• QUESTIONS NATIONALES ET LUTTES DE CLASSE : L’ÉTAT ESPAGNOL


    Dans la ‘foulée’ de la longue étude menée sur la construction de l’
    État français moderne puis contemporain (12 3 et 4), SLP propose maintenant de procéder à une étude comparative du processus de construction politico-militaire de deux ou trois autres grands États européens.

    Ceci nous semble, en effet, d’autant plus important qu’aujourd’hui, la conviction de SLP est qu’avec le niveau d’intégration économique continentale, un mouvement révolutionnaire du prolétariat pourrait difficilement être autre chose que continental, ce qu’il tendait déjà – fortement – à être en 1918-23, à la suite de la Révolution bolchévique ; même si évidemment, la loi marxiste du développement inégal (de la révolution, en l’occurrence) s’appliquera sans aucun doute au processus (avec des régions ‘bases rouges’ et des régions ‘bases noires’, bastions réactionnaires).

    Pour commencer ce travail, SLP propose de se pencher sur le cas de l’État espagnol, grand voisin méridional de notre Hexagone. Cela parce que, comme on l’a déjà dit maintes fois ici, celui-ci – deuxième d’Europe occidentale par sa taille, après l’État français – renferme un GRAND NOMBRE (et une grande complexité) de questions nationales ; mais aussi, est celui où la CONSCIENCE PROLÉTARIENNE du problème, et son articulation avec la lutte de classe contre le Capital, est sans doute (en Europe) de loin la plus avancée.

    Nous allons donc voir, dans cette perspective, 1°/ comment se sont formées les NATIONS qui peuplent actuellement la péninsule (avec la particularité, pour celle-ci, d’avoir longtemps abrité un puissant État musulman médiéval), 2°/ comment s’est construit l’ÉTAT MODERNE ‘espagnol’ et comment celui-ci a ensuite évolué en État contemporain, et 3°/ comment la lutte du prolétariat, à la tête des masses populaires, contre cet état de fait s’articule avec sa lutte de classe contre l’exploitation capitaliste.  


    1. LES PROCESSUS DE FORMATION NATIONALE

    L’Hispania, dont tire son nom l’Espagne, était un ‘joyau’ de l’Empire romain, et la civilisation hispano-romaine fut brillante. Les populations ibériques préromaines furent profondément romanisées (ce sont peut-être les populations non-italiques qui le furent le plus), et aujourd’hui toutes les langues de la péninsule sont des langues latines, à l’exception du basque, qui est sans doute proche de la langue que parlaient les anciens Ibères, et s’est maintenu dans les vallées de l’ouest de la chaîne pyrénéenne (sur une aire beaucoup plus large que celle où il est parlé actuellement).

    Puis, comme dans toute l’Europe et la Méditerranée, l’Empire romain s’effondra sous le poids de ses contradictions et des peuples germaniques et est-européens vinrent se fixer dans la péninsule, avec leur organisation sociale gentilice, dont le ‘mariage’ avec l’organisation sociale romaine et l’idéologie chrétienne donnera naissance au système féodal : les Suèves se fixèrent dans le Nord-Ouest (Galice, Asturies, nord du Portugal actuels), les Alains dans le centre-sud, les Vandales dans l’extrême-sud auquel ils donneront son nom d’Andalousie [carte] (Vandalusia, mais les arabo-imazighen feront ‘tomber’ le ‘V’ pour dire Andalus) ; puis (à partir de 418) Alains et Vandales sont dégagés par les Wisigoths (ils partent en Afrique du Nord), les Suèves se maintenant dans le Nord-Ouest tandis que le Nord repasse aux mains des populations ‘originelles’ vasconnes (basques) et cantabres [carte].

    L’extrême-sud sera momentanément conquis par l’Empire byzantin (554-624). Ces populations cohabitent et, au fil des générations, fusionnent avec le ‘substrat’ hispano-romain (en tout cas, sa classe possédante). Et la période n’est pas (encore une fois, contrairement au mythe des ‘invasions barbares’ construit par les bourgeois des 18e-19e siècles, qui se vivaient en ‘nouveaux romains’) un ‘âge des ténèbres’ : le royaume des Wisigoths (qui perd en l’an 507 ses possessions au nord des Pyrénées, sauf la ‘Septimanie’ – côte languedocienne) est au contraire un très important ‘conservatoire’ de l’héritage civilisationnel antique ; rôle qui sera ensuite repris… par les ‘Maures’, coalition d’Arabes et d’Imazighen (‘berbères’) musulmans quiarabo_andalou.jpg débarquent en 711 dans l’extrême-sud, conduits par l’émir Tariq ibn Zyad. Car là est la dernière – et fondamentale – invasion de la péninsule, déterminante, indissociable des processus de formation nationale ET étatique, tant par la civilisation (la plus brillante de l’époque en Europe et Méditerranée occidentale) qu’elle installera pour plusieurs siècles, transmettant aux langues locales (le castillan, surtout) un nombre considérables de mots et de phonèmes qui leur sont propres, que par le processus de reconquête catholique contre elle, qui se déroulera, du Nord vers le Sud, pendant plus de 7 siècles.

    Il faut bien comprendre ce processus. Lorsque les arabo-imazighen conquirent la péninsule, à la faveur des contradictions entre noblesse wisigothe catholique et noblesse wishigothe arienne (celle-ci se ralliant alors massivement à l’islam), ils se désintéressèrent des régions peu propices à leur agriculture ‘traditionnelle’ (méditerranéenne), c'est-à-dire les régions pyrénéennes (Navarre/Euskadi, Ribagorza et Aragon, Haute-Catalogne) et de la côte nord-atlantique (Cantabrie, Asturies, Galice), où le ‘parti catholique’ wisigoth et hispano-romain se réfugia. Ce dernier y amena (ou y renforça) vraisemblablement la langue latine hispano-romane (encore, sans doute, peu différenciée), car il est probable que ces régions, peu romanisées sous l’Empire (toujours à cause de leur climat), parlaient encore des langues celtiques, ibériques ou celtibériques, comme dans l’ouest des Pyrénées où s’est maintenu l’euskara.

    C’est de ces territoires que fut lancée, dès le 8e siècle, la Reconquista : à la fin du 10e siècle, tous les territoires (sommairement) au nord du Douro et de l’Èbre sont ‘reconquis’ ; au milieu du 12e, tous les territoires au nord du Tage, des monts Ibériques et du delta de l’Èbre ; et en l’an 1300 ne restent plus que le sud et l’est de l’Andalousie actuelle (l’émirat de Grenade, jusqu’en 1492).

