• Pour aborder, dans le dossier "Etat moderne/contemporain, questions nationales et luttes de classe", l'ALLEMAGNE et l'AUTRICHE


    Nous nous contenterons d'une rapide réponse à la thèse, soutenue par le 'p''c''mlm', d'une (curieuse) "Nation autrichienne" qui aurait commencé à apparaître vers le début du 20e siècle (!) et encore été "en formation" à l'époque du communiste autrichien Alfred Klahr (années 1930).

    En réalité, ceci n'est pas faux ; mais mal formulé (y compris peut-être chez Klahr lui-même ; n'étant pas germanistes, nous n'avons pas étudié suffisamment ses thèses pour pouvoir nous prononcer).

    Car en réalité, ce qu'il y a ce sont DES PeupleS allemandS, comme nous pouvons le voir sur cette carte des dialectes (l'allemand dit "standard" étant une création récente et, de fait, pas vraiment la langue en famille et entre amis de la majorité de la population) :

    Elle en recense au total pas moins de 32 ; mais enfin il y a tout de même des grands groupes d'intercompréhension à peu près totale, qui sont au nombre de 7.

    Et l'on voit donc bien qu'il y a effectivement, à l'exception notable du Voralberg qui parle un dialecte alémanique plutôt proche de ceux de Suisse, une Autriche ; ou plutôt, pour être absolument exacts, un groupe austro-bavarois... aux côtés de 6 autres, comme par exemple le groupe alémanique qui englobe l'Alsace, le Bade-Wurtemberg et la Suisse germanophone, ou encore celui englobant les Pays-Bas et la Flandre belge.

    Ce qu'il s'est passé en réalité, c'est que dans le processus national-démocratique (bourgeois) qui court de l'occupation napoléonienne jusqu'en 1871, soit la majeure partie du 19e siècle, ces Peuples ou plutôt les bourgeoisies de ces Peuples (classe qui faisait l'histoire à l'époque) ont appelé à l'unité entre eux (généralement et sauf une petite minorité, sous une forme confédérale...) ; afin de permettre d'une part le développement du capitalisme industriel (intérêt de classe suprême des bourgeoisies des différents centres urbains) en faisant "sauter" les barrières douanières, différences de législation etc. ; et d'autre part d'être plus forts (l'union fait la force) face aux tentatives d'hégémonie et de grignotage territorial des grands voisins, en particulier... d'une certaine France (le souvenir de l'occupation et de la vassalisation par l'Empire français de Napoléon a été pour ainsi dire le fil conducteur de tout le processus).

    Ce processus a finalement abouti, en 1871, sous la direction de la Prusse et dans la solution de la "Petite Allemagne", c'est à dire sans les populations germaniques qui étaient sous l'autorité de l'Empire austro-hongrois, ainsi que sans (bien sûr) la Suisse alémanique, le Luxembourg, et le groupe hollando-flamand... Et les choses, malgré l'éclatement de l'Empire austro-hongrois en 1918-19, sont globalement restées ainsi depuis ; à l'exception des territoires les plus orientaux, la "Prusse historique" où les germanophones étaient (concrètement) des propriétaires terriens et des colons installés depuis le Moyen Âge et opprimant les Slaves, territoires rattachés à la Pologne ou directement à la Russie soviétique (Königsberg/Kaliningrad) en 1945* ; et des deux retours (novembre 1918 et fin 1944) de l'Alsace-Moselle à l’État français.

    L'Empire allemand de 1871-1918 était une confédération de royaumes, principautés et autres duchés (avec simplement annexion par la Prusse, en 1866, de quelques États confettis qui avaient choisi le camp de l'Autriche et dont les sociétés civiles n'avaient globalement plus grand-chose à foutre), et la République de 1918-33 d'"États libres" (Freistaaten) ; et après la tentative centraliste du régime nazi (Reichsgaue) a vu le jour une République fédérale de 10 puis (réunification de 1990) 16 Länder conçus pour être plus "rationnels" dans leur géographie ; tandis que l'Autriche était elle aussi organisée sur un modèle similaire (9 Länder). L'organisation économique en centres et périphéries est (au diapason) polycentrique : Munich, Stuttgart, Francfort, Cologne non loin de la Ruhr, Hambourg et Brême au Nord, et bien sûr Berlin capitale fédérale depuis la réunification de 1990 ; aucune de ces villes jouissant d'une réelle prééminence sur les autres (en Autriche en revanche, Vienne écrase de loin le reste avec plus de 20% de la population et un bon tiers du PIB).

