• Extraits de la revue La Bretagne libertaire parue en 1921 (époque charnière entre le 1er et le 2e Emsav, mais les auteurs publiés - Émile Masson, Camille Le Mercier d'Erm, Louis N. Le Roux, Jos Le Bras etc. - sont issus du 1er, l'Emsav d'avant et pendant la Première Guerre mondiale).

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    Émile Masson, Les Bretons et le Socialisme (extrait de son Antée, 1912, ouvrage complet ici sous le nom de plume d'Ewan Gwesnou) :

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    Camille Le Mercier d'Erm, La Nation bretonne et l'Internationale, préface à la publication :

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  • (Encore et toujours : pour que les Peuples travailleurs, et en particulier ceux de la plurinationalité hexagonale soumis à une oppression "provinciale", se réapproprient leur histoire de luttes en faisant taire les mensonges "jacobins rouges" francouillasses que d'aucuns, pour défendre leur râtelier "France", sont prêts à asséner envers et contre tout...)


    Bilan du FASAB (Front autonomiste socialiste autogestionnaire breton) au bout de 8 mois d'existence, en 1976 :

    Dossier historique : la lutte bretonne du 3e Emsav (années 1960-70 et ensuite)

    Mémoire universitaire "Drapeaux rouges et Gwenn ha Du, l'extrême-gauche et la Bretagne dans les années 1970" en deux parties (1 et 2) :



    Documentaire "Clandestin breton" (Fabien Fallon, 2007) ; retrace l'histoire de la lutte armée clandestine des années 1960 à 2000 :


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  • L'article qui suit a été rédigé pour être traduit en castillan et publié sur la Red de Blogs Comunistas. Nous partageons donc ici le lien vers la version castillane des camarades, qui contribuera grandement à ce que notre lutte et nos conceptions soient connues à travers le monde :

    ¿ Luchamos para resucitar al condado de Auvernia ? Contribución de Servir le Peuple a la comprensión de la lucha de los Pueblos dentro del Estado francés


    Il a également été traduit en anglais pas les camarades gallois d'Yr Aflonyddwch Mawr (Great Unrest Group) : Servir le Peuple (Occitania) contribution to understanding the struggle of the peoples within the French State


    L’État français centralisateur, à travers l'histoire et jusqu'aujourd'hui, a particulièrement été associé aux notions de "Progrès" historique, de "modernité" contre le "Moyen Âge", et même à des notions beaucoup plus politisées comme celles de "progressisme", d'"universalisme", de "Lumières" etc. etc. ; autrement dit à des notions "de gauche", principalement à partir d'un discours mettant en avant la "République" ou les "valeurs républicaines" - des concepts qui, dans l’État espagnol ou les nations du Royaume-Uni, contiennent encore toute leur charge subversive et révolutionnaire mais qui sont en Hexagone vidés de leur substance et totalement bourgeois.

    Il faut dire que l’État français est sans doute, de ceux que nous connaissons à ce jour, celui où la bourgeoisie s'est débarrassée avec le moins de ménagement des institutions monarchiques, aristocratiques et cléricales au sein desquelles elle avait fait son nid depuis la fin du Moyen Âge jusqu'à l'"âge adulte" du 18e siècle ; et que celle-ci peut dès lors se parer de cette aura devant ses propres masses populaires et le monde entier - encore qu'il faudrait sans doute un jour confronter cette légende dorée à la réalité, en termes par exemple de radicalité réelle de la révolution agraire (beaucoup d'aristocrates et de grands propriétaires ne sont-ils pas restés en place, beaucoup d'autres n'ont-ils pas simplement été remplacés par des "racheteurs" ?), tant qu'il restait encore une vaste paysannerie bien entendu (il ne reste que très peu d'agriculteurs aujourd'hui), ou encore en termes d'importance du catholicisme gallican dans la pensée dominante (proclamée "laïque") actuelle.

    Au Royaume-Uni ou dans l’État espagnol, dont nous avons parlé, il ne reste sans doute guère que quelques néo-franquistes ou orangistes pour présenter l'unification étatique comme un "triomphe de la civilisation moderne sur les âges obscurs médiévaux". En Italie a longtemps pu planer un certain "mythe garibaldien" de l'Unité, au point que la Brigade internationaliste envoyée combattre en "Espagne" ou encore plusieurs unités de Partisans antifascistes (1943-45) porteront le nom de Garibaldi ; mais le mouvement communiste a aussi dès le début (Gramsci, qui proposait un État ouvrier-paysan de type fédératif) analysé l'Unité comme une conquête coloniale du Sud et l'on observe aujourd'hui un important regain de conscience sur cette question, sur une ligne généralement progressiste (voir par exemple ce site : http://briganti.info/).Luttons-nous pour "ressusciter le comté d'Auvergne" ? Une réponse (qui se veut) claire et définitive à ce genre d'"argument" inepte et à deux balles

    Mais dans l’État français, lorsque l'on se hasarde non pas même à émettre une revendication d'indépendance (sentiment très minoritaire chez tous les Peuples, représentant au maximum 20% de la population en Corse) mais simplement à affirmer l'existence de nos Peuples inclus et niés dans l’État, voilà que l'on se retrouve sur-le-champ taxé de "vouloir faire tourner la roue de l'histoire à l'envers", de vouloir "ressusciter le comté d'Auvergne ou le duché d'Aquitaine" etc. etc.

    C'est là un argument d'une imbécilité telle que - comme souvent devant l'imbécilité - les bras et la langue nous en tombent, et nous ne savons quoi répondre. Pourtant, c'est bien une question sur laquelle il faut se pencher puisque comme nous venons de le dire, ce type de raisonnement est absolument hégémonique.

    Alors, que pouvons-nous répondre à un tel "argument" ? Eh bien nous, nous y répondrons simplement que la question ne réside pas dans les défunts comté d'Auvergne ou duché d'Aquitaine ni même dans la Corse républicaine de Paoli, mais dans cette carte :

    Là réside la question pour nous. Cette carte est issue d'une étude "géo-sociologique" récente, qui a donné lieu à un documentaire visionnable en français ici :

    Elle montre, en blanc, des territoires géographiques qui selon toute une série de critères (économiques, sociaux, "connectiques" - accès à l'information, à la culture - ou d'accès aux services publics) sont des territoires d'inclusion ; et en bleu des territoires qui selon les mêmes critères sont des territoires d'exclusion, relégués, des périphéries. Elle montre en substance là où dans l’État français se concentrent la richesse, le pouvoir et/ou les retombées de ceux-ci ; et là où se concentrent l'exploitation et toutes les formes d'oppression.

    Et ce que l'on voit nettement s'y dessiner, c'est un quadrilatère de blancheur (schématiquement) Rouen-Tours-Auxerre-Reims avec Paris en son centre, autrement dit un Bassin parisien dont on disait encore au milieu du 19e siècle (Jules Michelet) qu'il était la "vraie France", le reste n'étant "pas tout à fait la même chose" ; ou encore vers 1940 (le fasciste Louis-Ferdinand Céline, anti-occitan revendiqué) que ses "10 départements payent plus d'impôts que tout le reste" de l’État (ce qui était sans doute vrai et traduit justement la concentration de richesse) ; et qui se trouve justement être (comme par hasard ?) là d'où l’État s'est historiquement déployé à partir du 13e siècle. En dehors de cela, on observe également en blanc des métropoles-relais (Lyon, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Lille etc.), relais du pouvoir central ; des régions côtières où la villégiature bourgeoise engendre quelques retombées économiques ; ou encore des terres comme l'Alsace ou le Nord des Alpes bénéficiant de la proximité de l'Allemagne et de la Suisse (dorsale économique de l'Europe).

    Et ailleurs... du bleu plus ou moins profond : taches bleues dans les métropoles blanches qui sont les zones de relégation urbaines (banlieues "ghettos", "zones urbaines sensibles"), dont la population est aujourd'hui en grande partie d'origine extra-européenne (mais venait autrefois des autres pays d'Europe... ou tout simplement des campagnes et autres périphéries de l’État !) ; et surtout, beaucoup moins visibles médiatiquement, zones de relégations rurales ou anciens bassins industriels aujourd'hui en déshérence, où se concentre un niveau de prolétarisation effrayant... et qui correspondent dans une très large mesure à nos nationalités dont le simple fait d'évoquer l'existence signifie "vouloir revenir aux duchés du Moyen Âge" aux yeux de certains.

    En dernière analyse, ce que nous voyons sur cette carte est d'un côté là où la force de travail prolétaire (ou paysanne pauvre) produit la richesse, et de l'autre là où la bourgeoisie et les petits bourgeois mangeant au râtelier du système la reçoivent : l'ordre social que reflète cette carte est précisément celui que nous voulons abattre.

    La question n'est donc pas, comme on l'a dit et comme on peut le voir, de "ressusciter" les entités politiques féodales antérieures à l’État moderne français, ni même tant que cela la question de préserver la langue et la culture (c'est un aspect important, mais seulement un aspect - qui n'empêche pas par exemple les Irlandais ou les Écossais, très minoritaires à employer leur langue celtique historique, d'avoir un très haut niveau de conscience politique de Peuple) : elle est de lutter en tant que "question méridionale", en tant que Mezzogiorno de l’État français (nous disons "question méridionale" mais ceci vaut aussi pour les Bretons, les Peuples du Nord et du Nord-Est etc.) !

    L’État français centralisateur, expression du "Progrès" historique ? Oui, en effet... Dans le sens où il est l'expression, le produit et l'instrument du CAPITALISME en tant que stade historique postérieur et "supérieur" à la féodalité. Mais ce capitalisme, il n'a jamais existé non plus sans multiplier les crimes contre le Peuple producteur et aujourd'hui, l'ordre du jour est précisément de l'abattre ! Comment, dès lors, prétendre être "anticapitaliste" et se satisfaire d'un ordre des choses qui est son œuvre ?? [1]

    La Guerre aux pauvres commence à l’école : sur la morale laïque (entretien avec Ruwen Ogien sur le site Questions de Classe(s))En tant que stade historique spécifique, le capitalisme va certes se confronter avec les forces de la féodalité (aristocrates, religieux et autres "anti-modernes") mais aussi... mener une guerre sans merci contre les masses populaires pour les mettre dans les chaînes du Capital ; aspect que (bien sûr) l'histoire écrite par la bourgeoisie va s'efforcer de taire ou minimiser, mais que Marx a parfaitement décrit dans le cas particulier de la Grande-Bretagne. Et une fois cette guerre remportée, comme nous le savons tous et toutes, sa base est et demeure l'exploitation du travail et l'extorsion du produit de celui-ci, pression qui se renforce sur les masses populaires du monde entier (car le capitalisme régit désormais toute la planète ou presque) à mesure que le système s'enfonce dans la crise - ce qu'il fait depuis la fin du 19e siècle (crise de 1873 et suivantes).

    En tant que produit, instrument (État au sens d'institutions) et base d'accumulation fondamentale (État au sens de territoire) du capitalisme en développement et de sa classe motrice la bourgeoisie, l’État français (absolutiste puis alternativement républicain et monarchique constitutionnel puis définitivement républicain bourgeois) a certes "balayé" les vieux fiefs féodaux et "l’État dans l’État" représenté par l’Église... mais pas seulement : il a aussi écrasé la myriade de petites républiques populaires paysannes que constituaient chaque village ou vallée de montagne, ou encore les républiques bourgeoises des villes, qui coexistaient avec l'autorité seigneuriale ou auxquelles celle-ci se superposait ; et surtout il a nié les Peuples qu'il annexait au fil de son extension (Occitans, Bretons, Arpitans, Basques et Catalans, Corses, Picards et Ch'tis, Alsaciens et Lorrains etc.) pour les transformer en "sujets" du roi puis en "citoyens" de la République - comprendre en force de travail vouée à générer la plus-value du Capital.

    Il a, au service du Capital, exploité les masses travailleuses et réprimé dans le sang leurs révoltes, depuis les soulèvements paysans du 17e siècle (Croquants occitans, Bonnets rouges bretons etc.) jusqu'aux Communes de 1870-71 (Paris mais aussi Marseille, LyonNarbonneSaint-Étienne etc. etc.) [si l'on peut se permettre ici une petite parenthèse et un parallèle historique : les Communes de "province" puis de Paris ont été écrasées par l’État de la bourgeoisie en 1871 exactement comme les Communes de "province" ont été écrasées en 1793 (l'aboutissement de cela étant peut-être la loi ultra-centralisatrice du 14 frimaire an II - 4 décembre 1793)... avant que leurs bouchers (les Fouché, Barras, Tallien, Fréron, CarrierDumont etc. ; avec leur "référent" au Comité de Salut Public le notable occitan traître, grand propriétaire terrien et opportuniste politique de première Barère de Vieuzac - par ailleurs pourfendeur acharné des langues populaires nationales), rappelés à Paris par un Robespierre ulcéré de leurs crimes, ne se retournent contre lui (Thermidor) et n'écrasent à son tour celle de la capitale... y a-t-il vraiment une si grande différence ?].

    Il a, bien avant et bien mieux que bien des "marxistes" autoproclamés (encore aujourd'hui), compris l'importance politique fondamentale de la culture ; et il a par conséquent imposé aux masses populaires la langue et la culture de la classe dominante (langue qu'il a fabriquée dans son Académie française à partir de l'oïl noble et grand-bourgeois du Val de Loire), dès le 16e siècle dans l'administration (ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539)[2] puis à partir de la Révolution bourgeoise (enquête et rapport de l'abbé Grégoire 1790-94, discours de Barère au Comité de Salut Public le 27 janvier 1794 etc.) dans la vie sociale quotidienne : lorsque, pensait la bourgeoisie, "ils (les ouvriers et les paysans) parleront et penseront comme nous, ils ne bougeront que dans les limites que nous leur auront fixées" [lire ici : Comment les langues du Peuple ont été rendues illégitimes]...

    Ceci fut notamment le rôle de l'école, cette autre grande vache sacrée de toute la "gauche" bourgeoise y compris autoproclamée "marxiste", qui se développe dès le 17e siècle sous la houlette de l’Église puis devient en 1880 avec Jules Ferry (par ailleurs chantre de la conquête coloniale) "publique, gratuite, laïque et obligatoire". Ce dernier exposait d'ailleurs les choses aussi clairement qu'en ces termes : "Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes" => l'attaque vise ici clairement l’Église catholique... ou plutôt - pour être exacts - le contre-pouvoir que celle-ci représentait encore à l'époque pour les masses paysannes, qu'il s'agissait de soumettre définitivement Luttons-nous pour "ressusciter le comté d'Auvergne" ? Une réponse (qui se veut) claire et définitive à ce genre d'"argument" inepte et à deux ballesà la République bourgeoise. Mais il ajoute aussitôt : "Si cet état des choses se perpétue, il est à craindre que d'autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d'ouvriers et de paysans, où l'on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d'un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871" => ici c'est l'allusion à la Commune de Paris, première ébauche de dictature du prolétariat dans l'histoire de l'humanité, qui est transparente !

    Et tout cela, tout ce que nous venons de voir, l’État français l'a fait au service et au bénéfice d'un Capital consistant en une pyramide bourgeoise dont le sommet est la bourgeoisie parisienne, historiquement directement liée au pouvoir d’État qui s'est mis à son service ; Capital dont les Peuples conquis et niés (une "province", pro vincia en latin, signifie un pays "précédemment vaincu" autrement dit conquis !) sont devenus la force de travail et les territoires mis sous son autorité la base première d'accumulation produisant la richesse (avant de se lancer à la conquête des colonies outre-mer)[3] ; richesse remontant et se concentrant mécaniquement autour de Paris où siège la "bourgeoisie-maître", la bourgeoisie principale ; tout ceci donnant cette organisation sociale du territoire en Centres et Périphéries que montre bien la carte.

    Une organisation socio-territoriale en Centres et Périphéries, produit d'un ordre social capitaliste avec lequel nous voulons précisément en finir...

    Tout ceci, il faut cependant le dire, n’est jamais allé sans résistances comme le montre par exemple cette autre carte :

    Cette carte montre les rébellions collectives (autrement dit les émeutes populaires) contre les forces de l’ordre bourgeois par canton entre 1800 et 1859, époque de la "révolution industrielle" où la subsomption des masses populaires par le capitalisme se parachève de manière particulièrement brutale. Et si l’on observe bien évidemment une concentration de ces soulèvements au niveau des faubourgs ouvriers de Paris, où ils font éventuellement basculer les régimes – 1830, 1848 etc. (Paris ouvrier où s’entasse au demeurant un prolétariat… immigré de toutes les "provinces" de l’État ! - le département de la Seine quintuple sa population au cours du 19e siècle), l’on voit très nettement que c’est dans les PÉRIPHÉRIES – en particulier l’Occitanie, la Bretagne et ses régions limitrophes terres de Chouannerie, ou encore le Nord minier – que se concentrent les résistances insurrectionnelles à l’ordre capitaliste triomphant… Des territoires qui correspondent très largement au bleu de la première carte ; un bleu qui désigne aujourd’hui ni plus ni moins que les "CAMPAGNES" DE LA GUERRE POPULAIRE que nous voulons mener.

    L’État français n'est pas une "expression du Progrès" comprise de manière abstraite et idéaliste (manière hélas partagée par des gens se voulant "marxistes") ; pas plus qu'une entité "flottant" au-dessus des classes et de leur lutte : il est - organiquement identifié à elle - l'appareil politico-militaire et idéologico-culturel de la classe que nous combattons, la bourgeoisie !

    Et notre lutte n'est pas une lutte pour "ressusciter" le comté d'Auvergne ou le duché d'Aquitaine ; pas plus qu'elle n'a quoi que ce soit à voir avec un quelconque remplacement des classes sociales par les nationalités/"identités"/"ethnies" façon Yann Fouéré (L'Europe aux cent drapeaux) ou François Fontan ("ethnisme"), ces représentants de la petite bourgeoisie de leurs nationalités respectives (occitane et bretonne) qui ont constaté un certain nombre de choses (celles que nous constatons nous aussi et que Luttons-nous pour "ressusciter le comté d'Auvergne" ? Une réponse (qui se veut) claire et définitive à ce genre d'"argument" inepte et à deux ballesnous venons d'exposer !) mais les ont analysées au prisme de leurs conceptions de classe, débouchant sur cette idée d'un affrontement entre "nationalités" ou "ethnies prolétaires" et "nationalités" ou "ethnies dominantes" en remplacement d'une lutte des classes qui n'était pas de leur intérêt.

    Il ne s'agit nullement pour nous d'"inventer de nouveaux sujets révolutionnaires" (que seraient nos Peuples niés/emprisonnés/périphérisés des grands États capitalistes contemporains) dans le soi-disant but de "liquider le prolétariat et sa lutte de classe" - en réalité, et pour le dire une bonne fois pour toutes, il n'y a pas de problème de "nouveaux sujets révolutionnaires" ni de supposés "inventeurs" de ceux-ci : il y a un problème de gens qui brandissent systématiquement cet argument pathétique et minable chaque fois que quelqu'un veut appréhender la lutte des classes sous toutes ses formes ; car eux (ces gens-là) voudraient la voir (la lutte des classes) enfermée entre les quatre murs d'une entreprise dont ils savent pertinemment (connaissant sur le bout des doigts "leur" Lénine qui l'a clairement expliqué il y a plus d'un siècle) qu'elle ne sortira jamais, protégeant ainsi un système qui est leur râtelier (ceci valant pour les questions de nos Peuples mais aussi pour les racisé-e-s, les patriarcalisé-e-s etc. etc.).

    Ce n’est pas même non plus – comme telle est malheureusement l’approche erronée de beaucoup de personnes – une question de langue qui "ferait" ou non l’existence d’une nationalité ; amenant à des débats sans fin pour savoir ce qui est un idiome "à part" ou ce qui ne l’est pas et pour délimiter sur cette base linguistique un territoire "national" "au village près", conduisant régulièrement à des "prises de bec" avec les affirmateurs des Peuples voisins etc. etc. : une déviation que nous qualifierions du terme rabelaisien de "picrocholinisme". Si nous voulons bien nous transporter un instant (pour la démonstration) dans un État voisin, l’État espagnol, l’Andalousie – question méridionale par excellence de cet État – ne parle pas vraiment une autre langue que le castillan, à quelques particularismes "argotiques" ou de prononciation près. Elle parle castillan pour les mêmes raisons que le Mexique, le Pérou ou le Venezuela : parce qu’elle a été conquise et s’est vue imposer la langue du conquérant... Mais elle n’en abrite pas moins un Peuple travailleur ouvrier et paysan à la conscience de soi particulièrement affirmée et constante à travers l’histoire ; et qui a particulièrement intérêt (et particulièrement de combattivité !) à s’arracher à la botte étatique bourgeoise "espagnole" ! L'on pourrait encore citer le cas de l'Irlande, indiscutablement opprimée et dont la lutte contre cette oppression est bien connue de tou-te-s (et célébrée par les authentiques révolutionnaires et progressistes du monde entier), mais où la langue gaélique (pourtant "officielle" dans la pseudo-"République" des 26 comtés du Sud) n'est plus utilisée dans la vie quotidienne que par quelques dizaines de milliers de personnes dans quelques secteurs de l'Ouest de l'île (et moins de 200.000 sur 1,8 million en ont une "certaine connaissance" dans les 6 comtés occupés du Nord où se déroule surtout la lutte), la langue de la grande masse de la population étant l'"anglais populaire irlandais"...

    Non, notre lutte est une lutte pour abattre cet État création et instrument du Capital, les murs de cette prison, et en libérer les Peuples travailleurs qu'elle renferme.

    Nous ne sommes pas, à vrai dire, "indépendantistes" ni même "autonomistes" : nous ne sommes tout simplement pas dans ce paradigme bourgeois là.

    Luttons-nous pour "ressusciter le comté d'Auvergne" ? Une réponse (qui se veut) claire et définitive à ce genre d'"argument" inepte et à deux ballesNous sommes des révolutionnaires qui voulons le socialisme. Nous voulons arracher les territoires les plus vastes possibles, et les hommes et les femmes qui y  vivent, à l'ordre capitaliste pour y instaurer le socialisme qui est le processus devant mener au communisme. Et sur ces espaces géographiques libérés, où nous aurons aboli l'ordre social capitaliste en commençant par ses institutions gardiennes - l’État bourgeois, nous voulons établir de nouvelles relations sociales et notamment de nouvelles relations entre les territoires et leurs populations, entre les Peuples nationaux (les nationalités sans leurs bourgeoisies, dont nous nous foutons un peu sur les bords ; précisons bien ici aussi - pour couper court à un autre "procès" classique - que ces masses populaires nationales consistent en tou-te-s ceux/celles qui vivent, travaillent et ne sont pas des ennemi-e-s du peuple sur le territoire considéré, conformément au point de vue léniniste sur la question) ; des relations qui ne soient plus de domination des uns et de subordination des autres (dès lors que la première des dominations, celle du Capital, aura été renversée) mais de fédération démocratique, fraternelle et coopérative entre les Peuples ; jusqu'à ce que le monde entier arraché au capitalisme signifie le communisme. Une Fédération des Peuples qui, comme le disait Lénine [4] et le répétera Argala, suppose des Peuples libres ; libérés de leurs États-prisons et de tout rapport de domination, d'oppression et/ou de négation nationale : "L’internationalisme prolétarien signifie la solidarité de classe exprimée dans le soutien mutuel entre les travailleurs des différentes nations, unies dans un respect mutuel de leurs formes particulières d’identité nationale" (Argala).

    Ce que nous voulons, en définitive... c'est tout simplement ce qu'imaginait Lénine pour la jeune URSS qui voyait le jour sous ses yeux - même si ceci fut hélas grevé par l'"esprit argousin grand-russe", comme le notait déjà le grand dirigeant bolchévik dans ses derniers écrits, ainsi que par les nationalismes bourgeois chauvins et réactionnaires (comme typiquement en Ukraine) attisé par les ennemis de la "Patrie des Travailleurs" (Allemagne nazie puis Alliance atlantiste). C'est la raison pour laquelle notre affirmation du Peuple occitan, loin d'être une quelconque nostalgie "romantique" de l'époque médiévale, est indissociable du fait d'être communistes.

    Comme nous avons déjà pu l'écrire à plusieurs reprises, IL N'Y A PAS (surtout pas dans l’État métropole impérialiste qui est le nôtre) des "luttes de libération nationale" et une lutte sociale de classe entres lesquelles il s'agirait de "trouver la bonne articulation" : notre affirmation et volonté de libération, en tant que Peuples niés par la construction historique de nos exploiteurs qu'est l’État, est l'expression spécifique de la lutte des classes dans notre situation spécifique

    En fin de compte : un peu de patriotisme (au sens bien sûr d'attachement envers nos Peuples réels, pas de loyauté envers l'entité fRance !) nous éloigne peut-être de la lutte des classes... mais beaucoup nous y ramène !

    Luttons-nous pour "ressusciter le comté d'Auvergne" ? Une réponse (qui se veut) claire et définitive à ce genre d'"argument" inepte et à deux balles

    Pour comprendre comment l’État français, cadre géographique dans et ennemi politique contre lequel nous luttons, s'est historiquement constitué ; nous vous renvoyons encore une fois à notre grande étude en quatre parties sur le sujet :

    En finir avec la 'France', appareil politico-militaire et idéologique de nos oppresseurs !

    En finir avec la 'France', appareil politico-militaire et idéologique de nos oppresseurs ! (suite)

    En finir avec la 'France' (3) : l'État bourgeois contemporain, notre prison politico-militaire et idéologique actuelle

    En finir avec la 'France' (4) : nos tâches de communistes révolutionnaires


    [1] Telle est la position de Servir le Peuple (et la position, tout simplement, matérialiste) : oui, du point de vue du développement des forces productives, du progrès scientifique et technique et – par là – de l’amélioration des conditions de vie générales, cette séquence historique ‘État moderne – révolutions bourgeoises’ et (sur le plan économique) accumulation primitive – révolutions industrielles’ (13e-19e siècles) a évidemment été progressiste au sens littéral du terme : porteuse de progrès pour la reproduction des conditions d'existence humaines ; et plus largement (et surtout), dans la perspective de marche de l'histoire vers l'horizon communiste inéluctable, rapprochant l'humanité du communisme, y compris en faisant beaucoup de mal aux masses populaires (ce qu'elle ne pouvait que faire, à vrai dire, le processus n'étant pas dirigé par le prolétariat...). En d'autres termes, si l'on veut jeter sur les choses un regard parfaitement froid et 'clinique' : avoir arraché les masses populaires d'Europe (puis du monde entier avec l'impérialisme) à tout moyen de production et de subsistance autre que la vente de leur force de travail (processus souvent accompagné par la formation de grands États modernes en annexant des territoires et leurs populations), pour en faire des prolétaires... a OBJECTIVEMENT rapproché celles-ci du communisme, quelle que soit l'horreur qui a pu accompagner le processus. Et si l'on voulait pousser encore plus loin dans l'horreur 'clinique' : avoir arraché des millions d'Africain-e-s à leur paisible vie communautaire-primitive pour les mettre en esclavage dans les Amériques ou l'Océan Indien... les a OBJECTIVEMENT rapprochés (ainsi que leur descendance) du communisme ; et la colonisation qui a suivi dans leurs pays d'origine, et dans d'autres encore, a également rapproché ces derniers du communisme. L'extermination des trois quarts de la population indigène des Amériques (sociétés communautaires-primitives ou 'asiatiques') a elle aussi objectivement rapproché les rares survivants (et leurs descendants) du communisme. À vrai dire, même le passage de la société communautaire-primitive ou "tribale" aux sociétés esclavagistes de l'Antiquité rapprochait en son temps les populations concernées du communisme ! Ce sont là des constats objectifs de faits... mais qui ne signifient nullement une défense morale de ces processus et de la violence qui les a accompagnés ; processus dont le résultat est précisément l'ordre capitaliste mondial que nous combattons aujourd'hui !!! C'est là une illustration absolument parfaite de la négation de la négation ; de la marche en spirale de l'histoire humaine vers le communisme. Or pour beaucoup de 'marxistes' vulgaires, l'un a souvent fini par se transformer en l'autre. Et c'est précisément avec ce marxisme vulgaire (choses que Marx et Engels, au stade de l'enfance du marxisme, ont pu mal dire en des termes parfois choquants pour nos consciences révolutionnaires du 21e siècle ; mais qui ont surtout été encore plus mal comprises par un certain nombre d'imbéciles ultérieurs se croyant doctes) que nous voulons en finir.

    [2] Et encore... Cette fameuse ordonnance, qui visait avant tout à abolir l'usage administratif (judiciaire pour être exact) du latin (langue qui n'était alors plus comprise par personne en dehors des hommes d'église et des fins lettrés), stipulait en réalité que les décisions de justice devaient être rendues en langue "vulgaire" (du vulgus  = le peuple), "dans la langue maternelle des sujets du roi"... ce qui pouvait tout à fait vouloir dire les langues "régionales" (nationales réelles) et non forcément l'oïl d'entre Paris et les châteaux de la Loire ! L'imposition administrative du français remonte en réalité plus vraisemblablement au 17e siècle, sous Louis XIII et Richelieu puis Louis XIV, en s'appuyant éventuellement sur une interprétation détournée de Villers-Cotterêts ; tandis que s'élaborait parallèlement à l'Académie une langue officielle vouée à la fois à s'imposer à tou-te-s... et à être inaccessible au plus grand nombre (à l'écrit du moins... écrit qui donne accès aux diplômes et aux hautes fonctions de la société...).


    [3] ANNEXE d'une très grande importance : dans une prise de parole au Pays Basque (festival EHZ à Mendionde près d'Hasparren) Saïd Bouamama du FUIQP explique clairement que "la colonisation a d'abord été interne", avec la soumission et la négation de nos Peuples hexagonaux (basque, occitan, breton, lorrain ou encore picard/ch'ti etc. etc.), avant de se lancer au-delà des mers ; colonisation d'outre-mer dont sont aujourd'hui issues... les colonies intérieures (l"Empire colonial intérieur"...) c'est-à-dire les "indigènes de la métropole", les racisé-e-s des banlieues-ghettos comme le camarade Bouamama lui-même - ceci à la différence près (mais de taille...) que ces catégories populaires de l'"Empire colonial intérieur" sont soumises au problème spécifique de la race (que nous avons pu aborder plus spécifiquement dans d'autres articles), c'est-à-dire que l'injonction permanente  à l'"intégration" qui leur est adressée en paroles s'accompagne en pratique d'une exclusion permanente pour "défaut"/"insuffisance" de celle-ci et au "mieux" d'un rôle de "curiosités anthropologiques" pour les plus performant-e-s ; problème que nos Peuples blancs (et les travailleurs issus de l'immigration européenne) n'ont plus depuis au moins le milieu du siècle dernier ; du fait que la racisation accompagnant le colonialisme proprement dit (la domination et la surexploitation impérialiste outre-mer) a consisté pour les populations en une véritable exclusion de l'espèce humaine...  [lire aussi ici La logique coloniale française : des Basques aux Algériens, de la colonisation « intérieure » à la colonisation « extérieure », publié peu de temps après sur son blog ; ou encore - quelques mois plus tard - l'article Pour un internationalisme domestique d'Houria Bouteldja du PIR].

    C'est là la juste compréhension de la concentricité du système de domination "France" comme base d'accumulation capitaliste vouée à l'expansion permanente ; et la jonction intellectuelle entre les deux grandes Périphéries d'Hexagone autrement dit les deux grandes "campagnes" de la Guerre populaire qui vient ! 

    La prochaine fois qu'un petit connard jacobino-"universaliste" tentera d'opposer nos luttes "provinciales" à celles des racisé-e-s sur l'air de "c'est une honte de vouloir comparer" (alors même que l'antiracisme et l'anticolonialisme, bien souvent, s'arrêtent pour eux aux portes de la Palestine), c'est avec un plaisir non-dissimulé que nous lui opposerons cette bande audio (ah oui mais non, c'est vrai, il nous rétorquera que "ouais Bouamama l'ami de Michel Collon qui ceci qui cela"...).

    Pour illustrer ce parallèle entre "colonisation" interne ("provincialisation" hexagonale) et ultra-marine (colonialisme proprement dit), et ceci sans "remonter à Hérode" s'il vous plaît (ni s'éloigner beaucoup du Pays Basque...), il peut être intéressant de lire cet article rédigé l'été dernier : Les Landes de Gascogne, histoire d’une colonisation dans la logique même du capitalisme et de son État français


    [4] "L'un de ces arguments était que défendre l'autodétermination et la libération nationale allait à l'encontre de l'internationalisme prolétarien. Il était argué que le socialisme devait viser à la fusion de toutes les nations. Lénine était d'accord avec le fait que le but du socialisme était d'abolir la division de l'humanité en petits États, de rapprocher les nations jusqu'à les fusionner. Cependant, il pensait que ceci était impossible à accomplir par une fusion forcée des nationalités. La fusion des nations ne pouvait s'effectuer qu'en passant par une période transitionnelle de complète libération de toutes les nations opprimées, signifiant leur droit de se séparer. Présentant le programme du Parti en 1917, Lénine dit que : “Nous voulons la libre union des nationalités, c'est pourquoi nous devons leur reconnaitre le droit de se séparer : sans la liberté de se séparer, aucune union ne peut être qualifiée de libre”. Telle est l'approche démocratique du prolétariat vis-à-vis des questions nationales, par opposition à la politique bourgeoise d'oppression et d'annexion."Manuel théorique marxiste-léniniste-maoïste du PC d'Inde (maoïste)

    [Précisons ici que dans le même texte de référence, Lénine dit aussi que "Mais, d'autre part, nous ne souhaitons nullement la séparation. Nous voulons un État aussi grand que possible, une union aussi étroite que possible, un aussi grand nombre que possible de nations qui vivent au voisinage des Grands-Russes ; nous le voulons dans l'intérêt de la démocratie et du socialisme, en vue d'amener à la lutte du prolétariat le plus grand nombre possible de travailleurs de différentes nations. Nous voulons l'unité du prolétariat révolutionnaire, l'union et non la division"... ce que saisiront évidemment au vol tous les jacobinards, espagnolistes et autres "britannistes" "rouges" pour alimenter et "confirmer" leurs "arguments" pourris ; alors que Lénine ne fait qu'exprimer là son internationalisme, son souhait (et c'est bien le moins que l'on puisse attendre de lui...) de voir le "maximum" de Peuples travailleurs unis autour de la révolution prolétarienne pour la libération de l'humanité et le communisme (et l'Empire tsariste, avec ses presque 22 millions de km² et ses 180 millions d'habitant-e-s à cheval sur deux continents, était bien entendu le cadre géographique "rêvé" pour cela), et nullement un quelconque centralisme jacobin conforme à leurs fantasmes (ou, mieux dit, à leur râtelier historique) de petits bourgeois et/ou d'aristocrates ouvriers. Il s'agit bien là d'une union "la plus large et étroite possible" mais qui, comme on l'a dit, ne peut être qu'une union LIBRE, "librement" c'est-à-dire démocratiquement consentie et non forcée comme celle des 130 départements de la "France" "révolutionnaire" bourgeoise des années 1790-1800 ; une union d'ailleurs uniquement possible dans le cadre d'un système supérieur socialiste ("la révolution sociale met à l'ordre du jour l'union des seuls États qui sont passés au socialisme ou qui marchent vers le socialisme") ; et pour laquelle Lénine est d'ailleurs même prêt à "perdre" des Peuples au profit de la Réaction (Pologne, Finlande) au nom de ce principe supérieur de liberté d'union ou de séparation (une vision plus "jacobine" autoritaire était peut-être celle de Staline et de quelques autres ; ainsi que très certainement de Trotsky, Rosa Luxemburg et autres "hochets" perpétuellement agités par les "anti-staliniens" en réalité anti-léninistes ; mais elle fut impitoyablement combattue par Lénine jusqu'à son dernier souffle et le temps est révolu de faire dire à Vladimir Illitch tout et n'importe quoi - et surtout ce qui nourrit ses propres fantasmes de pathétique "soldat de l'an II" avec 220 ans de retard, d'"universaliste" impérial etc. etc.). Une telle union "libre" (démocratique) de Peuples marchant vers le communisme, il est bien évident que nous aussi la souhaitons la plus large possible, la plus "solide" au sens de détermination des Peuples associés à ne pas "lâcher" le projet révolutionnaire commun, et d'ailleurs pas (nous ne voyons pas pourquoi) limitée aux frontières hexagonales de l’État "français" légué par la bourgeoisie (les gens ne puent pas, à notre connaissance, au-delà de celles-ci).]

    "L'exercice du droit à l'autodétermination dépend des circonstances historiques concrètes à un certain point déterminé de l'histoire. Il appartient aux révolutionnaires de travailler et d'influer politiquement sur la décision de la nation par rapport au droit à l'autodétermination. La décision du Parti révolutionnaire pourra être aussi bien l'autonomie que la fédération, la sécession ou toute autre option qui soit dans le meilleur intérêt des masses laborieuses, en particulier du prolétariat." - ibid. ; principalement extrait de l'ouvrage de Staline sur Le Marxisme et la Question Nationale.


    Tentative de résumé synthétique (pour celles et ceux qui n'auraient TOUJOURS pas compris) :

    - Il y a très longtemps, au Moyen Âge, apparaissait dans les villes ce que l'on appelle la bourgeoisie et le capitalisme (nous vous renvoyons à la définition marxiste de ces notions) ;

    - Cette émergence ("premières lueurs de l'aube") du capitalisme est, si l'on en croit Ibrahim Kaypakkaya, ce qui a donné naissance à la réalité moderne appelée "nations" ou "nationalités" - l'idée de "Nation française" est donc une farce, car il n'existait à cette époque aucune sorte de "France" sinon une expression géographique aux contours mal définis dans le Bassin parisien (et il n'y avait pas de "roi de France" mais un "roi des Francs occidentaux") ;

    - À partir de là, cette classe sociale bourgeoise va mettre la main, comme instrument politico-militaire au service de ses buts de classe, sur la monarchie capétienne régnant à Paris. Mais une telle alliance avec le trône de Paris va évidemment bénéficier en premier lieu... à la bourgeoisie de cette même ville capitale (la bourgeoisie "française" se configure alors en une sorte de pyramide avec la bourgeoisie parisienne à son sommet) ;

    - Munie de cet instrument politico-militaire, la jeune (mais de plus en plus puissante) bourgeoisie va alors "déployer" le capitalisme c'est-à-dire soumettre les territoires et mettre leurs populations dans les chaînes du Capital (les privant de tout moyen de production autre que leur force de travail et de tout moyen de subsistance autre que le salaire de la vente de celle-ci), ainsi qu'annexer des terres comme l'Occitanie où les rapports de production capitalistes s'étaient déjà fortement développés (mais dont l'appareil étatique était trop faible pour résister à la conquête) ; l'ensemble de ces "pays conquis" (pro vincia => "province") formant ce que nous appelons aujourd'hui la France, base première d'accumulation capitaliste, et leurs bourgeoisies vaincues intégrant la grande "pyramide" bourgeoise "française" en position subordonnée (bien sûr) au "sommet" parisien ;

    - À un moment donné même, face aux difficultés de l'expansion territoriale en Europe (à la poursuite des mythiques "frontières naturelles"), cette recherche de bases d'accumulation et de débouchés commerciaux franchira les mers et s'étendra à d'autres continents (premier Empire colonial) ;

    - Le processus révolutionnaire bourgeois, connu comme "1789" mais s'étendant en réalité du règne de Louis XV jusqu'à la fin du 19e siècle, a consisté pour la "pyramide" bourgeoise hexagonale à se débarrasser de l'instrument monarchique capétien et des vieilles classes féodales qu'il traînait à sa suite. Il verra également (c'est important à souligner) une nouvelle explosion des contradictions entre la bourgeoisie du Bassin parisien et celles de "province" (après celles que recouvraient les "Guerres de Religion" aux 16e-17e siècles) ; la première mettant même en œuvre pour se gagner le Peuple travailleur parisien (avant de se débarrasser de lui...) une sorte de première forme démagogique de social-démocratie (jacobinisme, Terreur)[1] tandis que les secondes, qui avaient voulu voir dans la fin de la monarchie absolue celle du centralisme parisien, resteront connues sous le nom de "fédéralistes" ou de "Girondins" (et garderont une réputation de "plus à droite" que les Jacobins).

    - Cette réorganisation radicale de l'appareil d’État et de l'organisation sociale permettra (c'était son but) le véritable déclenchement de la "révolution" industrielle, formidable développement de l'appareil productif qui s'accompagnera d'une nouvelle campagne d'arrachement des masses (encore très majoritairement rurales) à tout moyen de production autre que leur force de travail et de tout moyen de subsistance autre que le salaire de la vente de celle-ci (ce qui n'ira toutefois pas sans résistances... résistances dont la géographie est pour le moins édifiante) et conduira des millions de personnes de toute la "province" à "monter" à la grande ville "régionale" ou carrément à la capitale parisienne (le département de la Seine quintuple sa population entre 1800 et 1890), rencontrant dans ces migrations des problématiques finalement peu différentes... de celles des immigrés extra-européens aujourd'hui ;

    - Le capital accumulé lors de cette "révolution" industrielle, se cherchant des débouchés, conduira à la constitution d'un second Empire colonial (le premier avait été presque totalement perdu par Louis XV puis Napoléon), qui sera le deuxième plus important de la planète ;

    - Plus tard, à partir de 1945, cet Empire colonial se verra en majorité accorder des "indépendances" bidons (néocolonialisme) tandis que concomitamment, pour faire face aux nécessités d'un capitalisme "français" durement frappé par deux guerres mondiales consécutives, seront "importés" depuis celui-ci des travailleurs qui "amèneront" avec eux (et transmettront à leur descendance...) le traitement colonial dont ils faisaient l'objet dans leurs pays d'origine ; ceci rendant illusoire, malgré les injonctions permanentes qui leur sont faites, leur "intégration" tant à la pseudo-"Nation française" qu'aux nationalités réelles (celles nées "à l'aube du capitalisme", comme l'explique Kaypakkaya) d'accueil - d'où les arguments aussi débiles que fréquents (et au demeurant loin d'être exacts) de prétendue "surdité" de ces catégories prolétaires à nos "histoires fantasmagoriques" d'Occitanie ou de Bretagne ;

    - Dans ce contexte colonialiste puis néocolonialiste (et déjà au terme du premier colonialisme, avec la Déclaration des Droits de l'Homme... BLANC de 1789), la construction du "Blanc" (en lieu et place du dangereux prolétaire...) face au "Noir"/non-blanc colonisé a toujours été un instrument essentiel de contrôle social. Au sujet d'un État voisin et de création récente (la Belgique), mais cela ne change pas grand-chose à l'affaire, l'(assez marxisant) historien Jacques R. Pauwels expliquait ainsi dans un récent entretien que "Les gens trop pauvres, on pouvait s’en débarrasser en les envoyant dans les colonies. L’impérialisme était donc aussi une manière de résoudre les problèmes sociaux. Les pauvres pouvaient faire carrière dans ces colonies. De la sorte ils se muaient en patriotes, au lieu de rester des emmerdeurs. En les laissant intervenir de façon agressive dans les colonies, ils ne posaient plus le moindre problème dans la métropole. Il y avait par exemple pas mal de fils de fermiers sans travail, et ce du fait que l’agriculture devenait trop productive. Ces gars, on pouvait les envoyer au Congo comme missionnaires. On a expédié là-bas une vingtaine de missionnaires de chaque bled agricole flamand. On leur a collé un uniforme sur le dos et, dès lors, ils ont pu aller jouer au patron chez les Noirs". Il en a été exactement de même en Occitanie comme dans le Bassin parisien, en Bretagne comme en Lorraine ou en Franche-Comté et en Corse comme au Pays Basque. Et bien sûr, la domination perdurant sous une forme néocoloniale et coloniale intérieure, ces mécanismes se perpétuent encore aujourd'hui... Il n'est donc nullement question pour nous (contrairement à un autre argument aussi débile que récurrent) de "faire pleurer dans les chaumières" en tentant d'expliquer que les Occitans et autres Bretons, Basques ou Corses ou "Nordistes" ou Lorrains ne seraient finalement "pas moins à plaindre" que les colonisé-e-s et racisé-e-s. Il est bien clair (et nous l'avons toujours clairement dit) que ce sont là des "cercles" de périphérisation/domination différents dont l'oppression n'est pas comparable.

    - En somme, les appels à l'"unité de classe" ne doivent pas se transformer (mais se transforment hélas souvent...) en abstraction niant la réalité et empêchant ainsi de la transformer.

    - Une fois compris comment il s'est construit, ce système capitaliste connu sous le nom de "France" doit donc être détruit selon le processus inverse. La question des modalités de cette destruction et de ce qu'il en résultera doit être débattue entre les révolutionnaires communistes authentiques ; un DÉBAT SAIN dont doivent bien sûr être exclus les éléments nocifs et destructeurs (ceux qui nous lisent se reconnaîtront), d'esprit jacobinard voire semi-fasciste, qui en défendant la "Nation française produit inéluctable et irréversible du Progrès historique" à grands coups de citations marxistes ne défendent en réalité que le "petit confort" dont ils jouissent (malgré leurs dénégations indignées et les "brevets de prolétariat" qu'ils brandissent alors) dans ce système.

    La position léniniste que tentent de mystifier ces charlatans au service de l’État bourgeois centralisateur et du "concept France" instrument du Grand Capital, à coup de belles citations ronflantes (comme si en 30, 40 voire 50 ans de "carrière" Marx, Engels ou Lénine n'avaient jamais évolué ni dit des choses parfois contradictoires, et qu'une ou deux citations pouvaient résumer non seulement toute leur pensée mais aussi la portée historique de celle-ci), est que :

    1°/ Les aspirations des Peuples à la reconnaissance et au respect, à la non-oppression et à la non-négation en tant que réalités nationales sont des aspirations démocratiques donc justes, progressistes et foncièrement révolutionnaires.

    MAIS

    2°/ Cette problématique ne doit et ne peut (de toute façon) pas être résolue par l'affrontement des Peuples travailleurs les uns contre les autres ("les Irlandais contre les Anglais", "les Ukrainiens contre les Russes", "les Croates contre les Serbes" etc. etc.) ; a fortiori lorsque ces antagonismes sont instrumentalisés et mis au service des puissances impérialistes dans leur lutte pour le repartage du monde. Elle ne peut être résolue que dans l'unité et la fraternité internationaliste entre les Peuples - à commencer par l'unité des prolétariats, classe pour laquelle l'internationalisme est le plus évident - contre la bourgeoisie qui est mondialement l'ennemi commun, unie par ses intérêts sonnants et trébuchants au-delà de ses rivalités et de ses chauvinismes nationaux apparents (cela, depuis Lénine, tous les mouvements nationalistes conduits par la bourgeoisie et toutes les manipulations impérialistes de ces mêmes mouvements l'ont amplement démontré). Ou pour reprendre les mots du grand Connolly : "Le travailleur socialiste d'un autre pays est un révolutionnaire ami, de même que le capitaliste de mon propre pays est un ennemi naturel".

    Pour notre part, nous avons prolongé cette analyse léniniste en dépassant un certain côté "utilitariste", "décombres chiants sur la voie toute tracée de la révolution prolétarienne 'pure', dont plus vite on se débarrasse mieux c'est" : nous avons montré que ces oppressions et négations d'ensembles humains étaient en réalité ce sur quoi se fondaient tous les États bourgeois d'une certaine taille (impérialistes comme semi-coloniaux, "100% souverains" ou ayant remis une partie de leur souveraineté à des institutions supra-nationales), en tant qu'appareils politico-militaires et idéologiques (État au sens institutionnel) et bases d'accumulation et reproduction (État au sens territorial) du Capital.

    Nous avons en quelque sorte, en pleine conscience des cris que cela allait (et ne cesse pas de) soulever chez les esprits étroits mais sans nullement être les seuls (les controverses qui agitent la "marxosphère" mondiale - dans laquelle la "France" pariso-centrée fait preuve pour le coup d'un... "provincialisme" certain - au sujet du "post-modernisme", de l'"intersectionnalité", du "décolonialisme" ou encore du "scientisme" sont les multiples symptômes de cela), rompu les amarres avec la sacralisation du "Progrès" bourgeois qui a imprégné le marxisme à ses débuts et tout au long des 19e et 20e siècles (jusqu'à, sans le moindre doute, Mao lui-même). Si le "Progrès" bourgeois a été (comme toute chose) une chose contradictoire dans laquelle il y a à prendre et à laisser (mais c'est aussi le cas des idéologies religieuses "révélées" qui ont fait passer de la barbarie tribale ou de l'esclavagisme à la féodalité, et même des "philosophies" esclavagistes antiques elles-mêmes !), nous voulons dire et marteler qu'il n'a JAMAIS été mû par autre choses que des intérêts bourgeois (l'"appât du gain") et nullement "généraux" - et certainement pas par l'intérêt des masses populaires de producteurs.

    La bourgeoisie n'a jamais eu pour fonction historique de "libérer" ("en se libérant elle-même du féodalisme" par exemple...) "l'humanité toute entière" ; ce rôle étant celui du seul prolétariat. Son unique fonction historique a été de créer les conditions de cette émancipation humaine générale... en donnant justement naissance au prolétariat en question.

    Le prolétariat mondial (dont les ouvriers et les paysans du Bangladesh, les colonisés intérieurs maghrébins d'Hexagone ou afro-américains des États-Unis, les travailleurs occitans ou bretons blancs et les travailleurs franciliens blancs font tous partie mais forment des "strates" différentes hiérarchisées par le Pouvoir bourgeois occidental) doit en fait s'emparer du "Progrès" capitaliste bourgeois pour lutter contre le "Progrès" capitaliste bourgeois, un peu comme les Peuples colonisés s'emparaient (et s'emparent encore) contre les impérialistes occidentaux d'armes à feu qui leurs étaient inconnues avant l'arrivée des colonisateurs. La révolution marxiste se fait contre le capitalisme et donc contre le "Progrès" bourgeois comme "absolu" et véritable "religion" du Capital ; elle n'est pas une "défense en bloc" de ce "Progrès" et une simple volonté de le "poursuivre" comme l'on rajoutait, autrefois, des étages aux maisons de génération en génération - c'est une autre maison qu'il faut construire !

    Mais une fois dit cela, nous somme bel et bien (pour le coup) en prolongement, en "rajout d'étage" en quelque sorte, et nullement en "rupture" ni "rejet" ni "contradiction" vis-à-vis de la position léniniste.



    [1] À l’Assemblée législative (1791-92) comme à la Convention (1792-95), l’actuelle Île-de-France ne totalisait que 49 députés sur près de 750. Il y a véritablement eu un 1789 de "province" (s'il n'est pas carrément possible de dire que 1789 est un mouvement de "province" avant tout) très largement jailli des affrontements entre le pouvoir central (monarchie) et les pouvoir locaux (Parlements, États provinciaux, municipalités) en défense de ces derniers, après des épisodes comme la Journée des Tuiles à Grenoble. En 1790 sont institués les départements, dotés chacun d'un Conseil départemental ; mais il est vraisemblable que personne à la Constituante ne voyait strictement de la même manière les pouvoirs de ces assemblées face à l’État central : pour beaucoup, la France devait être en dernière analyse une fédération de départements - on appellera ce courant les fédéralistes, qui se confondront dans une certaine mesure avec le parti de la Gironde. Il fallait donc, à la grande bourgeoisie parisienne/centraliste, passer par un autre biais pour conserver sa prééminence : ce sera une démagogie populiste ‘sans-culotte’ mobilisant le petit peuple de Paris pour ‘faire pression’ sur les Conventionnels et écraser les bourgeoisies de 'province' tout en conjurant la menace de l'invasion étrangère ("On ne gouverne pas en temps d’exception selon les méthodes normales : il faut donc accepter les moyens révolutionnaires – La bourgeoisie ne peut s’isoler du peuple : il faut donc satisfaire ses demandes – Mais la bourgeoisie doit demeurer l’élément dirigeant dans cette alliance : la Convention doit donc prendre l’initiative des mesures révolutionnaires" dit en substance un discours de Barère du 18 mars 1793) ; démagogie qui en Hexagone sera (trop) longtemps confondue avec la ‘version française du socialisme’. La Montagne, les Jacobins et autres Cordeliers, idéalistes égalitaristes sociaux, se feront les serviteurs naïfs de ce plan avant d'être éliminés une fois leur tâche accomplie. Tandis que l’État plonge dans une crise économique sans précédent (il se trouvera finalement en faillite en 1797...), le peuple parisien est transformé en plèbe romaine ‘au pain’ (Loi du Maximum sur les grains et farines) et ‘aux jeux (les exécutions quasi-quotidiennes sur la place de la Révolution...) alimentée par le pillage (‘réquisitions’) du reste de l'Hexagone puis des conquêtes extra-hexagonales (Belgique, Italie, Allemagne...). Les insurrections fédéralistes girondines (en Occitanie, Arpitanie - Lyon - et Normandie surtout) et les guérillas paysannes "catholiques-royales" de Bretagne et du "Grand Ouest" (ainsi que les résistances... anti-annexionnistes de Savoie, Nice, Belgique etc.) sont sauvagement réprimées par les "représentants en mission" de la Convention ; un aboutissement de tout cela pouvant être vu dans la loi ultra-centralisatrice du 14 frimaire an II - 4 décembre 1793 (car outre les "fédéralistes" et autres "contre-révolutionnaires" et "ennemis de la liberté", les "représentants en mission" s'étaient souvent trouvés en conflit... avec les Jacobins, les Communes, les sections sans-culottes et les tribunaux révolutionnaires locaux !). Lorsque les choses commenceront à "partir en live" (début 1794) seront d'abord éliminés (fin mars) les "gauchistes" "Exagérés" d'Hébert (s'il n'avait pas été assassiné 9 mois plus tôt, Marat aurait peut-être été de la charrette...), à ne pas confondre avec les "Enragés" de Jacques Roux et Varlet (démocrates égalitaristes proto-socialistes 'brisés' dès septembre 1793, et auxquels Marat et Hébert étaient plutôt hostiles) ; puis début avril Danton (avec ses partisans), lequel passait plutôt jusque-là pour le 'référent' de la grande bourgeoisie [avec d'autres comme Philippe "Égalité" d'Orléans (qui siégeait "avec les Cordeliers au milieu de la Montagne" et dont Marat fut longtemps proche, il finira néanmoins guillotiné, devenu suspect après la défection de son fils - le futur Louis-Philippe - aux côtés de Dumouriez), le spéculateur Pereyra, l'aventurier Guzmán, les Laborde de Méréville père et fils (parvenus occitans "montés à Paris"), l'(autre) Occitan grand propriétaire terrien et opportuniste politique de première Barère de Vieuzac (par ailleurs pourfendeur acharné des langues populaires nationales) au sein du Comité de Salut Public, etc. etc. - toute une "bande noire" de hauts financiers, spéculateurs sur le rachat des "biens nationaux" (terres et édifices seigneuriaux et - surtout - d'Église expropriés et mis en vente, dont bon nombre seront transformés... en usines, contribuant ainsi au lancement de la révolution industrielle), etc. ; en réalité la pointe émergée du Grand Capital financier naissant (phénomène bien sûr incompréhensible à l'époque, et donc réduit à une "conspiration" de "coquins") voulant en définitive une forme de gouvernement oligarchique appuyée sur "le peuple" lorsque de besoin, un régime finalement très proche de ce que sera (sans la démagogie sociale guillotineuse devenue inutile et même dangereuse)... le Directoire après Thermidor (et pour cause puisque ce sont essentiellement les "ultras" de la répression en "province" liés à ce "plan" de la bourgeoisie parisienne/centrale qui renverseront et liquideront Robespierre), ou encore la Monarchie de Juillet instaurée en 1830 (avec le fils d'"Égalité" sur le trône !)]. Robespierre "l'incorruptible" et ses partisans resteront seuls en lice, tandis que se met rapidement en place la coalition qui les liquidera en juillet (9 thermidor) - de fait, l'histoire a toujours montré que lorsque "la révolution dévore ses enfants", le "coup de barre" à droite n'est jamais très loin. Le Grand Capital tricolore pourra alors instaurer son 'Directoire', régime censitaire où seule une minorité bourgeoise pouvait réellement voter, puis, devant les difficultés de celui-ci, le 'césarisme' du petit caporal corse Bonaparte, qui mettra 'tout le monde d'accord' par une politique alliant fermeté et compromis et fondera réellement l’État français contemporain.

    Ce n'est donc pas un hasard si, références absolues de la gauche bourgeoise et petite-bourgeoise depuis l'époque, la Montagne et "93" ont également pu être sans problème celles des fascistes venus de ladite "gauche" (Déat et ses 'néo-socialistes', Valois, Doriot etc., loin d'être "anti-Lumières" comme peut le prétendre Zeev Sternhell). Sur les financements des "tribuns du peuple" jacobins/cordeliers comme Hébert ou encore Marat, lire ici c'est édifiant... Intéressants à lire aussi, ces quelques extraits (ici aussi) de Bourgeois et Bras Nus du "marxiste libertaire" Daniel Guérin, qui reviennent bien sur cette époque et son double aspect contradictoire [nous aurons juste un petit désaccord sur l'explication de la contradiction Montagnards/Girondins, clairement et totalement liée selon nous à la vision centraliste parisienne de la jeune république des premiers opposée à la vision "fédération de départements 'cités-États' de leurs chefs-lieux respectifs" (façon Suisse ou États-Unis) des seconds ; et non à une supposée "préférence" de ces derniers pour les armées étrangères et les royalistes plutôt que d'accepter l'irruption des masses populaires sur la scène politique - les Girondins savaient eux aussi très bien s'appuyer sur les 'bras-nus' et les sections sans-culottes... de leurs villes de 'province' face aux envoyés de Paris et aux Montagnards locaux (comme Chalier à Lyon), qui peinaient à s'imposer malgré leurs mesures sociales radicales ; ils étaient (paradoxalement par rapport à leur anti-centralisme) beaucoup plus décidés et conquérants dans la guerre que leurs adversaires et avaient même proposé la peine de mort pour quiconque parlerait de rétablir la monarchie ; etc. etc. ; tout ceci ne visant pas à faire leur apologie ni à les 'réhabiliter' mais étant un simple constat de faits : les Montagnards s'opposaient aux Girondins (et a fortiori aux Chouans et autres autonomistes royalistes d'ici ou de là) sur la question de la prééminence de Paris dans le nouvel État de la bourgeoisie par et pour elle seule ; prééminence qu'ils voulaient maintenir et même renforcer là où les seconds voulaient en quelque sorte ressusciter les 'républiques' locales (portuaires, notamment) de l'époque des Guerres de Religion, fédérées de manière (certes) 'indissoluble'/'une et indivisible', mais fédérées ; et c'est dans cette optique (et non sur une prétendue différence de 'fibre sociale', la leur étant purement conjoncturelle et utilitariste comme le reconnaît Guérin lui-même) qu'ils se sont appuyés sur le petit peuple de la capitale (et ont tenté de le faire, avec nettement moins de succès cependant, sur celui des villes de 'province'...)]. 

     


    2 commentaires

  • maocNous avions présenté, il y a quelques mois, une initiative organisée dans l’État espagnol comme le modèle de ce pour quoi nous nous battons : l'unité indéfectible des Peuples, au sein d'un même État capitaliste et au-delà, pour BRISER LES CHAÎNES de ces États et de tous les impérialismes.

    Nous allons maintenant tenter de vous illustrer, par un exemple, TOUT CE QUE NOUS NE VOULONS PAS. Car il faut bien comprendre qu'il y a des têtes dures et que quand bien même il ne resterait qu'UN SEUL petit facho, nazillon ou autre farfelu réactionnaire pour revendiquer, dans un État donné, l'indépendance d'un Peuple donné, les défenseurs dudit État (y compris "de gauche", les pseudo "citoyens du monde" et vrais gardiens du temple qui prônent son "dépassement" universaliste abstrait) s'en empareraient pour y assimiler et y réduire TOUTE affirmation des Peuples périphérisés et niés par celui-ci et toute remise en question de cette construction historique capitaliste qui est - on ne le rappellera jamais assez - le grand râtelier auquel ils bouffent*. C'est finalement un peu la même chose que l'antisémitisme ou le conspirationnisme en matière de soutien à la Palestine (en particulier) ou de lutte contre l'impérialisme (en général) : comment se faire les arguments vivants des pires ennemis de la cause que l'on dit défendre. Il faut donc mettre une fois pour toutes les choses au clair.

    Cet exemple, qui pourrait bien être un jour ce "der des ders", nous l'avons trouvé en la personne de Jean-Pierre/Yann-Ber (en breton) Tillenon.

    Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon est un cas typique de ces militants qui, pris dans l'"orbite" intellectuelle de la gauche révolutionnaire lorsque celle-ci était puissante (il a fréquenté le milieu autonome parisien des années 1970 et partagé un temps la vie de Joëlle Aubron), ont tout naturellement dérivé vers la droite radicale et les fantaisies réactionnaires en tout genre dès lors que cette force d'attraction s'est affaiblie (autre exemple : Patrick/Padrig Montauzier, fondateur et leader d'Adsav). Après avoir fréquenté (entre autres) Serge Ayoub ou encore Guillaume Faye, il se revendique désormais de... "l'extrême-centre" - mais si une telle identité politique peut exister de manière sincère (et assez largement) en Bretagne, pays de petite entreprise et de culture politique Tillenondémocrate-chrétienne, elle sert aussi (et pour cause) de paravent à des gens impossibles à classer autrement qu'à l'extrême-droite (une version locale du "ni droite ni gauche" en quelque sorte) ; et nous voyons mal, en l’occurrence, comment classer autrement un personnage qui a participé (en 2006) à une conférence sur "l'avenir du monde blanc" en Russie aux côtés de son grand collègue (donc) Guillaume Faye, de "Terre et Peuple" de Pierre Vial et de leurs amis internationaux (russes, allemands, "espagnols", grecs etc.).