    Et c’est au cours de  ce processus que se sont forgées les nations ibériques actuelles :

    - au Nord, les nations ‘point de départ’ de la ‘reconquête’ : Pays Basque (royaume de Navarre), Cantabrie, Asturies, Galice. C'est ce royaume des Asturies (8e-10e siècles) qui deviendra en 910 le royaume de León, qui fusionnera lui-même avec la Castille (petit comté devenant dès lors royaume) de 1037 à 1065, puis de 1072 à 1165 et définitivement en 1230. Il est dès lors considéré comme le ‘berceau’ de l’État et de la monarchie actuelle et traditionnellement (depuis 1388), l'héritier de la Couronne castillane puis ‘espagnole’ porte le titre de prince des Asturies (équivalent du prince de Galles outre-Manche ou du dauphin dans l'ancienne monarchie française).

    - à partir des vallées pyrénéennes centrales et orientales, en ‘déroulant’ vers le sud : nation aragonaise et nation catalane ; leurs ‘branches’ méridionales (Pays valencien, régions de l'Èbre domaine des Banū Qāsī, Baléares) se distinguant par une arabité plus tardive, jusqu’au milieu du 12e voire parfois du 13e siècle. Cette arabité plus tardive, que l'on trouve aussi au sud de la Navarre basque (région de Tudela ‘reconquise’ vers 1120), a engendré un net particularisme culturel vis-à-vis des terres pyrénéennes (largement ‘reconquises’ en l’An 1000) ; particularisme parfois difficile à appréhender pour une affirmation basque, aragonaise ou catalane trop ‘étroite’ et retranchée dans ses vallées. On peut éventuellement qualifier de mudéjars (de l'arabe mudajjan, مدجّن, ‘domestiqué’) ces territoires ‘reconquis’ à cette étape intermédiaire du processus (11e et 12e siècles), comme les régions de l'Èbre mais aussi le plateau (Meseta) castillan-léonais (voir ci-dessous), par distinction avec les terres mozarabes plus au sud. Entre (sommairement) le milieu du 11e siècle et le milieu du 13e, les nations aragonaise et catalane (réunies en 1137 en un même royaume) ont également la particularité d’avoir connu une brillante symbiose avec la civilisation occitane (au nord des Pyrénées) : les comtes de Barcelone, puis la Couronne d’Aragon, sont en effet maîtres de la Provence, du Gévaudan (Lozère) et de Millau, des Comminges, de Foix et de Carcassonne, et sont des alliés et exercent une influence certaine sur les comtes de Toulouse et leurs vassaux (qui tiennent le reste de l’Occitanie centrale et provençale). C’est une coalition Aragon-Toulouse-Foix-Comminges, commandée par le roi d’Aragon, qui est écrasée à Muret en 1213 par Simon de Montfort, amenant l’annexion ‘française’ de l’Occitanie centrale (un peu plus tard, la navas de TolosaProvence sera retirée à l’Aragon-Catalogne et donnée au frère de ‘saint’ Louis, début de l’annexion française de la région). Aujourd’hui, l’occitan et le catalan sont des langues sœurs, quasi-jumelles, et l’aragonais est largement compréhensible pour un Occitan ou un Catalan.  

    - depuis les territoires au sud de la chaîne cantabrique, peu arabisés et rapidement reconquis (9e-10e siècles) par la Galice, les Asturies et la Cantabrie, en ‘déroulant’ là encore vers le sud : nation portugaise (à partir de la région de Porto-Braga-Bragance, atteignant l’Algarve en 1249, on peut considérer qu’il y a deux ‘branches’ à cette nation, au nord et au sud du Tage) ; nation léonaise (autour de la ville de León, dont les rois asturiens font leur capitale en 914, et jusqu’à Salamanque à la fin du 11e siècle) ; et bien sûr la nation castillane, qui démarre d’un petit comté autour de Burgos au 10e siècle, atteint la chaîne centrale vers l’An 1000, puis Tolède en 1085 et finalement la Sierra Morena à la fin du 12e siècle (on distingue Vieille-Castille au nord de la chaîne centrale et Nouvelle-Castille au sud).

    - tout au Sud, les nations mozarabes (de musta’rib, مستعرب, qui signifie ‘arabisé’), d’arabisation profonde et tardive, ‘reconquises’ pour l'essentiel au 13e siècle après Navas de Tolosa, l’extrême-sud (émirat de Grenade) résistant même jusqu’en 1492 et la population morisque jusqu’au 17e siècle : Andalousie, Murcie, Estrémadure (celle-ci ayant été partiellement 'reconquise' par le León, on y trouve une 'poche' de langue asturléonaise dans la partie nord), dans une certaine mesure la Mancha (sud de la Nouvelle-Castille). On peut aussi qualifier de la sorte le sud du Pays valencien ou les îles Baléares (nation catalane), de ‘reconquête’ très tardive (13e voire début du 14e siècle) et marqués comme on l'a dit par un fort particularisme vis-à-vis de la Vieille Catalogne pyrénéenne. Cette partie de la péninsule (ainsi que la Catalogne) abrite également l'essentiel de la communauté gitane (Gitanos), population rrom originaire de l'Inde et arrivée au début du 15e siècle. C'est la plus importante communauté en Europe de l'Ouest, avec de l'ordre de 600.000 à 800.000 personnes ; et elle a énormément contribué à forger la culture nationale andalouse (mais n'en est pas moins en bute à un très fort racisme, bien qu'ayant obtenu un statut de "minorité nationale").

    - enfin, loin de la péninsule, au large du Sahara occidental, les îles Canaries : de population amazighe guanche et connues des navigateurs de l’Antiquité, elles sont ‘redécouvertes’ au 14e siècle et colonisées à partir du 15e. C’est la nation canarienne.

    Telles sont les nations qui habitent encore, à ce jour, la péninsule ibérique, c'est-à-dire l’État dénommé ‘Espagne’ et le Portugal.


    2. LA CONSTRUCTION POLITICO-MILITAIRE ÉTATIQUE

    La ligne directrice dominante de ce processus est la Reconquista menée par les royaumes chrétiens contre le ou les royaume(s) musulmans ‘maures’. Ce qui, bien entendu, n’empêche nullement les royaumes chrétiens de se battre entre eux (ou de connaître des guerres civiles), tout comme les musulmans de leur côté (épisodes dit de taïfa, 1031-1085/1112, 1145-1163/1203 et CROIS 13 850 1492 reconquista1224-1266). Mais globalement, les fusions politiques féodales qui déboucheront sur le royaume d’Espagne se feront plutôt pacifiquement (par mariage, en général), comme s’il y avait une ‘solidarité post-wisigothe’ des familles régnantes, contrairement à la ‘France’ où c’est par le fer que les Capétiens constitueront leur domaine.

