• Ultra-intéressant, au regard de ce que SLP a pu maintes fois écrire sur la question...


    http://lvsl.fr/nazis-nont-rien-invente-ont-puise-culture-dominante-de-loccident-liberal-entretien-johann-chapoutot


    « Les nazis n’ont rien inventé. Ils ont puisé dans la culture dominante de l’Occident libéral » – Entretien avec Johann Chapoutot



    Johann Chapoutot est professeur d’histoire à l’Université Paris-Sorbonne, spécialiste de de l’Allemagne nazie. Il a consacré de nombreux  ouvrages à l’étude de l’idéologie nationale-socialiste (La loi du sang, le nazisme et l’Antiquité…). Il s’intéresse aux fondements philosophiques, historiques et (pseudo-)scientifiques du nazisme ; il étudie les moyens par lesquels cette vision du monde a pu devenir hégémonique en Allemagne à partir de 1933. Ses analyses mettent en lumière certains aspects peu connus de ce phénomène historique ; nous avons décidé de le rencontrer.


    « La race, les colonies, une conception darwiniste du monde : toutes ces catégories formaient un monde commun entre les démocraties occidentales et les nazis »

    LVSL : Les programmes scolaires présentent le national-socialisme comme une rupture radicale, presque comme une énigme, un monstre né au milieu de nulle part au sein de l’Occident libéral, l’Europe des Lumières. Dans votre livre Fascisme, nazisme et régimes autoritaires, vous suggérez pourtant que l’idéologie nazie trouve ses racines dans la pensée dominante et la culture de l’Europe du XIXème et XXème siècle…

    Johann Chapoutot – Radicalité et rupture il y a eu en effet, dans la mesure où les nazis ont agi avec une violence extrême, dès 1933, contre leurs opposants politiques, c’est-à-dire la gauche sociale-démocrate, communiste et syndicale ; puis contre des personnes considérées comme biologiquement malades, qui ont été stérilisées dans un premier temps. Les nazis incarnent donc une rupture dans et par l’action.

    Mais au niveau des idées, si l’on fait une analyse de la vision du monde nazie, si on décompose le nazisme en ses éléments constitutifs : le racisme, l’antisémitisme, l’eugénisme, le darwinisme social, le capitalisme version enfants dans les mines, le nationalisme, l’impérialisme, le militarisme… on découvre que ces éléments sont d’une grande banalité dans l’Europe, et plus largement dans l’Occident de l’époque. Les nazis puisent largement dans la langue de leurs contemporains, et c’est ce qui les rend fréquentables jusqu’au début de la guerre. On se demande pourquoi les démocraties n’ont pas réagi face au nazisme ; d’une part, elles avaient autre chose à faire. D’autre part, elles considéraient que ce que faisait Hitler dans son pays était honorable : plus de gauche, plus de syndicats … l’Allemagne est devenu un paradis pour les investisseurs à partir de 1933. Dans ce climat de lutte contre le communisme, l’Allemagne apparaissait en outre comme un rempart contre l’Est.

    Lorsque Hitler évoquait ses intentions en politique étrangère, ses déclarations étaient reçues à l’étranger et actées. Un exemple : en mars 1939, Hitler envahit le reste de la Tchécoslovaquie, violant ainsi les accords de Munich. Protestation de Roosevelet devant cet homme si peu fiable qu’il déchire les traités ; Hitler répond à Roosevelt et aux chancelleries occidentales dans son discours du 23 avril 1939 au Reichstag. Il déclare qu’il est responsable du sort de 80 millions de « Germains » (au sens racial) et qu’il doit les nourrir ; que l’Allemagne abrite 150 habitants au kilomètre carré, contre 15 au kilomètre carré aux États-Unis : l’Allemagne a donc besoin de conquérir un espace, un espace vital. Hitler ajoute que les démocraties occidentales, elles, ont leurs colonies. Que les États-Unis possèdent leur propre colonie intérieure, née du massacre des Indiens. Hitler déclare donc que les trois grandes démocraties du monde (les États-Unis, l’Angleterre et la France) n’ont rien à dire à l’Allemagne, parce que ce qu’elles pensent en terme d’hinterland colonial (des espaces dont les métropoles tirent subsistance), l’Allemagne nazie le pense en terme de biotope.