    L'on pourra peut-être nous reprocher de nous en "prendre" à un activiste politique d'un autre Peuple, et donc de nous "mêler de ce qui ne nous regarde pas". Il est clair que Yann-Ber Tillenon n'est pas un cas unique, ni en Bretagne ni dans le reste de l'Hexagone, et il en existe sans doute de similaires en Occitanie même si le (tout petit) PNO, qui partage la même vision "ethniste", est issu d'une déviation du marxisme (François Fontan) et n'a pas dérivé plus à droite que le Modem ou l'UDI tandis que la droite extrême est plus généralement sur la vision maurrasso-identitaire "classique" (Occitanie-France-Europe). [MàJ : c'est confirmé cela existe bel et bien... Nous savions que Richard Roudier s'était fait (vers la fin 2012) jeter du Bloc identitaire - pour des embrouilles d'égo essentiellement. Suite à cette rupture, manifestement, sa "Ligue du Midi" a rejeté la reconnaissance de la "patrie historique" française pour évoluer vers une "ligne Tillenon" en mode "Ici (en Occitanie) c'est pas la France". Toute la critique de Yann-Ber Tillenon qui va suivre s'applique donc évidemment à ces énergumènes. Roudier a fait partie dans les années 1970 du groupe "Pòble d'Òc", issu pour l'essentiel de l'extrême-droite régionalo-européiste montpelliéraine ("Jeune Languedoc") ; une majorité du groupe évoluera cependant vers des positions plus "à gauche" (socialisantes, fédéralistes libertaires, écologistes) ce qui entraînera son départ en 1976. Il sera ensuite un membre fondateur d'"Unité radicale" puis du Bloc identitaire (la scission avec les "eurasistes" de Christian Bouchet se fit alors, rappelons-le, sur la défense des thèses de Guillaume Faye avec lequel le Bloc rompra cependant par la suite). MàJ nov. 2015 : mais ceci ne les empêche manifestement pas d'assurer la sécurité d'un élu du Front National, dont le symbole reste à ce jour (à notre connaissance...) une flamme tricolore et dont l'hostilité aux affirmations nationalitaires réelles est notoire...]

    Mais nous avons simplement trouvé que dans l'interview en lien ci-dessous (datant de 2007 mais ses idées n'ont guère changé depuis), la limpidité de ses propos ("foufous" en apparence mais en réalité très cohérents) donne un aperçu particulièrement clair de ce courant de pensée - à partir de quoi, libre à chacun-e de remplacer "Bretagne" par "Occitanie", "Corse", "Euskal Herria", "Alsace" ou ce qu'il/elle veut, cela revient au même ! Et puis, au-delà de cela, Occitans et Bretons sont embarqués sur le même "bateau France", la question de ce qui est proposé à l'encontre de ce "bateau" nous concerne donc tous et d'ailleurs, Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon a bel et bien un projet pour nous puisque l'Occitanie (d'un seul tenant ou pas, nous ne savons pas, il faudrait le lui demander) doit logiquement faire partie de la dizaine d'"États-régions" par lesquels il veut remplacer l’État français.

    Nous vous invitons donc à lire avec attention l'interview ci-dessous, donnée par Yann-Ber Tillenon à un web-magazine de "culture trash" : 

    http://www.vice.com/fr/read/extrmement--louest


    Et maintenant que vous avez bien lu (avec attention on l'espère), place à l'analyse en profondeur des choses.

    En somme, ce que prône Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon, c'est :

    - une "Europe-civilisation" autrement dit une Europe impérialiste complètement unifiée, vision (complètement idéaliste et utopique au demeurant) qui relève plutôt (d'habitude) du social-libéralisme, de la démocratie chrétienne ou de la libéral-démocratie bourgeoise mais que l'on trouve aussi (minoritairement) en version d'ultra-droite fasciste depuis toujours (c'est un peu ce que voulait Hitler mais sous suprématie allemande, puis le "nationalisme européen" avec la FANE ou encore l'hebdomadaire "d'opposition nationale et européenne" Rivarol, "l'Europe aux 100 drapeaux" du nationaliste réactionnaire et collabo breton Yann Fouéré dont s'inspire certainement notre "druide", les eurasistes de Jean Thiriart et aujourd'hui les héritiers de ceux-ci ou encore les Identitaires, mais Tillenon pousse la vision encore plus loin) ;

    antifabzh.jpg- consistant en une fédération d'"États-régions" fondés sur la "pureté" ethnique... Autrement dit il veut la même chose que les États-"nations" que nous avons actuellement, dans ce qu'ils ont de pire en matière de chauvinisme, xénophobie, suprématisme racial (même masqué sous un pseudo "respect des différences") et exclusion, mais correspondant aux nationalités réelles et non aux territoires que la bourgeoisie d'un Centre (ici en "France" : Paris) s'est annexée comme base première d'accumulation et a proclamé "Nation". Waouh, c'est clair qu'il y a comme un progrès ! Mais enfin, bien léger ; en termes de rupture avec l'idéologie dominante on va dire qu'on a vu mieux... L'on notera aussi que cet État bourgeois moderne, Yann-Ber Tillenon en connaît parfaitement les "piliers" : "1) la monnaie, 2) l’armée, 3) les frontières, 4) la législation" et qu'il reproche en définitive à la "France"... de ne plus les posséder ("L’État français n’a plus de monnaie propre, quasiment plus d’armée et plus de frontières. Quant aux lois, elles sont votées par Bruxelles à 80%").

    À l’État français, Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon va donc reprocher non pas sa périphérisation (dès la conquête à la fin du 15e siècle) puis sa négation pure et simple (à partir de 1789) du Peuple breton, parallèlement à la colonisation, à l’asservissement et au génocide d'innombrables Peuples outre-mer, mais son "cosmopolitisme" contraire aux "puretés" ethniques ; "cosmopolitisme" qui fait bien sûr démarrer "vraiment" l'oppression française en 1789 (la Bretagne, c'est bien connu, n'était pas du tout opprimée sous l'Ancien Régime et aucun Bonnet rouge de 1675 ne s'est jamais balancé au bout d'une royale corde !). D'ailleurs, si cet État du Capital bleu-blanc-rouge n'avait pas importé autant de "bicots" et de "bamboulas" pour faire face aux besoins du capitalisme des Trente Glorieuses, on y vivrait peut-être un peu mieux sa périphérisation et sa négation de Breton - c'est en tout cas ce que semblent sous-entendre ses propos ("Le patronat français n’arrivait pas à changer le peuple français. Il a donc préféré changer de peuple en laissant entrer une population allogène plus docile. Mais ça commence à se retourner contre lui." (...) "La France est au bord de la guerre civile." (...) Chevilly-Larue [en région parisienne hein, pour précision...], où j’ai ma maison, ma bagnole a cramé pendant les émeutes. Je l’ai vu aussi quand Ben Laden a réussi son coup, ça hurlait de joie dans les cités."). Et pour quelqu'un qui - manifestement - veut nier la construction historique "France" (puisqu'il prône son remplacement par une dizaine d’"États-régions" indépendants), les mots France et Français reviennent un peu beaucoup - et sans guillemets - dans son discours... Et n'est-ce pas un drapeau tricolore français qu'il nous semble bien voir en en-tête de son nouveau blog personnel ? Il y a un moment où il faut savoir !

    En définitive, Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon est un "Breton" profondément français d'esprit (de l'aile droite de l'idéologie française) qui vit d'ailleurs (il le dit lui-même) en... région parisienne (Chevilly-Larue) et qui s'imagine que par quelques mesures cosmétiques comme "bretonniser" son prénom, parler un brezhoneg "académique" (qui nie la richesse populaire des dialectes locaux) ou adopter un panthéisme druidique il est en "rupture" avec une construction historique vieille de 800 ans - et l'hégémonie idéologique qui va avec.

    Europe100drapeauxDepuis une quarantaine d'années la "France" est en crise profonde (la crise qui annonce, en réalité, sa fin comme réalité historique !) et comme beaucoup d'autres, Tillenon est à la recherche d'une "alternative" (non-révolutionnaire bien entendu, sans autre rupture avec le capitalisme que - éventuellement - le rebaptiser en "socialisme national", "solidarisme" ou autre foutaise). Pour un certain nombre de personnes, cette crise a pour nom "européisme" et il "faut" donc en revenir aux "souverainetés", aux frontières et à la maîtrise de la politique intérieure comme étrangère de naguère (des années 1960) - maîtrise que Tillenon semble d'ailleurs lui aussi regretter. Pour d'autres il "faut" au contraire aller encore de l'avant dans l'intégration européenne, qui serait le "seul avenir de la France" - nous avons vu que cette conception n'était pas vraiment un marqueur clair d'appartenance au libéralisme bourgeois, et que des fascistes pouvaient la partager. Il "faut", peut-être, redéfinir les alignements géopolitiques : il reste (et restera sans doute toujours) des BHL pour être d'un atlantisme inconditionnel, mais pour beaucoup il faudrait se tourner vers la Russie, qui serait actuellement le "conservatoire" des "valeurs européennes" ; une Russie qui devrait pour certains "plus regarder vers l'Europe" (et réciproquement) et moins vers l'Asie et le "tiers-monde" ; tandis que d'autres assument un "eurasisme tiers-mondiste". Pour certains cela doit inclure le "rempart" israélien (qui devrait du coup aller frapper à la porte du Kremlin) face à l'"ennemi mortel" arabo-musulman : c'est le cas de Tillenon qui est proche de Guillaume Faye (100% sur cette ligne) et défend totalement l’œuvre de "restauration nationale" sioniste. Pour d'autres, il faut absolument rejeter cette "jambe" de l'"ordre mondialiste" (l'autre étant bien sûr les États-Unis d'Amérique).

    Pour la plupart (comme les Identitaires mais aussi bon nombre d'eurasistes, "solidaristes" et autres nazbols qui se sont tournés vers cette thématique ces dernières années - voir ici et ici par exemple ; ou encore de "néo-païens" dans la mouvance "Terre et Peuple") il y a les "petites patries charnelles" locales qui fleurent bon l'"identité" organique et millénaire (depuis les "Gaulois", "ancêtres" de la moitié de l'Hexagone "français" au grand maximum mais c'est pas grave, voire carrément depuis le Néolithique...), il y a l'Europe "civilisation" et "puissance" à (re-)construire mais entre les deux il y a tout de même l'échelon "France" ("patrie historique") à respecter. Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon fait tout simplement partie des quelques uns (avec les gens d'Adsav par exemple) qui veulent purement et simplement "faire sauter" cet échelon pour rattacher directement leur nationalité réelle à un bloc impérialiste européen à construire ; en d'autres termes il refuse le compromis maurrassien entre les nationalités réelles et l'État/impérialisme BBR. Mais - comme nous l'avons dit - ce qu'il reproche à cette construction historique du Capital sous direction parisienne ce n'est pas son œuvre de transformation des classes populaires en chair à usine et à canon, mais son "cosmopolitisme" : la maigre esquisse de multiculturalisme que les nécessités du capitalisme (certes) et les luttes populaires ont imposé à la société capitaliste "française", et qui lui est déjà insupportable. C'est un séparatisme réactionnaire, visant des objectifs 100% capitalistes ("Californie de l'Europe" etc. etc.) sans même s'embarrasser des "formes" libérales et "humanistes" bourgeoises comme peuvent le faire le PNO ou le Parti breton (ex-aile gauche du POBL, l'aile droite ayant formé Adsav sur des thèses proches des siennes). 

    En définitive, Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon (qui livre ici quelques éléments biographiques révélateurs dans un "bel" esprit 100% patriarcal, militariste et temps-béni-des-colonies : "Ancien du 5e RMP né en 1947 à Paris 13e. Je suis d'origine bretonne et alsacienne (...) J'ai été volontaire pour le 5e RMP en Polynésie. Je voulais "voir du pays" et je pensais aux "Vahinés", aux "bains de soleil" et à la sieste sous les cocotiers. J’ai été agréablement surpris de constater que la Légion, en plus des histoires des héros au combat que j'entendais étant gosse pendant la guerre d'Algérie, était  une grande fédération, une grande armée  européenne" - tout un programme !!!) ne "reconnaît plus" la Bretagne ET LA FRANCE de sa jeunesse... et sa "solution" c'est donc le repli sur l'ethnicité "pure" des nationalités réelles, seule à même selon lui d'éviter le "cosmopolitisme" et son corollaire la "décadence", "produits inévitables" de l'appartenance à la construction "France".

    breizh gwenhadu komunourSon discours peut paraître "allumé" à première vue, mais en réalité tout se tient. Il a une volonté de puissance pour "sa" Bretagne et son modèle (puisque l'on a parlé d'"alternative" non-révolutionnaire et 100% capitaliste) il le revendique ouvertement : la... Californie ("faire de la Bretagne une Californie de l'Europe"). Excellent modèle en effet... d'un point de vue capitaliste : prise indépendamment, la Californie serait la 10e économie capitaliste mondiale et assurément un pays impérialiste (malheureusement nous sommes anticapitalistes et anti-impérialistes et ce pays n'est donc pas un "modèle" à nos yeux, ni pour la Bretagne ni pour l'Occitanie... nous nous rappelons que la Californie c'est aussi quelques 20 à 25% d'exclus dans une misère noire, une ségrégation sociale sur base "raciale" - mais aussi métropole/"cambrousse" - omniprésente - mais cela n'est sans doute pas pour déplaire au triste sire Tillenon ; des dizaines d'années de prison pour ceux qui "sortent des clous" pour survivre - parfois pour le vol d'une pizza si c'est le "third strike" - etc. etc.).

    Il est cependant bien conscient que pour une Bretagne seule (indépendante) cela n'est pas réalisable. Au sein de la "France" cela n'est pas réalisable non plus puisque cet État est (selon lui) un facteur de décadence et une bride pour les "énergies", qui inonde la Bretagne de "bougnoules" et de "négros" sous la chape de plomb d'une "bureaucratie soviétique" ("La France est le dernier régime totalitaire du monde avec la Chine" - il va de soi que pour lui, la Chine incarne encore le "communisme")... Reste donc une Bretagne fédérée au sein d'une Grande Europe blanche et "visionnaire". L'on voit mal comment, dans une telle Europe, la Bretagne pourrait être autre chose que la périphérie qu'elle est actuellement vis-à-vis des régions dominantes (la "Banane bleue"), mais cela n'a guère d'importance pour lui : le Peuple breton, dans le fond, ne l'intéresse pas ; "sa" Bretagne est un "idéal", une "super-vision", un "concept philosophique" et non une réalité sociale sur un territoire donné, fruit d'un processus historique et à transformer dans un processus historique, un projet révolutionnaire de libération pour le Peuple breton (c'est à dire les personnes qui vivent et travaillent aujourd'hui en Bretagne et n'y sont pas des ennemies du peuple, selon la conception léniniste de la nationalité ; et non les personnes qui pourraient revendiquer une "ascendance celte millénaire" !)... Et puis après tout, avec la "Banane bleue" on reste entre peuples "aryens" et respectables n'est-ce pas (Allemands, Flamands, Suisses, Alsaciens etc.) ; notre Yann-Ber étant lui-même à moitié alsacien, donc "banane-bleusien" (la "race supérieure" ?) dans un sens.

    Tout cela sent bon l'utopie totale et - donc - l'idiot utile, comme le furent déjà ses prédécesseurs du PNB dans les années 1940. C'est finalement la même chose que les conceptions religieuses réactionnaires (et leurs corollaires antisémites) dans les pays musulmans et les colonies intérieures de cette culture en Europe, ou encore le "kémitisme" de certain-e-s afro-descendant-e-s (conceptions que Soral et Dieudonné s'efforcent de "drainer" vers l'extrême-droite "gauloise" FN, tentant en quelque sorte de reproduire le "compromis maurassien" mais cette fois-ci avec les "non-blancs") : des résistances RÉACTIONNAIRES d'ensembles humains donnés contre la domination centraliste et impérialiste des États du Capital (domination dont un aspect possible est l'"uniformisation", à laquelle Tillenon réduit tout le problème) ; résistances tournées vers un passé idéalisé, vers le "paradis perdu" et la "tradition" ("une nouvelle SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE celtique au 21e siècle, siècle de la postmodernité" - ici) et non vers la construction de l'avenir démocratique-réel et communiste de l'humanité ; mais auxquelles il ne faut pas non plus fantasmer plus d'importance qu'elles n'en ont, autrement dit en faire la menace fasciste stratégiquement principale de notre époque, car la (para)phrase de C.L.R. James qui s'applique aux colonies intérieures "non-blanches" s'applique également aux Peuples "blancs" niés par la construction historique de l’État : l'on peut affirmer sans problème que "tout mouvement fasciste d'étendue hexagonale (aussi déguisé soit-il) sera obligé de s'attaquer à l'affirmation des Peuples niés et périphérisés", ce que devraient suffire à prouver (toutes) les prises de position du Front National sur un sujet aussi picrocholin que la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, ou encore l'expérience de la "Révolution nationale" Strollad komunour breizhvichyste en 1940-44 - quand bien même les amis de Yann Fouéré tentèrent de la court-circuiter en traitant directement avec les Allemands. Pour autant, cela existe et il nous faut donc prendre position dessus - ne serait-ce que, comme nous l'avons dit, parce que cela sert d'argument vivant à nos petits détracteurs "de gauche".

    Il faut dire hélas (mais l'autocritique est ici essentielle) qu'à cela, c'est-à-dire tant aux délires d'un Tillenon qu'aux "argumentations" jacobines élaborées à partir de ce genre de "cas d'espèce", les limites de nos luttes autonomistes ou indépendantistes de gauche (progressistes ou révolutionnaires) ont souvent tendance à prêter le flanc. Voici ce que nous pouvions déjà écrire il y a deux ans à ce sujet :

    "Il faut véritablement s'arrêter et insister lourdement sur ce point, car il est fondamental et l'aboutissement de tout ce que nous venons de voir. L'on observe en effet très largement, dans l’État français mais aussi dans les autres (État espagnol etc.), une tendance de l'affirmation (y compris progressiste, y compris révolutionnaire) des Peuples niés qui en constitue selon nous une grande limite : la tendance à vouloir prioritairement délimiter un territoire "national" "au village près", sur des critères notamment linguistiques (et "culturalistes"), débouchant parfois sur des prises de bec avec d'autres affirmateurs de Peuples voisins etc. etc. - l'on pourrait peut-être employer, pour qualifier cette déviation, le terme rabelaisien de "picrocholinisme".

    Un travers que l'ennemi (centraliste bleu-blanc-rouge, espagnoliste etc.) ne se prive d'ailleurs pas de retourner contre nous, se découvrant soudain... "anti-centraliste" et "anti-expansionniste" pour nous traiter précisément de cela, de centralistes et d'expansionnistes, nous accusant de vouloir nier la grande diversité régionale de l'Occitanie (bien réelle avec ses 6 ou 7 aires linguistiques et culturelles elles-mêmes subdivisées) ou mettant en avant la question du gallo en Bretagne ; ou encore, dans l’État espagnol, rappelant le particularisme de telle partie d'Andalousie (Almeria, Grenade) ou de tel pays catalan (Valence, Baléares). C'est là une tactique éprouvée et vieille comme le monde, qui porte un nom dont vous nous passerez la grossièreté : l'enculage de mouches. Autrement dit l'ergotage, le pinaillage sur des points de ce style pour faire s'effondrer la question principale d'une revendication sous un "bombardement" de questions secondaires. Ce à quoi nous avons, hélas, amplement tendance à prêter le flanc - de par les limites de notre compréhension des choses.

    Car il est bien évident que la diversité linguistique et culturelle des régions de la vaste Occitanie ne les inclut pas moins dans ce qu'il faut bien appeler la question méridionale de l'Hexagone, qui EST la question principale ; de même qu'en Bretagne le brezhoneg (parlé au Moyen Âge jusqu'aux portes de Rennes et Nantes) a finalement beaucoup moins reculé face à l'oïl du Val de Loire (donnant le gallo) que le gaélique irlandais face à l'anglais, et pourtant personne (en tout cas beaucoup moins de monde) ne se risque à nier l'Irlande comme réalité et question nationale face à son oppresseuse historique - l'Angleterre.

    C'est la raison pour laquelle il faut marteler et marteler encore, ici et ailleurs, maintenant et à l'avenir que la question est SOCIALE, la lutte est SOCIALE. C'est particulièrement net en Occitanie, qui ne peut pas se revendiquer historiquement d'un État unifié (ni moderne ni même pré-moderne) sur l'ensemble de son territoire : l'Occitanie existe par la France, comme POSITION SOCIALE (socio-territoriale) au sein de l'ordre français ; au même titre que (par exemple) le Mezzogiorno italien (qui s'identifie largement, mais pas totalement à l'ancien Royaume de Naples) ; et la lutte qui l'affirme est une lutte pour se libérer de cette position (mais cela est également valable pour la Bretagne ou pour la Corse, qui peuvent se revendiquer d'un État souverain par le passé). La "libération nationale", terme auquel nous préférons celui de Libération révolutionnaire du Peuple (LRP) car "national" inclut nécessairement la bourgeoisie, n'est pas quelque chose qu'il s'agirait de "combiner" d'une manière ou d'une autre avec la "libération sociale", autrement dit la lutte de classe : elle EST l'expression spécifique de la lutte de classe du Peuple travailleur, dans les conditions spécifiques d'un Peuple absorbé et nié par un grand État moderne lors de sa formation.

    La lutte pour la langue est une lutte pour la "reconquête de soi" en tant que Peuple, en antagonisme avec l’État qui veut faire de nous ses "citoyens" uniformisés autrement dit les petits soldats productifs de son Capital : c'est une lutte très importante mais subordonnée ou, plus exactement, impliquée par la lutte sociale qu'est la libération révolutionnaire (anticapitaliste) en tant que Peuple travailleur inscrit dans un certain ordre social au sein des frontières d'un État (des murs d'une prison, d'un enclos à force de travail).

    En définitive, soit l'on a compris cela soit on ne l'a pas compris ; et c'est alors la porte ouverte à toutes les dérives (isolement folklorique et inexistence politique, électoralisme et incrustation dans le système que l'on dénonce, populisme voire xénophobie réactionnaire) quelle que soit la quantité de vent que l'on brasse par ses moulinets nationalistes."

    Nous, nous ne vivons pas dans la nostalgie de notre jeunesse occitane en France ; nous ne la regretterions pas même si nous étions nés au Moyen Âge (avant la Conquista) ; mais ce n'est de toute façon pas le cas : nous avons toujours vécu dans un enclos à force de travail dénommé "France" et sur un territoire occitan qui s'est vu attribuer une certaine place - périphérique, provinciale - en son sein. Nous regardons vers l'avenir et l'avenir, pour nous comme pour toute l'humanité, c'est d'en finir avec cette réalité et ce paradigme historique pour passer à autre chose. Nous ne sommes pas non plus spécialement nostalgiques de l'époque où "80% des lois" qui servent à nous opprimer n'étaient pas "faites à Bruxelles" : nous combattons bien évidemment l'Union européenne comme appareil de classe capitaliste mais nous voyons aussi, il faut le dire, plutôt positivement ce symptôme d'affaiblissement de l’État et de l'impérialisme bleu-blanc-rouge.

    La "France" est le nom d'un appareil politico-militaire ET IDÉOLOGIQUE (= de "contrôle des consciences") servant à encadrer une masse de force laborieuse au service de l'accumulation de capital (production de plus-value). Ce mode de production, le capitalisme, a été une étape atrocement douloureuse mais nécessaire et incontournable de l'histoire de l'humanité, sans laquelle nous aurions encore une espérance de vie d'une trentaine d'années, nous serions à la merci du moindre aléa climatique ou de la moindre épidémie, etc. etc. Une étape "progressiste" en ce sens d'historiquement nécessaire, au sens où la longue marche de l'humanité vers le communisme devait passer par là exactement comme elle devait passer par le pire esclavage de l'Antiquité, ou comme la vie qui naît doit passer par l'accouchement, atrocement douloureux lui aussi (ce terme de "progressiste" a cependant pris aujourd'hui une connotation positive qui fait que nous évitons de l'employer au sujet du capitalisme et de son œuvre, car cela nous semble incompatible avec la LUTTE idéologique et physique que nous livrons contre lui).

    Mais aujourd'hui ce mode de production a fait son temps et n'est plus en mesure d'apporter le moindre progrès à l'humanité, seulement le lot de désastres et de violences inhumaines qui l'ont toujours accompagné (Marx disait que le Capital "arrive au monde suant le sang et la boue par tous les pores"). Dès lors, nous devons et voulons abattre ce mode de production capitaliste et EN FINIR avec ses États/appareils d'encadrement politico-militaire et idéologique. Cela conduira forcément, en brisant ces murs, à en libérer les Peuples (ensembles de travailleurs partageant une même culture, une même histoire, une même économie productive) qui pourront dès lors (à nouveau) avancer vers l'avenir : la Commune Humanité.

    Des Peuples LIBRES ET SOCIALISTES qui soient comme des PONTS JETÉS VERS L'UNIVERSEL, tel est ce pour quoi nous luttons ; et certainement pas pour des répliques en "modèle réduit" des États capitalistes que nous subissons et combattons actuellement, a fortiori dans ce qu'ils ont de pire (chauvinisme, racisme), au service d'une fantasmagorique "Europe puissance" pour la "défense du monde blanc" (traduction : des monopoles européens) !

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    * L'on s'arrêtera ici pour souligner la cocasserie de la chose car en réalité (et en dernière analyse), si l'on regarde bien les deux principales racines de l'extrême-droite "régionaliste", nous avons : 1°/ le courant de pensée maurrassien qui a toujours rejeté le centralisme parisien et exalté les identités "régionales" comme composantes de la "civilisation française" (certains éléments comme Tillenon "sautant" à présent l'échelon "France" pour inclure directement leur "identité" bretonne ou occitane ou autre dans l'"Europe blanche") ; et 2°/ des indépendantistes ou autonomistes qui ont été de gauche dans les années 1970, comme (dans une certaine mesure) Tillenon ou (surtout) Montauzier d'Adsav... et qui ont dérivé vers la droite selon exactement le même cheminement intellectuel qu'un nombre considérable (pour ne pas dire une majorité) de gens-de-gôôôche tout ce qu'il y a de plus "républicains", jacobins et "universalistes" "français" - en un mot, "tous ces immigrés/Arabes/Noirs/musulmans un peu ça va - on est pas racistes hein ! - mais trop c'est trop, et pis ils s'intègrent pas, ils veulent nous imposer leur religion et leur culture arriérée etc. etc., alors bon ils seraient peut-être mieux chez eux quand même"... Sauf qu'au lieu de tenir ce raisonnement dans le cadre de la "Républiiiiique"/"citoyenneté" et des "valeurs" bleu-blanc-rouges, ils le tiennent dans le cadre de l'"identité" et de la "patrie charnelle" de leur nationalité réelle (Bretagne, Occitanie etc.). Les jacobinards "républicains"-"universalistes"-"de gôôôche" ont donc beau jeu de nous donner des leçons, et feraient mieux de garder celles-ci et de ses les introduire dans un endroit plus approprié.

     


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  • Cet article a été publié sur Mediapart (juin 2013) et mérite d’être reproduit ici. Cela fait longtemps que ces fumeuses théories sévissent, aussi bien dans les milieux républicards-bleu-blanc-rouge de droite et d’extrême-droite (voir ici la position de Marion Maréchal-Le Pen sur les langues ‘‘régionale’’ à l’Assemblée, et ici les positions du FN en général) que (voire surtout) dans le milieux de ‘‘gauche’’ (l’inénarrable Mélenchon et ses copains/copines à la Françoise Morvan etc.) voire d’‘‘extrême-gauche’’ (POI trotskyste ou PRCF ‘stalinien’, CNT-AIT ‘libertaire’ etc., sans oublier bien sur le ‘p’‘c’‘mlm’ ‘maoïste’), revivant chaque nuit en rêve Valmy et l’An II, purs héritiers de la Libre Pensée, du petit père Combes et du Parti radical de la IIIe République ; sans parler bien sûr des traditionnelles passerelles entre les deux, qui ont toujours existé. On a notamment pu le voir lorsque la périphérie Breizh-Izel s'est levée en masse contre sa périphérisation l'automne dernier...

    Nous avons déjà écrit dans nos pages que la théorie du ‘‘complot de l’étranger’’ est une constante de l’idéologie bourgeoise francouille depuis que Waterloo (1815) a mis fin à l’hégémonie européenne et quasi-mondiale de l’entité France (‘‘la fin de la France des 130 départements’’ dixit ce brave Zemmour...). Des thèses profondément fascistes mais qui, sous la plume d’‘‘intellectuels de garde’’ de la ‘‘Sainte République’’ se voulant ‘‘de gôôôôche’’ et comme pour donner raison posthume à (ce que n'a en réalité jamais dit) sir Winston Churchill (‘‘les fascistes de demain se diront eux-mêmes antifascistes’’), se parent allègrement de reductio ad hitlerum à tour de bras (comme si, on l’a déjà dit, la France n’avait pas elle-même fait Hitler par son traitement de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale !).


    La théorie du complot ethnique de la Charte des langues régionales


    francoise-morvanEn réponse au texte de Françoise Morvan publié en avril dernier sur Mediapart, l'historien Jean-Pierre Cavaillé critique la théorie du complot ethniciste de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires développée par quelques auteurs. « Ainsi, derrière tout acte militant non seulement en faveur de la ratification de la charte, mais tout aussi bien pour la reconnaissance voire même la transmission des langues minorées, c’est le spectre de l’ethnicisme qui tirerait les ficelles. »


    Rien n’est plus intéressant à étudier, mais aussi rien n’est plus terrible à subir que les théories conspirationnistes, car leur reconstruction de la réalité, à la fois délirante et hyperlogique, qui exploite la peur et attise la haine –ces passions tristes qui sont le poison de la politique–, possède un pouvoir considérable de persuasion dont les effets sont toujours nocifs. Les exemples ne manquent pas : les jésuites tramaient l’assassinat des rois de France ; ce sont les francs-maçons qui ont engendré dans l’ombre la Révolution française ; les juifs complotent pour dominer le monde ; c’est la CIA qui a manigancé les attaques du 11 septembre, etc., etc.

    En France (car il s’agit d’une théorie nationale, guère exportable), nous sommes confrontés à une théorie du complot anti-européenne et antigermanique, selon laquelle l’Europe, avec toutes ses institutions, ne serait rien d’autre que la couverture d’une politique secrète pangermaniste visant à rien de moins que la destruction des autres États nations –et en particulier de la France– au profit d’une Allemagne triomphante. Ainsi l’Europe serait-elle le brasier des États qui fait renaître le phénix du Reich des cendres du nazisme.

    L’Allemagne triomphante 

    Yvonne Bollmann est l’une des représentantes majeures de cette théorie, obsédée par la soi-disant germanisation de l’Alsace et ce que l’on pourrait appeler la « question allemande » [1]. Ses arguments sont à ce point caricaturaux que je me suis toujours demandé comment elle pouvait être prise au sérieux par les universitaires qui l’invitent dans leurs colloques à prétention scientifique. Dans le cadre de cette théorie générale, Bollmann et quelques autres auteurs (en particulier Lionel Boissou, Pierre Hillard, Françoise Morvan) développent la théorie locale du complot ethniciste de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, selon laquelle cette charte, les institutions qui l’ont portée (en particulier le Conseil de l’Europe), les vingt-quatre pays qui l’ont signée et ratifiée et tous ceux qui militent en France pour sa ratification, sont ou partisans ou dupes d’une conception politique racialiste et ethniciste, et travaillent en sous-main à l’édification d’une Europe des Volksgruppen, c’est-à-dire des ethnies et des tribus, grâce à laquelle l’Allemagne s’apprête à imposer sa domination impériale retrouvée. Soit, pour le dire avec Bollmann, « la Charte des langues est une chose allemande, inspirée par l’ethnisme, à l’opposé de la culture politique propre à la France, et destinée à la détruire » (table ronde du 14 mai 2004 organisée par François Taillandier, avec Michel Alessio, Yvonne Bollmann et Henri Giordan).

    Ainsi, derrière tout acte militant non seulement en faveur de la ratification de la charte, mais tout aussi bien pour la reconnaissance voire même la transmission des langues minorées, c’est le spectre de l’ethnicisme qui tirerait les ficelles. L’ethnicisme, à son tour, est entendu de manière univoque, dans cette reductio ad hitlerum systématiquement pratiquée par cette logique paranoïaque, comme crypto-racialisme et « donc », in fine, crypto-nazisme... Nous, qui œuvrons pour la ratification, serions « donc », en dernier recours, des nazis sans le savoir, encore que de multiples arguments pseudo-historiques soient déployés pour montrer que nous ne sommes dupes qu’à moitié, et donc à moitié, voire tout à fait complices du complot.

    9782755401998Cette thèse délirante, selon laquelle la reconnaissance des langues minoritaires est le cheval de Troie d’une Europe ethnique (et allemande !), n’est pas nouvelle ; à parcourir les sites, les blogs et les forums, elle semble assez largement partagée dans les milieux souverainistes et libres penseurs (Réseau Voltaire, Libre Pensée, Riposte Laïque, Comité Valmy…). Au-delà, elle est instrumentalisée par beaucoup de ceux qui sont hostiles, non seulement à la ratification de la Charte, mais à toute reconnaissance des langues minorées. On la trouve énoncée jusque dans des revues universitaires comme Hérodote (voir à ce sujet, mon post de décembre 2007 : Hérodote radote. Langue et nation en France). Le combat mené contre les écoles associatives bilingues exploite aussi volontiers l’idée d’un complot du « communautarisme » contre l’école française de la République (voir, ici, l’Odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique). Sauf que, dans ce cas, ce serait le libéralisme économique et le grand capital qui tireraient les ficelles et non plus l’Allemagne, mais il suffit de mettre en avant la promotion allemande du libéralisme pour associer les deux entités maléfiques derrière toute initiative, quelle qu’elle soit, en faveur de nos langues. Du reste, certains, comme Pierre Hillard, ont ajouté un chapitre au grand récit du grand complot en expliquant que les États-Unis ont pris le relais de l’Allemagne dans cette opération de destruction des États européens visant à imposer partout l’économie libérale sans plus aucune résistance (« Washington considère comme prioritaire de priver les Européens de leurs États pour mieux les faire entrer dans un libre-marché globalisé », article de P. Hillard, sur le site du Réseau Voltaire, se proposant de montrer que « Les Verts sont partisans d’une Europe des Ethnies »).

    Ainsi, l’écho de la thèse complotiste contre les langues régionales est-il beaucoup plus large et ce n’est pas sans une certaine stupeur que je l’ai trouvé exposé dans sa forme la plus pure par Françoise Morvan, passionaria des opposants au mouvement breton [2], « invitée » par la rédaction de Mediapart à présenter et défendre son point de vue, dans un article intitulé Contre la charte des langues régionales. Je vous invite à le lire, car il s’agit d’un chef d’œuvre du genre. Chef d’œuvre sans doute, car, pour étonnant que cela puisse paraître, j’ai entendu des avis embarrassés, voire positifs sur ce texte, jusque dans les milieux occitanistes [3].

    Histoire du complot 

    C’est que, en faisant explicitement fonds sur les travaux de Bollmann et de Boissou, Morvan appuie son argumentaire sur « l’histoire » ; l’histoire du complot ethniciste ou, comme elle l’appelle, du « lobby ethniciste européen ».

    FNlanguesIl reviendrait à la FUEV (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen), encore dite UFCE (Union fédéraliste des communautés européennes [4]), aujourd’hui FUEN, d’avoir « concocté » et « rédigé » la Charte pour le Conseil de l’Europe : ainsi celle-ci est-elle « une arme de guerre contre les États-nations (et en premier lieu la France) ». Cette ONG fondée en 1949 serait, selon Françoise Morvan et les autorités auxquelles recourt celle-ci (Bollmann et Boissou), un réseau pangermaniste aux relents nazis. Ainsi la Charte serait-elle, en sous-main, un cheval de Troie ethnique visant, on l’a déjà vu, à la destruction des États nations. D’ailleurs, elle dévoilerait ses intentions cachées en octroyant des droits spécifiques à des groupes de citoyens –raison invoquée par le Conseil constitutionnel français pour bloquer sa ratification– ; la reconnaissance de ces droits collectifs ouvrant grand le chemin à l’affirmation ethnique. 

    La critique du complot est la preuve de son existence

    Le propre des théories complotistes consiste à développer des scénarios d’explication hyper-rationnelle à partir d’éléments isolés ayant un degré minimal de validité ou de probabilité liés les uns aux autres dans un système d’une cohérence infernale. Le complot, comme l’a bien analysé Pierre-André Taguieff (L'Imaginaire du complot mondial), est irréfutable, toute preuve visant à démontrer que le complot n’existe pas étant immédiatement renversée en preuve de son existence. Bien sûr, dans cette logique paranoïaque, ceux qui s’engagent dans cette voie de la déconstruction du pseudo-complot, comme je le fais ici, ne font rien d’autre que de « prouver » en fait qu’ils font partie des comploteurs. Taguieff a repéré quatre principes dans cette logique irréfutable : « rien n’arrive par accident ; tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées ; rien n’est tel qu’il parait être ; tout est lié, mais de façon occulte. »

    400px-SpeakFrenchBeCleanPourtant, le démontage de la logique conspirationniste est absolument nécessaire, vital pour le combat que nous menons, qui vise à affirmer haut et fort que les locuteurs des langues minorées ont droit à la reconnaissance culturelle et institutionnelle sans laquelle l’existence même de ces langues et des formes culturelles auxquelles elles sont associées se trouve purement et simplement niée. À ce titre, la Charte européenne a longtemps constitué pour nous, particulièrement en France, où il est si difficile de se faire entendre, une attente, un espoir. Quoi que nous dirons en sa faveur, les conspirationnistes nous répondront toujours et invariablement que derrière l’engagement pour les langues, nous cherchons à promouvoir secrètement une Europe des micro-nations, des ethnies, des races et des tribus sous domination allemande. Mais le bon sens n’est pas conspirationniste, il ne saurait l’être, il sait que nous vivons dans un monde contingent où l’accidentel, l’inattendu ne cesse de survenir, de troubler la carte et compromet souvent les complots les mieux ourdis (car il serait absurde évidemment de nier l’existence de cette forme de prise de pouvoir aussi vieille que l’action politique). Nous savons que les seules intentions et les volontés que nous pouvons prêter aux acteurs sont celles qui, d’une façon ou d’une autre, se déclarent dans les discours et dans les actes (autrement dit les spéculations sur ce que les acteurs pensent au fond d’eux-mêmes sont nulles et non avenues et conduisent d’abord à leur faire dire ce que nous voulons) ; nous savons qu’il est absurde de diviser la réalité historique entre un monde d’apparences fallacieuses et une réalité vraie strictement dissimulée ; nous voyons bien qu’il est faux de penser qu’un système de liens occultes unit tout ce qui arrive dans les affaires humaines ; si cela était le cas, la réalité serait autrement mieux ordonnée qu’elle ne l’est !

    Lire la suite

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    Sur cette question des langues "régionales", lire aussi : Comment les langues du Peuple ont été rendues illégitimes - très bon article d'une occitaniste universitaire montpelliéraine rappelant ces évidences que "la Révolution de 1789 est une révolution bourgeoise, et les républiques qui l’ont suivie le sont tout autant" (ce qui fait toute sa différence avec la Révolution bolchévique de Lénine, ouvrière et paysanne) ; et que "ce qui est en jeu est fondamentalement d’ordre social" : "supprimer le « patois », c’est ôter un écran entre les masses et la parole normative des nouveaux maîtres", lesquels pensent "non sans naïveté" que "quand ils (les masses travailleuses) parleront comme nous (les bourgeois), ils penseront comme nous et ne bougeront que dans les limites que nous leur fixerons"... 


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  • Lire la première partie


    Voici maintenant un autre texte très intéressant, issu quant à lui de la revue marxiste basque Sugarra :

    Euskal Herria : Situation actuelle et perspectives (25 août 2011)

    http://herridemokrazia.blogspot.fr/2011/11/euskal-herria-situacion-actual-y.html

    Euskal Herria 500Les élections municipales et forales [provinciales] du 22 mai dernier ont permis, une nouvelle fois, de montrer la capacité de récupération du mouvement populaire basque après la campagne d'encerclement et annihilation menée, sous prétexte de "lutte contre le terrorisme", par l’État espagnol contre les secteurs les plus dynamiques et combattifs de notre peuple ces 10 dernières années.  

    La coalition Bildu, formée par EA, Alternatiba et des indépendants proches de la Gauche abertzale, a reçu l'appui électorale de près de 315.000 personnes en Hegoalde [Pays Basque du Sud, "espagnol"], devenant la deuxième force politique de la Communauté autonome basque. Près de 1.200 mandats électifs (1.138 municipaux et 52 au niveau des provinces) ont permis à la coalition de s'emparer d'une centaine de municipalités, parmi lesquelles celle de Donostia ["Saint-Sébastien"], et de la députation [équivalent du conseil général] du Gipuzkoa [dont Donostia est la capitale]. Évidemment, il s'agit d'un pas important mais qui ne doit pas susciter de fausses illusions.

    Il est certain que la nouvelle situation politique créée par le cessez-le-feu d'ETA et la légalisation de Bildu a permis d'initier un processus de large accumulation de forces abertzales et démocratiques, ce qui semblait jusqu'à présent impensable. D'après les dernières enquêtes réalisées par Euskobarómetro: Le différentiel de 150.000 à 170.000 suffrages gagné par Bildu par rapport au vote nul de 2009 (environ 40 % de son score actuel) provient de sa propre abstention antérieure (23 %), de voix prises au PNV (8 %), d'EA (6 %), de nouveaux votants (6 %), d'Aralar (5 %) et d'EB (4 %).” [Euskobarómetro mai 2011. UPV-EHU. Page 36].

    Il faut aussi prendre en compte la répercussion qu'ont pu avoir ces élections en Iparralde [Pays Basque du Nord, "français"] où, le 8 juillet dernier, un groupe de 40 élus (maires et conseillers municipaux), membre de différents partis politiques ou indépendants, a lancé un appel (manifeste “Bil Gaiten”) en faveur de l'unité des abertzales de gauche, pour mener un projet commun inspiré des expériences EH-Bai et Bildu, ce qui ouvre de nouvelles perspectives politiques en Ipar Euskal Herria [EH du Nord].

    Mais il n'en reste pas moins certain que la lutte au sein des institutions n'est qu'une part, et pas la plus fondamentale, de la lutte pour l'indépendance est le socialisme. Pour cette raison, la proposition de Bildu au PNV pour former une alliance électorale dans le perspective des prochaines législatives générales ["espagnoles"] du 20 novembre nous semble un peu précipitée, au regard du caractère inconséquent, timide et hésitant du PNV (due à la position contradictoire de la classe dont il défend les intérêts : une fraction de la bourgeoisie moyenne basque) [voir là encore la note 2 ci-dessous]. Ceci pourrait être le signe d'une tendance à l'électoralisme de Bildu, à moins que le but de sa proposition ait été précisément de mettre en évidence les hésitations du PNV et de tenter d'aiguiser les contradictions internes qui existent à la base de ce parti.

    1901116 713418255377502 836621131 nDans tous les cas, la légalisation de Bildu et sa participation aux élections municipales et forales du 22 mai ont permis une véritable bouffée d'oxygène pour la Gauche abertzale, et lui ont permis de récupérer de larges secteurs de sa base sociale qui courraient le danger de se dissocier ou diluer petit à petit, comme le recherchait précisément l’État espagnol. Des secteurs qui, par leur extraction sociale, font partie du Peuple travailleur basque ; et que les communistes ont intérêt à voir maintenir leur unité dans une perspective stratégique. Telle a été la principale raison pour laquelle, aux dernières élections, nous avons choisi d'appuyer tactiquement Bildu, appelant à voter pour cette coalition.

    Sur la nature de Bildu 

    Quoi qu'il en soit, nous sommes conscients à SUGARRA qu'une coalition électorale, pour autant qu'on la présente comme stratégique et comme un tremplin vers l'avenir, n'est pas pas la même chose qu'une accumulation de forces populaires luttant pour l'autodétermination et l'indépendance, ni (encore moins) qu'une union de forces révolutionnaires pour prendre le pouvoir. Si la première ne requiert que des accords “au sommet” entre les  directions des différents partis signataires, ce qui lui donne une moindre consistance et un caractère plus conjoncturel et temporaire (malgré l'importance tactique qu'elle peut avoir) ; la seconde et la troisième requièrent le développement de toute une structure commune dans les quartiers et les villages, créant une série d'organismes unitaires servant à forger l'unité populaire et/ou révolutionnaire depuis la base.

    D'autre part, nous sommes également conscients qu'aucune des organisations ou courants formant actuellement Bildu n'ont un caractère socialiste révolutionnaire, mais qu'au contraire leur orientation s'inscrit dans ce que nous pouvons qualifier de social-démocratie, tandis que par la composition sociale (interclassiste) de elur électorat et par la position de classe que dénote leur programme, elles n'ont pas un caractère prolétarien. Ce qui fait que, n'ayant pas non plus un caractère à proprement parler bourgeois, on ne peut définir la ligne de cette coalition que comme petite-bourgeoise. Concernant la Gauche abertzale, nous devons apporter quelques précisions.

    Courants au sein de la Gauche abertzale

    kaleborrokaherriborrokaEn ce moment l'on peut observer en son sein deux courants principaux. L'un propose le dit “socialisme identitaire”, de type social-démocrate et que nous pouvons qualifier de néo-keynésien. Il ne prétend pas à la prise de pouvoir par le Peuple travailleur ni à la création d'un État socialiste, sinon à la restauration de l'“État-providence” et à une distribution plus “équitable” de la richesse, base de la “justice sociale”. Il ne prétend pas mener une transformation révolutionnaire, vouée à l'élimination du capitalisme et à la disparition des classes sociales. Il aspire seulement à une économie mixte, avec un fort secteur public, et son modèle sont les pays capitalistes du Nord de l'Europe. D'autre part, ce courant défend la création d'un État basque indépendant au sein de l'Union européenne.

    L'autre courant, que nous pouvons qualifier de gauche radicale, aspire lui à une transformation révolutionnaire de la société. D'un point de vue idéologique, il a des caractéristiques spontanéistes. Il est lié aux idées du “conseillisme” et avec l'“opéraïsme” ou l'“autonomie ouvrière”. Il possède aussi une certaine composante libertaire. Il a des sympathies pour le processus bolivarien au Venezuela, surtout pour les expériences “communautaristes”, bien qu'il soit critique envers Hugo Chávez, surtout pour sa personnalisation du pouvoir et pour l'extradition de réfugiés des FARC.

    La lutte idéologique

    Notre attitude envers ces courants se base sur la logique unité-critique-unité. Partant du principe que les contradictions entre eux et nous ne sont pas antagoniques ni inconciliables mais qu'il s'agit de contradictions au sein du peuple (qui doivent être surmontées au moyen de la critique et de l'autocritique, pour aller vers une nouvelle et plus étroite unité), nous devons éviter tout type de critique destructive, calomnieuse ou visant à creuser les différences, vu que si nous ne traitons pas correctement ce type de contradictions, nous pouvons en venir à changer leur nature, à les transformer en contradictions inconciliables comme celles qui existent entre nous et nos ennemis.

    Le but de la critique n'est pas de détruire ceux que l'on critique (à moins qu'il ne s'agisse d'un ennemi de classe) mais, comme disait Mao, de “sauver le patient”. Pour cela, nous devons toujours bien avoir à l'esprit les nuances et les différences entre tel ou tel courant et les autres, entre telles positions idéologiques et politiques et les autres. Même si, parfois, elles ont entre elles des points communs et se manifestent simultanément dans un même secteur socio-politique, nous ne pouvons pas toutes les mettre dans le même sac. La lutte idéologique que nous devons mener envers les unes et les autres ne peut pas être identique. Nous devons être capables de les différencier et de mener envers chacune d'elles un “traitement” différencié.

    Sur les aspects stratégiques

    PP-Donostia-profusion-izquierda-abertzale EDIIMA20130816 03Comme nous l'avons dit plus haut, l'essentiel n'est pas les élections ni les institutions bourgeoises, bien qu'il puisse être opportun de participer aux processus électoraux et d'avoir une présence institutionnelle. Mais en fin de compte, cela n'est que considérations tactiques. Pour élaborer une ligne révolutionnaire correcte, nous devons étudier de fond en comble notre propre réalité, et tenir compte des conditions concrètes de la société basque : sa structure économique et sociale, les aspirations les plus communes pour le Peuple travailleur, l'état d'esprit des masses etc. Mao disait, se référant à ces communistes qui sans aucune connaissance de cause ne faisaient que bonimenter, que “sans enquête, pas de droit à la parole”. C'est seulement sur la base de l'analyse concrète de la réalité concrète que nous pourrons tracer les lignes générales d'un travail révolutionnaire avec possibilités de succès.

    En tenant compte de ces aspects, à moyen et long terme s'impose la nécessité d'impulser une solide articulation de forces qui aille au-delà de simples coalitions électorales (comme Bildu aujourd'hui), afin de promouvoir la lutte démocratique et révolutionnaire pour la conquête des objectifs stratégiques du Peuple travailleur basque : l'indépendance et le socialisme.

    À SUGARRA, nous considérons que nous atteindrons ces objectifs au travers d'un processus de lutte pour l'émancipation nationale et la transformation sociale, que nous appelons Révolution basque. Ce processus devra se dérouler sur la base de deux contradictions, l'une de caractère social (de classe) et l'autre de caractère national. Ce qui nous amène à considérer que l'accumulation de forces, pour être possible, devra se faire sur la base de deux axes distincts et pour cela, cette accumulation de forces devra aller vers la constitution de deux blocs distincts, bien qu'interdépendants : un bloc  révolutionnaire (anticapitaliste et socialiste) et un bloc démocratique national plus large et ouvert que celui-ci, qui pour cela devra être interclassiste. Nous commencerons par définir ce que nous entendons par ce dernier.

    Le bloc démocratique national

    Sous cette appellation nous nous référons à une sorte de front élargi dans lequel prennent place des forces politiques et sociales de différente nature de classe. Certaines pourraient être petites bourgeoises voire même de la bourgeoisie moyenne [1], mais en feraient aussi nécessairement partie des forces politiques et sociales de la classe ouvrière (partis, syndicats et autres types d'organisations de masse). Pour autant, un bloc de ce type requiert l'établissement d'alliances de classe autour des objectifs nationaux démocratiques. Et seule l'hégémonie de la classe ouvrière, au sein de ce bloc, serait la garantie que la lutte pour ces objectifs s'inscrive dans la perspective de la révolution socialiste. Pour que ceci soit possible, la classe ouvrière basque doit se doter d'un instrument organisatif d'intervention politique, un Parti communiste basque. SUGARRA travaille à créer les conditions idéologiques, politiques et organisatives qui le permettent.

    Le bloc révolutionnaire

    hasiSous cette appellation, nous nous référerons à un bloc qui regroupe toutes les forces susceptibles d'impulser le processus révolutionnaire et le changement social. Ces forces représenteraient toutes les classes, couches et secteurs sociaux ayant intérêt, objectivement, au socialisme. Pourraient y participer une bonne part de ceux qui font aussi partie du bloc démocratique national, mais pas la bourgeoisie moyenne.

    En menant une politique habile et flexible face aux différentes couches de la petite bourgeoisie, une partie d'entre elles pourrait être gagnée à la cause révolutionnaire, faisant qu'elles se sentent motivées et attirées par le changement révolutionnaire. Gagner ces couches est une question cruciale pour la classe ouvrière étant donné qu'elles ont un poids considérable dans la structure sociale basque, représentant près d'un tiers de la population active. Pour cette raison, nous ne pouvons pas sous-estimer l'importance de la petite bourgeoisie et encore moins la mépriser. Si la classe ouvrière n'était pas capable de la tirer à elle, ce serait la bourgeoisie basque ou l'oligarchie espagnole qui le feraient et, dans ce cas, les possibilités révolutionnaires se compliqueraient considérablement.

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    NOTES :

    1.- Nous pouvons dire que la bourgeoisie moyenne (non monopoliste) est organiquement intégrée au mécanisme global d'accumulation et de reproduction des rapports de production capitalistes, hégémonisés par la grande bourgeoisie. Cela signifie qu'elle fonctionne, se développe et se reproduit comme partie intégrante du fonctionnement, du développement et de la reproduction du système capitaliste. Le Grand Capital (monopoliste) cherche à maintenir subordonnée la bourgeoisie moyenne, tant pour des raisons économiques que politiques. Cependant le développement du capitalisme, surtout dans les périodes de profonde crise économique, accentue les contradictions entre le moyenne et la grande bourgeoisie. Dans le même temps le fait national, comme c'est le cas en Euskal Herria, conditionne et module la relation dialectique entre les deux. Nous pouvons ainsi dire qu'entre la grande et la moyenne bourgeoisie, il y a une relation simultanée (dialectique) d'antagonisme et de complémentarité.

    En parlant de cette bourgeoisie moyenne basque, il convient de clarifier que cette classe est formée par les propriétaires de la grande majorité des entreprises de taille moyenne, aussi bien industrielles que commerciales ou de services, ainsi que d'une partie du secteur bancaire [faire partie du secteur bancaire nous semble totalement incompatible avec faire partie d'une bourgeoisie "moyenne" NDLR]. D'après les données dont nous disposons, on comptait en 2009 dans la Communauté autonome basque quelques 2.174 entreprises de taille moyenne (entre 50 et 250 salariés), soit 1,1% du total, employant quelques 208.453 salariés, soit 21,8% de la population active. On peut également y inclure les agriculteurs aisés. Sans le moindre doute, il s'agit d'une classe exploiteuse.

    1220011477220 fEn outre, on peut aussi y inclure les cadres dirigeants et supérieurs des entreprises. Toujours selon les données dont nous disposons, au premier trimestre 2011, le nombre de cadres dirigeants et supérieurs dans la Communauté autonome était de 46.500, ce qui représente 4,95% de la population active à cette période.Bien que ces secteurs ne fassent pas partie stricto sensu de cette classe, faute de posséder des moyens de production, ils sont de par leur position dans la division du travail (planification, organisation et contrôle) incontournables pour assurer le fonctionnement de la production, l'accumulation du capital et la reproduction des rapports de production capitalistes, basées sur l'exploitation du travail salarié.

    La moyenne bourgeoisie basque est une classe contradictoire. D'un côté, elle est soumise à une spoliation de la part de la grande bourgeoisie monopoliste et des multinationales, mais de l'autre elle a besoin de l’État espagnol pour survivre. Elle est économiquement subordonnée à la haute bourgeoisie et à son État (à travers le crédit, les politiques de prix et de salaires, la politique fiscale, les subventions, les plans de stabilisation et/ou de reconversion, et dans une moindre mesure à travers son éventuel actionnariat dans les entreprises de la grande bourgeoisie, etc.). 

    Un secteur de la bourgeoisie moyenne basque, le plus fort et dynamique, a tenté de s'extraire des étroites limites du marché espagnol, et a réussi à s'associer avec des entreprises étrangères et à innover sa technologie. Dans le même temps, dans les années de prospérité, à la chaleur de l'expansion économique, il a aussi tenté de se doter de sa propre structure financière, afin d'être en condition de rivaliser avec la bourgeoisie monopoliste et, en même temps, faire son trou sur le marché européen et asiatique. [NDLR une activité économique transnationale qui exclut donc de parler de bourgeoisie "nationale", dont la base d'accumulation et la zone de chalandise est forcément autochtone ou, tout au plus, au niveau de l’État dominant et/ou de l'étranger immédiat : Occitanie pour la Catalogne et inversement, etc.]

    Dans la recherche d'une position plus avantageuse pour défendre ses intérêts économiques et accéder dans de meilleures conditions au marché international, une fraction de la bourgeoisie moyenne, représentée par le PNV, défend l'élargissement du cadre autonomique actuel voire l'instauration d'un nouveau, dans lequel il bénéficierait de plus larges compétences. C'est la raison pour laquelle le Gouvernement autonome basque a présenté le fameux Plan Ibarretxe (approuvé par le Parlement basque le 30 décembre 2004 et rejeté par le Parlement espagnol un mois plus tard). Par son caractère fortement contradictoire, la bourgeoisie moyenne est une classe hésitante ayant fortement tendance à la conciliation et à pactiser avec les différents gouvernements de l’État espagnol, que ce soit du PSOE ou du PP.

    Nous, communistes basques, devons être capables de mettre à profit les contradictions entre la bourgeoisie moyenne basque et la grande bourgeoisie espagnole ; soit pour tenter d'amener cette bourgeoisie basque, ou des secteurs significatifs de celle-ci, sur le terrain de la lutte d'émancipation nationale de façon à ce qu'elle s'intègre au bloc démocratique national, soit tout au moins pour la neutraliser.

     

    Et voici un autre texte beaucoup plus récent (octobre 2013) qui revient sur la situation dans l’État espagnol et dans les provinces basques qui en font partie, avec une première évaluation de la gestion locale Bildu (de cet article sont tirées les citations du camarade basque en commentaires de cet article ; camarade auteur de la longue et intéressante étude publiée fin 2011 : 1 - 2 et 3) :

    RÉFLEXIONS SUR LA SITUATION BASQUE


    La crise économique frappe violemment l’État espagnol et, bien qu'avec une intensité atténuée, également en Hegoalde (Pays Basque "espagnol"). D'après les données du Service public de l'Emploi, citées par le cabinet d'étude de ELA (principal syndicat nationaliste basque, lié au PNV-EAJ) le 2 octobre 2013, en septembre 2013 le nombre de chômeurs en Hegoalde était de 226.893 personnes, 3.061 de plus que le mois précédent et 13.077 de plus que l'an dernier. Ceci représente un taux de chômage de 17,5%, nettement supérieur à celui de l'Union européenne des 28, qui est de 10,9% [NDLR : le Pays Basque apparaît ici dans sa position ambivalente de pays/peuple économiquement "privilégié" dans l’État espagnol, mais périphérisé dans le système capitaliste européen (qui en a confié la "garde" à une Castille encore au-dessous en termes de e-lutte-des-mineursdynamisme économique)].  

    Ce haut niveau de chômage n'est dépassé que par l’État espagnol pris en entier (26,2%) et par la Grèce (27,9%). Il faut en outre tenir compte du fait que presque la moitié des sans-emploi (45,2%) ne bénéficie d'aucune protection sociale, et que 34,7% seulement perçoivent une prestation contributive [les "Assedic" locaux].  

     La crise commence même à affecter un secteur comme celui des coopératives, longtemps considéré comme "à la pointe" de l'économie basque.  

    La soumission du gouvernement néo-franquiste du PP aux directives économiques de l'UE a conduit à une série de coupes budgétaires et de restrictions, qui ont aggravé plus que sensiblement les conditions de vie de la majorité de la population et ont dérégulé et précarisé totalement les conditions de travail des salarié-e-s.

    Dans le même temps s'aiguise de jour en jour la crise sociale et politique dans l’État espagnol. À la persistance d'un taux de chômage élevé, il faut ajouter l'indignation croissante contre le système financier dans les classes populaires, conséquence des expulsions pour non-paiement des loyers ou des hypothèques. Les scandales de corruption se succèdent l'un après l'autre, éclaboussant les principaux partis du système et l'ensemble des institutions démocratiques bourgeoises, touchant jusqu'à la monarchie elle-même qui commence à être ouvertement remise en cause.

    La crise politique affecte aussi d'autres États du Sud de l'Europe comme la Grèce, l'Italie et le Portugal, mettant en péril la stabilité même de l'UE. De plus, "l'axe franco-allemand" qui était il y a peu le moteur de celle-ci s'est affaibli considérablement et c'est l'Allemagne, en solitaire, qui se retrouve à exercer cette fonction.

    L’État français, de son côté, a perdu son autonomie politico-militaire [NDLR : constat peut-être un peu rapide et de toute manière, nous n'avons jamais considéré que cette "autonomie" bénéficiait de quelque manière aux travailleurs et aux peuples, à l'intérieur comme à l'extérieur]. Après être revenue dans le Commandement intégré de l'OTAN, dont elle s'était retirée depuis 1966, elle s'est complètement mise à la remorque des États-Unis. Enfin, la Grande-Bretagne exige avec toujours plus d'insistance le renégociation des conditions de son adhésion à l'UE, avec le risque pour cette dernière qu'elle finisse par la quitter. Dans le même temps, l'on observe dans la plupart des pays une montée des courants "eurosceptiques" et de l'extrême-droite raciste et xénophobe.

    gudari e05 kasDans ce contexte, la grande mobilisation populaire qui a eu lieu en Catalogne à l'occasion de la fête nationale, le 11 septembre, renforce cette crise politique et menace la sacro-sainte unité de l'"Espagne". Tandis que les deux partis du régime resserrent les rangs, dans une vaine tentative de montrer cette mobilisation du doigt, ressurgissent les groupes nazis-fascistes et s'accentue la répression de l’État bourgeois contre de larges secteurs de notre peuple.

    Tout ceci nous amène à considérer que vont en s'accumulant divers facteurs qui, s'ils venaient à agir de manière combinée, pourraient donner lieu à une situation objectivement révolutionnaire. Cependant, la maturation des conditions subjectives est beaucoup plus lente, non seulement dans l'ensemble de l’État espagnol mais aussi en Hego Euskal Herria.

    Si nous nous laissions guider par l'autosatisfaction, nous nous contenterions de répéter la phrase tant de fois prononcée que Euskal Herria est une "cadre autonome" de lutte de classe. Mais voilà : si cette affirmation est bien vraie, ce n'est pas vraiment une raison pour sonner les cloches à toute volée. En effet, il en est ainsi parce qu'Euskal Herria a connu une relative régression politique.

    Le débat Zutik Euskal Herria, qui a culminé en 2010 ; la constitution de Bildu comme plateforme électorale et sa participation aux élections municipales et forales (22-05-2011) ; le communiqué d'ETA rendant publique sa décision d'abandonner la lutte armée (20-10-2011) ; la constitution d'Amaiur et sa participation aux élections générales "espagnoles" (20-11-2011) ; la légalisation de SORTU par le Tribunal constitutionnel espagnol (20-06-2012), la création d'EH Bildu et sa participation aux élections autonomiques (21-10-2012) ; ont été des évènements qui ont marqué le retour de la gauche abertzale à une situation de légalité.

    Sur une position de respect et de non-interférence, nous avons toujours exigé et appuyé la légalisation de la gauche abertzale. Mais cela ne signifie pas que nous devons toujours approuver toutes les actions de celle-ci ni des différentes plateformes électorales auxquelles elle participe, et nous ne le faisons pas non plus pour son parti SORTU.

    Concrètement, nous avons pu constater ces deux dernières années le penchant croissant du secteur majoritaire de la gauche abertzale à assumer la légalité bourgeoise et à donner la priorité à l'activité institutionnelle et parlementaire. Son acceptation progressive des "valeurs" éthiques de la démocratie bourgeoise, ses efforts pour être "homologuée" par le PSOE et le PP l'ont conduite à assumer des attitudes et des comportements propres aux partis du système : rejet de tout type de violence ; admission de la nécessité d'un "nouveau récit" des quatre dernières décennies de notre histoire, bien qu'elle le veuille "consensuel" ; question de la "repentance" et du "pardon des victimes" etc.

    gudariegunaCette attitude n'est cependant pas exempte de contradictions. Pour éviter que la décision d'ETA puisse être interprétée comme une défaite de l'organisation armée face à l’État espagnol [ce qu'elle est NDLR], la gauche abertzale tente de mettre en scène une "négociation" entre elle et le gouvernement de Madrid, avec pour but de légitimer l'abandon des armes. Mais à chaque pas en arrière sur ses principes, les exigences des partis du système vont croissantes (auto-dissolution, remise des armes etc.) et tout semble indiquer que cette négociation recherchée n'est pratiquement pas viable.

    bietan jarraiD'autre part, ce qui n'a pas été fait a été une analyse rigoureuse (politique et non morale) de l'incidence négative qu'a pu avoir l'activité armée d'ETA (basée sur un activisme avant-gardiste et minoritaire) sur le développement du mouvement et la nécessaire accumulation de forces [NDLR : incidence indéniable si l'on parle des 5 ou 10 dernières années].