    Le royaume de León, héritier du royaume des Asturies qui fixe en 914 sa capitale dans cette cité reconquise, comprend en l’An 1000 les actuelles Asturies et Galice, et le Pays léonais (provinces de León, Zamora et Salamanca). En 1037, il fusionne avec un ancien petit comté établi autour de Burgos (comprenant aussi la Cantabrie), qui s’est étendu vers le sud jusqu’au Douro et s’est érigé en royaume : la Castille. Cette unité se fera et défera à plusieurs reprises par la suite, mais deviendra définitive en 1230. C’est cette entité (surtout dans ses périodes d’unité, évidemment) qui réalisera le ‘gros’ de la Reconquista, depuis le Douro jusqu’au détroit de Gibraltar, ‘achevant’ l’Espagne musulmane en prenant Grenade en 1492 (et par la suite, c’est à elle que seront ‘juridiquement’ rattachées les ‘découvertes’ d’outre-mer, en particulier les Amériques). Sa composante dominante est le León jusqu’au milieu du 12e siècle, puis devient progressivement la Castille : c’est la langue castillane (et non le léonais) qui sera imposée aux territoires ‘reconquis’ vers le Sud - ‘Nouvelle-Castille’, Estrémadure (rattachée toutefois ‘juridiquement’ au León), Andalousie et Murcie.

    Au Nord-Est, c’est en 1137 que le comté devenu royaume (1035) d’Aragon fusionne, par mariage de l’héritière du trône, avec le comté de Barcelone. De pair, ils conquerront sur les ‘Maures’ la région valencienne (qui deviendra ‘royaume de Valence’, subsistant juridiquement… jusqu’au 18e siècle) et les Baléares (érigées en ‘royaume de Majorque’ autonome, parfois en conflit avec la Couronne aragonaise, de 1229 à 1349 ; il subsistera lui aussi ‘sur le papier’ jusqu’en 1716). Ils se ‘partagent les tâches’ : l’Aragon tient l’appareil politico-militaire tandis que la Catalogne (avec ses États généraux, les Corts, et son ‘gouvernement général’, la Generalitat) assure le rayonnement économique et culturel de l’entité sur toute la Méditerranée occidentale : jusqu’à la conquête capétienne du 13e siècle, le royaume domine d'ailleurs (politiquement, économiquement et culturellement) l’Occitanie centrale et provençale ; puis à partir de la fin du 13e siècle c’est l’Empire arago-catalan qui comprend, outre l’Aragon, la Catalogne, Valence et les Baléares, la Sardaigne, l’Italie du Sud et la Sicile (territoires qu’il apportera à l’Espagne unifiée).

    Reconquista-la-rendicion-de-granada1En 1479, par le mariage d’Isabelle Ière de Castille et Ferdinand II d’Aragon, les deux couronnes sont réunies, et achèvent ensemble la Reconquista par la conquête de l’émirat de Grenade : C’EST LA NAISSANCE DU ROYAUME D’ESPAGNE COMME ÉTAT MODERNE.

    Au final c’est seulement le royaume de Navarre (pourtant l'un des principaux initiateurs de la Reconquista), centré sur la nation basque et qui dans le premier tiers du 11e siècle (Sanche III le Fort) s’étendait outre l’Euskal Herria sur le Haut-Aragon, la Rioja, la Cantabrie et le comté de Castille (région de Burgos), qui sera l’objet d’un grignotage de plusieurs siècles aussi bien par le Nord (Aquitaine, puis Anglais et Capétiens) que par le Sud (Aragon et Castille) avant de disparaître en 1512, annexé par le royaume 'espagnol’ de ‘Castille et Aragon’. Une unique province basque du Nord, la Basse-Navarre, conservera alors le ‘souvenir’ du royaume sous la maison d’Albret ; son dernier roi, Henri III de Navarre (1572), deviendra… ‘roi de France et de Navarre’ en 1589 sous le nom d’Henri IV.

    500px-Columbus_Taking_Possession.jpgConcomitamment à tout cela va survenir en 1492 un évènement historique d’une importance sans précédent, qui va bouleverser l’histoire de l’humanité : la ‘découverte’ par le capitaine génois Christophe Colomb (au service de Ferdinand et Isabelle), la conquête et la colonisation des AMÉRIQUES. Le royaume castillo-aragonais avait commencé, comme son voisin portugais, à se lancer dans la navigation lointaine (explorant les côtes de l’Afrique jusqu’au Sénégal, ‘redécouvrant’ les Canaries au 14e siècle etc.). À cette époque, la ‘première puissance mondiale’ apparaissait comme étant l’Empire ottoman, qui avait pris Constantinople en 1453 et rétabli à son profit le Califat islamique. Mais celui-ci, ‘paradoxalement’, va ainsi se tirer ‘une balle dans le pied’ : en coupant la route terrestre vers l’Inde et la Chine (la fameuse route de la soie), il va pousser les Européens, et notamment ceux de la péninsule ibérique, à rechercher une route maritime vers celles-ci. Les Portugais cherchent le contournement de l’Afrique par le sud et en 1488 Bartolomeu Dias franchit la pointe australe extrême de celle-ci, le cap de Bonne Espérance. Les ‘Espagnols’, eux, ont une autre idée : ‘couper droit’ vers l’Ouest et logiquement, puisque la Terre est ronde, atteindre en quelques semaines ou quelques mois... les Indes ou la Chine. C’est ainsi qu’est ‘découvert’ le ‘Nouveau Monde’ (auparavant des Scandinaves, des Celtes et des Basques en avaient déjà touché les côtes du Nord-Est, mais n’y avaient pas fait souche), dont il faudra plusieurs années encore pour réaliser qu’il s’agit là d’un nouveau continent inconnu et non de l’Extrême-Orient. Un évènement aussi important pour l’humanité, à l’époque, que si l’on découvrait aujourd’hui une nouvelle planète habitée ; et qui lancera réellement (à travers la colonisation et l’exploitation de ce continent) ce que les marxistes appellent classiquement ‘l’accumulation primitive’ du Capital : en réalité, le ‘boom’ économique du capitalisme (qui existait déjà depuis trois ou quatre siècles), qui le fera balayer les dernières scories féodales et débouchera sur les révolutions bourgeoises et la révolution industrielle.

    ChQuintLa conquête et la colonisation des Amériques (pratiquement achevée au milieu du 16e siècle) va être, la Reconquista terminée, le formidable ciment de cette construction politique plurinationale que l’on nomme désormais ‘Espagne’. Une pluri-nationalité qui est d’ailleurs, à l’époque, totalement reconnue : Charles Quint, qui hérite du trône en 1516, s’il y met peu les pieds (héritier des Habsbourg d’Autriche et de l’Empire bourguignon, il vit surtout à Gand, en Belgique actuelle), dira ainsi de l’Espagne qu’elle est ‘un ensemble de peuples, réunis pour l’accomplissement de destinées universelles’. L’Hispanité devient alors le grand mythe fondateur de l’État, sa principale ‘idéologie-ciment’, dont Franco (centralisateur espagnoliste autoritaire) usera encore dans les grandes largeurs au siècle dernier ; et encore aujourd’hui, la fête ‘nationale’ est le 12 octobre, jour de la ‘découverte’ des Amériques par Colomb.

