• Sur Gonzalo, le PCP et la Guerre populaire au Pérou


    SLP a longtemps eu une vision plutôt critique du Parti communiste du Pérou (PCP), dit "Sentier Lumineux" (nom jamais utilisé par lui-même, tiré d'une de ses publications des années 1970), dirigé par Abimael Guzmán Reynoso dit Gonzalo. Nous y voyions un modèle de "fanatisme", de dogmato-sectarisme dans le travail auprès des masses et les rapports avec le reste de la gauche de ce pays, ce qui malgré des succès initiaux avait conduit à sa défaite.

    Mais aujourd'hui, à travers une grille de lecture décoloniale (fanonienne, si l'on veut !), nous aurions tendance à relativiser ces critiques ; même si nous maintenons toujours (en revanche) que la dimension quelque peu messianique et métaphysique prise par la "Pensée Gonzalo" et le caractère ultra-centralisé de la direction (jefatura) autour de ce dernier ont été un problème.

    Ce qu'a fait Gonzalo (sa "Pensée"), en dernière analyse, c'est développer et synthétiser le travail théorique de José Carlos Mariátegui ("par le sentier lumineux de Mariátegui" était le sous-titre du journal à l'Université d'Ayacucho, d'où le surnom donné par la bourgeoisie pour le distinguer de la multitude d'autres PCP) à la lumière du marxisme-léninisme-maoïsme, parallèlement théorisé comme "3e et supérieure étape de la science marxiste" (ce avec quoi nous sommes totalement d'accord).

    Le travail de Mariátegui c'est à dire l'analyse PROFONDE, sociologique et historique, de la société péruvienne comme une société COLONIALE dont la caste de colons espagnols, avec l'indépendance du pays en 1821, n'a fait que rompre avec la métropole comme les colons anglais, écossais et hollandais des États-Unis en 1776, les Boers d'Afrique du Sud avec leur Parti national en 1948 ou encore les fermiers blancs de "Rhodésie" (Zimbabwe) en 1965 :

    Le problème de la terre au Pérou - Le problème racial en Amérique latine (extraits)Régionalisme et centralisme (traduit par nous du castillan) - L'indigénisme marxiste de José Carlos Mariátegui (bon document de Michael Löwy, malgré ses déformations trotskystes et postmodernisantes...)

    [Lire aussi, pour comprendre la structure sociale péruvienne en particulier dans les Andes : Indiens.pdf]

    Il décrivait les résidus, sous la botte de la propriété terrienne coloniale (encomienda), de la communauté populaire ancestrale quechua-aymara, l'AYLLU, comme la base possible et même nécessaire du collectivisme communiste (rural, du moins) dans un futur Pérou rouge.

    Et donc à partir de là, de ce travail, et par l'intermédiaire des cadres indigènes ou métis à dominante indigène (cholos) qu'il avait recruté à Ayacucho, Gonzalo a dit en substance : voilà, j'ai élaboré la "Pensée-guide", la synthèse de la pensée révolutionnaire dans ce pays. Je la remets entre vos mains, à vous de jouer. C'est VOUS qui vous battez POUR VOUS. Je suis un métis plutôt clair, fils naturel de marchand de chevaux aisé et professeur d'université, mais je ne suis pas le énième "amauta" ("grand sage" en quechua, traduction approximative) avec ce profil sociologique qui vient vous dire qu'il se "bat" et "donnera sa vie" pour vous, et je ne vous demande pas de vous battre pour moi.

    Quelle était le degré de sincérité réelle d'une telle posture ? Qu'est-ce qui nous dit qu'il ne cherchait pas simplement à prendre la tête d'un État "nouveau" où lui et ses fidèles auraient remplacé la vieille oligarchie, comme cela s'est si souvent produit dans le monde colonisé, y compris avec des indigènes à 200% (mais "blancs politiques") et non des métis comme lui ? Rien, en effet. On ne saura jamais rien à ce sujet : arrêté en 1992, il est incarcéré au secret depuis et ne sera jamais le Président de la République populaire du Pérou.

    Mais ce qui est certain en revanche, c'est que les masses quechuas et aymaras de l'Altiplano ne l'ont pas perçu ainsi. Pour la première fois, par une de ces alchimies politiques que l'on ne sait jamais vraiment expliquer, le lien s'est noué. Et pour la première fois, une partie (du moins) conséquente d'entre elles a vu dans cette proposition stratégique le chemin vers le POUVOIR réel, la libération, ne plus "se confondre avec le paysage" comme disait Mariátegui, et (disons-le) leur RÉSURRECTION EN TANT QUE PEUPLE.