    En termes nationaux réels (langue mais aussi culture, "ciment historique" etc.) il y a donc bel et bien effectivement, et certainement pas que depuis le début du siècle dernier, une Autriche ou plutôt une "Austro-Bavière" (expliquant entre autres la capacité qu'a eue le natif autrichien Hitler de devenir bavarois et donc allemand...), distincte non pas de "l'Allemagne" mais de 6 autres groupes dialectaux et culturels répartis sur... 8 États (République fédérale d'Allemagne, Autriche, État français avec l'Alsace-Moselle et la Flandre dunkerquoise, Suisse, Luxembourg de langue francique, Pays-Bas, Belgique, Italie avec le Sud-Tyrol et les Wälser du Val d'Aoste, et une petite minorité au Danemark).

    Ce qu'il n'y a pas, c'est de QUESTION NATIONALE à ce niveau ; suivant notre conception marxiste et léniniste que l'on pourrait résumer par "séparatisme avec ce qui est réactionnaire et opprime, fédération avec ce qui est progressiste/révolutionnaire et émancipe".

    Clairement pas, déjà, en et entre Allemagne et Autriche : personne dans ces deux États, sinon une minorité très réactionnaire pour ne pas dire d'inspiration nazie, ne vit comme une "oppression nationale" leur non-unité (l'existence de la République démocratique allemande, de 1949 à 1990, faisait l'objet d'un consensus hostile plus large du fait de l'anticommunisme, avec notamment en Allemagne de l'Ouest plusieurs millions de "Pieds Noirs" allemands chassés d'Europe de l'Est par l'Armée rouge* ; et donc en 1990, la réunification aussi) ; ni celle avec les autres populations germanophones en dehors ; et il n'y avait déjà pas grand-monde de progressiste dans ce cas au début du 20e siècle ou dans l'entre-deux-guerre, sauf peut-être les socedems "austro-marxistes" autrichiens contre lesquels polémiquait justement Klahr et qui auraient voulu rejoindre la République de Weimar (et se seraient ainsi retrouvés sous la botte nazie avec 5 ans d'avance, en 1933 au lieu de 1938).

    Et d'autre part, "dans l'autre sens", du fait de la structure politique fédérale, même en Autriche très hégémonisée économiquement par Vienne, il n'existe là encore pas vraiment d'aspiration à la séparation d'avec ces États en dehors de quelques courants globalement bourgeois et réactionnaires (en Bavière notamment). Une petite minorité slave (sorabe) en Allemagne (ex-RDA), et slovène en Autriche (Carinthie), lutte pour ses droits culturels et fait éventuellement face à l'hostilité de fascistes locaux.

    Ne pas être allemands n'est évidemment pas plus vécu comme une "oppression" aux Pays-Bas, en Flandre belge ou au Luxembourg. Les autres populations de langue germanique défendent leurs droits culturels nationaux et l'autonomie politique qu'elles peuvent, parfois contre un centralisme étouffant comme en Alsace "française", mais personne ou presque en leur sein ne souhaite le rattachement à l'Allemagne ou à l'Autriche ou à un grand État germanique commun ; surtout pas en Alsace au vu des deux expériences historiques (1871-1918 et 1940-44) en ce sens (certains courants bourgeois prônant à la rigueur de rejoindre... la Suisse).

    Presque personne... et clairement personne de progressiste, dans la mesure où les seuls qui pourraient le souhaiter de l'autre côté, dans l'Allemagne ou l'Autriche "d'accueil", sont des réactionnaires finis : séparation avec ce qui est réactionnaire, fédération avec ce qui est révolutionnaire/progressiste ; donc des gens et y compris (contrairement aux idées reçues) des gens aux idées progressistes et même révolutionnaires combattent le centralisme parisien en Alsace, mais ces personnes ne souhaitent évidemment pas le rattachement à une Allemagne toute aussi bourgeoise et qui ne vaut pas mieux, et où les seuls qui pourraient le souhaiter (car il faut aussi ce souhait) sont carrément des fascistes. Il en va (très certainement) de même au Sud-Tyrol "italien", dans le Benelux... et en Autriche (les Suisses ne se posent même pas la question, dans aucune classe ni aucun courant politique de la société).

    C'est-à-dire que, concrètement, il y a eu au 19e siècle un processus de fédération-unification BOURGEOIS, des bourgeoisies au service de leurs intérêts ; qui (rencontrant à un moment donné les intérêts de la monarchie et de l'aristocratie prussienne) a donné ce qu'il a donné, et qui n'a pas été la fédération intégrale des 32 groupes de dialecte germanique dans un même État ; mais aujourd'hui, dans un contexte bourgeois capitaliste et à l'ère de la révolution prolétarienne à l'ordre du jour, cette aspiration ne fait plus aucun sens. Le "cœur" des nations (nées historiquement, en Europe, à "l'aube du capitalisme" au Moyen Âge), le moteur de leur devenir historique, est aujourd'hui les masses populaires travailleuses ; qui ont de tout autres objectifs politiques que de construire pour le Capital la plus large base d'accumulation possible.

