• Brèves considérations sur un État contemporain, questions nationales et luttes de classe : la Belgique


    La Belgique est née historiquement des Pays-Bas espagnols (puis autrichiens au 18e siècle) qui étaient les provinces des "Pays-Bas" (tout le Benelux actuel à la base) majoritairement catholiques et ayant fini par rester sous la coupe de l'Espagne ; alors que les provinces protestantes avaient fait sécession pour devenir les Provinces-Unies qui sont aujourd'hui les... Pays-Bas (ou "Hollande", qui n'est en fait que l'une de ces provinces).

    C'était le pays du roi-empereur Charles Quint, et celui qu'il a fait principalement profiter (et non la péninsule ibérique, d'où le problème historique de celle-ci) du pillage des Amériques. D'ailleurs peut-être qu'en plus des considérations catholiques, on peut imaginer que ces provinces aient voulu rester "espagnoles" pour continuer à bénéficier tranquilou des ressources de l'Empire colonial (alors que les Hollandais, une fois indépendants, devaient s'en reconstruire un).

    Elle a également toujours été inclue dans les visées expansionnistes françaises des "frontières naturelles" (qui visaient à aller jusqu'au Rhin), tous les rois de l'Ancien Régime cherchant à la conquérir et la révolution bourgeoise l'annexant finalement de 1793 à 1815 – ces prétentions n'ont pas encore totalement cessé aujourd'hui puisque... Mélenchon himself les agite encore, au sujet de la Wallonie du moins. Sans compter les visées de la Prusse (puis de l'Allemagne unifiée) en vertu de sa "germanité" historique (appartenance au Saint Empire).

    Le problème étant que l'Angleterre n'a jamais pu tolérer de telles prétentions à l'annexion par une grande puissance, les côtes flamandes permettant de lancer directement une flotte sur Londres...

    C'est pourquoi, après avoir été rattachée aux anciennes Provinces-Unies en 1815 pour former les "Pays-Bas" (c'est comme cela que la "Hollande" a finalement gardé ce nom), lorsqu'elle se soulève contre ce rattachement en 1830 sur une base catholique et (surtout) francophone (langue de la bourgeoisie bruxelloise, wallonne et aussi des centres urbains de Flandre, les Flamands flamingants du petit peuple n'étant peut-être pas si enthousiastes que cela à se "libérer" de leurs cousins hollandais), une conférence internationale est organisée pour faire finalement (donc) des anciens "Pays-Bas espagnols" le Royaume de Belgique, ayant vocation à être un État neutre, Paris et Berlin cédant à Londres sur ce point en échange du fait que la bourgeoisie dominante soit francophone et francophile, et le roi un aristocrate allemand.

    [En réalité, et cela semble notamment transparaître dans ce passage sur Wikipédia par exemple, la Révolution indépendantiste belge du 25 août 1830 pourrait bien avoir été... l'une des premières "révolutions colorées" de l'histoire ; pilotée (le plus probablement) par la France de Louis-Philippe tout juste intrônisé quelques semaines plus tôt, dans un but d'annexion ou de "protectoralisation" puisque c'est dans un premier temps le duc de Nemours (deuxième fils de celui-ci) qui est envisagé comme souverain ; le sinistre Talleyrand (revenu en grâce à la faveur des Trois Glorieuses) évoquant quant à lui clairement un rattachement de la majeure partie du pays en laissant Liège à la Prusse et la Flandre jusqu'à Anvers à l'Angleterre ; mais cette dernière (surtout) s'interposera et fera capoter le plan, imposant le principe d'un État neutre et d'un monarque germanique.]

    La Flandre fait bien sûr partie du nouvel État, puisqu'elle consiste en la côte qu'il s'agit de neutraliser. Mais la réalité est que l’État abrite bel et bien deux nationalités, wallonne et flamande, avec une capitale Bruxelles historiquement flamande mais dont la bourgeoisie est francophone et francophile, et qui sera francophonisée au fil du temps (les arrivants wallons étant quant à eux de langue romane d'oïl, et les immigrés étrangers se voyant imposer le français, seule langue officielle jusqu'aux années 1950)... Ceci donnant le fameux accent connu comme "l'accent belge", mais que les francophones non-bruxellois n'ont pas (ou peu).