    La réalisation, en somme, de leurs espérances "messianiques" en la résurrection-remembrement d'Inkarri, le retour promis de Tupac Amaru étant des millions, autrement dit (enfin) la sortie de la Nuit coloniale espagnole...

    [Alors certes, il est vrai que dans ses écrits le PCP n'a pour ainsi dire jamais présenté sa guerre sociale comme raciale, et évidemment les anticommunistes en mode "indigéniste" et "culte du bon sauvage" version Sting-Raoni mâtiné de zapatisme en profiteront systématiquement pour le présenter comme "anti-indigéniste" et même "anti-indigène".

    OUI, il est vrai que dans un pays peuplé à 85 ou 90% d'indigènes ou de métis cholos à dominante indigène (+ quelques afro-descendants), qui se confondent totalement avec le Peuple travailleur ouvrier et paysan, le Parti et Gonzalo n'ont jamais ressenti le besoin de présenter les choses de cette manière.

    Il faut dire que cela ne serait pas allé sans inconvénients : les Péruviens véritablement indigènes, parlant couramment les langues et baignés dans la culture et les traditions, ne représentent que 30 à 40% de la population au maximum, contre 45 à 50% de métis à dominante indigène (selon Wikipédia, "47 % des Péruviens sont des métis, c'est-à-dire d'origine à la fois amérindienne et européenne, et le pourcentage de population d'origine à prédominance européenne atteindrait 15 % (10 % d'ascendance espagnole, principalement des colons arrivés pendant la colonie, et 5 % d'autre ascendance européenne). Dans certaines régions du Pérou, particulièrement sur la côte, on rencontre parfois de nombreux métis d'ascendance africaine. La proportion de la population indigène (ou personnes à prédominance indigène) fluctuerait entre 30 et 45 % de la population", mais "cette estimation est particulièrement difficile à faire car l'Institut national de statistique du Pérou se fonde sur des critères linguistiques et non des critères purement « raciaux ». Il fixe ainsi à 15,9 % le pourcentage des Indiens définis sur un critère linguistique. La plupart des Péruviens se considèrent comme des métis, sans qu'il soit possible de tracer des frontières précises entre les différentes catégories").

    Il y avait donc un risque potentiel de réduire la base sociale de la Guerre populaire à ces 30 ou 40% alors que les cholos souffrent eux aussi de la domination de l'oligarchie criolla et du mépris de la bourgeoisie intellectuelle de Lima, et sont tout autant des indigènes dans la colonialité du pouvoir péruvienne. D'autre part (et surtout), présenter la lutte comme indigéniste aurait inévitablement posé la question de QUELS indigènes : la majorité des indigènes péruviens sont quechuas (4 millions de locuteurs de la langue, ce qui nous fait environ 12-13% de la population aujourd'hui, sur 30 à 45% "potentiellement" et 16% "sur critère linguistique"), mais ce ne sont pas les seuls et les autres peuples ont souvent une méfiance historique envers ces derniers, ce que l’État réactionnaire aurait pu exploiter contre la révolution (il l'a d'ailleurs... en grande partie fait, étant donné que dans les faits la base militante du Parti était très majoritairement quechua ou en tout cas métisse des Andes).