    Tel est ce que disait peut-être, mais exprimait sûrement (même inconsciemment) la position d'Alfred Klahr.

    Cela dit, bien entendu, toujours dans la même perspective de fédération avec ce qui est révolutionnaire, une situation révolutionnaire en développement pourrait changer la donne. C'est à vrai dire déjà arrivé : en novembre 1918, les ouvriers, paysans et soldats révolutionnaires d'Alsace et Moselle, qui avaient combattu (et leurs parents avant eux) durant quatre décennies l'autorité réactionnaire de Berlin, proclamaient la République des Conseils et souhaitaient rester... "allemands", dans la mesure où le reste de l'Allemagne était engagé dans un processus similaire (bien sûr, lorsque quelques mois plus tard la Révolution allemande était complètement écrasée, la même chose n'aurait plus eu de sens) ; et c'est ainsi que la "libération" de l'Alsace, c'est-à-dire l'entrée des troupes françaises et son rattachement à la France, a en réalité été une contre-révolution (farouchement appelée par la bourgeoisie et les sociaux-traîtres locaux). La même chose aujourd'hui serait tout à fait compréhensible, et défendue par nous.

    Il va également de soi que si l'Allemagne (ou une grande partie de celle-ci) entrait en révolution tandis que l'Autriche restait fermement un État bourgeois conservateur, le sentiment de vouloir rejoindre (sous une forme fédérative, très probablement) l'Allemagne révolutionnaire pourrait prendre sens (et de même en Alsace, au Luxembourg, en Suisse même, etc.), et peut-être même que des bases rouges autrichiennes relativement frontalières le feraient. Tandis que "dans l'autre sens", la minorité slovène, confrontée aux attaques d'éléments fascistes, pourrait entrer dans une démarche séparatiste d'autodéfense et peut-être constituer une autre base rouge, de même que les zones urbaines de concentration immigrée.

    Il y a fort à parier que, rencontrant une telle situation à son époque, Klahr aurait été du même avis ; mais à son époque les choses n'étaient pas ainsi et la volonté d'unifier les deux pays s'inscrivait dans un monstrueux projet bourgeois réactionnaire ; tandis que les "austro-marxistes" voulaient rejoindre la République de Weimar, c'est-à-dire des sociaux-démocrates égorgeurs de la Révolution de 1918-19...

    Pour que des questions nationales se posent de manière brûlante en Europe germanique, il faudrait que nous ayons... la Grande Allemagne d'Hitler justement ; que ce monstrueux projet réactionnaire ait finalement réussi à voir le jour : centraliste napoléonien et non fédéraliste, et surtout incluant (donc) l'Autriche et la Tchéquie, l'Alsace-Moselle et le Benelux, la majeure partie de la Pologne voire des Pays baltes, le Nord de la Yougoslavie voire des parties du Nord-Est de l'Italie, et peut-être une partie ou la totalité de la Scandinavie (sans compter la colonisation de toute l'Europe slave jusqu'à l'Oural). Là oui, en l'occurrence dans le sens de la séparation avec ce qui est réactionnaire et opprime, de telles questions se poseraient sans aucun doute. Mais voilà : ce monstrueux projet, contrairement à l'Empire parisien "France", a été un grand vaincu de l'histoire ; et de ses décombres a jailli une situation actuelle dans laquelle les choses ne sont pas ainsi (bien qu'il ait un peu repris du poil de la bête depuis 1990, avec une forme de néocolonialisme sur l'Europe de l'Est et une hégémonie croissante dans le cadre de l'UE).

    Il y a dans ces pays de multiples contradictions, de classe avec le développement d'un modèle de "faible chômage" passant par une exploitation féroce des travailleurs, coloniales intérieures avec des millions de travailleurs immigrés exclus de la citoyenneté par le droit du sang, une société démographiquement vieillissante etc. ; contradictions qui trouveront comme ailleurs leur solution dans la révolution ; mais les questions nationales n'y jouent qu'un rôle très accessoire.

     

    [* Il y a des gens, il faut vraiment qu'ils arrêtent avec les 14 millions d'Allemands expulsés d'Europe de l'Est en 1945 expulsion-allemands-europe-est. On peut sans doute reprocher bien des choses à l'URSS de Staline, mais pas ça. Ces gens étaient des COLONS et voir des libertaires parler de "châtiment collectif de prolétaires pacifiques sans défenses" est proprement à mourir de rire. Autant dire la même chose des sionistes de Cisjordanie ou des Pieds Noirs d'Algérie ! D'ailleurs l'un des nanars en question estime ouvertement qu'il faudrait (concrètement) autant tuer les "staliniens" et les maoïstes comme les camarades de Kansas City que les hordes du Ku Klux Klan et autres agitateurs de drapeaux confédérés...