    Ce discours est structuré par deux logiques sous-jacentes. D’une part, une logique de darwinisme social : un peuple blanc doit pouvoir s’étendre au détriment d’autres peuples moins évolués et moins civilisés. D’autre part, une logique encore plus clairement biologique: il doit y avoir une adéquation entre l’espace et l’espèce, entre le territoire et la race. Quand les chancelleries se trouvent face à ce genre de discours, que voulez-vous qu’elles trouvent à répondre ? Surtout de la part de pays qui ont conclu un Traité sans que l’Allemagne y ait son mot à dire, volé 15% de son territoire et confisqué ses colonies… Hitler joue sur deux choses : la mauvaise conscience des Occidentaux, vainqueurs d’hier, et le fait qu’il existe un monde commun entre eux. Il existe entre eux des catégories communes : la race, le Juif, l’hinterland, une vision darwiniste du monde. Ce qu’ils font de ces catégories est différent, mais dire que les Juifs posent problème est un discours que personne ne conteste. En 1938, à la conférence d’Évian, chargée de statuer sur le sort des Juifs, aucun pays au monde ne veut accueillir les réfugiés ; seule la République dominicaine (sous le dictateur Trujillo) accepte d’accueillir les Juifs, pour des raisons racistes : il s’agissait de blanchir la population de la République dominicaine… Toutes ces catégories communes forment un monde commun entre l’Allemagne nazie et l’Occident libéral.

    Il y a un saut épistémique dans la mesure où les nazis reprennent ces idées, très banales, très communes, qui constituent depuis le XIXème siècle la grille de lecture des Occidentaux, et les mettent en cohérence, dans une vision du monde très organisée, et surtout en application. Prenons la stérilisation des malades, par exemple ; ce n’est pas l’Allemagne nazie qui l’a inventée : on la pratiquait aux États-Unis, en Suisse, en Scandinavie. Mais cette stérilisation a atteint une échelle inégalée en Allemagne nazie : 400.000 personnes ont été stérilisées jusqu’en 1945, contre quelques dizaines de milliers auparavant. Les nazis agissent très massivement, très violemment et très rapidement. Pourquoi? Parce que (autre idée propre aux nazis) les nazis pensent que l’Allemagne est en train de mourir, qu’elle est en train de s’éteindre biologiquement. Et que s’il n’y a pas une réaction violente, l’Allemagne va s’éteindre en tant que peuple.

    « L’idée que toute vie est combat est d’une banalité absolue dans l’Europe du XXème siècle »

    LVSL : Vous mentionnez à plusieurs reprises l’importance du darwinisme social dans la vision du monde nationale-socialiste, ce courant de pensée selon lequel les individus les plus faibles d’une société sont destinés à mourir, en vertu de la loi impitoyable de la sélection naturelle. À l’origine, c’était une grille de lecture utilisée par des penseurs libéraux anglo-américains, destinée à justifier la mortalité que causait le capitalisme au sein des classes populaires… Existe-t-il une continuité entre ce courant de pensée, et l’eugénisme racialiste propre au national-socialisme ?

    Totalement. Les nazis sont des gens qui n’inventent rien. Lorsque j’ai commencé à étudier le nazisme il y a quinze ans, je l’ai fait dans l’idée qu’il était un phénomène monstrueux, maléfique, incompréhensible, en rupture radicale avec ce qui l’avait précédé… Mais quand j’ai lu les nazis, j’ai découvert qu’ils disent des choses tout à fait banales par rapport aux penseurs de leur temps. L’idée que toute vie est combat est d’une banalité absolue dans l’Europe du XXème siècle. Le darwinisme social a été introduit en Allemagne par un britannique, Houston Stewart Chamberlain, gendre de Wagner et mélomane. Il avait lu Darwin et surtout les darwinistes sociaux : Spencer, Galton… En 1897, il rédige les Fondements du XIXème siècle, un livre qui pose les bases du darwinisme social allemand. Cet ouvrage est la passerelle culturelle entre le darwinisme social anglo-saxon et sa version allemande.

    Cette idée d’une lutte pour la vie, et d’une vie comme zoologie, d’une lutte zoologique pour l’existence en somme, qui passe par la sécurisation des approvisionnements et de la reproduction, se retrouve partout, singulièrement en Grande-Bretagne et en France ; en effet, le darwinisme social est la théorie d’une pratique politique – l’ordre capitaliste, et géopolitique – la colonisation. Il se trouve qu’au XIXème siècle, l’aventure coloniale allemande n’est pas très importante par rapport à ce qu’elle est en France et en Grande-Bretagne. Elle a donc été introduite tardivement dans ce pays, par Houston. Cette idée prospère rapidement, se développe, et nourrit les argumentaires pangermaniques : les Germains sont supérieurs aux Slaves comme les Britanniques le sont aux « Nègres » ; par conséquent, les Germains doivent conquérir leur espace vital au détriment des Slaves. Les nazis récupèrent ces idées banales radicalisées par la Grande Guerre. La guerre de 14-18 prouve que les darwinistes sociaux ont raison : tout est guerre, lutte et combat. Les nazis décident de faire de cette expérience une politique : si les Allemands ne veulent pas mourir, ils doivent être réalistes, et laisser choir l’humanisme et l’humanitarisme. Il faut accepter que toute vie est combat, sous peine de mourir.