    À cette époque, donc, la "bonne société" parle le français académique qui est la seule langue officielle de l’État, et le moteur économique est plutôt la Wallonie (où les ouvriers parlent wallon ou "français populaire" local). La Flandre est paysanne (ou de vieille industrie textile), pauvre, conservatrice... et méprisée. Elle revendique bien sûr contre cette situation, mais plutôt sur une base conservatrice et de droite, voire fasciste dans les années 1930.

    Ensuite de quoi, dans la seconde moitié du 20e siècle, la situation s'inverse et c'est la Flandre qui devient nettement plus riche, à l'image des Pays-Bas voisins, tandis que la Wallonie connaît le même déclin que le ch'Nord ou la Lorraine – le nationalisme flamand reste donc de droite, mais cette fois avec des "raisons" matérielles de l'être ; tandis que la Wallonie est contrôlée par le PS et que la bourgeoisie francophone bruxelloise reste au Parti libéral comme elle l'a toujours été (c'est devenu le MR, actuellement au pouvoir).

    Ce sont aussi surtout des Flamands qui sont allés jouer les petits soldats dans les colonies (Congo etc.), tandis que les Wallons étaient affairés dans leurs mines et leurs usines, et ils n'en sont bien sûr pas rentrés avec un esprit hyper progressiste et antiraciste...

    Globalement on peut dire qu'aujourd'hui il y a deux nationalités, flamande et wallonne, au Nord et au Sud, représentant chacune un tiers de la population, auxquelles s'ajoute un dernier tiers de communautés issues de l'immigration (principalement sud- et est- ou alors extra-européenne) qui résident principalement en Wallonie et dans le Grand Bruxelles, bien qu'également dans les grandes villes flamandes (comme Anvers), et qui tendent plutôt à adopter le français que le flamand dans leurs échanges externes ; ainsi qu'environ 70.000 "germanophones" parlant des dialectes franciques (comme au Luxembourg), dans quelques cantons de l'Est annexés sur l'Allemagne à l'issue de la Première Guerre mondiale.

    Voilà pour le panorama actuel et le "bref" rappel historique ; vu qu'il n'est jamais possible de faire vraiment "bref" en la matière, et certainement pas de torcher en une phrase 5 siècles d'histoire pour déboucher sur un tableau idyllique absolument à des années-lumière de la réalité et des problèmes LOURDS de cet État (qui sont de notoriété publique), une espèce de "société idéale" qui serait aujourd'hui "ignoblement agressée par la barbarie mahométane" [référence ici à une shitstorm du ridicule 'centre' 'mlm' de Belgique (misérable appendice bruxellois du 'p''c''mlm' d'ici et ayant adopté ses délires sur les 'romans nationaux'), auquel ce texte faisait partie initialement d'une réponse facebook.com/servir.lepeuple/posts/1099531036763995]...

    EN RÉSUMÉ DONC, qu'est-ce que l’État belge, de qui la Belgique est-elle l’État ?

    En dernière analyse, la Belgique est l’État de la bourgeoisie bruxelloise-brabançonne, autrement dit d'une bourgeoisie flamande parlant le français académique parce que c'était la langue "classe" à l'époque (étant également celle - évidemment - de la bourgeoisie de Wallonie, mais aussi de la "bonne société" de Flandre) ; exploitant-opprimant à la fois la paysannerie flamande ("flouée", en un sens, par sa propre bourgeoisie) qui n'avait alors même pas droit, devant la justice, à un procès dans une langue qu'elle comprenait (la plupart des dernières exécutions capitales au 19e siècle auront lieu dans ces conditions, avant que le roi ne décide d'accorder une grâce systématique à partir de 1867), ET la classe ouvrière wallonne dont la misère à cette époque était si effroyable qu'elle alimentait une considérable émigration vers le Nord voisin de l’État français, pourtant pas connu pour sa vie de palace non plus (les patrons les y appelaient fréquemment pour remplacer les mineurs en grève...) – on attribuera à ces populations le sobriquet de "Borins" ou "Borains", de boren = creuser, un peu comme les Lyonnais avaient coutume de surnommer les Stéphanois "lapins".

