rente permet de satisfaire les besoins de la population, mais elle offre la possibilité de punir ceux qui avaient conspiré contre le pouvoir en leur refusant les devises. » Privées de dollars, bien des entreprises mettent la clé sous la porte, à moins que leur patron ne fasse amende honorable. « Car la rente garantit enfin la loyauté des entrepreneurs opportunistes. » L’espèce n’est pas rare.

    « La politique du bolivar fort a constitué une subvention à l’ensemble de l’économie, renchérit le sociologue Edgardo Lander. La rente finançait la consommation, voitures de luxe et billets d’avion compris. » Entre 2004 et 2008, le Venezuela connaît une période d’abondance. Le PIB par habitant frôle son niveau de 1977, l’apogée d’une période connue comme le « Dame dos ! » J’en prends deux ! »). Hier considérée comme un piège dont il fallait s’émanciper, la rente retrouve son rôle traditionnel de clé de voûte du modèle économique vénézuélien. Nouvelle perturbation, sans correction…

    Le contrôle des changes ne disparaîtra plus. Conçu comme une mesure temporaire pour lutter contre la fuite des capitaux, « il en devient le principal moteur, explique M. Temir Porras, ancien chef de cabinet de M. Maduro. Pays extrêmement dépendant des importations, le Venezuela affiche une inflation structurelle d’environ 15 à 20 %. Pas le dollar. Fixer une parité avec la devise américaine implique donc de surévaluer sa monnaie. On ne connaît pas de meilleure recette pour détruire la production nationale. Non seulement il devient plus coûteux de produire localement que d’importer, mais le pays redécouvre un négoce particulièrement juteux : l’importation surfacturée, qui permet de mettre la main sur des dollars » .

    L’opération est simple. Imaginons un importateur qui dispose d’un réseau lui permettant d’acheter des bouteilles d’eau à 10 centimes de dollar pièce. Il obtient de l’État des dollars pour en acheter un million qu’il déclare payer 20 centimes pièce par le biais d’une entreprise qu’il aura préalablement créée en dehors du pays. Résultat : l’entrepreneur dispose de 100 000 dollars, qu’il peut écouler sur le marché noir local ou faire sortir du pays. « La culbute est parfois réalisée avant même la distribution du produit, poursuit M. Porras. De sorte que certains importateurs abandonnent les produits dans les hangars, ne vendant que de quoi acheter de nouveaux dollars. » Entre 2002 et 2012, la valeur des importations quintuple, passant d’environ 10 milliards de dollars à 50, un bond bien plus rapide que celui de leur volume. Lucratif, le secteur de l’importation attire du monde : ceux qu’on dénommera bientôt les « bolibourgeois » et que le pouvoir présente comme des « patrons socialistes », mais également des militaires, des hauts fonctionnaires et des malfrats.

    Des taux de profit taquinant les 18 000 %

    Pendant ce temps, la réduction de la pauvreté — l’une des plus grandes réussites de la « révolution bolivarienne » — permet à la population de consommer davantage. Dans un contexte où le pouvoir conteste peu au secteur privé sa mainmise sur les importations, la manne pétrolière qu’il déverse sur la population pour « solder la dette sociale » ruisselle jusque dans les poches des chefs d’entreprise. De sorte qu’en dépit de ses réussites sociales et géopolitiques, le Venezuela retrouve peu à peu sa fonction première dans la division internationale du travail : celle d’exportateur non seulement de pétrole, mais surtout de devises. Selon les calculs du trimestriel Macromet, la fuite des capitaux (surfacturation des importations comprise) aurait atteint 170 milliards de dollars entre 2004 et 2012  (9), soit pratiquement 160 % du PIB de l’année 2004. Un chiffre étourdissant.

    Lorsque la crise financière internationale oriente le cours du pétrole à la baisse, en 2008, la rente ne suffit plus à couvrir la facture des importations. Le pays doit s’endetter. Il tente de limiter les dépenses, notamment en introduisant un double taux de change : un premier, préférentiel, pour les importations jugées stratégiques ; un autre, plus élevé, pour le reste. L’idée n’était pas mauvaise, mais sa mise en œuvre aurait gagné à être précédée d’une analyse des « perturbations » qu’elle avait engendrées dans le passé. Car des dispositifs similaires avaient été instaurés dans les années 1980 puis 1990, avec chaque fois une même conséquence : l’essor de la corruption. Qu’on en juge. En 2016, le Venezuela affiche un taux de change préférentiel de 10 bolivars par dollar et un autre de 657. Obtenir un accès (légal ou non) à la manne du dollar préférentiel pour alimenter le marché courant assure donc un taux de profit stratosphérique de 6 500 %. Que l’on revende ses dollars sur le marché parallèle, et le taux de profit taquine les… 18 000 %. On fait naître des vocations de brigand au moyen de chiffres beaucoup moins élevés.