    1945 a en réalité été l'épilogue apocalyptique d'un affrontement titanesque et d'un monde pluri-séculaire : celui de la colonisation allemande de l'Europe de l'Est. Un monde qui avait déjà commencé à vaciller à partir de 1918 avec la fin de l'Empire autrichien, la perte (déjà) de beaucoup de territoires polonais par l'Allemagne, la Révolution russe et l'indépendance des Pays baltes.

    Une situation qui avait fait de ces communautés de Volksdeutsche vksdth.png vksdth2.png de véritables BASTIONS du nazisme (en fait, c'est même là qu'il est né...) ; qui dans le même temps, en conditions d'élections libres ou même pas tout à fait libres comme en mars 1933, peinait à atteindre 30% dans la Ruhr ouvrière par exemple NSDAP-1933.png.

    Une histoire, celle du Drang nach Osten ("Poussée vers l'Est"), qui remonte au Moyen Âge, aux 13e-14e siècles avec les Chevaliers teutoniques s'emparant de vastes territoires du Nord de l'actuelle Pologne et des Pays Baltes État-chevaliers-teutoniques en y évangélisant-exterminant les populations alors païennes qui y vivaient. L'une d'entre elles portait le nom de Borusses... qui sera contracté en Prusse ; territoire qui (les colons allemands devenus luthériens) reviendra finalement à l'Électorat de Brandebourg (capitale Berlin) lequel, devenant royaume, prendra son nom et réalisera finalement au 19e siècle l'unité allemande sous sa coupe. La Prusse n'est donc pas la région de Berlin, mais le nom d'une COLONIE allemande aujourd'hui partagée entre Pologne et Russie (enclave de Kaliningrad), donné à l'État qui réalisera l'Unité... C'est dire combien cette histoire est absolument motrice pour celle de l'État moderne, du capitalisme et de l'impérialisme allemands.

    Les Pays Baltes seront, à partir de la même époque, sous la coupe de la propriété foncière de barons germaniques ; que par la suite les souverainetés suédoise puis russe maintiendront jusqu'en 1918.

    Au 18e siècle, la Prusse et l'Autriche participent au partage de la Pologne (Silésie, Posnanie etc.). L'Autriche est un Empire qui s'étend jusqu'aux Carpates, du Sud de la Pologne au Nord de la Yougoslavie, et implante dans tous ces territoires de colons autrichiens, bavarois ou saxons.

    La Russie de la même époque est entrée dans un processus de conquête de la steppe sur les populations tatares, et aussi d'"auto-colonisation" : pour "tenir son rang" face à l'Europe de l'Ouest colonialiste, une aristocratie européanisée, mariée à du sang bleu européen et écrivant son histoire comme descendante des Vikings, réduit plus de la moitié de la population à une condition de serfs proche de l'esclavage servage-russie. Catherine II, princesse allemande devenue tsarine, fait venir des compatriotes pour "mettre en valeur" les nouvelles terres, notamment dans la région de la Volga.

    Dans tous ces pays tous ces gens étaient soit des landlords, des grands propriétaires fonciers, soit des koulaks (paysans riches exploitant les pauvres) ou des bourgeois ; dans tous et même le "pire" des cas une population INTÉGRALEMENT SUPÉRIEURE aux autochtones : s'il y avait par exemple, sur un territoire, 80% d'Allemands et 20% de Slaves, Baltes ou autres, ces 20% se recoupaient quasi systématiquement avec les couches les plus pauvres et exploitées de la société. Et fermement, viscéralement attachés au culte de cette supériorité sur les "barbares".

    Comme on l'a dit, lorsque leur monde commença à s'effondrer en 1918 ils adoptèrent massivement les idéologies pangermanistes et notamment le nazisme, dont la politique expansionniste Generalplan-Ost sera totalement sous-tendue par faire la "jonction" avec ces Volksdeutsche... et en amener d'autres.

    Il est peut-être possible, dans un esprit démocratique "idéal", de préférer que les choses se soient terminées autrement ; mais il n'est pas possible de pleurer sur le sort de ces populations en effaçant de l'Histoire tout ce contexte, et en perdant de vue l'immense LIBÉRATION de siècles d'oppression qu'ont été les choses en 1945, que les populations concernées soient par ailleurs très enthousiastes à l'arrivée de l'Armée Rouge ou beaucoup moins...

    Et rappelons que depuis la chute des "socialismes réels" révisionnistes, la Réunification et la fin de l'occupation militaire quadripartite, l'impérialisme allemand, certes pas sous une forme coloniale de peuplement et militaire, mais bien sous celle de la domination des monopoles, est redevenu une réalité en Europe de l'Est.]


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