    1008850-Philippe_II_dEspagne.jpgLe jeune royaume est alors la première puissance planétaire de l’histoire, c’est le ‘Siècle d’Or’ de ‘l’Empire sur lequel le Soleil ne se couche jamais’. À la mort de Charles Quint, son fils Philippe II récupère l’héritage ‘espagnol’ (ainsi que le Portugal, pays de sa mère, annexé en 1580) et bourguignon (Pays-Bas, Franche-Comté), tandis que son frère Ferdinand, déjà archiduc d’Autriche, récupère l’héritage germanique (la couronne du Saint-Empire).

    Mais ce ‘Siècle d’Or’ ne durera pas : on le considère, généralement, comme achevé en 1648, avec les grands traités européens de Westphalie qui mettent fin à la Guerre de Trente Ans. Les raisons matérialistes en sont connues : l’‘Espagne’ a découvert les Amériques par hasard, ‘sur un coup de bol’ ; mais elle a appliqué à ces immenses territoires une colonisation de pillage à courte vue, ne cherchant pas une véritable mise en valeur comme ce qu’ont pu faire les colons anglais ou hollandais (et, dans une moindre mesure, ‘français’) en Amérique du Nord, aux Caraïbes et en Asie. Elle n’en a pas profité, non plus, pour DÉVELOPPER une métropole qui était, à la fin du 15e siècle, très arriérée d’un point de vue capitaliste (sauf les terres catalanes) ; ceci d’autant plus que Charles Quint, flamand de cœur, fera surtout bénéficier les ‘Pays-Bas’ (actuel Bénélux), déjà - eux - très développés, des richesses ainsi accumulées. Par l'achat de toutes sortes de fournitures et la contraction de dettes, c'est en réalité du Nord de l'Europe (dont laGalions-Veracruz 04-copie-1 France) qu'elle fera la destination finale de ces gigantesques masses d'or et d'argent extraites (par des esclaves indigènes mourant par milliers) des mines coloniales comme celles de Potosí (Haut-Pérou, actuelle Bolivie) ; masses de liquidités qui jetteront dans ces pays les bases du développement industriel, au point que Colbert pourra dire que "plus un pays fait commerce avec l'Espagne, plus il est prospère"...

    Au nom du catholicisme, autre ‘ciment idéologique’ essentiel de la monarchie, on expulse et massacre les Juifs (1492), les musulmans, puis les ‘marranes’ et les ‘morisques’ (Juifs et musulmans convertis de force, mais continuant à pratiquer secrètement leur religion), et l'on écrase dans l’œuf la Réforme protestante : bref, toutes les forces porteuses d’un esprit capitaliste un peu avancé.

    C’est donc, du point de vue du développement capitaliste, un pays extrêmement arriéré qui règne sur le premier empire colonial au monde (auquel s’adjoint en 1580 l’Empire portugais, immense lui aussi).

    L’Empire 'espagnol’ recule inexorablement en Europe. Le Portugal, royaume indépendant (et uni-national) depuis le 12e siècle, résiste à la domination castillane : il reconquiert son indépendance en 1640. Aux Pays-Bas, les provinces du Nord (les Pays-Bas actuels, ou ‘Hollande’) se soulèvent dans une révolution bourgeoise (et aristocrate-moderniste) sous le drapeau de la Réforme calviniste : dès 1580, elles sont indépendantes de fait (‘République des Provinces-Unies’), bien que cette 800px-Battle_of_Gibraltar_1607.jpgindépendance (comme celle du Portugal) ne soit officiellement ‘sanctionnée’ qu’au traité de Münster, en 1648.

    Surtout, au terme de ce "Siècle d'Or" que l'on peut considérer révolu au milieu du 17e siècle, la Castille qui a achevé la "Reconquista", unifié politiquement la péninsule et "découvert" les Amériques n'a pas su mettre à profit cet imperium mundi pour s'ériger en PUISSANCE ÉCONOMIQUE, en véritable CENTRE DIRIGEANT de la production capitaliste ibérique. Les territoires/nations plus avancés au départ (Pays catalans) et ceux qui bientôt (Pays Basque, côte nord-atlantique) "boomeront" en lien avec les deux grandes puissances économiques européennes de l'époque ("France" et Angleterre) vont alors définitivement lui damer le pion. C'est là une donnée fondamentale pour comprendre tout le reste.

    Les possessions sont également grignotées par la ‘France’ (actuel Nord-Pas-de-Calais, Franche-Comté, Roussillon) ; puis, lorsque le petit-fils de Louis XIV (héritier par sa grand-mère du trône ‘espagnol’) devient roi sous le nom de Philippe V de Bourbon, par la coalition anti-française de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-14) : au traité d’Utrecht qui y met fin, les ‘Pays-Bas’ (Belgique), Naples et la Sicile passent à l’Autriche (les deux derniers seront récupérés en 1738, mais la perte des Pays-Bas est le ‘coup de grâce’), et la Sardaigne au Piémont-Savoie (qui devient l’État le plus puissant d’Italie du Nord, et réalisera l’Unité italienne au siècle suivant).

    Cette Guerre de Succession, et le changement dynastique qui en est à l’origine, marquent un véritable tournant dans l’histoire de l’État espagnol : c'est la naissance de deux phénomènes structurels pour cet État jusqu’aujourd’hui.

    Philippe V roi-espagneD’abord, la montée sur le trône d’un petit-fils de Louis XIV scelle une alliance de sang indéfectible du royaume ibérique avec l’État moderne français, ‘ennemi héréditaire’ encore quelques décennies auparavant. Mais une alliance qui, de par le développement inégal des forces productives et la supériorité de celles-ci en ‘France’, fait que la monarchie espagnole devient en réalité la vassale de sa cousine française. Son Empire colonial devient un ‘relais’ de l’Empire français ; ainsi, lorsque la France perd la Guerre de Sept Ans (1756-63) face à l’Angleterre, elle perd la quasi-totalité de son ‘bel’ Empire colonial, mais la Louisiane est simplement ‘transférée’ à l’Espagne : une ‘sanction’ qui n’en est pas une, la Louisiane reste française de facto. Cette situation perdure après la Révolution bourgeoise en ‘France’, et même à l’époque impérialiste des monopoles : c’est ainsi que Paul Lafargue, gendre de Marx et introducteur du marxisme en ‘France’, est né en 1842 à Cuba (alors colonie 'espagnole'), d’un couple de ‘français’ (bordelais) qui y étaient installés ; que le Maroc sera tranquillement ‘partagé’ entre les deux pays dans les années 1900 (et la ‘France’, avec Pétain, viendra en 1925 prêter main forte à son malheureux vassal, malmené par les Berbères du Rif) ; ou encore que la Guinée équatoriale (colonie espagnole) sera toujours de fait un ‘appendice’ du Gabon, et fait aujourd’hui totalement partie de la Françafrique (avec le franc CFA etc.). De même, si l’on compare sur ces trois siècles, jusqu’à la fin du 20e, l’évolution politique de l’État espagnol et de son grand voisin du Nord, les parallèles sont saisissants. Même sous la Révolution bourgeoise hexagonale, l’Espagne, qui reste une monarchie absolue, n’est en guerre contre la ‘France’ révolutionnaire que deux ans (1793-95 sous la Convention et la Terreur, après l’exécution de Louis XVI) ; elle redevient ensuite son alliée. Et malgré l’aide décisive que lui aura apporté Hitler, et les supplications de ce dernier, Franco restera neutre en 1940 et refusera catégoriquement d’entrer en guerre contre la ‘France’ (en avançant volontairement des revendications territoriales inacceptables pour les nazis, qui devaient aussi ménager Vichy).