    J’irais plus loin que le cadre de votre question. Je trouve que ce darwinisme social se porte très bien aujourd’hui. Il se retrouve dans des petits tics de la langue qui se veulent bienveillants (« t’es un battant toi« …). Il se retrouve dans la bêtise de certaines personnes que l’on prétend philosophes et qui vous parlent des gens qui ne sont rien, des assistés, des fainéants… Si l’on se retrouve au sommet de la société parce qu’on a été banquier, haut fonctionnaire, président de la République, alors on a tendance à croire que c’est un ordre naturel qui nous a élu, que l’on est là parce qu’on est le meilleur, naturellement ; que l’on s’est affirmé dans la lutte pour la vie, en somme. Cela part d’un manque de lucidité stupéfiant sur la fabrique sociale de la « réussite ».

    « La grande industrie et la finance allemande ont évidemment trouvé tout leur intérêt à l’arrivée des nazis au pouvoir »

    LVSL : Les historiens marxistes mettent l’accent sur une autre forme de continuité : la continuité économique et sociale qui existe entre l’ordre pré-nazi et le IIIème Reich, c’est-à-dire la perpétuation de la domination d’une classe de financiers et d’industriels sur celle des travailleurs. Que pensez-vous de la thèse marxiste classique, qui analyse le fascisme et le nazisme comme « expressions politiques du capitalisme monopolistique » ?

    C’est la thèse officielle du Komintern à partir de 1935. Les membres du Komintern se sentent fautifs, car jusqu’alors c’est la stratégie « classe contre classe » qui a prévalu ; elle a abouti à ce que les communistes combattent les sociaux-démocrates davantage que les nazis. L’arrivée d’Hitler au pouvoir a constitué un vrai choc pour eux. D’où l’abandon de la stratégie « classe contre classe » au profit de la tactique du « Front Populaire ».

    Les communistes allemands ont été traumatisés par la disparition de la gauche la plus puissante d’Europe, la gauche allemande. Pour penser ce traumatisme, ils ont élaboré cette herméneutique, en stricte orthodoxie marxiste, qui consiste à dire que le “fascisme” constitue la dernière tentative d’une bourgeoisie aux abois pour se maintenir en position de domination sociale, économique, politique, financière… Le « fascisme » devient un terme générique qui désigne tout aussi bien la doctrine de Mussolini que celle des nationaux-socialistes allemands (en Europe de l’Est, on parlait de « deutsche Faschismus« , fascisme allemand), alors que ce n’est pas du tout la même chose. Dans sa formulation la plus résumée et la plus dogmatique, cette grille de lecture devient un catéchisme un peu idiot. Cette lecture orthodoxe issue du Komintern est demeurée celle d’une historiographie de gauche fortement marquée par l’histoire sociale, qui n’est pas à rejeter, car elle a produit de grands travaux.

    La grande industrie allemande et la finance allemande ont évidemment trouvé tout leur intérêt à l’arrivée des nazis au pouvoir. Les répercussions de la crise de 1929 sont terribles en Allemagne. L’Allemagne est le pays le plus touché, parce qu’il était le mieux intégré au circuit du capital international ; il a beaucoup souffert de la fuite brutale des capitaux américains. À l’été 1932, l’Allemagne compte 14 millions de chômeurs ; si on prend en compte les chômeurs non déclarés, elle en compte 20 millions. La crise signifie pour les Allemands la famine et la tuberculose. Les nazis ont été vus comme les derniers remparts possibles contre une révolution bolchévique. D’où la lettre ouverte de novembre 1932 à Hindenburg qui l’appelle à nommer Hitler chancelier, signée par des grands patrons de l’industrie et de la banque. Le parti nazi reçoit des soutiens financiers considérables. C’est grâce à eux qu’il peut fournir à des centaines de milliers de SA des bottes, des casquettes, des chemises, de la nourriture. Les campagnes électorales des nazis coûtent une fortune, notamment du fait de l’organisation de leurs gigantesques meetings ; Hitler ne cesse de se déplacer en avion, à une époque où l’heure de vol est hors de prix. Les mécènes qui financent le parti nazi voient en lui le dernier rempart contre le péril rouge. Ils sont gâtés, car d’une part les nazis détruisent de fait la gauche allemande, les syndicats, l’expression publique ; de l’autre, ils relancent l’économie comme personne ne l’avait fait avant eux par la mise en place de grands travaux d’infrastructure à vocation militaire, et par des commandes d’armement inédites dans l’histoire de l’humanité. Les commandes d’armement font travailler le charbon, l’acier, la chimie, les composants électriques, le cuir, la fourrure, la mécanique, l’aviation…