    Néanmoins, la présence dans les institutions de la coalition souverainiste Bildu reste un grave problème tant pour le PNV que pour le PSOE et le PP. Ont été découverts la corruption et beaucoup des manœuvres spéculatives qui fleurissaient à l'ombre de ces partis. Pour cette raison, ils se sont jurés de faire tomber Bildu et consacrent tous leurs efforts à cet objectif.

    D'un côté, dans de nombreuses municipalités de Gipuzkoa qui sont aux mains de Bildu, ils profitent de la mise en place du plan de traitement des déchets (qu'essaye de mettre en œuvre la coalition) pour dresser contre elle une partie du voisinage et tenter ainsi de l'"user" et de la discréditer. Mais ce qu'ils ne disent évidemment pas, c'est qu'est en jeu le juteux business de l'incinérateur de Zubieta...

    De l'autre, sous prétexte de mener à bien l'accord "fiscal", ils ont formé un front entre PNV, PSOE et PP avec pour objectif est de déloger Bildu de la Députation (gouvernement provincial) de Gipuzkoa et de la mairie de Donostia, si malgré tout la coalition parvenait à gagner les prochaines élections municipales et forales de 2015. Tout ceci nous conduit à penser qu'en dépit de ses penchants réformistes, la gauche abertzale reste l'ennemi à abattre pour l’État espagnol et les classes sociales et forces politiques qui l'appuient.

    disturbios-bilbao2-03-03-2014C'est pour cela que la gauche abertzale, considérée dans son ensemble (comme large mouvement populaire), garde une considérable importance stratégique dans la lutte pour le socialisme.

    Cependant, son ambigüité quant à l'appartenance d'un futur État basque à l'UE et au changement de modèle socio-économique (qui n'est autre qu'un État-providence néo-keynésien en opposition au modèle néolibéral), ou encore sa confuse et ambiguë conception du socialisme, rendent indispensable un profond travail idéologique et politique, en son sein, par les communistes basques afin de gagner à la cause révolutionnaire les secteurs de gauche les plus conséquents.


    (2) Nous ajouterons à cela que selon notre analyse, le PNV-EAJ ne représente pas la "bourgeoisie nationale" (bien que celle-ci, appelée "bourgeoisie moyenne" par Sugarra, puisse être sa base militante) mais bel et bien la fraction "basquiste" de la bourgeoisie monopoliste au Pays Basque, faisant face à la fraction "espagnoliste" (PP-PSOE) ; une grande bourgeoisie régnant sur un des territoires au capitalisme le plus puissant d'Europe, aux côtés de l'Île-de-France (Paris), du Grand Londres, de la Bavière, de la Flandre, de la Lombardie etc. (et bien sûr de la Catalogne). La contradiction de ces fractions bourgeoises monopolistes (PNV-EAJ en Euskal Herria et CiU en Catalogne) avec l’État espagnol se situe en réalité entre l'affirmation nationale portée par cette dynamique économique, et le besoin politico-militaire de l'"Espagne" pour "tenir" un prolétariat nombreux (pays très industrialisés) et (surtout) CONSCIENT. Nous avons déjà caractérisé l’État espagnol, avec sa suprématie politico-militaire de la Castille/Meseta malgré un dynamisme économique bien moindre, comme une sorte de "Sainte Alliance ibérique" : un système comparable à celui de l'Europe de la première moitié du 19e siècle, où la Russie et l'Autriche-Hongrie, pays sans doute les plus arriérés économiquement, jouaient le rôle politico-militaire de gendarmes de la Réaction (réaction pour le coup aristocratique-cléricale contre la révolution démocratique bourgeoise ; et aujourd'hui en "Espagne" réaction grand-capitaliste contre révolution prolétarienne et libération révolutionnaire des peuples - "LRP"). La Meseta castillane est cela : un territoire économiquement arriéré mais une redoutable force de frappe contre-révolutionnaire contre les remuants prolétariats du pourtour (Catalogne, Euskal Herria, Asturies, Cantabrie etc.) ; soit en quelque sorte la Russie tsariste de la péninsule ibérique. Ainsi se pose la problématique basque ou encore catalane : ce n'est pas réellement une problématique coloniale comme celle qui peut prévaloir dans le Sud (Andalousie etc.) ou aux Canaries, territoires conquis et soumis militairement au 15e siècle, maintenus dans la féodalité terrienne et le sous-développement etc.

    Il suffit de penser que lorsqu'en 1918 les Empires russe et austro-hongrois éclatèrent, sous l'action conjuguées de la Première Guerre mondiale et de la Révolution bolchévique, les États nationaux qui leur succédèrent furent tous plus réactionnaires les uns que les autres : la contradiction qui opposait les élites nationales aux Empires ne se situait pas du tout à ce niveau-là. Il s'agissait simplement de la contradiction entre des bourgeoisies de plus en plus puissantes, se sentant "étouffées" par la bureaucratie impériale, et des Empires forces politico-militaires dont elles avaient en même temps besoin pour tenir leur "chiourme" en respect (mais qui s'effondrèrent militairement et politiquement en 1917-18, donc la question ne se posait plus ; en général elles cherchèrent alors la protection des vainqueurs de la guerre, "France" et Grande-Bretagne).

    Ne pas avoir réellement "réglé" la question de la nature de classe et des relations avec le PNV a sans doute été le cancer latent de la gauche abertzale ces 40 dernières années.



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  • Nous avons publié, il y a déjà plus de deux ans, la brillante analyse d'un camarade communiste abertzale d'Iparralde (Pays Basque du Nord, "français") sur les évènements en cours dans le mouvement de libération nationale de là-bas (MLNV) : 1 - 2 et 3. C'était l'époque de la "capitulation" (cessation définitive de l'activité armée) d'ETA et de la proclamation par la gauche électorale abertzale (de libération nationale), à nouveau légalisée (alors que sa représentation politique était bannie depuis 2003), d'un "nouveau cours démocratique" et d'un "processus de paix" (en quelque sorte), d'une "résolution démocratique et pacifique du problème basque" etc. etc. Nous avions eu nous-même l'occasion de livrer quelques réflexions sur le sujet (en réalité, plutôt sur le fait que pour certains "maoïstes" ces évènements démontraient le caractère nul et non avenu de toute lutte de libération nationale) : considerations-diverses-un-gros-pave-sur-la-question-nationale-a114084658

    La position de ce camarade reflète celle d'un large courant communiste (essentiellement marxiste-léniniste) local, avec des organisations comme Kimetz, etc. Mais il y a eu à cette même (triste) époque d'autres positions, comme celle du collectif maoïste Herri Demokrazia ("Démocratie populaire") et de la revue marxiste Sugarra ; position qui sans "acclamer" le virage réformiste, ont été plus nuancées. Ces positions méritent d'être connues du public francophone s'intéressant aux luttes de libération, et d'être étudiées, car elles ne disent pas que des choses fausses comme nous allons le voir. Elles s'inscrivent dans le débat franc et ouvert qui, que nous le voulions ou non (mais en général, seuls les jacobins ne le veulent pas), se répercute dans notre mouvement révolutionnaire en Occitanie, pour qui ce qu'il se passe au Pays Basque n'a jamais été vraiment "étranger" (pour preuve, des gens qui se complaisent, finalement, dans ce qui était la ligne de Batasuna avant son interdiction nous attaquent encore aujourd'hui pour nos positions sur le sujet). Elles montrent qu'au Pays Basque en particulier, où vit un Peuple travailleur (classes populaires : personnes tirant exclusivement leurs revenus de leur force de travail et non de celle des autres) particulièrement opprimé (socialement et "nationalement"), il faut savoir prendre les choses dans leur complexité et être extrêmement vigilants sur la distinction entre contradictions au sein du peuple (qui doivent se résoudre par le débat, la discussion, le tri entre idées justes et idées fausses, la conviction et bien sûr l'expérience pratique) et contradictions avec l'ennemi (avec qui on ne discute pas, mais que l'on combat).

    Mais plus largement, Pays Basque ou pas, elles nous permettent d'illustrer une conception que nous assumons profondément : nous ne sommes pas pour la "liberté d'expression" dans l'absolu, nous ne sommes pas pour la liberté d'expression de Dieudonné par exemple, ni des fascistes en général ; ce sont là des contradictions avec l'ennemi. Mais il y a ce que nous appellerons un champ politique progressiste dans lequel oui, nous sommes pour la "liberté d'expression" ou plutôt, pour ce que nous communistes appelons le débat franc et ouvert. Cela ne veut pas dire que toutes les idées se valent, qu'il n'y ait pas d'idées justes et d'idées fausses, mais que justement faire la part des idées justes et fausses implique de laisser les idées s'exprimer et d'en débattre respectueusement, sans disqualifier a priori celui avec qui l'on n'est pas d'accord. Vous l'aurez compris, c'est là quelque chose de particulièrement étranger aux mentalités du cadre géographique dans lequel nous vivons : l’État français. D'un côté, bon nombre vont nous dire en mode "voltairien" très français : "et où est-ce que vous fixez la limite entre ce qui est progressiste et ce qui ne l'est pas ? C'est vous les fasciiiiistes !!!", comme si cela ne sautait pas aux yeux au regard de l'histoire, comme si cela ne tombait pas sous le sens, sous le "bon sens" gramscien. De l'autre, bon nombre vont être strictement incapables de "discuter" sans disqualifier préalablement leur interlocuteur, lui dénier le droit d'avoir une opinion, peu importe ce qui est invoqué à l'appui (appartenance à une chapelle politique adverse décrétée "contre-révolutionnaire" - le fameux "trotskyyystes" vs "stalinieeens" ou "autoritaiiiire" vs "anarchiiiste", appartenance supposée - on n'en sait généralement rien - à la "petite bourgeoisie" ou aux "révolutionnaires de salon", etc. etc.). Ils et elles vont être incapables de réaliser que l'état actuel des forces révolutionnaires ne permet pas le fanatisme sectaire ; et que l'époque est à ce que "cent fleurs s'épanouissent"(1) dans la réflexion. Servir le Peuple a plus d'une fois subi les giclures de leur bile, peu importe qu'ils/elles défendent une position "opportuniste-réaliste-pragmatique" ou au contraire "plus-révolutionnaire-que-moi- tu-meurs" : dans les deux cas ils se targueront de leur "pratique du terrain", d'être "vraiment dans les masses" etc. Mais finalement, les deux tendances se rejoignent : le refus d'aller sur le fond pour faire avancer les idées politiques révolutionnaires. En fait, elles reviennent strictement au même problème : c'est justement parce que la psychologie dominante "française" ("cartésienne") est incapable de saisir la notion d'idées justes et d'idées fausses à démêler, et la distinction entre différences de vues au sein du même camp (débat franc et ouvert, unité-critique-unité) et idées réactionnaires ennemies à combattre, que l'on est pas capable de contredire un point de vue sans préalablement disqualifier son auteur.

    Par ailleurs, et pour revenir au cœur du sujet, ces textes ont pour nous un intérêt tout particulier, puisqu'ils peuvent et doivent nous servir (à une échelle sans comparaison bien sûr entre les deux mouvements) à définir notre attitude vis-à-vis de la gauche occitaniste (il suffit, en un sens, de remplacer "abertzale" par "occitaniste"), qui s'est parfois voire souvent calquée sur la gauche indépendantiste basque et qui traverse elle aussi, depuis quelques années, une certaine crise.

    Ceci étant clarifié, nous refermons la parenthèse et voici les textes pris sur le site Herri Demokrazia :


    Quelques réflexions sur la fin de la lutte armée d'ETA, le MLNV et le rôle des communistes basques


    comunismoepatriaL'organisation ETA a annoncé le 20 octobre dernier la "cessation définitive de son activité armée". Nous qui rédigeons ce blog considérons cela comme une nouvelle positive.

    Mais nous nous réjouirons beaucoup plus lorsque surviendront d'autres nouvelles : lorsque Euskal Herria conquerra et pourra exercer son droit démocratique à l'autodétermination, lorsque les prisonniers politiques sortiront de prison, lorsque les forces d'occupation espagnoles et françaises quitteront notre pays, ou encore mieux, lorsque celles-ci seront DISSOUTES, vu que depuis une position de classe et internationaliste, elles sont des appareils de violence et de répression des bourgeoisies monopolistes. Et bien entendu, lorsque l'organisation terroriste armée internationale capitaliste-impérialiste OTAN cessera d'exister.

    La décision historique d'ETA vient confirmer, sans le moindre doute, un scénario dans lequel la lutte de libération nationale et sociale du Peuple travailleur basque [NDLR : les classes/masses populaires, ensemble des personnes tirant l'intégralité de leurs revenus de leur propre force de travail et non de celle d'autrui] fera face à une nouvelle phase qui va se développer dans les prochaines années. Une nouvelle époque dont, toutefois, les contours restent à définir et sur laquelle pèsent des incertitudes importantes.

    Nous n'analyserons pas ici et maintenant la trajectoire prolongée et complexe de 50 ans de lutte politique et armée d'ETA, et ce que cela a supposé pour notre Peuple. Nous ne prétendrons pas non plus en ce moment même à une analyse et une évaluation de l'ensemble du MLNV [mouvement de libération nationale basque] et de sa longue trajectoire historique : au cours de ces décennies de riche et intense parcours se sont accumulés des succès et des erreurs multiples, des victoires et des défaites, avec une énorme capitalisation d'expérience, de lutte, de compromis, de dévouement et de sacrifice.

    Bien que nous saluions la décision bienvenue d'ETA, nous communistes ne sommes pas ingénus ni pacifistes ; nous savons parfaitement que les sociétés divisées en classes, avec leur consubstantielle lutte des classes entre exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés, sont historiquement inséparables de la violence. De même, nous savons que l'évaluation de la violence en général et de la lutte armée en particulier chez les classes et les Peuples opprimés doit se faire fondamentalement en fonction de si celles-ci servent à faire avancer vers les objectifs de libération sociale de la classe ouvrière et de l'ensemble du Peuple travailleur, et de la libération nationale de ce dernier le cas échéant ; ce qui pour notre pays se concrétise dans les objectifs stratégiques suivants : indépendance et État socialiste basque. C'est par la dialectique matérialistes que nous, marxistes, arrivons à l'analyse concrète de la réalité concrète, c'est-à-dire à la juste compréhension, à chaque moment et dans chaque société concrète, des divers facteurs objectifs et subjectifs en présence, et que nous élaborons et appliquons en conséquence la stratégie et la tactique la mieux adaptée. Cette réalité est toujours dialectique et historique et en cela concrète, c'est pourquoi son interprétation pertinente exclut toute formulation abstraite et hors contexte, toute formulation livresque, doctrinaire et dogmatique. Il ne faut pour cette raison rejeter ni sacraliser aucune forme de lutte, qu'elle soit pacifique ou violente, légale ou illégale, clandestine ou au grand jour, dans ou en dehors des institutions bourgeoises etc., et le choix et la combinaison de ces formes de lutte devra toujours être subordonnée et adaptée à la recherche de l'efficacité qui permettra d'avancer vers les objectifs tactiques concrets (parfois ambitieux, parfois plus limités), sans jamais perdre de vue à aucun moment les objectifs stratégiques.

    1253933178 1En quoi l'activité d'ETA bénéficiait-elle au renforcement du cadre national de la lutte des classes et en quoi renforçait-elle ou mettait-elle en difficulté la lutte de libération nationale et sociale du Peuple travailleur basque ? De notre point de vue, et (croyons-nous) du point de vue de la majorité de la militance du MNLV (chacun depuis ses propres perspectives), il y avait longtemps que la stratégie de l'ensemble du mouvement avait cessé d'être efficace sur des aspects sur lesquels elle l'était auparavant, et qu'elle montrait des signes sérieux d'être entrée dans une phase d'essoufflement en partie due à l'influence de l'activité armée d'ETA. La stratégie répressive d'encerclement et annihilation du MNLV déployée par les États espagnol et français, il faut le reconnaître honnêtement, était en train de remporter des succès impensables auparavant, et mettait la Gauche abertzale dans une situation difficile de relatif repli politique et social.

    Dans ce sens, avec plus ou moins de succès, la nécessité et l'urgence de surmonter cette situation a donné le jour à un pari ferme pour ouvrir un nouveau cycle. Devant une telle situation, demeurer immobiles comme si rien n'avait changé ne conduit finalement à rien d'autre qu'à la déroute. Cela n'a aucun sens de se bunkériser, de maintenir une position pétrifiée dans le temps, avec des lectures complètement décontextualisées comme si les circonstances politiques, idéologiques et sociales n'avaient pas changé d'un poil en plus de trois décennies, et comme s'il n'y avait rien à réajuster tactiquement. Il serait intéressant que ceux qui laissent entendre, et surtout ceux qui prétendent le faire depuis des milieux disant défendre le matérialisme dialectique, que l'abandon de la lutte armée par ETA suppose un grave affaiblissement de la lutte de libération nationale et sociale en Euskal Herria (EH) nous donnent des arguments fondés à l'appui de cette position, et nous expliquent aussi quelle alternative ils proposent ici et maintenant pour notre Peuple. Le virage de la Gauche abertzale aurait-il donc été si "radical", pour qu'elle puisse passer de mériter être soutenue à être ainsi attaquée et dépréciée ? Tout est-il si négatif aujourd'hui ? Trêve d'exagération... Il est certain, et ce n'est pas nous qui dirons le contraire, que la stratégie qui s'est configurée depuis un peu plus de deux ans dans le MLNV présente et soulève des doutes, des inquiétudes, des scepticismes, des insuffisances et des points faibles. Mais est-ce qu'auparavant, ou fut-ce une seule fois dans son existence, le MLNV aurait été communiste ? Nous autres considérons que non, car bien que par le passé le marxisme ait pu avoir un certain poids dans sa militance et dans ses discours, il n'est jamais parvenu à suffisamment prendre racine ni n'a été assumé de manière générale. Et le fait que le MNLV, y compris ses expressions électorales, n'ait pas le caractère d'organisations dirigées par le Parti de la classe ouvrière n'a pas été un obstacle insurmontable pour que depuis des décennies une grande part des communistes basques l'appuient, y compris en militant en son sein.

    independentzia sozialismoaPour nous, le fond de la question ne réside pas, ni aujourd'hui ni hier, dans l'organisation armée ETA, avec tout le respect et même la reconnaissance qui sont dus envers l'engagement de tant de militants qui ont lutté dans ses rangs, mais dans la question idéologique et le reflet que celle-ci doit avoir, en conséquence, dans les questions politiques et organisatives. Que veut-on pour l'avenir, quel programme propose-t-on pour les classes travailleuses, chaque jours plus exploitées et opprimées par la dictature de la bourgeoisie monopoliste, dans un système capitaliste mondial en crise toujours plus profonde et donc toujours plus violent et oppressif ? Quel est la nature et la profondeur du changement politique et social dont parle de manière récurrente la Gauche abertzale ces dernières années ? Comment s'organiser et quelles formes de lutte développer ? Quel type d’État et de société ? "Socialiste", nous dit-on... Mais qu'entend-on par-là ? Quel programme pour la classe ouvrière et le reste du Peuple travailleur basque va-t-on défendre dans les prochaines années ? Et si nous obtenons des parcelles importantes de pouvoir dans les institutions, et bien entendu en dehors de celles-ci, vers quoi va-t-on diriger ce potentiel ?

    Il y a évidemment beaucoup de choses qui sont pour le moment impossibles à préciser et anticiper, mais rien de tout cela ne doit être oublié ni sous-estimé, tout cela n'est que quelques-unes des interrogations qu'il faudra mettre au clair sur l'unité entre théorie et pratique, sachant que ce sera dans le cours du mouvement, dans le développement des contradictions et dans les décisions adoptées à chaque moment que tout cela s'éclaircira demain.

    Avec ses contradictions, défauts et limites, au jour d'aujourd'hui le secteur politique et social le plus enraciné dans les masses populaires, le plus organisé et combattif en EH est toujours la Gauche abertzale ; et nous considérons qu'elle reste la force capable de générer les contradictions les plus aigües au sein du conglomérat de pouvoir et d'appareils qui soutient actuellement l’État espagnol. Évidemment, tout cela ne veut pas dire que nous communistes devons renoncer à toute critique ni à défendre nos propres positions théoriques et pratiques, loin de là. Nous ne devons pas être suivistes envers tout ce que proposent les courants majoritaires de la Gauche abertzale, mais nos déclarations doivent être prudentes, méditées, réalistes et respectueuses, ce qui de notre point de vue a fait et continue à faire passablement défaut dans certains milieux communistes basques. Au regard de ce que doit être la position des communistes envers ce secteur socio-politique, nous défendons l'application politique et idéologique du principe dialectique d'unité et lutte, à travers la formule unité->critique->unité, face à ce qui constitue des contradictions au sein du peuple et non des contradictions antagoniques [avec un ennemi, qu'on ne règle que par la guerre].

    Dès lors que nous ne perdons pas de vue quels sont nos principes et nos objectifs stratégiques, nous communistes ne devons pas craindre d'arriver, dans certaines circonstances, à des concessions et des compromis tactiques. Lénine et évidemment Mao ont su agir avec souplesse tactique dans de nombreuses occasions. Lénine et les bolchéviks n'ont-ils pas changé de tactique à de multiples occasions ? Mao n'a-t-il pas pris l'initiative, et n'a-t-il pas passé de nombreux accords et compromis tactiques avec le Kuomintang alors que ce parti était responsable de l'assassinat de dizaines de milliers de communistes ? Notre idéologie est scientifique : le matérialisme dialectique, et nous tenons pour clair quels sont nos principes, pour cette raison précise nous ne pouvons avoir des codes fermés et éternels dans des catéchismes, des bibles ou des talmuds dans lesquels trouver toujours la formule qui convient.

    Il sera évidemment nécessaire, dans notre pays également, de passer des alliances bien au-delà de la classe ouvrière avec d'autres classes, couches et secteurs sociaux ; alliances qui seront nécessairement et  à divers degrés instables, temporaires et partielles, plus ou moins larges ou limitées et en reconfiguration permanente. En ce sens, les communistes basques doivent considérer ses alliances comme tactiques et leur apporter leur concours en maintenant leur indépendance idéologique, politique et organisative ; et dans un futur plus ou moins proche, la classe ouvrière avec son Parti communiste d'Euskal Herria comme organisation politique indépendante exprimant ses intérêts pourra prendre la tête du processus de libération nationale et de classe dans notre pays.

    Comme nous l'avons dit, et que cela nous plaise ou non, nous entrons dans une nouvelle étape de la lutte de libération nationale et sociale qui, à côté des éléments nouveaux qui se présentent sur le plan politique interne, devra affronter une crise extrêmement profonde du système capitaliste-impérialiste mondial, seulement comparable à la crise des années 1930 qui amena le fascisme et la pire guerre impérialiste mondiale de l'histoire ; crise qui frappe et frappera encore avec la plus grande brutalité la classe ouvrière et l'ensemble des classes populaires et des couches laborieuses non monopolistes. En ce sens, il est effectivement inquiétant que ce soit à ce moment précis que les tendances les plus social-démocrates et réformistes de la Gauche abertzale gagnent du terrain.

    kaleborrokaHistoriquement, un des grands succès et une des grandes forces de la Gauche abertzale était d'avoir compris que libération nationale et libération sociale sont les deux faces d'une même pièce, qu'elles se comprenaient comme une unité dialectique. Tout ce positionnement correct, pour n'avoir pas été consciemment fixé, est allé en s'affaiblissant avec le temps, passant à considérer le Droit à l'Autodétermination comme une question et une revendication uniquement et principalement démocratique, déconnectée et étrangère à la lutte des classes (la même chose s'est produite vis-à-vis de concepts comme l'indépendance ou la souveraineté). Ce sont là des problèmes qui ne remontent absolument pas à deux ans mais qui relèvent au contraire d'un processus progressif (ou régressif selon le point de vue) à l’œuvre depuis plus de 20 ans, et qui a sans doute à voir avec l'éloignement progressif et croissant du marxisme vécu au sein du MNLV.

    La Gauche abertzale n'est pas parvenue à la conclusion que le système capitaliste n'est pas intéressé à maintenir le dit "État-providence" lorsque ses classes dirigeantes savent très bien que les circonstances historiques qui ont conflué pour lui donner naissance n'existent plus. Pour cette raison, stratégiquement et d'un point de vue de classe, les postures défensives qui mettent l'accent sur la défense dudit "État-providence" à partir de postulats sociaux-démocrates (et même de recettes néo-keynésiennes face à la crise capitaliste) constituent une erreur et contribuent au confusionnisme et à semer de fausses illusions dans la classe ouvrière et l'ensemble du Peuple travailleur, sur le fait que le socialisme puisse être instauré par le biais de réformes qui ne touchent ni aux principes fondamentaux sur lesquels repose l'exploitation capitaliste, ni aux principaux appareils de pouvoir qui la protègent.

    Les ouvriers et le reste des classes laborieuses et des couches populaires ne peuvent se contenter d'une redistribution des richesses au travers de politiques fiscales plus justes ou simplement d'une plus forte intervention étatique, d'une plus large politique d'investissement public qui aurait pour conséquence des services publics et des prestations sociales améliorées. Tactiquement ce sont des conquêtes qu'il ne faut pas rejeter, car elles améliorent les droits et les conditions de vie de la grande majorité ; mais en aucun cas elles ne peuvent être une fin en soi et le socialisme ne peut être cela en aucune manière, quel que soit le côté duquel on considère la question. Il n'est pas possible de dompter le capitalisme, ce que démontre tout son développement historique. Tout conquête relativement progressiste qui serait éventuellement obtenue dans l'actuelle étape du capitalisme impérialiste serait extrêmement instable si nous ne sommes pas en condition de dépasser les limites qui enferment la classe ouvrière. D'un point de vue stratégique, nous devons nous attaquer à la racine de l'exploitation, de l'inégalité et de l'injustice et cela ne se peut qu'en prenant le Pouvoir, en détruisant le capitalisme et en construisant un État de dictature démocratique populaire ou de démocratie socialiste, dirigé par la classe ouvrière en alliance avec les autres classes et couches populaires. Nous devons construire le socialisme.

    Nous ne savons pas si notre Peuple conquerra l'indépendance à travers l'accomplissement d'objectifs révolutionnaires qui nous mettront en condition de construire l’État socialiste basque, ou s'il l'obtiendra avant cela. Dans le deuxième cas, ce ne pourrait être la conséquence que d'un long processus de lutte démocratique mené par d'importants secteurs du Peuple travailleur basque, qui bien que n'obtenant pas la libération de classe parviendrai à générer certaines conditions permettant la rupture démocratique avec la situation imposée par les États français et (surtout) espagnol ; l'une de ces conditions étant la résolution dans une large mesure de la contradiction et de l'oppression nationale, ce qui contiendrait déjà en soi une part de satisfaction des revendications démocratiques largement partagées par les masses populaires basques. L'un comme l'autre de ces deux scénarios pourrait aussi avoir l'effet positif d'impulser les luttes de classe et de libération nationale dans les différents Peuples soumis au joug oppresseur et exploiteur des États capitalistes-impérialistes français et espagnol, principalement de ce dernier.

    independentziasozialismoaMais dans tous les cas, notre modèle n'est ni ne peut être celui des nouveaux États formellement indépendants constitués en Europe depuis la dernière décennie du 20e siècle. En aucun cas, d'un point de vue de libération de classe comme de construction d'une Euskal Herria socialiste, n'est défendable la perspective d'un État basque à l'intérieur de l'Union impérialiste européenne. Nous pourrions discuter à ce titre de quel est le degré d'indépendance réelle des Pays baltes, de la Croatie, du Kosovo, de la Macédoine, du Monténégro etc. En tant que classe ouvrière et en tant que communistes, nous ne pouvons nous satisfaire d'une "indépendance" qui n'en aurait pas le plus petit semblant de réalité. De même, nous avons vu dans toute sa brutalité comment d'autres États capitalistes, le plus connu étant la Grèce mais pas seulement : des États comme par exemple l'Albanie, la Bulgarie, la Hongrie, le Portugal, la Roumanie etc., et même des États impérialistes de second rang comme l'Italie ou l’État espagnol, complètement indépendants en théorie, sont contraints à se soumettre et à exécuter les diktats des institutions européennes du Grand Capital monopoliste.

    Face à cela, nous affirmons que la classe ouvrière est la seule qui par ses intérêts objectifs peut se placer à la tête de la lutte de libération nationale et défendre conséquemment la souveraineté et l'indépendance d'EH contre les chantages et la violence des États capitalistes-impérialistes et des bras économiques et militaires transnationaux du Grand Capital. La libération pleine et entière d'EH ne sera une réalité que lorsque le Peuple travailleur, avec la classe ouvrière à sa tête, conquerra le pouvoir politique et se dotera d'un État socialiste basque. C'est pour cette raison que pour avancer vers la Révolution basque, dans une perspective de libération globale, nationale et sociale, la nécessité pour la classe ouvrière de notre pays est de construire le Parti communiste d'Euskal Herria.

    Nous communistes défendons l'internationalisme prolétarien et pour cette raison, c'est aussi une nécessité pour nous que de rechercher la convergence et l'unité dans la lutte du prolétariat international, de rechercher en permanence des cadres et des structures organisatives communes. Pour autant, dans le cas des nations opprimées et sans État, cela ne passe pas toujours nécessairement par militant dans des structures organisées de cadre étatique (nous faisons référence ici au cadre "espagnol" ou "français"), vu que ceci suppose souvent de proposer une "unité" mal comprise de la classe ouvrière à partir d'abstractions dogmatiques, éloignées et coupées des conditions réelles et concrètes d'existence des collectivités humaines et de la lutte des classes en leur sein : facteurs économiques, politiques, culturels (psychologie, langue), historiques etc. À l'heure qu'il est, tout communiste révolutionnaire devrait tenir pour clair que, sans le moindre doute, nous appartenons à une même classe ; mais pas à une même nation

    Hego Euskal Herria [le Pays basque "espagnol" NDLR] est le maillon le plus faible à l'intérieur de l’État espagnol et nous pensons que promouvoir le cadre national de la lutte des classes est notre meilleure et plus efficace contribution à la lutte contre la bourgeoisie monopoliste et ses alliés locaux, et à la destruction de son appareil de domination et d'exploitation de classe (en ce qui nous concerne, d'oppression nationale également) dont la matérialisation effective prend la forme de l’État capitaliste impérialiste espagnol ; notre meilleure contribution à la lutte libératrice des classes et des autres peuples opprimés de l’État espagnol, et à la Révolution prolétarienne mondiale. Ceci bien que, comme nous l'ayons dit, le prolétariat soit une classe internationale et sa lutte également, ce pourquoi il est nécessaire d'impulser des coordinations et des cadres unitaires pour renforcer la lutte de classe. Logiquement, en respectant certaines réalités données par l'existence de cadres nationaux où se déroule concrètement la lutte des classes, il serait nécessaire et très positif de rechercher des formes de coordination et d'unité internationale avec les organisations de la classe ouvrière et des couches populaires d'autres pays, en commençant pas les pays voisins et proches, a fortiori lorsqu'il existe avec ces dernières une commune oppression par un même État et des liens économiques, sociaux, historiques etc. entre notre Peuple et les autres Peuples travailleurs opprimés par les États espagnol et français. 

    1901116 713418255377502 836621131 nPour revenir au sujet de la nécessité de construire le Parti de la classe ouvrière basque, le PC d'Euskal Herria, nous voyons actuellement émerger deux lignes que nous considérons toutes deux erronées parmi ceux qui se réclament du communisme abertzale.

    D'un côté, il y a ceux pour qui le Parti communiste devrait d'ores et déjà être constitué et qui attaquent violemment la Gauche abertzale en appelant ouvertement à sa scission. Leur principale activité consiste en la critique destructive et qualifier la Gauche abertzale de traîtres, liquidateurs, petits bourgeois, révisionnistes et toute une ribambelle d'épithètes (certains se voulant amusants) que nous n'allons pas reproduire tous ici ; jusqu'à finir par la considérer comme l'ennemi principal de la classe ouvrière basque (dans le processus révolutionnaire basque, quel type d'alliances sociales et politiques pensent donc passer ceux qui jettent en permanence l'anathème sur tout le monde, sous l'accusation d'être des "petits-bourgeois", des traîtres, des liquidateurs, des révisionnistes etc. ?). Tout cela avant d'avoir articulé le début d'un discours un minimum cohérent, sans émettre le moindre type de proposition positive et apparemment, sans rien savoir du degré réel de conscience idéologique des masses populaires basques, en particulier de la classe ouvrière, ni du degré réel d'influence que les communistes peuvent avoir au sein du Peuple travailleur basque. Bien sûr qu'il faut avancer vers la construction du Parti communiste d'EH, mais les attitudes irréalistes qui confondent les désirs avec la réalité, les attitudes sectaires et dogmatiques comme celles de certains "hyper-communistes" ne servent en rien à avancer vers cela. Construire les conditions pour fonder le Parti communiste, ce n'est pas se les inventer à partir du néant.

    De l'autre, il y a ceux qui disent ne pas nier la nécessité du PC mais considèrent que ce n'est jamais le moment d'avancer, qui ne prennent aucune décision pour avancer sérieusement vers cet horizon et concentrent toute leur activité et leurs efforts sur d'autres tâches ; si bien que le Parti est une question éternellement renvoyée à plus tard, sans bien savoir eux-mêmes quelles sont les circonstances et les conditions qu'ils considèrent nécessaires pour faire un pas en avant, de manière décidée, sur le chemin de la construction du PC d'EH. Ils aiment invoquer la nécessité d'une "masse critique" nécessaire pour créer le Parti, mais ils oublient que les conditions subjectives, idéologiques nécessaires à sa construction ne tombent du ciel, n'apparaissent pas spontanément par la grâce d'un quelconque mécanisme déterministe des développements sociaux de la lutte des classes : c'est la décision consciente d'individus concrets qui fait que ces conditions se renforcent et s'accélèrent ou au contraire s'affaiblissent et régressent.

    Face à cette situation, nous communistes devons nous efforcer à développer ces conditions subjectives, les facteurs idéologiques et organisatifs [niveau de conscience et d'organisation des masses populaires NDLR] qui rendront tôt ou tard possibles de nouvelles victoires du prolétariat et un nouveau cycle révolutionnaire mondial, en Euskal Herria également. De la même manière, nous communistes basques devons également discuter, décider et concrétiser sur quels objectifs, où et comment nous voulons travailler politiquement. Faire tout cela est une nécessité vitale, au lieu de se jeter à la gorge de l'actuelle ligne politique dominante dans la Gauche abertzale pendant que, malheureusement, le communisme basque ne montre que son incapacité à produire une ligne idéologique, politique et organisative cohérente et conséquente pour intervenir au sein de notre Peuple.

    Regrettablement, à côté de ceux qui ont parfois exprimé des critiques légitimes, même si pas toujours mesurées ou correctes, il y a ceux qui passent leur temps à la critique presque toujours destructive, à l'attaque gratuite et frontale et à semer la division, fustigeant sans mesure les dirigeants et les milliers de militant-e-s de la Gauche abertzale et utilisant des méthodes telles que l'insinuation, l'intoxication, les demi-vérités, la diffamation, le mensonge et l'insulte au lieu de travailler sérieusement au renforcement du Mouvement communiste basque ; une manière de procéder qui ne profite objectivement qu'aux États espagnols et français, aux ennemis les plus acharnés de la libération sociale et nationale de notre Peuple. Peut-être en est-il qui voient ainsi renforcée leur estime d'eux-mêmes, et y trouvent une dose d'autosatisfaction... Mais la réalité est que l'on peut invoquer le soleil tant que l'on veut, s'époumoner à dire et même crier à toute occasion que "les marxistes-léninistes doivent être en première ligne de la lutte de libération", cela ne changera rien à la réalité objective qui est que pour le moment, la capacité réelle des communistes basques à influer politiquement sur les évènements est très limitée, et qu'il reste un énorme travail à faire dans notre propre maison, où pratiquement tout est à construire. Quel est le niveau de développement des forces révolutionnaires ? Quel est le niveau de conscience idéologique des masses travailleuses basques et en particulier de la classe ouvrière ? Quelle est l'influence réelle des communistes basques au sein du Peuple travailleur ? Quel type d'instruments organisationnels avons-nous su créer parmi les masses ouvrières et populaires ? Les communistes, tout en faisant preuve d'intelligence tactique, ne doivent pas oublier quels sont leurs objectifs stratégiques maximaux : la construction révolutionnaire du socialisme, en marche progressive vers la société communiste. Définitivement, le Parti communiste est un moyen indispensable pour atteindre ces objectifs et la libération nationale d'EH ; mais est-il sérieux d'agir comme si ce Parti était une réalité organisative solide et véritablement enracinée dans la classe ouvrière basque, et comme si nous étions déjà en condition de prendre la tête de la libération nationale et sociale de notre Peuple ?

    abstentzioa-copiaIl est évident que la direction politique de quelque processus que ce soit doit être conquise à la force du poignet en démontrant sa capacité, en démontrant dans la pratique que la théorie et la pratique des militant-e-s communistes est la plus juste ; mais cela ne s'obtient pas par le simple fait de le croire et de le proclamer : cela s'obtient en conquérant cette position devant les masses populaires, en gagnant sous leurs yeux leur confiance. Nous communistes basques devons être capables d'accomplir nos devoirs, ce dont jusqu'à présent nous n'avons pas été capables dans une large mesure ; organisant les secteurs les plus conscients de la classe ouvrière basque et contribuant décisivement à élever le niveau de conscience et d'organisation de la classe en général par notre travail idéologique, politique et pratique. Nous, communistes basques, serons-nous capables d'organiser le Parti révolutionnaire du prolétariat, le Parti communiste ; de jouer un rôle significatif dans la lutte de libération nationale et sociale de notre pays et un jour, de la diriger ?

    Pour conclure, conséquemment avec ce que nous avons dit et devant les prochaines élections du 20 novembre, nous décidons d'appuyer les candidatures de la coalition électorale AMAIUR, dont la Gauche abertzale est la principale composante ; sans tomber dans un fantastique optimisme ni dans le pessimisme démoralisateur ; car pour commencer nous tenons pour clair qu'ici et maintenant s'abstenir serait encore pire tant d'un point de vue de nation opprimée que de classe, et que face à la vague croissante de répression et de réaction qui pèse sur nous il n'y a d'autre alternative que cela ou la frustration, l'impuissance ou le "témoignagisme" stérile. Nous considérons que le front électoral et institutionnel, sans être d'aucune manière le plus important, ni que ce soit au sein des parlements bourgeois que puissent être satisfaits les intérêts fondamentaux du Peuple travailleur, reste dans le cas présent un front de lutte de plus qui peut servir de porte-voix ou de caisse de résonance à beaucoup de ses aspirations populaires et qui doit contribuer à renforcer et impulser le mouvement populaire sur le chemin de ses objectifs de libération nationale et de classe.  


    GORA EUSKAL HERRIA ASKATUTA !!! (Vive le Pays Basque libre !!!)


    GORA EUSKAL HERRIA SOZIALISTA !!! (Vive le Pays Basque socialiste !!!)


    JO TA KE INDEPENDENTZIA TA SOZIALISMOA LORTU ARTE !!! (En avant avec détermination, pour l'indépendance  et le socialisme !!!)

     

    En fin de compte, nous avons passé en orange le paragraphe (final) avec lequel nous ne sommes pas d'accord ; qui ne nous semble pas, clairement, être la conclusion nécessaire de ce qui précède ; avec quoi nous sommes d'accord à 99% par ailleurs et qui contient même des raisonnements absolument brillantissimes à nos yeux. Devant les mêmes constats (authentiques, puisque locaux), nous aurions plutôt tiré la conclusion que : "Nous ne jetterons pas la pierre aux gens qui voteraient pour Amaiur-Bildu, nous les considérons évidemment comme des personnes progressistes avec qui les éventuelles contradictions sont au sein du peuple [c'est d'ailleurs la position que nous avons prise ici, en Occitanie et en Hexagone, pour les gens qui voteraient localement pour certaines listes progressistes ou autonomistes/indépendantistes de gauche : NPA et autres gauches "radicales" ou "alternatives" en fonction de la réalité locale, Breizhistance en Bretagne ou occitaniste-de-gauche en Occitanie, "Saint-Herblain à gauche toute" dans cette ville de la banlieue nantaise, "Émergence" en banlieue parisienne, "Basta!" à Metz etc. etc.] ; MAIS en tant que communistes nous ne POUVONS PAS donner une consigne de vote pour une telle liste, que nous venons de définir comme "petite-bourgeoise" (comme Batasuna avant son interdiction) mais surtout, dominée par les tendances les plus réformistes, social-démocrates voire social-libérales, européistes, "modèle suédois" et néo-keynésiennes, autrement dit la petite-bourgeoise (classe intermédiaire) qui penche plus vers la grande que vers le Peuple travailleur (contrairement, là, à Batasuna avant 2003 donc)".  En revanche, appeler à voter pour une ligne de "gauche radicale" assumant une certaine "rupture avec le capitalisme", comme Batasuna avant son illégalisation (2003) ou le Parti communiste des Terres Basques (EHAK) en 2005, nous semble tout à fait justifié d'un point de vue tactique et, au demeurant, parfaitement transposable dans nos "provinces" (pays/peuple conquis) périphérisées de l’État français (forces comme Breizhistance en Bretagne etc.) ; car constituant un défi de peuple et de classe à l’État oppresseur du Grand Capital (2).

    Un autre aspect est peut-être un peu vite passé "à la trappe" par Herri Demokrazia et Sugarra (ci-dessous) : QUI a légalisé Bildu puis Amaiur, si ce n'est l’État espagnol (les juges de l'Audience nationale) ? Servir le Peuple a souvent dit que l’État espagnol n'est pas le Royaume-Uni car, si tel était le cas, certains dirigeants abertzale ne seraient pas en prison mais déjà ministres du gouvernement "autonome" basque (selon la tactique éprouvée en Irlande du Nord, d'appuyer systématiquement les franges modérées du mouvement national combattant). Mais il se peut qu'au sein de l’État espagnol, certains éléments aient commencé à "raisonner à l'anglaise"... Il y a même ici et là des rumeurs persistantes sur la présence de "conseillers en sortie de crise" anglais auprès des autorités espagnolistes, à Bilbao comme à Madrid. Il nous semble un peu contradictoire de dire que le front électoral et institutionnel est intéressant mais pas primordial pour faire avancer la lutte, et de considérer qu'il fallait pouvoir se présenter aux élections pour accumuler des forces de gauche abertzale ; de considérer que l’État espagnol agit de manière quasi-fasciste et de ne pas envisager des moyens d'accumuler des forces dans la clandestinité. Le principe communiste en général est plutôt que même lorsque l’État ennemi va jusqu'à tuer, "il peut tuer les révolutionnaires mais pas la révolution", ce qui est également valable avec le verbe "emprisonner" ; et qu'il faut trouver les moyens de retourner cette atmosphère répressive en mobilisation de masse contre lui.

    Mais bien entendu, nous ne sommes pas sur place. Herri Demokrazia a fait le choix d'appeler à voter "sans illusions" pour la gauche abertzale "re-légalisée" (il faut aussi tenir compte de ces années d'illégalisation, qui ont notamment permis la victoire des espagnolistes en 2009, dans le raisonnement) et social-démocratisée : la coalition Amaiur qui raflera à ces législatives "espagnoles" du 20 novembre 2011 quelques 22% des voix (333.000 suffrages) et 7 sièges aux Cortes (sur 23 pour le Pays Basque), passant même devant le PNV-EAJ nationaliste bourgeois (5 sièges), dans la continuité de son score (à peu près identique) aux municipales et provinciales du 22 mai précédent (coalition Bildu), score encore répété (~ 25%) aux élections parlementaires de la Communauté autonome en octobre 2012 (Euskal Herria Bildu).

    D'autres forces ont fait le choix inverse. Le débat en Euskal Herria même est, encore aujourd'hui, loin d'être clos...

    hasiNous sommes tout à fait d'accord, en revanche, pour dénoncer et rejeter les attitudes sectaires visant à creuser, immédiatement et définitivement, un fossé inconciliable d'antagonisme entre les communistes et la gauche abertzale. Ces attitudes sont totalement suicidaires. Nulle part au monde, les communistes n'ont atteint même le plus modeste de leurs buts sans un grand mouvement de masse autour d'eux. Au Pays Basque, ce mouvement s'appelle la gauche abertzale et il n'y en a pas d'autre. Il faut en fait parvenir à bien intégrer dans nos têtes que le respect n'interdit pas la critique et inversement. Les militant-e-s de la gauche abertzale ont lutté pendant des décennies, honorablement, et cela n'est pas en cause. Mais si au nom de cela on ne peut pas critiquer, par exemple, une gestion municipale Bildu, alors que l'on s'interdise aussi de critiquer l'Autorité palestinienne ou Martin McGuinness en Irlande du Nord : le Fatah et le Sinn Féin n'ont-ils pas lutté eux aussi héroïquement pendant des décennies, dans des conditions (de loin) bien plus dures encore qu'au Pays Basque ? Il faut arriver à comprendre, en matérialistes dialectiques, que des dizaines d'années de lutte sont un "capital" d'expériences, une richesse qu'il n'est pas question de jeter aux orties (comme voudraient le faire certains gaucho-dogmatiques, et bien sûr certains gaucho-jacobins quand il s'agit de libération nationale) ; que ce qui a existé a existé et a été, par bien des aspects, utile et nécessaire ; mais qu'à un moment donné, la situation impose de critiquer, de repenser et de DÉPASSER ce qui s'est fait jusque-là. Évidemment, cela rencontrera toujours des résistances, non pas seulement de vendus comme McGuinness mais aussi de militant-e-s sincères et incontestables qui, purs produits de l'époque révolue et ne comprenant pas la dialectique, ne parviennent tout simplement pas à concevoir les choses autrement ; cela les insupporte et même - littéralement - les ulcère, ils/elles vont hurler aux "donneurs de leçons" qui "se prennent pour qui", etc. etc. Certains, il faut bien le dire, auront acquis dans ladite époque révolue et dans leur sphère militante une certaine "importance", et craignent à tort ou à raison que celle-ci soit menacée. Il mettront bien sûr en avant leur (sacro-sainte) "pratique", leur "expérience", leur "réalité concrète sur le terrain", les "besogneux de la lutte" qu'ils sont contre les "révolutionnaires de salon" qui appellent à une fastidieuse remise en question de leurs certitudes ; "argumentaire" qui pourrait tout à fait être celui des réformistes ou des révisionnistes "orthodoxes", des trotskystes ou des ML dogmatiques à l'intérieur ou à l'extérieur du Front de Gauche, des syndicats réformistes ouvriers ou étudiants etc. "Argumentaire" qui était celui du PCF contre les maoïstes et autres révolutionnaires dans les années 1968... Bien entendu, dans ce combat, l'éventuelle attitude gauchiste, sectaire et insultante de certains groupes dogmatiques nous dessert totalement ; car (surtout lorsque nous partageons les mêmes références politiques ML ou maoïstes) les personnes dont nous venons de parler nous assimilent à eux. Servir le Peuple en a plus qu'à son tour fait les frais, encore récemment face à des personnes qui se voulaient (pour dire les choses clairement) le "copié-collé" occitan de la gauche abertzale.

    Concernant la "cessation définitive de la lutte armée" par ETA, nous n'irions pas jusqu'à la qualifier de "positive" : c'est la marque d'une défaite, et il n'y a rien de positif à cela. Nous l'avons qualifiée à l'époque, avant tout, de prise d'acte d'une réalité : depuis le milieu des années 2000, l'organisation révolutionnaire armée évoluait de toute façon comme un mort-vivant, décapitée (arrestation du dirigeant Mikel Antza en 2004, puis de "Txeroki" en 2008), décimée (10 fois plus de prisonniers que de combattants libres) et ne sachant plus où elle allait. La défaite était patente, et un mouvement révolutionnaire doit savoir reconnaître sa défaite, se replier en bon ordre et réfléchir sur quel "bon pied" repartir de l'avant. Cela, ETA a eu raison de le faire, le problème n'est pas là. Le problème, c'est tout l'enrobage idéologique de tout cela, visant à "transformer" cette défaite en victoire ; les grandes tirades sur une solution "démocratique" et "pacifique" au problème basque - national comme social. Cela, c'est semer les illusions, et cela doit être combattu internationalement, sans blabla de "tu n'es pas sur le terrain, ferme ta gueule" ; car comme le dit très justement Herri Demokrazia, ce n'est pas au moment où la crise générale terminale du capitalisme fait rage sur la planète qu'il faut jouer à semer ce genre d'illusions. Le Peuple travailleur basque subit une double oppression, nationale et sociale, sous des formes particulièrement brutales (héritées du franquisme). Affirmer qu'une telle oppression peut se résoudre "démocratiquement" et pacifiquement signifie que pratiquement toutes les oppressions de la planète le peuvent. C'est une affirmation aux conséquences potentiellement catastrophique.

    Mais cela, comme le dit Herri Demokrazia et nous sommes 100% d'accord, doit être combattu avec une compréhension juste de la situation particulière basque, des tenants et des aboutissants, et sans déclarer irrémédiablement la guerre à toute la gauche abertzale, sans traiter celle-ci en ennemie et bien sûr, sans en tirer la conclusion (comme tout un magma d'anarchistes, trotskystes, "marxistes-léninistes" et même "maoïstes" jacobins) que c'est là la "preuve" de "l'impasse" fatale des luttes "nationalitaires". Comme disait Mao - et le répète Herri Demokrazia - les communistes doivent être "au chevet du patient", et non le jeter par dessus bord !

    Voici maintenant un autre texte très intéressant, issu quant à lui de la revue marxiste basque Sugarra :

    Euskal Herria : Situation actuelle et perspectives (25 août 2011)

    http://herridemokrazia.blogspot.fr/2011/11/euskal-herria-situacion-actual-y.html


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    (1) Les Cent Fleurs en Chine (1957) ont bien sûr été dépeintes par la propagande bourgeoise sur l'air de "Mao, sous la pression de la 'déstalinisation' en URSS, a été obligé de laisser ses opposant s'exprimer puis d'un seul coup, il s'est retourné contre eux et les a envoyé en camp de travail"... La réalité est évidemment toute autre : face à la grande crise du mouvement communiste international ouverte par le "rapport Khrouchtchev" mais aussi d'autres évènements (Hongrie), et à la situation de "blocage" de la révolution en Chine même, le Parti communiste a laissé les positions et même les critiques s'exprimer... puis a fait le tri des idées justes et des idées fausses : unité -> critique -> nouvelle unité à un niveau supérieur. Si des activistes contre-révolutionnaires ont ainsi été démasqués, ils ont pu être sanctionnés mais ce n'était pas l'objet premier des "Cent Fleurs". Les idées justes recueillies ont donné lieu au lancement des Communes populaires (certes largement sabotées et échec dans un premier), et ont très largement été la "matrice" intellectuelle de la Grande Révolution culturelle prolétarienne.

    (2) Nous ajouterons à cela que selon notre analyse, le PNV-EAJ ne représente pas la "bourgeoisie nationale" (bien que celle-ci, appelée "bourgeoisie moyenne" par Sugarra, puisse être sa base militante) mais bel et bien la fraction "basquiste" de la bourgeoisie monopoliste au Pays Basque, faisant face à la fraction "espagnoliste" (PP-PSOE) ; une grande bourgeoisie régnant sur un des territoires au capitalisme le plus puissant d'Europe, aux côtés de l'Île-de-France (Paris), du Grand Londres, de la Bavière, de la Flandre, de la Lombardie etc. (et bien sûr de la Catalogne). La contradiction de ces fractions bourgeoises monopolistes (PNV-EAJ en Euskal Herria et CiU en Catalogne) avec l’État espagnol se situe en réalité entre l'affirmation nationale portée par cette dynamique économique, et le besoin politico-militaire de l'"Espagne" pour "tenir" un prolétariat nombreux (pays très industrialisés) et (surtout) CONSCIENT. Nous avons déjà caractérisé l’État espagnol, avec sa suprématie politico-militaire de la Castille/Meseta malgré un dynamisme économique bien moindre, comme une sorte de "Sainte Alliance ibérique" : un système comparable à celui de l'Europe de la première moitié du 19e siècle, où la Russie et l'Autriche-Hongrie, pays sans doute les plus arriérés économiquement, jouaient le rôle politico-militaire de gendarmes de la Réaction (réaction pour le coup aristocratique-cléricale contre la révolution démocratique bourgeoise ; et aujourd'hui en "Espagne" réaction grand-capitaliste contre révolution prolétarienne et libération nationale populaire). La Meseta castillane est cela : un territoire économiquement arriéré mais une redoutable force de frappe contre-révolutionnaire contre les remuants prolétariats du pourtour (Catalogne, Euskal Herria, Asturies, Cantabrie etc.) ; soit en quelque sorte la Russie tsariste de la péninsule ibérique. Ainsi se pose la problématique basque ou encore catalane : ce n'est pas réellement une problématique coloniale comme celle qui peut prévaloir dans le Sud (Andalousie etc.) ou aux Canaries, territoires conquis et soumis militairement au 15e siècle, maintenus dans la féodalité terrienne et le sous-développement etc.

    Il suffit de penser que lorsqu'en 1918 les Empires russe et austro-hongrois éclatèrent, sous l'action conjuguées de la Première Guerre mondiale et de la Révolution bolchévique, les États nationaux qui leur succédèrent furent tous plus réactionnaires les uns que les autres : la contradiction qui opposait les élites nationales aux Empires ne se situait pas du tout à ce niveau-là. Il s'agissait simplement de la contradiction entre des bourgeoisies de plus en plus puissantes, se sentant "étouffées" par la bureaucratie impériale, et des Empires forces politico-militaires dont elles avaient en même temps besoin pour tenir leur "chiourme" en respect (mais qui s'effondrèrent militairement et politiquement en 1917-18, donc la question ne se posait plus ; en général elles cherchèrent alors la protection des vainqueurs de la guerre, "France" et Grande-Bretagne).

    Ne pas avoir réellement "réglé" la question de la nature de classe et des relations avec le PNV a sans doute été le cancer latent de la gauche abertzale ces 40 dernières années.

     

    euskadi komunista 

     


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  • Quelques petites réflexions ‘en vrac’ (ne pas chercher de lien entre les différents points) :

    1. Les États sont superstructurels et subjectifs, se dotant d'une idéologie/culture d’État qui se veut parfois (le plus souvent, même) 'nationale' - en fait, celle de la classe dominante de la nation dominante, qui cherche à modeler toute la société de l’État à son image pour servir ses intérêts, et forge des 'mythes' qui se veulent mobilisateurs. Les nationalités, elles, sont infrastructurelles et objectives, comme les classes qui les composent : ce sont des communautés (stables et historiquement constituées, pas éphémères) multi-classes de vie productive et sociale, partageant une langue et une culture communes, précisément forgées dans cette commune vie sociale et productive. Ce sont (en somme et en dernière analyse) des continuums historico-sociaux qui existent objectivement sur un territoire géographique donné, dont l'existence en soi ne se discute pas plus que le fait que l'herbe soit verte ou le ciel bleu et qui ne sont ni "de droite" ni "de gauche" - en revanche, le regard que l'on porte sur elles et (donc) la manière dont on va les affirmer (ou les nier !) vont avoir quant à eux un caractère de classe et donc être prolétariens ou bourgeois ou petits-bourgeois, révolutionnaires ou démocratiques-progressistes ou réactionnaires.

    marianrepSimplement, par la loi du développement inégal (des forces productives) inhérente au capitalisme et la 'loi de la jungle' qui est son mode de fonctionnement naturel, des nationalités vont en soumettre d'autres - plus précisément, les classes dominantes de certaines nations vont s'inféoder celle d'autres nations pour s'approprier leurs forces productives, en plus de celles qu'elles exploitent déjà mais qui ne suffisent plus, créant un phénomène de surexploitation.*

    De cette manière, elles vont constituer des États, additions géographiques des territoires qu'elles ont subjugués. Et comme mode de domination, dans certaines circonstances (notamment lorsqu'il n'y a pas de séparation géographique ni de différences physiques nettes entre les populations, permettant d'établir des barrières ségrégationnistes), elles vont forger une idéologie (superstructure) dans laquelle elles vont prétendre que l'ensemble de la population de leur État (construction superstructurelle) forme une même nation (réalité infrastructurelle)... la leur. L'exemple le plus abouti de cela est bien sûr le modèle 'français', la construction idéologique (de toute pièce) d'une 'Nation française' depuis Richelieu jusqu'à Napoléon, voire jusqu'aux 'hussards noirs' de la 3e République, mobilisant continuellement les masses contre l''ennemi' allemand. Séparés des Irlandais par la mer et (surtout) par la religion, les dominants anglais ont pu imposer à ceux-ci un régime ségrégationniste d'infériorisation raciale. WilsonBritanniaDetail2Mais sur l'île de Grande-Bretagne elle-même, vis-à-vis des Gallois et des Écossais, ils ont cherché un temps (aux 19e-20e siècles) à forger un patriotisme réactionnaire 'britannique' (cela n'a que relativement 'pris'). En 'Turquie', née comme État moderne entre 1908 et 1923 avec 3 ou 4 bons siècles de retard, les choses sont poussées jusqu'à la caricature et les Kurdes sont qualifiés de 'Turcs des montagnes'...

    Dans l’État espagnol (cas particulier), la Castille, politiquement maîtresse à partir de 1479, conquérante de l'Andalousie (1212-1492) puis des Amériques (1492-1540 environ), aurait pu en profiter pour s'ériger en nation économiquement dominante (ce que la 'vraie France', le Bassin parisien, avait plus ou moins réussi au 16e siècle, et que l'Angleterre était dès le départ). Mais elle y échoua, ses nobliaux partis en colons se comportant en pillards à court terme, ne pensant qu'à leur intérêt personnel et non à l'intérêt 'national' (intérêt général de la classe dominante castillane) : le 'Siècle d'Or' s'évanouit très vite, dès le début du 17e siècle. La bourgeoisie catalane, qui avait 3 ou 4 siècles d'avance, reprit 'naturellement' le dessus sur le plan économique, tandis qu'émergea rapidement (18e-19e siècle), en lien razaavec la 'France' et l'Angleterre, une bourgeoisie basque côtière. Privée de base économique, l'idéologie 'nationale' de l'hispanidad sonna vite totalement creux, et ne dupa rapidement plus personne, ni dans les masses populaires ni (plus grave encore) dans les différentes bourgeoisies nationales. L’État espagnol est donc, depuis fort longtemps, un 'État-nation' avec une assez faible 'société civile' (emprise idéologique sur les masses) : il tend à n'exister que comme 'société politique' (force de coercition), que les bourgeoisies nationales utilisent de manière opportuniste contre les menaces révolutionnaires (comme sous Primo de Rivera puis Franco) et les masses (hors Pays Basque et Catalogne) comme machine à sous ("est-ce qu'une Andalousie/Galice/Asturies/Estrémadure etc. séparée nous verserait les mêmes allocs, retraites etc. etc. ?").

    2. Un cadre politique unifié (même au sein d'un cadre étatique plus grand) est un élément fortement structurant pour une nation, mais pas nécessairement obligatoire.

    A la veille de la Conquista (vers 1200), l'Occitanie était globalement divisée en deux entités politiques : le duché (Plantagenêt) d'Aquitaine-Gascogne, et une sorte de 'confédération' de fiefs relevant en dernier instance du roi d'Aragon ou du comte de Toulouse (lequel se posait de plus en plus en vassal effectif du premier). La Provence restera quasi indépendante jusqu'en 1480, ainsi que le Dauphiné (occitan dans sa moitié sud), bien que placé à partir de 1349 sous l'autorité de l'héritier du trône de France. Encore au 16e siècle, la famille d'Albret-Navarre (dont sera issu... Henri IV) est de fait - à la fois par ses possessions propres et par sa position de 'leader' du parti huguenot - la maîtresse de cette vieille Aquitaine-Gascogne que les rois francs du Nord, depuis Clovis, s'étaient juré de soumettre (pensant y être parvenus en 1453, au terme de la Guerre de Cent Ans). La réunion des terres d'Albret-Navarre (et des domaines et villes huguenots en rébellion) au royaume ne se fera réellement que lorsque Henri IV montera sur la trône ; et sera ensuite consolidée par son fils et successeur Louis XIII, avec son célèbre ministre Richelieu. Lorsqu'il va à Saint-Jean-de-Luz (1660) pour y épouser l'infante d'Espagne, Louis XIV, guidé par le nobliau gascon D'Artagnan, est en expédition dans une colonie fraîchement conquise de sa couronne, où le sentiment 'français' est proche du zéro absolu.

    france17 1Après l'annexion au royaume de France, dans la plus grande partie de l'Occitanie (Pyrénées du Béarn à l'Ariège en passant par la Bigorre, Languedoc, Quercy et Rouergue, Provence et Dauphiné bien sûr, etc.), les États provinciaux qui décident des impôts et les Parlements, qui tranchent en dernier recours les affaires judiciaires et doivent 'enregistrer' les édits royaux, sont le 'référent politique immédiat' qui fixe la conscience nationale : ils seront progressivement écrasés par le triomphe de l'absolutisme, sous Louis XIV et Louis XV, avant d'être définitivement abrogés en 1789 ; mais cela n'ira pas sans résistances, comme la célèbre 'journée des tuiles' à Grenoble, en 1788, où la population soutient le Parlement du Dauphiné contre une réforme royale visant à le supprimer... En Aquitaine non-pyrénéenne, il n'y a pas d’États provinciaux (on parle de 'pays d'élection', où le roi 'élit' directement les gouverneurs de Bordeaux, Auch et Montauban), mais il y a néanmoins un Parlement, à Bordeaux.

    Au Pays Basque du Nord ('français', Labourd, Basse-Navarre et Soule), les assemblées provinciales autonomes persistent jusqu'en 1789, tandis qu'au Sud ('espagnol'), où le royaume médiéval de Navarre a été progressivement grignoté puis totalement annexé en 1512, ses fueros (coutumes) sont maintenus et forment le référent politique national, leur suppression au 19e siècle entraînant de violentes guerres de résistance.