    Enfin il y avait aussi une volonté, sur la base des travaux de Mariátegui (socle de la "Pensée" du Parti) mariategui-1929-race, de se démarquer d'un certain indigénisme bon-sauvagiste typiquement criollo ou métis aisé-éduqué qui était déjà un phénomène ancien localement, courant dans l'APRA des origines et que l'on retrouve encore aujourd'hui dans la pensée d'un Aníbal Quijano : "Au racisme de ceux qui méprisent l'Indien parce qu'ils croient en la suprématie absolue et permanente de la race blanche, il serait insensé et dangereux d'opposer le racisme de ceux qui surestiment l'Indien, avec une foi messianique en sa mission comme race dans la renaissance américaine. Les possibilités pour que l'Indien s'élève matériellement et intellectuellement dépendent du changement des conditions économico-sociales. Celles-ci ne sont pas déterminées par la race mais par l'économie et la politique." (Mariátegui, "Le problème racial en Amérique latine", 1929) – au Pérou comme dans toutes les Andes et l'Amérique latine, le problème racial indigène est fondamentalement un problème de la propriété ou plutôt de la non-propriété, de la dépossession de la terre et de tous les moyens de production par la classe dominante des colons espagnols ; il faut donc briser cette infrastructure si l'on veut briser la superstructure de la discrimination raciale, des humiliations et des brutalisations, de la misère et de l'ignorance des populations indigènes... Lire aussi à ce sujet mariategui-regionalisme-et-centralisme ou encore L'indigénisme marxiste de José Carlos Mariátegui, document où l'on trouve aussi une clarification essentielle dans les citations suivantes : "Le communisme moderne est une chose distincte du communisme inca. L’un et l’autre communisme sont le produit de différentes expériences humaines. Ils appartiennent à des époques historiques distinctes." [...] "Le socialisme trouve aussi bien dans la survivance des communautés indigènes que dans les grandes entreprises agricoles, les éléments d’une solution socialiste de la question agraire. Mais cela, de même que l’encouragement au libre essor du peuple indigène, à la manifestation créatrice de ses forces et de son esprit, ne signifie pas, dans l’absolu, une tendance romantique et anti-historique de reconstruction ou résurrection du socialisme inca, qui correspondait à des conditions complètement dépassées, et duquel ne restent, comme facteur utilisable dans le cadre d’une technique de production parfaitement scientifique, que les habitudes de coopération et socialisme des paysans indigènes".]

    Il faut bien se représenter ce qu'était (et reste encore dans une large mesure aujourd'hui) la condition des masses indigènes de la campagne péruvienne à la veille du déclenchement de la Guerre populaire (fin des années 1970) : elles venaient en fait tout simplement (avec la nouvelle Constitution votée en 1979) d'obtenir ... le droit de voteconditionné auparavant à la capacité de lire et écrire en castillan ("espagnol"), capacité qu'elles n'avaient généralement pas ! Les étudiants de l'Université d'Ayacucho (San Cristóbal de Huamanga, fondée en 1677 mais rouverte seulement en 1959 après un siècle de fermeture), issus de la paysannerie quechua ou chola de la région, ne trouvaient généralement pas de débouchés à leurs diplômes en raison de ce racisme ambiant (véritable apartheid non-dit), de leur accent serrano (andin), de leur "allure" etc. etc. : ce sont eux qui, souvent bilingues quechua-castillan, formeront la première base de cadres du Parti et, de retour dans leurs villages, tisseront ce lien unique avec les masses que la gauche marxiste avait été incapable de tisser un demi-siècle après la mort de Mariátegui.

    [Lire là-dessus : gramsci-gonzalo-considerations-sur-la-conquete-de-positions-de-combat]

    C'est ainsi que dans les faits, la "Guerre populaire prolongée" initiée en 1980 est rapidement devenue le PLUS VASTE SOULÈVEMENT ARMÉ DE MASSE INDIGÈNE depuis les deux Tupac, Amaru II et Katari au 18e siècle (1780, exactement deux siècles plus tôt...) ; et de fait la première VÉRITABLE GUERRE DE DÉCOLONISATION du pays puisque comme on l'a dit, l'indépendance de 1821 n'avait été qu'une rupture de la caste coloniale criolla (espagnole née dans la colonie) avec la lointaine métropole. La véritable guerre de libération de Tawantinsuyu – le véritable nom précolonial du pays...

    C'est pour cela que l'accent était tant mis sur la lutte "anti-féodale" et non pas seulement "anti-impérialiste", chasser l'impérialisme yankee et ses "valets locaux" comme dans la conception traditionnelle "cubano-guévariste" du continent. "Semi-féodalité" n'étant que le nom de la botte coloniale espagnole demeurée intacte, simplement séparée de Madrid depuis un siècle et demi.

    D'ailleurs, par la suite et sur tout le continent, CHAQUE FOIS qu'émergera un mouvement armé à forte base indigène (zapatistes ou EPR au Mexique, Armée de Guérilla Tupac Katari -EGTK- de Felipe Quispe en Bolivie, etc.), l'oligarchie locale et ses maîtres impérialistes agiteront le spectre du "Sentier Lumineux", quand bien même ces mouvements en étaient idéologiquement très éloignés. Les "spectres" qui hantent l'ennemi en disent parfois plus long sur les choses que toutes nos analyses...