    Le Portugal, au demeurant, connaîtra après le traité d’Utrecht la même situation, mais vis-à-vis de l’Angleterre, comme l’expose bien Lénine dans L’Impérialisme.

    260px-Decreto-nueva-planta-reino-mallorca.jpgEnsuite, c’est juste à la sortie de la Guerre de Succession (et alors qu’une grande partie des aristocraties et des bourgeoisies des différentes nations, en particulier en Aragon et Catalogne, avaient soutenu le prétendant habsbourgeois au trône), que suivant le ‘modèle’ de ses cousins d’outre-Pyrénées, Philippe V de Bourbon va mener une politique de centralisation autoritaire à travers les Décrets de Nueva Planta (‘nouvelle base’, 1707-16).

    Jusque là, en effet, s’il y avait bien un royaume d’Espagne ou ‘des Espagnes’ (on employait généralement le pluriel), la Castille, le León, l’Aragon et la Catalogne, ainsi que la Navarre et les provinces vascongadas (basques) continuaient à former des entités juridiques distinctes, avec leurs Cortes (Generalitat en Catalogne) et leurs gouvernements distincts, leurs lois et coutumes propres (fueros) etc. ; de même que continuaient à exister sur le papier un ‘royaume de Valence’, un ‘royaume de Majorque’, une 'principauté des Asturies' etc. etc., voire même, en Andalus 're'-conquise, un ‘royaume de Grenade’ (présent sur le blason de la monarchie, encore aujourd’hui sur l’écusson du drapeau ‘espagnol’), un ‘royaume de Murcie’ ou encore ‘de Séville’. On parlait, pour désigner ce système, de polysynodie [voir ici une carte des différents royaumes et principautés].

    Il y avait ‘les Espagnes’, unies par leur souverain commun, la défense du catholicisme et leurs ‘destinées universelles’ outre-mer ; mais selon les mots d'un jésuite du 17e siècle (Baltasar Gracián), "dans la Monarchie d'Espagne, où les provinces sont multitude, les nations différentes, les langues variées, les inclinations opposées et les climats contrastés, il est nécessaire une grande capacité pour la conserver, et d'autant plus pour l'unir". D'ailleurs, à cette époque, les seules véritables contestations de l'autorité centrale étaient la résistance anticoloniale (morisque) en Andalousie et la révolte des communes... de Castille (comuneros) contre Charles Quint, souverain germano-flamand qui tendait à ne régner que par et pour l'Allemagne et la Flandre. Nada en Catalogne (sinon le bref mouvement des Germanías à Valence et corpus de sang Antoni Estruchdans les Baléares), ni au Pays Basque... Les 'problèmes' ne commencent que vers 1640 (première politique centraliste du comte-duc d'Olivares) avec la sécession du Portugal et, quelques années durant (1640-52), de la Catalogne qui proclame la 'république' (au sens de l'époque : sa constitution en nation souveraine) avec Pau Claris et s'allie à Louis XIII (proclamé 'comte de Barcelone') [des soulèvements séparatistes similaires éclateront également à la même époque en Andalousie (ici en castillan), en Navarre et en Aragon ainsi que dans la lointaine possession italienne de Naples].

    La Generalitat récidivera pendant la Guerre de Succession, soutenant le prétendant habsbourgeois et ouvrant ses ports aux coalisés ; ce qui lui vaudra justement (avec toute l'ancienne Couronne d'Aragon) le terrible châtiment des Bourbons victorieux.

    Tout cela cesse d’exister avec la Nueva Planta ; sauf en Navarre et dans les ‘Vascongadas’ (les trois autres provinces basques : Bizkaia, Gipuzkoa et Alava), où les assemblées et les fueros locaux sont maintenus jusqu’à l’époque isabellienne (1833, lorsque le ministre Javier de Burgos parachève l’œuvre centralisatrice avec sa division provinciale sur le ‘modèle’ des départements ‘français’).

    Est-ce un hasard ? Les terres et les populations qui se sont montrées ‘déloyales’ envers Philippe V sont celles où, déjà lors de la constitution du royaume, le développement (capitaliste) des forces productives était le plus avancé : les terres catalanes... Sans doute pressentaient-elles, à juste titre, le dur impact du 'modèle' absolutiste français sur la large autonomie dont elles jouissaient jusqu'alors.

    Sitio-barcelona-11-septiembre-1714

    DE FAIT, la centralisation castillane autoritaire qui se met alors en place va devenir l’élément essentiel du ‘système espagnol’ jusqu’à nos jours, encore plus à travers l’époque des révolutions bourgeoises et - fondamentalement - lorsque la péninsule, comme le reste du monde, entrera (dans le dernier tiers du 19e siècle) dans l’époque de la révolution prolétarienne. Un système que l’on peut, finalement et en dernière analyse, qualifier de ‘Sainte Alliance miniature’. En effet, en termes de niveau des forces productives et de développement de la classe révolutionnaire (bourgeoisie libérale puis prolétariat), l’‘Espagne’ a une structure en ‘donut’ : les régions économiquement avancées, avec la plus importante bourgeoisie et (par suite) le plus important et conscient prolétariat, sont sur le pourtour, sur les côtes atlantiques et méditerranéennes. Au centre géographique exact (la ville fut choisie précisément pour cela au 16e siècle) il y a la métropole madrilène, centre industriel et d’affaires, avec également un important prolétariat. Mais tout autour, sur des centaines de kilomètres... c’est le ‘vide’ économique, un immense plateau agro-pastoral, la Meseta (Vieille- et Nouvelle-Castille, León) à laquelle on peut ajouter la vallée de l’Èbre en amont de Saragosse, y compris le sud d’Euskal Herria : un monde rural traditionnel fermement encadré par la propriété foncière et l’Église, aux mentalités politiques conservatrices (mais où le patriciat grand-bourgeois madrilène peut impulser un peu de progressisme quand même). Et ce sont pourtant, au contraire de tous les grands États modernes/contemporains, ces territoires les plus arriérés économiquement (encore aujourd’hui, et très nettement jusqu’aux années 1970) qui tiennent l’appareil politico-militaire 'Espagne’ ; exactement comme la Russie et l’Autriche-Hongrie guardiacivildans le système européen de la ‘Sainte Alliance’, entre 1815 et 1848. Car ils sont en réalité, sous la coupe de leur aristocratie qui a suivi la ‘modernité’ en traînant des pieds et de leur bourgeoisie oligarchique, et bien sûr de l’Église catholique, une masse de manœuvre pouvant ‘voler à la rescousse’ de la grande bourgeoisie ‘du pourtour’, lorsque (hier) la révolution bourgeoise se faisait un peu trop ‘radicale’ (sous l’influence d’éléments petits-bourgeois), et (aujourd’hui et depuis la fin du 19e siècle) lorsque se lève le vent de la révolution prolétarienne. Le ‘système Espagne’ est en réalité un ‘cartel’ d’oligarchies (grand-bourgeoises et aristocrates ‘modernisées’), avec des ‘centres’ économiques sur tout le pourtour (Barcelone, Bilbao, Santander, Oviedo- Gijón, La Corogne, le triangle Séville-Cadix- Málaga, Murcie-Carthagène, Valence) plus Madrid, et dont l’armée de secours est la Meseta et la haute vallée de l’Èbre, (semi-) féodales, cléricales et arriérées : la Castille, en dernière analyse, est la forteresse de la Réaction ibérique comme les Empires du tsar et de Metternich dans l'Europe post-Waterloo ; tel est le fondement (et le seul) de sa prééminence politique. [Lire à ce sujet cette intéressante analyse de Sartre à partir du cas du Pays Basque]