    Les industriels savent très bien que l’État allemand ne peut pas financer ce qu’il est en train de faire. L’État commande des chars, des avions, mais ne paie pas ; il joue un jeu assez complexe et plutôt malin (je vais simplifier, mais le principe est là). Il paie les industriels en bons à intérêt… et leur déclare que ceux-ci seront versés grâce au pillage de l’Europe. Tout le monde est au courant, les industriels au premier rang, parce qu’ils ne sont pas payés, ou très peu : l’heure des comptes va sonner plus tard, quand le Reich aura les moyens d’envahir l’Europe. Les industriels ont donc été les complices et les bénéficiaires du Reich.

    Ne parlons même pas de ce qu’est devenue leur activité après 1940. Leurs commandes augmentent, et l’industrie obtient via Himmler que l’on mette le système concentrationnaire à son service. On en arrive à la loi d’airain des salaires de Karl Marx : vous ne rémunérez la force de travail qu’autant que nécessaire, afin qu’elle puisse se renouveler pour se maintenir. La loi d’airain des salaires dans les années 1940, c’était les camps de concentration, c’est-à-dire l’exploitation jusqu’à son terme de travailleurs que l’on n’a même pas besoin maintenir en vie, parce qu’il y avait une telle rotation que si un travailleur mourait en deux jours, un autre le remplaçait aussitôt.

    « Comparer les années 30 à la période actuelle n’est pas pertinent »

    LVSL : Aujourd’hui, on assiste à une montée de l’extrême-droite partout en Europe. On ne compte plus les références faites aux « années 30 » pour parler de la situation actuelle. Peut-on comparer ces deux époques s’agissant de la montée de l’extrême-droite en Europe ?

    Le parallèle est pertinent entre les extrêmes-droites actuelles et celles des années 20 et 30. D’une part, parce que les extrêmes-droites actuelles en sont les héritières en filiation sociale. On connaît l’histoire du Front National ; on sait que des anciens Waffen SS ont contribué à sa création, ou que d’ex-nazis ont participé à fondation du FPÖ autrichien. En termes de genèse, il y a bien une filiation sociale et intellectuelle. Il y a en effet une filiation idéologique, parce que leurs dirigeants se réclament des mêmes réflexes, font appel aux mêmes lieux communs, aux mêmes angoisses, aux mêmes aspirations : critique de la modernité cosmopolite, critique de la mixité des sexes, nationalisme ultra, alliance avec les intérêts financiers et industriels… Cela ne veut pas dire, par exemple, que le Front National est une organisation fasciste, c’est une extrême-droite qui n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs ses références. Zeev Sternhel a très bien démontré qu’elle les puise dans la France des XIXème et XXème siècles (Boulanger, Maurras, Barrès, l’OAS…).

    Comparer les périodes, en revanche, est non pertinent. Bien qu’il y ait des éléments similaires (remise en cause de la démocratie, doutes politiques, sociaux, éthiques, etc…), on ne vit pas dans le même monde, ne serait-ce que parce que l’Europe des années 30 était un monde informé, créé par la Grande Guerre. L’Europe des années 30 était habitée par 80 millions d’hommes à qui l’on a dit qu’il était bien de tuer, de frapper, de blesser. Ils avaient un rapport à la violence et à la mort qui n’est pas le nôtre aujourd’hui. Nous (je parle des Européens de l’Ouest et du centre, je n’inclus pas les Balkans qui ont connu une guerre civile au début des années 90) avons un rapport et à la mort qui ne vient pas encourager quelque chose comme le nazisme. Le nazisme se nourrit de cette fascination pour la mort, de ce romantisme héroïque à la fois mortifère et morbide… [Raison pour laquelle nous avons maintes fois écrit que si l'on attend le fascisme dans ses habits des années 1930, on risque de se réveiller alors qu'il est déjà là... Car par contre, ce qui est sûr c'est que face à sa crise généralisée, le capitalisme ne va pas renoncer à imposer une pression réactionnaire, surexploiteuse (pour maintenir son taux de profit) et répressive toujours plus forte sur les masses populaires.]