    3. Dans tous les cas, ce qu'il faut bien comprendre au sujet de l'organisation socio-politique médiévale, entre disons le règne de Charlemagne et la Guerre de Cent Ans, c'est son profond caractère de SUBSIDIARITÉ : les communautés, urbaines ou villageoises, en principe, s'autogéraient en suivant leur 'coutume' locale. En 'échange' d'impôts, dûment prélevés mais, en principe, conçus pour être supportables, l'autorité seigneuriale et/ou ecclésiastique n'intervenait que comme arbitre, comme 'juge de paix', comme 'garde-fou' contre une éventuelle guerre de tous contre tous ; et les échelons supérieurs, jusqu'au roi ou à l'archevêque ou au pape, comme voie de recours. Dans les vallées de montagne (pyrénéennes ou alpines), ce système de 'république' villageoise a d'ailleurs pu persister tardivement, jusqu'à l'époque des révolutions bourgeoises et de la révolution industrielle. L'historiographie bourgeoise, à partir du 18e siècle, a évidemment peint cette époque sous les traits les plus sombres : paysans exploités, affamés, écrasés d'impôts et de corvées, bastonnés ou tn Louis XIVpendus en cas de mécontentement... Mais la réalité était beaucoup plus nuancée, et ce qu''oublie' de dire la bourgeoisie, c'est que c'est en fait sous l’État moderne, sous l'absolutisme, que la pression fiscale et plus largement administrative, non pas seigneuriale mais étatique (royale), s'est réellement faite intolérable pour les masses (urbaines comme rurales) ; phénomène ayant commencé avec les grandes guerres (donc dépenses militaires, donc impôts) dans lesquelles la première crise générale de la féodalité (13e-14e-15e siècles) avait poussé la classe aristocratique, faisant éclater les premières grandes révoltes populaires. La corvée, présentée comme un véritable travail forcé de pauvre serfs faméliques, n'était sans doute pas du tout perçue ainsi à l'époque : c'était plutôt, sous la supervision du seigneur féodal ou ecclésiastique, un effort collectif pour des travaux publics (chemins, ponts, défrichage, assèchement de marais etc.) dont bénéficiait toute la communauté, plus que le seigneur lui-même, occupé à chasser, festoyer et faire (avec ses hommes de main) la guerre à ses voisins.

    Cette subsidiarité de l'autorité supérieure vis-à-vis de la communauté 'immédiate' fut encore revendiquée, contre l’État absolutiste en phase de consolidation, lors des Guerres de Religion, tant par les protestants des Provinces de l'Union que par les catholiques des provinces de la Ligue.

    MacleanDe manière encore plus nette, comme le rappelait le révolutionnaire communiste John MacLean, cette subsidiarité se retrouvait dans l’Écosse médiévale pré-étatique (avant la guerre de libération de 1296-1328 et le règne des Bruce), où les clans 'faisaient leur vie' sur leur territoire et ne s'en remettaient au toísech (seigneur local), au mormaer (comte, seigneur régional), et en dernière instance au roi (rí Alban) que pour les questions qu'ils ne pouvaient gérer directement eux-mêmes. Ou encore, comme le signalait Mariátegui, dans l'Empire inca des Andes, où la communauté productive INCAS(ayllu) n'avait qu'un rapport très lointain avec l'autorité impériale de Cuzco, se résumant en général au prélèvement annuel d'un impôt en nature. Pour l'un comme pour l'autrecette organisation socio-politique passée (mais encore ancrée dans les esprits populaires) pouvait être, en la portant à un niveau supérieur (armé de toute la science et du progrès technique légué par le capitalisme), la base de la société socialiste et communiste future. C'est ce que dit notamment le (nouveau) PC italien dans son Manifeste Programme (chapitre 4), lorsqu'il dit que "1. À tout niveau (central, régional, provincial, communal, de zone, d’unité de production, d’entreprise, d’école, d’institution, etc.), tout le pouvoir (législatif, exécutif, judiciaire, économique, militaire, de police, culturel, d’éducation, etc.) appartient à un Conseil unique (assemblée, chambre) composé de délégués élus et révocables à tout moment et sans exception par ceux qui les ont élus. Chaque Conseil nommera et révoquera ses propres organes de travail. (...) 3. Auto-gouvernement à tout niveau (central, régional, provincial, communal, de zone, d’unité de production, d’entreprise, d’école, d’institution, etc.). Élimination de toute autorité locale nommée d’en haut. 4. Organisation générale des masses et prise en charge directe par les organisations de masse des tâches d’organisation et de gestion d’un nombre croissant d’aspects de la vie locale : économie, culture, santé, éducation, administration de la justice, ordre public, défense du territoire, lutte contre la contre-révolution, milice territoriale, politique, administration de la justice, etc." : cela ne signifie rien d'autre que la subsidiarité, la prise en charge par les masses, au niveau local, de tout ce qu'elles peuvent prendre en charge (ceci devant aller croissant...), et la délégation aux échelons supérieurs uniquement de ce qui ne peut être assuré efficacement au niveau local. Ceci est totalement le point Dazhai-1970 thumb5de vue de Servir le Peuple, selon lequel la cellule politique de base de la société doit être la Commune populaire, se fédérant démocratiquement à divers échelons supérieurs auxquels elle ne délègue que ce qu'elle ne peut assurer elle-même (la défense contre des agressions contre-révolutionnaires impérialistes ou de grandes armées blanches, par exemple ; mais la lutte contre la 'petite' contre-révolution locale peut être du ressort de la Commune).

    Trop souvent, malheureusement, les États révolutionnaires du siècle dernier n'ont pas adopté cette conception, et ont pris pour modèle la 1ère République bourgeoise française, la République conventionnelle jacobine. Excepté lorsqu'une question nationale paraissait 'incontournable', ils ont considéré qu'il fallait 'prendre' l’État bourgeois existant, le 'remplacer' par un État prolétarien et le 'dépasser', à long terme, pour atteindre le communisme universel.

    Cette conception est encore souvent, aujourd'hui, celle de nombreux marxistes-léninistes et même maoïstes, pour lesquels la construction monarcho-bourgeoise 'France' doit être 'dépassée'... et non DÉTRUITE. Ils ont perdu de vue deux principes fondamentaux du marxisme révolutionnaire :

    1°/ La négation de la négation : la révolution prolétarienne a vocation à nier le capitalisme pour affirmer le communisme. Elle ne peut donc pas prendre pour modèle la révolution bourgeoise, triomphe final du capitalisme sur la féodalité. Prendre pour modèle Robespierre et Saint-Just ne peut conduire qu'à de nouveaux Bonaparte.

    2°/ (dans la lignée de ce qui précède) La transition révolutionnaire socialiste vise le communisme, société sans classes donc sans État. L’État révolutionnaire du prolétariat vise donc son propre dépérissement, à mesure que les masses, à tous les échelons géographiques, deviennent uniques maîtresses de leur destinée.

    C’est ce qui fait de Mariátegui et Mac Lean des penseurs fondamentaux du marxisme au 20e siècle, absolument incontournables pour Servir le Peuple.

    Frontispice-du-Léviathan-1651-du-philosophe-Thomas-Hobbes14. En fin de compte, il est de bon ton, dans la 'gauche radicale' hexagonale, de pourfendre le 'libéralisme anglo-saxon' par opposition à notre Léviathan étatique, gardien supposé de l''intérêt général', de la 'justice sociale' etc. etc. Mais ce libéralisme 'anglo-saxon' (plus généralement nord-européen), n'est-il pas finalement un pur produit de ce qui a été dit précédemment ? Par une série de circonstances, il se trouve simplement que les sociétés nord-européennes sont restées profondément imprégnées de subsidiarisme politique dans leurs cultures nationales, et ont très vite et violemment (entre le 16e et le 18e siècle) rejeté les tentatives d'absolutisme 'à la française', pour mettre en avant la collectivité et sa 'représentation' face à la toute-puissance arbitraire d'un monarque et de sa cour. Le problème, c'est qu'il a émergé dans une phase d'accumulation capitaliste très rapide, et qu'il en a hérité des tares profondes et des idées particulièrement détestables : suprématisme 'blanc' européen (capitalisme = concurrence, un peuple ne peut donc prospérer qu'au détriment des autres et il est logique que les peuples 'civilisés' prospèrent au détriment des 'sauvages' qui ne 'construisent rien' ; l'exploitation ou l'extermination des 'sauvages' était alors une base fondamentale de l'accumulation capitaliste) ; acceptation de l'inégalité des 'réussites' et darwinisme social ('grâce' calviniste etc.) ; individualisme (la solidarité communautaire est ici brisée 'par le bas', par l'individu ou en tout cas la cellule familiale, et non 'par le haut', par l’État) ; patriarcat (la cellule de base étant plus la famille patriarcale que l'individu lui-même), etc. etc. Aujourd'hui, l'extrême-droite américaine est connue pour défendre ces idées subsidiaristes, 'localistes' (le comté contre l’État fédéré, l’État fédéré contre Washington), face à la 'tyrannie libérale (= gauche caviar) et socialiste' de l'administration fédérale, qui impose depuis shutdown-etats-unis scalewidth 460Lincoln toutes les réformes nécessaires à la défense du capitalisme contre lui-même, mais déplaisant aux esprits attachés à leurs 'libertés' (de l'abolition de l'esclavage à l'assurance-maladie d'Obama, en passant par le New Deal de Roosevelt, la fin de la ségrégation raciale, l'émancipation des femmes, le contrôle des armes à feu etc. etc.).

    Ceci étant, cela n'a jamais empêché de grandes 'éminences' intellectuelles francouilles, avec leur 'haute idée de l’État' toute jambon-beurre, de professer des idées extrêmement similaires : il suffit de lire nos 'saints laïcs' Voltaire, Victor Hugo ou encore Jules Ferry, ou la prose 'scientifique' d'un Paul Bert (homme clairement 'de gauche' à son époque, positiviste, rationaliste, anticlérical, républicain, franc-maçon) pour s'en convaincre. Les mêmes nécessités (d'accumulation capitaliste) produisent généralement les mêmes u8xad52xidées/justifications ; les chiens font rarement des chats... Simplement, les conditions de reproduction de l'existence en Europe du Nord (peuples 'conquérant' leur propre pays, avant même toute colonie, sur la forêt ou sur la mer - comme les Hollandais) a amené cette culture de prééminence du 'peuple' (inégalitaire, divisé en classes et 'naturellement' accepté comme tel), ne remettant entre les mains d'un État central que le strict nécessaire ; tandis qu'en Europe latine, avec son 'dense' (pour l'époque) réseau de villes et de routes, elles ont très tôt (dès l'Empire romain) favorisé l'instauration d'un État-Léviathan fort (le grand 'confédéralisme' médiéval étant plus une parenthèse exceptionnelle qu'autre chose). Rien de nouveau ne se faisant en totale abstraction de l'ancien, lorsque le développement du capitalisme a imposé l'instauration de l’État moderne (ensuite restructuré en État bourgeois contemporain), ces deux cultures ont généré deux modèles d’État et d'organisation socio-politique sensiblement différents (mais qui se sont interpénétrés : les révolutions bourgeoises en Europe 'latine' ont justement consisté à 'importer' du libéralisme nordique dans les vieux États absolutistes, et les pays anglo-saxons et nordiques n'ont jamais été guidés par la seule 'main invisible' et ont dû introduire du 'sens de l’État' latin...).

    5. Le récemment disparu (et regretté) Võ Nguyên Giáp rappelait dans un article de 1965 (L’Homme et l’Arme,  revue théorique Hoc Tap) le b-a-ba du marxisme-léninisme sur l’État et la révolution : ‘‘La révolution prolétarienne ne doit pas conserver l’appareil d’État (police, gendarmes, forces armées et structures bureaucratiques existantes), employé principalement pour opprimer le Peuple, mais doit l’écraser et le remplacer par quelque chose d’absolument nouveau. C’est une des caractéristiques qui marquent la différence entre la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise. La révolution bourgeoise n’écrase pas l’appareil d’État féodal existant, mais se l’approprie, le maintient et le perfectionne. Au contraire, la révolution prolétarienne écrase l’appareil étatique existant du système capitaliste’’

    Ingres, Napoleon on his Imperial throneLes choses ne peuvent pas être dites plus clairement : la République bourgeoise ‘française’ est la CONTINUATION PERFECTIONNÉE de l’État monarchique moderne né sur le cadavre de notre Occitanie et de tant d’autres Peuples, pour mettre cet appareil étatique au ‘diapason’ de l’époque, de la révolution industrielle et, très vite, de l’ère des monopoles. Il n’en a nullement fait table rase. Toutes les révolutions bourgeoises (Pays-Bas, Angleterre, ‘France’, ‘Espagne’ au 19e siècle, ‘unités’ italienne et allemande etc.) ne sont en réalité que le paroxysme de siècles et de siècles de ‘gestation’ et de ‘noyautage’ (par la bourgeoisie) de l’État monarchique, ‘stade suprême’ réactionnaire de la féodalité. La phase montagnarde de la Révolution bourgeoise française (1793-94) était un phénomène ambivalent, à double aspect : une affirmation radicale des revendications démocratiques et sociales du ‘petit peuple’ (prolétariat et semi-prolétariat), principalement des villes et principalement de Paris (la seule ville de plus de 110.000 habitants à l’époque), d’un côté ; mais de l’autre, une affirmation manipulée par la grande bourgeoisie centrale (Paris, Bassin parisien) qui voyait dans les évènements depuis 1789, et particulièrement dans le girondinisme (1792-93), une montée en puissance de la bourgeoisie de ‘province’ et souhaitait ‘reprendre la main’. Ceci engendrera une confusion qui pèsera lourdement sur le mouvement socialiste puis communiste hexagonal, dès sa naissance au milieu du 19e siècle. La révolution prolétarienne, elle, ne peut consister à prendre telle quelle cette République bourgeoise pour en faire une République socialiste ; mais au contraire à en faire table rase pour laisser place à un ordre politique et social totalement nouveau, notamment dans ses relations sociales géographiques entre Peuples et territoires. 

    6. Sur Servir le Peuple, nous avons souvent employé indistinctement les termes ‘absolutisme’ et ‘État (monarchique) moderne’ pour désigner la période allant de la proclamation de Philippe II Auguste comme ‘Roi DE FRANCE’ (début du 13e siècle) jusqu'à 1789. Cela peut nous être reproché, et nous le sera certainement. Mais voilà, qu’entend-on par ‘absolutisme’ ? Entend-on l’absence de ‘représentation nationale permanente’, ‘tempérant’ le pouvoir du souverain ? En ‘France’, il n’y en a jamais eu. Jusqu’en 1614 les États généraux du royaume sont réunis régulièrement (et souvent, aux 14e-15e voire encore 16e siècles, en deux ‘sessions’, l’une pour le Nord d’oïl et l’autre pour le ‘Midi’ d’òc) ; mais toujours au bon vouloir du roi. Ensuite, de 1614 à 1789, ils ne sont plus convoqués, c’est vrai. Mais c’est un cas unique en Europe, vu peut-être comme le seul moyen de ‘garder sous le couvercle’ les contradictions du royaume… notamment entre la ‘vraie France’ (Bassin parisien) et les provinces réputées étrangères, qui se sont multipliées depuis la fin de la Guerre de Cent Ans. Contradictions qui finiront tout de même par exploser après 175 ans, alors que le régime politique français est devenu un anachronisme total.

    1647 Civil War painting Basing HouseEn Angleterre en revanche, le Parlement, créé par la Grande Charte de 1215 sur l'héritage des 'assemblées de guerriers' celtes, germaniques et scandinaves (les peuples qui ont 'fait' la Nation anglaise), avec une Chambre pour les Lords (féodaux importants et ecclésiastiques) et une pour les Communes (grands bourgeois, paysans libres riches et 'chevaliers' de petite noblesse), siège de manière permanente et sans discontinuer, sauf lors de ses conflits avec la politique jugée 'papiste' et pro-française des Stuart (Charles Ier, Charles II et Jacques II) qui pour autant, dans leur pays d'origine, l’Écosse, ne suppriment pas l'institution équivalente (c’est le pouvoir anglais qui le fait en 1707 ; le Parlement d’Irlande – exclusivement composé de colons anglais et écossais – est quant à lui supprimé en 1800). Pourtant, non seulement ces problématiques Stuarts, mais aussi et surtout leurs prédécesseurs Tudor peuvent être sans problème qualifiés de monarques ‘absolus’, pour leur conception ‘affirmatrice’ de l’État central. Il en va de même en ‘Espagne’, de Charles Quint à Ferdinand VII ; pourtant les Cortes (ou Corts dans les pays catalans), généraux ou de chaque royaume constitutif (Aragon, principauté de Catalogne, Valence, Majorque, Navarre, Biscaye, León, Asturies, Grenade, Séville, Murcie etc. etc.), siègent régulièrement jusqu’autour de 1715, lorsque Philippe V supprime ceux d’Aragon et des Pays catalans en représailles à leur rébellion contre lui ; tandis que les autres existent encore… jusqu’en 1833, lorsque le royaume est ‘provincialisé’ (‘départementalisé’) sur le modèle français. Pourtant, l’on peut difficilement qualifier l’‘Espagne’ entre Philippe II (1556-98) et la mort de Ferdinand VII en 1833 autrement que d’absolutisme

    Philippe V roi-espagneOu alors, applique-t-on le critère d’une ‘magnificence’ de l’autorité royale, d’un caractère ‘incontesté’ de celle-ci ? Mais alors, 1°/ à partir de quand considère-t-on cette autorité comme suffisamment ‘magnificente’ ? ‘Saint’ Louis ? Philippe le Bel ? François Ier ? Louis XIII ? Louis XIV ? Ce dernier lui-même était loin d’être incontesté, il dut faire face à la Fronde au début de son règne, et à la résistance des protestants contre sa révocation de l’Édit de Nantes : dans certaines régions, une véritable guerre du peuple de 1685 jusqu’à sa mort, pendant plus de 30 ans, et même encore après ! 2°/ croit-on, à partir du moment où l’on a identifié le ‘premier’ monarque absolu, que cette ‘magnificence’ de l’autorité monarchique est tombée du ciel en un jour, qu’elle ne résulte pas d’un long processus ? En matérialistes dialectiques, nous regardons plutôt le moment où le processus est enclenché, où la tendance générale est à l’affirmation d’un État moderne exerçant sa ‘verticalité’ du haut vers le bas, ‘accompagnant’ et indissociable de l’affirmation de la haute bourgeoisie et du capitalisme ‘en grand’ (le capitalisme ne pouvant pas, de toute manière, rester éternellement ‘en petit’).

    7. En vérité, l'humanisme, qui émerge dans la Renaissance médiévale (entre l'An 1000 et 1300 environ) et ne fait qu'être repris par le Quattrocento italien (15e siècle), la 'Renaissance' 'française' (1480-1560 environ), le 'Grand Siècle' classique (17e) et le 'Siècle des Lumières' (18e), est le produit du capitalisme 'en petit' : celui de "l'air de la ville (qui) rend libre", lorsque les compagnons et les artisans (et leurs associations, puissantes), encore propriétaires de leur force de travail ET de leurs moyens de production (outillage, savoir-faire etc.), contractent sur un relatif pied d'égalité avec l'employeur, ce qui est une révolution culturelle par rapport à la révérence envers le seigneur dans les campagnes ; lorsque les étudiants des facultés forment des 'républiques libres' intellectuelles, etc. etc. Le capitalisme 'en grand', lui, piétine continuellement cela ; le problème étant que la 'mécanique' même du capitalisme lui interdit de rester 'petit' : OBLIGATOIREMENT vont se constituer de grandes fortunes, en entraînant d'autres et toujours plus d'accumulation, jusqu'à la 'révolution' industrielle et l'ère des monopoles. 


                carte des traites-copie-1o-la-france-en-face-facebook-copie-1

     

    * L'on peut parler de SUREXPLOITATION lorsque l'on est à la limite permanente de ne même plus permettre la reproduction des conditions d'existence de la force de travail (c'est-à-dire du travailleur...). Une manière de fonctionner qui ne PEUT PAS être la manière générale du capitalisme, car si celui-ci produit c'est pour VENDRE (comment, sinon, dégager des profits et reproduire le Capital ?) et il a donc besoin d'acheteurs, qui ne peuvent pas être simplement 5 ou même 10% de bourgeois et autres personnes aisées. Il lui faut donc des personnes "simplement exploitées", c'est-à-dire à qui leurs revenus laissent une "margeounette" pour consommer. Mais pour que ces personnes puissent exister et exister en quantité conséquente, il est NÉCESSAIRE que d'autres, sur le territoire qu'une bourgeoisie donnée contrôle, soient dans ces conditions de surexploitation (ce qui signifie, en substance, définir et assigner à cette position des "ultra-pauvres" pour que puissent exister des "moins pauvres", que l'on pourra en sus aliéner en leur disant qu'ils ne sont "pas les plus à plaindre").

    [Attention cependant : la surexploitation, vouée à dégager un profit maximal sur investissement (surprofit), intègre aussi des considérations de productivité du travail, de développement technologique (augmentant la productivité) ainsi que d'établissement de situations de monopole (réduction radicale voire élimination pure et simple de la concurrence : quoi de mieux pour les affaires ?). Ceci peut entraîner des situations paradoxales : ainsi par exemple, on imagine difficilement plus surexploités que les esclaves africains des colonies européennes en Amérique ; puisqu'il suffisait souvent de les maintenir en vie quelques années pour tripler ou quadrupler l'investissement représenté par leur achat ("gagner leur tête" disait-on à l'époque). Sauf que voilà : 1°/ comme déjà dans l'Antiquité, la productivité de personnes privées de toute liberté et non-rémunérées pour leur travail s'avérait finalement médiocre comparée à celle d'un travailleur libre, 2°/ pour ces mêmes raisons de productivité, ainsi que pour de simples raisons de sécurité, il était difficile voire impossible de concentrer des centaines et des centaines voire des milliers d'esclaves sur une même plantation (ce qui gênait donc la concentration du travail, et allait contre la constitution de monopoles), 3°/ cette méthode productive était difficile pour ne pas dire impossible à mettre en œuvre en dehors du secteur agricole (certes indispensable à l'économie mais dont la valeur ajoutée, même en agriculture extensive, reste somme toute modeste), dans l'industrie en plein essor notamment, 4°/ elle était incompatible avec le progrès technologique (mécanisation de l'agriculture), voué de toute façon à la faire disparaître, 5°/ les esclaves, qui représentaient le tiers de la population dans le Sud des États-Unis et 80% ou plus dans les Caraïbes, ne pouvaient pas (cf. ce que nous avons dit plus haut) représenter un marché (débouché commercial pour la production) de manière significative. Ce sont toutes ces raisons (et l'on pourrait encore sans doute en citer d'autres), et non des considérations d'"humanité", qui ont amené au 19e siècle les bourgeoisies européennes et américaines à pencher majoritairement en faveur de l'abolition de l'esclavage, bien que celui-ci représentât (à première vue) la forme d'exploitation la plus totale (et donc le profit maximal tiré de la force de travail) que l'on puisse imaginer. Si l'on adopte une vision "arithmétique" de la définition marxiste "classique" de la surexploitation, les paradoxes ne manquent de toute façon pas : les travailleurs les plus exploités pourraient ainsi bien être, par exemple... les footballeurs, si l'on mettait en perspective leurs (multimillionnaires) revenus annuels avec ce qu'ils rapportent à leurs clubs. C'est pourquoi une vision plus "humaine", basée sur la notion de reproduction des conditions d'existence, nous a semblé plus appropriée.]

     


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  • Dans leur introduction à la traduction de notre texte sur les 800 ans de la Bataille de Muret et le Comité de Construction du Parti communiste révolutionnaire des Terres d’Òc, les camarades de Democracy & Class Struggle/Great Unrest Group 2012/Liberation évoquaient une Charte de Brest, signée et publiée en ‘‘1972’’ (en fait 1974) par un certain nombres d’organisations socialistes-révolutionnaires de libération nationale, dont (et à l’initiative de) l’Union démocratique bretonne (UDB). Nous le reconnaissons avec la modestie qui nous caractérise (contrairement à d’autres, qui ne l’avaient pas non plus…) : nous n’en avions jamais entendu parler. Et bien voilà : en activant son loooooong petit bras de pieuvre rouge, Servir le Peuple a réussi à se procurer le document en question, dans sa version de 1976 (lors du ralliement de nouvelles organisations)... Tous nos remerciements au camarade qui se reconnaîtra !


    Voici donc cette fameuse Charte :


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    Et maintenant, place à la critique...

    La critique, à l'origine, a commencé à émerger lorsque nous nous sommes demandé qui étaient les Républicains irlandais signataires : le document le confirme, il s'agit bien des Officials ('Sticks' pour leurs détracteurs) c'est-à-dire des membres de l'IRA et du Sinn Féin qui ont scissionné en 1969-70 car ils voulaient 'mettre la lutte sociale au premier plan' (très bien !), rejeter le supposé 'militarisme' de la ligne emmenée par Seán MacStíofáin et Ruairí Ó Brádaigh et surtout... rejeter L'ABSTENTIONNISME qui était un principe fondamental de la Constitution de l'organisation : pas de participation aux élections et aux institutions illégitimes de l'Ulster occupé, du Royaume-Uni et de l''État libre' du Sud ('République d'Éire'). C'est étonnant car leur signature côtoie celle d'un Parti socialiste de Libération nationale catalan (PSAN) qui s'affirme 'provisoire' et celle de l'Euskal Herriko Alderdi Sozialista (EHAS, Parti socialiste du Peuple basque, futur fondateur du HASI et de la coalition KAS dont la dissolution en 1992 au profit d'Herri Batasuna sera justement le début du problème en Euskal Herria) ; parti politiquement le plus proche d'ETA militaire opposé à ETA 'politico-militaire' c'est-à-dire... à l'équivalent basque des Officials. Mais c’est ainsi…

    Il est vrai qu'à la lecture du texte, c'est très clair : la critique du 'militarisme élitiste' coupé des masses, de l''aventurisme' etc. sont des piques directement adressées au Provo Sinn Féin/IRA, ceux qui sont justement restés 'fidèles' à l'abstentionnisme et à la primauté de la lutte armée en 1969. Des piques au demeurant injustes puisque dans le cas Provo il était faux d'affirmer l'absence de base populaire : lorsqu'ils... renonceront, justement, à l'abstentionnisme (dans les années 1980), l'on verra qu'ils représentaient entre un quart et un tiers de la population dite 'nationaliste' ou 'catholique' (plus de base populaire que la gauche abertzale basque ou le communisme combattant italien, donc), des résultats bien au dessus des Officials, devenus entre temps 'Parti des Travailleurs d'Irlande' - une sorte de LCR locale. Le problème Provo était tout sauf là...

    Car en fait, justement, ce qui est déclaré de principe dans cette Charte de Brest, l'Official IRA/Sinn Féin ne l'a pas respecté : sa ligne 'marxiste' a finalement correspondu à ce que le texte lui même dénonce comme opportunisme de gauche, c'est-à-dire mettre l'accent sur la lutte des classes, le socialisme devant 'automatiquement' mettre un terme à l'oppression nationale. Une ligne qui est finalement, aujourd'hui, celle des 'maoïstes' du 'p''c''mlm' lorsqu'ils proclament que "les nations (et non les ÉTATS capitalistes !) ont fait leur temps" ou pire, se permettent du haut de leur chaire ce 'conseil' au MLN basque : "il faudra un jour abandonner l'ikurrina et lever le drapeau rouge, ce sera douloureux mais nécessaire" (...), pour prôner une sorte de 'Fédération mondiale' (et un jour 'galactique' !) à la Star Trek etc. Une ligne qui était un peu celle de la "VIe Assemblée" du mouvement basque combattue par Argala, devenue elle aussi une LCR locale. Cette ligne a conduit le mouvement Official irlandais à l'économisme (se placer uniquement sur le terrain de la lutte ouvriers/patrons) et finalement au légalisme électoraliste le plus total, pour cesser à peu près complètement la lutte armée dès 1972 et devenir (donc) en 1982 le 'Parti des Travailleurs'.

    Mais d'un autre côté, il est très clair aujourd'hui que les Provos n'ont guère fait mieux... C'est qu'eux étaient, à l'opposé, sur ce que la Charte appelle l''opportunisme de droite' : il faut 'libérer la Nation', et ensuite 'on verra' (partisans et adversaires du socialisme s'affronteront 'démocratiquement' etc. etc.). Et là aussi, cela a fini par 'coincer' et permettre l'émergence d'une ligne 'liquidatrice' autour de Gerry Adams et Martin McGuiness, qui s'est lancée dans l'électoralisme et finalement dans une 'solution politique' de... "changement dans les superstructures de la domination" britannique, n'affectant en rien "la réalité de base de l'oppression nationale et sociale", exactement ce que prophétisait la Charte ! (mais voilà : ses signataires Officials n'ont pas fait mieux...). Cette ligne a aussi toujours été, historiquement, celle de l'essentiel du MLN corse par exemple (priorité à l'indépendance nationale), sauf quelques groupes (comme A Manca) qui en contrepartie de mettre la question sociale en avant ont officiellement renoncé... à la lutte de libération.

    Au final, la TOTALITÉ des organisations signataires de cette Charte de Brest (ou leurs héritiers, ou les organisations dans lesquelles elles ont pu se fondre) sont aujourd'hui devenues légalistes, électoralistes et de facto autonomistes ('décentralistes' dans le cadre de leurs États respectifs) ; soit par opportunisme de droite (le 'national' avant le 'social') soit par opportunisme de gauche (l'inverse) ; sauf là où la bourgeoisie nationaliste est assez forte (Catalogne, Écosse) pour se permettre d'appeler à l'indépendance (dans ce cas, elles suivent le mouvement...).

    Aucune de ces organisations, en réalité, ne s'est tenue à ce qu'elles déclaraient pourtant elles-mêmes dans la Charte : la lutte populaire de libération nationale (la bourgeoisie étant de toute manière vendue, pouvant 'au mieux' jouer un rôle compradore néocolonial), autrement dit la Libération révolutionnaire du Peuple (LRP) n'est pas seulement 'liée' à la lutte de libération sociale des travailleurs/euses exploité-e-s (autrement dit à la lutte de classe) ; ELLE EN EST L'EXPRESSION SPÉCIFIQUE dans la situation spécifique de nos Peuples "avalés" et niés par les grands États modernes lors de leur construction [ceci s'appliquant également aux situations véritablement coloniales d'outre-mer : ce n'est pas (il ne s'agit pas de dire à ce stade de la réflexion) qu'il y aurait une Europe où il "faut" la LRP et un "au-delà-des-mers" où il "faudrait" la libération nationale ; c'est que la libération nationale a été la réalité pour énormément de pays colonisés hors d'Europe au cours du siècle dernier (et même pour de très nombreux pays européens...) et qu'elle s'est révélée insuffisante, débouchant sur une nouvelle domination de ces pays et de ces Peuples sous d'autres formes plus indirectes]. L'expression spécifique ou du moins une expression, mais une expression de toute première importance car directement antagonique avec l’État, appareil politico-militaire et idéologique de nos exploiteurs, dans ses fondements historiques mêmes.

    Et pourquoi donc ne s'y sont-elles pas tenues (puisqu'elles le déclarent) ?? Tout simplement en raison d'une compréhension inexacte du problème.

    Le texte assène en effet les déclarations marxistes-léninistes 'orthodoxes' sur "l'impérialisme" et "les monopoles", autrement dit l'impérialisme MONOPOLISTE de l'ouvrage de référence de Lénine... Ce qui signifierait que l'oppression de nos Peuples ait réellement commencé, au plus tôt, au milieu du 19e siècle : or nous savons tous et toutes que ce n'est pas le cas. La Conquista de notre Occitanie, par exemple, a eu lieu aux derniers siècles du Moyen-Âge (13e-14e-15e) ; et par la suite nous avons connu notre pire oppression, vraisemblablement, sous les Guerres de Religion puis sous les Béarnais reniés (fils et petit-fils d'Henri IV) Louis XIII et Louis XIV. Certes il y a eu aussi les affreux massacres des émissaires de la Convention en 1793 (à Lyon, Marseille, Toulon, Grenoble, Toulouse, Bordeaux et dans toute l'Occitanie et le 'Midi', et bien sûr en Bretagne et dans l'Ouest de la Normandie à la Vendée), dont la brutalité mettait en fureur le ch'ti Robespierre lui-même (cet idéaliste idiot utile de la bourgeoisie toute-puissante, qui le liquidera une fois son 'œuvre' accomplie[1]) ; puis la violente offensive du capitalisme au 19e siècle, avec notamment la Guerre des Demoiselles en Ariège (voir aussi cette carte des 'rébellions collectives contre les forces de l'ordre' entre 1800 et 1859, assez évocatrice) ; la tentative de négation culturelle totale par les instituteurs et autres fonctionnaires 'hussards noirs' de la République bourgeoise au 20e (pour faire de nous de la bonne et docile chair à usine et à canon) etc. etc. ; mais l'oppression avait commencé bien avant.

    Nos Peuples ne sont pas les Peuples d'Afrique, d'Asie, des Amériques (tout juste 'libérés' de la Couronne 'espagnole') ou d'Océanie colonisés ou semi-colonisés au 19e siècle, lorsque la logique capitaliste s'étend à la planète entière et se la partage entièrement (ce qui est la définition léniniste de l'impérialisme monopoliste) ; Peuples dont les luttes inspiraient à l'époque (1974) les organisations signataires. Notre problématique ne s'inscrit pas dans ce cadre, mais au contraire dans celui de la FONDATION des États modernes (monarchiques 'forts' ou absolus) comme instruments de l'accumulation PRIMITIVE du capitalisme (une bourgeoisie liée au pouvoir monarchique devient dominante et subordonne les autres, y compris celles des autres grandes villes de sa propre nation, pour se tailler territorialement une base d'accumulation première) ; suivie de l'accumulation 'expansionniste pré-industrielle' (1500-1800, schématiquement) dans laquelle s'inscrit la problématique des Antillais ou des Peuples indigènes des Amériques par exemple. Dit autrement, l'histoire de notre périphérisation et de l'ensemble de ses résultats politiques, économiques, sociaux et culturels aujourd'hui n'est pas écrite dans L'Impérialisme stade suprême du capitalisme de Lénine mais dans L'Accumulation primitive de Karl Marx, section 8 du Livre 1 du Capital. Nous ne sommes pas des colonies mais des provinces, ainsi que nous appelait la monarchie qui nous avait conquis (du latin pro vincere : "précédemment vaincre", "pays précédemment vaincu", pays conquis) ; et nous ne sommes pas colonisés/racisés mais provincialisés/périphérisés !

    C'est ce qui explique notamment le 'paradoxe' du Pays Basque ou de la Catalogne 'espagnols', politiquement subordonnés à Madrid mais économiquement moteurs de l''Espagne', ce que la Charte tente péniblement d'expliquer comme un 'impérialisme d'exploitation', ce qui ne veut strictement rien dire (quel impérialisme n'exploite pas ??). La réalité c'est que les classes dominantes de toutes les nations du Nord de la péninsule (Aragon, Catalogne, Navarre/Euskadi, Asturies, Galice, León) ont participé à la 'reconquista' (la liquidation) d'Al-Andalus, le Sud de la péninsule, ce qui est le véritable acte fondateur ; mais ensuite elles se sont faites 'avoir', car elles n'y ont que peu ou presque rien gagné, tandis qu'elles ont consacré la suprématie militaire (donc politique) de la Castille qui les a ensuite subordonnées, puis liquidées politiquement et même tenté (mais sans le succès 'français') de les anéantir national-culturellement.

    Et c'est ce qui explique que, même si ici et là les grands États peuvent 'dé'- et néo-coloniser (comme en Irlande) ou 'décentraliser' (comme en 'Espagne' ou en 'Italie') avec l'aide de bourgeois locaux compradores, la lutte de libération 'nationale' de nos Peuples indissociable de la lutte révolutionnaire de classe (dont elle est la FORME SPÉCIFIQUE dans notre situation concrète) signifie, si elle triomphe, LA MORT de ces États qui sont le bras armé du Capital, sur leur territoire comme aux 'quatre coins du monde', dans nombre de pays soi-disant 'indépendants'.

    Une colonie, pour une 'métropole' (comme l'histoire l'a maintes fois montré), cela se 'lâche' si les choses se 'tendent' trop ; ensuite de quoi l'on tentera de 're'/néo-coloniser par des moyens détournés et si cela n'est pas possible et que c'est perdu, eh bien c'est perdu - on tentera éventuellement de s'emparer de nouveaux territoires à mettre dans sa sphère d'influence comme De Gaulle et Foccart tentèrent par exemple de s'emparer du Biafra, province du Nigeria néo-colonie britannique - membre du Commonwealth etc. - afin de 'compenser' des ex-colonies comme la Guinée de Sékou Touré ou le Congo-Brazzaville que l'on pouvait penser 'perdues' à l'époque. La Libération révolutionnaire de nos Peuples (LRP), elle, frappe directement au CŒUR DU MONSTRE, au cœur du 'socle métropolitain' de l’État impérialiste : celui-ci, de fait, ne pourrait y survivre et ce serait sa fin (surtout si l'on parle de l'Occitanie, qui représente un tiers de l’État français...). C'est ce qui explique la solidité (politico-militaire ET idéologique) de ce 'socle' par rapport à un 'simple' lien de domination coloniale. En nous analysant nous-mêmes comme des colonies, comme le fait la Charte de Brest, nous ne faisons pas qu''exagérer' l'oppression que nous subissons (et déboucher sur des stratégies erronées qui, par exemple, tiendraient compte d'une certaine 'bourgeoisie nationale' alors que celle-ci est en réalité très marginale) : nous SOUS-ESTIMONS aussi (et surtout !) l'adversaire et l'ampleur de la tâche à accomplir ! D'où le fait que la moindre déviation de 'gauche' (le social avant le 'national') comme de 'droite' (libérer la nation et après on verra) ne pardonne pas et conduise dans l'ornière totale de la liquidation de toutes les luttes.

    Une bonne illustration, en somme,  de L'IMPORTANCE DE NOS THÉORIES sur la construction des États et Empires capitalistes en Centres (où une bourgeoisie bien avancée se lie au pouvoir d’État) et en Périphéries concentriques ; la négation du capitalisme par le communisme (lutte révolutionnaire de classe et de libération populaire-'nationale', Guerre populaire) se déployant en intensité des Périphéries vers les Centres !


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    [1] Le 'plan' de 1793-94 c'était sans doute que la bourgeoisie parisienne-francilienne, dominante (liée à la monarchie) sous l'Ancien Régime et pour laquelle le système d'alors (avec ses 'provinces réputées étrangères' etc.) était fait (et contre laquelle, dans une large mesure, s'était levée la Révolution de 1789, très largement portée par la bourgeoisie des 'provinces' qui voulait la fin des 'droits' et 'péages' dans un royaume unifié, mais aussi 'Paris à 1/83e d'influence'), reprenne la main en s'appuyant de manière social-populiste sur le 'petit peuple' de Paris et en décrétant 'contre-révolutionnaire' la bourgeoisie 'provinciale'. Il faut bien avoir à l'esprit qu'à l’Assemblée législative (1791-92) comme à la Convention (1792-95), l’actuelle Île-de-France ne totalisait que 49 députés sur près de 750. Il y a véritablement eu un 1789 de "province" (s'il n'est pas carrément possible de dire que 1789 est un mouvement de "province" avant tout) très largement jailli des affrontements entre le pouvoir central (monarchie) et les pouvoir locaux (Parlements, États provinciaux, municipalités) en défense de ces derniers, après des épisodes comme la Journée des Tuiles à Grenoble. En 1790 sont institués les départements, dotés chacun d'un Conseil départemental ; mais il est vraisemblable que personne à la Constituante ne voyait strictement de la même manière les pouvoirs de ces assemblées face à l’État central : pour beaucoup, la France devait être en dernière analyse une fédération de départements - on appellera ce courant les fédéralistes, qui se confondront dans une certaine mesure avec le parti de la Gironde. Il fallait donc, à la grande bourgeoisie parisienne/centraliste, passer par un autre biais pour conserver sa prééminence : ce sera une démagogie populiste ‘sans-culotte’ mobilisant le petit peuple de Paris pour ‘faire pression’ sur les Conventionnels et écraser les bourgeoisies de 'province' tout en conjurant la menace de l'invasion étrangère ("On ne gouverne pas en temps d’exception selon les méthodes normales : il faut donc accepter les moyens révolutionnaires – La bourgeoisie ne peut s’isoler du peuple : il faut donc satisfaire ses demandes – Mais la bourgeoisie doit demeurer l’élément dirigeant dans cette alliance : la Convention doit donc prendre l’initiative des mesures révolutionnaires" dit en substance un discours de Barère du 18 mars 1793) ; démagogie qui en Hexagone sera (trop) longtemps confondue avec la ‘version française du socialisme’. La Montagne, les Jacobins et autres Cordeliers, idéalistes égalitaristes sociaux, se feront les serviteurs naïfs de ce plan avant d'être éliminés une fois leur tâche accomplie. Tandis que l’État plonge dans une crise économique sans précédent (il se trouvera finalement en faillite en 1797...), le peuple parisien est transformé en plèbe romaine ‘au pain’ (Loi du Maximum sur les grains et farines) et ‘aux jeux (les exécutions quasi-quotidiennes sur la place de la Révolution...) alimentée par le pillage (‘réquisitions’) du reste de l'Hexagone puis des conquêtes extra-hexagonales (Belgique, Italie, Allemagne...). Les insurrections fédéralistes girondines (en Occitanie, Arpitanie - Lyon - et Normandie surtout) et les guérillas paysannes "catholiques-royales" de Bretagne et du "Grand Ouest" (ainsi que les résistances... anti-annexionnistes de Savoie, Nice, Belgique etc.) sont sauvagement réprimées par les "représentants en mission" de la Convention ; un aboutissement de tout cela pouvant être vu dans la loi ultra-centralisatrice du 14 frimaire an II - 4 décembre 1793 (car outre les "fédéralistes" et autres "contre-révolutionnaires" et "ennemis de la liberté", les "représentants en mission" s'étaient souvent trouvés en conflit... avec les Jacobins, les Communes, les sections sans-culottes et les tribunaux révolutionnaires locaux !). Lorsque les choses commenceront à "partir en live" (début 1794) seront d'abord éliminés (fin mars) les "gauchistes" "Exagérés" d'Hébert (s'il n'avait pas été assassiné 9 mois plus tôt, Marat aurait peut-être été de la charrette...), à ne pas confondre avec les "Enragés" de Jacques Roux et Varlet (démocrates égalitaristes proto-socialistes 'brisés' dès septembre 1793, et auxquels Marat et Hébert étaient plutôt hostiles) ; puis début avril Danton (avec ses partisans), lequel passait plutôt jusque-là pour le 'référent' de la grande bourgeoisie [avec d'autres comme Philippe "Égalité" d'Orléans (qui siégeait "avec les Cordeliers au milieu de la Montagne" et dont Marat fut longtemps proche, il finira néanmoins guillotiné, devenu suspect après la défection de son fils - le futur Louis-Philippe - aux côtés de Dumouriez), le spéculateur Pereyra, l'aventurier Guzmán, les Laborde de Méréville père et fils (parvenus occitans "montés à Paris"), l'(autre) Occitan grand propriétaire terrien et opportuniste politique de première Barère de Vieuzac (par ailleurs pourfendeur acharné des langues populaires nationales) au sein du Comité de Salut Public, etc. etc. - toute une "bande noire" de hauts financiers, spéculateurs sur le rachat des "biens nationaux" (terres et édifices seigneuriaux et - surtout - d'Église expropriés et mis en vente, dont bon nombre seront transformés... en usines, contribuant ainsi au lancement de la révolution industrielle), etc. ; en réalité la pointe émergée du Grand Capital financier naissant (phénomène bien sûr incompréhensible à l'époque, et donc réduit à une "conspiration" de "coquins") voulant en définitive une forme de gouvernement oligarchique appuyée sur "le peuple" lorsque de besoin, un régime finalement très proche de ce que sera (sans la démagogie sociale guillotineuse devenue inutile et même dangereuse)... le Directoire après Thermidor (et pour cause puisque ce sont essentiellement les "ultras" de la répression en "province" liés à ce "plan" de la bourgeoisie parisienne/centrale qui renverseront et liquideront Robespierre), ou encore la Monarchie de Juillet instaurée en 1830 (avec le fils d'"Égalité" sur le trône !)]. Robespierre "l'incorruptible" et ses partisans resteront seuls en lice, tandis que se met rapidement en place la coalition qui les liquidera en juillet (9 thermidor) - de fait, l'histoire a toujours montré que lorsque "la révolution dévore ses enfants", le "coup de barre" à droite n'est jamais très loin. Le Grand Capital tricolore pourra alors instaurer son 'Directoire', régime censitaire où seule une minorité bourgeoise pouvait réellement voter, puis, devant les difficultés de celui-ci, le 'césarisme' du petit caporal corse Bonaparte, qui mettra 'tout le monde d'accord' par une politique alliant fermeté et compromis et fondera réellement l’État français contemporain.

    Ce n'est donc pas un hasard si, références absolues de la gauche bourgeoise et petite-bourgeoise depuis l'époque, la Montagne et "93" ont également pu être sans problème celles des fascistes venus de ladite "gauche" (Déat et ses 'néo-socialistes', Valois, Doriot etc., loin d'être "anti-Lumières" comme peut le prétendre Zeev Sternhell).  Sur les financements des "tribuns du peuple" jacobins/cordeliers comme Hébert ou encore Marat, lire ici c'est édifiant... Intéressants à lire aussi, ces quelques extraits (ici aussi) de Bourgeois et Bras Nus du "marxiste libertaire" Daniel Guérin, qui reviennent bien sur cette époque et son double aspect contradictoire [nous aurons juste un petit désaccord sur l'explication de la contradiction Montagnards/Girondins, clairement et totalement liée selon nous à la vision centraliste parisienne de la jeune république des premiers opposée à la vision "fédération de départements 'cités-États' de leurs chefs-lieux respectifs" (façon Suisse ou États-Unis) des seconds ; et non à une supposée "préférence" de ces derniers pour les armées étrangères et les royalistes plutôt que d'accepter l'irruption des masses populaires sur la scène politique - les Girondins savaient eux aussi très bien s'appuyer sur les 'bras-nus' et les sections sans-culottes... de leurs villes de 'province' face aux envoyés de Paris et aux Montagnards locaux (comme Chalier à Lyon), qui peinaient à s'imposer malgré leurs mesures sociales radicales ; ils étaient (paradoxalement par rapport à leur anti-centralisme) beaucoup plus décidés et conquérants dans la guerre que leurs adversaires et avaient même proposé la peine de mort pour quiconque parlerait de rétablir la monarchie ; etc. etc. ; tout ceci ne visant pas à faire leur apologie ni à les 'réhabiliter' mais étant un simple constat de faits : les Montagnards s'opposaient aux Girondins (et a fortiori aux Chouans et autres autonomistes royalistes d'ici ou de là) sur la question de la prééminence de Paris dans le nouvel État de la bourgeoisie par et pour elle seule ; prééminence qu'ils voulaient maintenir et même renforcer là où les seconds voulaient en quelque sorte ressusciter les 'républiques' locales (portuaires, notamment) de l'époque des Guerres de Religion, fédérées de manière (certes) 'indissoluble'/'une et indivisible', mais fédérées ; et c'est dans cette optique (et non sur une prétendue différence de 'fibre sociale', la leur étant purement conjoncturelle et utilitariste comme le reconnaît Guérin lui-même) qu'ils se sont appuyés sur le petit peuple de la capitale (et ont tenté de le faire, avec nettement moins de succès cependant, sur celui des villes de 'province'...)]. 


    Le document est désormais disponible sur le site de l'UDB : http://www.udb-bzh.net/index.php/fr/blog-histoire-de-l-udb/3-charte-de-brest-declaration-sur-la-lutte-contre-l-imperialisme-occidentale-1974-1976

     


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  • maocVoici un texte polémique/critique d’un militant progressiste/marxiste marocain – Abdellatif Zeroual [nom d'un martyr du mouvement ML des années 1970, peut-être un pseudo...] est membre du Secrétariat national de la Voie démocratique, organisation ‘marxiste-léniniste’ assez fortement critiquée (comme révisio/opportuniste) par les camarades MLM de là-bas, et désormais assez proche de la 'gauche radicale' hexagonale (PCF/FdG, NPA surtout, LO etc.). Cependant, bien que bourré de références 'curieuses' voire... trotskystes [‘stalinisme’/’staliniens’ pour parler aussi bien des limites du marxisme-léninisme ‘kominternien’ que des dogmatiques qui n’ont toujours rien compris 70 ans après, ou du révisionnisme postérieur ‘à la Brejnev’ ; références idéologiques comme Poulantzas, Löwy, Daniel Bensaïd bien sûr, etc. ; mais enfin, de 'bonnes' références aussi comme l’organisation marxiste-léniniste Ilal Amam, Mariátegui, Gramsci…] et d'affirmations 'surprenantes' avec lesquelles nous ne pouvons être qu'en désaccord total ["En fait, le socialisme n’est nullement une nécessité historique mais un possible parmi d’autres"... !!!], ce texte est néanmoins d’un grand intérêt par rapport à la théorie des Centres et des Périphéries qui est la nôtre. Servir le Peuple a toujours affirmé, en effet, que l’universalité de la Guerre populaire consistait, dans le monde entier comme sur chaque km² de celui-ci, en un encerclement (politique, militaire, idéologique/culturel) du/des Centre(s) par la/les Périphérie(s), entendu non pas comme ‘substitut’ à la lutte des classes, mais comme sens de déploiement de celle-ci.

    Le capitalisme s’est déployé, depuis le Moyen-Âge jusqu’au siècle dernier, tout à fait logiquement depuis les ‘centres’, là où la concentration du Capital était la plus importante et avancée, en direction des territoires plus arriérés où les autres modes de production, en particulier l’’ennemi principal’ féodal, avaient leur siège. Il s’est déployé depuis villes vers les campagnes dans chaque province d’Europe et de la planète ; en Europe il s’est déployé (après la ‘fusion’ des pouvoirs politique -monarchique- et économique grand-bourgeois, entre le 13e et le 16e siècle) depuis le Nord-Ouest du continent vers le Sud et l’Est (la Russie par exemple, ou encore les Balkans et la Grèce, ou de très nombreuses régions d’Italie ou de la péninsule ibérique, étaient encore très arriérées et peu touchées par le capitalisme au moment de la Révolution d’Octobre 1917) ; et dans le monde, il s’est déployé depuis l’Europe occidentale, puis une ‘Triade’ Europe occidentale/côte Est de l’Amérique du Nord/Japon, vers le reste… Ainsi s’est déroulé le processus de négation de la féodalité (et des autres modes de production/organisations sociales archaïques) par le capitalisme.

    maoist naxal 20091026-eMais à présent, le processus de négation du capitalisme par le communisme va, selon tous les constats matériels, se déployer depuis les territoires, les régions, les pays touchés en dernier par le développement capitaliste, vers les Centres où, depuis des siècles, le pouvoir capitaliste (géo)politique, économique et culturel s’est concentré [1]. Cela est tout à fait logique si l’on prend, par exemple (‘au hasard’), la théorie de l’hégémonie de Gramsci : c’est bel et bien, forcément, dans les territoires et les populations touchés le plus récemment et (donc) superficiellement par le capitalisme, que l’hégémonie bourgeoise capitaliste, ‘coercitive’ (politico-militaire) comme intellectuelle/culturelle, va être la moins forte ; et donc, que le NIVEAU D’ANTAGONISME de la lutte de classe des exploité-e-s contre l’exploitation capitaliste (et, ici où là, ses ‘béquilles’ féodales, cléricales etc.) va être le plus élevé… Cela se constate aujourd’hui, chaque jour, en Inde, aux Philippines, dans les pays arabes et en Anatolie ‘turque’, en Amérique latine et même dans certaines régions d’Afrique,redblock italia et en Europe même lorsque l’on voit le niveau de conscience, de mobilisation et de lutte en Grèce, en Italie, en ‘Espagne’ et au Portugal, en Irlande et même dans les ‘pays de l’Est’ : telle est la valeur universelle de l’’encerclement des villes par les campagnes’ prôné par Mao.

    Cela est valable dans les pays de ce que l’on appelle communément le ‘tiers-monde’ (comme le Maroc), mais aussi à l’intérieur même des grands États impérialistes, dans les ‘campagnes’ de la Guerre populaire que sont essentiellement, en Europe, les NATIONS absorbées et niées par la construction de ces grands États, et les populations ‘ambassadrices’ du ‘tiers-monde’ dans les grands ghettos métropolitains (les ‘immigrés’ et leurs descendants) – en Amérique du Nord, ‘continent volé’, ce sont évidemment, d’abord et avant tout, les communautés ‘noires’ (afro-descendants), hispaniques et bien sûr primo-habitantes (‘Indiens’) qui forment les ‘périphéries intérieures’ où l’on trouve le plus haut degré de conscience, de mobilisation et de lutte révolutionnaire.

    big provence flagMais ATTENTION : comme nous l’avons dit, l’encerclement des Centres par les Périphéries ne ‘remplace’ pas la lutte des classes, il ne se ‘substitue’ pas aux termes de la grande contradiction motrice de notre époque qui sont le caractère (de plus en plus) social et international de la production (tendance au communisme) et l’appropriation privée et (de plus en plus) inégalitaire des moyens de production et du produit (capitalisme). Et le capitalisme (monopoliste, impérialiste, ‘mondialisé’) ne peut être nié que par un mode de production et une organisation sociale supérieure : le COMMUNISME. Il n’est pas question, en niant le capitalisme, de revenir à un ‘avant’ idéalisé, que serait la société califale au Maroc ou l’époque des comtes de Toulouse et des ducs d’Aquitaine pour nous Occitans ; il n’y a pas des Centres (ou un ‘Occident’) qui seraient organiquement mauvais, pures entreprises de domination, d’exploitation et de crime (aucune classe dominante n’a jamais pu régner par la seule contrainte, sans ‘contrepartie’ aux nuisances de sa domination), et des ‘Périphéries’ qui auraient été (avant leurs soumission et leur ‘corruption’) organiquement bonnes : elles ont pu être soumises précisément en raison de leurs défauts, des ARCHAÏSMES de leur organisation sociale. Il y a un mode de production (le capitalisme) qui, se déployant de ses Centres (de concentration du Capital et – donc – du pouvoir) vers les Périphéries, non sans casser des breizh gwenhadu komunourœufs, tout en étant et restant un système inégalitaire et d’exploitation du travail (donc en infligeant d’innombrables sévices à l’humanité), a été pour le processus historique humain une nécessaire et incontournable étape d’incontestables progrès ; mais qui a aujourd’hui épuisé son rôle positif historique et, pour permettre à l’humanité de ‘poursuivre son chemin’, doit maintenant disparaître, être renversé par un mouvement révolutionnaire se déployant depuis les Périphéries vers les Centres.

    Vouloir ‘revenir’ à une organisation sociale passée idéalisée comme ‘pure’, et ‘salie’ par la ‘modernité’ capitaliste, est de l’OBSCURANTISME, et l’obscurantisme finit TOUJOURS au service du fascisme et de la réaction la plus noire – comme l’on peut le voir en ce moment même, dans les pays arabes, avec le rôle des ‘salafistes’ idéalisant l’époque des ‘4 premiers califes’ successeurs du prophète Mohamed, au 7e siècle… Cela est d’une grande importance, aussi, pour nous qui faisons partie du Mouvement révolutionnaire de libération occitan, car combien de fois n’avons-nous pas entendu l’accusation de vouloir 'faire tourner la roue de l'Histoire à l'envers', de vouloir ‘revenir au Moyen-Âge’, aux ‘duchés féodaux’ etc. ? Tel est l’objet et l’intérêt de cet article (bien que d’idéologie ‘trotskysante’, donc ‘pas la nôtre’), que nous vous laissons maintenant lire...

    Source

    L’eurocentrisme inversé ou les pièges du culturalisme. Réponse à   إبن إدريس


    par Abdellatif Zeroual

     

    Je suis heureux de constater que le débat sur le mouvement du 20 février continue, enrichi qu’il est par d’autres contributions. Ainsi après deux points de vue réformiste puis radical, nous avons eu l’heureuse chance de connaître un autre point de vue aux relents culturalistes [1]. Pour résumer la critique de l’auteur envers moi et Benmoumen : la gauche a comme socle commun un eurocentrisme viscéral dont elle ne peut se détacher, conduisant en fait à un élitisme méprisant envers le peuple. En plus que ce constat est faux pour moi au moins (premier point), cette critique porte un projet obscurantiste (deuxième point) et une vision essentialiste du monde (troisième point) n’apportant aucune alternative réelle (quatrième point) au mouvement de lutte pour la démocratie au Maroc.

    Une vision caricaturale du marxisme

    Ibn Driss nous présente une version appauvrie du marxisme pour ensuite nous convaincre de son eurocentrisme congénital et consubstantiel. Pour cela, il nous présente d’abord un Marx viscéralement eurocentrique qui aurait légué ses tares à des marxistes dogmatiques [2]. Or il paraît que notre cher Ibn Driss n’a qu’une connaissance superficielle de son objet de critique. Nous essaierons d’y remédier en deux points :

    1- La compréhension de Marx des sociétés « non occidentales » n’a pas été figée [3]. Elle a évolué d’une croyance eurocentrique (largement partagée dans son siècle d’ailleurs, le 19ème siècle) dans le progrès à une vision non linéaire et anti-évolutionniste de l’histoire [4]. Ainsi, dans une lettre écrite en 1881 à une révolutionnaire russe (Vera Zassoulitch) [5] [NDLR : ici le texte original en français], Marx reconnaissait la possibilité du passage de la commune rurale russe au communisme sans passer par les « crises », les « conflits » et les « désastres » du développement du capitalisme en « Occident ». La commune russe serait donc le point de départ d’ « une évolution communiste ». « Il exprime ainsi l’avis que son « esquisse historique de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale » (dans le chapitre sur « L’Accumulation primitive » au premier livre du Capital) ne saurait être changée en « une théorie Che guevara dans une manifestation a Khenifrahistorico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » [6]. Il critiqua d’ailleurs justement l’application de concepts liés au contexte européen (comme féodalisme) pour appréhender la réalité dans des sociétés non européennes (critique de Kovaleski sur l’Inde).

    2- « Être marxiste c’est faire de Marx le point de départ et non d’arrivée », comme disait Samir Amin. C’est ainsi que de nombreux marxistes ont articulé à la fois une critique des aspects datés de l’œuvre de Marx et d’Engels, une vision non linéaire et non eurocentrique de l’histoire et du projet communiste et une lutte virulente et sans répit contre la domination coloniale et l’assujettissement des peuples. Il est ainsi de la théorie de l’impérialisme chez Rosa et Lénine, de l’appel d’un marxiste péruvien Mariatégui (à la fin des années 20) à faire « des communautés indigènes le point de départ d’une voie socialiste propre aux pays indo-américains » [7] en s’appuyant sur les survivances des pratiques collectivistes du « communisme inca », de la critique qu’a faite Walter Benjamin dans les années 40 de la philosophie linéaire de l’histoire [8], de la critique de l’économisme chez Gramsci, de la vision téléologique de l’histoire chez Althusser et Balibar, du colonialisme chez Fanon, de l’idéologie du progrès chez Wallerstein [9] et de l’eurocentrisme chez Samir Amin, jusqu’aux écrits de Michel Löwy, Daniel Bensaïd... Samir Amin n’a-t-il pas avancé (à l’encontre du schéma canonisé par le stalinisme des 5 modes de production) l’idée que le monde d'avant le capitalisme était organisé selon un mode de production tributaire dont l’Europe n’était que la périphérie, ce qui y a facilité l’émergence du capitalisme, et qu’ainsi le socialisme pourrait naitre des périphéries « non européennes » du système-monde capitaliste ? N’est-ce pas une « provincialisation » de l’Europe ? En fait, le socialisme n’est nullement une nécessité historique mais un possible parmi d’autres. Seule la lutte tranche. Or notre cher Ibn Driss méconnait cette tradition communiste hérétique prônant une voie « non linéaire » et « non eurocentrée » au socialisme conçu comme un projet d’émancipation de toutes les formes de domination. Il méconnait aussi les apports politiques importants (inspirés des travaux de Paul Pascon et de Magali Morsy) de la gauche marxiste marocaine (qu’il fustige) et surtout d’Ilal Amam dans les années 70-80 [10] : appui à la lutte pour la reconnaissance de la langue et la culture amazighe, critique du nationalisme jacobin et ethnocentré bourgeois (représenté intellectuellement par Laroui), articulation de l’émancipation démocratique et sociale et de l’épanouissement culturel des communautés marginalisées ... Il ne connaît peut-être que le « marxisme » des manuels « soviétiques » des Éditions du Progrès et des Partis staliniens.

    L’anti-lumière : une dérive obscurantiste ?

    1537958_3_88d4_manifestation-organisee-par-le-mouvement-du-.jpgLa critique du marxisme « imaginaire » qui m’est attribué et du « libéralisme colonial » a comme socle commun une référence aux anti-lumières commune aux post-modernistes, aux obscurantistes de tout genre et aux conservateurs nostalgiques de la noble chevalerie féodale... Comment notre cher Ibn Driss conçoit-il la modernité ? Elle se réduit pour lui aux boucheries du colonialisme, au racisme et à la guerre. C’est une vision unilatérale et a-historique [11]. La modernité est un projet contradictoire où la régression (guerre, colonialisme, exploitation, misère...) côtoie le progrès (surtout technique). Ce progrès régressif (ou plutôt régression progressive), selon l’expression de Michael Löwy, illustre la conception dialectique du mouvement de l’histoire contemporaine. La modernité comporte des avancées sociales et politiques indéniables pour l’humanité (droits humains, lutte pour la libération des femmes, libertés indivduelles...). Les méconnaitre conduit inévitablement à l’obscurantisme surtout que ces avancées ont souvent été arrachées par le combat des opprimés eux-mêmes et qu’elles sont continuellement menacées par la bourgeoisie. En effet, ces avancées ne lui appartiennent pas mais bien à l’humanité tout entière. Tout l’enjeu est donc de les conserver, de les approfondir, et de les dépasser tout en extirpant de la racine les aspects régressifs (misère, colonialisme...). Bien évidemment, le progrès n’est pas inéluctable mais un possible parmi d’autres [12]. Il s’agit de développer une « vision de la modernité comme étant un processus toujours inachevé, qui ne pourra franchir l’étape de sa crise mortelle en cours qu’en allant de l’avant, par la réinvention de valeurs universelles porteuses d’une reconstruction économique, sociale et politique de toutes les sociétés de la planète. » [13] C’est çelà, en fait, l’essence du projet communiste : un projet d’émancipation de tous les opprimés. Pour paraphraser Poulantzas, le socialisme sera démocratique, féministe, écologiste et pour l’émancipation culturelle et nationale ou ne sera pas.