    Bien sûr, tout cela ne va pas sans contradictions (parfois explosives) entre ces ‘centres’ de pouvoir, et ne se vérifie pas exactement à chaque épisode de l’histoire péninsulaire ; mais la tendance fondamentale est celle-ci.

    Tutelle de la ‘France’ (très nette jusqu’aux années 1970 voire 1980) et centralisation castillane autoritaire dans un système de ‘mini-Sainte-Alliance’, telles sont les deux spécificités fondamentales de la réalité politique ‘Espagne’. Si l’on ne comprend pas cela, on ne peut strictement rien comprendre à l’‘Espagne’ des 300 dernières années (autrement dit, de l’époque des révolutions bourgeoises puis de la révolution prolétarienne).

    À ce stade, donc, avec les Décrets de Nueva Planta, l’on peut considérer que la construction de l’‘Espagne’ comme État moderne est parachevée (... sous la ‘suzeraineté’ de l’État moderne ‘français’ voisin).

    'Espagne 1748La mutation de l’État moderne espagnol en État contemporain est un processus que l’on peut faire débuter sous le règne de Charles IV, contemporain de la Révolution bourgeoise française (et successeur du ‘despote éclairé’ Charles III), et s’achever à l’avènement d’Alphonse XII (1874), qui promulgue une Constitution et met fin aux guerres carlistes (1876). Cette période va ‘brouiller’ quelque peu ce qui vient d’être exposé plus haut car, pour le coup, le système de ‘Sainte Alliance’ conservatrice sous la botte castillane va entrer en contradiction avec l’autre aspect, la tutelle de la ‘France’ qui est à cette époque le ‘phare’ et le ‘métronome’ des bouleversements politiques mondiaux. Pour faire simple, il suffira de dire de regarder vers le Nord : une ‘France’ conservatrice, c’est (quasi simultanément) une ‘botte castillane’ qui agit dans un sens conservateur ; une ‘France’ libérale, ‘progressiste’, c’est une Castille qui pousse l’‘Espagne’ sur le chemin de la modernité capitaliste.

    Lorsque, donc, éclate la Grande Révolution bourgeoise ‘française’ en 1789, Charles IV de Bourbon vient de monter sur le trône (1788). Il reste au début passif, voire bienveillant envers les évènements qui se déroulent au nord des Pyrénées : fils du ‘despote éclairé’ Charles III, il est lui-même un monarque ‘libéral’. Il ne se joint pas à la coalition absolutiste qui, en avril 1792, déferle sur la ‘France’ révolutionnaire. Il n’entre en guerre contre elle que début 1793, lorsque la Convention fait guillotiner Louis XVI : cette fois, le symbole va beaucoup trop loin pour toute tête couronnée qui se respecte ; mais ses armées ne joueront pas de rôle militaire vraiment décisif. Lorsque la ‘folie’ jacobine est enfin conjurée, en 1795, il redevient son allié – indéfectible. C’est une escadre ‘franco’-‘espagnole’ qui affrontera, par exemple, la flotte anglaise de Nelson à la célèbre bataille navale de Trafalgar. En réalité, Charles IV est un monarque ‘faible’, sous l’influence d’un parvenu, le ‘favori’ Manuel Godoy, favorable à la révolution bourgeoise française.

    Goya3mayoNapoléon, premier consul depuis 1799 et auto-couronné empereur en 1804, peut donc penser que le ‘vassal’ du Sud va tranquillement ‘évoluer’, en ‘suivant le mouvement’ de la Grande Révolution bourgeoise qu’il est en train de répandre à travers toute l’Europe. Mais les choses piétinent, notamment face à l’opposition de l’héritier Ferdinand, farouche contre-révolutionnaire, traditionnaliste, absolutiste et partisan de Louis XVIII. Suite à un coup de force que tente celui-ci, avec l’appui de l’aristocratie conservatrice, contre son père et Godoy, Napoléon dépose tout ce beau monde (expédié en France) et installe directement son propre frère aîné, Joseph Bonaparte, sur le trône. Celui-ci commence immédiatement à prendre les ‘mesures’ révolutionnaires bourgeoises (refonte de l’administration, du droit etc.) que son cadet a déjà imposé à la ‘France’ et à une bonne partie de l’Europe. Mais cette fois, la ‘suzeraineté’ française se fait beaucoup trop ‘concrète’ et visible : c’est clairement une occupation étrangère. La réaction nationaliste est unanime, panibérique. Au Nord et à l’Ouest, elle est principalement conservatrice, traditionaliste, catholique, hostile aux ‘idées nouvelles’ et aux ‘réformes’ bourgeoises importées par les ‘Français’ ; au Sud et à l’Est, en revanche, elle est libérale, parfois même libérale ‘avancée’ (mais ‘hispaniste’, hostile à la domination étrangère), et adopte en 1812 la Constitution de Cadix – qui deviendra le ‘Graal’ des libéraux et des progressistes pour plus d’un siècle. Avec l’appui de son ‘suzerain’ britannique, le Portugal quant à lui résiste aux assauts napoléoniens. Les cinq ans de conflit qui s’ensuivent sont véritablement le ‘Vietnam’ de Napoléon, aux affrontements ‘conventionnels’ avec les troupes anglo-portugaises et ‘espagnoles’ bourbonistes s’ajoutant une  ferdinandVII.jpgguerre de guérilla (le terme naît à cette occasion) qui éreinte l'armée d'occupation ; l'Empereur reconnaîtra lui-même avoir sans doute plus perdu la guerre en ‘Espagne’ qu’en Russie.