    Cela a donc effectivement été une erreur, pour les deux mouvements qui ont émergé à partir de la fin du 19e siècle (mouvement flamand généralement droitier, conservateur, et mouvement wallon au contraire plutôt syndicaliste et socialiste, avec le fameux renardisme 1 - 2 né de la Question royale de 1945-51 et de la grande grève insurrectionnelle de l'hiver 1960-61), de voir l'"ennemi" en l'autre population de l’État alors que cet ennemi commun aux deux Peuples travailleurs nationaux est celui que nous venons de voir : une bourgeoisie brabançonne (donc flamande) ayant adopté le français comme langue de distinction sociale (et francophonisé petit à petit, dès l'époque autrichienne en fait, sa capitale fr.wikipedia.org/wiki/Francisation_de_Bruxelles) ; exploité férocement la classe ouvrière principalement wallonne (en dehors des quelques grandes villes de Flandre et du port international d'Anvers) pour faire dans la seconde moitié du 19e siècle de la production industrielle et minière belge la première au monde par rapport au nombre d'habitants ; et marginalisé sa propre population flamande non-francophone tout en s'appuyant sur son conservatisme pour en faire une masse de manœuvre réactionnaire contre les luttes ouvrières, ou encore dans la colonisation sanguinaire du Congo (la paysannerie wallophone ardennaise aussi, dans une moindre mesure : la province sera après 1945 la seule de Wallonie à soutenir le roi Léopold III, autrement dit l'ordre établi, contre les appels à la république lancés par les socialistes et les communistes).

    En résumant à l'extrême, on pourrait donc parler d'oppression de la Wallonie ouvrière par une bourgeoisie FLAMANDE mais de langue française, et coupée de (et opprimant aussi) son propre Peuple flamand principalement paysan.

    Par la suite bien sûr, comme nous le savons tous, un peu comme au Canada avec la disparition de l'oppression nationale québecoise dans la "Révolution tranquille" (parallèlement à la transformation du dominion britannique en pays impérialiste pleinement indépendant), il y a eu entre les années 1950 et 1990 de grandes évolutions (peut-être la plus importante restructuration intérieure d'un État européen à l'époque contemporaine) et il n'existe plus aujourd'hui à proprement parler d'oppression nationale de la Flandre, devenue au contraire la région économiquement dynamique (en partie du fait d'une réorientation vers elle, après guerre, des investissements de la bourgeoisie bruxelloise centrale ainsi que des investisseurs étrangers) ; ni même réellement de la Wallonie d'ailleurs, en dehors de son oppression économique de région industrielle en déliquescence (comme la Lorraine ou le Nord Pas-de-Calais).

    À cela s'est par ailleurs ajoutée, à partir des années 1960, l'immigration extra-européenne qui représente désormais (par exemple) un bon 40% de la population de Bruxelles-Capitale ; constituant (donc) des colonies intérieures dans le pays et contribuant, en utilisant le français comme lingua franca, à la francophonisation de celui-ci (notamment dans le Brabant flamand autour de Bruxelles, faisant partie de son aire urbaine) ; la revendication flamande, axée sur la "frontière linguistique", n'en prenant évidemment qu'un tour encore plus réactionnaire et xénophobe.

    Il ne sera sans doute pas utile de revenir ici sur les discours au sujet de ces communes des 19 que compte l'agglomération bruxelloise, comme Molenbeek, qui ne seraient "plus l'Europe" ; puisqu'on les trouve (ces discours) y compris sur des sites prétendument "maoïstes"...