    Le relativisme culturel ou comment essentialiser l’autre

    Que nous propose notre cher Ibn Driss comme alternative à l’universalisme des lumières ? La réponse n’est pas assez loin : le culturalisme. Le culturalisme est une « théorie constituée quelconque, d’apparence cohérente et de portée qui se voudrait holistique, fondée sur l’hypothèse d’invariants qualifiés de « culturels », lesquels auraient le pouvoir de persister au-delà des transformations que les systèmes économiques, sociaux et politiques peuvent avoir apporté. La spécificité culturelle devient alors le moteur principal de parcours historiques forcément différents. » [14] L’hypothèse culturaliste nie l’existence d’universels. Pour elle, l’universalisme n’est qu’un produit de la domination. Elle ne peut concevoir un universalisme des dominés. Elle essentialise l’autre, n’y voit que le porteur d’un ADN culturel incompatible. Cette essence culturelle a-historique est la base de son « schème de vision et de division » du monde (pour reprendre Bourdieu). Ainsi le monde est constitué autour d’une seule opposition (selon notre cher Ibn Driss), l’Occident/le reste du monde. C’est le clash de « projets civilisationnels ». L’Occident est pour notre cher Ibn Driss un ensemble homogène dénué de contradictions. Ni classes, ni nationalités opprimées ni rien. Un ensemble simple non complexe constitué pour exploiter et opprimer le reste du monde. Cette position escamote les contradictions au sein de chaque « ensemble » et sert plutôt à relégitimer le système capitaliste en crise. La critique de l’eurocentrisme conduit à un eurocentrisme inversé. « L’idéologie 7101322215230.jpgbourgeoise, qui nourrissait à l’origine une ambition universaliste, y a renoncé pour lui substituer le discours post-moderniste des « spécificités culturelles » irréductibles (et, dans sa forme vulgaire, le choc inévitable des cultures). » [15] Elle sert, en fait, à l’embrigadement des peuples derrière les classes dirigeantes pour les soutenir dans la concurrence mondiale effrénée. Elle ne nous apporte aucune alternative réelle à l’oppression et à l’exploitation que nous vivons.

    Le degré zéro de la politique

    Quelle alternative politique apporte notre cher Ibn Driss pour faire avancer le mouvement par rapport à la voie réformiste et radicale ? Rien si ce n’est une apologie plus que douteuse de ce que Ibn Driss appelle « la politique informelle » [16] calquée sur l’économie informelle dont Hassan Zaoual (l’une des « références » de l’auteur) a aussi fait l’apologie avant de louer ensuite les vertus de la « grandiose INDH » en la présentant comme une rupture avec le « développement » tel qu’il était pratiqué avant. N’est-ce pas Hassan Zaoual qui a dit que « l’orientation théorique du paradigme des sites est convergente avec la perspective opérationnelle de l’INDH. En effet, ce projet de portée nationale donne sens et direction à un ensemble de mesures concrètes visant à réhabiliter sur une échelle la participation des acteurs à leur devenir. » [17] ? C’est dire le bien piètre sort qu’a réservé le regretté Hassan Zaoual à sa « salvatrice » critique du marxisme. En fait, embourbé qu’il est dans le piège culturaliste, Ibn Driss ne peut concevoir une politique profane (pour reprendre les mots de Daniel Bansaid), une politique par et pour les opprimés et non une quelconque élite éclairée, une politique délivrée des fatalismes religieux, culturalistes et économistes [18], une politique qui chez nous ne peut faire l’économie d’une double critique (de la « tradition » et de la « modernité ») pour nous frayer notre propre chemin vers l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle, vers une modernité socialiste qui s’appuierait premièrement sur les pratiques collectivistes de la Jmaa marocaine et les acquis les plus lumineux de notre histoire particulière tout en contribuant à la construction d’une nouvelle civilisation humaine.


    [1] http://eplume.wordpress.com/2011/09/01/le-temps-mort-propos-sur-l’obscurantisme-de-gauche/#note01

    [2] Sans parler de la reprise de dogme stalinien et les présenter comme du marxisme. Je renvoie ici à son évocation du matérialisme dialectique comme système clos de lois éternelles. Marx emploie le terme de méthode dialectique.

    [3] Pour comprendre cette évolution voir LINDNER K., « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales », Actuel Marx, 2010/2 n° 48, p. 106-128

    [4] BALIBAR E., La philosophie de Marx, 3ème édition la Découverte, coll. Repères, Paris, 2010 p : 105

    [5] http://www.marxists.org/archive/marx/works/1881/03/zasulich1.htm

    [6] LINDNER K., « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales », op. cit. p : 122

    [7] DUMENIL G, LÖWY M, RENAULT E., Lire Marx. Presses universitaires de France, Paris, 2009 p : 90

    [8] Voir le texte de Benjamin « sur le concept de l’histoire ».

    [9] WALLERSTEIN I., Le capitalisme historique, La Découverte, Paris, 1985

    [10]MAJDI M, Les luttes de classes au Maroc depuis l’indépendance, Hiwar, Amsterdam, 1987 et SERFATY A., Dans les Prisons du Roi - Écrits de Kénitra sur le Maroc, Éditions Messidor, Paris, 1992

    [11] Il est d’ailleurs anecdotique de voir notre cher Ibn Driss critiquer la modernité en utilisant ses acquis (les acquis des sciences sociales).

    [12] WALLERSTEIN I., Le capitalisme historique op.cit.

    [13] AMIN S., modernité, religion et démocratie, critique de l’eurocentrisme, critiques des culturalismes, éditions Parangon, Lyon, 2008

    [14] Ibid

    [15] Ibid

    [16] En fait une sacralisation du sens commun populaire

    [17] ZAOUAL H., Management situé et développement local, Collection Horizon Pluriel, Rabat, 2006 p : 13-14

    [18] Il n’y a pas d’alternatives aux marchés.

     


    [1] Il est très difficile de faire la révolution et de construire le socialisme dans les pays occidentaux, car dans ces pays l'influence pernicieuse de la bourgeoisie est très profonde et s'est déjà infiltrée partout. En Chine, la bourgeoisie n'existe que depuis trois générations tandis que dans les pays comme l'Angleterre ou la France, elle existe depuis des dizaines de générations. Dans ces pays la bourgeoisie a une histoire vieille de 250 à 260 ans, voire de plus de 300 ans ; l'idéologie et le style de travail bourgeois ont des influences partout et dans toutes les couches sociales. C'est pourquoi la classe ouvrière anglaise ne suit pas le Parti communiste, mais le Parti travailliste.
    Lénine a dit : "Plus un pays est arriéré, plus difficile est son passage du capitalisme au socialisme". Vue d'aujourd'hui, cette thèse n'est pas correcte. En réalité, plus un pays est arriéré économiquement plus son passage du capitalisme au socialisme est facile, et non difficile. Plus un homme est pauvre, plus il veut la révolution. Dans les pays capitalistes occidentaux, le niveau de l'emploi et les salaires sont plus élevés et l'influence de la bourgeoisie sur les travailleurs est plus profonde. Dans ces pays, la transformation socialiste est moins facile qu'on ne le croit.
    Mao Zedong, "Notes de lecture sur le Manuel d'économie politique de l'Union soviétique" (1960). Le même raisonnement peut évidemment s'appliquer entre les différentes régions - les Centres et les Périphéries - d'un même État...

     


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  • Article originellement publié sur le site frère Sheisau Sorelh : http://sheisausorelh.e-monsite.com/blog/politique/retour-sur-f-engels-et-l-occitania.html


    Nous publions ici quelques mises au point du blog Servir Le Peuple sur le texte d'Engels sur l'Occitanie (ici) :

    Nous voyons donc clairement, ici, un ‘phare’ de la pensée marxiste (au moins aussi important que Marx lui-même), Friedrich Engels, reconnaître explicitement que le ‘Sud’ ou ‘Midi de la France’1 abritait – et rien ne dit d’ailleurs, dans son texte, que cela soit terminé – une nationalité, une nation moderne post-An 1000 (‘Elle fut la première, de toutes les nations modernes, à avoir une langue littéraire’), et une brillante civilisation à la pointe de la ‘Renaissance médiévale’, ‘reflet de l’ancienne civilisation hellène’, lorsque les rois capétiens (Philippe Auguste et ses successeurs) la soumirent à leur Couronne. Et que même lorsque le processus fut achevé (grosso modo sous Louis XI), ‘pendant plus de trois siècles’, ‘les Français du Sud luttèrent contre leurs oppresseurs’ (l’État parisien)... soit jusqu’à la Révolution bourgeoise de 1789, date à laquelle le père d’Engels était sans doute déjà de ce monde, donc ‘hier’ pour l’auteur. Voilà qui devrait faire ravaler leur caquet à une flopée de ‘marxistes’ prétendant que notre lutte révolutionnaire de libération occitane est ‘petite-bourgeoise’, ‘réactionnaire’, résultant d’un ‘mythe’ inventé au siècle dernier par des ‘pétainistes’, etc. etc.

    Quelques observations s’imposent toutefois :

    - L’affirmation selon laquelle, au moment (1848) où écrit Engels, le ‘Midi’ occitan est devenu ‘le soutien principal du féodalisme’ et ‘la force de la contre-révolution en France’, est factuellement FAUSSE : à cette époque, la ‘forteresse blanche’ (des propriétaires fonciers monarchistes, du cléricalisme réactionnaire) est plutôt l’Ouest de l’Hexagone, le bassin de la Loire en aval d’Orléans, l’espace géographique entre le sud de la Normandie, la Touraine, la Haute-Bretagne gallo et la fameuse Vendée. Aux élections de la 2e République, en 1848-49 (au moment donc où Engels écrit ces lignes), le ‘Midi’ est tout au contraire un bastion ‘démocrate-socialiste’ et ‘républicain avancé’, frappé de plein fouet par la modernité industrielle et la prolétarisation. Sa ‘morphologie sociale’, contrairement à celle de l’Ouest, se prête très bien à une ‘conscience populaire’ républicaine et socialisante ; déjà, dans les années 1790, le ‘Midi’ était peut-être ‘girondin’, hostile au centralisme parisien des ‘Montagnards’, mais pas ‘chouan’. C’est là l’acte de naissance du célèbre ‘Midi rouge’, le ‘Midi’ de Jaurès et de l’insurrection paysanne de 1907, du syndicalisme révolutionnaire donnant naissance à la CGT à Limoges ; tendance politique qui ne s’inversera qu’à partir des années 1960-70 – et tout cela en lenga nostra, évidemment : il était aussi absurde de s’adresser aux masses en français académique à l’époque qu’en anglais aujourd’hui. Dans les années 1890, la magnifique chanson La Libertat, hommage à une grève ouvrière à Marseille, sera encore écrite dans la lenga ; de même que les proclamations insurrectionnelles de 1907. Déjà pendant les Guerres de Religion, au 16e siècle, le ‘Midi’ n’avait-il pas été le ‘bastion’ de la Réforme protestante – Réforme considérée par tous les marxistes comme un phénomène progressiste pour l’époque, même si le Paris de la Ligue (contemporain et farouchement opposé) avait lui aussi des traits révolutionnaires bourgeois préfigurant le Paris ‘montagnard’ ? La ‘république’ aristocratique et patricienne urbaine des ‘Provinces de l’Union’ peut bel et bien être vue comme une ‘résurrection’, à un niveau supérieur, de la ‘république aristocratique’ d’avant la Conquista dont parle Engels. Ce ‘Midi’ huguenot verra ensuite, face à la politique antiprotestante de Louis XIV, se lever l’une des toutes premières ‘guerres populaires avant l’heure’, la Guerre des Camisards ; et ces huguenots deviendront bien évidemment, en 1789, les chefs de file de l’idée monarchique parlementaire ou carrément républicaine. L’histoire de nostre Occitània dément donc dans une très large mesure l’affirmation d’Engels.

    - La Révolution bourgeoise ‘française’ a effectivement ‘achevé’ la destruction de l’Occitanie comme réalité politique, en mettant fin aux ‘provinces réputées étrangères’, aux institutions provinciales autonomes etc.2 Mais affirmer qu’elle a ‘fait des habitants du Sud de la France des Français’, c’est aller un peu vite en besogne. Il s’agit là d’une vision typique du marxisme des débuts, du milieu du 19e siècle : une vision ‘subjectiviste’, ‘volontariste’, ‘superstructurelle’ de ce qu’est une nation ; vision qui était effectivement celle de la bourgeoisie révolutionnaire de l’époque (adhérer à sa révolution bourgeoise, dans un cadre géographique défini, signifiait former une nation). Mais le léninisme (et, dans sa continuité, le maoïsme) nous a ensuite enseigné que les nations sont des réalités infrastructurelles, reposant sur une communauté de vie productive et sociale engendrant un ‘sentiment de commune appartenance’ [et Kaypakkaya d'ajouter, vers 1970, qu'elles voient le jour ‘aux premières lueurs de l'aube du capitalisme’, donc vers l'An 1000 en Europe]. Or, si la Révolution bourgeoise a effectivement ‘anéanti les derniers restes de l’indépendance médiévale’ et fait des Occitans des ‘citoyens français’, au niveau de la réalité sociale, malgré les suppliques de l’abbé Grégoire, cela est encore resté très largement sur le papier : à l’époque où écrit Engels la vie sociale de tous les jours, dans le ‘Midi’, se mène encore massivement dans la langue et dans la culture ‘régionale’. La tentative d’anéantissement de cela n’interviendra qu’encore plus tard, au stade MONOPOLISTE du capitalisme, dans les dernières décennies du 19e siècle et au 20e, tentative en apparence ‘réussie’ (en apparence seulement !) dans la seconde moitié de celui-ci… [le grrrrrand argument des jacobinards de tout poil à ce sujet étant que "le français nous unit" ("sinon comment ferait-on pour se comprendre d'une région ou même d'un patelin à l'autre !!?" blablabla) mais c'est éminemment FAUX, puisqu'en réalité le triomphe du français au 20e siècle aura aussi été celui de l'isolement individuel et de la 'juxtaposition des solitudes' dans les grands centres urbains ou les 'bassins d'emploi' périurbains (plus-ou-moins sinistrés...) de la production capitaliste - la Cité des Spectres...]. Il est donc un peu rapide d’affirmer que la Révolution bourgeoise a (pour faire court) ‘‘retiré aux ‘Français du Sud’ ce qu’il restait de leur indépendance médiévale, leur a donné la démocratie en échange et en a fait des Français tout court’’.

    - ‘Après une lutte de trois cents ans, leur belle langue était ramenée au rang de patois, et ils étaient eux-mêmes devenus des Français’ : en réalité, l’élite sociale (aristocratie, patriciat urbain) maniant la ‘belle langue’ des troubadours aux 12e-13e siècles avait effectivement, 4 ou 5 siècles plus tard, largement adopté le français ‘officiel’ de la Cour de France y compris dans sa vie quotidienne, sauf pour s’adresser à ses ‘gueux’ ; enterrant de ce fait un occitan littéraire qui commençait tout juste à voir le jour. Mais le ‘patois’ dont parle Engels ce n’est rien d’autre que la langue populaire, avec ses petites variantes régionales, qui n’a jamais cessé d’exister et d’évoluer de son côté, tout comme évoluait le ‘français’ de l’élite entre le Moyen-Âge et la Révolution ! Cela rejoint ce qui a été dit précédemment : l’Occitanie a disparu comme réalité politique, et il est logique que son élite ait cherché à s’assimiler’ à l’élite ‘du Nord’, en adoptant sa ‘graaande cultuuure’ et sa langue académique (définitivement fixée au 18e siècle) ; mais elle a persisté, dans les ‘provinces réputées étrangères’ du ‘Midi’, comme réalité sociale et donc dans la langue de communication de tous les jours, la langue (et la culture) POPULAIRE ; ce qu’Engels nomme ‘patois’ – dans l’esprit d’un homme d’extraction aisée de son époque, qu’il était (‘il n’existe aucune pensée qui ne porte une empreinte de classe’).

    - Pour Engels (et c’est là un argument ‘phare’ de nos détracteurs ‘marxistes’), la réalité qu’il décrit semble ‘irréversible’, dans une vision linéaire des processus historiques, et vouloir revenir dessus c’est vouloir ‘faire tourner la roue de l’histoire à l’envers’. Il ne semble pas se placer dans une perspective de négation de la négation, concept qu’il défendra brillamment quelques décennies plus tard contre Dühring et qui est l’une des trois ‘lois fondamentales’ du matérialisme dialectique. C'est-à-dire dans une perspective où ‘pour les besoins du progrès de l’humanité’ la nationalité ‘de France méridionale’ (occitane) aurait été niée par l’État moderne (monarchie absolue) ‘français’ (comme d’autres nations, par le même ou par d’autres États modernes), la Révolution bourgeoise venant ‘achever’ cette négation ; mais où ensuite, toujours ‘pour le progrès de l’humanité’, cette Occitanie niée à travers les siècles (sans jamais cesser de résister, nous dit clairement Engels) renaîtrait à un niveau supérieur, dans le cadre de la révolution prolétarienne mondiale, pour nier à son tour l’État français, appareil politico-militaire du capitalisme donc de l’oppression – bien évidemment, les personnes y compris ‘marxistes’ qui ne veulent pas réellement en finir avec cet appareil d’oppression (donc avec l’oppression elle-même) ne peuvent ni ne veulent comprendre cela. Engels semble ‘condamner’ arbitrairement le ‘Midi’ à ne mener que des combats d’arrière-garde… ce qui est déjà erroné à son époque (voir les résultats ‘démocrates-socialistes’ de 1849, ou la résistance au coup d’État bonapartiste de décembre 1851), mais ignore de surcroît la transformation d’une chose en son contraire, magnifiquement illustrée par l’exemple de la réaffirmation nationale basque (traditionaliste, conservatrice, cléricale au 19e siècle et aujourd’hui progressiste, socialiste voire révolutionnaire marxiste ou libertaire). D’une manière générale, lorsqu’une nation est soumise par une autre forcément – plus avancée d’un point de vue capitaliste (ce qui n’était pas le cas de la ‘France du Nord’ au moment de la Conquista, mais l’est devenu par la suite), que ce soit dans un ‘rapport de voisinage’ ou outre-mer, la résistance initiale tend toujours à se tourner vers le passé, idéalisé. C’est seulement lorsque, en quelque sorte, la conscience de masse s’approprie le développement des forces productives induit par la conquête que la résistance nationale devient une force révolutionnaire et de progrès. Cette vision ‘linéaire’ du matérialisme historique, par Marx et Engels dans leurs premières œuvres, a déjà été pointée par Servir le Peuple dans l’article sur la Question nationale au 21e siècle.

    Dès lors que la réaffirmation de cette civilisation occitane que décrit Engels, écrasée par 5 siècles d’absolutisme puis 2 siècles d’État bourgeois ‘pour les besoins’ du progrès de l’humanité, convergera dans le grand mouvement de la révolution mondiale et deviendra ainsi force matérielle, nous l’avons déjà dit : IL EN SERA FINI de l’État français comme appareil politico-militaire au service de l’exploitation et de l’oppression des masses populaires d’Hexagone et de dizaines de pays y compris ‘indépendants’ à travers le monde ; car cet État français est précisément de la Conquista de notre Occitània, moment où le ‘roi des Francs’ devient ‘roi de France’, et ne peut pas continuer à exister sans elle !


    NB :

    1 - Il n’emploie pas le terme ‘Occitanie’, comme cela a pu être ‘relevé’ sur un forum marxiste par un AGENT CONSCIENT de l’ordre ‘républicain’ bourgeois. Mais ce terme issu de la contraction de la particule ‘Òc’ (‘oui’, qui donne son nom à la langue d'òc) et d’Aquitania ('Aquitaine', nom haut-médiéval d'une grande partie du pays), d’usage courant au 13e siècle (lors de la Conquista) et jusqu’au 15e, était ensuite tombé en désuétude et presque plus du tout utilisé en 1848, lorsqu’écrit Engels : à partir du 16e siècle s’était généralisé le terme de ‘Midi’, difficilement traduisible autrement - en allemand - que par ‘Sud’. Le terme d’Occitanie ne sera ressorti des ‘tiroirs’ que sous la 3e République bourgeoise ‘française’.

    2 - Le ‘morcellement’ féodal en une multitude de duchés, comtés et autres fiefs, auquel aurait mis fin l’État moderne puis la Révolution bourgeoise, est un autre mythe bourgeois franc-maçon et ‘libre-penseur’ dont l’influence infeste le mouvement ouvrier hexagonal depuis l’origine. Au Moyen-Âge, si ‘atomisation féodale’ de l’autorité politique il y a, elle concerne justement… le Bassin parisien, et c’est le premier ‘défi’ que doivent relever les Capétiens au 12e siècle : affirmer leur souveraineté sur la ‘France du Nord’. Vers 1200 (au seuil de la Conquista par Philippe Auguste, qui devient par la même occasion ‘roi de France’, et par les croisés de Montfort), l’Occitanie n’est partagée réellement qu’entre deux États : le duché d’Aquitaine-Gascogne (de la fameuse Aliénor) au Nord et à l’Ouest (Aquitaine, Limousin, Auvergne), relevant de la lointaine Couronne d’Angleterre (Plantagenêt) qui lui laisse en pratique une autonomie totale ; et une sorte de ‘confédération’ de possessions catalanes (Provence, Montpellier etc.) et toulousaines et de ‘républiques’ patriciennes urbaines au Centre et à l’Est (Languedoc, Provence, Drôme-Ardèche), relevant en dernière instance de la Couronne d’Aragon.

    Retour sur F. Engels et l'Occitània


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  • Source : Libération Irlande

    Préface au « Procès de Burgos »


    Texte de J.-P. Sartre écrit en 1971.


    S’il faut en croire la presse, le procès de Burgos n’a fait un tel scandale que pour avoir mis en lumière la férocité absurde du régime franquiste. Je n’y crois pas : la sauvagerie fasciste a-t-elle tant besoin d’être démontrée? N’y avait-il pas eu, depuis 1936, des incarcérations, des tortures et des exécutions un peu partout sur le sol de la péninsule ibérique ? Ce procès a troublé les consciences, en Espagne et hors d’Espagne, parce qu’il a révélé aux ignorants l’existence du fait national basque ; il est apparu clairement que ce fait, bien que singulier, était loin d’être unique et que les grandes nations renfermaient des colonies à l’intérieur des frontières qu’elles s’étaient données. À Burgos, enchaînés et, pour ainsi dire, bâillonnés, les accusés, au prix d’une bataille de tous les instants, sont parvenus à faire le procès de la centralisation. Coup de tonnerre en Europe : pour ne prendre qu’un exemple, on enseigne aux petits Français que l’histoire de France n’est autre que celle de l’unification de toutes « nos » provinces, commencée sous les rois, poursuivie par la Révolution française, achevée au XIXe siècle.

    Il fallait, me disait-on quand j’étais à l’école, en être fier : l’unité nationale, réalisée chez nous de bonne heure, expliquait la perfection de notre langue et l’universalisme de notre culture. Quels que fussent nos partis pris politiques, il était interdit de la remettre en question. Sur ce point, socialistes et communistes se trouvaient d’accord avec les conservateurs : ils se jugeaient les héritiers du centralisme jacobin et, réformistes ou révolutionnaires, c’était à l’hexagone pris comme un tout indivisible qu’ils voulaient apporter les bienfaits du nouveau régime. Que l’absolutisme monarchique soit né tout à la fois du développement des voies et des moyens de communication, de l’apparition du canon et des exigences « mercantilistes » du capital marchand, que la Révolution et le jacobinisme aient permis à la bourgeoisie au pouvoir de poursuivre l’unification de l’économie en faisant sauter les dernières barrières féodales et ethniques et de gagner des guerres étrangères par une levée en masse de tous les habitants en âge de porter les armes sans souci de leur origine ethnique et que le XIXe siècle ait fini le job par l’industrialisation et ses conséquences (l’exode rural, la concentration et l’idéologie nouvelle ou nationalisme bourgeois), que l’unité présente soit, somme toute, l’effet du projet séculaire de la classe actuellement dominante et que celle-ci ait tenté de produire partout, de la Bidassoa à la frontière belge, le même type d’homme abstrait, défini par les mêmes droits formels – on est en démocratie ! – et les mêmes obligations réelles sans tenir compte de ses besoins concrets, personne aujourd’hui n’en a cure : c’est ainsi, voilà tout, on n’y touchera point.

    D’où la stupeur de décembre 70 : le procès était infâme et absurde mais pouvait-on contester la validité des accusations portées contre les prisonniers sans, du même coup, tenir au moins en partie pour valables les objectifs que se propose l’E.T.A. ? Bien sûr, le gouvernement espagnol est fasciste ouvertement et cela brouillait les cartes : ce que visaient en claire conscience la plupart des protestataires, c’était le régime de Franco. Mais il fallait soutenir les accusés et l’E.T.A. ne disait-elle pas : nous ne sommes pas seulement contre le franquisme, nous luttons avant tout contre l’Espagne ? Telle était la pilule indigeste qu’il fallait avaler. Comment admettre que la nation basque existât de l’autre côté des Pyrénées sans reconnaître à « nos » Basques le droit de s’y intégrer ?

    Et la Bretagne alors ? Et l’Occitanie ? Et l’Alsace ? Fallait-il récrire l’histoire de France à l’envers, comme le proposait récemment Morvan-Lebesque et voir dans Du Guesclin, héros du centralisme, un simple traître à la cause bretonne ? Le procès de Burgos attirait l’attention sur ce fait nouveau : la renaissance un peu partout de ces tendances que les gouvernements centraux ont pris coutume d’appeler « séparatistes ». En U.R.S.S. beaucoup de républiques, à commencer par l’Ukraine, sont travaillées par des forces centrifuges ; il n’y a pas si longtemps que la Sicile a fait sécession ; en Yougoslavie, en France, en Espagne, en Irlande du Nord, en Belgique, au Canada, etc., les conflits sociaux ont une dimension ethnique ; des « provinces » se découvrent nations et réclament plus ou moins ouvertement un statut national. On s’aperçoit que les frontières actuelles correspondent à l’intérêt des classes dominantes et non aux aspirations populaires, que l’unité dont les grandes puissances tirent tant d’orgueil cache l’oppression des ethnies et l’usage sournois ou déclaré de la violence répressive.

    Le renforcement actuel des mouvements nationaux s’explique par deux raisons claires. En premier lieu, la révolution atomique. Morvan-Lebesque rapporte qu’un dirigeant autonomiste de Bretagne, apprenant l’explosion d’Hiroshima, s’était écrié : « Enfin le problème breton existe ! » Avant cela, en effet, le centralisme unificateur se justifiait et se renforçait en évoquant la menace que faisait peser sur le pays l’hostilité des pays voisins. Avec l’arme atomique, ce chantage n’est plus de saison : le centralisme de la guerre froide s’exerce à partir de Moscou et de Washington sur des nations et non plus sur des provinces. Du coup, dans la mesure où ces nations s’inquiètent d’appartenir à l’un ou l’autre bloc, d’autres nations plus petites et qu’on prétendait intégrées reprennent conscience de leur entité.

    La deuxième raison, liée d’ailleurs à la première, je la trouve dans le processus de décolonisation qui s’est engagé après la dernière guerre mondiale sur trois continents. Imaginez un jeune homme né dans le Finistère allant, vers 1960, faire son service au Maghreb. Il s’agit, lui a-t-on dit, de prêter la main à une opération de simple police pour réprimer l’agitation folle et coupable de quelques départements français d’outre-mer. Or voici que les Français, battus, rempochent la division départementale, se retirent d’Algérie et lui reconnaissent le statut de nation souveraine. À quoi correspond, alors, pour le soldat démobilisé, le fait d’être un habitant du Finistère ? Il a vu, à Alger, que les départements sont des divisions abstraites qui cachaient là-bas la conquête par la force et la colonisation.

    Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’autre côté de la Méditerranée, dans ce qu’on appelle la « Métropole » ? Le Finistère – qui n’a d’existence réelle que pour l’administration – disparaît dans l’abstraction sous les yeux du jeune homme : celui-ci se sent Breton, rien de plus, rien de moins, et Français par droit de conquête. Va-t-il se résigner à être colonisé ? S’il en était tenté, l’exemple des Algériens et celui des Vietnamiens sont là pour le conduire à la révolte. Les victoires du Viêt-nam, surtout, lui apprennent que les colons avaient habilement limité le champ des possibles pour lui et ses frères.

    On lui avait inculqué le défaitisme : Français, lui avait-on dit, il pouvait tout puisqu’il avait le droit de vote tout comme un Beauceron ; Breton, il ne pouvait pas même lever un doigt et sûrement pas se dresser contre le pouvoir central qui l’écraserait sur l’heure. Mais, en Indochine, quelques millions de paysans pauvres ont jeté les Français à la mer et luttent à présent victorieusement contre la plus grande puissance militaire du monde capitaliste : cela aussi, c’était impossible. Eh bien, non : le champ de ses possibles s’élargit d’un seul coup : si les puissances colonisatrices n’étaient que des tigres aux dents de papier ? Fission de l’atome et décolonisation, voilà ce qui exalte dans les « ethnies » conquises un patriotisme original. Cela, au fond, tout le monde le sait ; mais beaucoup, en France, en Espagne, au Canada pensent que cette volonté d’indépendance n’est qu’une velléité née de fausses analogies et que les mouvements séparatistes disparaîtront d’eux-mêmes.

    Or l’exemple du Pays basque est là pour nous apprendre que cette renaissance n’est pas occasionnelle mais nécessaire et qu’elle n’aurait pas même eu lieu si ces prétendues provinces n’avaient eu une existence nationale qu’on a pendant des siècles tenté de leur ôter et qui, obturée, voilée par les vainqueurs, était demeurée là comme le lien historique et fondamental entre leurs habitants et si l’existence de ce lien, tacitement reconnu par le pouvoir central, ne rendait pas raison de la situation inférieure de l’ethnie conquise au sein du pays conquérant et, conséquemment, de la lutte farouche que celle-ci mène pour l’autodétermination.

    Le fait basque, s’imposant à Burgos dans sa nécessité, n’a pas fini d’éclairer Catalans, Bretons, Galiciens, Occitaniens sur leur destinée. Je veux tenter ici d’opposer à l’universalité abstraite de l’humanisme bourgeois l’universalité singulière du peuple basque, de montrer quelles circonstances ont amené celui-ci par une dialectique inéluctable à produire un mouvement révolutionnaire et quelles conséquences théoriques on peut raisonnablement tirer de sa situation actuelle, c’est-à-dire quelle mutation profonde la décentralisation peut apporter dès aujourd’hui au socialisme centralisateur.

    Si nous nous reportons à l’histoire, sans préjugé centraliste, il apparaît clairement que l’ethnie basque diffère en tout des ethnies voisines et qu’elle n’a jamais perdu conscience de sa singularité, marquée en tout cas par des caractères biologiques qu’elle a conservés intacts jusqu’à aujourd’hui et par l’irréductibilité d’euzkara, sa langue, aux langues indo-européennes. Dès le VIIe siècle, le duché de Vasconia groupe une population de montagnards qui inflige aux armées de Charlemagne la défaite de Roncevaux. Ce duché se transforme vers l’An Mille en un royaume de Navarre qui entre en déclin à partir du XIIe siècle et que l’Espagne annexe en 1575. Malgré la conquête et, sans doute aussi, à cause d’elle, la conscience basque – ou conscience d’être basque – se renforce. Il faut dire qu’on sort à peine de l’ère féodale et que la centralisation espagnole est encore hésitante : elle conserve aux vaincus certains droits qu’ils possédaient au Moyen-Âge, les fueros, qui demeureront longtemps le bastion de la résistance basque, que défend le peuple entier.

    Que celui-ci ne se contentât pas de cette autonomie relative, qu’il rongeât son frein et n’ait pas perdu l’espoir de retrouver l’indépendance, c’est ce que prouve, au temps où Napoléon refaisait l’Europe, la proposition vainement faite à l’Empereur par un député de Biscaye : qu’il créât, à l’intérieur de l’Empire, un État basque indépendant. On sait la suite et que, la Constitution de 1812 ayant pratiquement supprimé les fueros, le mouvement nationaliste se fourvoya dans une aveugle tentative pour restaurer le passé : contre Isabelle II, plus libérale mais centralisatrice à la française, les forces populaires défendirent le prétendant absolutiste Don Carlos, autre passéiste mais qui, pour l’amour du passé, voulait restituer à la Navarre son autonomie féodale.

    Deux guerres, deux défaites : en 1879, Euzkadi perd ses derniers privilèges et s’enlise dans un traditionalisme bigot qui tourne le dos à l’histoire. Il se réveillera six ans plus tard quand Sabino Arana fondera le P.N.B. (Parti nationaliste basque) qui réunira surtout des bourgeois et des intellectuels : il ne s’agit plus de militer pour l’absolutisme dans l’espoir de reconquérir les fueros mais le P.N.B., politiquement progressiste, puisqu’il réclame l’indépendance, et socialement conservateur, demeure en partie passéiste comme le prouve un de ses slogans : « Vieilles lois et souveraineté. » La résistance basque frappait à ce point les Espagnols qu’il y en eut plus d’un, à l’époque, pour proposer – comme l’anarchiste Pi y Margall – une solution fédéraliste aux problèmes de la péninsule.

    Plus tard, pendant la République, le projet fut repris et le gouvernement central reconnut le principe de l’autonomie des régions à condition qu’il fût approuvé, dans un référendum, par 70% des populations concernées. La Haute Navarre, essentiellement rurale et de ce fait attachée au carlisme (les carlistes vont bientôt se battre aux côtés de Franco) vote contre l’autonomie ; les trois autres provinces votent pour, à une énorme majorité. Le gouvernement républicain, plus centraliste qu’il n’y paraissait, fait traîner les choses, sans bonne grâce, jusqu’en 36. S’il reconnaît enfin l’autonomie, à cette époque, c’est sous la pression des événements et pour des raisons essentiellement pratiques et même militaires : il s’agissait de se gagner le Pays basque et de s’assurer qu’il résisterait au putsch de Franco par la lutte armée.

    Aussitôt le gouvernement basque est fondé : trois socialistes, deux libéraux, un communiste, ce qui montre à la fois que l’influence du P.N.B. s’étend aux couches sociales les plus diverses et qu’il assouplit un peu son conservatisme originel. Les troupes basques, jusqu’en avril 37, défendent farouchement le Guipuzcoa et la Biscaye. On sait la suite : Franco envoie des renforts, fait régner la terreur et bombarde Guernica : 1.500 morts ; au mois d’août, c’est la fin de la République d’Euzkadi. À la guerre succède la répression : emprisonnements, tortures, exécutions.

    Le président Aguirre, chef du P.N.B., se réfugie en France ; pendant la Seconde Guerre mondiale, il joue la carte des démocraties, espérant que la chute de Hitler et de Mussolini serait suivie par celle de Franco. On mesure aujourd’hui quelles furent notre honte et sa naïveté : le P.N.B. avait joué son rôle : depuis 45, il ne cesse de décliner. En 47, pourtant – sans doute dans l’intention de mettre les Alliés au pied du mur – il déclenche une grève générale. Les Alliés ne bougent pas et laissent Franco briser la grève par une impitoyable répression. C’est la fin : le parti conserve en Euzkadi un prestige certain parce qu’il est le parti « historique » qui reste à l’origine de l’éphémère République basque. Mais il n’a plus la possibilité d’agir : ses moyens d’action ne correspondent plus à la situation. Les exilés vieillissent, Aguirre meurt. N’importe : nous verrons tout à l’heure comment l’E.T.A surgit à point nommé pour remplacer le vieux parti bourgeois. Ce bref résumé suffit à montrer qu’Euzkadi, ethnie récemment conquise par l’Espagne, a toujours refusé farouchement l’intégration. Si l’on faisait voter les Basques aujourd’hui, je laisse à penser à quelle écrasante majorité ils décideraient de l’indépendance.

    Accepterons-nous pourtant de dire, comme l’E.T.A., que l’Euzkadi est une colonie de l’Espagne ? La question est d’importance car c’est dans les colonies que lutte des classes et lutte pour l’indépendance nationale se confondent. Or, dans le système colonialiste, les pays colonisés fournissent à bon compte des matières premières et des produits alimentaires à une métropole industrialisée : c’est que la main-d’œuvre y est sous-payée. Et l’on ne manquera pas de faire remarquer que le Pays basque, surtout dans ses provinces de Guipuzcoa et de Biscaye, est depuis le début de ce siècle en plein développement industriel. En 1960 la consommation d’énergie électrique par habitant et par an est de 2.088 kW dans les deux provinces, de 650 kW pour l’Espagne et la Catalogne. La production d’acier par habitant et par an est de 860 kg en Biscaye, de 450 en Euzkadi, de 45 en Espagne-Catalogne. La répartition de la population active, en Guipuzcoa, s’établit ainsi : secteur primaire 9,45 %, secteur secondaire 56,80 %, secteur tertiaire 33,75 % ; en Biscaye : 8,6%, 57,5% et 33,9% ; alors qu’en Espagne-Catalogne, le secteur primaire emploie 43,50 % des travailleurs, le secteur secondaire 27,20 % et le tertiaire 29,30 %.

    Le gonflement considérable des deux derniers secteurs, joint au fait que, dans ces provinces, la population rurale est en constante diminution, montre assez l’énorme effort du Pays basque pour se donner une industrie. Le Guipuzcoa et la Biscaye sont, de ce point de vue, les régions pilotes de la péninsule ibérique. Ainsi l’on rencontrerait, si colonie il y avait, ce paradoxe que le pays colonisateur serait pauvre et surtout agricole au lieu que le pays colonisé serait riche et qu’il offrirait le profil démographique des sociétés hautement industrialisées.

    À mieux y regarder, le paradoxe n’est qu’apparent : Euzkadi peut être prospère mais il ne compte que 2 millions d’habitants ; il en avait beaucoup moins en 1515 et, à cette époque, la population était rurale : la conquête s’est faite parce que les deux pays étaient de structure homogène et que l’un d’eux était beaucoup plus peuplé que l’autre. De l’autre côté de la Bidassoa, la Basse Navarre a été systématiquement pillée, ruinée, dépeuplée par le conquérant français : la colonisation est plus aisément visible. Il est clair que la léthargie de l’Espagne pendant les trente premières années du siècle a permis à l’Euzkadi-Sud de s’assurer une économie florissante de région, autour d’un pôle économique, Bilbao. Mais à qui profite cette économie ? Voilà la question. On peut y donner un semblant de réponse en disant qu’il n’est pas d’exemple qu’un pays conquis ne paye tribut à son conquérant. Mais il est plus sûr de consulter les données officielles. Elles nous apprennent que l’Espagne se livre à un véritable pillage fiscal du Pays basque. La fiscalité écrase les travailleurs ; elle est, en Guipuzcoa, la plus élevée de toute la péninsule.

    II y a plus : dans toutes les provinces qu’il tient pour espagnoles, le gouvernement dépense plus qu’il ne perçoit en impôts : 150 % à Tolède ; 151 % à Burgos, 164 % à Avina, etc. Les deux provinces industrialisées du Pays basque paient au gouvernement étranger qui les exploite 4 milliards 338 millions 400 000 pesetas, l’État espagnol, par contre, dépense en Euzkadi 774 millions de pesetas. Il vole donc 3 milliards 500.000 pesetas environ pour entretenir le désert castillan. Encore faut-il ajouter que la majeure partie des 774 millions « rendus » vont aux organes d’oppression (administration espagnole ou espagnolisée, armée d’occupation, police, tribunaux, etc.) ou de débasquisation (l’université où l’on n’enseigne que la langue et la culture espagnoles). Or le problème de l’industrie basque est, avant tout, celui de la productivité : pour produire à des prix compétitifs sur le marché mondial, il faudrait importer des machines modernes : l’État espagnol, partiellement autarcique, s’y oppose ; quant au crédit madrilène, il est discriminatoire et favorise la Castille aux dépens de la Biscaye. Pour que Bilbao et Pasajes s’adaptent au trafic maritime et reçoivent des bateaux à fort tonnage, il faut les équiper à neuf : les travaux seraient considérables comme aussi ceux que réclament les ports de pêche. Rien n’est fait.

    De même le réseau ferroviaire, installé autrefois par les Espagnols, est un lourd handicap : pour aller par le train de Bilbao à Vitoria il faut faire 137 kilomètres ; par la route 66. Mais l’administration et l’I.N.I. (Institut national de l’industrie), organe de l’État oppresseur, abritent des bureaucrates ignorants et tatillons, qui ne comprennent nullement les besoins du pays (en partie parce qu’ils le considèrent comme une province espagnole, au moins théoriquement) et empêchent les aménagements indispensables. Les produits non compétitifs, l’Espagne se réserve de les absorber. Elle fait la politique du tarif préférentiel à l’envers : en empêchant certains coûts de baisser, elle se donne le privilège de consommer les produits basques sans que les bénéfices du producteur en soient plus élevés. La conséquence est inévitable : le revenu per capita est un des plus hauts de la péninsule, ce qui ne veut rien dire ; et le revenu des salariés (85 % de la population active) est très inférieur à celui des Madrilènes, des habitants de Burgos, de Valence, etc. Il faut remarquer d’ailleurs que le taux d’augmentation des salaires a été, de 1955 à 1967, pour l’Espagne, de 6,3 % par an et pour Euzkadi de 4,15 %.

    Ainsi, en dépit de la sur-industrialisation du pays, nous retrouvons deux composantes essentielles de la colonisation classique : le pillage – fiscal ou autre – du pays colonisé et la surexploitation des travailleurs. À cela s’ajoute une troisième qui n’est que la conséquence des deux premières : le rythme de l’émigration et de l’immigration. Le gouvernement espagnol a profité des besoins de l’industrialisation pour expédier en Euzkadi les sans-travail de ses régions démunies. On leur a promis des avantages (par exemple, ils sont prioritaires pour le logement) mais, surexploités comme les Basques et sans conscience de classe développée, ils constituent pour le patronat une masse de manœuvre : on compte 300 à 351.000 immigrants sur une population de 1.800.000 à 2 millions d’habitants. Inversement les Basques des régions pauvres émigrent. Tout particulièrement les Navarrais : on compte de 150.000 à 200.000 Basques à Madrid dont près de 100.000 Navarrais. Cette importante ponction et l’entrée des travailleurs espagnols dans les régions industrielles peuvent être considérées comme un début de déstructuration coloniale.

    Cette politique constante du franquisme implique évidemment la complicité des grands patrons de Biscaye et de Guipuzcoa. Ceux-ci, en effet, dès les guerres carlistes, quand la haute bourgeoisie apparaît à Bilbao, étaient centralisateurs et libéraux. Depuis quelques années l’émigration des sièges sociaux des grandes entreprises à Madrid a commencé. La grosse bourgeoisie ne voit que des avantages au freinage de la modernisation par l’incompétence et l’autarcie espagnoles : le vaste marché d’Espagne absorbe les produits non compétitifs à l’échelle mondiale ; le patron est assuré d’un fort pourcentage de bénéfices sans être obligé à de gros investissements. Étrangers aux véritables intérêts de la nation, ces « collabos », dont le centralisme finirait par ruiner l’économie basque, s’excluent eux-mêmes de la communauté et jouent le rôle – classique, lui aussi – de ceux qu’on a nommés compradores.

    En dernière analyse, en effet, et dans le cadre du système centralisateur, ils trouvent leur compte dans un certain malthusianisme. La conclusion est claire : en dépit des apparences, la situation d’un salarié basque est tout à fait semblable à celle d’un travailleur colonisé : il n’est pas simplement exploité – comme l’est un Castillan, par exemple, qui mène la lutte de classes « chimiquement pure». – mais délibérément surexploité puisque, à travail égal, son salaire est inférieur à celui d’un ouvrier espagnol. Il y a surexploitation du pays par le gouvernement central avec la complicité des compradores qui, sur la base de cette surexploitation consentie, exploitent les travailleurs.

    La surexploitation ne profite pas aux capitalistes basques, simples exploiteurs surchargés d’impôts et protégés par une armée étrangère, elle ne profite qu’à l’Espagne, c’est-à-dire à une société fascisée, soutenue par l’impérialisme américain. Les classes travailleuses, toutefois, n’ont pas toujours conscience de la surexploitation et beaucoup de salariés songeaient, hier encore, à s’associer aux revendications et aux actions des ouvriers madrilènes ou de Burgos, ce qui les aurait conduits à un centralisme négatif. Il fallait leur faire comprendre que, dans le cas d’Euzkadi, la question économique et sociale se pose en termes nationaux : quand le pays ne paiera plus de tribut fiscal à l’occupant, quand ses vrais problèmes se formuleront et se régleront à Bilbao et à Pampelune plutôt qu’à Madrid, il pourra du même coup transformer librement ses structures économiques.

    Car, il faut le répéter, les Espagnols surexploitent les Basques parce que ceux-ci sont basques. Sans jamais l’avouer officiellement, ils sont convaincus que les Basques sont autres, ethniquement et culturellement. Croit-on qu’ils ont perdu le souvenir des guerres carlistes, de la République de 1936, des grèves de 1947 ? S’ils n’en avaient gardé mémoire, mettraient-ils un tel acharnement à détruire la langue basque ? Il est clair qu’il s’agit ici d’une pratique coloniale : les Français pendant cent ans se sont efforcés de détruire la langue arabe en Algérie ; s’ils n’y sont pas parvenus, au moins ont-ils transformé l’arabe littéraire en une langue morte qu’on n’enseignait plus ; ils ont fait de même, avec des succès divers pour l’euzkara en Basse Navarre, pour le breton en Bretagne.

    Ainsi, des deux côtés de la frontière, on essaie de faire croire à une ethnie tout entière que sa langue n’est qu’un dialecte en train d’agoniser. En Euzkadi-Sud on en interdit pratiquement l’usage. On défend d’établir des iskatolas, on a procédé à l’élimination des publications en euzkara, les écoles et l’Université enseignent la langue et la culture de l’oppresseur ; la radio, le cinéma, la télévision, les journaux expliquent en espagnol les problèmes de l’Espagne et font la propagande du gouvernement madrilène ; le personnel de l’administration est espagnol ou espagnolisé : on le recrute par des concours qu’organisent en espagnol des fonctionnaires madrilènes.

    Par cette raison – c’est-à-dire parce que l’étranger l’a ainsi voulu – on dit amèrement à Bilbao : « La langue et la culture basques ne servent à rien. » Et la presse inspirée répète volontiers un mot malheureux d’Unamuno « La langue basque va bientôt mourir. » Cela ne suffit pas : dans les écoles, on punit les garçons qui parlent basque. Dans les villages, on tolère que les paysans s’expriment en euzkara. Mais qu’ils ne s’avisent pas de le faire à la ville : un des accusés de Burgos avait l’autorisation de recevoir dans sa prison les visites de son père ; cette autorisation lui fut retirée lorsqu’on s’aperçut que celui-ci ne lui parlait qu’en basque – non certes par provocation mais parce qu’il ne connaissait pas d’autre langue.

    La suppression par force de la langue basque est un véritable génocide culturel : c’est une des plus vieilles langues d’Europe. Certes elle est apparue en un temps où l’économie du continent tout entier était rurale et si, par la suite, elle ne s’est pas adaptée souplement à l’évolution de la société, c’est parce que le conquérant espagnol en interdisait l’usage. Pour qu’elle devienne une langue du XXe siècle – ce qu’elle est partiellement déjà – il suffit qu’on la parle. L’hébreu en Israël, le breton à Quimper ont rencontré les mêmes difficultés et les ont résolues : les mêmes Israéliens qui peuvent discuter entre eux de l’informatique ou de la fission de l’atome lisent les manuscrits de la mer Morte comme nous lisons Racine ou Corneille, et Morvan-Lebesque note que le breton a des mots plus régulièrement formés pour désigner les réalités modernes que le français, langue « nationale ». Les ressources d’une vieille langue restée jeune parce qu’on l’a empêchée de se développer sont considérables. Si le basque redevenait l’idiome national d’Euzkadi, il apporterait, par ses structures propres, toutes les richesses du passé, une manière de penser et de sentir spécifique et s’ouvrirait largement au présent et à l’avenir. Mais ce que l’Espagnol veut faire disparaître avec celui-ci, c’est la personnalité basque.

    Se faire basque, en effet, pour un habitant de Biscaye, c’est parler euzkara : non seulement parce qu’il récupère un passé qui n’est qu’à lui mais surtout parce qu’il s’adresse, même dans la solitude, à la communauté de ceux qui parlent basque. À Burgos, les dernières déclarations des « accusés » ont été faites en euzkara ; récusant le tribunal espagnol qui prétendait les juger et ne les comprenait même pas, ils convoquaient leur peuple tout entier dans la salle. À l’instant, il y fut, invisible. Le procès-verbal officiel note à ce propos que les accusés ont tenu des propos inintelligibles dans une langue « qui paraissait être du basque ». Merveilleux euphémisme : les juges n’y entendaient goutte mais savaient pertinemment de quoi il s’agissait ; pour éviter de paraître s’apercevoir que la nation de Vasconia avait envahi le prétoire, ils ont réduit le basque à n’être qu’une langue probable, si parfaitement obscure qu’on ne sait jamais si l’interlocuteur la parle vraiment ou s’il ne prononce pas des vocables dépourvus de sens.

    Tel est donc le noyau de la culture d’Euzkadi et le plus grand souci des oppresseurs : s’ils parvenaient à la détruire, cette langue, le Basque serait l’homme abstrait qu’ils souhaitent et parlerait l’espagnol, qui n’est ni n’a jamais été sa langue ; mais, comme il ne cesserait pas pour autant d’être surexploité, il suffirait qu’il prenne conscience de la colonisation pour qu’euzkara ressuscite. Naturellement l’inverse aussi est vrai : parler sa langue pour un colonisé, c’est déjà un acte révolutionnaire.

    Les Basques conscients d’aujourd’hui vont plus loin encore lorsqu’il s’agit de définir la culture qu’on leur donne et celle qu’ils veulent se donner. La culture, disent-ils, est la création de l’homme par l’homme. Mais ils ajoutent aussitôt qu’il n’y aura pas de culture universelle tant qu’on n’aura pas détruit l’oppression universelle. La culture officielle, en Euzkadi, est aujourd’hui universaliste en ceci qu’elle veut faire du Basque un homme universel, dépourvu de toute idiosyncrasie nationale, un citoyen abstrait semblable en tout point à un Espagnol, sauf en ceci qu’il est surexploité et ne le sait pas. En ce sens, elle n’a d’autre universalité que celle de l’oppression. Mais les hommes, pour opprimés qu’ils soient, n’en deviennent pas pour autant des choses : ils se font, tout au contraire, la négation des contradictions qu’on leur impose. Non d’abord par volonté mais parce qu’ils sont dépassement et projet. Ainsi des Basques qui ne peuvent manquer d’être d’abord la négation de l’homme espagnol qu’on a mis en chacun d’eux. Négation non pas abstraite mais minutieuse, au nom de tout ce qu’ils trouvent de singulier en eux-mêmes et dans leur environnement.

    En ce sens la culture basque doit être aujourd’hui d’abord une contre-culture : elle se fera par la destruction de la culture espagnole, le refus de l’humanisme universaliste des pouvoirs centraux, l’effort considérable et constant pour se réapproprier la réalité basque qui est à la fois donnée sous les yeux – c’est aussi bien le paysage, l’écologie, les traits ethniques que la littérature en euzkara – et travestie par l’oppresseur en folklore innocent et périmé pour touristes étrangers. C’est pourquoi ils ajoutent cette troisième formule : la culture basque est la praxis qui se dégage de l’oppression de l’homme par l’homme en Pays basque. Cette praxis n’est pas tout de suite consciente de soi et voulue : c’est un travail quotidien, provoqué directement par l’absorption de la ration de culture officielle, pour retrouver le concret, c’est-à-dire non pas l’homme en général mais l’homme basque. Et ce travail, inversement, doit déboucher sur une praxis politique car l’homme basque ne peut s’affirmer dans sa plénitude que dans son pays redevenu souverain.

    Ainsi, par une dialectique inexorable, la conquête, la centralisation et la surexploitation ont eu pour résultat de maintenir et d’exaspérer en Euzkadi la revendication de l’indépendance par les efforts mêmes que l’Espagne a faits pour la supprimer.

    Nous pouvons tenter, à présent, de déterminer les exigences précises de cette situation concrète, c’est-à-dire la nature de la lutte qu’elle réclame aujourd’hui du peuple basque. Il existe, en effet, deux types de réponses à l’oppression espagnole, toutes deux inadéquates. Pour leur donner une chair et une figure, nous dirons que l’une est celle du P.C. d’Euzkadi et l’autre celle du P.N.B.

    Le P. C. tient l’Euzkadi pour une simple dénomination géographique. Il prend ses ordres à Madrid, du P.C.E., et ne tient pas compte des réalités locales, en sorte qu’il demeure centraliste – entendons socialement progressiste et politiquement conservateur : il tente d’entraîner les travailleurs basques vers la lutte de classes « chimiquement pure ». C’est oublier qu’il s’agit d’un pays colonisé, c’est-à-dire surexploité. Le P. C. ne comprend pas – en dépit de quelques déclarations opportunistes en faveur de l’E.T.A. lors du procès de Burgos – que les actions qu’il propose ont des objectifs inadéquats et, du coup, sans portée.

    Si les Basques se mettent à lutter contre l’exploitation pure et simple, ils abandonnent leurs propres problèmes pour aider les travailleurs espagnols à renverser la bourgeoisie franquiste. C’est se débasquiser soi-même et se borner à réclamer une société socialiste pour l’homme universel et abstrait, produit du capitalisme centralisateur. Et quand cet homme-là sera au pouvoir à Madrid, quand il possédera ses instruments de travail, les Basques peuvent-ils compter sur sa reconnaissance pour se voir octroyer l’autonomie ? Rien n’est moins sûr : on a vu que la République s’était fait tirer l’oreille ; et les pays socialistes sont, aujourd’hui, volontiers colonisateurs. Contre la surexploitation et la débasquisation qui en est la conséquence, les Basques ne peuvent combattre que seuls.

    Cela ne veut pas dire qu’ils n’auront pas d’alliances tactiques avec d’autres mouvements révolutionnaires quand il s’agira d’affaiblir la dictature de Franco. Mais stratégiquement, il leur est impossible d’accepter une direction commune : leur lutte se fera dans la solitude car ils la mènent contre l’Espagne – et non contre le peuple espagnol – par la raison qu’une nation colonisée ne peut mettre fin à la surexploitation qu’en se dressant, souveraine, contre le colonisateur.

    Inversement, le P.N.B. a tort de considérer l’indépendance comme une fin en soi. Formons, dit-il, une République basque d’abord ; nous verrons ensuite s’il y a lieu d’apporter des aménagements à notre société. Mais, si, par impossible, il parvenait à constituer un État basque de type bourgeois, il est vrai que la surexploitation espagnole prendrait fin mais il ne faudrait pas longtemps pour que cet État tombe sous le coup du capitalisme américain. Tant que la société garderait une structure capitaliste, on peut bien penser que les compradores se vendraient aux plus offrants : les capitaux étrangers submergeraient le pays, les États-Unis le gouverneraient par l’intermédiaire de la bourgeoisie locale, le néo-colonialisme succéderait à la colonisation et, pour être plus masquée, la surexploitation n’en subsisterait pas moins. Seule une société socialiste peut, non sans de grands risques, établir des relations économiques avec les nations capitalistes et socialistes par la raison qu’elle contrôle son économie rigoureusement.

    L’insuffisance de ces deux réponses (P.C. – P.N.B.) montre bien qu’indépendance et socialisme sont, dans le cas d’Euzkadi, les deux faces d’une même médaille. Ainsi la lutte pour l’indépendance et la lutte pour le socialisme ne doivent faire qu’un. S’il en est ainsi, il va de soi que c’est à la classe ouvrière, de loin la plus nombreuse, nous l’avons vu, de prendre la direction du combat. Le travailleur manuel, en prenant conscience de la surexploitation, donc de sa nationalité, comprend du même coup sa vocation socialiste. Dirons-nous qu’il y est déjà parvenu ? C’est une tout autre affaire, dont nous reparlerons plus loin. D’autre part la situation d’un pays colonisé fait que, dans les classes moyennes, des groupes importants refusent la dépersonnalisation culturelle sans toujours se rendre compte des conséquences sociales qu’implique ce refus.

    Ils sont, en principe, les alliés du prolétariat ; un mouvement révolutionnaire et conscient de sa tâche, dans une colonie, ne doit pas s’inspirer du principe « classe contre classe» qui n’a de sens que dans une métropole, mais, au contraire, accepter le principe de la petite-bourgeoisie et des intellectuels à la condition que les révolutionnaires issus des classes moyennes se rangent sous l’autorité de la classe ouvrière. On voit que le travail à faire, pour commencer, consiste en un éclaircissement progressif et double : le prolétariat doit prendre conscience de sa condition de colonisé et les autres classes, plus aisément nationalistes, doivent comprendre que le socialisme est, pour une nation colonisée, le seul accès possible à la souveraineté.

    À ces raisons, qui ont fait évoluer en cent cinquante ans le Parti de l’indépendance et, changeant son recrutement, ont transformé sa réclamation passéiste de recouvrer les fueros au sein d’un État absolutiste en l’exigence, ouverte sur l’avenir, de construire une société souveraine et socialiste, il faut en ajouter une autre, propre à la péninsule ibérique, qui donne un caractère particulier à la lutte des Basques. En effet, l’unification centralisatrice, comme en Italie et en Allemagne, ne s’est achevée qu’au XXe siècle et, par cette raison, elle a pris la forme d’une dictature fasciste, c’est-à-dire d’une réponse par la violence nue et folle aux « séparatistes ». Dans deux de ces trois pays, le fascisme n’est plus au pouvoir ; Franco, lui, est resté le Caudillo de l’Espagne. C’est ce qu’exprimait un Basque qui disait devant moi : « Nous avons l’horrible chance du franquisme. »

    Horrible, certes, dira-t-on ; mais pourquoi « chance » ? C’est que, si le régime espagnol était une démocratie bourgeoise, la situation serait plus ambiguë : le pouvoir temporiserait et, de fausses promesses en atermoiements, renverrait les « réformes » aux calendes. Cela suffirait, sans doute, pour créer chez les Basques une importante faction réformiste qui serait l’alliée du gouvernement oppresseur et n’attendrait de lui qu’un statut fédéraliste et octroyé. L’aveugle brutalité du franquisme a, dès 1937, dénoncé la sottise de l’illusion réformiste. À toute revendication exprimée, une seule réponse, aujourd’hui : la répression sanglante. Comment s’en étonner, puisque le régime est fait pour cela ? Mais il faut ajouter que ce régime est la vérité de l’Espagne colonisatrice.

    Quelle que puisse être la forme du gouvernement espagnol, on sait que l’Espagne centralisée refuse profondément le « séparatisme » basque et qu’elle est prête, à la limite, à noyer toute révolte d’Euzkadi dans le sang. Les Espagnols, dans la mesure où ils sont eux-mêmes fabriqués par l’idéalisme centralisateur, sont des hommes abstraits et croient qu’il en va de même, à part une poignée d’agitateurs, pour les habitants de toute la péninsule. Le croient-ils de bonne foi ? Certes non : ils savent que l’Euzkadi existe mais veulent se le cacher ; c’est dire qu’ils enragent quand les Basques s’affirment et qu’ils vont jusqu’à les haïr en tant que Basques, c’est-à-dire en tant qu’hommes concrets. Plus profondément, les hommes au pouvoir n’ignorent pas que la fin du régime colonial en Euzkadi entraînerait aussitôt l’accroissement de la misère en Castille et en Andalousie. En sorte que même une République en viendrait en dernier recours à ce par quoi le franquisme a commencé.

    La « chance » que représente pour les Basques le gouvernement de Franco, c’est qu’il montre sans fard la vraie nature du colonialisme : celui-ci ne discute pas ; il opprime ou il tue. Puisque la violence répressive est inévitable, il n’y a d’autre issue pour les colonisés que d’opposer la violence à la violence. La tentation réformiste étant hors de question, le peuple basque ne peut que se radicaliser : il sait, à présent, que l’indépendance ne s’obtiendra que par la lutte armée. Le procès de Burgos, sur ce point, est clair ; en affrontant les Espagnols, les « accusés » savaient ce qu’ils risquaient : l’emprisonnement, les tortures, l’exécution capitale. Ils le savaient et ils se battaient non dans l’espoir de jeter dehors tout de suite les oppresseurs mais pour contribuer à la constitution d’une armée clandestine. Si le P. N. B. est à son crépuscule, c’est faute d’avoir compris que, face aux troupes fascistes, les Basques n’ont d’autre issue que la guerre populaire. L’indépendance ou la mort : ces mots qui se disaient hier à Cuba, en Algérie, aujourd’hui c’est en Euzkadi qu’on les répète. La lutte armée pour un Euzkadi indépendant et socialiste, voilà l’exigence complète de la situation actuelle. C’est cela ou la soumission – qui est impossible.

    De 1947 à 1959, cette exigence demeure vide et nue : rien, en apparence, ne vient la remplir : en vérité elle travaille la population basque, surtout les jeunes gens et, dès 1953, tout commence. E.K.I.N., fondé cette année-là, est un groupe d’intellectuels, encore peu conscients du véritable problème basque dans sa tragique simplicité mais comprenant la nécessité de recourir à une action nouvelle et radicale. II est bientôt contraint d’entrer au P.N.B., encore puissant bien que paralysé, mais s’y distingue par ses positions extrémistes au point que, peu de temps après, un des siens étant exclu pour « communisme », le groupe entier se solidarise avec lui et quitte le Parti nationaliste, convaincu désormais par expérience que la lutte entreprise par le vieux Parti, payante en 36, était tombée, depuis la fin de la guerre et la trahison des démocraties bourgeoises, au rang d’un pur verbalisme.

    En 59, il est le noyau d’un nouveau parti, l’actuel E.T.A. Au départ, avant même d’avoir pris une position théorique, l’E.T.A. prend acte de deux tendances qui écartèlent le pays : la revendication nationaliste et la révolte ouvrière ; dès 60 il comprend, dans la pratique quotidienne, que les deux luttes doivent être associées, éclairées l’une par l’autre et menées conjointement par les mêmes organisations. C’est déchiffrer lentement mais sûrement et pratiquement les exigences de la situation présente. Il a pris les choses par le bon bout comme le prouvent les crises violentes qu’il traverse dans les années 60 : sa droite « humaniste » le quitte ; une gauche « universaliste » est exclue après l’avoir sommé d’abandonner la lutte anticolonialiste pour mener, avec les ouvriers espagnols, la lutte des classes « chimiquement pure ».