    « La droite veut mettre le peuple à genoux »

    Or le Venezuela entretient une relation particulière avec la corruption. Ici, l’accumulation capitaliste ne repose pas sur la production de richesse, mais sur la capacité à butiner les ressources qu’administre l’État. Redistribution, clientélisme, népotisme, favoritisme, renvoi d’ascenseur ou simple illégalité, les frontières entre les formes de captation des dollars du pétrole s’avèrent d’autant plus ténues que beaucoup les franchissent plusieurs fois par jour.

    « En 2012, Chávez prend enfin conscience du problème économique, notamment celui lié au taux de change, nous raconte M. Porras, qui a œuvré pour l’éclairer sur la question. Nous avions réussi à le convaincre d’agir. Et… il est tombé malade. » L’instabilité politique provoque un décollage soudain du dollar et de l’inflation, alors que les cours du pétrole recommencent à plonger fin 2014. Le pays redécouvre les pénuries, liées à l’atrophie d’une production locale étouffée par la survalorisation du bolivar et à la chute des importations, étranglées par le manque de devises. « Or, observe M. Álvarez, la pénurie offre le bouillon de culture idéal pour la spéculation et le marché noir. »

    « Brinquebalant, l’édifice tenait grâce à deux clés de voûte, résume Lander : Chávez et la rente pétrolière. » Avec l’annonce officielle du décès du premier, on constate la mort clinique de la seconde. Le modèle socio-économique chaviste s’effondre d’autant plus vite que plus personne, pas même le nouveau président Maduro, n’est en mesure d’opérer la moindre modification d’azimut : la cohésion précaire du camp chaviste ne repose plus que sur la résolution commune à défendre l’héritage du comandante, le meilleur moyen de préserver les équilibres internes — et les prébendes. Il était urgent de changer de stratégie ; chacun s’employa à maintenir le cap. Quitte à mettre en péril certaines conquêtes de la période glorieuse du chavisme.

    L’urgence de « diversifier » l’économie s’incarne désormais dans les projets tels que l’« arc minier de l’Orénoque » : une zone de 111 800 kilomètres carrés (près de quatre fois la superficie de la Belgique) où l’État vient d’autoriser diverses multinationales à extraire or, coltan, diamants, fer, etc., en jouissant d’exonérations fiscales et de dérogations à la réglementation du travail. De la rente pétrolière à la rente minière ? On a connu diversification plus bigarrée.

    En dépit de ses dénonciations récurrentes des méfaits de l’oligarchie importatrice, le pouvoir en préserve la tranquillité. Il ne manque pas de créativité, en revanche, pour imaginer des bricolages tactiques « qui finissent par jeter de l’huile sur le feu de la spéculation », comme nous l’explique M. Álvarez. En 2011, le gouvernement fait passer une loi organique de « prix justes », pour tenter d’imposer un plafond aux prix de produits de base. « Mais ils sont bien souvent inférieurs aux coûts de production, si bien que les gens ont arrêté de produire. » Caracas subventionne par ailleurs certaines importations qu’il met à disposition de communautés organisées, à travers les comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Le 11 novembre dernier, dans le quartier de La Pastora, à Caracas, on pouvait ainsi se procurer un gros panier d’aliments (quatre kilos de farine de maïs, deux kilos de riz, deux paquets de pâtes, deux pots de beurre, un litre d’huile, un sachet de lait en poudre et un kilo de sucre) pour 2 660 bolivars. Un prix aussi bas offre la perspective de gains importants sur le marché noir… où finit donc une partie des produits.

    Sur le plan économique, la chute du pouvoir d’achat est telle que l’ajustement structurel a en quelque sorte déjà eu lieu. Rendu plus acceptable par la rhétorique de la « guerre économique », il touche en particulier les personnes qui se conçoivent comme les membres de la classe moyenne : celles-là ne bénéficient pas des programmes sociaux et n’ont pas le temps de faire la queue des heures devant les supermarchés. Elles se trouvent donc plongées dans les « eaux glacées » du marché noir, ce qui finit par aiguiser leur colère contre les plus pauvres qu’eux : ceux qui profiteraient du système, avec lesquels l’État se montrerait « trop généreux »…

    Quid de l’autre grande réussite chaviste, l’approfondissement de la démocratie ? Militant du mouvement social « depuis toujours », M. Andrés Antillano estime que celle-ci « n’était pas seulement un étendard pour Chávez. Elle a toujours été un moyen de mobiliser, de politiser la population ». « Je n’avais jamais vraiment cru aux vertus des élections, confesse-t-il. Mais ici, elles étaient devenues un outil subversif, une force révolutionnaire. » « Étaient » ?