    De retour sur le trône, Ferdinand (VII) balaye d’un revers de main la Constitution de Cadix que lui présentent les libéraux : il entend régner en monarque absolu et ‘très catholique’, et arrime son régime de terreur blanche à la Sainte Alliance de Metternich et à la Restauration française de Louis XVIII, qui l’aide, en 1823, à écraser le soulèvement andalou constitutionnaliste de Riego (celui-ci devient un martyr et un mythe de la gauche bourgeoise ibérique). Mais en 1830, la Restauration cède la place à la Monarchie libérale de Juillet, et Ferdinand meurt en 1833. Lui succède sa fille Isabelle, âgée de… 3 ans. La Monarchie de Juillet, épaulée par l’autre ‘puissance libérale’ de l'époque, l’Angleterre (qui a plus combattu l’expansionnisme de la Révolution française que ses idées elles-mêmes), va imposer à la régente Marie-Christine et à son aide de camp, Espartero, de ‘moderniser’ le pays en brisant les résistances aristocratiques, cléricales, et des derniers fueros : les fueros ‘basco-navarrais’, épargnés par les Décrets de Nueva Planta. Ces forces (aristo-cléricales et basques) vont alors soutenir le frère de feu Ferdinand VII, Charles, prétendant au trône (invoquant l’impossibilité pour une femme de régner…) : c’est la première Primera_Guerra_Carlista.jpgguerre carliste (1833-46), dans laquelle la France et l’Angleterre (avec son ‘vassal’ portugais) interviennent en faveur des modernistes isabelliens, qui remportent finalement la victoire. Une Constitution de 1812 ‘édulcorée’ est adoptée (1837).

    La politique intérieure du royaume suivra alors les ‘coups de barre’ à ‘gauche’ ou à ‘droite’ de Paris, sous la conduite de caudillos militaires tantôt ‘libéraux-progressistes’ (Espartero, Prim, Serrano), tantôt ‘modérés-conservateurs’ (Narvaez, O’Donnell). Lorsqu’un pronunciamiento libéral (Prim et Serrano) dépose finalement Isabelle II en 1868, peut-être à la faveur de l’évolution très libérale du Second Empire à ce moment-là, Napoléon III réussit à ‘placer’ sur le trône un prince allié, Amédée de Savoie, fils du roi d’Italie (bien que les putschistes aient envisagé, un temps, de couronner un Hohenzollern, ce qui ‘nourrira’ le contentieux franco-prussien pré-1870).

    Dans le contexte de ‘flou artistique’ qui règne à Paris, entre monarchistes et républicains, après la défaite de 1870-71 et la chute de l’Empire, la guerre carliste reprend, chaque camp ‘français’ soutenant son ‘champion’ : le prétendant carliste parvient à contrôler un tiers du territoire étatique. Il y aura à ce moment-là une ‘Ière République’ (1873-74), mais c’est en réalité plus une junte militaire libérale alfonso_xii1.jpgd’urgence, suite à la démission précipitée d’Amédée, qu'autre chose. Lorsque les choses, en ‘France’, commencent à se ‘décanter’ en faveur des républicains modérés (les jeunes monopoles ayant choisi leur camp), le carlisme perd du terrain ; finalement, l’héritier légitime Alphonse XII est couronné (1874), met fin à la guerre carliste et proclame une nouvelle Constitution encore une fois, du ‘1812 édulcoré’ en 1876. Ayant ‘présenté sa candidature’ aux Cortes de l’oligarchie et à la junte ‘républicaine’ comme celle d’un prince catholique, espagnol, constitutionnaliste, libéral et désireux de servir la Nation’’, il reçoit le titre de Pacificateur. À ce stade (ère alphonsine, 1874-1931), l'on peut considérer comme achevée la mutation de l’Espagne’ en État contemporain : une monarchie libérale, constitutionnelle, avec un Parlement (Cortes) où s’affrontent des libéraux et des conservateurs, et… totalement en phase avec la ‘république des notables’, du ‘juste milieu’, qui règne alors à Paris. Cette période voit une première grande phase de modernisation capitaliste du pays – et, à vrai dire, sa première véritable révolution industrielle.

    Porté par cette conjoncture économique favorable (malgré la grave crise de la perte des dernières colonies, face à l’impérialisme US, en 1898), le régime ‘gère’ efficacement les contradictions au sein de la classe dominante, qu’elles soient nationales ou ‘progressistes’/conservateurs.

    barcelona1900Mais le capitalisme mondial est entré, en même temps que se parachevait l’État contemporain, dans l’époque des crises générales du capitalisme et des monopoles, et donc, dans l’époque de la révolution prolétarienne : le mouvement ouvrier, prolétaire rural et paysan-pauvre se développe à grande vitesse ; le Parti socialiste (PSOE) naît en 1879, tandis que se développe (surtout en Catalogne industrielle et dans le prolétariat/semi-prolétariat rural du Sud) un mouvement anarcho-syndicaliste qui devient en 1910 la CNT. De leur côté, prises entre la classe dominante (qui a trouvé son équilibre) et ce mouvement ouvrier-paysan en pleine expansion, les couches moyennes (intellectuels, petits fonctionnaires, petits notables locaux, petits entrepreneurs, paysans moyens etc.) abandonnent le ‘libéralisme avancé’ du 19e siècle et s’ouvrent à l’idée républicaine (qui fait son chemin, en fait, depuis l’éphémère et mouvementée ‘Ière République’ de 1873-74), sur une ligne ‘positiviste’ proche du radicalisme ‘français’, ou sur une ligne ‘démocratique et sociale’ (et, bien sûr, sur une ligne 'fédéraliste' dans les nations non-castillanes). Et puis, ‘locomotive’ économique de la péninsule dans le contexte de développement accéléré des forces productives, la grande bourgeoisie catalane commence à se réaffirmer face à Madrid, avec la Ligue régionaliste (plutôt ‘libérale-conservatrice’, ancêtre net de la CiU actuelle) formée en 1901, arrachant en 1913 un relatif statut d’autonomie administrative (la Mancommunauté) ; tandis qu’à l’autre bout des Pyrénées, le Parti nationaliste basque (PNV-EAJ), très ‘réac’ - mais nettement plus bourgeois que son prédécesseur carliste, naît en 1895.