    Ces départs définissent sa ligne mieux que n’eussent fait cent écrits théoriques. Après ces purges, dès 68, l’E.T.A. entreprend, malgré tout, de se définir théoriquement : à ce niveau, ses principes sont déjà donnés, ils se sont constitués dans la lutte interne du groupe contre sa droite et une certaine gauche centraliste et ne sont rien d’autre, d’ailleurs, que les exigences objectives de la situation, progressivement découvertes. L’E.T.A. organise alors quatre fronts de combat : front ouvrier, front culturel, front politique, front militaire qui fonctionnent en même temps et sous une direction commune mais restent distincts. Sur le front ouvrier, la lutte consiste en 69 dans une approche des travailleurs manuels, souvent réticents, et dans l’organisation d’un noyau d’avant-garde au sein de la classe ouvrière.

    Sur le front culturel, l’E.T.A. mène l’attaque contre le « chaînon le plus fragile », qui est l’universalisme déshumanisant du gouvernement d’oppression : dès à présent, il a créé des iskatolas, écoles maternelles et primaires où l’enseignement se fait exclusivement en langue basque et que 15.000 enfants fréquentaient en 68-69 ; il a lancé une campagne d’alphabétisation pour adultes, créé des comités d’étudiants qui revendiquent activement (manifestations, grèves, occupations) la création d’une Université basque, lancé sur le pays des artistes basques (écrivains, chanteurs, peintres et sculpteurs) qui vont jusque dans les villages pour y faire des expositions et y donner des représentations (chansons populaires, théâtre dans la rue, bien connu chez nous sous le nom de théâtre direct) ; depuis 66 il a organisé des écoles sociales où le marxisme-léninisme est enseigné aux travailleurs.

    Sur le front politique, qui est en étroite liaison avec le front militaire, l’E.T.A. politise le peuple basque tout entier en lui montrant le scandale de la répression. C’est ce qui explique le sens actuel de la lutte armée qui n’a point encore pour but de chasser l’oppresseur, mais de mobiliser les Basques pour la constitution progressive d’une armée clandestine de libération. La tactique actuelle peut se définir comme une spirale, dont les différents moments sont : action, répression, action, chaque action entraînant une répression plus sauvage qui montre à visage découvert le fascisme centralisateur et qui, ouvrant les yeux à des couches de plus en plus larges de la population, permet, à chaque fois, d’entreprendre une action plus importante. On ne peut donner un meilleur exemple de cette forme de lutte que l’enchaînement dialectique des événements qui trouve son aboutissement provisoire au procès de Burgos.

    D’un bout à l’autre du processus l’E.T.A. a imposé son jeu et sort gagnante de l’épreuve : voilà qui démontre la valeur de sa tactique. Au commencement, pourtant, elle n’était pas présente : après les massacres de 36 et la répression de 37, la lourde paix franquiste tombe sur le Pays basque et l’écrase. Contre cette oppression répressive, nous avons vu le P.N.B. organiser une action : la grève de 47. Cette action sans portée réelle entraîne une répression terrible qui a pour résultat de disqualifier le P.N.B. Mais c’est justement à partir de cet échec que la nouvelle génération prend la relève et comprend la nécessité de passer à la lutte armée. L’E.T.A. marque son existence, dès 61, par une première action de type militaire : des bombes rudimentaires explosent un peu partout, on tente le sabotage d’un convoi ferroviaire. Cette dernière entreprise est manquée, faute d’expérience, mais elle entraîne une répression brutale : cent trente militants sont arrêtés. Ainsi le cycle infernal – action, répression, action – est mis en place. Pendant quelques années, pourtant, les « forces de l’ordre » sont gênées : l’E.T.A. est insaisissable, les attentats à la bombe se poursuivent sur tout le territoire.

    Ce n’est qu’au printemps 68 que le Chef Supérieur de la Police peut publier un communiqué dans la presse de Bilbao : « La guerre chaude contre l’E.T.A. est déclarée. » De fait la chasse à l’homme commence, ce qui n’empêche pas quelques jours plus tard, une bombe d’éclater sur la grand-route, barrant le passage aux cyclistes du « Tour d’Espagne » (« qu’ils passent par ailleurs, ils n’ont rien à faire chez nous »). Au mois de juin, un garde civil est trouvé mort sur la chaussée. Quelques heures plus tard, d’autres gardes civils, à un barrage de route, tirent sans motif sur un « suspect » et le tuent. C’était Javier Echebarrieta, un des dirigeants de l’E.T.A. Aussitôt la répression s’étend de l’organisation clandestine à la population : partout l’administration interdit de célébrer des messes à la mémoire d’Echebarrieta et réussit le beau coup d’indigner les curés de village et d’indisposer les campagnes. Dès lors, la répression élargie appelle une riposte qui puisse exalter le peuple dans ses profondeurs : trois mois plus tard le policier Manzanas, figure sinistre et bien connue des Basques, qui torturait en Euzkadi depuis trente ans, sera exécuté devant la porte de son appartement.

    Cette action déchaîne, comme prévu, une répression abjecte et sauvage ; surtout elle oppose franchement le peuple basque dans son ensemble et le gouvernement d’oppression. Celui-ci ne peut accepter que ses représentants soient liquidés : il est contraint de trouver des coupables, de faire un procès et de réclamer plusieurs condamnations à mort ; mais comme la « victime » était un bourreau, la majeure partie du pays ne peut désapprouver cette liquidation, qui n’est qu’un châtiment. Le pouvoir tombe dans une contradiction dont il ne sortira pas : selon son optique, dont il ne peut changer, il faut intimider par des sanctions. Mais la publicité du procès montre à tous qu’il s’agit d’une parodie de justice ; les accusés ont été choisis parmi les prisonniers au hasard ou, pour décapiter l’E.T.A., entre ceux qu’on croit en être les dirigeants ; dans ces conditions, l’instruction ne pouvait être qu’une farce bouffonne : il n’y avait, comme on verra, aucune preuve contre Izco qui, pourtant, sera condamné à mort.

    Le tribunal est militaire alors que plusieurs des « accusés » avaient déjà été condamnés pour les mêmes faits ou des faits semblables par un tribunal civil. Les juges sont des officiers qui ignorent tout de la loi, un seul mis à part, qui doit avoir des connaissances juridiques pour conseiller ces soldats ; les avocats, sans cesse menacés de prison par le président peuvent difficilement se faire entendre. Les « accusés » enchaînés les uns aux autres, calmes et méprisants, ont livré une bataille de tous les instants, non pour se défendre contre les accusations de leurs oppresseurs mais pour révéler, devant les journalistes, les tortures qu’ils avaient subies : à quoi le président, quand il n’avait pu les faire taire, répondait inévitablement par un « No interesa ». Il devint évident pour les représentants de la presse que ces militaires ne s’étaient pas réunis pour juger mais pour tuer – en observant, toutefois, un cérémonial absurde et qu’ils connaissaient mal.

    Les « inculpés », pour finir, mirent à nu la violence répressive de l’Espagne, en interdisant à leurs avocats de les défendre. Ils avaient gagné : leur admirable courage et l’obtuse bêtise de leurs « juges » avaient enfin fait de leur procès pour tous les Basques une affaire nationale. Lorsque, dans de grandes entreprises, à Bilbao, les travailleurs se mirent en grève, l’E.T.A. comprit qu’il avait touché de larges couches de la classe ouvrière. De plus, dans le monde entier, l’indignation fut si grande que, pour la première fois, la question basque est posée devant l’opinion internationale : Euzkadi s’est fait connaître partout comme un peuple martyr en lutte pour son indépendance nationale. Ultime action, née de la répression : la colère générale a fait reculer le gouvernement espagnol ; les peines de mort ont été commuées. L’E.T.A., par la réussite inespérée mais nécessaire de sa tactique, s’est affirmé dans son pays, comme l’aile marchande de la classe ouvrière. Il a, dans toute la nation mobilisée, acquis un prestige considérable, celui-là même qu’avait le P. N. B. vingt-cinq ans auparavant. Ses militants savent bien que la lutte sera longue, qu’il faudra, disent-ils, « vingt ou trente ans pour constituer l’armée populaire » ; n’importe, à Burgos, en décembre 70-janvier 71, le coup d’envoi a été donné.

    Nous en sommes là : à nous, Français, qui sommes toujours un peu – même si nous ne le voulons pas – les héritiers des Jacobins, un peuple héroïque, conduit par un parti révolutionnaire, nous a fait entrevoir un autre socialisme, décentralisateur et concret : telle est l’universalité singulière des Basques, que l’E.T.A. oppose justement au centralisme abstrait des oppresseurs. Ce socialisme-là peut-il valoir pour tous ? N’est-il qu’une solution provisoire pour les pays colonisés ? En d’autres termes, peut-on envisager qu’il s’agit de la fin ultime ou d’une étape vers le moment où, l’exploitation universelle ayant pris fin, les hommes jouiront tous, au même titre, de l’universalité vraie, par un dépassement commun de toute singularité ? C’est le problème des colons. On peut être sûr que les colonisés, luttant pour leur indépendance, n’en ont aucun souci. Ce qui est certain, aux yeux des militants basques, c’est que le droit des peuples à l’autodétermination, affirmé dans sa plus radicale exigence, implique un peu partout la révision des frontières actuelles, résidus de l’expansion bourgeoise qui ne correspondent nulle part aux besoins populaires, ce qui ne peut se faire que par une révolution culturelle qui crée l’homme socialiste sur la base de sa terre, de sa langue et même de ses mœurs rénovées.

    C’est à partir de là seulement que l’homme cessera peu à peu d’être le produit de son produit pour devenir enfin le fils de l’homme. Dirons-nous ces conceptions marxistes ? On note sur ce point quelques hésitations chez les dirigeants de l’E.T.A. puisque certains se disent « néo-marxistes » et d’autres – en majorité, semble-t-il – « marxistes-léninistes ». C’est l’expérience quotidienne de la lutte qui décidera. Guevara me disait un jour : «Nous, marxistes ? Je n’en sais rien. » Et il ajoutait, avec un sourire « Ce n’est pas notre faute si la réalité est marxiste. » Ce que l’E.T.A. nous révèle c’est le besoin qu’ont tous les hommes, même centralisateurs, de réaffirmer leurs particularités contre l’universalité abstraite : écouter les voix des Basques, des Bretons, des Occitaniens et lutter à leurs côtés pour qu’ils puissent affirmer leur singularité concrète, c’est, par voie de conséquence directe, nous battre aussi, nous, Français, pour l’indépendance véritable de la France, qui est la première victime de son centralisme. Car il y a un peuple basque et un peuple breton mais le jacobinisme et l’industrialisation ont liquidé notre peuple : il n’y a plus, aujourd’hui, que des masses françaises.

     


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  • Nous poursuivrons - et conclurons - notre 'tour d'horizon' européen sur la question État/Nations/Luttes de classe, par l'exemple de notre voisin d'outre-Alpes, cher à notre cœur et, normalement, à celui de tous les révolutionnaires communistes : l'ITALIE ; l'Italie de Gramsci, de l'une des plus glorieuses Guerres partisanes antifascistes d'Europe et des rouges années 1970 avec Lotta Continua, les Brigades rouges et d'autres glorieux combattants rouges encore ; l'Italie de nos camarades du (nouveau) PCI et du PCmI que nous saluons... 

    Il faut reconnaître qu'il n'est pas facile, là-bas, d'aborder avec des camarades du mouvement communiste la question "Italie : État/construction bourgeoise ou nation ?". Le sujet est sensible ; les esprits progressistes et révolutionnaires sont marqués par les sinistres exemples du séparatisme 'padan' fasciste de la Ligue du Nord (dans les années 1990, ralliée depuis au 'fédéralisme') ou du séparatisme sicilien piloté par la Mafia et la CIA à la fin des années 1940. L'Unification reste un mythe culturel progressiste important et le nom de Garibaldi, bien que le fascisme se réclamât lui aussi de son héritage, fut donné aussi bien à la Brigade italienne de la Guerre antifasciste d'Espagne qu'aux forces partisanes communistes (Brigades Garibaldi) qui luttèrent héroïquement contre le fascisme et le nazisme, dans le Nord du pays, entre 1943 et 1945. C'est pourtant, aussi, dans ce pays que la question a commencé à être le plus sérieusement abordée à l'époque de la 3e Internationale, avec le - sans doute - plus brillant intellectuel communiste ouest-européen de cette époque, Antonio Gramsci, lui-même né en Sardaigne. Celui-ci aborda notamment, en profondeur, la fameuse question méridionale, question structurelle dans l'organisation politique, économique et sociale de la péninsule ; prônant pour sa résolution une "République fédérale des ouvriers et des paysans" (il fut malheureusement arrêté à ce moment-là et jeté en prison, laissant son travail inachevé).

    Qu'en est-il réellement ? Pour nous faire une idée précise, observons quelques cartes. Sur le plan culturel et linguistique, la carte ci-contre nous fait apparaître nettement :

    italie-dialectes-map- de petites minorités nationales périphériques, qui ne sont globalement pas remises en cause par le mouvement communiste italien (contrairement à ce que peut être la situation en 'France') : dans l'arc alpin avec les Occitans du Piémont, les Arpitans du Piémont et du Val d'Aoste, les dialectes germaniques de quelques vallées des Alpes centrales et bien sûr du Sud-Tyrol, les langues rhéto-romanes (ladin, frioulan) et slaves (slovène) des Alpes orientales ; et puis bien sûr la nation SARDE de Gramsci, dans l'île de Sardaigne.

    - le Midi de la péninsule, véritable carrefour de la Méditerranée, a la particularité d'abriter de très nombreux 'îlots linguistiques' : albanais (ayant fui la domination ottomane) des Abruzzes à la Sicile en passant par la Calabre ; grecs dans les Pouilles et en Calabre ; croates en Molise ; l'on compte en outre (suite à des migrations au Moyen-Âge) quelques villages occitans dans les Pouilles et arpitans en Calabre. En Sardaigne, la ville d'Alghero et ses alentours parlent catalan. Au sud de la Sicile, plus proche d'ailleurs de la Tunisie que de celle-ci, l'île de Pantelleria parle un dialecte de type sicilien mais compte de nombreux noms de lieux arabes, car elle fut longtemps aux mains de ceux-ci. Son propre nom vient de Bent el-Riah, 'fille du vent'.

    - mais enfin, dans le reste de l'État italien, l'on voit nettement se dessiner trois grands groupes de dialectes : un groupe au Nord (gallo-italique et vénitien), un groupe central (Toscane d'où vient l'italien littéraire, l'italien 'officiel' d'aujourd'hui, Ombrie, Marches, nord du Latium) et un groupe méridional ; l'on pourrait éventuellement ajouter un quatrième groupe 'extrême-méridional' (Sicile, sud de la Calabre et Salento - le sud des Pouilles).

    Ces dialectes forment dans une large mesure un diasystème, c'est-à-dire qu'ils sont largement intercompréhensibles les uns avec les autres. Si une frontière linguistique (d'intercompréhension) doit passer, c'est sur une ligne allant de La Spezia à Rimini (au Nord, c'est la fameuse 'Padanie' de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi...). D'une manière générale, depuis l'Unification de 1859-70, l'italien littéraire toscan s'est massivement imposé comme langue de communication à travers toute la péninsule, même si les dialetti restent, 'en famille' ou 'au village' et 'entre amis', largement plus connus et pratiqués (notamment par les jeunes générations) que dans l'entité 'France'.

    De toute manière, comme chacun le sait, la communauté de langue et de culture ne 'suffit' pas à définir une nation : c'est un élément mais il en faut d'autres ; il existe des nations différentes parlant une même langue, comme les Anglais et les Américains ou les Brésiliens et les Portugais, et des nations qui sont des réalités subjectives incontestables (Bretagne, Écosse) tout en parlant plusieurs langues. Mais il est néanmoins possible de se demander s'il y a réellement une nation italienne ou si l'Italie ne forme pas, plutôt, un 'groupe' de nations 'sœurs'...

    Sur le plan politique, comme nul(le) ne l'ignore, l'Italie fut unifiée une première fois dans l'Antiquité par Rome qui étendit ensuite son Empire (et sa langue, et sa culture) bien au-delà, à tout le pourtour méditerranéen et à une grande partie de l'Europe. Il n'était de toute façon pas possible de parler de nations au sens moderne - marxiste-léniniste - à cette époque. Peut-être qu'avec le haut niveau de forces productives atteint sous l'Empire romain, un début de mutation de l'économie mercantile vers le capitalisme (de marchandise->argent->marchandise vers argent->production/vente->plus d'argent) a pu commencer à développer des réalités approchantes ; mais dans tous les cas, tout cela a été balayé par les grands bouleversements qu'a connus l'humanité euro-méditerranéenne entre le 3e et le 8e siècle de l'ère chrétienne.

    État bourgeois contemporain, questions nationales et luttes de classe : l'ItalieAprès la chute de l'Empire, l'Italie resta quelques temps unifiée sous le 'patriciat' des Ostrogoths ; et puis... elle ne forma JAMAIS PLUS une unité politique jusqu'au Risorgimento du 19e siècle. Le Nord fut le royaume des Lombards puis (avec Charlemagne) passa sous l'autorité des Francs, puis du Saint-Empire (royaume d'Italie) avant de se désintégrer (vers 1200) en une mosaïque de petits États princiers et de républiques aristocratiques (comme les 'républiques maritimes' de Gênes, Pise, Venise etc.), dont le royaume de 'France' et l'Empire germanique se disputèrent la tutelle (Guerres d'Italie) ; tandis que le Sud fut sous influence byzantine (6e-9e siècles) puis byzantine et arabe (en Sicile, 830-1091), puis normande (mais maintenant l'héritage politico-culturel arabe et byzantin pendant encore près de deux siècles) puis, après une brève parenthèse "française" (Charles d'Anjou, 1266-1282) se terminant par les "Vêpres siciliennes", arago-catalane et de là 'espagnole' (13e-18e siècles, les ambitions françaises ne se démentant cependant jamais depuis les Capétiens - Guerres d'Italie - jusqu'à la Révolution et Napoléon) ; et qu'au centre la Papauté construisait son État séculier depuis Rome jusqu'à l'embouchure du Pô en passant par l'Ombrie... Nous avons très clairement là la source de deux des grands aspects structurels de l'Italie contemporaine (en laissant de côté les questions nationales 'aux marges' de l'État) : le clivage Nord/Sud et l'influence politique du Vatican. Et il va de soi que cette division politique, avec les guerres et autres 'droits de passage' qu'elle entraînait, n'a pas vraiment facilité la communauté de vie économique productive qui est un autre élément essentiel de la construction nationale. Sur ce plan, l'on pourrait globalement distinguer un ensemble 'padan' bien délimité par les Alpes et l'Apennin (avec les régions 'particulières' que sont la Ligurie et la Vénétie) ; un ensemble 'toscano-romain' qui est l'Italie 'des arts et des lettres', du Quattrocento, l'Italie 'médicéenne' qui a donné sa langue à la construction 'nationale' ; et puis l'ancien royaume de Naples (ou des 'Deux-Siciles') qui est le fameux Mezzogiorno 'à problèmes' (plus la Sardaigne, longtemps 'espagnole' avant de devenir piémontaise au 18e siècle).

    L'Italie ne se constitua pas, ni aux 13e-14e siècles ni plus tard, en grand État moderne (pour les raisons que vous lirez ci-dessous) ; sa construction comme État que nous connaissons actuellement est exclusivement le fruit de l'époque (finale) des révolutions bourgeoises, et encore : même la domination de la Révolution bourgeoise 'française' n'unifia pas la péninsule (il y avait des départements 'français' du Piémont jusqu'à Rome (!), une 'République cisalpine' puis 'Royaume d'Italie' au Nord et le royaume de Naples au Sud). Le Risorgimento, comme le libéralisme 'espagnol' de la même époque, fut typiquement à la fois un produit de l'influence de la Révolution bourgeoise 'française' et de la réaction (nationale) contre celle-ci.

    L'INTÉRÊT, dans ce 'cas d'étude' italien, c'est que nous disposons en français (traduit par nos soins) d'un point de vue DIRECTEMENT ISSU du mouvement communiste de l'État en question : le chapitre 2 du Manifeste Programme de nos camarades du (nouveau) PCI. Cette analyse, il faut bien le dire, alors que nous traduisions le Manifeste Programme, a été pour nous FONDAMENTALE dans notre prise de conscience de la manière dont se sont construits, à la fois parallèlement et en contradiction, les grands États européens actuels et les nations qui les peuplent ; et de comment les révolutions bourgeoises dans la plupart de ces grands États européens ont été menées par une fraction dominante et géographiquement basée de la classe bourgeoise qui a (de ce fait) 'plié' à ses intérêts l'organisation sociale territoriale des États ainsi construits (contradiction Centre/Périphéries). Nous avons simplement étendu ensuite cette analyse, par analogie, à la construction de notre État 'France' et à la question nationale qui nous concerne, celle de l'Occitanie.

    Nous offrons donc à votre lecture ce précieux document communiste :

    2.1.1.  La fondation et le contexte du mouvement communiste en Italie

    salerno-protagonista-al-premio-italia-medievale-24383C’est en Italie qu’a commencé à se développer le mode de production capitaliste actuel, qui au cours des siècles suivants s’est étendu à toute l'Europe, et de celle-ci au monde entier.

    Celui-ci se développa à partir de la petite production mercantile qui vivait à la marge et dans les plis du monde féodal, de la richesse monétaire concentrée dans les mains du clergé et des seigneurs féodaux, du luxe et du faste de l'Église et des cours féodales les plus avancées. Déjà, au XIe siècle, Amalfi et d’autres communes de la péninsule avaient développé une économie capitaliste à un niveau relativement élevé. La forme principale du capital était le capital commercial, que nous avons déjà décrit dans le chapitre 1.1.2 de ce Manifeste Programme. À partir de là, le développement du mode de production capitaliste se poursuivit durant quelques siècles dans diverses parties de la péninsule.

    Pisa.jpgLe développement du capitalisme fut, sur le plan politique, à la base des guerres qui sévirent du  XIe au XVIe siècle dans la péninsule, entraînant la ruine de beaucoup de familles nobles et de cours féodales, et portant dans la péninsule un coup irrémédiable au système féodal. Dans le domaine culturel, il fut à la base de la foisonnante culture de l’époque et de l'influence que, pour la deuxième fois dans son histoire, l'Italie eut en Europe et dans le monde (78). La raison à la base des contradictions politiques et culturelles des XIe-XVIe siècles est la lutte entre le mode de production capitaliste naissant et le monde féodal qui opposait une résistance acharnée, d’autant plus qu’il trouvait du soutien et des ressources dans les relations avec le reste de l'Europe alors plus arriérée. Ce n’est qu’à la lumière de cette lutte que les différents épisodes de la vie politique et culturelle de l'époque cessent d'être une succession et une combinaison d'évènements fortuits et arbitraires, et qu’émerge le rapport dialectique qui les unit (79).

    La Papauté a été la principale raison pour laquelle, dans la péninsule, ne s’est pas formée une vaste monarchie absolue, lorsqu’elles se formèrent dans le reste de l'Europe, au cours des XVe et XVIe siècles. Étant donnée la force qu’avait alors la Papauté, il était encore inconcevable qu’une unité étatique de la péninsule se construise en éliminant l'État Pontifical. D'une part, il ne convenait ni aux autres puissances européennes, ni à la Papauté que la péninsule soit unifiée politiquement sous la souveraineté du Pape. Pour les autres États européens, il était intolérable qu’un État combine l'autorité internationale de la cour pontificale avec les moyens politiques et économiques d'un État comprenant la péninsule entière.GuerreItalia

    D'autre part, pour se mettre à la tête d'un vaste pays, comprenant des régions économiquement et intellectuellement déjà très avancées dans le développement bourgeois, la Papauté aurait dû se transformer à l’image des autres monarchies absolues. Cette transformation l'aurait entraînée dans un destin analogue à celui des autres dynasties européennes. Cela était incompatible avec son rôle international et avec sa nature intrinsèquement féodale (80). Ainsi, les initiatives prises par les Papes pour se mettre à la tête de l’unification de la péninsule furent sporadiques et velléitaires.

    Dans la péninsule, la lutte entre le mode de production capitaliste naissant et le vieux monde féodal connut un tournant au XVIe siècle.

    Avec la Réforme protestante, la Papauté avait perdu et allait perdre son pouvoir sur de nombreux pays européens. Dans la péninsule, par la Contre-réforme, elle se mit avec décision à la tête des autres forces féodales, sortit victorieuse d'une lutte acharnée et imposa un nouveau système social.

    Dans ce système, les institutions et les courants bourgeois étaient étouffés ou brimés, et les résidus féodaux (en premier lieu la Papauté) occupaient le poste de commandement. Il fut toutefois impossible de rayer d’un trait de plume tout ce qui s'était déjà produit. D’autant plus que les éléments, les institutions et les porte-paroles du développement bourgeois dans la péninsule (relations commerciales, économie monétaire, recherche scientifique, libertés individuelles, etc.) trouvaient des ressources dans les relations avec le reste de l'Europe, à présent plus avancé.

    La Contre-réforme aspirait à être un mouvement international, elle ne pouvait donc pas couper tous les liens entre la péninsule et le reste de l'Europe. La Papauté elle-même, pour triompher, avait dû favoriser l'intervention des États européens dans la péninsule. Mais dans le reste de l'Europe, l'influence de la Contre-réforme fut soit nulle (dans les pays protestants, hostiles à la Papauté) soit atténuée (par les intérêts des monarchies absolues). Donc, le développement du capitalisme et de la société bourgeoise connexe continua et maintint son influence sur la péninsule entière. Là aussi continua donc, bien que dans des conditions différentes, la décadence des institutions et des relations féodales. Cependant, celles-ci étant à la direction du pays, leur décadence détermina alors la décadence du pays entier, décadence par rapport aux autres pays européens dont l'Italie ne se remit même pas avec le «Risorgimento» au XIXe siècle, et de laquelle elle ne s'est pas encore remise (d’où ce que l’on appelle ‘impérialisme pauvre’, ‘anomalie italienne’, etc.).

    La victoire de la Contre-réforme bloqua dans la péninsule le développement des rapports de production capitalistes. Elle réprima et, de diverses manières, réduisit l'activité d'entreprise de la bourgeoisie. Elle la conduisit à renoncer en tout ou partie aux affaires et à se transformer en propriétaire terrienne même en maintenant sa résidence dans les villes. Par la réforme du clergé, et grâce aussi à la disparition du rôle politique propre des propriétaires terriens féodaux, elle renforça l'hégémonie de l'Église sur les paysans (81).

    Elle établit le monopole de l'Église dans la direction spirituelle des femmes et dans l'éducation des enfants de toutes les classes. La séparation des activités manufacturières de l'agriculture, mise en œuvre par les capitalistes, fut interrompue. Les industries qui continuèrent à subsister et dans quelques cas même, avec difficulté, à se développer, ne purent avoir comme clients les paysans qui constituaient pourtant l'immense majorité de la population. La séparation économique entre la campagne et les villes fut accentuée.

    Dans les grandes lignes, pendant les trois siècles qui suivirent, l'économie de la péninsule fut partout fondée sur une masse de paysans rejetés hors de l'activité mercantile : ils produisaient, de manière primitive et dans le cadre de rapports serviles, tout ce qui leur était nécessaire pour vivre et ce qu’ils devaient fournir aux propriétaires, au clergé et aux Autorités. Les propriétaires terriens, en grande partie citadins, les Autorités et le clergé, soit qu'ils le consommaient directement, soit qu’ils commerçaient dans les villes ou à l'étranger ce qu’ils extorquaient aux paysans, dans tous les cas le dilapidaient parasitairement (82).

    Les villes avaient déjà et conservèrent une abondante population. Elle était composée de serviteurs, d'employés, de préposés aux services publics, de policiers, de soldats, de fainéants, de voleurs, de prostituées, d’artisans, d’intellectuels, d’artistes et de professionnels qui satisfaisaient, généralement rétribués en argent, aux besoins et aux vices des propriétaires terriens, des Autorités et du clergé. Les villes, en particulier dans le cas de Rome et de Naples, devinrent donc d’énormes structures parasitaires : elles consommaient ce que le clergé, les propriétaires terriens et les Autorités extorquaient aux paysans et ne leur donnaient rien en échange.

    Politiquement, l'Italie resta divisée en plusieurs États. Chacun d'entre eux devint, toujours plus, une version arriérée et sur une moindre échelle des monarchies absolues du reste de l'Europe. Pendant trois siècles, de la première moitié du XVIe siècle à la première moitié du XIXe siècle, la péninsule fut dominée politiquement, successivement par la France, par l'Espagne et par l'Autriche, selon les équilibres qui se formaient ailleurs, entre les puissances européennes. 

    L'Italie constitue donc un exemple historique de comment, lorsqu’un pays a développé un mode de production supérieur, si la lutte entre les classes porteuses de l’ancien et du nouveau mode de production ne se conclut pas par une transformation révolutionnaire de la société entière, elle se conclut par la commune ruine des deux classes (83).

    risorgimentoL'Italie comme État unique et indépendant a été créée il y a un peu plus de 150 ans, entre 1848 et 1870, lorsque le royaume de la maison de Savoie fut étendu à la péninsule entière. La bourgeoisie qui dirigea l'unification a donné le nom de « Risorgimento » à cette période et à son œuvre. Par cette somptueuse dénomination, elle prétendit représenter dans l’imaginaire collectif la résurrection d'une nation qui n'avait jamais existé, l'œuvre de construction d'une nation (« faire les Italiens », disait réalistement Massimo D'Azeglio) qu'elle ne pouvait en réalité pas accomplir, parce que cela aurait demandé la mobilisation de la masse de la population.

    Le mouvement pour l'unité et l'indépendance fut l’effet et le reflet de l'évolution générale de l'Europe, avec laquelle la bourgeoisie de la péninsule et ses intellectuels avaient maintenu un lien étroit, malgré la Contre-réforme. Il fut en particulier un aspect du mouvement mis en marche par la Révolution française de 1789 et culminant dans la Révolution européenne de 1848. Celle-ci conduisit de fait à l'unité et à l'indépendance de l'Italie et de l'Allemagne, les pays sièges des deux institutions politiques les plus typiques du monde féodal européen : la Papauté et le Saint-Empire romain germanique. 

    Au milieu du XIXe siècle, le mode de production capitaliste s'était déjà pleinement développé en Angleterre, en Belgique, dans de vastes zones de la France et ailleurs. Il avait érigé l'activité industrielle en secteur économique autonome de l'agriculture, et en avait fait le centre de la production et de la reproduction des conditions matérielles d'existence de la société. Il avait conquis dans une certaine mesure aussi l'agriculture, avait déjà clairement développé l'antagonisme de classe entre prolétariat et bourgeoisie et commençait déjà à entrer dans l'époque impérialiste.

    Proclamazione_della_Repubblica_Romana__nel_1849__in_Piazza_.jpgQuelle était, dans la péninsule, la position des différentes classes, par rapport au processus auquel le mouvement européen les poussait ? L'unification politique de la péninsule et le développement capitaliste de son économie comportaient par la force des choses l'abolition de l'État Pontifical et donc, de toute manière, allaient au détriment du clergé et du reste des forces et des institutions féodales. Mais l'entrave n'était plus insurmontable. La Papauté avait touché le fond de sa décadence. Le soutien des puissances européennes s’était largement réduit. Le reste des institutions féodales avait suivi la Papauté dans sa décadence. Nombre de familles nobles restantes étaient déjà assimilées à la bourgeoisie ou subordonnées à elle par des hypothèques et d'autres liens.

    La bourgeoisie italienne ne pouvait rester étrangère au mouvement européen qu'au prix de ses propres intérêts, lésée par la bourgeoisie des pays voisins qui était déjà entrée dans une phase d'expansion au-delà de ses frontières nationales. La bourgeoisie italienne avait donc tout à gagner à l'unification et à l'indépendance, mais le système social fixé par la Contre-réforme opposait directement une grande partie de celle-ci aux paysans. La population bariolée des villes dépendait économiquement du parasitisme des classes dominantes : elle était donc incapable d'un mouvement politique propre. Le prolétariat dans le sens moderne du terme était encore faible numériquement, et plus encore politiquement : il était donc exclu qu'il prenne la direction du mouvement. À Milan, où elle était la plus développée, la classe ouvrière fut la force principale de la révolution du 18 mars 1848, éleva les barricades et paya de sa personne, mais ce fut la bourgeoisie qui récolta les fruits de cette révolution là-aussi.

    Pour les paysans qui, au XIXe siècle, constituaient encore la plus grande partie de la population de la péninsule, les problèmes prioritaires étaient la possession de la terre et l'abolition des vexations féodales restantes. Ils étaient cependant dispersés, disposés à se laisser entraîner dans des révoltes chaque fois que d'autres en créaient l'occasion, mais intrinsèquement incapables de développer une direction propre, indépendante du reste de la bourgeoisie et du clergé. 

    Risorgimento, Giuseppe GaribaldiLe résultat de ces intérêts de classe contradictoires, fut que le mouvement pour l'unification et l'indépendance de la péninsule fut dirigé par l'aile conservatrice de la bourgeoisie, les modérés de la Droite dirigée par Cavour, sous le drapeau de la monarchie de Savoie. Celle-ci réussit à faire travailler à son service l'aile révolutionnaire et populaire de la bourgeoisie, la Gauche dont les représentants les plus illustres furent Mazzini et Garibaldi. Celle-ci, en effet, ne voulut pas se mettre à la tête des paysans. Le mouvement paysan, pour la terre et pour l'abolition révolutionnaire des vexations féodales restantes, chercha à s'imposer au cours de la lutte pour l'unification politique de la péninsule, mais il fut justement écrasé par la bourgeoisie en lutte pour l'unification et l'indépendance de la péninsule.  

    À cause de sa contradiction d'intérêts avec les paysans, la bourgeoisie unitaire dut renoncer à mobiliser la masse de la population de la péninsule pour améliorer ses conditions matérielles, intellectuelles et morales. Elle renonça donc aussi à établir son hégémonie, sa direction morale et intellectuelle sur la masse de la population. Cette réforme morale et intellectuelle de masse était cependant nécessaire pour un développement important du mode de production capitaliste. Mais l'intention de la réaliser se réduisit à des tentatives et efforts velléitaires de groupes bourgeois marginaux. Seule la mobilisation en masse de la population pour améliorer ses conditions pouvait en effet créer une nouvelle morale indépendante de la religion, qui tirait ses principes, ses critères et ses règles des conditions pratiques d'existence des masses mêmes. 

    L'histoire unitaire de notre pays est marquée dans tous ses aspects par ce développement, dans le Sud et dans les zones de montagne du Centre et du Nord plus qu'ailleurs. Ce fut le mouvement communiste naissant, avec ses ligues, ses mutuelles, ses coopératives, ses cercles, ses syndicats, ses bourses du travail, son Parti qui, dès l'époque du Risorgimento et ensuite, assuma le rôle de promoteur de l'initiative pratique des masses populaires et donc, également, de leur émancipation d'une conception superstitieuse et métaphysique du monde, et de leur émancipation de préceptes moraux qui dérivent de conditions sociales d'autres temps.

    Pas à pas se forma une avant-garde de travailleurs. Ceux-ci, au fur et à mesure qu'ils se libéraient de la fange du passé (soutenue par la force et le prestige de l'État, de l'Église et des autres Autorités et organisations parallèles de la classe dominante), avec des limites, des erreurs et des hésitations mais aussi avec ténacité, héroïsme et continuité, plutôt que d’utiliser la libération en termes d'émancipation et de carrières personnelles, s’organisèrent pour multiplier leurs forces, et répandre plus largement encore la réforme intellectuelle et morale nécessaire quartostato1.jpgpour mettre fin à la décadence inaugurée par la Contre-réforme. Une telle réforme est en fait, encore aujourd’hui, nécessaire pour sortir du marasme dans lequel la domination de la bourgeoisie impérialiste a mené notre pays, pour construire une Italie communiste. 

    En devant réaffirmer l'asservissement et l'exploitation de la masse des paysans, la bourgeoisie unitaire dut s'appuyer sur l'Église qui depuis longtemps assurait les conditions morales et intellectuelles de cet asservissement, et évitait donc qu'il soit nécessaire de recourir en permanence à la contrainte des armes et aux autres moyens coercitifs de l'Etat.

    La bourgeoisie réduisit au minimum indispensable les transformations qu’elle imposa à l'Église. Elle assuma la défense d'une grande partie des intérêts et des privilèges du clergé et paya, sous diverses formes, un rachat pour ceux que par la force de choses elle dut abolir. Elle assura en outre aux fonctionnaires, aux notables et aux dignitaires des anciens États le maintien des apanages, des privilèges et dans beaucoup de cas, même, des fonctions dont les anciens gouvernements les avaient dotés. Elle endossa pour le nouvel État les dettes contractées par les États supprimés. Enfin là où, avec le concours de l'Église et avec les forces ordinaires de son État, elle ne pouvait pas assurer la répression des paysans, elle la délégua à des Forces Armées locales (mafia sicilienne et organisations semblables), sous la haute protection et la supervision de son État (84).

    En résumé, à cause de sa contradiction d'intérêts avec les paysans, la bourgeoisie unitaire ne pouvait pas balayer les forces féodales restantes: la Papauté, son Église, la monarchie, les grands propriétaires fonciers agraires et les autres institutions, sectes, ordres, congrégations et sociétés secrètes du monde féodal. Elle opta pour leur intégration graduelle dans la nouvelle société bourgeoise. C’est effectivement ce qui advint. Mais celles-ci, en s’intégrant, ont à leur tour marqué et pollué à perpétuité les principaux aspects politiques, économiques et culturels de la formation socio-économique bourgeoise italienne. Les bourgeois italiens sont restés au milieu de la route, entre leur rôle de « fonctionnaires du capital », voués à investir le profit extorqué aux travailleurs pour augmenter ultérieurement la production, et les habitudes du clergé et des autres classes dominantes féodales, thumb.php.jpegvouées à employer pour leur luxe et leur faste ce qu’elles extorquent aux travailleurs. Telle est la base de l'’anomalie italienne’, de la spécificité que la bourgeoisie italienne présente par rapport à la bourgeoisie des autres pays européens : sa - tant déplorée - insuffisante propension à l'investissement productif, à la recherche, au risque, etc. (82)

    Le Risorgimento fut donc un mouvement anti-paysan. Les paysans, c'est-à-dire l'immense majorité des travailleurs de la péninsule, n'eurent non seulement ni la terre ni l'abolition des vexations féodales restantes, mais ils durent supporter, en plus des obligations envers les anciens propriétaires, les nouvelles charges établies par le nouvel État : impôts et service militaire. Par conséquent, le Risorgimento provoqua parmi les paysans un état endémique de rébellion. Pendant des années, ils formèrent partout une masse de manœuvre pour ceux qui, dans les rangs de la noblesse et du clergé, s'opposaient à l'unification de la péninsule ou, plus concrètement, faisaient chanter les Autorités du nouvel État par la menace de mobiliser les paysans contre elles (85). Ce rôle des paysans ne diminua que lorsque, et dans la mesure où, la classe ouvrière établit sa direction sur leur mouvement de rébellion contre les conditions intolérables auxquelles la bourgeoisie unitaire les avait réduits, et les intégra dans le mouvement communiste. 

    Im88b.gifLe Risorgimento ne fut pas directement une révolution dans les rapports sociaux. Il instaura cependant dans la péninsule une organisation politique différente (l'unification politique) et détermina une insertion différente de celle-ci dans le contexte politique et économique européen. La bourgeoisie unitaire ouvrit la voie à une série de transformations et d'œuvres (réseau de communication routier et ferroviaire, système scolaire national, Forces Armées et de police, développement industriel et scientifique, système hospitalier et d’hygiène publique, travaux publics, appareil et frais de représentation de l'État, etc.) qui modifièrent les rapports de production que la Contre-réforme avait fixés. Avec le renforcement général des relations commerciales et capitalistes et avec l'expansion des travaux publics, le marché des terres reçut une grande impulsion. La terre devint un capital, et son rendement fut confronté avec celui des capitaux investis dans les autres secteurs (86). Ceci et le développement des échanges internes et internationaux transformèrent toujours plus les rapports, dans les campagnes, entre propriétaires et paysans en rapports mercantiles et capitalistes. L'expulsion massive des paysans du travail agricole qui s’ensuivit, le recrutement de paysans pour les travaux publics, l'émigration à l'étranger, le développement industriel dans les villes du Nord et les migrations internes changèrent la composition de classe du pays.

    Non seulement, donc, les masses paysannes ne furent pas mobilisées pour transformer leur condition, mais elles subirent, à travers des péripéties et des souffrances inénarrables, la transformation que la bourgeoisie leur imposait par la force de ses rapports économiques et de son État. L'Italie devint brigantaggio.jpgmalgré tout un pays impérialiste. Dès lors, parler de « terminer la révolution bourgeoise » en Italie, dans un sens différent de celui valant pour tout autre pays européen, et aller pêcher les « résidus féodaux » pour soutenir une telle ligne, est devenu le drapeau de l'opportunisme renonçant à l'unique transformation ultérieure que le mouvement communiste pouvait et devait accomplir dans notre pays : la révolution socialiste (87).

    La révolution bourgeoise anti-paysanne est à l’origine de la naissance de la « question paysanne ». Celle-ci ne fut résolue que dans les vingt années suivant la Seconde Guerre mondiale, par l'élimination des paysans. Mais elle est également à l’origine de la « question méridionale », de la « question vaticane », du rôle politique et social d'organisations armées territoriales semi-autonomes de l'État central comme la mafia sicilienne, et d'autres caractéristiques spécifiques de la bourgeoisie italienne qui persistent encore aujourd’hui.

    2.1.1.1.  La révolution bourgeoise inachevée

    Avec l'unification, la bourgeoisie maintint en vie beaucoup des vieilles institutions, relations et habitudes féodales avec leur localisme, en se contentant de leur superposer les organismes du nouvel État. Elles ne furent que progressivement absorbées dans la nouvelle société bourgeoise.

    Ainsi fut longtemps conservée la diversité sociale des différentes régions et, en partie, celle-ci demeure toujours, bien que dans les vingt années suivant la Seconde Guerre Mondiale, la masse des paysans ait été expulsée des campagnes et que des millions de personnes aient été forcées à migrer du Sud au contadiniNord et du Nord-est au Nord-ouest. Là est la raison pour laquelle en Italie, les contradictions entre classes et les contradictions entre secteurs productifs sont régulièrement devenues des contradictions territoriales et ont mis en danger l'unité de l'État (mouvements fédéralistes et sécessionnistes). La question de la grande industrie a été, pendant des décennies, principalement la question de la Lombardie, du Piémont et de la Ligurie ; la question de la petite et moyenne entreprise a été principalement la question de la Vénétie et de l'Emilie-Romagne ; la question du latifundium, de la petite production avec son monde bariolé de petits patrons, de travailleurs autonomes et salariés, de semi-prolétariat et d’emploi public, a été principalement la question des régions méridionales (88). Les caractères spécifiques des différentes régions et zones demeurent en partie et le mouvement communiste doit en tenir compte, aujourd'hui dans la lutte pour instaurer le socialisme et demain dans le système que la révolution socialiste instaurera. En particulier, nous devons appuyer et favoriser par principe les mouvements nationaux (Sardaigne, Sud-Tyrol, etc.) : indépendamment de la capacité des petites nations à s'élever effectivement à la vie autonome, leur mouvement est aujourd'hui un aspect important de la lutte des masses populaires contre la bourgeoisie impérialiste, pour la défense et l'élargissement de leurs droits démocratiques.  

    contadini_dopo.jpgL'Église fut la principale bénéficiaire du caractère anti-paysan du Risorgimento. La bourgeoisie ne mena pas avec énergie et, par sa nature même, ne pouvait pas mener avec succès, une action pour éliminer ou au moins réduire l'hégémonie morale et intellectuelle que l'Église avait sur les paysans, sur les femmes et sur une partie de la population urbaine. Son initiative fut presque nulle sur le plan moral, sur le plan du comportement individuel et social, pour promouvoir une morale adaptée aux conditions de la société moderne. La bourgeoisie renonça à formuler et à promouvoir en termes de morale (c’est à dire de principes et de règles régissant le comportement individuel) le système de relations sociales (de la société civile) que son État défendait par la violence et exprimait en termes juridiques dans sa législation.

    Le peu que la bourgeoisie fit, avec l'école publique, eut des effets limités car ne concerna que l'école fréquentée par une minorité des nouvelles générations. L'analphabétisme, l'influence de l'Église dans les écoles inférieures, spécialement dans les campagnes, et la permanence d’un vaste système de collèges et d’écoles gérées par le clergé prolongèrent l'hégémonie de l'Église dans la formation intellectuelle et morale des nouvelles générations. L'État se limita à former les candidats à la couche supérieure de la classe dominante : celle-ci, par la force des choses, pour être un tant soit peu à la hauteur de ses tâches, devait avoir une formation intellectuelle et morale différente de celle qu’à travers l'Église, la bourgeoisie imposait aux classes populaires et aux femmes en général.

    operai.jpg Non seulement manquèrent totalement, dans le Risorgimento et dans les décennies suivantes, la mobilisation en masse de la population pour améliorer ses conditions économiques, l’instruction, les conditions hygiéniques et sanitaires etc., et pour promouvoir tous les autres aspects de l'initiative de masse, que seule une révolution paysanne et la confiance en soi confortée par les résultats auraient développé chez des millions d'individus ; mais il y eut même un effort conjoint de l'Église, de l'État et d'une grande partie de la classe dominante pour mortifier, réprimer et décourager l'initiative pratique et, par-dessus, l'émancipation morale et intellectuelle de la masse des hommes et des femmes. L'émigration de la campagne vers les villes fut systématiquement utilisée pour renforcer l'hégémonie ecclésiastique également dans les villes : les paroisses exploitèrent leur rôle d'agences pour l’emploi afin d’étendre le contrôle ecclésiastique sur les ouvriers et les autres travailleurs des ville.

    La lutte de la bourgeoisie pour un renouvellement moral et intellectuel général du pays se réduisit à des initiatives privées non-coordonnées et en grande partie sectaires et élitistes, idéalistes parce qu'elles comptaient sans le mouvement pratique qui seul aurait pu les transformer en initiatives de masse (89). Dans la société bourgeoise, il est possible de construire un parti sur une conception du monde et un programme politique, tandis qu’il n’est possible de mobiliser et d’unir les masses populaires que dans un mouvement pratique, pour un objectif pratique, qui en l’occurrence aurait été l'amélioration de leur condition par la conquête de la terre et l'élimination révolutionnaire des vexations féodales restantes, objectif que l'aile gauche de la bourgeoisie unitaire ne sut pas vraiment assumer (90).

    1861-03-17-briganti-2.jpgS’ajoutèrent, à tout cela, la durable opposition qui s'instaura alors et se maintint ensuite entre la masse de la population et les Autorités du nouvel État, qui se présentaient uniquement ou principalement dans les habits du carabinier, du percepteur d'impôts ou de l'huissier, le service militaire obligatoire au service d'un État ennemi imposé après l'Unité, l'incitation à la rébellion et le boycottage promus pendant longtemps par l’Église et d'autres groupes anti-unitaires dont la bourgeoisie avait intégralement respecté le pouvoir social (richesse, prestige et souvent même, charges publiques). En particulier, l'Église obtint d'une part des richesses, des privilèges et du pouvoir du nouvel État, et de l'autre se donna des airs de protectrice et de porte-parole des masses populaires face aux Autorités du nouvel État, dans une position systématique de chantage.

    La législation du nouvel État et, encore plus, son application et l’activité pratique des Autorités du nouvel État et de son Administration Publique, défendirent les intérêts de l'Église et soutinrent son intégration dans les nouvelles conditions de la richesse du pays. L'Église et son « aristocratie noire » romaine transformèrent, aux conditions dictées par elles-mêmes, leurs propriétés terriennes et immobilières traditionnelles en nouvelle richesse financière.

    L'insuffisante disponibilité de capitaux pour investissements a été une lamentation qui a accompagné toute l'histoire de notre pays après l'Unité et que les historiens bourgeois, cléricaux ou non, ont versé, complaisants, dans leurs traités d'histoire en justification de la misère persistante d’une grande partie de la population et de la subordination économique et politique de l'Italie à la bourgeoisie allemande, française et anglaise. En effet, les capitalistes entrepreneurs et même l'État durent largement recourir à des banques de prêt et d'investissement étrangères et aux Bourses étrangères pour financer les investissements et la Dépense Publique. En réalité, lorsque débuta le Risorgimento, l'économie biennio2.jpgmonétaire était déjà très développée en Italie et la richesse monétaire du pays était abondante et concentrée. Mais elle ne fut employée que dans une mesure minimale pour les investissements capitalistes. Le caractère anti-paysan du Risorgimento empêcha précisément que se créent les conditions de classe et politiques nécessaires, pour que la richesse monétaire du pays se canalise vers le développement économique et civil du pays, et pour que l'imposition fiscale soit transparente, équitablement répartie et à la hauteur des frais de l’Administration Publique.

    Les propriétaires terriens continuèrent jusqu'au deuxième après-guerre à extorquer aux paysans les rentes et les prestations personnelles qu’ils leurs avaient extorqué avant l'Unité. Mais à quelle fin utilisaient-ils ces rentes ? Pour la plus grande partie, et l'Église en était l'exemple le plus macroscopique, les propriétaires terriens n’étaient pas des capitalistes qui investissaient dans des entreprises industrielles ce qu’ils extorquaient aux paysans. Ils étaient des parasites qui continuaient à dilapider comme ils le faisaient avant l'Unité, dans les villes ou à l'étranger. La spéculation financière, l'usure, la spéculation foncière et immobilière, les investissements financiers à l'étranger, la thésaurisation, les frais pour la consommation, le luxe et le faste des riches et la magnificence de l'Église et des Autorités publiques, leurs frais de représentation et de prestige continuèrent à absorber une large part de la richesse monétaire et des forces laborieuses du pays, exactement comme, parallèlement, la rhétorique, la théologie et l'art de la chicane continuèrent à absorber une large part de ses énergies intellectuelles.

    L'Église resta le centre initiateur et la source principale du parasitisme de la classe dominante qui, à travers mille canaux et capillaires, a pollué durant les 150 ans d'histoire unitaire et pollue encore aujourd'hui tout le pays, absorbe une grande partie de ses forces productives, occupe une grande partie de sa force de travail, impose son ombre et son empreinte maléfiques et dicte sa loi partout dans notre pays. Ce n’est pas par hasard qu’en Italie la bienfaisance, les faveurs et les aumônes ont toujours été et sont en proportion inverse aux droits des masses populaires et aux salaires. C’est le "conservatisme  charitable" : les travailleurs sont à la merci du bon cœur des riches, les riches ne doivent pas exagérer ; la culture féodale à laquelle l'Église a mis ses vêtements de fête : la doctrine sociale de l'Église ! Le pizzo (racket contre 1920_fabbriche_occupate.jpg‘protection’) que la mafia et autres organisations criminelles exigent, n'est autre que leur forme spécifique de cet état général d'exploitation parasitaire, qui a désormais conflué dans le parasitisme général de la bourgeoisie impérialiste (91).

    Plutôt que de trouver les ressources financières pour le développement économique en puisant dans les sacs de parasitisme qu’elle avait trouvé, jusqu'à les assécher, la bourgeoisie unitaire étendit la Dépense Publique pour financer et élargir le vieux parasitisme qui devint une nouvelle plaie. Ces frais s’ajoutèrent à ceux auxquels le nouvel État dût faire face pour créer les conditions d'un État moderne, indépendant et avec un minimum d'autorité dans le concert européen, et les augmentèrent : il suffit de considérer la pléthore d'officiers de grade supérieur et de fonctionnaires publics dès les premières années du Royaume, vu que celui-ci absorba une grande partie de la bureaucratie et des Forces Armées des États supprimés.

    Ensemble, les charges héritées – des anciens États – et les nouvelles gonflèrent énormément la Dépense Publique. Dans les premières décennies de l’Unité les impôts furent proportionnellement élevés et frappaient principalement les paysans. Ces impôts et le service militaire obligatoire augmentèrent encore plus leur hostilité envers le nouvel État. Ils créèrent un terrain favorable aux manœuvres et aux chantages des forces antiunitaires, en premier lieu du Pape et de l'Église qui étaient aussi les plus grands bénéficiaires de la politique de la bourgeoisie unitaire. L’hostilité des paysans, fruit des conditions objectives et aggravées par les incitations à la révolte des vieilles Autorités et en particulier de l'Église, rendit nécessaires de nouveaux frais pour l'ordre public (il suffit de penser au coût de la guerre contre le "brigandage") et la sûreté nationale.

    legaproletaria3.jpgUne autre lamentation qui a accompagné toute l'histoire de notre pays après l'Unité et que les historiens bourgeois, cléricaux ou non, ont versée complaisamment dans leurs traités d'histoire, est l’étroitesse du marché intérieur. Mais quelle fut la source d’une telle étroitesse ?

    Les paysans furent encore, pendant plusieurs décennies après l'Unité, jusqu'à l'après-guerre, la majorité de la population. Ils furent accablés au-delà de toute limite imaginable par les vieilles rentes et les nouveaux impôts. La charge globale doubla – environ - avec l'Unité, selon des évaluations crédibles (92). La situation des paysans fut aggravée par le fait qu’à un certain point, l'État, pour encaisser cet argent qu’il n'avait pas la force de prendre aux riches comme impôts, mit en vente aux enchères et en liquidation les terres domaniales et des couvents, supprimant sans la moindre indemnité les ‘usages civiques’ (pâture, ramassage de bois, etc.) dont les paysans jouissaient depuis des temps immémoriaux sur ces terrains. Les usages civiques, avec les cantines des couvents, avaient été des sources dont la masse des paysans, en particulier les plus pauvres et encore plus dans les années difficiles, avaient alors tiré de quoi survivre.

    Il est donc évident que dans ces conditions, les paysans n'achetaient ni équipement agricole et outillages pour améliorer la productivité de leur travail, ni biens de consommation. Ils se contentaient de peu et ce peu, ils cherchaient à le produire directement eux-mêmes (économie naturelle). De là, la cause première de l’étroitesse du marché intérieur.

    En effet, le marché intérieur était constitué 1. de la demande des capitalistes en investissements et de la Dépense Publique pour l’achat de marchandises, 2. de la demande des capitalistes et des classes parasitaires pour leur consommation propre, 3. de la demande de biens de consommation et d'outils de la part des familles et des travailleurs urbains, 4. de la demande de biens de consommation et d'outils de la part des familles paysannes. Le capital se crée une partie de son propre marché en incorporant les activités manufacturières auxiliaires et complémentaire de l'agriculture (filature, tissage, production d'outils, industrie du bâtiment, travail des produits agricoles, etc.) que dans le domaine d'une économie naturelle, les familles paysannes exercent pour elles-mêmes et pour leurs seigneurs ; et en les érigeant en secteurs productifs de l'économie mercantile et capitaliste, qui vendent leurs produits l'un à l'autre et aux familles paysannes (division sociale du travail). Cette dernière partie du marché intérieur était particulièrement importante pour le capitalisme italien post-unitaire, parce que les deux premières parties, par leur nature et par longue tradition, étaient dans une large mesure satisfaites par l’offre des pays plus avancés d'Europe. De plus, le rôle du marché intérieur fut accru par le fait que rapidement, après l'accomplissement de l'Unité de l'Italie, commença la Grande Dépression (1873-1895) avec la stagnation voire la réduction du marché étranger.

    2.1.1.2.  L'État à souveraineté limitée

    victor emmanuel IILe nouvel État n'affirma jamais pleinement sa souveraineté unique sur toute la population vivant à l’intérieur de ses frontières, bien que celle-ci ne jouisse que de peu ou d’aucune autonomie locale. Il n’eut jamais la volonté d'instaurer sa souveraineté unique, ni n’eut la confiance d'avoir la force pour le faire. Dans le Centre et dans le Nord du pays, le nouvel État assuma en propre l'exercice de la violence, la répression et la tutelle de l'ordre public et compta sur l'Église qui contrôlait les paysans et les femmes sur lesquelles elle exerçait une efficace direction intellectuelle et morale. Dans le Sud, la direction intellectuelle et morale de l'Église sur les paysans était moins forte. Là, l'État soutint secteur par secteur la force sociale capable de tenir en respect, par ses propres moyens, les paysans, de dicter la loi et les règles et de les faire observer. Évidemment, il dut consentir à ce que chacune d'entre elles dicte sa propre loi et ses propres règles et les fasse respecter à sa manière, bien que dans le cadre d'une certaine reconnaissance d'une certaine suprématie de l'État (93).

    L'Église a été la cause principale et la principale bénéficiaire de la limitation de la souveraineté du nouvel État. Déjà, lors de l'accomplissement de l'Unité, la bourgeoisie reconnut à l'Église et s’engagea publiquement et par la loi à respecter des exemptions, l’immunité et l'extraterritorialité. Avec la loi des Garanties (en 1871), le nouvel État laissa au Pape et s’engagea à n’exercer en aucun cas et d’aucune manière son autorité (judiciaire, de police, douanière, militaire, fiscale, etc.) sur une partie de la ville de Rome et sur les rapports que le Pape et sa Cour entretenaient avec le clergé italien et avec l'étranger. Il mit en outre, à disposition irrévocable du Pape, 50 millions de lires par an, en plus des impôts que le Pape tirait de l'État Pontifical (94).

    place-saint-pierre-vatican-599556.jpgDe fait l'Église, avec le Pape à sa tête, continua à fonctionner dans tout le pays comme un pouvoir souverain, un État dans l'État, avec son réseau de fonctionnaires (substantiellement soustraits à l'autorité de l'État) qui depuis le Centre couvrait tout le pays, jusqu'au village le plus reculé. Elle eut en outre l'avantage que c’était désormais la police, la magistrature, l'administration pénitentiaire du nouvel État, opérant sur toute la péninsule, qui faisaient respecter son intérêt, son pouvoir, ses spéculations et son prestige et en assumaient la responsabilité auprès des masses populaires. Les fonctionnaires de l'Église étaient sélectionnés, formés, nommés et résignés sur décision irrévocable du Pape ou des fonctionnaires supérieurs (évêques) délégués par lui dans ce but. Ils jouissaient cependant des rentes des biens diocésains et paroissiaux, des édifices publics et autres prérogatives et pouvoirs sur la population (baptêmes, mariages, enterrements, etc.). Le nouvel État se contenta d'établir que pour jouir des bénéfices, pouvoirs et immunités, des garanties, des protections et des exemptions sous la tutelle des Autorités du nouvel État, les fonctionnaires supérieurs (les évêques) nommés par le Pape devaient aussi avoir le consentement de l'État : chose que de fait, par tacite accord, l'État ne fit jamais manquer.

    Si d'un côté, l'Église menait la fronde, de l'autre elle exigeait toujours plus de l'État, en menaçant de faire pire (dans ses intrigues internationales et dans l’incitation à la révolte des paysans et des femmes), s’appuyant sur la timidité morale et la peur qu'elle inspirait à la Cour et à la plupart des plus hauts représentants de la classe dirigeante. Celle-ci était, en effet, composée dans une large mesure de pieuses personnes sur lesquelles la menace de l’excommunication, des peines de l'Enfer demain dans l'au-delà et des malédictions de Dieu ici et maintenant sur terre, avaient un grand effet. Forts de cette situation, l'Église, l'"aristocratie noire" romaine, parents et hommes de confiance du Pape et des vaticano-armas1.jpgautres représentants de la Curie romaine participèrent, pour leur propre compte et pour le compte de l'Église, au « sac de Rome » (la spéculation sur les terrains et sur les immeubles) qui eut lieu dans les décennies après l'Unité, et à la spéculation financière dont les scandales ont dès lors bouleversé à répétition le système financier et bancaire du pays entier, jusqu'aux récentes affaires Sindona (Banque Privée Italienne), Calvi (Banco Ambrosiano), Parmalat, Fazio.

    Ces activités de l'Église n'eurent pas et n'ont toujours pas que des effets financiers. Elles paralysèrent le système judiciaire de l'État, qui doit reculer chaque fois qu'il va s’abattre sur des représentants ou des mandataires de l'Église. Elles limitèrent le pouvoir législatif de l'État, qui doit se contenir chaque fois que des dispositions touchent les intérêts de l'Église - qui sont présents dans tous les domaines. Elles conditionnèrent les appareils d’investigation et policiers de l'État. Elles accrurent encore le secret dont la bourgeoisie, déjà pour elle-même, entoure l'activité de son État et de son Administration publique. Elles jetèrent une ombre sur la fiabilité des systèmes financier et étatique italien entiers et en amoindrirent le rôle dans le système capitaliste international. Choses dont ont évidemment profité et profitent encore tous les aventuriers nationaux et étrangers qui ont intérêt à le faire.

    La situation de double souveraineté (ou de souveraineté limitée), déterminée par la survie de l'Église, a contribué à conserver et à créer d’autres pouvoirs souverains dans le pays. Le plus connu parmi ceux de longue date, mis à part l'Église, est la mafia sicilienne. Au moment de l’unification de la péninsule elle resta un pouvoir, de fait reconnu et délégué de l'État italien, dans la zone occidentale de la Sicile. Par la suite elle élargit son terrain d'action aux USA, en Italie et dans d’autres pays.