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    Il pourrait également être utile d'ajouter ici ce texte, publié une première fois en 2008, de Domenico Losurdo ; autre grand spécialiste de cette lecture "anti-exceptionnaliste" du phénomène nazi que nous partageons à 200%. Ce texte nous offre des clés de compréhension très importantes : assimilation de l'URSS à un "ramassis" d'Asiatiques, de Juifs et de "traîtres" à la race blanche et un "quartier général" de la "guerre" contre celle-ci ; admiration pour les politiques raciales anglo-saxonnes, mais reproche aux États-Unis et à la Grande-Bretagne de s'être "abâtardis par le sang juif" ; reproche à l'impérialisme français de son emploi de troupes coloniales, et donc de "lancer l'Afrique noire à l'assaut de l'Europe blanche" ; calquage des politiques de colonisation de l'Europe de l'Est sur l'esclavage des déportés africains et le génocide des indigènes en Amérique du Nord ; etc. etc. 

    http://indigenes-republique.fr/le-nazisme-comme-projet-de-white-supremacy-au-niveau-planetaire/

    Le texte qui suit est extrait d’un essai du philosophe et historien italien Domenico Losurdo, intitulé « White supremacy e controrivoluzione. Stati Uniti, Russia bianca e Terzo Reich », publié une première fois en 2008. Nous remercions chaleureusement Domenico Losurdo d’avoir accepté de le voir mis en ligne sur notre site. Nous remercions également notre ami Valerio Starita d’avoir bien voulu le traduire pour les Indigènes de la république. Parmi les nombreux ouvrages de Domenico Losurdo publiés en France, nous vous recommandons particulièrement « Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes », Albin Michel, 2006, et, plus récemment, « Contre-histoire du libéralisme », éd.La Découverte, 2013, qui souligne le lien entre libéralisme et production des races sociales. Pour ceux qui n’aiment pas trop lire, on ne saurait trop conseiller un petit livre intitulé « Le péché originel du XXème siècle », éditions Aden, Bruxelles, 2007.

    Hitler lui-même fait implicitement référence aux théoriciens de la white supremacy [En anglais dans le texte (NdT)] quand en 1928 il s’exprime très positivement sur l’« union américaine » qui, « stimulée par les doctrines de certains chercheurs raciaux, a fixé des critères déterminés pour l’immigration [Hitler 1961, p. 125] ». C’est un exemple dont il est nécessaire de tirer profit : « Introduire en pratique dans la politique appliquée les résultats déjà disponibles de la doctrine de la race sera un devoir du mouvement national-socialiste ». D’autre part les enseignements venus d’outre-Atlantique sont également précieux sur le plan proprement théorique ; nous sommes en présence de « connaissances et résultats scientifiques », d’une « doctrine de la race » générale qui illumine l’ « histoire mondiale [Hitler 1961, p. 127] ». Voilà une clef précieuse désormais à notre disposition pour lire de façon adéquate, au-delà des apparences, les conflits politiques et sociaux non seulement du présent mais aussi du passé.

    Il convient de prêter particulièrement attention à l’influence exercée par Stoddard sur la réaction allemande et sur le nazisme. Nous avons vu la grande considération que lui vouaient en particulier Ratzel, Spengler et Rosenberg : mais il s’agit également d’un auteur encensé par deux présidents états-uniens (Warren Gamaliel Harding et Herbert Hoover). L’interprétation du premier en particulier donne à réfléchir : « Quiconque prendra le temps de lire attentivement le livre de Lothrop Stoddard, Le Flot montant des peuples de couleur contre la suprématie mondiale des blancs, se rendra compte que le problème racial présent dans les États n’est rien d’autre qu’un aspect du conflit racial auquel le monde entier fait face». On comprend alors l’intérêt reconnaissant et même l’enthousiasme du nazisme. Alors qu’il passe quelques mois en Allemagne, Stoddard rencontre non seulement les plus grands « scientifiques » de la race, mais également les plus grands dirigeants du régime, c’est-à-dire Himmler, Ribbentropp, Darré et le Fürher en personne [Kühl 1994, p. 61; le procès de Harding est mentionné dans l’introduction de Stoddard 1925a].