    Et c'est aussi à la lueur de cela que l'on peut saisir le problème (le "sectarisme") par rapport à la foultitude de petits partis socialistes ou "communistes" regroupés au début des années 80 dans la "Gauche Unie" : si Mariátegui, le "père fondateur" des années 1920, était un petit bourgeois métis visible comme indigène à nos yeux de Blancs, il suffit de regarder des personnalités criollas comme Jorge del Prado ou Gonzalo García Núñez pour mesurer le problème de représentativité de ces gens vis-à-vis de ces 90% d'indigènes ou métis à dominante indigène "pour" lesquels ils affirmaient lutter.

    Il n'en allait pas différemment avec le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) qui, tout paré du nom de Tupac Amaru qu'il était, incarnait en réalité une petite bourgeoisie métisse urbaine-éduquée avec pour seule proposition stratégique un réformisme armé (lutte armée pour amener l’État à des négociations) et, à l'arrivée, une République "rénovée" où elle aurait sa place...

    Il y avait bien longtemps que les masses paysannes et ouvrières indigènes, si elles allaient parfois en traînant des pieds remplir les urnes de quelques bulletins à leurs noms, ne voyaient pas ces mouvements autrement que pour ce qu'ils étaient : des gens cherchant avant tout des places que l'oligarchie au pouvoir ne leur laissait pas, voire simplement, ayant déjà de telles places, une certaine forme de "justice sociale" pour soulager leur conscience (l'absence d'empathie que suppose la domination n'est pas naturelle chez l'être humain, elle est le résultat d'un conditionnement et il se trouve toujours quelques individus pour échapper à celui-ci... mais de l'empathie à la renonciation à ses privilèges, il y a encore un grand pas beaucoup plus difficile à franchir !!).

    Alors bien sûr, d'aucuns viendront peut-être nous dire que "le Sentier a aussi tué des indigènes", et même "beaucoup", voire même 95% d'indigènes vu que ceux-ci constituaient et constituent encore le gros des troupes militaires et de police (sans parler des "autodéfenses" villageoises paramilitaires). Oui, il est possible de dire cela... comme il est possible pour Mélenchon de dire que la Révolution algérienne a été une "guerre civile", car le FLN aurait "tué plus d'Algériens que de soldats français", etc. etc. Il serait d'ailleurs possible de dire la même chose du Parti communiste vietnamien, ou de l'Armée rouge bolchévique durant la Révolution russe (en remplaçant "indigènes" par "paysans").

    Il est possible, oui, de mettre cela en avant comme l'aspect principal dans une démarche intellectuelle totalement malhonnête.

    Car la vérité, c'est tout simplement que les révolutions ne consistent malheureusement jamais en un affrontement "pur" de 90% d'exploité.e.s contre 10% d'exploiteurs (qui seraient dans ces conditions immédiatement balayés). Elles consistent hélas généralement plutôt en un affrontement entre deux parties des masses, dont une aliénée et au service des dominants, propagandée du cerveau comme quoi la révolution est le Mal absolu, les révolutionnaires des bandits, et ayant en fin de compte plus peur du changement que de sa propre misérable condition actuelle. Le gouvernement péruvien a organisé des milices paysannes d'"autodéfense" contre-révolutionnaires comme l’État colonial français avait mobilisé des centaines de milliers de harkis en Algérie : à ce jeu-là, comment le PCP et le FLN pourraient-ils ne jamais avoir tué le moindre indigène ? En ajoutant à cela la confrontation avec des mouvements adverses hostiles à leur stratégie de lutte armée pour la libération (MNA en Algérie, Gauche Unie et MRTA au Pérou)... etc. etc.

    En réalité, le PCP n'a rien commis (pour ce qui n'a pas été commis par l'armée ou les milices en mode false flag) de plus horrible que le FLN algérien, le PC vietnamien ou l'Armée rouge dirigée par Trotsky. Les révolutions ne sont simplement pas des dîners de gala. L'unique différence, c'est qu'il n'a pas fini par remporter la victoire ; ce qui renforce bien évidemment les torrents de boue haineuse déversés sur lui (rappelons qu'il a été la seule guérilla révolutionnaire à ne pas entrer dans les processus de "normalisation" de la "Fin de l'Histoire" après 1989, et même à menacer plus que jamais le pouvoir en place après cette date).