    De la situation de souveraineté limitée où se trouve l'État italien depuis sa naissance, tire son origine la situation actuelle. Sous l’apparente souveraineté officielle de l'État italien, existent en Italie des zones territoriales et des relations sociales dans lesquelles ne prévaut pas sa loi. Une série de pouvoirs souverains agissent, indépendants de l'État italien. Chacun d'entre eux dicte ses règles, dispose de moyens propres pour imposer sa volonté et exerce une influence extralégale sur les Autorités de l'État et sur l’Administration publique. Celle-ci est largement infiltrée par chacun de ces pouvoirs souverains. Chacun d'eux dispose d'hommes qui lui doivent leur carrière et leur rôle dans l’Administration publique. Ceux-ci agissent donc dans l’Administration publique et pour le compte de celle-ci, mais selon les directives d'un pouvoir qui ne porte officiellement aucune responsabilité des actions et des comportements qu'il commande. Le Vatican est le principal de ces pouvoirs. Dans notre pays, il n'y a aujourd'hui aucun endroit ou aucun domaine dans lequel il ne puisse recueillir des informations et exercer son influence. Il a dans le pays une influence bien plus large, efficace et centralisée que celle de l'État officiel. De plus, il peut se servir d'une grande partie de la structure de l'État et de l’Administration publique. Après le Vatican viennent les impérialistes US (directement et via l'OTAN), les groupes sionistes, la mafia, la camorra, la n'drangheta et d’autres groupes de la criminalité organisée, et tous les autres ayant la volonté et les moyens de profiter de la situation. Les événements de la Loge P2 ont montré une des modalités pour le faire.

    vista-del-quartiere-degli-affari-di-milano-s-dal-duomo-di-m.jpgLa double souveraineté État/Église sur la péninsule a toutefois un caractère particulier. Elle a créé un régime unique en son genre. Sa particularité consiste en le fait qu’en Italie, l'Église n'est pas une religion. La religion est seulement le prétexte et le revêtement idéologique d'une structure politique monarchique féodale. Celle-ci a à Rome et dans chaque coin du pays des dirigeants nommés par le monarque. Ils sont sélectionnés pour leur fidélité au chef, lui jurent fidélité, les fortunes et le rôle de chacun d'eux dépendent de l'irrévocable volonté du monarque dont le pouvoir est absolu et se prétend d'origine divine. À ses fidèles, l'Église demande fidélité et obéissance. Leurs opinions et leur expérience ne décident pas de l'orientation de l'activité de l'Église : au contraire ce sont eux qui doivent s'adapter aux décisions de l'Église. Ses directives sont irrévocables et prétendent même jouir d'une autorité divine. L’Eglise et son chef absolu, le Pape, forment le gouvernement suprême de dernière instance de l'Italie. Elle n'annonce ni programmes ni orientations ni ne présente aucun bilan de ses actes, car elle ne reconnaît sur ses actes, au peuple italien, aucun droit de vote ni même d'opinion. Ce gouvernement, occulte et irresponsable, dirige pourtant le pays à travers une structure étatique qui prétend être, comme dans toute république bourgeoise constitutionnelle, légitimée par la volonté populaire et avoir à sa tête un Parlement et un gouvernement qui doivent être sanctionnés par le suffrage populaire. Officiellement, cette structure est l'unique État. Contrairement à toute autre monarchie constitutionnelle, les frontières de compétences entre l'État constitutionnel et l'Église sont arbitrairement, irrévocablement et secrètement décidées par l'Église au cas par cas. Ceci confère précisément à l’ensemble du régime une certaine dose de précarité, mais aussi cette flexibilité qui permet des rapports d'unité et de lutte avec tous les autres pouvoirs autonomes qui ont pied dans le pays. Un pareil régime n'est décrit dans aucun manuel de doctrines politiques mais, pour autant, il n'en est pas moins réel et est celui avec lequel le mouvement communiste doit compter dans notre pays. L'histoire de sa formation a traversé cinq phases différentes.

    Phase 1

    La bourgeoisie a mené le Risorgimento avec l'intention de créer son État, mais en reconnaissant que pour gouverner elle avait besoin de la collaboration de l'Église, étant donné l’hostilité des paysans. L’objet du contentieux était la délimitation des pouvoirs entre les deux institutions. Il y eut alors une phase de guerre sans combats, d'armistice État/Église, reprise en ce qui concerne l'État dans la Loi des Garanties et en ce qui concerne l'Église dans la ligne du « non expedit » (95). Cette phase va environ de 1848 à 1898. Dans la bourgeoisie, ont encore un certain poids les courants qui voudraient promouvoir leur hégémonie directe sur les masses populaires et se défaire de l'Église. La distinction entre l'aile gauche de la bourgeoisie unitaire et le mouvement communiste italien naissant n'est pas encore nette. La bourgeoisie laisse le temps et les conditions à l'Église pour réorganiser ses forces en Italie et dans le monde. Dans la seconde partie du XIXe siècle, la bourgeoisie passe au niveau international à l’époque de l'impérialisme, de la contre-révolution préventive, de la mobilisation des forces féodales restantes dans une nouvelle « sainte alliance » pour arrêter l'avancée du mouvement communiste. C’est la transformation déjà décrite dans le chapitre 1.3 de ce MP. L'Église Catholique, dirigée entre 1878 et 1903 par le Pape Léon XIII, exploite cette situation internationale pour sortir des difficultés dans lesquelles l'a mise l'unification de la péninsule. Elle devient le principal appui de la bourgeoisie impérialiste au niveau international et, à partir de cette nouvelle condition, affronte la définition de son nouveau rôle en Italie.

    Phase 2

    Leo XIIILa bourgeoisie et l'Église reconnaissent, par des accords comme le Pacte Gentiloni (1913), qu'elles doivent collaborer dans l'intérêt commun contre le mouvement communiste, en se partageant les tâches. Le mouvement communiste a maintenant atteint une discrète autonomie idéologique et politique vis-à-vis de la bourgeoisie. Pour le tenir en respect et limiter la liaison naissante ouvriers-paysans, la bourgeoisie demande à l'Église de restaurer et de renforcer son hégémonie sur les paysans et sur les femmes, hégémonie affaiblie par les progrès du mouvement communiste, et de prendre des initiatives pour établir son hégémonie sur au moins une partie des ouvriers. L'Église accepte le défi, mais exige l'aide de la bourgeoisie pour réaliser cette œuvre à l’issue incertaine. Cette phase va grosso modo des mouvements paysans et ouvriers de 1893-1898 jusqu'en 1928. Les catholiques participent aux élections parlementaires et à l'activité parlementaire en soutien au gouvernement. L'Église crée des organisations de masse dans toutes les classes et couches sociales, en particulier parmi les travailleurs, pour bloquer l'avancée du mouvement communiste, empêcher l'unité des ouvriers et entraver l'unité ouvriers-paysans. Par celles-ci l'Église appuie l'action du gouvernement, de l'entreprise libyenne (1911) à la participation de l'Italie à la Première Guerre Mondiale (1915-1918). Lorsque la guerre commence à engendrer une révolte générale des masses populaires, dont le pic le plus haut est la Révolution d'Octobre, elle assume la direction du mouvement pour la conclusion d'un armistice. Face à la rébellion diffuse des masses populaires qui suit la conclusion de la guerre, l'Église accepte le fascisme, la dictature terroriste de la bourgeoisie impérialiste, comme solution nécessaire de gouvernement pour rétablir l’ordre. Elle appuie sa venue au pouvoir et la consolidation du régime.

    Phase 3

    Mussolini.jpgLa bourgeoisie, par la bouche de Benito Mussolini (1883-1945), reconnaît formellement la souveraineté particulière de l'Église en échange de son engagement officiel et public de fidélité aux Autorités de l'État - sur la base d'un serment fait à Dieu dont l'Église peut délier ses fonctionnaires quand elle veut, tandis que les délits contre l'État dont ceux-ci se rendent responsables sont protégés par des immunités et dans tous les cas vont en prescription. Le Traité du Latran, le Concordat et la Convention financière, signés le 11 février 1929, inaugurent cette phase qui durera jusqu'en 1943. L'Église renonce officiellement à la prétention de restaurer le vieil État Pontifical et reçoit en compensation des impôts perdus 750 millions de lires comptant, 1 milliard en Bons du Trésor à 5% au porteur et une série interminable de privilèges, propriété, droits, exemptions et immunités. Mais le fascisme était aussi l'ultime tentative de la bourgeoisie pour se rendre pleinement maître du pays et donc également politiquement autonome de l'Église. L'Église négocia soigneusement et encaissa tout ce que le fascisme lui donnait, mais mussolini_sempre_ragione.jpgs’opposa fermement à la tentative de la bourgeoisie, à travers le fascisme, de bâtir son hégémonie directe sur les masses populaires. À cet aspect du fascisme correspondent un effort et un dynamisme exceptionnels de la bourgeoisie pour renforcer la structure économique et politique du pays. Pendant le fascisme, elle a cherché à étendre le pouvoir de l'État italien en Méditerranée et a introduit une grande partie des innovations sur le plan structurel dont a vécu aussi le régime DC : banque centrale, industrie d'État, grands travaux publics, structures pour la recherche, consortiums agricoles, organismes de prévoyance, etc. En somme, les innovations et les institutions dont le résultat est la création d'un système de capitalisme monopoliste d'État. La tentative de la bourgeoisie se conclût cependant de manière désastreuse pour elle. Le fascisme fut renversé par l’issue de la guerre et par l'avancée du mouvement communiste. Le risque qu’en Italie, la classe ouvrière conduisit les masses populaires à instaurer le socialisme, n'avait jamais été aussi grave. Pour conjurer le risque, la bourgeoisie s’en remit complètement à l'Église et à l'impérialisme américain. Ses velléités de gouverner politiquement le pays cessèrent définitivement.

    Phase 4

    DC-11.jpgC’est la phase de direction de l'Église sur l'État légal par la Démocratie Chrétienne : une phase qui va environ de 1947 à 1992. Avec l'accord de l'impérialisme américain, l'Italie devient un nouveau type d'État Pontifical élargi. L'Église est la plus haute autorité morale du régime, une sorte de monarchie constitutionnelle, sans cependant de constitution. L'État légal œuvre sous sa haute et incontestable direction. L'Église dirige l'État officiel et gouverne le pays indirectement, par son parti, la DC. L'Église maintient intacte et même renforce sa structure territoriale (curie, paroisses, associations, congrégations et ordres religieux, écoles, structures hospitaliers et œuvres pieuses, institutions financières, etc.) indépendante de celle de l'État et de plus, elle scelle une solide alliance avec l'impérialisme américain pour mener ensemble, au niveau international, la lutte contre le mouvement communiste. L'impérialisme américain dans tous les cas s'installe aussi en Italie directement, avec ses propres forces. L'État officiel fait valoir l'autorité papale, dans les limites imposées par les nécessités de l'Église et dans les limites permises par l'effective composition de classe du pays et les rapports de force internes et internationaux résultant de la défaite du nazifascisme, œuvre du mouvement communiste. La Constitution de l'État officiel est une fiction : toute institution républicaine doit feindre de la prendre au sérieux (et donc duper les masses), tandis qu'en réalité elle sert seulement à mettre de l’ordre dans l'activité subordonnée des organismes de l'État légal, État bourgeois contemporain, questions nationales et luttes de classe : l'Italieà faire taire par des promesses à réaliser dans un futur indéfini les exigences des "amis du peuple", et à étendre un voile de bel aspect sur les relations réelles. En contrepartie, le Vatican ne porte pas la moindre responsabilité pour les conséquences de son gouvernement. Il est en somme un pouvoir irresponsable et de dernière instance, tacitement accepté par tous les signataires du « pacte constitutionnel » et leurs héritiers.

    Phase 5

    C’est la phase actuelle, caractérisée par une intervention plus directe de l'Église dans le gouvernement du pays. La crise politique, aspect de la crise générale du capitalisme, renverse en 1992 le régime DC constitué à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. L'Église est forcée par les circonstances à s'engager plus directement dans le gouvernement du pays. Les contradictions entre les groupes impérialistes et les contradictions entre la bourgeoisie impérialiste et les masses populaires ont atteint un niveau tel, que les représentants politiques de la bourgeoisie ne réussissent plus à former une structure stable et fiable, qui gouverne le pays tacitement pour le compte du Vatican en lui donnant ce dont lui et son Église ont besoin, et qui en même temps réussisse à être l’expression d'une majorité électorale, pour autant que l'opinion publique soit berlusconi_fascista.jpgmanipulée et intoxiquée. Nous sommes dans la phase actuelle : phase de putréfaction du régime DC dont les poisons empestent notre pays, et de la renaissance du mouvement communiste dans le cadre de la seconde vague de la révolution prolétarienne qui avance dans le monde entier.

    L'objectif du mouvement communiste est l'instauration d'un nouvel ordre social : l'adaptation des rapports de production au caractère déjà collectif des forces productives et l'adaptation correspondante du reste des rapports sociaux et des idées et sentiments afférents. La révolution politique, la conquête du pouvoir politique de la part de la classe ouvrière à la tête du reste des masses populaires, est la prémisse indispensable à la révolution sociale. Conquérir le pouvoir politique en Italie signifie in concreto surtout éliminer l'Église : les autres étais de l'actuel régime politique (l'impérialisme américain, les organisations criminelles, les partis et les autres organisations politiques de la bourgeoisie, les sionistes, la Confindustria, etc.) ont en effet des rôles auxiliaires. Le Vatican et son Église sont le principal pilier du régime politique qui impose et maintient la domination de la bourgeoisie impérialiste dans notre pays, en tutelle de son système social. Il n'est pas possible pour la classe ouvrière de mener les masses à instaurer la dictature du prolétariat, sans éliminer le Vatican et son Église. En Italie, il n'est pas possible accomplir une quelconque révolution sociale sans éliminer cette entrave. Il est donc pour nous, communistes, essentiel de conduire, d’une part, la classe ouvrière et les masses populaires dans cette tâche et de l'autre, de distinguer nettement la lutte pour accomplir la tâche politique d'éliminer le Vatican et son Église, et avec eux le régime politique dont ils sont l'axe principal, de la lutte pour réaliser la réforme morale et intellectuelle dont les masses populaires ont besoin pour assumer ce rôle dirigeant, sans lequel n'est pas possible un nouveau système social à la hauteur des forces productives, matérielles et intellectuelles dont dispose aujourd'hui l'humanité.

    giuliani.jpgLa première lutte est entre des classes antagoniques et, en définitive, les masses populaires devront la résoudre par la force.

    La deuxième est une transformation interne aux masses populaires. Elle concerne des contradictions non antagoniques et ne peut être menée et résolue qu’à travers un mouvement des masses populaires elles-mêmes. Elle concerne des contradictions au sein peuple.

    Évidemment, les deux luttes sont par beaucoup d’aspects reliées. L'Église et la bourgeoisie ont besoin de la religion et la religiosité des masses populaires trouve dans l'Église un facile assouvissement.

    La bourgeoisie et l'Église ont tout intérêt à confondre les deux luttes, à défendre leur pouvoir à l'ombre de la religion. Il est par contre dans l'intérêt des masses populaires, de la classe ouvrière et dans le nôtre de les distinguer le plus nettement possible.

    L'élimination de l'Église et du Vatican est une question qui concerne tout le mouvement communiste international, étant donné le rôle contre-révolutionnaire que le Vatican et son Église jouent au niveau planétaire, parallèle au rôle de gendarme mondial que joue l'impérialisme américain. Dans l'accomplissement de cette tâche internationale, le mouvement communiste italien a un rôle particulier, analogue à celui qu’a le mouvement communiste américain dans l'accomplissement de la tâche internationale d'éliminer l'impérialisme américain.

     

    Notes importantes pour notre propos (les autres sont disponibles dans le Manifeste, en lien dans la colonne de droite) :

    80. (p. 108) Le Pape et sa cour ne se concevaient pas comme responsables des conditions du pays qu’ils gouvernaient et du sort de la population qui l'habitait. Au contraire, ils ne concevaient l'État Pontifical que comme une condition et un instrument nécessaires pour exercer leur "mission divine sur terre", et sa population comme des sujets tenus de fournir les ressources nécessaires à la splendeur de l'Église et de vivre de façon à créer les conditions les plus favorables à sa "mission divine sur terre." C’est le motif pour lequel l'État Pontifical était, au XIXe siècle, le plus arriéré de la péninsule ; et la rébellion contre le Pape et son gouvernement grandissait à vue d'œil.

    84. (p. 113) ‘’Pour comprendre la nature du rapport entre la mafia sicilienne (et les organisations semblables) et l'État central, il faut penser à la relation qui s'instaura dans les colonies entre les Forces Armées des seigneurs locaux et les puissances dominantes, à celui qui s’instaura entre les Forces Armées de la République Sociale Italienne (République de Salò) et l'Allemagne nazie. C’est un rapport dans lequel la puissance dominante délègue à la force locale des tâches déterminées, la force locale cherche à élargir son activité, la puissance dominante fait valoir ses droits : en somme la division des tâches, un rapport de complémentarité qui n'exclut pas des contradictions et des frictions.’’ Réflexions sur la question de la mafia, dans Rapports Sociaux n°28 (2001).

    alcuni_briganti_uccisi.jpg85. (p. 114) De 1860 aux années 1880, le nouvel État dut mener une véritable guerre en Italie méridionale contre les bandes de paysans insurgés. L'histoire officielle a appelé ‘’guerre contre le brigandage’’ cette guerre, comme la publicité bourgeoise appelle aujourd'hui ‘’guerre contre le terrorisme’’ la guerre que mène la bourgeoisie impérialiste contre la révolution démocratique des peuples arabes et musulmans. Les Forces Armées de l'État eurent plus de tués dans cette guerre contre les paysans, que dans les trois guerres d'indépendance. Les morts dans les rangs des paysans ne furent jamais recensées. Pour de plus amples informations, voir Adriana Chiaia, Le prolétariat ne s'est pas repenti (1984), Éditions Rapports Sociaux ; ou Renzo de la Carria, Prolétaires sans révolution, Éditions Orient et Savelli. Le Pape et les autres maisons régnantes dépossédées continuèrent, pendant des années, à agiter la menace de se mettre à la tête de révoltes paysannes, comme l’avaient fait les Bourbons en 1799 contre la République Parthénopéenne (NdT : république sur le modèle français, qui avait remplacé le royaume de Naples). C’était en réalité des menaces en l’air, comme celles que le Tsar agitait contre les nobles polonais ou que l'Empereur d'Autriche avait agitées contre les aristocrates lombards : ils avaient plus à perdre qu'à gagner d'un soulèvement des paysans. Agiter la menace était par contre utile, pour faire chanter qui était disposé à marchander.

    87. (p. 115) La quatrième des Thèses de Lyon, approuvées par le troisième congrès de vieux PCI (janvier 1926) et rédigées sous la direction d’A. Gramsci, affirme : « Le capitalisme est l'élément prédominant dans la société italienne et la force qui prévaut dans la détermination de son développement. De cette donnée fondamentale dérive la conséquence qu’il n'existe pas, en Italie, de possibilité d'une révolution qui ne soit pas la révolution socialiste ». Les révisionnistes menés par Togliatti (1893-1964) rangèrent dans un tiroir cette thèse pendant et après la Résistance. Non par hasard, les partisans de l'’’achèvement de la révolution bourgeoise’’ ont, systématiquement, oublié de mettre à l'ordre du jour la principale mesure de l'achèvement effectif de la révolution bourgeoise, qui restait à faire en Italie : l'abolition de la Papauté.

    88. (p. 116) ‘’Les rapports entre industrie et agriculture… ont en Italie une base territoriale. Dans le Nord prévalent la production et la population industrielle, dans le Sud et dans les îles la production et la population agricole. Suite à cela, toutes les contradictions inhérentes à la structure sociale du pays, contiennent en elles-mêmes un élément qui touche à l'unité de l'État et la met en danger’’. Thèses de Lyon (1926), chap. 4, thèse 8.

    96. (p. 132) Pendant une longue période après l'unification de la péninsule, les mouvements des masses paysannes, bien qu’étant par leur contenu social démocratiques et progressistes (leurs objectifs étaient la possession de la terre et l'élimination des vexations féodales résiduelles), étaient dirigés par les forces réactionnaires antiunitaires. Chose qui aujourd'hui nous rend facile, à nous communistes italiens, de comprendre comment la révolution démocratique des peuples arabes et musulmans et d'autres peuples coloniaux peut être dirigée par des forces de nature féodale. Les 1920-Guardie-rosse.jpgmouvements de 1893-98 (des Faisceaux siciliens à la révolte de Milan) furent en revanche des mouvements ouvriers-paysans. Les forces féodales restantes étaient réduites, comme la bourgeoisie, à la défensive et s'allièrent avec la bourgeoisie : la crise de 1893-98 marque de fait la fin de la ‘paix armée’ entre le Royaume d'Italie et l'Église Catholique, la fin du non expedit et le début de la collaboration programmatique et systématique contre le mouvement communiste. La crise de 1943-1947 constitue une phase encore supérieure par rapport aux précédentes. L'unité ouvrier-paysans n'était plus seulement une unité dans les faits et dans les idéaux. Elle était assumée, promue et dirigée par un mouvement communiste conscient et organisé, le premier PCI. Celui-ci ne fut pas à la hauteur de sa tâche, et ne sut pas guider les masses populaires à la victoire, à l'instauration du socialisme. Mais ce qu’il réussit à faire, il le fit en maintenant fermement l'unité ouvriers-paysans. À propos du rapport entre le mouvement communiste conscient et organisé et les mouvements paysans, voir Gramsci, Notes sur la question méridionale, disponible sur le site Internet du (n) PCI, section Classiques du mouvement communiste.

    ******************************

    Nous voyons donc clairement comment l'État italien contemporain a été construit par une révolution bourgeoise, mais, en raison de la faiblesse des bourgeoisies qui l'ont conduite, y compris de la bourgeoisie 'centrale' du triangle Turin-Gênes-Milan, une révolution bourgeoise inachevée ; qui a laissé subsister de profondes séquelles du passé féodal : latifundia agraire (dans le Sud mais aussi dans la Plaine du Pô, en réalité partout, au moins jusqu'aux années 1950-60), Mafia et autres organisations criminelles qui sont, historiquement, les héritières des 'hommes de main' des propriétaires fonciers et autres potentats locaux (et ont muté, depuis, en 'multinationales' de l'économie illégale), mentalités parasitaires des élites urbaines, et bien sûr, l'Église qui 'noyaute' littéralement toute la vie politique du pays, 'contrôle' (bien que moins depuis les années 1950) 'les cœurs et les esprits', en plus d'être - aussi - une puissance financière avec ses banques, ses fonds d'investissement etc. Ceci est le premier aspect, qui rapproche le 'cas italien' de l'autre grand État méditerranéen, l''Espagne', en toutefois plus avancé.

    naples-359360Le deuxième aspect c'est que l'Unité, si elle a été une aspiration de toutes les bourgeoisies des différents États qui constituaient la péninsule, n'en a pas moins été (finalement) réalisée PAR ET POUR les bourgeoisies du triangle Turin-Gênes-Milan, qui ont par conséquent PLIÉ l'organisation sociale et le développement capitaliste (jusque-là entravé par le morcellement politique) du nouvel État à leurs intérêts. Pour cela (et non seulement en raison de leur faiblesse), elles ont laissé subsister les résidus féodaux comme instruments de domination ; et même, parfois, elles ont orchestré une véritable régression dans des territoires qui avaient atteint, avant l'unification, un degré de développement susceptible de leur 'faire de l'ombre'. En effet, si le royaume bourbon de Naples était profondément arriéré sur la majeure partie de son territoire, il n'en allait pas de même pour sa capitale : Naples était une ville florissante, un port majeur de la Méditerranée, la ville la plus peuplée du nouvel État loin devant Turin, Milan ou Rome (elle le restera... jusqu'au Ventennio fasciste), la première de la péninsule dotée d'un éclairage urbain public ou encore d'un chemin de fer (1839), etc. etc. Lorsque l'on voit Naples aujourd'hui, véritable 'tiers-monde en Europe', avec ses monceaux d'ordures non ramassées, ses rues et ses immeubles insalubres, sa misère et sa corruption, sa jeunesse livrée à la drogue et à la délinquance supervisée par la sinistre Camorra, l'on mesure toute l'ampleur du génocide social perpétré par la bourgeoisie du Nord, pour faire du Sud non seulement un grand 'marché unifié' mais aussi ce qu'il faut bien appeler une semi-colonie... Les conditions de la construction de cet État ont pu notamment se refléter dans la discipline aux armées, bon révélateur de la faiblesse du sentiment 'patriotique' à son égard : avec 2.800 soldats fusillés pour mutinerie, abandon de poste, mutilation volontaire ou désertion et des pratiques allant jusqu'à la décimation (exécution sommaire de soldats au hasard dans une unité s'étant "mal battue" !) sous le commandement du sinistre Cadorna, l'Italie détient le record du nombre d'exécutions durant la Première Guerre mondiale loin devant tous les autres belligérants.

    C'est là que l'on mesure tout le grotesque et le pathétique de la Ligue du Nord du bouffon Bossi, avec ses appels à la séparation ou, en tout cas, à une large autonomie du Nord, fustigeant le parasitisme de 'Rome la voleuse' et l'arriération du Sud terrone ('cul-terreux') ; alors que celui et celle-ci, s'ils plongent - certes - leurs racines dans l'époque pontificale et bourbonienne, sont d'abord et avant tout un pur produit... de la manière dont la bourgeoisie du Nord, autrement dit ses ancêtres, a unifié et construit l'organisation politico-sociale 'Italie' selon ses intérêts ! Le fait historique est que la capitalisme italien n'aurait pas pu connaître le développement qu'il a connu (principalement sous le fascisme, puis sous le régime DC) sans le formidable réservoir de force de travail constitué par le bossi04gSud déshérité. L'attitude de la Ligue du Nord vis-à-vis des méridionaux (et, aujourd'hui, des immigré-e-s extra-européens ou est-européens) n'est finalement rien d'autre que celle des réacs-fascistoïdes 'français' (ceux qui se croient tels, comme dirait la chanson) vis-à-vis des immigré-e-s de l'Empire ex-/néo-colonial BBR, venu-e-s reconstruire leur État bourgeois d'incapables, qui n'a pas gagné une guerre tout seul depuis Napoléon...

    Le troisième et dernier aspect, enfin, c'est que cet État tard construit par une bourgeoisie faible est largement arrivé 'après la bataille' pour le partage impérialiste de la planète : l'Italie n'a jamais obtenu qu'une poignée de colonies peu productives (Somalie, Érythrée, Libye, Dodécanèse, brièvement l'Éthiopie sous Mussolini, après que ce pays africain féodal lui ait infligé une déculottée en 1896), un relatif protectorat sur l'Albanie (devenue indépendante des Ottomans en 1912), une certaine influence en Tunisie et dans les Balkans, tout ceci étant perdu au terme de la Deuxième Guerre mondiale impérialiste. Depuis, l'État italien est un État impérialiste (au stade des monopoles, comme cela est clairement exposé dans les Thèses de Lyon du PCI en 1926) mais un impérialisme faible, vassal, voué à se placer en 'poisson pilote' d'un plus gros requin et à se nourrir des miettes tombant de la gueule de ce dernier. C'est ce que fit Mussolini, d'abord agent du MI6 anglais pour faire entrer l'Italie dans la Première Guerre mondiale impérialiste aux côtés des Alliés, en s'alliant avec l'Allemagne nazie d'Adolf Hitler à partir de 1936 ; puis l'Italie du régime DC s'intégra fermement dans Afghanistan_h_partb.jpgle dispositif 'atlantique' du 'monde libre' pendant la Guerre froide et aujourd'hui, l'impérialisme italien oscille entre allégeance 'atlantiste' au bloc anglo-saxon (comme en Irak) et allégeance 'européiste' à l'axe franco-allemand, ces deux tendances traversant les deux grands partis bourgeois de 'centre-gauche' (PD) et de 'centre-droit' (Berlusconi) qui se partagent le pouvoir depuis plus de 20 ans.

    MAIS VOILÀ, il y a aussi, et enfin, un quatrième et dernier aspect en Italie et cet aspect, c'est un MOUVEMENT COMMUNISTE HISTORIQUEMENT PUISSANT, de TRÈS HAUT NIVEAU IDÉOLOGIQUE, même si trahi - et les masses populaires avec lui - par des révisionnistes après la Victoire antifasciste de 1945 et livré en pâture à la bourgeoisie monopoliste et à ses chaperons US et vaticans. Un mouvement qui a plus d'une fois fait ses preuves et illuminé l'histoire prolétarienne de l'Europe comme au lendemain de la Première Guerre mondiale (1919-22), dans la Résistance au fascisme (en particulier en 1943-45) ou encore dans la formidable Guerre populaire de basse intensité entre la fin des années 1960 et le début des années 1980 ; et qui n’en doutons pas illuminera encore nos rouges combats révolutionnaires de demain jusqu’à l’avènement d’un monde communiste !

    Comme le dit la chanson : Il Popolo è forte e vincerà ! (le Peuple est fort et il vaincra !)

     


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  • Nous poursuivrons notre étude européenne des processus de construction politico-militaire État moderne/État contemporain, des questions nationales et des luttes de classe, à travers l’exemple de notre grand voisin insulaire du Nord, séparé par la Manche, mais désormais – depuis 1992 – relié à nous par le formidablissime Eurostar

    [Sur la construction politico-militaire 'France' : (12 3 et 4) ; sur l'État espagnol : ici et ici]


    1. Les processus de formation nationale

    London-Bridge-free-wallpaperLa Nation centrale : la Nation anglaise. C’est une nation qui, en Europe, se caractérise par l’accumulation précoce des caractéristiques pré-nationales, qui, en rencontrant aux premiers siècles du 2e millénaire les premières lueurs de l’aube capitaliste, lui donneront naissance. Romanisée superficiellement, l’île de Bretagne (Britannia), peuplée de Celtes brittons, est abandonnée précipitamment par les légions romaines au début du 5e siècle. Elle est alors envahie par des peuples germaniques du Nord de l’Allemagne actuelle (et, en partie, du Danemark) : les Angles (qui donneront leur nom à l’Angleterre), les Saxons et les Jutes. Contrairement aux invasions du continent, où les ‘barbares’ se contentent de se ‘superposer’ à la population gallo-romaine, italienne, hispano-romaine etc., cette invasion a la réputation d’avoir été particulièrement brutale, exterminatrice ; mais il s’agit peut-être d’une construction historique a posteriori : ‘légende nationale’ celtique (propagée sur le continent depuis la ‘Petite Bretagne’ armoricaine), ou réécriture de l’histoire par les nouveaux maîtres normands de l’île (à partir du 11e siècle), qui s’opposent à la noblesse ‘saxonne’, sans oublier bien sûr les constructions idéologiques germanophobes de l'époque des deux guerres mondiales... En tout cas, la langue des envahisseurs s’impose ; elle deviendra, à travers de longues évolutions, l’anglais que nous connaissons actuellement. Ils fondent sept royaumes : Northumbrie, Est-Anglie et Mercie (Angles), Essex, Wessex et Sussex (Saxons, à l’ouest, à l’est et au sud de Londres, comme leur nom l’indique), et les Jutes dans le Kent. Aux 9e-10e siècles, ces royaumes sont unifiés par les rois du Wessex : Alfred le Grand, Édouard l’Ancien, Athelstan. Mais à la même époque, les Vikings danois s’installent dans une bonne moitié (nord et est) de l’actuelle Angleterre (Danelaw, autour des ‘Cinq Bourgs’), et soumettent le reste à un tribut (Danegeld). L’île est même soumise directement à l’Empire scandinave de Knut le Grand (1016-1042) ; elle ne retrouve son indépendance qu’au milieu du 11e siècle. Une crise de succession, après Édouard le Confesseur, amène alors le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, à franchir la Manche et à s’emparer du royaume, tuant son rival Harold et soumettant la noblesse saxonne à la noblesse normande qu’il emmène avec lui. Le gallo-roman (proto-français) du Nord-Ouest de l’Hexagone (Normandie, Maine-Anjou) restera pendant longtemps (au moins jusqu’aux Tudor) la langue officielle de la Cour, de la haute aristocratie et des institutions (et parler français restera une ‘obligation’ aristocratique et grande-bourgeoise jusqu’au 19e voire 20e siècle), ce qui apportera un très important vocabulaire roman à la langue nationale. En tout cas, le royaume d’Angleterre est alors unifié et le restera ; ce qui fait de la nation anglaise l'une des plus anciennes à être politiquement unifiée en Europe. Avec toutes ces caractéristiques ‘pré-positionnées’, il va de soi que, lorsque le capitalisme commence timidement à émerger dans les bourgs et les ports, à travers le commerce de la laine avec la Flandre etc., la nation anglaise est historiquement constituée. Sous les dynasties continentales (Normands 1066-1135, Blois 1135-54, Plantagenêt 1154-1399) qui la dirigent, elle tourne – initialement – ses principaux efforts d’expansion vers le continent – le trône de France en ligne de mire ; néanmoins, elle débute aussi dès cette époque une politique de soumission des nations celtiques à son autorité. 

    Allihies ..IrelandLa Nation irlandaise. L’île d’Irlande (Erin pour ses habitants gaéliques, Hibernia en latin), qui n’a jamais été soumise à l’Empire romain, est en revanche convertie au christianisme dès le 5e siècle, par le fameux Saint Patrick. Dès lors, et pour près de 1000 ans, ses monastères deviennent le centre d’une brillante civilisation celtique médiévale, point de départ de la christianisation de l’Écosse, de l’Armorique (‘Petite Bretagne’, notre Breizh actuelle) et du Pays de Galles. Le catholicisme romain, celtisé (Règle de Saint Colomban etc.), deviendra une composante essentielle de l’identité nationale ; notamment lorsque la soumission à l’Angleterre se mettra réellement en place sous Henri VIII (qui a rompu avec Rome et fondé l’anglicanisme) et s’accélérera sous les révolutions anglaises (protestantes) du 17e siècle. Aux 9e-10e siècles, des Norvégiens et des Danois s’implantent sur la côte orientale, et y fondent notamment la capitale actuelle, Dublin.

    À partir de 1166, des seigneurs anglo-normands arrivent dans les ‘bagages’ du roi ‘traître’ de Leinster, Diarmait MacMurrough, qui s’est soulevé contre le ‘roi suprême’ (Ard rí, suzerain – souvent purement symbolique – de la multitude de petits royaumes que compte l’île), allant chercher l’appui d’Henri II Plantagenêt. Ils s’y taillent des fiefs, mais ne reconnaissent pas vraiment l’autorité de leurs ‘cousins’ de Londres, et finissent par fusionner avec la population gaélique pour devenir, selon l’adage populaire, ‘plus irlandais que les Irlandais eux-mêmes’. Si le roi d’Angleterre est reconnu ‘seigneur d’Irlande’ par le Pape dès cette époque, son autorité, jusqu’au début du 16e siècle, ne s’exerce réellement que sur une petite région de quelques dizaines de kilomètres autour de Dublin : bobby sands mural in belfast3209le ‘Pale’, qui tire son nom du fait… qu’il est carrément entouré d’une palissade, pour se protéger contre les attaques des clans gaéliques et des seigneurs irlando-normands (il correspond approximativement à la zone d’implantation scandinave du 9e siècle). Il faut dire que les ambitions anglaises, à cette époque, sont plutôt tournées vers le continent… C’est donc, on l’a dit, sous Henri VIII (qui se proclame ‘roi d’Irlande’ en 1541) que va commencer la réelle annexion et domination anglaise de l’île. Ce processus brutal, passant par la confiscation des terres (aux clans gaéliques et aux seigneurs irlando-normands) et l’établissement de nobliaux anglais ou gallois dans un système de plantations (exactement le même que, plus tard, dans les colonies d’Amérique !), dure plus de 60 ans ; malgré la résistance menée par quelques figures comme Hugh O'Neill, comte de Tyrone, il s’achève en 1607 par la "Fuite des comtes" (remplacés, là encore, par des aristocrates anglais). Dans le Nord-Est de l’île (Ulster) se développe aussi une colonisation de peuplement par des paysans anglais, gallois ou écossais protestants : il s’agit de briser le pouvoir de l’Église catholique irlandaise, dernière institution nationale encore debout – cette œuvre sera évidemment poursuivie et renforcée sous la Révolution parlementaire de 1640-60, puis après la ‘Glorieuse Révolution’ de 1688, toutes deux portées par le ‘parti protestant’ britannique. Dans la résistance à cette domination de type COLONIAL se forgera encore plus la conscience nationale irlandaise, qui débouchera sur les soulèvements nationaux de Wolfe Tone (1798), puis de Pâques 1916.

    eilean donan castle scotland 0303La Nation écossaise. Elle se forme, elle aussi, sur des terres (Caledonia) qui n’ont jamais été soumises à la Britannia romaine, et même séparées d’elle par le célèbre mur d’Hadrien. Christianisée à partir des monastères irlandais, elle reste à cette époque, comme l’Irlande, une société gentilice (guerrière clanique), avec des ‘pyramides’ de clans (groupes prétendant descendre d’un même ancêtre mythique) coiffées par un ‘roi’, qui ne sert généralement que pour la guerre (en temps normal, les clans ‘font leur vie’ sur leur petit territoire). Les Romains appelaient ces peuples les Pictes (ils combattaient le corps peint, généralement de couleur bleue) ; après la chute de l’Empire viendront d’Irlande les Scots, qui donneront leur nom au pays. Les Vikings y font évidemment des incursions (et y installent des colonies) aux 9e-10e siècles. Cependant, au 11e siècle, commence à se mettre en place une monarchie unifiée (royaume d’Alba), avec la dynastie des Malcolm. Mais les appétits de l’Angleterre voisine s’éveillent dès l’époque de Guillaume le Conquérant : elle profite des divisions claniques de l’élite écossaise pour imposer sa suzeraineté au pays. La famille ‘traître’ type (pro-anglaise) de l’Écosse à cette époque sont par exemple les Balliol, qui deviennent rois inféodés à l’Angleterre à la fin du 13e siècle, sous le règne d’Édouard Ier, le ‘Philippe le Bel anglais’. Néanmoins, les clans anti-anglais résistent, sous la conduite du clan Bruce et du légendaire William Wallace : ce sont les évènements historiques racontés dans le célèbre bannockburnfilm Braveheart. Finalement, Robert Bruce bat les Anglais en 1314 à la bataille de Bannockburn : à l’exception d’une nouvelle (brève) tentative anglo-Balliol au milieu du 14e siècle, l’Écosse devient alors un royaume indépendant pour près de 300 ans. Cette lutte de plusieurs siècles aura achevé de forger la conscience nationale écossaise. Dans sa lutte contre les Plantagenêt, l’aristocratie nationale anti-anglaise a recherché l’alliance ‘évidente’ pour l’époque, celle... des Capétiens : c’est l’Auld Alliance entres les royaumes de ‘France’ et d’Écosse, à l’origine d’une certaine francophilie culturelle dans cette nation. Ce n’est pas non plus un hasard si la dynastie Stuart, qui succède aux Bruce en 1371 et finira par accéder en 1603... au trône d’Angleterre, aura alors (au 17e siècle) une géopolitique clairement pro-française. Au 16e siècle (prédication de  John Knox), la nation écossaise sera traversée par un clivage religieux sur une base géographique : le protestantisme presbytérien (branche du calvinisme) s’installe dans les Lowlands (Basse-Écosse) et les grandes villes (c’est la religion de la bourgeoisie en développement), tandis que le catholicisme celtisé (à l’irlandaise) se maintient dans la société clanique des Highlands et des îles (il y a pratiquement disparu depuis, notamment sous l’influence d’églises presbytériennes ‘dissidentes’ plus ‘sensibles’ à la tradition celtique : les catholiques d’Écosse sont aujourd’hui essentiellement des Irlandais d’origine). Les Stuart tenteront de ‘marier’ les deux (dans une démarche absolutiste) en mettant en avant l’épiscopalisme : une Église séparée de Rome, mais avec une hiérarchie, des évêques etc. (dont le roi, bien évidemment, est le chef suprême), sur le modèle de l’Église d’Angleterre ; cette tentative échouera. À la suite de la Glorieuse Révolution anglaise de 1688-89, l’Écosse perdra ses institutions politiques propres par l’Acte d’Union de 1707. Elle ne les retrouvera qu’en... 1997.

    blaenavon2La Nation galloise. Le Pays de Galles (Cambria en latin, Cymru (prononcer ‘Keumri’) en gallois), péninsule montagneuse (sommets de plus de 1000 mètres) à l’ouest de l’île de Grande-Bretagne, n’a connu que de maigres implantations romaines. Après la chute de l’Empire, il devient un ‘refuge’ des populations celtiques face à l’invasion anglo-saxonne, à l’abri derrière… un autre mur (de terre), long de 200 kilomètres, le Offa’s Dyke. Il compte, à cette époque, une demi-douzaine de royaumes indépendants. L’un de ces royaumes, le Gwynedd (nord), unifie progressivement les autres dans la résistance aux menées anglo-normandes (à partir de 1066), processus achevé en 1258 (son souverain Llywelyn devient ‘prince des Gallois’) ; mais il est hélas trop tard : Édouard Ier d’Angleterre soumet le pays en 1282. Son fils et héritier recevra le titre de prince de Galles en 1301, tradition qui se perpétuera pour l’héritier du trône jusqu’à nos jours (équivalent du ‘dauphin’ - Dauphiné - en 'France’, du 'prince des Asturies’ en 'Espagne’ etc.). Les Galles conservent cependant une certaine autonomie, leurs institutions et coutumes, etc., jusqu’en 1536, lorsque celles-ci sont supprimées par l’Acte d’Union d’Henri VIII : une Assemblée nationale et un gouvernement gallois ne seront rétablis qu’en 1999.

    cornish_flag_sea-copie-1.jpgEnfin, à la pointe de la péninsule sud-ouest de la Grande-Bretagne, dans le comté de Cornouailles, vit la Nation cornique ; là aussi, issue d’un ‘réduit’ celte face aux invasions anglo-saxonnes. Elle passe assez fréquemment sous la domination du Wessex (9e-10e siècles), et elle est rapidement soumise après l’invasion normande. Sa langue est le cornique, langue celte la plus proche du brezhoneg continental - cette langue n’a plus que quelques milliers de locuteurs. Elle est reconnue comme ‘groupe ethnique’ et ‘langue minoritaire’ par le Royaume-Uni ; selon une enquête de 2004, environ un tiers de la population du comté se reconnaît comme telle. Le comté/duché de Cornouailles est également connu pour abriter un grand domaine de 52.000 hectares qui fournit ses revenus au prince de Galles, l’héritier de la Couronne, qui ne dispose pas de ‘liste civile’ (revenus fournis par l’État).

    On peut également citer l’île de Man, ancienne ‘base’ viking entre l’Écosse et l’Irlande, avec la langue mannoise (celte) ; et les îles ‘anglo-normandes’, résidu insulaire du duché de Normandie après sa conquête par Philippe Auguste en 1204, avec des dialectes d’oïl proches du normand (jersiais, guernesiais, auregnais - aujourd’hui éteint - et sercquiais - 15 locuteurs) ; mais cette ‘seigneurie’ et ces ‘baillages de la Couronne’ ne font juridiquement pas partie du Royaume-Uni. Ils jouent dans l’archipel britannique un rôle de ‘paradis fiscaux’...


    2. La construction étatique

    Bataille CrecyL’Angleterre est donc une nation politiquement unifiée lorsqu’elle entre dans la première crise générale de la féodalité, l’époque des ‘deux Guerres de Cent Ans’ (12e-15e siècles) ; crise qui voit voler en éclat le modèle de l’‘apogée féodal’, des grands duchés (ou émirats/califats musulmans) indépendants ‘coiffés’ de très loin par l’autorité de tel ou tel roi, de l’Empereur germanique ou du Pape, avec leurs campagnes produisant les bases de la reproduction des conditions d’existence, leurs villes où émerge la bourgeoisie capitaliste et leurs facultés où se développent la pensée et la connaissance ; et qui va donner naissance aux États modernes de quelques grandes lignée dans lesquels va se développer le capitalisme qui en aura finalement raison – la féodalité engendrant ses propres fossoyeurs, comme le capitalisme, plus tard, avec la révolution industrielle et l’ère des monopoles. Mais son histoire, pendant cette période, sera essentiellement tournée vers le continent, d’où sont d’ailleurs originaires les souverains (Normands puis Plantagenêt angevins) ; dans une tentative, sans doute, de rebâtir l'un de ces ‘Empires gaulois’ du Bas-Empire romain, qui régnaient à la fois sur la Gaule continentale et l’île de Bretagne [la poursuite de ces ‘rêves impériaux’ de l’Empire romain tardif sera un grand leitmotiv de toute l’époque féodale et même ‘moderne’, que ce soit avec Charlemagne, les empereurs germaniques, les ducs de Bourgogne, Charles Quint, et edouard1yorkminstermême Louis XIV voire Napoléon… Mais ils se briseront systématiquement devant la nouvelle réalité nationale qui émerge alors]. Cependant, elle commence aussi dès cette époque à se lancer à la conquête des terres celtiques (Galles, Écosse, Irlande, Cornouailles), sociétés féodales arriérées, frappées par la loi du développement inégal du fait de n’avoir jamais connu, même superficiellement, l’Empire romain. C’est ce que nous avons vu ci-dessus.

    La deuxième Guerre de Cent Ans (1337-1453) s’achève, donc, avec l’enterrement historique du ‘rêve continental’ (l’Angleterre ne conserve que Calais, qu’elle rendra au 16e siècle) ; et, dans les îles, la crise générale de la féodalité se prolonge par la Guerre des Deux-Roses entre les héritiers proclamés des Plantagenêt. Au terme de cette guerre civile aristocratique, où s’étripent les maisons de Lancastre et d'York – et toute la ‘fine fleur’ de la noblesse chevaleresque derrière eux, émerge une famille d’origine… galloise, les Tudor. Leur règne (1485-1603) va voir la consolidation définitive du royaume moderne d’Angleterre-Galles ; leurs principales figures seront Henri VIII (1509-1547) et Elizabeth Ière (1558-1603).

    HenriVIIIHenri VIII, monarque autoritaire et brutal, fut réellement ce qu’il convient d’appeler un tyran, d’ailleurs considéré comme tel par ses contemporains, tant protestants (qui se développent) que catholiques (qui forment encore la grande masse de la population). Certaines sources estiment à 72.000 le nombre de personnes exécutées durant ses 38 années de règne, parfois par les moyens les plus atroces. Il n'en mourra pas moins dans son lit (obèse) à une époque où la thèse du tyrannicide se développe pourtant, tant dans les milieux catholiques papistes que dans les milieux protestants radicaux (mouvement monarchomaque), et coûtera la vie à deux rois de France consécutifs (Henri III et Henri IV). C’est lui qui, on l’a dit, lance la colonisation de l’Irlande au-delà du Pale. Par l’Acte d’Union de 1536, il met fin aux institutions particulières du Pays de Galles – son pays d’origine – qui relève dès lors directement de Londres.

    Il fonde aussi – surtout – l'un des piliers de l’État anglais/britannique, son Église : l’Église anglicane (1534), qui n’est pas (contrairement à l’idée largement répandue) une Église protestante (luthérienne ou calviniste), mais une Église ‘catholique autocéphale’, avec des évêques, des archevêques (Cantorbéry), des diacres et autres abbés, mais séparée de Rome, et dont le ‘pape’ est le roi, qui nomme les évêques. Ceci, officiellement, pour permettre les divorces de ce grand ‘sex addict’ de son époque (l’épouse répudiée finissant généralement la tête sur le billot…), mais en réalité, ce ne fut là qu'un prétexte, le conflit entre la monarchie londonienne (comme toutes les autres grandes monarchies construisant l’État moderne) et la papauté (la grande ‘superpuissance’ géopolitique du Moyen-Âge révolu) étant latent depuis des générations (seule l’’Espagne’, en fin de compte, fondera son idéologie d’État moderne sur le rôle de bras séculier universel du catholicisme romain et de l’autorité papale). Par la suite, s’alterneront des rois et des reines d’inclinaison pro-catholique ou pro-protestante, ce qui est souvent simplifié par les historiens en ‘roi/reine catholique’ ou ‘roi/reine protestant(e)’ ; mais en réalité le/la souverain(e) sera toujours chef de l’Église d’Angleterre. Le catholicisme romain deviendra un élément de conscience nationale en Irlande et dans les Highlands écossais, le calvinisme plus ou moins puritain un élément ‘identitaire’ de la bourgeoisie révolutionnaire anglaise du 17e siècle, et son pendant presbytérien un élément de conscience nationale en Basse-Écosse ; mais en Angleterre et au Pays de Galles, les larges masses du peuple ‘suivront’ le mouvement et se rallieront à l’Église d’Angleterre (elle compte encore 25 millions de baptisé-e-s aujourd’hui dans ces deux nations).

    Si Henri VIII peut asseoir ce pouvoir, y compris – donc – théocratique (puisqu’il est aussi le chef suprême de l’Église), face à la bourgeoisie calviniste et aux grandes masses du peuple (dans toutes les nations) encore largement catholiques, c’est qu’il a l’appui d’une classe qui deviendra essentielle dans la Grande-Bretagne moderne et contemporaine bourgeoise : l’aristocratie terrienne, qui commence à ‘muter’ en grande propriété capitaliste agraire. C'est-à-dire que cette noblesse de landlords ne se contente plus d’exercer une propriété éminente (prélèvement d’impôts, taxes, péages en tout genre) sur ses domaines, mais s’approprie la propriété utile de la terre comme moyen de production, y english beggarcompris des ‘terres du commun’ (pâturages, forêts) qui assuraient une part primordiale de la subsistance des petits paysans yeomen. À ceci s’ajoutent les attaques contre l’Église et ses propriétés, qui jouaient un rôle d’amortisseur social de premier ordre dans les périodes difficiles. C’est le phénomène des enclosures, qui se poursuivra jusqu’au milieu du 18e siècle. Cette appropriation brutale des terres d’usage collectif, et les innombrables expulsions pour dettes, jettent sur les routes des milliers de pauvres hères qu’une loi de 1531 (Beggars Act) punit de… marquage au fer rouge, mutilations, travaux forcés ou carrément de pendaison ( !) pour 'vagabondage'*. Ces populations errantes, ‘sans feu ni lieu’, seront progressivement prises en charges sous Elizabeth Ière par les Poor Laws, qui mettent en place dans les paroisses civiles anglicanes un système d’assistance alimentaire minimale (par taxation des plus aisés) et de… travail obligatoire, dans des ateliers paroissiaux concentrationnaires (workhouses) : la paysannerie sans terre se transformera ainsi, progressivement, en classe ouvrière qui deviendra au 18e siècle la plus importante du monde. Les workhouses seront abolies en… 1930.

    elisabeth1L’aristocratie ‘mutée’ en classe agro-capitaliste, elle, deviendra un pilier de la révolution industrielle britannique qui commencera dès le 18e siècle : non seulement elle produit l’alimentation de la population (donc les moyens de reproduction de la force de travail), mais elle fournit aussi la laine pour l’industrie textile (que l’Angleterre développe en propre, dès lors que les Pays-Bas sont ‘espagnols’, puis autrichiens), le bois de construction, et elle exploite sur ses terres les mines de charbon et de métaux qui seront les matières premières essentielles de l’industrie du royaume.

    Le règne d’Elizabeth Ière (1558-1603), après le ‘coup de barre’ catholicisant de Marie la Sanglante (1553-58), voit une politique ultra-favorable à la bourgeoisie protestante, et un petit ‘Demi-Siècle d’Or’ britannique qui forge profondément la culture nationale dominante : c’est l’époque de Shakespeare, de l’architecture et de toute la culture ‘élisabéthaine’, premier ‘âge d’or’ avant l’époque victorienne du 19e siècle. Amie de la Réforme Invincible Armadaprotestante (notamment aux Pays-Bas, dont les provinces du Nord luttent pour l’indépendance, et en ‘France’ pendant les Guerres de Religion), l’Angleterre se dresse alors contre l’imperium mundi  espagnol, dans une guerre – peut-être l'une des premières à pouvoir être qualifiée de mondiale – qui verra notamment l’Invincible Armada de Philippe II, envoyée pour envahir le royaume, être anéantie au large de Gravelines ; les exploits du corsaire Francis Drake qui réalise le tour du monde en 1577-80 et malmène les colonies espagnoles d’Amérique ; ou encore la prise de possession de Terre-Neuve en 1583 (déjà reconnue par Jean Cabot, au service du roi d’Angleterre, en 1497), et de la Virginie et de la Caroline du Nord en 1584 par sir Walter Raleigh, la reine concédant à celui-ci ‘’tous les pays lointains païens et barbares non actuellement possédés par prince ou peuple chrétien’’ : ce sera là le point de départ de la colonisation outre-Atlantique (à partir de 1607), qui donnera naissance au premier empire colonial britannique (que l’on peut faire aller jusqu’à l’indépendance US), et dont tout(e) un(e) chacun(e) connaît la postérité historique…colonisation anglaise-amérique

    À sa mort, célibataire et sans héritier légitime, lui succède le fils de sa cousine (qu’elle fît exécuter pour trahison en 1587…), le roi… d’Écosse Jacques VI Stuart, qui réunit de fait ce pays (après trois siècles d’indépendance) au royaume d’Angleterre-Galles-Irlande. L’Angleterre (avec le Pays de Galles et l’Irlande) a donc alors pour souverain le monarque de cette Écosse qu’elle aura cherché à soumettre pendant tout le Bas Moyen-Âge. Pour ce dernier, quelle aubaine que de mettre la main sur l’appareil politico-militaire anglais : théoricien de l’absolutisme, il est en effet contesté depuis le début de son règne (effectif en 1583) par ses sujets écossais, aussi bien presbytériens des Lowlands que catholiques papistes des Highlands et des îles. Il s’installe à Londres, où il est couronné, et ne retournera qu’une seule fois à Édimbourg.

    Mais son intronisation marque en fait le début (latent jusqu’à la fin des années 1630, ouvert ensuite) de ce que les historiens britanniques appellent les Guerres des Trois Royaumes (Angleterre, Irlande et Écosse), d’où surgira la révolution bourgeoise anglaise : une explosion de toutes les contradictions contenues dans les îles Britanniques, dans un dernier râle d’agonie de la féodalité médiévale ; contradictions nationales et contradictions de classe (entre monarchie, aristocratie moderniste ou traditionaliste, bourgeoisies et paysanneries des différentes nations, et même James_I_of_England_by_Daniel_Mytens.jpgprolétariat naissant), sous les bannières religieuses de l’anglicanisme, du catholicisme romain, du calvinisme plus ou moins ‘radical’ et de sa déclinaison presbytérienne écossaise, ou de courants communistes chrétiens de type messianique (Diggers).

    Jacques Ier (numérotation anglaise, il reste ‘VI’ d’Écosse) achève, on l’a dit, la soumission de l’Irlande (‘fuite des comtes’) et développe l’implantation permanente en Amérique du Nord (Terre-Neuve, Virginie, Nouvelle-Angleterre avec les ‘Pères pèlerins’) et aux Caraïbes – profitant de cela pour ‘éloigner’, au passage, des communautés politico-religieuses trop remuantes ; idéologue absolutiste sur le modèle ‘français’ d'Henri III et Henri IV, il parvient, non sans contestations, à maintenir un certain équilibre (de classes, religieux et national). Mais son successeur Charles Ier épouse, à peine devenu roi, la fille d’Henri IV (et sœur de Louis XIII), et son contrat de mariage révèle des clauses (au départ secrètes) pro-catholiques et pro-françaises : cela – et ses conceptions absolutistes, dans la lignée paternelle – soulève l’opposition farouche du Parlement anglais, qui ne cessera de dégénérer jusqu’au conflit ouvert à partir de 1640.

    Le Parlement : l’institution anglaise par excellence, qu’aucun monarque n’aura jamais réussi à soumettre, et qui deviendra le centre d’agrégation de la révolution bourgeoise contre les prétentions absolutistes des Stuart. Prenant racine dans la culture politique celte et germano-scandinave de l’assemblée des guerriers, il est né officiellement en 1215 (Grande Charte) comme représentation nationale des classes supérieures (aristocratie, clergé, bourgeoisie, paysannerie aisée), réparties entre une Chambre des Lords (aristocratie et clergé) et une Chambre des Communes (équivalente du ‘Tiers-État’ continental, plus les ‘chevaliers’ de petite noblesse) ; mais il se distingue des États généraux 1647 Civil War painting Basing House‘français’ par son caractère quasi-permanent (alors que les États étaient réunis ‘au bon vouloir’ du roi). Depuis le 14e siècle, sa langue de délibération est l’anglais, et non le roman proto-français de la monarchie (d’origine normande puis angevine), ce qui renforce encore son caractère national ; expression (à travers les couches les plus aisées) d’une formation nationale précoce et culturellement rétive au pouvoir arbitraire et sans limite d’un souverain.

    C'est qu’il faut bien comprendre que l'Angleterre, superficiellement romanisée et abandonnée précipitamment par les légions en l’an 410, ne comptant guère qu'un million d'habitants en l'An 1000... contre 5 à 7 millions en 1300 et 8,3 millions en 1801 (premier recensement depuis le Domesday Book de 1086), s'est fondamentalement construite comme une nation de 'défricheurs' (yeomen)[1], partant ensuite (à partir du 13e siècle) à la conquête des terres celtiques (Galles, Écosse, Irlande) encore moins peuplées et plus sauvages ; donnant ainsi naissance à une conscience nationale de 'pionniers' et à une culture politique des 'libertés anglaises' qui se transporteront ensuite (avec les colons) en Amérique, en Australie etc. (si les colonies d'Amérique avaient eu leur propre Parlement pour voter leurs propres lois, ou en tout cas, avaient été représentées à Westminster, la Guerre d'Indépendance américaine n'aurait probablement jamais eu lieu et les actuels USA auraient suivi l'évolution politique du Canada ou de l'Australie, où Londres ne répéta pas les mêmes erreurs) ; culture politique où la 'volonté générale' (des classes dominantes et des éléments non-conscients des classes subalternes, qui leurs sont politiquement soumis) s'exprime – donc – dans le Parlement, héritier de l''assemblée des guerriers' celtes, anglo-saxons ou scandinaves, et non dans le Léviathan monarchique héritier de l’Empereur romain. Du règne des Normands (1066-1135) puis des Plantagenêts (1154-1399) jusqu'aux Stuarts amis de Louis XIII et Louis XIV (1603-1649 et 1660-1688), l'idée d'un pouvoir monarchique fort, absolu, a toujours été considérée outre-Manche comme une idée française.


    behead-king-charles300w-D'ailleurs, un fait notable est qu'en plus du 1000 ans, du
    11e siècle jusqu'à nos jours, l'Angleterre n'a connu pratiquement aucun régicide sinon celui d'Edouard II en 1327 (sur ordre de la reine, pour permettre l'accession au trône de son fils) et l'exécution de Charles Ier en 1649 (par les parlementaires bourgeois de Cromwell), alors que la France en connût, rien qu'entre le 16e et le 19e siècle, deux (Henri III et Henri IV), un probable (Charles IX) et plusieurs tentatives (contre Louis XV et Louis-Philippe, ainsi que plusieurs contre les deux Napoléon), sans oublier l'exécution révolutionnaire de Louis XVI. En revanche, le catholique Guy Fawkes tentera, en 1605, de faire sauter le Parlement (où le roi, certes, devait également se trouver), évènement inspirateur de la célèbre BD 'V pour Vendetta' de l'anarchiste Alan Moore (avec son célèbre masque de Fawkes porté par le 'vengeur', repris par de nombreux mouvements contestataires actuels), dont la scène finale est d'ailleurs l'explosion de Westminster : ceci montre bien, pour les Anglo-Saxons, se situe le centre du pouvoir d'État.

    En 1640-42, donc, dans un contexte de révolte (à la fois bourgeoise presbytérienne et aristocratique-nationale) en Écosse, le Parlement de nouveau réuni (après avoir été ‘ignoré’ pendant 11 ans, sur le ‘modèle’ français) entre en guerre ouverte contre le souverain. Les Cavaliers (partisans du roi) affrontent les Têtes rondes (partisans du Parlement, ainsi appelés car les bourgeois parlementaires 493px-Oliver Cromwell by Samuel Cooperprotestants ont les cheveux plutôt courts, ‘à rebours’ de la mode aristocratique de l’époque). En 1648, Charles Ier est vaincu, fait prisonnier, amené devant le Parlement, jugé et décapité (janvier 1649). Le ‘général en chef’ des armées Têtes rondes, Oliver Cromwell, proclame le Commonwealth, une république bourgeoise calviniste radicale.

    C’est là une expérience politique inédite pour son époque, très… et même trop radicale ; regardée avec suspicion même par la république bourgeoise calviniste des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas). Évidemment, la monarchie absolue française et la monarchie catholique espagnole, la Papauté et l’Empire germanique – tenu par l’Autriche catholique – ne souhaitent rien d’autre que sa perte. Mais même la noblesse insulaire, devenue capitaliste terrienne et qui avait pu se dresser contre l’absolutisme de Charles Ier, trouve que les choses vont trop loin. Le Parlement, d’ailleurs, se dépeuple des adversaires de la ligne Cromwell ; en 1649, pour condamner le roi, il ne reste que quelques dizaines de représentants : c’est le Rump Parliament (Parlement ‘croupion’). Et puis, c’est une république bourgeoise anglaise, et même sud-anglaise, londonienne, qui poursuit et même renforce, férocement, la politique de domination de Londres sur les nations celtiques et – même – la périphérie anglaise. En réaction, évidemment, toutes les classes de celles-ci (de la paysannerie la plus misérable à la noblesse autochtone) tendent à prendre leMassacre-Drogheda parti de l’héritier (Charles II) du roi déchu, que ce soit en Irlande (soumise à une véritable guerre d’extermination), en Haute-Écosse (après la deuxième révolution de 1688-89, on parlera dans ces deux territoires de parti jacobite), mais aussi en Basse-Écosse presbytérienne (covenantaire) qui se rallie à Charles Ier (avant tout Stuart, donc compatriote) peu avant sa défaite et sa mort, puis quasi-immédiatement à son successeur ; au Pays de Galles et en Cornouailles, en Angleterre du Sud-Ouest et du Nord, etc. (la carte montrant les ‘retranchements’ de ‘parti royal’, pendant la guerre civile contre le Parlement, est éloquente quand à la traduction territoriale de ces contradictions).

    Le régime s’effondre en 1660 (Cromwell est mort en 1658, son fils lui succédant) et Charles II rétablit donc une monarchie de tendance absolutiste, pro-catholique et pro-française ; ce qui, évidemment, multiplie les mécontents. Pratiquant au début une politique de tolérance politico-religieuse (logique vue la largeur de l’alliance qui l’a ramené sur le trône), son règne se durcit (et assume l’alliance ouverte avec Louis XIV et le parti-pris catholique) à partir des années 1670 ; le Parlement est dissous en 1681 et ne sera plus réuni jusqu’à sa mort (1685). C’est à cette époque que se forment au Parlement, sur la question d’exclure le fils du roi de la succession pour cause de papisme, les partis whig (favorable à cette exclusion) et tory (hostile, partisan du roi et de son héritier légitime) : s’extrayant petit à petit (au 18e siècle) de toute question religieuse, ils deviendront ni plus ni moins que le parti libéral et le parti conservateur qui structureront la vie politique britannique jusqu’en 1940 (les libéraux ont aujourd’hui été remplacés par les travaillistes).