    En 2016, l’opposition parvient à dépasser ses (innombrables) divisions pour demander l’organisation d’un référendum révocatoire, permise par la Constitution de 1999. Bien que se rendant coupable de nombreuses fraudes, elle réussit à recueillir suffisamment de signatures valides pour lancer le processus et obtient le feu vert du Conseil national électoral (CNE). Mais depuis, gouvernement et pouvoir judiciaire — ce dernier ne se caractérisant pas par sa propension à s’opposer à l’exécutif — jonchent le parcours d’obstacles frisant parfois le ridicule. Menace à peine voilée : le 4 mai 2016, M. Diosdado Cabello, l’une des principales figures du chavisme, estimait que « les fonctionnaires chargés d’institutions publiques qui se prononcent en faveur du référendum révocatoire ne devraient pas conserver leur poste ». En procédant de la sorte, « Maduro ne prive pas uniquement l’opposition de référendum, observe M. Antillano. Il nous ôte, à nous la gauche, l’un des instruments-clés du chavisme : la démocratie ».

    « Le référendum, c’est le combat de la droite, pas le mien », rétorque Mme Atenea Jimenez Lemon, du Red de Comuneros, une puissante organisation qui regroupe plus de cinq cents communes à travers le pays. Ces structures qui maillent le territoire national (surtout la campagne) ont constitué le fer de lance du « nouvel État socialiste », reposant sur la participation, qu’imaginait Chávez (lire la recension ci-dessous) [lire aussi à ce sujet Ciccariello-Maher : La-commune-au-Venezuela-et-les-luttes-pour-la-decolonisation.pdf]. « Je sais qu’à bien des égards on peut décrire le gouvernement comme contre-révolutionnaire. Mais, pour moi, la gauche critique qui appelle au référendum fait le jeu de la droite. Car si l’opposition gagne, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce que les gens se rendent compte de ce qu’ils nous préparent ? »

    Privatisations en masse, recul de l’État, austérité violente : ici, nul ne se fait d’illusions sur le programme des partis d’opposition. D’ailleurs, rares sont ceux qui souhaitent les voir arriver au pouvoir. En dépit des efforts de certains de ses représentants pour mâtiner de social leurs discours, le principal objectif de la droite consiste à « mettre le peuple à genoux pour nous donner une bonne leçon », analyse Mme Flores. Une sorte de contre-révolution dans la contre-révolution.

    Des hauts fonctionnaires rétifs au changement

    « Tout n’est pas écrit, renchérit Mme Jimenez Lemon. Les communes offrent un moyen d’approfondir la démocratie, de débureaucratiser l’État et de développer la production. » Plaidoyer pro domo ? Non. À gauche, on imagine rarement une sortie positive de la crise actuelle sans renforcement de ce dispositif, créé par Chávez à la fin de sa vie. Seulement voilà : l’ancien président « était comme un révolutionnaire au sein de son propre gouvernement, explique l’ancienne ministre Oly Millán Campos. Il pouvait prendre des décisions allant à l’encontre des intérêts de l’appareil d’État. Sans lui, les communes se heurtent à la résistance des hauts fonctionnaires : pourquoi renforceraient-ils des structures imaginées dans l’optique de les affaiblir, puis de les remplacer ? ».

    Une guerre intestine qui ravit l’opposition

    En 2004, Chávez avait décidé d’organiser le référendum révocatoire qu’exigeait l’opposition en dépit de fraudes avérées. Procéder de la sorte aujourd’hui imposerait-il au chavisme une cure d’opposition ? Pas nécessairement. Une défaite lors d’un référendum organisé en 2016 aurait conduit à de nouvelles élections. En d’autres termes, elle aurait pu offrir à la gauche vénézuélienne ce dont elle semble avoir le plus besoin : une période d’autocritique permettant de sortir des raisonnements tactiques pour penser à nouveau en termes stratégiques. Cette période aurait peut-être permis au chavisme critique de faire entendre sa voix.