    Tout cela ne doit pas nous étonner. Le Troisième Reich se présente comme la tentative, développée dans les conditions de la guerre totale et de la guerre civile internationale, de réaliser un régime de white supremacy à l’échelle planétaire et sous hégémonie allemande, en ayant recourt à des mesures eugénistes, politico-sociales et militaires.
    Il convient d’éviter – observe Rosenberg en 1927 – la confrontation suicidaire qui a eu lieu pendant le premier conflit mondial :

    « Le programme peut être ainsi synthétiquement formulé : l’Empire britannique prend en charge la protection de la race blanche en Afrique, en Inde et en Australie, l’Amérique du Nord prend en charge la protection de la race blanche sur le continent américain, tandis que l’Allemagne la prend en charge dans toute l’Europe centrale en étroite collaboration avec l’Italie, laquelle obtient le contrôle de la Méditerranée occidentale afin d’isoler la France et de vaincre les tentatives françaises de conduire l’Afrique noire à la lutte contre l’Europe blanche [Cité par Hildebrand 1969, p. 85] ».

    Mais ce qui est essentiel, c’est le discours d’Hitler (cité plus haut) aux industriels allemands à la veille de la prise du pouvoir. À ses yeux, la question décisive, autour de laquelle tournent toutes les autres, est claire: « l’avenir ou le crépuscule de la race blanche [Hitler 1965, p. 78 (27 janvier 1932)] ». Afin de déjouer les menaces qui pèsent sur la « position dominante de la race blanche » il convient de renforcer à tous les niveaux son « aptitude à la domination » (Herrensinn) [Hitler 1965, p. 75]. Il faut d’autre part identifier clairement l’ennemi, sans perdre de vue le fait que c’est la néfaste agitation bolchévique (ou plutôt judéo-bolchévique) qui stimule d’un coté la révolte des peuples coloniaux et de l’autre dégrade la bonne conscience des blancs se considérant détenteurs d’un droit naturel à la domination. C’est elle qui promeut la « confusion de la pensée blanche européenne » c’est-à-dire de la « pensée européenne et américaine » et vise en définitive à « détruire et éliminer notre existence en tant que race blanche [Hitler 1965, p. 77] ». La lutte menée par la race et la civilisation blanche contre ses ennemis est la clef de la compréhension de tous les conflits : l’Espagne conquise par Franco est une Espagne tombée « dans une main blanche [Hitler 1965, p. 753 (5 novembre 1937)] », et ce malgré le fait que les troupes coloniales marocaines aient largement contribué à la victoire.

    Plutôt que de « blancs », Hitler préfère parfois parler de « nordiques », d’« aryens » c’est-à-dire d’ « occidentaux » : « Notre peuple et notre État ont été eux aussi édifiés en faisant valoir le droit absolu et la conscience seigneuriale de cet homme dit nordique, des composantes raciales aryennes que nous possédons encore aujourd’hui au sein de notre peuple [Hitler 1965, p. 80] ». Mais les termes en question sont utilisés dans une large mesure comme synonymes aussi chez les théoriciens états-uniens de la white supremacy. Il reste clair que pour Hitler, restent exclus de l’espace sacré de la civilisation les peuples coloniaux (y compris les « indigènes » de l’Europe orientale où l’Allemagne est appelée à édifier son empire continental), les bolchéviques et, naturellement, les Juifs, étrangers à la race blanche, à l’Occident et à la civilisation pour de multiples raisons : ils viennent du Moyen-Orient, ils sont concentrés au sein de l’Europe orientale, sont les principaux inspirateurs de la barbarie bolchevique orientale et, de plus, font tout ce qu’ils peuvent pour alimenter le conflit au sein des peuples blancs et occidentaux.