    Conséquence logique, comme ailleurs, de la politique impérialiste et coloniale (même si elle n'a colonisé directement que le Congo, ainsi que le Rwanda et le Burundi après 1918, la Belgique a largement profité de la colonisation européenne et ce dès le 16e siècle...) ; et autre baril de poudre sur lequel sont donc désormais assis nos bourgeois flamands adeptes de la langue de Molière (et les exilés fiscaux de toute l'Europe qui les ont rejoints, faisant de Bruxelles l'une des toutes premières places financières capitalistes du continent).

    L'oppression de part et d'autre de la frontière linguistique est donc aujourd'hui une oppression DE CLASSE des travailleurs flamands et wallons, et une oppression nationale des masses populaires d'origine extra-européenne (et dans une moindre mesure des travailleurs non-nationaux originaires du Sud et de l'Est du continent), par 1°/ une désormais puissante bourgeoisie flamande en tant que telle, néerlandophone et usant de cette revendication linguistique pour "souder" les masses populaires à ses intérêts, 2°/ également une bourgeoisie wallonne, flanquée de tout un caciquat politique de notables PS post-renardistes ou libéraux MR, et 3°/ trônant toujours au milieu de tout cela, l'oligarchie bruxelloise flamande francophone (et polyglotte) rejointe par des grands bourgeois de toute l'Europe et l'Occident dans une sorte de "Monaco du Nord" : c'est cette espèce de "triade" (faite d'unité et de lutte, secouée de contradictions en son sein notamment avec les revendications toujours plus agressives de la bourgeoisie flamande néerlandophone) qui structure l’État actuel et que doivent affronter les travailleurs, exploité.e.s et opprimé.e.s des dizaines de nationalités qui peuplent ses 30.000 km² de territoire.

    Sur cet aspect socio-économique, la carte ci-dessous montre bien comment se configure la Belgique d'aujourd'hui : la pauvreté se concentre essentiellement en Wallonie désindustrialisée, principalement dans la province de Hainaut (= Borinage), ainsi que dans la région de Bruxelles-Capitale (là ce sont très clairement les colonies intérieures non-européennes) à l'exception de quelques communes comme Ixelles qui sont l'équivalent de Neuilly (carte détaillée ici) ; et dans une moindre mesure dans certaines grandes villes de Flandre (Gand, Anvers, Turnhout, Genk etc.) et sur la côte (La Panne, Nieuport, autour du port de Bruges etc.) mais la plus grande partie de la région fédérale a désormais (ce qui n'était pas le cas il y a un siècle !) un taux très faible. De fait, et malgré (pour certains) l'obstacle de la langue, c'est là que vont s'établir les moyens et grands bourgeois pour être "loin sans être loin" de Bruxelles et de sa "faune" molenbeekoise...

    La Flandre (voir ici) avait en 2015 un PIB régional de 37 300 € par habitant, supérieur à toutes les régions de l’État français sauf l'Île-de-France, et Bruxelles-Capitale de 63 300 € soit loin devant celle-ci (54 600 €) tout en ayant dans la plupart de ses 19 communes les taux de pauvreté les plus élevés... La Wallonie, avec 26 400 €, se situant quant à elle au niveau de... la Corse (tirée vers le haut par le Brabant wallon proche de Bruxelles, la plupart des autres provinces se situant au niveau voire au dessous des plus pauvres d'Hexagone que sont la Picardie, le Languedoc-Roussillon ou la Lorraine).

    La carte des revenus moyens des ménages est également très instructive.

    Brèves considérations sur un État contemporain, questions nationales et luttes de classe : la Belgique

    La non-compréhension  de cela (lire ici : PC_question_nationale.pdf) est peut-être ce qui a valu au mouvement communiste de l’État belge sa faiblesse historique, entre d'un côté une Wallonie dominée par le socialisme réformiste et de l'autre une Flandre largement conservatrice-réactionnaire (bien qu'ayant aussi engendré le PTB qui connaît à présent un certain succès après sa conversion totale au réformisme...).

    À lire aussi : larevuetoudi.org/fr/story/socialisme-et-question-nationale-notamment-en-belgique-et-wallonie

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