    Mais encore eût-il fallu que le pouvoir accepte de prêter l’oreille. À la fin de l’année 2015, l’organisation chaviste Marea socialista a souhaité procéder à son inscription au registre des partis politiques du pays. Fin de non-recevoir du CNE, qui a estimé, sans rire, que le nom de la formation « ne faisait pas » parti politique. De son côté, un procureur a jugé qu’elle ne pouvait pas se réclamer du socialisme… puisqu’elle critiquait le gouvernement. « Le gouvernement discute actuellement avec l’opposition, avec le Vatican et avec l’ambassade américaine, mais avec nous, la gauche critique, il refuse le dialogue », s’amuse un militant de Marea socialista.

    Dans les rangs du chavisme, la bataille fait donc rage, dans un vacarme d’autant plus stérile qu’il n’existe plus de lieu de discussion structuré. D’un côté, les partisans du pouvoir sont de plus en plus discrets. D’un autre, un courant ancré dans la population critique les dirigeants actuels, mais considère que la lutte ne peut avoir lieu en dehors du PSUV, sauf à remettre les clés du pouvoir à la droite. Enfin, un dernier courant, dépourvu de véritable base sociale, regroupe de nombreux anciens ministres, très actifs sur les réseaux sociaux. Ils estiment avec M. Gómez que l’actuelle bureaucratie « constitue une nouvelle bourgeoisie, tout aussi rapace que la précédente et désormais en concurrence avec elle ».

    Cette guerre intestine ravit la droite, qui souhaite détruire l’espoir auquel Chávez avait donné naissance. Elle enchante également les nouveaux oligarques en chemise rouge, lesquels rêvent de transformer la lutte de classes qui les a portés au pouvoir en vulgaire lutte de camps. S’ils devaient l’emporter, les innombrables « perturbations » auxquelles le chavisme n’a pas su répondre auraient assurément enfanté la catastrophe.

    Renaud Lambert

    (1Environ 38 euros sur la base du taux de change officiel. Près de trois fois moins dans une économie dont les prix suivent l’évolution du dollar parallèle.

    (2Elizabeth Nunez, « Chávez touts health care ahead of vote », The Washington Post, 24 novembre 2006.

    (4Lire « Ce que Chávez a rappelé à la gauche », Le Monde diplomatique, avril 2013.

    (5Chiffres tirés de Steve Ellner (sous la dir. de), Latin America’s Radical Left. Challenges and Complexities of Political Power in the Twenty-First Century, Rowman & Littlefield, Lanham, 2014.

    (6Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc), 2008.

    (7Lire Maurice Lemoine, « L’opposition vénézuélienne joue son va-tout », Le Monde diplomatique, avril 2004.

    (8Daniela García, « Fuga de capitales : Sello revolucionario », La Verdad, Maracaibo, 1er juillet 2013.

    (9Miguel Ángel Santos, « Venezuela : de la represión financiera a la posibilidad de default » (PDF), Macromet, vol. 1, no 3, Caracas, novembre 2014.


    * À ce sujet, lire aussi cette version (d'un site très pro-bolivarien par contre) :


    Venezuela, tout comprendre sur l'inflation et les pénuries


    Dans deux récents articles nous avons étudié comment « Le Monde » d’avril et mai 2017 a fait passer une insurrection de l’extrême droite au Venezuela pour une « révolte populaire » et imputé à ce qu’il appelle un « régime » les assassinats commis par la droite (1). Ce média use de ce procédé depuis le début des tentatives de déstabilisation en 2013. Le mensonge corollaire, tout aussi gros, que propage « Le Monde » à l’unisson de la Sainte Alliance médiatique, c’est la « crise-humanitaire-comme-faillite-de-la révolution-bolivarienne ».

    La méthode est simple : faire passer les effets pour les causes. Les images de files d’attente interminables, de rayons vides dans les supermarchés, de manque de médicaments, d’inflation galopante, de marché noir endémique… qui servent à la droite locale et internationale de justification à une intervention extérieure ne sont pas, en effet, la « faillite d’un modèle socialiste » mais la conséquence d’une guerre ouverte du secteur privé – 80 % de l’économie – contre la révolution bolivarienne. Une déstabilisation sociale, économique et politique savamment orchestrée que le Chili de Salvador Allende a subie en 1973, et face à laquelle le Président Nicolas Maduro a décrété l’état d’urgence économique en mai 2016, comme le prévoit la Constitution.