    À la lumière de la trahison consommée d’un pays comme la France envers la race blanche, il est clair qu’il est du « devoir en particulier des États germaniques » de bloquer le processus d’ « abâtardissement [Hitler 1939, p. 444] ». Comme nous le savons, en ayant évité la contamination raciale qu’ont subi les latins, les États-Unis ont obtenu une position dominante sur le continent américain. Grâce à la cohérence et à la radicalité dont elle fait preuve dans sa lutte pour la suprématie blanche et aryenne au niveau planétaire l’Allemagne est destinée à jouer un rôle hégémonique en Europe et, par extension, dans le monde. La conclusion de Mein Kampf est éloquente : « un État qui, à l’époque de l’empoisonnement des races, se dédie à l’entretien de ses meilleurs éléments raciaux, deviendra nécessairement le patron de la terre [Hitler 1939, p. 782 (Schlusswort)] ». L’obstination des autres pays germaniques à refuser de faire front commun avec le Troisième Reich contre la menace représentée par la révolte des peuples coloniaux et par la conspiration judéo-bolchévique n’est pas seulement l’expression d’un aveuglement politique mais également d’un abâtardissement racial. Sur son journal, Goebbels note : les élites anglaises « sont tellement infectées de judaïsme à cause des mariage juifs qu’en pratique elles ne sont plus en mesure de penser de façon anglaise [Goebbels 1991, p. 1764 (12 mars 1942)] ». Aux yeux du Führer, le ministre anglais de la guerre est un « juif marocain » et du « sang juif » coule dans les veines de F.D. Roosevelt, dont la femme a d’ailleurs un « aspect négroïde [Cf. Losurdo 2007, chap. I, § 2] ».

    Avec le développement de la guerre contre les États-Unis, ces derniers commencent a être décrits de façon analogue à celle dont les théoriciens états-uniens de la white supremacy et Hitler lui-même avaient décrit l’Amérique Latine : la république nord-américaine est désormais elle aussi caractérisée par un « mélange de sang juif et négrifié [Hitler 1965, p. 1797 (11 décembre 1941)] ». Alors que la défaite se profile déjà pour le Troisième Reich, son leader se comportera jusque à la fin en champion de la white supremacy : il continue à se prononcer pour la « domination blanche » et à célébrer l’expansion des « blancs » en Amérique ; malheureusement, l’ « américanisme » se trouve désormais être « judaïsé» et dégénéré [Hitler 1981, pp. 124-5 et 55-6]. La « désaryanisation » dont Stoddard avait parlé à propos de l’Amérique Latine est désormais mobilisée pour expliquer la guerre que la république nord-américaine mène contre un autre peuple germanique et l’alliance qu’elle a noué avec l’ennemi mortel de la race blanche (la Russie bolchévique et juive).

    Progressivement, le nazisme trouve des sources d’inspiration dans le langage (ainsi que dans les institutions et dans les pratiques) des États-Unis de la white supremacy. Il ne s’agit plus seulement de l’Untermensch et de la Esbgesundheitslehre et de l’horreur envers la Rassenmischung et la Rassenschande, ou Blutschande. Le Troisième Reich prive les juifs de la citoyenneté politique : de même que l’Amérique était réservée aux blancs, l’Allemagne est désormais le pays des aryens. Ceux qui se trouvent être contaminés par du sang juifs sont considérés comme « mulâtres » (Mischlinge) [Hilberg 1988, pp. 149 sqq], tout comme sont « mulâtres » (Mischlinge) aux États-Unis ceux que l’on soupçonne d’avoir la moindre goutte de sang noir dans les veines. Par ailleurs, quand pendant quelque temps les dirigeants nazis ont pensé à introduire la ségrégation raciale dans les trains contre les juifs, il est clair que l’antécédent des mesures analogues appliquées aux États-Unis (et en Afrique du Sud) contre les noirs [Hilberg 1988, pp. 146-7] joue un rôle non négligeable.

    Hitler ne perd pas de vue non plus le sort réservé aux Amérindiens. À son époque, Ratzel avait observé : « Mal située, la réserve (Reservation) fonctionne comme une prison voire pire étant donné qu’elle ne garantie même pas le maintien en vie » ; « les Indiens sont contraints de rester sur leurs terrains arides et stériles, et on leur interdit de chercher une nouvelle situation ailleurs». Selon Hitler ce sont les Polonais, les indigènes de l’Europe orientale qui doivent être enfermés dans une « réserve » (Reservation) ou encore dans un grand « camp de travail » (Arbeitslager) [Hitler 1965, p. 1591 (2 octobre 1940)]. Plus précisément, Hans Frank, qui dirige le « gouvernement général » (Governatorato générale) (les territoires polonais n’ayant pas été incorporés directement au Reich), déclare que les Polonais sont appelés à vivre dans « une sorte de réserve » : ils sont « soumis à la juridiction allemande » sans être des « citoyens allemands » [Cité par Ruge, Schumann 1977, p. 36] (c’est-à-dire précisément le traitement qui était réservé aux Peaux-Rouges).

    Si les Polonais et les habitants de l’Europe orientale appelés à être expropriés, déportés ou décimés sont les Indiens de la situation, les survivants, destinés à alimenter le travail servile ou semi-servile, sont les Noirs : il n’est pas permis au Allemands de « se mélanger (…) au niveau du sang » avec une race servile [Hitler 1965, p. 1591].