    Au milieu de tout cela, il faut bien comprendre que la 'révolution bourgeoise' hispanique, tardive, est une révolution bourgeoise inachevée (comme en Italie, par exemple) : la bourgeoisie, faible et craignant le débordement par les masses - ou même par sa propre aile 'radicale', a laissé subsister de manière très importante les forces féodales (Église bien sûr, grande propriété foncière, aristocratie 'de Cour' qui forme une oligarchie bureaucratique, aristocratie militaire, etc.), ce qui est un aspect structurant de l'État contemporain espagnol encore aujourd'hui.

    segunda-republica-1Avec la Révolution bolchévique de 1917, l’entrée dans la première vague de la Révolution prolétarienne mondiale fait à nouveau ‘exploser’ les contradictions de classe (trienio bolchevique - "trois années bolchéviques" 1918-21, notamment en Andalousie) et au sein de la classe dominante. C’est ainsi qu’en 1923, Alphonse XIII remet le pouvoir au général pronunciamientiste Primo de Rivera, qui suspend la Constitution de 1876 et instaure un ‘premier fascisme espagnol’ (inspiré du ‘modèle’ italien), régime autoritaire, contre-révolutionnaire et bien sûr centralisateur castillan (constante de la réaction ibérique) ; mais sachant aussi manier la ‘carotte’ des réformettes sociales. Il ne parvient cependant pas à ‘gérer’ les contradictions sociales et inter-bourgeoises explosives, les mouvements populaires qui ont le soutien de la ‘gauche’ bourgeoise républicaine et progressiste etc., et il jette l’éponge en 1930. Dans un contexte social semi-insurrectionnel, les républicains et les socialistes triomphent aux municipales d’avril 1931 : le roi abdique, la République est proclamée.

    La suite des évènements est connue : cinq années d’affrontements aigus entre d’un côté le mouvement ouvrier-paysan, les sociaux-démocrates, les marxistes, les anarchistes et la ‘gauche républicaine’ bourgeoise, de l’autre les réactionnaires, possédants, cléricaux, monarchistes et de plus en plus de républicains ‘modérés’ conservateurs ; puis la victoire (février 1936, deux mois avant celle - annoncée - de son équivalent hexagonal) d’un Front populaire progressiste (PCE, PSOE, gauche républicaine, syndicats réformistes et révolutionnaires) et, cinq mois plus tard, le pronunciamiento réactionnaire-fasciste de Sanjurjo, Mola et Franco. À Paris, les radicaux au pouvoir sont plutôt favorables aux républicains, d’idéologie finalement assez proche, mais la ‘droite dure’, qui monte en puissance et s’agite face au ‘bolchévisme’, est évidemment favorable à une ‘reprise en main’, militaire si besoin est. Les anti-républicains de la péninsule se tournent vers Hitler et Mussolini, qui ont ‘terrassé le péril rouge’ dans leurs pays respectifs.

    general franco la clauAborder la question de la guerre civile antifasciste, des contradictions inter-impérialistes qui l’ont sous-tendue, des contradictions et des erreurs du camp républicain/révolutionnaire et du mouvement communiste international qui le soutenait, prendrait des pages et des pages : ce ne sera pas le sujet ici. Il y a, en castillan, cet article publié sur Dazibao Rojo qui en donne un aperçu intéressant ; traduit par SLP sur sa page Facebook.

    franco.jpgArrivé au pouvoir avec le soutien d’Hitler et Mussolini, Franco, tout en mettant en place une terreur blanche effroyable contre les révolutionnaires et les républicains progressistes (centaines de milliers d’exécutions jusqu’au milieu des années 1940), ne s’engagera cependant pas à leurs côtés dans la Seconde Guerre mondiale. Ce qui lui permettra, après 1945, de prendre toute sa place dans le ‘dispositif’ anticommuniste du ‘monde libre’... encore une fois, sous le bienveillant ‘parapluie’ de l’impérialisme français, bien que celui-ci (pour faire bonne mesure ? pour avoir deux fers au feu ?) héberge également l’opposition (modérée) en exil. Dans les années 1960, De Gaulle et Franco sont ‘copains comme cochons’. L’époque voit, surtout à partir de 1957 (avec les ‘technocrates’ de l’Opus Dei), une nouvelle grande vague de modernisation, qui se poursuivra jusqu’aux années 2000. Mais cette modernisation, en plus de se heurter à l’opposition antifasciste populaire (qui ne pardonne pas l’assassinat de la République et de centaines de milliers de révolutionnaires, démocrates et progressistes), profite une nouvelle fois surtout au pourtour et voit monter les affirmations nationales des bourgeoisies, supportant de moins en moins la centralisation castillane autoritaire (qui n’a plus vraiment lieu d’être...).

    rey principalÀ la mort du dictateur fasciste, son successeur désigné, Juan Carlos de Bourbon, devient roi et amorce un processus de libéralisation, autorisant les partis réformistes (PSOE, PCE et quelques autres) et nationalistes bourgeois non-castillans (PNV, CiU) ) à sortir de la clandestinité. Alors que le monde entre dans une nouvelle crise générale du capitalisme (mais qui frappe peu l’‘Espagne’, voire lui profite, grâce à son coût du travail relativement peu élevé ; ce qui n’empêche cependant pas un taux de chômage et de pauvreté structurellement élevé), et face à un mouvement révolutionnaire relativement faible (quoique plus fort qu’ailleurs, avec des organisations combattantes ML comme le FRAP ou les GRAPO, et bien sûr la lutte armée de libération basque, mais moins qu’en Italie à la même époque, par exemple), le pacte ‘espagnol’ des bourgeoisies est refondé (avec le système des ‘autonomies régionales’ etc.) et scellé dans la Constitution de 1978 ; les forces réformistes et Postal-S.R-viva-la-solidaridad-popular-001les nationalistes bourgeois (catalans, basques, galiciens, andalous etc.) intègrent le ‘système’, les ‘affaires’ (notamment immobilières, secteur très important) de chaque bourgeoisie nationale étant toujours ‘bien à l’abri’ sous le parapluie politico-militaire castillan. C’est l’État espagnol que nous connaissons aujourd’hui, dans lequel luttent au quotidien, affrontent la répression, croupissent au cachot, sont torturés et parfois meurent des milliers de révolutionnaires de toutes les nations constitutives. Son capitalisme, 'tiré’ par les locomotives catalane et basque ou encore cantabre (Banco Santander, première entreprise 'espagnole', 23e mondiale en 2012 et 13e en 2011, selon le classement Forbes Global), asturienne (Aceralia, une des composantes d'Arcelor) etc. a atteint un stade 'semi-impérialiste’, avec des monopoles importants, exportateurs de capitaux (l’hispanité est mobilisée pour se tourner vers les anciennes colonies latino-américaines, avec les 'sommets ibéro-américains’, annuels depuis 1991) ; mais reste néanmoins 'bien à l‘abri’ sous l'aile 'protectrice' de l’axe franco-allemand et de sa construction impérialiste UE, bien que José Maria Aznar (1996-2004) ait tenté un moment un alignement plus ‘atlantiste' (anglo-saxon). Depuis 2008, il est entré dans une crise économique est sociale sans précédent dans son histoire, et des mouvements populaires de type semi-insurrectionnel secouent la péninsule.


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