    À rebours de l’effet-pour-la-cause et des « décryptages » superficiels repris en boucle par les médias occidentaux, nous proposons une synthèse de l’analyse détaillée sur les causes des difficultés économiques et sociales auxquelles le Venezuela Bolivarien est confronté depuis 2003, réalisée par Pasqualina Curcio Curcio, professeure de sciences économiques à l’Université Simon Bolivar, et publiée dans un document intitulé « Pénuries et inflation au Venezuela » (20/12/2015). Précisons que depuis cette publication, la tendance est à l’amélioration progressive de l’approvisionnement, bien que les prix des denrées restent élevés. Cette hausse constante des prix par le secteur privé est contrée de diverses manières par le gouvernement : par la hausse à répétition du salaire minimum légal, un effort de productivité nationale dans l’agriculture et la distribution massive d’aliments hautement subventionnés aux secteurs populaires à travers le réseau national des CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production).

    LES PÉNURIES AU VENEZUELA : MYTHES ET RÉALITÉ

    Pasqualina Curcio Curcio

    Pour le dire simplement, la théorie économique admet qu’une pénurie survient lorsque l’offre se contracte et n’arrive plus à faire face à la demande ou bien lorsque la demande augmente mais l’offre n’arrive pas à suivre ou pire encore lorsqu’on observe simultanément une contraction de l’offre et une augmentation de la demande.

    Une contraction de l’offre au Venezuela ?

    En théorie, une contraction de l’offre peut s’expliquer tant par une baisse de la production nationale que par une baisse des importations des biens que l’économie nationale n’est pas en mesure de produire ; les deux facteurs peuvent là encore se combiner. Les pénuries recensées au Venezuela peuvent-elles s’expliquer par ces facteurs ?

    Entre 2003 et 2013, le pays connaît une période de croissance économique et de baisse du taux de chômage (passant de 18% à 8%).

    On ne peut en outre établir aucun lien de corrélation entre l’évolution du PIB et le niveau de pénuries puisqu’à titre d’exemple, on observe une forte hausse des pénuries sur la période 2006-2007 bien que la production augmentait sur cette même période et, au contraire, on note une diminution des pénuries entre 2008 et 2011 alors même que la production chutait (période de récession mondiale). Les pénuries étant principalement alimentaires, on ne peut cependant établir aucun lien empirique entre Produit Intérieur Brut Agricole et le niveau de pénurie puisque le PIBA est soit à la hausse soit stable sur la période observée.

    À ce stade, on peut donc dire que ce n’est pas une chute de la production vénézuélienne qui explique les pénuries qui affligent le peuple et l’économie du Venezuela. Les causes de ces pénuries seraient donc peut-être à chercher du côté des importations… Le Venezuela n’ayant pas encore atteint l’autosuffisance dans de nombreux domaines, il importe un grand nombre de biens et services. Mais là encore, l’indice des importations exprimé en dollars US est en forte augmentation entre 2003 et 2013 et aucun lien de corrélation ne peut être établi avec le niveau de pénurie. Par exemple, entre 2006 et 2007, on observe une hausse de 25% de l’indice de pénurie concomitante avec une hausse de 39% des importations ! Entre 2008 et 2009, une forte chute des importations coïncide en revanche avec une baisse des pénuries…

    Concernant les produits alimentaires importés, on obtient un résultat surprenant d’un point de vue théorique : on enregistre au même moment une augmentation des pénuries et une augmentation des importations de produits alimentaires (exprimés en dollars US) et lorsque les importations baissent, les pénuries baissent ! Les pénuries des produits tant alimentaires que non-alimentaires ne sont donc pas non plus liées à une baisse des importations !

    Étant données ses caractéristiques de pays mono-exportateur de pétrole, l’octroi de devises étrangères de la part de l’État au secteur privé importateur est une nécessité.

    Une partie de l’opposition vénézuélienne reproche au gouvernement vénézuélien de ne pas mettre à disposition assez de devises étrangères aux entreprises privées importatrices. Or, entre 2003 et 2013, c’est une augmentation de plus de 440% du nombre de devises étrangères mises à disposition par l’État.

    Sur l’ensemble de la période étudiée (2003-2013) et en dépit de la forte diminution entre 2009 et 2010 (récession mondiale), la mise à disposition de devises étrangères au secteur privé n’a jamais été inférieure à son niveau de 2004. Il est important de le relever puisque 2004 correspond à l’année où l’on enregistre le niveau de pénurie le plus bas sur l’ensemble de la période 2003-2013 !

    Les pénuries n’ont donc pas grand-chose à voir non plus avec une mise à disposition insuffisante de devises étrangères au secteur privé importateur de la part de l’État.