    Un destin encore plus tragique attend les Juifs. Ceux-ci – comme l’avait observé Stoddard – occupent une position élevée « dans le ”corps des officiers” de la révolte » bolchévique et coloniale [Stoddard 1984, p. 152]. C’est la logique qui guide le Troisième Reich dans la « solution finale ». Il est intéressant de noter que cette expression apparaît déjà aux Etats-Unis aux XIXème et le XXème siècles, dans des livres qui, bien que d’une manière encore vague et sans la cohérence génocidaire de Hitler, invoquent la « solution finale et complète » (final and complete solution) ou encore la « solution finale » (ultimate solution) du problème respectivement des « peuples inférieurs » et des Noirs en particulier [Cf. Losurdo 2005, chap. 10, § 4].

    Au début du XXème siècle, dans les années qui précèdent la formation du mouvement nazi en Allemagne, l’idéologie dominante du Sud des États-Unis est exprimée lors des « Jubilés de la suprématie blanche », qui voyaient défiler des hommes armés et en uniforme, inspirés par « une profession de foi raciale » ainsi formulée :

    « 1) « C’est le sang qui comptera » ; 2) la race blanche doit dominer ; 3) les peuples teutoniques se déclarent pour la pureté des races ; 4) le nègre est un être inférieur et restera comme tel ; 5) « Ceci est un pays de l’homme blanc » ; 6) Aucune égalité sociale ; 7) Aucune égalité politique (…) ; 10) Que l’on inculque au nègre cette instruction professionnelle qui lui permette de servir le blanc au mieux (…) ; 14) Que l’homme blanc de la condition la plus basse compte plus que le nègre de la condition la plus élevée ; 15) Les précédentes déclarations indiquent les directives de la Providence» [Dans Woodward 1963, pp. 334-5].

    Ceux qui professent ce catéchisme sont des hommes qui s’emploient à affirmer dans la théorie et la pratique l’absolue « supériorité de l’aryen » et sont même prêts à « envoyer en enfer » la Constitution pour pouvoir déjouer « la menace nationale épouvantable, malheureuse » que représentent les Noirs. Oui – observent des voix critiques isolées – terrorisés comme ils le sont, « les Noirs ne font de mal » à personne et de toute façon les bandes racistes sont prêtes à « les tuer et les effacer de la surface de la terre » ; elles sont décidées à instaurer « une autocratie absolutiste de race », avec « l’identification stricte de la race la plus forte avec l’exigence même de l’État [Dans Woodward 1963, p. 332] ».

    On comprend alors que, après avoir souligné les points communs entre le Ku Klux Klan et le mouvement nazi (entre les hommes en uniforme blanc du Sud des États-Unis et les « chemises brunes » allemandes), une chercheuse états-unienne contemporaine considère que l’on peut arriver à cette conclusion : « Si la Grande dépression n’avait pas frappé l’Allemagne avec toute la force avec laquelle elle l’a frappée, le national-socialisme pourrait être traité comme on traitait auparavant le Ku Klux Klan : comme une curiosité historique, dont le destin était déjà scellé [MacLean 1994, p. 184] ». Ainsi, plutôt que l’histoire idéologique et politique (assez semblable dans les deux pays), ce qui explique l’échec de l’instauration de l’ « autocratie absolutiste de race » aux États-Unis et le triomphe de la dictature hitlérienne en Allemagne serait la diversité de la situation objective et la différence d’impact de la crise économique. Il est probable que cette affirmation soit excessive. Pour autant, les rapports d’échange et de collaboration restent fermes, à l’image du racisme anti-noir et anti-juif, qui s’établissent dès les années 1920 entre le Ku Klux Klan et les cercles allemands d’extrême droite. On peut même se demander si, pour comprendre la réalité du Troisième Reich, la catégorie d’ « autocratie absolutiste de race » ne serait pas plus précise que celle de « totalitarisme ». Initiée dans le Sud des États-Unis et développée ultérieurement à partir de la lutte contre un pays, la Russie soviétique qui, comme le dit Stoddard, avait vu en son sein l’ascension au pouvoir des « renégats » de la race blanche, ou encore, comme le dit Spengler, qui avait jeté le « masque blanc » et faisait désormais partie du « peuple de couleur de la terre », la contre-révolution déclenchée au nom de la white supremacy débouche finalement sur le nazisme.

    Domenico Losurdo


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