    Voilà en substance ce vers quoi notre vision de la question du Pérou et du "Sentier Lumineux" a évolué ces derniers temps.

    Après, nous restons d'avis que la multitude de petits groupes issus de son éclatement (après la capture de Gonzalo) sont effectivement à bien des égards sectaires, par exemple sur la question des gouvernements dits "bolivariens" (lire aussi ici et ici) : il faut savoir analyser les choses dans le contexte et le rapport de force de l'époque, et si ces gouvernements sont indéniablement réformistes, comme peut l'expliquer le leader aymara et ex-guérillero de basse intensité Felipe Quispe au sujet d'Evo Morales en Bolivie par exemple, il n'est tout simplement pas possible de qualifier de "fascistes" des forces politiques qui ont pour la première fois reconnu les droits démocratiques nationaux, culturels et linguistiques des Peuples natifs. Le fascisme en Amérique du Sud ne peut se concevoir que comme un "hispanisme" féroce, écrasant violemment les cultures indigènes - c'est à dire du prolétariat le plus exploité et opprimé. Gonzalo, au secret depuis 1992, n'a évidemment jamais rien écrit sur ces phénomènes politiques ; il a parlé des sandinistes du Nicaragua* pour les qualifier de réformistes radicaux, pusillanimes et inféodés à l'impérialisme soviétique, mais pas de "fascistes" ; et le "bolivarisme" des années 2000 et actuel n'a que peu à voir non plus (au Venezuela et en Bolivie en tout cas) avec la "gauche" péruvienne de son époque ou même les juntes militaires "progressistes" de la décennie précédente.

    Quant à prétendre vouloir transposer ces schémas de pensée "gonzalistes" en dehors de leur contexte colonial, dans des pays occidentaux, c'est évidemment d'un ridicule absolu.


    [Ici en commentaire sous un autre post, un petit descriptif des raisons internes et surtout externes de la défaite, autrement dit le "Plan Challe" local déchaîné principalement sous la présidence de Fujimori (années 1990) – et ce n'est pas une comparaison "comme ça", on sait le rôle qu'ont joué les "experts" français de retour d'Algérie dans les "écoles" de "contre-subversion" en Amérique latine : "Le PCP  a largement survécu à la capture de Gonzalo, jusqu'au moins en 2003 (après je ne sais pas, j'ai pas d'infos sûres) il contrôlait de vastes zones et était un GROS problème pour l'armée. Dans le PCP a triomphé une ligne erronée qui a pensé que le "moment était arrivé" pour prendre le pouvoir, Gonzalo s'y est fermement opposé mais il a perdu (cette ligne était dirigée par le chef du Secours Rouge qui contrôlait aussi Lima). Son arrestation a été un coup rude, certes (comme tout mouvement qui perd son leader) mais c'est surtout la capture de la direction de rechange par "trahison" (il faut dire qu'ils ont torturé la fille de 4 ans du couple dirigeant devant leurs yeux, d’où les guillemets), puis la capture de la direction de rechange du rechange (qui elle n'était pas prête), puis le non respect du fait que si il se passait ce type de situation c'était le front d'Ayacucho qui devait prendre la direction sauf que d'autres ont refusé (j'ai oublié le nom). Ça c'est les causes internes, sinon au niveau extérieur mais les deux sont liés, c'est la politique génocidaire de Fujimori et de la CIA (40.000 morts), des villages entiers rasés, des populations déplacées (je peux même témoigner personnellement je les ai vus les villages détruits, ils ont encore trouvé récemment une fosse commune de 3.000 à 4.000 personnes paumée dans les montagnes)... puis la criminalisation de tout mouvement de gauche, la terreur en gros qui a fait mettre en veilleuse l'organisation. Le PCP est en réorganisation, rien n'est fini, les cadres sont toujours dans la nature et les masses vont reprendre le chemin de la guerre."]