    À ce stade, voici ce que l’on observe :

    – Les niveaux de production mesurés par le PIB et le PIBA, ont augmenté en moyenne de 75% et 25% respectivement entre 2003 et 2013 ;

    – Le total des importations exprimées en dollars US et, plus spécifiquement, les importations de denrées alimentaires ont augmenté en moyenne d’un peu moins de 390% et d’un peu plus de 570% respectivement entre 2003 et 2013 ;

    – Le nombre de devises étrangères attribuées au secteur privé importateur a augmenté en moyenne d’un peu plus de 440% entre 2003 et 2013 ;

    – L’indice de pénurie, quant à lui, a pourtant augmenté en moyenne de 38% sur la même période.

    Ce n’est donc pas du côté de la contraction de l’offre que l’on peut expliquer les problèmes de pénurie auxquels le monde du travail vénézuélien est confronté.

    Une explosion de la demande que l’offre n’arrive pas à juguler ?

    L’autre piste à étudier est donc l’hypothèse d’une explosion de la demande que l’offre ne serait pas en mesure de satisfaire. Il faudrait, pour confirmer cette hypothèse, vérifier une hausse de la consommation finale des ménages et de l’État plus forte que la hausse de la production et des importations. Nous observons bien une hausse de la consommation tant intermédiaire que finale entre 2003 et 2013 mais le taux de croissance moyen de l’indice de consommation reste toujours inférieur au taux de croissance moyen de la production et des importations. 

    Mais même lors du pic de pénurie en 2006, la production et les importations augmentent plus vite que la consommation. Les pénuries ne trouvent manifestement pas leurs origines ici non plus.

    À ce stade, il n’est pas possible d’établir de lien entre le niveau de pénurie, le niveau de production et des importations et l’indice de consommation au Venezuela. La question demeure entière : comment se fait-il que les biens produits au Venezuela ou importés ne finissent pas dans les rayons des supermarchés vénézuéliens ? On comprend dès lors que les pénuries qu’endure un grand nombre de Vénézuéliens s’expliquent par d’autres facteurs.

    Accaparement, importations fantômes et contrebande : les vraies causes des pénuries

    Une analyse plus fine des importations au Venezuela nous montre très nettement une augmentation des importations exprimées en dollars US bien plus forte que l’augmentation des importations exprimées en kilogrammes bruts à partir de 2003. Entre 2003 et 2013, le Venezuela importe moins de biens et services malgré un plus grand nombre de devises étrangères mises à dispositions du secteur privé par l’État pour l’import. 

    On observe d’ailleurs le même phénomène concernant les seules importations de denrées alimentaires…

    Si cet octroi croissant de devises étrangères au secteur privé importateur ne sert donc pas à importer davantage de biens et services et satisfaire la demande, où ces devises s’évaporent-elles ?

    Comme on l’a vu, le secteur privé importateur dispose de toujours plus de devises étrangères pour importer et qu’il importe toujours moins de biens et services, il est intéressant de confronter ce phénomène à l’évolution des stocks de numéraire et dépôts à l’étranger du secteur.

    On observe bien une augmentation de plus de 230% du stock de numéraire et dépôts détenus à l’étranger par le secteur privé vénézuélien entre 2003 et 2013.

    On comprend qu’une part croissante des devises étrangères accordées par l’État pour l’import est en réalité directement placée à l’étranger. On parle notamment d’importations « fantômes ». Fausses factures, transfert d’argent liquide non déclaré aux douanes et autres combines plus ou moins élaborées ne manquent pas. C’est une véritable fuite de capitaux !

    Mais le placement à l’étranger d’une partie des devises étrangères destinées à l’import ne peut expliquer pas à lui seul, les pénuries. Certains secteurs privés se livrent en effet à un véritable accaparement, c’est-à-dire qu’ils accumulent et stockent massivement des marchandises de même espèce en vue de provoquer leur raréfaction artificielle.

    D’ailleurs, les caractéristiques des biens pour lesquels on recense les principales pénuries ne trompent pas : les pénuries concernent principalement des biens et non des services ; Biens facilement stockables et non périssables : denrées alimentaires (pâtes, lait en poudre, sucres, …), produits d’hygiène personnel, produits d’hygiène, etc ; Biens de première nécessité pour les foyers (de nombreuses pénuries recensées parmi les 20 aliments les plus consommés par le Venezuela) et biens intermédiaires indispensables pour la production de biens et services (pièces de rechange, moteurs de voiture, etc.) ; Biens principalement produits, importés ou distribués par des monopoles et oligopoles privés : farine de maïs, farine de blé, sucre, huile, … Pénuries recensées principalement dans le commerce de détail : un restaurateur se procurera plus facilement de la farine de blé qu’un consommateur final.