    Battle of the boyneSuccédant à son père en 1685, Jacques II Stuart poursuit la même politique. La ‘solution’, pour les parlementaires et toutes les forces que le développement capitaliste des forces productives met ‘en ébullition’ sous la chape absolutiste, semble alors être trouvée en la personne d’un prince protestant d’outre-Manche, gendre de Jacques II : le prince Guillaume III d’Orange-Nassau, stathouder (gouverneur militaire) de Hollande. Il a dirigé, à ce poste, la résistance néerlandaise à la guerre exterminatrice menée par Louis XIV (1672-78) contre les Provinces-Unies. Il lui voue depuis une haine inexpiable et en 1688, il est l’un des principaux organisateurs de la Grande Alliance qui se forme en Europe (y compris avec des puissances catholiques comme l’Autriche, l’Espagne, le Portugal, la Bavière et même le Saint-Siège) contre l’hégémonie du Roi Soleil. Jacques II, lui, demeure un fidèle allié du roi de France. Guillaume d’Orange débarque alors en Angleterre ; Jacques II s’enfuit en France et le stathouder hollandais est proclamé roi par le Parlement : c’est la Glorieuse Révolution. Le consensus orangiste autour de lui est, cette fois-ci, large : bourgeoisie anglaise protestante et anglicane, landlords agro-capitalistes anglais d’Angleterre ou établis dans les terres celtiques, Lowlands presbytériens d’Écosse, etc. Seuls la nation irlandaise et les Highlands écossais s’accrochent encore, par réaction nationale et religieuse, à Jacques II Stuart (roi catholique et écossais, ‘celte’), que Louis XIV aidera jusqu’à sa mort dans ses tentatives de reconquérir son trône ; mais c’est là (comme le foralisme basque du 19e siècle) un mouvement anti-historique : l’Europe entre peu à peu dans le Siècle des Lumières, et ce sont Guillaume d’Orange et les parlementaires anglais qui sont ‘dans le sens de l’histoire’. En Écosse, les jacobites sont globalement vaincus au début du 18e siècle, quelques révoltes seront encore écrasées jusqu’en 1746. L'affaire se solde finalement en 1707, avec le soutien de la majorité presbytérienne, par l’Acte d’Union qui supprime les institutions nationales (les représentants écossais siègeront désormais à Westminster) pour donner naissance au Royaume Uni de Grande-Bretagne (un projet raté de colonisation en Amérique centrale, qui laissera ruinée une bonne partie de la noblesse 'investisseuse' et de la grande bourgeoisie écossaise, pèsera également lourd dans ce dénouement : c'est tout simplement la promesse de renflouement des actionnaires 'malheureux' par Londres qui 'achètera' le vote du Parlement écossais - "une nation vendue par une poignée de fripouilles contre l'or des Anglais", s'exclamera le poète Robert Burns). En Irlande, la bataille de la Boyne (1690) sonne le glas définitif de la résistance à la colonisation de l’île, asseyant la domination anglaise pour plus de deux siècles ; c’est cette bataille qui est commémorée chaque année (12 juillet) par l’Ordre d’Orange ‘loyaliste’ d’Irlande du Nord.

    medium CullodenAinsi s’achève le siècle des ‘Guerres des Trois Royaumes’. Au terme de celui-ci, l’État britannique est parachevé comme État moderne – parachèvement définitivement sanctionné par l’Acte d’Union de l’Irlande (1800), où le Parlement irlandais dont sont exclus les non-anglicans (90% de la population…) fusionne à son tour avec Westminster, donnant réellement naissance au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande ; et il a connu sa révolution parlementaire bourgeoise (et ‘aristo-moderniste’ : l’aristocratie terrienne a achevé sa ‘mutation’ capitaliste, elle n’est plus une classe parasitaire, bureaucratique et rentière comme en ‘France’, mais au contraire un ‘pilier’ essentiel de la révolution industrielle qui commence), initiant ainsi sa ‘mutation’ en État contemporain, à travers l’activisme whig du 18e siècle jusqu’à la Reform des années 1830 ; processus que l’on peut considérer achevé à l’époque victorienne (1837-1901) – mais qui, par certains aspects, peut se prolonger jusqu’au 20e siècle.

    Un processus avec tous ses forts particularismes. Le processus, allant de la rupture d’Henri VIII avec Rome jusqu’à l’avènement de Guillaume d’Orange, s’est essentiellement déroulé sous des drapeaux religieux (catholicisme romain, anglicanisme, calvinisme ou presbytérianisme, puritanisme etc.) : ceci imprègnera profondément les consciences pour plus de deux siècles et demi, jusqu’à un mouvement de sécularisation massive de la société (en tout cas, en Angleterre, Galles et Lowlands) à partir des années 1950 ; imprégnant y compris (comme le relevait Lénine peu avant 1900) les débuts du mouvement ouvrier (chartisme à partir des années 1830, trade-unionisme), dans un esprit digger. Le Pays de Galles et les Cornouailles revendiquent, aujourd’hui, avant tout leur ‘celticité’, et l’Écosse, son existence de royaume indépendant entre 1314 et 1603 ; mais en Irlande, même si le drapeau vert, blanc et orange symbolise la volonté d’unité nationale orange 5par-delà les religions (le vert symbolise le catholicisme, l’orange le protestantisme et le blanc, la concorde entre les deux), le catholicisme reste une composante essentielle de la conscience nationale, même si la société s’est – là aussi – beaucoup sécularisée depuis les années 1960-70, et même si cela est parfois exagéré d’un point de vue ‘continental’ : les choses sont présentées comme un affrontement entre ‘catholiques’ et ‘protestants’, alors que les acteurs du conflit eux-mêmes, d’un côté comme de l’autre, ne présentent généralement pas les choses ainsi : on parle le plus souvent de quartiers ‘nationalistes’ et ‘loyalistes’ (et non ‘catholiques’ et ‘protestants’), et l’on ne jure pas fidélité à une Église ou à une autre, mais à la Reine ou à la République proclamée en 1916 (que les républicains authentiques ne reconnaissent pas dans le régime actuel de Dublin).

    Et tout le processus de formation du Royaume-Uni, à partir de la fin du 13e siècle (Édouard Ier) jusqu’aux Actes d’Union de 1707 et 1800, en passant par les guerres des Trois Royaumes, s’est déroulé sur la base de QUATRE NATIONS FERMEMENT CONSTITUÉES dès son commencement (plus la Nation cornique, l’île de Man et les îles ‘anglo-normandes’, mais elles n’ont pas joué un rôle majeur). Songeons que, dans le processus de formation de l’État moderne ‘France’, aucune nation n’avait au départ d’unité politique (la Bretagne étant déchirée par les guerres civiles), et que l’annexion à la Couronne des deux grandes nations, ‘française proprement dite’ et occitane [2], s’est faite progressivement et parallèlement : le ‘Languedoc’ (Occitanie centrale, anciens ‘États’ toulousains et aragonais) était déjà réuni au domaine royal depuis longtemps lorsque la Bourgogne (et ses possessions jusqu’à la Mer du Nord) défiaient encore l’autorité de Louis XI… La Provence était ‘sous contrôle’ près de deux siècles avant l’actuel Nord-Pas-de-Calais ; et l’on annexait encore dans la seconde moitié du 18e siècle : Charolais en 1761, Lorraine en 1766, Corse en 1768-69, Vaucluse en 1791, pays (comtois) de Montbéliard en 1793, sans oublier la Savoie et Nice en 1860 ! La construction politico-militaire du evictionRoyaume-Uni a donc pris, dans les nations celtiques, un aspect nettement colonial, avec une conscience ‘nette’ (de part et d’autre) d’une nation en soumettant une autre, les plantations (grandes propriétés terriennes, à la condition paysanne épouvantable) aux mains de landlords anglais implantés ou d’aristocrates locaux ‘vendus’, etc. etc. Il en résulte ce que l’on peut qualifier de contradiction Centre (Angleterre, surtout le Sud)/Périphéries ‘parfaite’, dans un rapport quasiment métropole-colonies ; par opposition au ‘paradoxe espagnol’ où c’est le ‘pourtour’ qui est plus avancé et développé que l’intérieur, lequel ‘tient’ pourtant l’appareil politico-militaire ; ou à la construction ‘France’ qui repose plutôt sur une colonne vertébrale en ‘Y’ Rhône-Seine-Rhin, bordée de régions ‘favorisées’ (non sans ‘îlots’ ghettoïsés comme Marseille, les banlieues de Lyon, Paris ou Strasbourg, Belfort-Montbéliard, le Creusot etc.), et des territoires marginalisés sur la frontière nord (de la Moselle à la baie de Somme), le Jura et l’arc alpin, et en Occitanie (le ‘Grand Ouest’ avec la Bretagne, la Normandie, l’Anjou, le Poitou-Charentes étant dans une situation plus ‘moyenne’).

    Mais, en même temps – ou du même coup, l'on remarque une absence de volonté assimilationniste comme on a pu la voir émerger en ‘France’ dès Louis XIV voire François Ier, et se déchaîner à partir de 1789 ; volonté de non seulement supprimer toute institution politique nationale ou régionale (ce que feront définitivement les révolutionnaires de 1789), mais aussi de nier socio-culturellement les nations constitutives (et les ‘subtilités’ de l’ensemble d’oïl), de les effacer historiquement pour ne laisser place qu’à des ‘français’ – nous y reviendrons.

    Enfin, la défense des ‘libertés anglaises’ qui a marqué tout le processus, déjà contre les Plantagenêt ‘français’ au 13e siècle, puis contre les Stuart ‘français dans l’âme’ au 17e, a fondé la psychologie sociale capitaliste britannique sur le libéralisme politique, théorisé notamment par John Locke : un libéralisme qui peut se faire réformiste social (travaillisme jusqu’en 1979) ou au contraire ultraconservateur (thatchérisme), mais dans tous les cas, fort éloigné du Léviathan hobbesien qui imprègne la conception dominante ‘française’ de l’État et du gouvernement.

    À l’extérieur, les successeurs de Guillaume d’Orange poursuivent sa politique de lutte acharnée contre la puissance française (et l’’axe’ franco-espagnol qui s’est constitué en 1701, avec l’accession du petit-fils de Louis XIV au trône d’Espagne) : Guerre de Succession d’Espagne (1701-14), Guerre de Sept Ans (1756-63), puis guerres de la Révolution et de l’Empire (qui sont des guerres mondiales par Emanuel Phillips Fox Captain Cook Botany Bayleurs théâtres d’opération) jusqu’à Waterloo (1815) ; on parle parfois de ‘3e Guerre de Cent Ans’ (1689-1815). Contre l’Espagne, l'Angleterre appuiera également (1810-30) les guerres d’indépendance des colonies latino-américaines, qui feront de celles-ci des semi-colonies (protectorats de fait) de Londres. L’Angleterre profite alors de sa domination navale sans partage pour étendre sa domination coloniale d’un bout à l’autre du globe, de l’Inde au Canada, des Caraïbes à l’Australie. On peut peut-être utiliser la Guerre d’Indépendance/Révolution américaine (1775-83, son unique revers) pour distinguer un premier empire colonial (Empire ‘moderne’) d’un second (Empire ‘contemporain’) ; mais la ‘rupture’ entre les deux n’est en aucun cas comparable à celle que représentent, pour l’Empire français, les défaites de Louis XV (1763) puis de Napoléon (1815).

    Le Royaume-Uni d’après Waterloo est donc, sans conteste, la première puissance mondiale, devenant sans doute, dès le milieu du siècle, la première puissance impérialiste (selon la définition de Lénine), ce qui ne sera remis en cause (par l’impérialisme US) qu’à partir de 1918, et définitivement après la Seconde Guerre mondiale.

    Comme dans toute grande puissance impérialiste, cela donnera naissance à des colonies intérieures métropolitaines, issues de cet immense Empire.

    (SUITE)

    angleterre 19e siècle

     


    [1] Ces yeomen seront, aux 14e-15e siècles, la principale force militaire du royaume, fournissant les régiments d’archers qui décimeront la chevalerie capétienne sur les champs de bataille de Crécy (1346), Poitiers (1356) et encore Azincourt (1415), avant d’être surclassés par l’artillerie – que les Capétiens importent d’Italie, et qui sera la technologie militaire emblématique de l’époque moderne. Ils seront, en revanche, laminés par les enclosures entre le 16e et le 18e siècle.

    [2] La binationalité du royaume capétien est un fait communément admis, globalement, d’environ 1300 à environ 1600, avec souvent des États généraux ‘en deux temps’, une session à Paris et une autre à Toulouse.

     


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  • (1ère PARTIE)

    3. La contradiction Nations/État et la lutte des classes

    Industrial-Revolution-in-England-and-the-Financial-PhaseOn notera ici que le processus (de 1530 jusqu'au milieu du 19e siècle) ‘parachevant’ le Royaume-Uni comme État moderne, puis assurant sa ‘transition’ révolutionnaire bourgeoise vers l’État contemporain, s’est donc déroulé sous le drapeau du ‘protestantisme’ (terme générique dans lequel les observateurs continentaux jettent, pêle-mêle, anglicanisme, calvinisme, puritanisme, presbytérianisme etc.) ; et que, parallèlement, c’est sous ce même drapeau que s’est instauré le règne de la bourgeoisie et de l'aristocratie capitaliste’ anglaise (avec sa fraction dominante londonienne) sur les masses populaires d’Angleterre, certes, mais aussi et surtout sur les nations celtiques (toutes classes confondues, avec bien sûr des éléments aristocratiques, cléricaux et bourgeois ‘collabos’), sans même parler des peuples colonisés d’outre-mer. C’est intéressant à relever, car il y a peut-être, dans le mouvement communiste ‘continental’, une tendance à la ‘déviation webérienne’ : une tendance à la simplification et à la systématisation de la dichotomie ‘protestantisme capitaliste donc progressiste’/’catholicisme féodal donc réactionnaire’ dans le processus mondial des révolutions bourgeoises (16e-19e siècles). Certes, le ‘protestantisme’ a été pendant plus de deux siècles une puissante force de progrès, favorisant le développement capitaliste des forces productives et les ‘idées nouvelles’ révolutionnaires bourgeoises ; et il a directement présidé à des révolutions bourgeoises, à des transitions vers l’État bourgeois contemporain et la révolution industrielle, comme en Angleterre, aux Pays-Bas, aux États-Unis ou dans certains cantons suisses. Mais dans le même temps, là où il a précisément dirigé ces processus, il s’est fait idéologie d’oppression, des masses populaires comme des nations niées par ces États modernes en transition vers l’État capitaliste contemporain ; au même titre que le catholicisme là où celui-ci était la religion d’État. Rappelons par exemple que la Prusse (protestante luthérienne), ‘despotisme éclairé’ au 18e siècle, ne fut pas, entre 1789 et 1850, précisément une force de progrès, mais au contraire une ‘forteresse’ de la réaction absolutiste, avec l’Autriche (catholique) et la Russie (orthodoxe) ; et qu’elle a ensuite ‘fait l’Allemagne’ (1850-71, il faut dire qu’elle avait annexé en 1815 les ‘moteurs’ économiques de celle-ci, Rhénanie et Westphalie) sur cette même base ultraconservatrice, non seulement anti-ouvrière et antipopulaire, mais aussi hostile à la bourgeoisie libérale et démocrate qui était alors plutôt... la bourgeoisie rhénane catholique ! C’est d’ailleurs pour le compte de cet Empire allemand prussien (en 1905) qu’écrivait le sociologue de régime Max Weber (probablement, pour être précis, dans une optique de ‘partage du monde’ entre ‘Germains’ et Anglo-Saxons, ligne qui sera, par la suite, celle d’un nazi comme Rudolf Hess par exemple).

    300px-orangemen_parade_in_bangor_12_july_2010_-_geograph_-_.jpgEn réalité, la Réforme protestante est née au 16e siècle comme idéologie, d’une part, de dénonciation de la corruption de la hiérarchie catholique (trafic des indulgences etc.), mais aussi et surtout, d’autre part, comme idéologie anti-absolutiste favorable à des républiques bourgeoises comme à Genève, aux Pays-Bas ou en Angleterre avec Cromwell. Mais, du moment qu’elle devenait idéologie d’État (en Angleterre, aux Pays-Bas, en Prusse, en Scandinavie, aux USA, ou dans les Républiques boers d’Afrique du Sud), elle devenait automatiquement une idéologie d’oppression pour les masses humaines sous l’autorité dudit État… De son côté, le catholicisme ultramontain (‘papiste’), la Contre-réforme, a été effectivement un mouvement réactionnaire, obscurantiste, combattant le progrès scientifique (Copernic, Bruno, Galilée) et intellectuel, qui privait l’Église de la base même de son existence : une société encore dominée par les forces de la nature. Mais, ‘derniers soldats’ d’un Pape qui n’était plus que l’ombre de son autorité universelle de l’An 1000, des courants comme les Jésuites, obscurantistes vis-à-vis des sciences et de la philosophie, étaient également anti-absolutistes (l’absolutisme rejetait l’autorité pontificale) et ont pu, dans cette logique, au même titre que les protestants radicaux, mettre en avant des idées démocratiques avancées comme le tyrannicide (lorsqu'un souverain ‘viole’ son ‘contrat’ avec le peuple, ou va à l’encontre de ‘Dieu’, c'est-à-dire des droits humains considérés comme ‘naturels’, il peut et même doit être éliminé – Juan de Mariana) ou mener des expériences très radicales pour l’époque, comme les ‘réductions’ guaranies du Paraguay, sur le principe que si chacun et chacune doit se soumettre devant ‘Dieu’, aucun être humain n’est ‘naturellement’ supérieur à un autre (pas même par la ‘grâce’ ou la ‘prédestination’ divine protestante, qu’ils rejettent) [l'ensemble de cette opposition protestante et ultra-catholique à la mise en place de l'absolutisme était qualifiée de mouvement monarchomaque ; concernant les Jésuites, l'origine basque des deux principaux fondateurs de l'ordre, Ignace de Loyola et François Xavier, contemporains (au demeurant) de l'exécution militaire du Royaume de Navarre par le jeune État moderne espagnol, n'est sans doute pas dissociable de ce catholicisme "populaire", "foi du charbonnier" et "républicain" anti-absolutiste ainsi que d'un certain esprit de syncrétisme avec les croyances ancestrales pré-chrétiennes que l'on retrouvera notamment dans les missions du Paraguay, puisque tout cela était caractéristique de la très catholique mais aussi très égalitaire et "républicaine paysanne" (dénuée de conception monarchique forte) société basque de l'époque].

    C’est ainsi qu’à partir du milieu du 17e siècle, les Jésuites seront vigoureusement combattus par les États absolutistes et les ‘despotismes éclairés’, y compris de religion d’État catholique comme l’Espagne, l’Autriche ou le Portugal ; bien plus tard, au 20e siècle, ils fourniront – notamment en Amérique latine – le gros des troupes du christianisme social-révolutionnaire et de la théologie de la libération. Dans la même veine, lorsque le roi de ‘France’ Henri III voulut asseoir son pouvoir absolu (et celui de son ‘clan’ aristocratique et grand-bourgeois) sur l’’équilibrisme’ entre catholiques et ‘huguenots’, il fut rejeté comme ‘tyran’ par les uns comme par les autres, et devinrent des ‘républiques bourgeoises’ aussi bien les cités protestantes du ‘Midi’ (‘Provinces de l’Union’), que le Paris de la Ligue, qui préfigurait à bien des égards celui des ‘sections sans-culotte’. Seule la dialectique marxiste permet de comprendre de telles choses, en comprenant qu’à partir du moment (13e, 14e siècle) où l’on sort de la féodalité au sens strict, la religion quelle qu’elle soit perd sa base matérielle et donc son assise idéologique ; à partir de là, le clergé ne peut plus être une classe sociale autonome, il éclate et chacun de ses fragments servira la cause de la classe qui parviendra à le capter… 

    Queen Victoria by BassanoDonc, la mutation du Royaume-Uni en État contemporain (bourgeois, capitaliste) est un processus globalement achevé avec le règne de Victoria (1837-1901). La révolution industrielle triomphe et la population a plus que triplé (de 7 à 23 millions) entre 1750 et 1830 ; d’immenses cités industrielles (comme Manchester) surgissent de la verte campagne. Le Reform Act de 1832 intègre cette réalité en supprimant les ‘bourgs pourris’ (circonscriptions dépeuplées alors que des ‘villes nouvelles’ immenses, surgies en quelques décennies, n’ont pas de représentants) ; en revanche, il n’élargit le suffrage (censitaire) que de 300.000 à 600.000 électeurs[1] : cette ‘trahison whig’ donnera naissance au mouvement chartiste, qui réclame le suffrage universel masculin (il ne sera totalement accordé qu’en… 1918, en même temps qu’aux femmes de plus de 95215360crystal-palace-jpg-copie-1.jpg30 ans – et à toutes en 1928, 16 ans avant les ‘françaises’ pour le coup). Les Premiers ministres issus de la Chambre des Lords se ‘clairsèment’ sous le règne : quatre seulement (cinq avec Disraeli, anobli à la fin de sa vie), le dernier étant Robert Gascoyne-Cecil, 3e marquis de Salisbury (1895-1902) ; tous ensuite viendront des Communes (même si c’est une ‘tradition’ : rien n’y oblige légalement). Le Royaume et l’Empire sont alors au sommet de leur splendeur, l’époque victorienne deviendra un ‘symbole’ de la Grande-Bretagne à travers le monde entier. On notera toutefois que, vers l’État contemporain au sens où nous l’entendons, la transition est longue et progressive, depuis le milieu du 17e siècle jusqu’au début du 20e : c’est le fameux ‘évolutionnisme britannique’, célébré par les courants politiques ‘libéraux’ qui l’opposent à la ‘culture française des révolutions’… Mais la condition ouvrière et populaire, elle, est 220px-Dore Londoneffroyable ; comme la lecture de l’écrivain Charles Dickens suffit à s’en donner une idée : des millions de prolétaires de toutes les nations constitutives (privés, comme on l’a vu, des tous droits civiques jusqu’en 1918) s’entassent dans les slums (taudis misérables) des cités industrielles du Nord ou de Londres (East End), baignés dans la boue et dans le smog (littéralement : ‘brouillard de fumée’) des cheminées d’usine.

    Parallèlement, on l’a dit, en même temps que l’Angleterre achevait de soumettre à son État l’ensemble des nations (celtiques) de l’archipel britannique, elle développait également un immense empire colonial ultra-marin qui, malgré la perte (1783) des Treize Colonies américaines qui formeront les États-Unis d’Amérique, sera la base, lorsque l’exportation de capitaux deviendra principale, de la première puissance impérialiste mondiale (première chronologiquement, et par l’étendue de son influence). Dans cet Empire, l’Angleterre adoptera une attitude assez différente de celle de la ‘France’ dans le sien. Non pas qu’il y ait eu moins Stamp British East Africa 1896 2.5ad’oppression et de massacres – encore que cela soit fort possible, en tout cas, il n’y a pas eu de grande guerre d’extermination contre un mouvement d’indépendance, comme en Indochine et en Algérie. Mais l’Angleterre a toujours cherché à appliquer ce que l’on appelle l’indigenous rule. L’impérialisme bleu-blanc-rouge, dans l’optique de ses théoriciens (Victor Hugo, Jules Ferry), se voyait dans un rôle d’’éducateur’ mondial : ‘nous sommes les Grecs du monde’, disait Hugo au génocidaire Bugeaud. La ‘France’ était vue comme investie d’une ‘mission historique’, d’une ‘destinée manifeste’ : apporter la ‘civilisation’ française aux peuples ‘mineurs’, ‘sauvages’ ou ‘barbares’, dans une forme de ‘tutorat international’. Une fois que les peuples colonisés seraient ‘majeurs’, ‘civilisés’, le régime colonial ne s’appliquerait plus (il n’était pas, alors, précisé s’ils deviendraient des États ‘indépendants’ sous influence étroite, ou des départements ‘français’ comme le sont devenues les Antilles). Bien sûr, la base économique était la même que pour tout impérialisme : la domination des monopoles. Mais telle était l’idéologie dont les monopoles se sont emparés pour servir leurs intérêts – n’était-ce pas là, finalement, qu’une transposition outre-mer de la vision que la bourgeoisie révolutionnaire parisienne (et déjà les ‘éclairés’ de la fin de l’Ancien Régime) avaient des ‘provinces reculées’ ?

    king-edward-viii-tiger-shoot-india-1921.jpgPour l’impérialisme ‘britannique’, en revanche, l’’aventure coloniale’ repose sur un seul mot d’ordre : business as usual. Tant que les peuples colonisés font et fournissent ce que le capitalisme et les monopoles britanniques attendent d’eux, ils conservent leur ‘civilisation’, leurs langues, leurs traditions, et même leurs ‘élites’ et leurs institutions. Là où l’Empire ‘britannique’ veut créer une ‘Nouvelle Grande-Bretagne’ (comme au Canada, en Australie ou en Nouvelle-Zélande), il la peuple d’Européens (de préférence du Nord…). À partir du 19e siècle, ne souhaitant pas refaire les erreurs des Treize Colonies d’Amérique du Nord (et une nouvelle violente révolte – Mackenzie et Papineau – ayant secoué le Canada en 1837-38), le Royaume-Uni offrira à ces territoires (dominions) un statut d’autonomie à élargissement progressif, qui débouchera après la 2e Guerre mondiale sur une indépendance totale 220px-Punch Rhodes Colossus(militaire, diplomatique etc.) tout en restant bien sûr des alliés étroits de la métropole (et de l’impérialisme US) ; donnant naissance à des impérialismes de petit ou moyen rang : Canada, Australie, Nouvelle-Zélande ; sans compter l’’émergent’ sud-africain. Ils ne sont plus rattachés à Londres que par le chef de l’État, qui reste officiellement la reine d’Angleterre, représentée par un ‘gouverneur’ (‘proposé’ par le Parlement national ; la reine ne fait qu’entériner, elle ne le choisit pas).

    Ailleurs, telle n’est pas la vocation de la domination coloniale : il est ouvertement assumé que l’Angleterre est là pour se fournir en matières premières, écouler sa production nationale, et éventuellement utiliser la force de travail lorsque celle-ci est jugée assez productive. Ce qui ne va pas sans un lourd sous-entendu raciste : les ‘races’ sont et restent ce qu’elles sont ; un Africain, un ‘Peau-Rouge’, un Bengali ou un Maori, pas plus d’ailleurs qu’un Irlandais ou un Écossais (qui leurs sont tout de même ‘supérieurs’) ne sera jamais un Anglais, pas même un ‘demi’. Il est illusoire de prétendre, comme le font les ‘Français’, ‘européaniser’ des peuples non-européens, comme les Romains prétendaient ‘romaniser’ tous les peuples de leur Empire mais celui-ci, au faîte de sa puissance, s’est finalement brutalement effondré – les ‘Français’, en cela, sont bien leurs dignes héritiers et ils connaîtront le même sort. Ainsi raisonnait l’impérialiste anglais ‘moyen’ de l’époque victorienne, et encore dans la première moitié du 20e siècle…

    Pareillement, dans les nations celtiques de l’archipel, la domination de type colonial ne s’est jamais accompagnée d’une réelle volonté d’assimilation, de négation nationale au plan socio-culturel, quand bien même les institutions politiques nationales ont été supprimées par les différents Actes d’Union (Galles 1536, Écosse 1707 et Irlande 1800, la Cornouaille n’ayant jamais eu pour sa part d’institutions parlementaires modernes et Man et les îles ‘anglo-normandes’ n’ayant pas été intégrées au Royaume-Uni). Il a certes été tenté, à partir de Georges III (après l’indépendance américaine, face à la Révolution française et à Napoléon puis dans l’expansion coloniale et face à l’Allemagne pendant les deux guerres mondiales) de développer un certain ‘patriotisme britannique’ avec le fameux chant Rule Britannia, le terme de ‘Briton’ (descendant des (Grands-)Bretons), la mise en avant de la reine celte Boadicée résistant aux légions romaines (1er siècle après J-C.) alors que Napoléon (ce ‘nouveau Néron’) planifiait l’invasion du pays ; mais globalement les nations Rule Britanniaconstitutives sont toujours restées reconnues comme telles. Même dans l’armée, colonne vertébrale de l’État selon les marxistes, les régiments restent nationaux (comme les célèbres régiments écossais défilant en kilt avec leurs cornemuses). Au football et au rugby, sports britanniques par excellence, les quatre grandes nations ont chacune leur sélection dans les compétitions internationales, situation unique au monde alors qu’il est impossible de faire reconnaître une équipe basque par la FIFA ; au rugby, l’Irlande est même… réunifiée (au football par contre il y a une équipe d’Irlande du Nord, car c’est là-bas surtout un sport de ‘protestants’ – les Irlandais ‘catholiques’ nationalistes jouant au football gaélique – qui ne ‘peuvent’ donc jouer avec les rares ‘catholiques’ le pratiquant au Sud). Cela tient au fait que, comme on l'a dit, la classe dominante d'Angleterre a historiquement toujours plus assumé une véritable conquête coloniale des autres nations (mais maintenant tout cela "serait du passé" et "on est potes" comme après une bagarre dans un pub...), donc le fait qu'il s'agisse bien de NATIONS différentes de la Nation anglaise ; mais aussi que (comme dans toutes les constructions d’États modernes) elle a pu faire valoir une part de "volonté" (dominante, grande-bourgeoise et aristocratique) autochtone dans ces rattachements : c'est bien un roi d'origine galloise (Henri VIII Tudor) qui a formellement uni le Pays de Galles à l'Angleterre ; c'est bien une dynastie écossaise (les Stuart) qui a uni les deux couronnes puis des parlementaires bourgeois et aristocrates écossais qui ont voté l'Acte d'Union en 1707 ; ce sont (dans une large mesure) des possédants irlandais (protestants ou non) qui en ont fait de même en 1801 et c'est bien - depuis 1920 - en vertu d'une majorité unioniste que les 6 comtés d'Ulster demeurent 'britanniques'... Cette part de volonté autochtone a bien sûr été également essentielle en "France" ; mais elle a été formulée autrement et notamment, en 1789, par l'affirmation d'une fausse "Nation française" (résultat d'un "formatage" culturel des "élites" très fort, dès la Renaissance et encore plus après Richelieu) : c'est donc derrière ce mythe de la "Nation française" (affirmée par des couches sociales qui ne représentaient pas, à l'époque, 10% de la population...) que s'abrite le Grand Capital bleu-blanc-rouge. Au Royaume-Uni, en revanche, les démarches "rattachistes" des élites locales se sont faites en assumant les nationalités réelles et celles-ci sont donc historiquement reconnue ; ce qui n'empêche pas le pouvoir central londonien de tout mettre en œuvre contre la moindre velléité séparatiste (cf. le référendum écossais de 2014).

    Map of the British Empire in the 1920'sBien sûr, il y a eu la suppression - pendant longtemps - de toute institution et gouvernement local. En Irlande, sous la pression du mouvement national qui renaît avec Wolfe Tone (1798), le Parlement londonien finit par céder et accorder le Home Rule… en 1914, mais son application est repoussée à la fin de la guerre mondiale, trop tard pour éviter la guerre de libération qui éclate en 1916 (l’institution se ‘réfugie’ alors dans le Nord, resté occupé) ; les Parlements écossais et gallois n'étant rétablis quant à eux que par les ‘dévolutions’ de la toute fin du 20e siècle, sous Tony Blair. Et depuis le 18e siècle (extinction du cornique, qui ne sera ‘ressuscité’ qu’au 20e) jusqu’à nos jours, les langues nationales ont considérablement reculé au profit de l’anglais – qui profite, aussi, de son statut de lingua franca internationale. Aujourd’hui, pour plus de 6 millions d’habitant-e-s au total (Sud et Nord), le gaélique irlandais est parlé par seulement 70.000 personnes dans la vie de tous les jours, 260.000 en ont une maîtrise ‘courante’ et 1,8 millions (200.000 au Nord) une certaine connaissance. Le gaélique écossais des Highlands et des îles (pour plus de 5 millions d’Écossais-es) n’a plus que 60.000 locuteurs courants, et une centaine de milliers de ‘personnes de plus de 3 ans’ qui le comprennent. Le gallois résiste – et a toujours résisté historiquement – un peu mieux, avec plus de 600.000 locuteurs courants en Cymru même (plus de 60% de la population dans les comtés du Nord-Ouest) et plus de 150.000 en Angleterre ; ainsi que le scots des Lowlands écossais (1,5 millions en Écosse et 30.000 en Irlande du Nord), mais c’est une langue anglo-saxonne, très proche de l’anglais et totalement intercompréhensible (ce que nos républicains BBR appelleraient un ‘patois’), ce qui explique cela – à noter, ici, que l’Écosse est une autre nation bilingue, comme la Bretagne, ce qui contredit encore une fois le ‘monolinguisme absolu’ posé par Staline dans La Question nationale. De leur côté, à Man et dans les îles ‘anglo-normandes’, il reste moins de 2% de locuteurs courants du mannois et des langues d’oïl normandes insulaires, même si jusqu’à 15% peuvent en avoir une certaine connaissance. Dans ces dernières, le normand insulaire a aussi souffert de la concurrence… du français ‘standard’, académique, toujours langue officielle des ‘baillages’ et bien maîtrisé par beaucoup de personnes (tourisme ‘continental’ oblige). Bien entendu, dans toutes ces nations, ce n’est jamais l’anglais d’Oxford qui est parlé par les masses populaires, pas plus qu’en Angleterre d’ailleurs : c’est un anglais populaire, mêlé de vocabulaire et d’expressions nationales, avec souvent un fort accent (comme les ‘r’ roulés écossais) qui rend, généralement, immédiatement identifiable la nation constitutive (et la classe sociale) de l’interlocuteur…

    revo indus englandPour les besoins, et de par l’organisation territoriale du capitalisme britannique (centré sur le Grand Londres, le Grand Birmingham et le triangle Liverpool-Leeds-Sheffield avec Manchester), une très importante force de travail a été importée des nations celtiques périphériques vers l’Angleterre, où elle forma rapidement – et forme encore, en tout cas parmi les ‘blancs’ – la fraction du prolétariat la plus exploitée et, en même temps, la plus combattive ; jouant un rôle de premier plan dans le mouvement chartiste (démocratique, pour le suffrage universel), syndical (trade-unions), socialiste et communiste. Ceci contribua cependant, dans le même temps, au recul des langues nationales face à l’anglais. À partir des années 1920-30, vinrent s’ajouter des travailleurs venus de l’Empire colonial et des pays ‘sous influence’ (sous-continent indien, Afrique, Caraïbes, Proche/Moyen-Orient), ainsi que d’Europe centrale-orientale et méditerranéenne (dont la condition s’assimila rapidement à celle des ‘celtiques’). Les extra-européens formèrent, comme dans tous les pays impérialistes, des ‘indigénats métropolitains’, des ‘colonies intérieures’ (qui représentent aujourd'hui, par exemple... quelques 44% des 8,6 millions d'habitants du Grand Londres !). Celles-ci ont la caractéristique de s’être vues transposer l’esprit d’indigenous rule qui était appliqué dans l’Empire, vis-à-vis des peuples colonisés : regroupées dans des quartiers largement ‘mono-ethniques’, elles y ‘font leur vie’ sous l’égide d’autorités ‘communautaires’, ‘à leur manière’ du moment qu’elles ne london 1900contreviennent pas de manière flagrante aux lois britanniques (évidemment, depuis le 11-Septembre 2001 et plus encore depuis les attentats de Londres en 2005, les communautés de culture musulmane sont nettement plus ‘surveillées’). Elles continuent, dans leurs quartiers, à parler largement leurs langues nationales d’origine, et parlent anglais avec un net accent qui les identifie immédiatement. Il n’y a pas de politique d’assimilation (issue, là encore, de la ‘logique’ appliquée outre-mer) comme en ‘France’.

    Après la Seconde Guerre mondiale, au terme d’un processus commencé au lendemain de la Première (malgré le triomphe apparent…), la ‘superpuissance’ impérialiste ‘britannique’ entrera en déclin, supplantée définitivement par son ‘fils prodigue’, l’impérialisme US avec lequel elle fera le choix de l’alliance inconditionnelle, au même titre que les dominions devenu à peu près complètement indépendants. Elle retire l’administration coloniale directe de son Empire, dès 1947-48 dans le sous-continent indien, dans les années 1955-70 des possessions d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, et jusqu’aux années 1980 des Caraïbes et du Pacifique ; tout en veillant bien sûr à contrer la prise de pouvoir communiste (Malaisie 1948-60) et à combattre les velléités nationalistes les plus affirmées (Kenya 1952-56), sans toujours rencontrer le succès (le Yémen du Sud devient ‘marxiste’ et prosoviétique en 1969, la Tanzanie prochinoise avec Nyerere en 1964) ; et à maintenir sa domination indirecte à travers l’instrument du Commonwealth.

    London Skyline, EnglandLe Royaume-Uni n’en reste pas moins une puissance impérialiste de premier plan, membre du G8 et du G20. Au classement Forbes Global des grands monopoles pour 2012, parmi les 60 premiers groupes monopolistes mondiaux, quatre ont leur siège au Royaume-Uni (HSBC, BP, Vodafone et Barclays), plus l’anglo-néerlandais Shell dont le siège est à La Haye ; ce dernier et BP (4e et 11e) étant loin devant leur premier concurrent BBR (Total, 18e), et le groupe financier HSBC (6e) également (BNP Paribas, 20e). Deux autres se trouvent dans le Commonwealth (Commonwealth Bank et BHP Billiton, en Australie). On peut également signaler la ‘multinationale’ Rio Tinto (anglo-australienne, 69e au classement, écocide de premier ordre), ou la célèbre (par l’actualité) Mittal Steel, siégeant aux Pays-Bas (Arcelor Mittal au Luxembourg), mais avec beaucoup de capitaux du Royaume-Uni, où Mittal lui-même réside (il est la 8e fortune du pays).

    Il est important de souligner, ici, que depuis la ‘3e Guerre de Cent Ans’ (1688-1815) jusqu’à nos jours, le chauvinisme BBR s’est largement construit dans l’hostilité à l’Empire britannique, puisque la ‘France’, bien que souvent son alliée (Crimée, 1914-18, 1939-45) et jamais en conflit direct et ouvert depuis Waterloo, est devenue impérialiste dans un monde dominé par celui-ci (1815-1940), avant que ne lui succède l’impérialisme US (dont le Royaume-Uni serait aujourd'hui, selon nos chauvins, le ‘51e État’, le 52e étant sans doute Israël). De ceci résulte, parfois, une ‘célébration’ de notre ‘modèle’ colonial ‘civilisateur’, face à un impérialisme british qui serait ‘de pur pillage’ et ‘n’apporterait rien aux populations’ ; ou encore, une certaine ‘celtophilie’ réactionnaire qui se berce dans le souvenir de l’Auld Alliance et du soutien de la ‘France’ du Directoire à Wolfe Tone, allant parfois jusqu’à soutenir la résistance populaire armée irlandaise sur une ligne anti-anglo-saxonne, 100% impérialiste et n’ayant rien à voir avec la libération révolutionnaire des peuples : le ‘Celte’ (surtout l’Irlandais catholique) est considéré comme l'individu ‘ancré’ dans ‘la terre et les morts’, tandis que l’Anglo-Saxon est le ‘thalassocrate’ dominateur, soldat de la City et de la franc-maçonnerie internationale… On retrouve cette ‘celtophilie’ dans toute l’extrême-droite fasciste BBR, mais aussi, culturellement, jusque dans une chanson comme le Connemara de l’artiste de droite Sardou... 

    marx tombeLe Royaume-Uni revêt une grande importance dans l’histoire du mouvement communiste international : c’est là, en effet, à Londres, que vécurent exilés Marx et Engels, de 1849 jusqu’à leurs morts respectives (1883 et 1895). C’est là, donc, qu’est pour ainsi dire née la théorie socialiste révolutionnaire scientifique, même si le premier ouvrage de référence, le Manifeste, a probablement été rédigé à Bruxelles (pendant l’hiver 1847-48). C’est là (à Londres) que se tint le 2e congrès de la Ligue des communistes (novembre 1847, lors duquel fut demandée la rédaction du Manifeste), et que fut officiellement créée, en 1864, la 1ère Internationale socialiste, l’Association internationale des Travailleurs (AIT). C’est évidemment en observant la société capitaliste industrielle britannique que fut écrit l’ouvrage phare de la science marxiste, le Capital. C’est aussi dans les îles Britanniques que Marx et Engels eurent l’occasion d’affiner leur matérialisme historique, puisqu’ils purent y voir non seulement toute l’horreur de la condition des peuples celtiques dominés et du prolétariat importé de ces nations en Angleterre, mais aussi combien cette question et le ‘privilège national’ dont jouissait la classe ouvrière anglaise, la division des opprimés ainsi permise, étaient un frein considérable au développement de la conscience ouvrière de classe et de la lutte révolutionnaire : Marx finira par dire que « Ce qui est primordial, c'est que chaque centre industriel et commercial d'Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L'ouvrier anglais moyen déteste l'ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l'ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l'Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L'Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l'ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation’. » (Lettre à Siegfried Mayer et August Vogt – socialistes allemands émigrés aux USA ; avril 1870)[2].

    victorian UKL’île de Grande-Bretagne comptait à cette époque, et de loin, le plus important prolétariat ouvrier de la planète - le Royaume-Uni était appelé, à juste titre, ‘l’atelier du monde’, car à l’époque, les colonies et semi-colonies étaient encore (avant tout) des débouchés commerciaux et des fournisseurs de matières premières et agricoles, mais la transformation industrielle de la matière s’effectuait quasi-exclusivement dans les pays en révolution industrielle comme l’Angleterre. C’est ainsi que, au-delà du seul marxisme, c’est aussi là que le mouvement ouvrier au sens large s’est développé en premier. Tout au long du 19e siècle et jusqu’au début du 20e, il s’articule autour de deux axes essentiels : le chartisme, qui réclame le suffrage universel (obtenu, on l’a dit, seulement en 1918 pour les hommes et 1928 pour les femmes) et le bénéfice le plus large des ‘libertés anglaises’ pour les classes populaires ; et le trade-unionisme, qui vise à unir (union) les travailleurs pour l’obtention des meilleurs salaires, droits, conditions de travail etc. possibles dans les entreprises. Le Royaume-Uni voit aussi (toujours sur la question électorale) l’apparition du premier mouvement féministe contemporain : les suffragettes, qui réclament le droit de vote pour les femmes.

    Malheureusement, il est facile de voir (pour un marxiste) qu’avec des telles revendications, ces mouvements ne réussiront jamais à franchir les limites du réformisme, en lien avec les éléments les plus ‘radicaux’ et ‘sociaux’ de la ‘gauche’ libérale bourgeoise, et finiront par confluer en 1900 dans le Parti travailliste (Labour), ‘aile gauche’ assumée de la politique des monopoles, rejetant ouvertement le marxisme, et qui commencera à gouverner en 1924 avec les libéraux (puis 1929-31, puis seuls en 1945-51, 1964-70, 1974-79 et enfin 1997-2010 avec Blair et Brown : autant dire que le travaillisme aura présidé à bon nombre des pires saloperies de l’État britannique et de son Empire !). Le marxisme, s’il est ‘né’ pour ainsi dire en Grande-Bretagne, y restera toujours très marginal ; et a fortiori le marxisme-léninisme (le PC ‘historique’ de Grande-Bretagne, celui de 1920, n’aura jamais que quelques dizaines de milliers de membres) et le maoïsme, malgré des organisations parfois de qualité. Ceci contrairement, d’ailleurs, à bon nombre d’autres pays de culture ‘anglo-saxonne’ : USA (où il a toujours été beaucoup plus important qu’on ne le pense, donnant des personnalités match-girls-1888‘phares’ du MCI comme Harry Haywood et des expériences lumineuses comme celle des Black Panthers), Canada (bien qu’il y soit surtout présent au Québec) ou Nouvelle-Zélande (où la majorité du PC choisît la Chine dans les années 1960, héritage maoïste aujourd’hui poursuivi par le PC d’Aotearoa - le nom maori de l’île). La gauche révolutionnaire d’outre-Manche est, en réalité, dominée historiquement par le trotskysme, qui en a fait son autre ‘bastion’ international après la ‘France’ (mais pour des ‘tendances’ sensiblement différentes de l’héritage du barbichu), avec des organisations comme le Socialist Worker’s Party (SWP de Tony Cliff, sans doute l’une des plus importantes organisations trotskystes au monde), le Socialist Party qui ‘dirige’ internationalement le CWI/CIO (auquel se rattache en Hexagone la ‘Gauche révolutionnaire’ qui a rejoint le NPA), et le siège de la Tendance Marxiste Internationale (Ted Grant, Alan Woods) à laquelle se rattache ici la bien connue ‘Riposte’ qui milite au sein du PCF. Un trotskysme qui, dans sa logique d’‘entrer’ les forces politiques et syndicales réformistes du système (au Royaume-Uni, c’est la même chose : le Labour est LE parti des syndicats), pour les 'pousser en avant’ jusqu’à la 'rupture révolutionnaire’, ne pouvait évidemment guère trouver un terrain plus propice (les trade-unions comptent encore 7 millions de membres, et le Labour 450.000). Globalement, la Grande-Bretagne et particulièrement l’Angleterre se sont caractérisées au cours du 20e siècle, par opposition au continent, par une très forte ‘paix sociale’ qui reste un modèle pour beaucoup d’idéologues bourgeois, malgré - évidemment - une certaine agitation lors de la crise de 1929, la contestation démocratique de la jeunesse dans les années 1960-70, et les fortes luttes (mais dont la défaite, là encore, est restée un ‘modèle’ pour la bourgeoisie mondiale) des années 1980, contre la politique thatchérienne de destruction des ‘acquis sociaux’ des gouvernements travaillistes successifs. C’est pourquoi, par exemple, la grande explosion de rage populaire de l’été 2011 a pu être considérée là-bas comme du ‘jamais vu’, avec des forces de répression parfois débordées (de même avec le mouvement étudiant quelques mois auparavant, contre l’augmentation délirante des frais universitaires).

    413px-Irish potato famine Bridget O'DonnelIl en va sensiblement différemment dans les nations celtiques, et particulièrement en Irlande. Là, tout au long du 19e siècle, comme l’expliquait Marx dans sa lettre à Mayer et Vogt, la question sociale fut essentiellement paysanne, nationale et démocratique : les landlords anglais installés depuis le 17e siècle avaient pour fonction sociale de transformer l’île en ‘grenier de proximité’ de la Grande-Bretagne industrielle, au détriment total de la population gaélique qui, ‘après tout’, n’avait qu’à aller ‘voir ailleurs’ - ce qu’elle fit, massivement, principalement vers les États-Unis, ou encore le Canada ou l’Australie, et bien sûr vers les centres industriels anglais (Londres, Manchester etc.) ou bas-écossais 350px-An gorta Mor(Glasgow). Le summum des conséquences de cet ordre colonial barbare, tombant d’ailleurs ‘à point nommé’ pour favoriser le ‘nettoyage’ voulu par les landlords d’une île qui commençait à se ‘surpeupler’[3], fut la tristement célèbre Grande Famine de 1845-51, suite à une maladie de la pomme de terre (base de l’alimentation insulaire), dont les conséquences sanitaires (on y mourut peu ‘de faim’ à proprement parler, mais des conséquences de la sous-alimentation) se chiffrent à plus d’un million de mort-e-s, provoquant l’émigration de millions d’autres Irlandais-es vers (principalement) les États-Unis - au total, la population de l’île tombera de 8,5 millions au début de la famine à 4,5 millions en 1911, soit le niveau de 1800. La question ouvrière irlandaise se trouvait essentiellement, comme l’explique Marx, ‘expatriée’ dans les centres industriels anglais ; bien que, dès cette époque, une industrie et donc une classe ouvrière se développe en Irlande même, autour de Dublin ou - particulièrement - de Belfast (où fut construit, par exemple, le célèbre Titanic).

    220px-Theobald_Wolfe_Tone_-_Project_Gutenberg_13112.pngÀ partir de la fin du 18e siècle, le mouvement national irlandais renaît ; il tourne le dos au ‘passéisme’ jacobite (et, côté ‘protestant’ parfois, à un ‘nationalisme colonial’ sur le modèle américain : des ‘droits’... mais pour les colons seulement), pour s’emparer des idées démocratiques avancées de la révolution bourgeoise ‘française’. Il repose sur une union de la bourgeoisie libérale et démocratique ‘protestante’, dont la figure la plus connue est Theobald Wolfe Tone (1763-98), et des masses paysannes et populaires ultra-majoritairement catholiques : de là, on l’a dit, le drapeau irlandais que nous connaissons, symbolisant de manière idéaliste la concorde (blanc) entre les catholiques (vert) et les protestants (orange). Le soulèvement de Wolfe Tone recevra l’aide du Directoire ‘français en guerre, lui aussi, contre l’Empire britannique ; il sera néanmoins écrasé et sauvagement réprimé (Wolfe Tone lui-même sera condamné à mort, il se suicidera avant son exécution). Cette première tentative donne néanmoins subjectivement naissance au nouveau mouvement national, animé d’un contenu progressiste - elle en restera une ‘référence’ jusqu’à nos jours. Le mouvement se ‘relance’ à partir du milieu du 19e siècle (Grande Famine), notamment au sein de l’émigration en Amérique du Nord : Irish Republican Brotherhood (IRB, née en 1858 à Dublin et New York), mouvement Fenian (plus large, désigne tou-te-s celles et ceux qui luttent par la violence contre la domination anglaise), et militantisme (plus pacifiste, de concert avec les ‘libéraux avancés’ anglais) pour le Home Rule - l’autonomie, le retour d’un james-connollyParlement et d’un gouvernement autonome irlandais. Au début du 20e siècle naît le Sinn Féin (1905), fondé par Arthur Griffith, qui est au départ plutôt un mouvement de renaissance culturelle, ne prônant pas vraiment l’indépendance, mais plutôt une semi-indépendance en union personnelle via le souverain britannique, sur le ‘modèle’ austro-hongrois. Mais, avec le développement d’une classe ouvrière irlandaise (et la grande importance des Irlandais-es dans le prolétariat de Grande-Bretagne et d’Amérique du Nord), le mouvement national va bientôt voir naître un courant socialiste, avec notamment James Connolly, qui fonde en 1896 le (premier) Parti socialiste républicain irlandais (ISRP). Celui-ci est le premier parti irlandais à revendiquer, clairement, une République indépendante (ce n’est pas encore le cas du Sinn Féin). Il devient en 1912 l’Irish Labour Party et crée dans la foulée une armée populaire, l’Irish Citizen Army (ICA). Cette ICA converge finalement avec des éléments de l’IRB et les Irish Volunteers (milice née pâques 1916pour défendre le Home Rule face aux Ulster Volunteers unionistes, farouchement opposés à celui-ci) pour déclencher l’insurrection de Pâques 1916 (en 1919, ces forces donneront officiellement naissance à l’IRA). Connolly sera également l'un des premiers marxistes à affirmer, à l'ère de la révolution prolétarienne, le caractère indissociable de la libération sociale et de la libération nationale : "si dès demain vous chassiez l’Armée anglaise et hissiez le drapeau vert sur le Château de Dublin, à moins que vous ne proclamiez la République socialiste, vos efforts auraient été vains. L’Angleterre continuerait à vous dominer. Elle vous dominerait par l’intermédiaire de ses capitalistes, de ses propriétaires fonciers, de ses financiers, de toutes les institutions commerciales et individualistes qu’elle a plantées dans ce pays et arrosées des larmes de nos mères et du sang de nos martyrs". L'insurrection de Pâques est brutalement réprimée par le pouvoir 'britannique' (500 mort-e-s) ; Connolly, avec d'autres (Patrick Pearse de l'IRB, sir Roger Casement), est fait prisonnier, condamné à mort et exécuté. La lutte ne tarde cependant pas à reprendre, dès la fin de la guerre mondiale. On ne rentrera pas, ici, dans les détails de la guerre de libération nationale irlandaise : rien que la période des ‘Troubles’ de 1969-98 fait l’objet d’un ouvrage entier du camarade Liam O’Ruairc. On dira simplement que c’est un processus, depuis 1916 jusqu’à nos jours, marqué par une succession de ‘ruptures’ qui amènent systématiquement une partie – une droite – du mouvement à trahir la cause de la libération nationale et sociale au nom de ses intérêts de classe  (bourgeois, petits-bourgeois), et une autre à poursuivre la lutte, ‘tirant’ l’’idéal' républicain de libération toujours plus vers la gauche... La guerre d’indépendance de 1919-21 débouche sur le ‘fameux’ Traité de Londres, qui conserve au Royaume-Uni les 6 comtés du Nord-Est et crée dans les 26 restants l’’État libre’ qui deviendra la ‘République d’Éire’ ; et qui voit la division et l’éclatement d’une guerre civile (1922-23) entre ses partisans (Griffith, Michael Collins etc.) et ses adversaires résolus (Eamon De Valera), qui conservent les appellations IRA et Sinn Féin. En 1926, De Valera adopte à son tour une position plus ‘conciliante’ vis-à-vis des institutions de l’’État libre’ (il représente la fraction ultranationaliste de la bourgeoisie irlandaise, liée aux monopoles US et allemands), et fonde le Fianna Fáil, qui est aujourd’hui l'un des deux grands partis bourgeois de droite de la ‘République d’Éire’ (les pro-Traité, eux, donneront naissance au Fine Gael et même, dans les années 1930, à un mouvement fasciste, les ‘chemises bleues’ du général O’Duffy : ce sont les forces grandes-bourgeoises, cléricales et même aristocratiques ‘nationales’ les plus compradores vis-à-vis de l’impérialisme). Le Sinn Féin et l’IRA poursuivent de leur côté mais leur INLA_Mural_Bogside_SMC-copie-1.jpgactivité devient alors très marginale. À la fin des années 1960 éclatent, au Nord, les ‘Troubles’ pour l’égalité des droits des ‘catholiques’, citoyens de seconde zone. L’armée ‘britannique’ intervient, les institutions ‘nord-irlandaises’ sont ‘suspendues’ et l’IRA prend en main la résistance populaire. Dans ce contexte, un courant Officiel de l’IRA et du Sinn Féin rejette le principe d’abstentionnisme électoral (qui exprime la non-reconnaissance des institutions britanniques, ‘nord-irlandaises’ et d’’Éire’), puis la lutte armée (1972) et fait passer la libération nationale au 18e plan, pour se transformer en gauche ‘radicale’ électoraliste ; tandis qu’un courant Provisoire, peut-être moins ‘socialiste’ mais plus intransigeant sur la question nationale, poursuit la lutte ainsi qu’une scission des Officiels, l'Irish Republican Socialist Party (IRSP) (1-2-3-4) avec l’Armée de Libération nationale irlandaise (INLA). Mais l’Empire britannique et son valet d’’Éire’ (avec l’appui US et UE), très habilement et tout en réprimant sans pitié (assassinats, emprisonnements sans procès dans les ‘H-blocks’, grévistes de la faim abandonnés jusqu’à la mort, etc.), vont favoriser au sein de ce MLN une droite capitulationniste (Adams, McGuinness & co) qui va dès les années 1980 renoncer à l’abstentionnisme, et s’engager dans des ‘pourparlers’ qui conduiront finalement à l'‘Accord du Vendredi Saint’ (10 avril 1998), ré-entérinant la partition de l’île, ‘refondant’ des institutions ‘nord-irlandaises’ fantoches etc., mais cette fois avec la complicité de ceux-là mêmes qui étaient le ‘Grand Satan’ de la propagande britannique et IRA-muralimpérialiste mondiale quelques années auparavant… Les éléments qui refusent cette dérive liquidatrice sont appelés les ‘dissidents’ : Republican Sinn Féin, 32CSM, IRA ‘véritable’ et ‘continuité’, etc. (l’IRSP/INLA a pour sa part déposé les armes, à son tour, en 2009). Pour s’informer sur tout cela, et c’est très volontiers que pub leur sera faite, il y a le site des camarades de Libération Irlande, unique média de solidarité francophone ‘non-aligné’ avec la capitulation ‘Provo’. En tout cas, la guerre de libération irlandaise a donné lieu à des expériences fascinantes comme les quartiers ‘catholiques’ libérés où les forces étatiques ne pouvaient mettre les pieds qu’à leurs risques et périls (voire pas du tout), notamment le ‘Free Derry’ du quartier Bogside (début des années 1970), les  maoïstes ou ‘maoïsants’ Jim Lynagh de la brigade Provo IRA de l’East Tyrone (abattu par les SAS en 1987), Jim Lane, John O’Reilly et Thomas ‘Ta’ Power de l’IRSP/INLA, les ‘maos de Cork’, etc. etc. ; expériences extrêmement instructives sur la question de la Guerre populaire en pays capitaliste avancé 

    merthyr_rising-copie-1.jpgLes autres nations, nettement plus (et plus précocement) industrialisées (Pays de Galles minier, Lowlands écossais), ont vu très tôt se développer un mouvement ouvrier ‘socialisant’ : en 1831, le drapeau rouge est ainsi hissé au cours d’un soulèvement gallois à Merthyr Tydfil. Le mouvement socialiste écossais est également conséquent (même si le travaillisme a rapidement fait des Lowlands un de ses bastions, Gordon Brown en étant par exemple originaire) ; Connolly y fait notamment ses premières armes avant d’aller fonder l’IRSP en Irlande. Il faut cependant un certain temps pour que, sans jamais en avoir perdu conscience (la conscience nationale ne fut, de toute façon, jamais réellement niée), ce mouvement fusionne avec l’affirmation de la question nationale dans un véritable MLN socialiste (NB : le terme ‘socialiste’ reste dans les pays anglo-saxons très radicalement ‘connoté’, loin de la gestion ‘de gôche’ du capitalisme qu’il peut signifier en Europe ‘latine’). Nous avons ainsi un mouvement républicain socialiste écossais (SRSM), né en 1973, ainsi qu’un Parti socialiste écossais anticapitaliste et indépendantiste (SSP) membre de la Gauche anticapitaliste européenne, proche du NPA, du SWP, de Syriza etc., très influencé par le SRSM qui en est (depuis 1999) un courant, et même un Parti communiste qui a scissionné du PC ‘historique’ de scottish republican faucille marteauGrande-Bretagne lorsque celui-ci s’est débandé en ‘gauche démocratique’ à l’italienne (1991), soutient l’indépendance et fait souvent liste commune avec le SSP. L’idée d’un PC d’Écosse autonome est ancienne : John MacLean, socialiste révolutionnaire marxiste, figure de la Red Clydeside (région 'rouge' de Glasgow) dans les années 1910 et parmi les tous premiers membres ‘britanniques’ de la 3e Internationale, la défendit en effet dès 1919-20 face aux ‘unionistes rouges’ du PC de Grande-Bretagne. Il prônait une République indépendante des travailleurs d’Écosse et il est intéressant, au regard des analyses de SLP sur la question, de remarquer qu’il voyait cette République socialiste écossaise comme un rétablissement de la civilisation communautaire clanique médiévale ‘sur une base moderne’, autrement dit à un niveau supérieur [exactement la manière dont SLP voit l'Occitanie socialiste par rapport à l''Andalousie du Nord' arago-catalo-occitane du 12e siècle ; et que disait d'autre Mariátegui lorsqu'il faisait de l'ayllu - communauté agraire - inca, 'à un niveau supérieur', la base du futur socialisme rural au Pérou ?]. Il est une référence du SRSM. Cependant, aucun de ces courants ne suit une réelle stratégie de Guerre populaire pour la libération sociale et nationale : ils se situent clairement sur un terrain légaliste et électoraliste, visant l’indépendance de l’Écosse par une majorité séparatiste au Parlement et un référendum, ensuite de quoi ils formeraient la ‘gauche de transformation sociale’ du nouvel État indépendant… Il y a, enfin, une Armée de Libération nationale (SLNA) qui se dit ‘maoïsante’ et agit militairement – essentiellement – par colis radical walespiégé. Au Pays de Galles un mouvement socialiste-républicain a existé quelques années dans les années 1960-80, signant notamment avec le groupe Cymru Gosh ("Pays de Galles rouge") la Charte de Brest en 1974 ; et aujourd’hui un Great Unrest Group, levant le drapeau rouge de Merthyr Tydfil et le drapeau libérationniste révolutionnaire vert et blanc à l'étoile rouge, milite pour la reconstruction d’un Parti socialiste républicain de Galles ; il est en lien avec le collectif des camarades de Democracy & Class Struggle.

    Il faut bien comprendre que, dans des pays qui n’ont JAMAIS connu que la monarchie (hormis la courte période 1649-60 en Angleterre, mais associée à une politique génocidaire dans les nations celtiques), monarchie entourée d’un véritable culte de masse y compris, depuis les années 1970-80, à travers la fameuse presse tabloids, la mise en avant de la République revêt encore une signification progressiste-radicale et révolutionnaire incontestable, comme dans l’État espagnol d’ailleurs ; à des années-lumière de ce que l’invocation 'républicaine’ peut revêtir de réactionnaire en 'France’. C’est ce qu’expliquait fort bien un camarade de Libération Irlande, dans un entretien avec les camarades de la Cause du Peuple, fin 2010 : «  Alors pour résumer, je te dirai que c’est le contraire d’être républicain en France. Ici, ceux qui mettent en avant la république, ce sont les flics et les profs, c’est l’idéologie de l’État bourgeois. En Irlande, c’est une republicanidéologie révolutionnaire anti-coloniale, un truc qui vient du peuple, qui cherche la confrontation avec l’État et les institutions. Les républicains sont ceux qui se revendiquent de Wolfe Tone, un protestant de l’époque de la révolution bourgeoise en France, qui a voulu faire pareil en Irlande et chasser le colonialisme anglais, les nobles propriétaires terriens et bien sûr la monarchie. La base de l’idéologie, c’est la démocratie, le pouvoir pour tout le monde, protestants et catholiques et autres. Rien que ça, c’est révolutionnaire là-bas, il y a des aspects très médiévaux en Irlande. Avec le développement de la classe ouvrière au 20e siècle, le républicanisme a évolué, en incorporant les besoins et les exigences de la classe ouvrière. D’ailleurs, l’IRA vient de l’insurrection de 1916 à Dublin, où il y a eu la fusion d’une milice ouvrière et des détachements armés patriotes qui avaient une idéologie nationaliste petite-bourgeoise. Donc les républicains aujourd’hui se disent socialistes, ils se définissent comme un mouvement de libération national ».

    De son côté, l’Empire britannique, concomitamment avec les ‘accords du Vendredi Saint’, a inauguré le long gouvernement de Tony Blair par les ‘dévolutions’, c’est-à-dire le retour d’institutions autonomes en Écosse (1997) et au Pays de Galles (1999), et l’intégration dans le ‘système UK’ des forces nationalistes bourgeoises (Scottish National Party (SNP), Plaid Cymru etc.). Ces réformes, comme le Vendredi Saint et, dans une vision beaucoup p