    [Le document "Combien de Péruviens sont-ils morts ?" aborde la question des pertes humaines qui a été évoquée ci-dessus. Dans un contexte de défaite quasi-totale du PCP, la Commission "Vérité et Réconciliation" du gouvernement libéral de Toledo se voit malgré tout obligée de ne lui attribuer qu'un peu moins de la moitié (46%) des 69.000 victimes recensées, contre 30% pour "l'ensemble des forces de répression d'État" et 24% pour les "autres forces non-étatiques ou non-identifiées" (mon œil !), autrement dit les milices supplétives contre-révolutionnaires, les escadrons de la mort et (pour un millier environ) le MRTA (et peut-être aussi des violences liées au narcotrafic, le pays étant producteur de cocaïne)... À noter que cette proportion de 46-54 est fréquemment inversée dans les sources d'information grand public, comme par exemple Wikipédia en français ; d'autres encore n'hésitant pas à attribuer au "Sentier" l'intégralité des "70.000 morts" (de ce qui serait en quelque sorte le "dernier génocide communiste du 20e siècle", si l'on veut). Mais en même temps, quelques paragraphes plus loin, le document indique que "dans d'autres projets de systématisation de l'information, le PCP et l'ensemble des forces non-étatiques ou non-identifiées apparaissent comme responsables d'une proportion bien moindre de victimes"... de l'ordre de 5 à 16%  (donc de 84 à 95% pour l’État, si nos calculs sont bons) ; et conclut lui-même, après une "estimation de systèmes multiples" sur un "échantillon" d'un peu moins de 25.000 victimes communes à trois sources (CVR, ministère public et organisations humanitaires), à un résultat de 37% pour le "Sendero" et donc plus de 62% pour l'État et les "autres" ! BREF.]

    [* "Le Nicaragua a fait une révolution inachevée et son problème est que là-bas, le Pouvoir de toute la grande bourgeoisie n’a pas été détruit ; ils se sont centrés sur l’anti-somozisme ; je crois que c’est un problème. Une révolution démocratique doit balayer les trois montagnes et là-bas, cela n’a pas été fait ; par ailleurs, elle se développe avec des critères cubanistes, réajustés ces derniers temps, et ceci mène simplement à dépendre, en dernier recours, de l’Union Soviétique. (...) Il nous semble que le Nicaragua, pour continuer sur la bonne voie comme le mérite bien ce peuple héroïque, doit développer la révolution démocratique complètement et ceci implique pour lui une Guerre populaire ; il doit rompre le commandement de l’Union Soviétique, prendre en main son propre destin et défendre son indépendance de classe ; ceci exige un Parti et évidemment, exige de s’assujettir à la conception du prolétariat ; sinon il continuera d’être une pièce sur l’échiquier et c’est lamentable." interview de Gonzalo par El Diario, 1988]

    Propos (en castillan) à l'appui de ce qui vient d'être dit : 

    http://ekladata.com/dNKssvxCQsKdO6h2o8TFDUis-ic.png

    http://ekladata.com/dlD-Ic3RUWrMizazKXEOVM_IUeU@633x636.png

    [En fait, si l'on osait (bon, osons !), l'on pourrait dire que Gonzalo et le PCP nous fournissent des thèses et des enseignements précieux mais souvent sans s'en rendre compte, sans tout à fait les conceptualiser ainsi, et donc sans les formuler aussi clairement que nous allons le faire.

    L'enseignement, donc, qu'avant d'être soumis à l'impérialisme yankee le Pérou est et reste une SOCIÉTÉ COLONIALE, avec une élite de colons principalement euro-descendants (+ quelques Syro-Libanais ou Japonais comme Fujimori) détachés de la métropole espagnole en 1820, et une masse ouvrière-paysanne indigène ou métisse à dominante indigène (ou parfois afro-descendante) colonisée ; et que les guéguerres politiciennes au sein de la première n'intéressent au fond pas la seconde et ne sont pas sa libération.

    Il n'y a pas d'autre interprétation possible de l'affirmation (encore dans ce texte de 1987) que "la révolution démocratique a trois cibles : l'impérialisme, le capitalisme bureaucratique et la semi-féodalité, l'une d'entre elles devenant la cible principale selon le moment que traverse la révolution", et que ("actuellement", au moment du texte) "dans cette période de guerre agraire, la cible principale est la semi-féodalité" : la semi-féodalité qui, au Pérou, est totalement synonyme de propriété coloniale ; à combattre donc en priorité, au lieu de considérer que la contradiction principale opposerait simplement "la Patrie" (l'élite des colons inclue !) aux "Yankees", et donc que n'importe quel discours ou politique anti-yankee serait valable. 