    Les biens accaparés par ces oligopoles et monopoles privés sont ensuite déversés sur des marchés parallèles : marché noir local et surtout commerce de contrebande à la frontière avec la Colombie.

    Les pénuries ne sont donc pas le résultat d’un effondrement de la production nationale et/ou d’une baisse des importations consécutive à une baisse des devises étrangères accordées par l’État

    Les causes réelles des pénuries recensées au Venezuela sont donc dans l’ordre :

    – Importations « fantômes » : Diminution des importations malgré un octroi croissant de devises étrangères au secteur privé importateur qui place à l’étranger une part des devises attribuées pour l’import

    – Accaparement sélectif de biens de première nécessité

    Commerce de contrebande

    Les acteurs économiques qui se livrent à ce genre de pratiques frauduleuses poursuivent bien entendu des intérêts économiques puisqu’ils réalisent de juteux profits mais l’appât du gain n’est pas la motivation principale : ce sont des intérêts principalement politiques qui sont poursuivis. En effet, force est de constater que les pics de pénuries coïncident avec des événements politiques majeurs tels que des rendez-vous électoraux et des épisodes de forte tension politique : « coup d’État pétrolier » (2003), référendum constitutionnel (2007), campagne et élection présidentielles (2012-2013).

    Les biens qui sont l’objet de pénuries ne sont d’ailleurs pas choisis au hasard comme on l’a vu, il s’agit de produits de première nécessité : médicaments, aliments de base, pièces de rechange, produits d’hygiène…

    Cette déstabilisation socio-économique qui se traduit par une déstabilisation sociale, vise le monde du travail, cœur de l’électorat chaviste alors que les classes aisées sont épargnées (telesurtv.net/opinion/Ejecutivo-vasco-muestra-supermercados-de-la-clase-alta-en-Caracas-no-falta-nada.html).

    Les manifestations les plus visibles de cette déstabilisation sont bien entendu les files d’attente à l’abord des supermarchés vénézuéliens à l’effet médiatique et psychologique dévastateur ; les images étant abondamment diffusées par les médias et les réseaux sociaux du monde entier.

    Toutes les composantes de l’opposition sont d’ailleurs mobilisées puisque les médias d’opposition tant locaux (majoritaires au Venezuela) qu’internationaux participent également à l’opération de déstabilisation en mettant en place de vastes campagnes médiatiques destinées à générer une psychose et une peur de manquer au sein de la population. À l’image de ce qui s’est passé en France lors de la grève des raffineries de pétrole contre la Loi « Travail » (mai 2016), certaines pénuries sont le résultat de pics de demande momentanés consécutifs à la psychose et la peur de manquer générées par les médias.

    Au Venezuela, ce sont notamment les couche-culotte et le lait en poudre qui en ont fait les frais. Ces pénuries très ciblées ne sont donc pas le résultat d’une soi-disant « faillite» du modèle économique vénézuélien. Ces pénuries sont l’instrument et le résultat d’opérations savamment orchestrées de déstabilisation économique et sociale motivés par des intérêts essentiellement politiques.

    LA MANIPULATION DE LA MONNAIE, LEVIER PRINCIPAL DE LA GUERRE ÉCONOMIQUE

    Dollar parallèle et inflation

    Le deuxième problème qui mine l’économie du pays est le taux d’inflation. L’indice des prix à la consommation révèle deux points d’inflexion en 2007 puis en 2012 pendant lesquels l’augmentation de l’indice des prix s’envole (prix de base 1997) :

    La théorie économique admet que l’indice des prix dépend du total de la demande : une augmentation de la demande a pour conséquence une inflation des prix. Les monétaristes retiennent, en revanche, que l’inflation dépend de la masse de liquidité monétaire en circulation : une plus grande masse de liquidité monétaire stimulera la demande surtout sur le court terme, ce qui engendrera une hausse des prix.

    Cependant, au Venezuela, la fixation des prix n’est pas simplement déterminée par le niveau de la demande et la masse des liquidités en circulation car il existe une variable additionnelle qui rentre en ligne de mire: le taux de change du marché « parallèle » des devises. Pasqualina Curcio-Curcio établit grâce à ses calculs que l’indice des prix est déterminé à hauteur de 70% par le dollar parallèle et par le niveau de la demande à hauteur de 30% seulement.

    Le taux de change parallèle sert donc non seulement de base de référence pour la fixation des prix du marché souterrain (ou « noir » si l’on préfère) mais également pour la fixation des prix dans l’économie « réelle » par un effet-en-chaîne : il suffit de quelques secteurs établissent leur prix en fonction du taux de change du dollar parallèle pour que l’ensemble des secteurs suivent le pas.

    Ce taux de change parallèle fait office de base de référence pour l’ensemble des agents économiques, y compris les agents économiques qui n’ont pas de pouvoir de marché et qui ne peuvent se constituer en monopole ou oligopole : petites entreprises, petites exploitations agriculteurs, petits commerçants, etc…

    Une manipulation délibérée de la monnaie

    Pasqualina Curcio-Curcio démontre que les critères de calcul du taux de change n’obéissent à aucune règle logique connue et que par conséquent, la valeur du dollar parallèle est tout à fait fictive. Le taux de change du dollar parallèle, publié quotidiennement sur internet, est fixé arbitrairement

    Cette fixation arbitraire du dollar parallèle correspond donc à une manipulation du taux de change de la monnaie qui constitue le principal levier de la guerre économique livrée au Venezuela. D’abord, l’inflation induite a pour conséquence directe une perte du pouvoir d’achat du monde du travail qui les contraint à une recomposition du panier des dépenses donnant la priorité aux biens de première nécessité, au transport et à la santé. L’effet en chaîne est la baisse de la demande des biens et services de « seconde nécessité », ce qui provoque une baisse de la production et une montée du chômage. Par ailleurs, le marché parallèle du dollar constitue une incitation aux « importations fantômes » avec les conséquences économiques et sociales que l’on sait : des pénuries source douloureuses pour la population. En effet, l’échange de devises sur le marché parallèle est plus rentable que l’importation de biens et services.

    Dès lors, un cercle vicieux entre inflation/pénurie /maximisation des profits du secteur importateur s’installe : le financement de la guerre économique revient moins cher aux importateurs et la guerre économique s’avère être pour eux une affaire plus juteuse que d’importer.

    Publié le 26 Mai 2017 par Bolivar Infos

    Traduction : Françoise Lopez

    Notes :

    (1) Voir « Comment « Le Monde » invente « la répression » au Venezuela, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/20/comment-le-monde-invente-la-repression-au-venezuela/

    et « Le Monde » lâché par la BBC : Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/25/le-monde-lache-par-la-bbc-la-droite-venezuelienne-revele-son-objectif-dun-coup-detat/

    URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2ET

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    Un exemple (sans aller chercher des jobardoïdes façon 'p''c''mlm' d'une certaine époque) et une critique d'une analyse partielle pour ne pas dire partiale, celle du Mouvement marxiste-léniniste Vientos del Pueblo, traduite par VP :

    Mythes et réalités sur le Venezuela et la migration

    Alors bon pour le coup, la guerre économique du secteur privé oligarchique soutenu par l'Occident est complètement niée quoi...

    Le camp chaviste-maduriste est bourgeois, une bourgeoisie bureaucratique de parvenus petits et moyens-bourgeois qui utilisent l'État pour s'enrichir : OK.

    Mais à lire ces textes on a l'impression que cette bourgeoisie a VIRÉ l'autre, la "compradore-usurière", le secteur privé oligarchique, importateur notamment.

    Mais ce n'est pas du tout le cas !

    Et c'est bien au contraire ce secteur qui existe toujours, et sa "cohabitation" antagonique avec le secteur bureaucratique centré quant à lui sur l'exportation (pétrolière), qui sont au cœur de la crise actuelle... 

    Quant à l’Équateur, il n'a jamais même vraiment prétendu à un pseudo-"socialisme du 21e siècle" mais à une "révolution citoyenne" s'assumant beaucoup plus clairement bourgeoise et d'esprit social-libéral "ruisselant" ; aujourd'hui remise en question par le successeur de Correa dans un retour progressif au système oligarchique et kleptocrate antérieur. L'un des résultats ayant été que cela a "mieux marché", car si l'opposition à Correa a toujours été forte et virulente, le pays n'a pas du tout connu le même niveau de déstabilisation permanente que le Venezuela.

    À lire certaines analyses on a vraiment l'impression que les grands capitalistes impérialistes occidentaux, leurs médias, et le secteur privé national honnissent le régime vénézuélien "comme ça gratuitement par plaisir", sans qu'il ne nuise le moins du monde à leurs intérêts ; et qu'ils ne sont en outre absolument pour rien dans les difficultés économiques qu'il rencontre !!

    Ce n'est pas la réalité, ce n'est pas scientifique (et nous dirions, qu'on se le dise, exactement la même chose s'il s'agissait de leurs compatriotes MLM "purs et durs" de Puka Inti - FDLP). C'est une analyse partielle et donc partiale, et ce type d'analyse doit être critiqué dans le mouvement communiste.


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