    L'enseignement, aussi, que dans les pays semi-coloniaux semi-féodaux, "droite" et "gauche" ne veulent au fond rien dire et qu'il faut combattre dans le mouvement communiste l'opportunisme à ce sujet : selon le même texte, il y a au Pérou une contradiction entre un capitalisme (impulsé par et au service de l'impérialisme) "bureaucratique", monopoliste étatique, et un capitalisme comprador monopoliste non-étatique (privé), le premier donnant finalement (ce n'est pas dit clairement dans le texte mais on le comprend) "la gauche" et le second "la droite". Il n'y a en fait JAMAIS eu, en Amérique latine, de véritable "gauche" non-communiste-prolétarienne mais bourgeoise-nationale et petite-bourgeoise démocratique AU POUVOIR ; sauf peut-être à Cuba en 1959, avant d'être poussée par l'intransigeance US vers un "marxisme" révisionniste et l'arrimage au social-impérialisme soviétique, et peut-être encore au Chili avec l'expérience Allende (1970-73) ou au Nicaragua sandiniste (1979-90) : "la gauche" ça n'a en réalité jamais été que la fraction étatiste-"nationalisatrice", bureaucratique de l'oligarchie capitaliste semi-coloniale et de la propriété terrienne semi-féodale, opposée à la fraction compradore attachée à la propriété privée des capitaux (postérieurement au texte, à partir de 1998, il y a eu les expériences "bolivariennes"-"socialistes du 21e siècle" qui pourraient être qualifiées disons de "dialectique complexe" entre l'une et l'autre de ces deux "gauches" retour-situation-amerique-sud discussion-gauche-amerique-latine-capitalism-bureaucrtq capitalisme-bureaucratique-pays-domines, la seconde prenant cependant - et évidemment - le pas sur la première au final...).

    Cet enseignement est notamment FONDAMENTAL pour, loin de l'Amérique latine, analyser la situation dans les pays arabes et plus largement musulmans de la "Région intermédiaire" (de l'Afrique du Nord à l'Asie centrale en passant par le Proche et Moyen Orient) ; le capitalisme bureaucratique et même comprador (privé) y étant généralement, sauf dans la Péninsule arabique et le Golfe, foncièrement associé au "modernisme" et à la "sécularisation", à l'adoption des "valeurs" occidentales, donc "de gauche" dans une lecture ainsi simpliste ; tandis que la bourgeoisie nationale "conservatrice" vis-à-vis des valeurs de l'islam, voire "obscurantiste", y serait "naturellement" classifiée à "droite" : là encore, ce dont il faut se souvenir est en fait un principe de base du marxisme, à savoir que ce qui compte est L'ANALYSE DE CLASSE des phénomènes et des forces politiques et non des notions subjectives et idéalistes telles que "gauche" et "droite", "progressiste" ou "réactionnaire" etc. etc., sous peine de tomber dans l'opportunisme le plus total comme les innombrables "marxistes" ou "socialistes" égyptiens qui ont soutenu le coup d’État fasciste de Sissi en 2013[Lire à ce sujet cet excellent texte de Joseph Massad]

    Et puis l'enseignement, enfin, à valeur cette fois universelle expliqué ici, comme quoi le fascisme se définit moins par la violence répressive (et, pourrait-on ajouter, le "spectacle totalitaire"), que la dictature d'une classe exploiteuse a TOUJOURS trouvé les moyens (sous différentes formes) d'exercer à travers l'Histoire ; que par sa logique corporatiste d'"unir" les classes autour de la dominante pour permettre au capitalisme de surmonter une crise et d'entrer dans une nouvelle ère (ou, dans les pays semi-coloniaux, de mettre justement en place le capitalisme bureaucratique au service de l'impérialisme) ; ce qui pose du coup la question de savoir si cette forme politique n'est pas liée à un contexte (surmonter la PREMIÈRE crise générale du capitalisme dans CERTAINS pays européens, mettre en place le capitalisme bureaucratique dans le "Tiers Monde") et inséparable de celui-ci ; et en tout cas rejoint beaucoup plus sûrement la thèse du fascisme moderne du PCM que la focalisation sur l'extrême-droite et l'appel au "Front populaire" avec Macron de Mister Matérialiste-point-com (alias "Gonzaloman n°1" dans l’État français)...]


     

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