• Il y a 50 ans, le 30 septembre 1965, débutait l'un des plus sanglants massacres de l'histoire de l'humanité ; aussi sanglant que complètement tombé dans l'oubli (alors que l'on nous rebat les oreilles du matin au soir avec les "crimes du communisme", "Staline", "Pol Pot", "la Corée du Nord" etc. etc.)... Et pour cause : ce massacre visait essentiellement les membres et les sympathisants (réels ou supposés) du Parti communiste indonésien (PKI), qui était alors - en nombre de militants comme en influence - le premier Parti communiste au monde en dehors des pays déjà socialistes (URSS et Europe de l'Est, Chine, Vietnam, Cuba etc.) ; bien qu'il y ait eu aussi de très nombreuses victimes "collatérales" avec notamment des pogroms contre les Chinois (la haine anti-chinoise est en quelque sorte l'"antisémitisme" du Sud-Est asiatique, et les choses ne s'étaient évidemment pas arrangées depuis que la Chine était devenue en 1949 le bastion du communisme révolutionnaire en Asie). 

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    Le bilan est estimé à plus d'un million de morts au cours des derniers mois de 1965 et des premiers de 1966, dans une Indonésie qui comptait alors environ 115 millions d'habitants.

    Le "monde libre" impérialiste remportait là une victoire décisive face à un pays qui, après avoir arraché son indépendance de haute lutte (1945-49), s'affirmait depuis une dizaine d'années (avec son président Soekarno) comme une puissance-phare du "Tiers Monde" et "risquait", du moins aux yeux des dirigeants occidentaux (la réalité était un peu plus complexe...), de devenir sous peu un nouveau "géant communiste".

    Les forces nationalistes musulmanes (l'Indonésie est le plus grand pays musulman au monde), qui avaient joué un rôle non-négligeable dans la libération du pays du joug néerlandais et avaient même parfois manifesté un certain intérêt pour les thèses socialistes, se convertirent là en sinistres supplétifs de la domination impérialiste [d'après l'article du Secours Rouge de Belgique, "Les sympathisants communistes étaient souvent eux-mêmes musulmans. L’antagonisme de 1965 s’est structuré entre santri, musulmans fondamentalistes proches des propriétaires terriens, colonne vertébrale des milices, et abangan, forme religieuse syncrétique de l’islam, tolérante, ancrée dans les masses rurales sympathisantes du PKI"] ; aux côtés d'autres forces religieuses réactionnaires (notamment hindouistes à Bali, défendant le système des castes), d'éléments de la "voyoucratie" (proxénètes ou milieu des jeux d'argent, activités auxquelles les communistes étaient bien entendu très hostiles) et de groupes paramilitaires fascistes comme la Pemuda Pancasila ; tandis que les éléments conservateurs de l'armée portaient au pouvoir suprême le tristement célèbre Suharto pour un règne de sang et de corruption de plus de 30 ans (il sera renversé par un soulèvement populaire en 1998, sans que ne s'instaure pour autant autre chose qu'une "démocratie" capitaliste semi-coloniale de façade).

    Son régime, l'"Ordre nouveau" (cela ne peut pas être plus clair...), s'illustrera notamment 10 ans plus tard (1975) par l'invasion et l'occupation du Timor-Oriental ; occupation qui durera 24 ans (jusqu'en 1999) et causera la mort de plus de 200.000 personnes, soit... un quart de la population (et pourtant personne n'a jamais parlé ici de "Pol Pot de droite"...). L'oppression de la Papua occidentale ("Irian Jaya"), qui résiste à son rattachement à l'Indonésie depuis 1963, n'est pas non plus en reste avec potentiellement plusieurs centaines de milliers de victimes (la lutte et la répression se poursuivant, pour le coup, après la chute de Suharto et jusqu'à nos jours).

    Sur les tragiques évènements indonésiens de 1965, un très intéressant et factuel article a été publié sur le site du NPA (voilà c'est dit et vous voilà briefés, mais vraiment l'article est factuel et très complet et mérite la lecture).

    L'OCML-VP avait aussi publié en janvier 2013 sur le sujet, et surtout fourni un document historique d'une valeur exceptionnelle : l'autocritique du PKI effectuée après la terrible défaite subie.


    Indonésie 1965 : un million de communistes massacrés (NPA)


    Le 50e anniversaire des massacres de masse en Indonésie vient rappeler que dès lors que leurs intérêts sont tant soit peu menacés, l’impérialisme et les classes dominantes à son service se révèlent sous leur vrai visage, tout sauf « démocratique »…

    Vu de France, que connaît-on de ce pays ? Bali est la destination paradisiaque soumise à un tourisme forcené. Aceh, au nord de Sumatra, est la région la plus touchée par le tsunami de 2004, où la Charia a force de loi, et où s’échouent depuis le début de l’année les réfugiés du Bangladesh et de Thaïlande. Quant à la Papouasie, annexée en 1969, les journalistes y sont interdits de parole sur les exactions commises par les militaires et la police. Considérée d’un point de vue plus global, l’Indonésie est généralement présentée comme l’une de ces « économies émergentes » qui devrait nous redonner confiance dans l’avenir du capitalisme.

    Plusieurs « anniversaires » ont lieu cette année : la Conférence des Non-alignés de Bandung en 1955, le coup d’État militaire de Suharto et les massacres des communistes indonésiens en 1965, l’annexion du Timor en 1975. On ne s’arrêtera ici qu’aux deux premiers évènements. Ils sont liés, car c’est bien la menace que l’Indonésie joue un rôle clé dans la mise en place d’un nouvel ordre mondial lors de la Conférence de 1955 qui a amené les États-Unis, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à soutenir activement, en 1965 et après, le coup d’État puis la dictature de Suharto. C’est ainsi que voilà 50 ans, suite au coup d’État, l’Indonésie subit l’un des plus sanglants massacres de l’histoire.

    Un passé au parfum d’épices

    L’Indonésie est l’un des plus grands États archipélagiques avec les Philippines. Ce sont plus de 13 000 îles, au milieu de la « ceinture de feu », avec le risque permanent d’éruptions volcaniques de très grande ampleur. Aujourd’hui, ce sont plus de 250 millions d’habitants, concentrés sur quatre grandes îles soit 70 % du territoire : Java, la plus peuplée, Sumatra, Sulawesi et Kalimantan. C’est un pays que traversent trois fuseaux horaires, comme de Londres à Téhéran.

    L’espace indonésien regroupe encore sur son territoire un très grand nombre de peuples, de cultures et de langues différentes. Au niveau de l’espace central (Java et Sumatra), il appartient à l’aire culturelle du monde malais. Nous ne raconterons pas ici l’histoire des États indianisés, le royaume de Shrivijaya centré sur Sumatra du 5e au 14e siècle, l’essor du royaume du Mojopahit au 14e siècle, les premiers États musulmans à Java au 15e siècle. Il faut surtout garder à l’esprit l’arrivée des Chinois et l’ancienneté des relations commerciales dans toute l’Asie du Sud-est bien avant cette époque, ainsi que l’introduction de l’Islam au travers des marchands, les premiers musulmans n’étant pas des Arabes mais des Indiens convertis à l’Islam d’Asie centrale ou du Yu-Han.

    Les îles les moins connues aujourd’hui, mais qui ont attiré les européens dès le début du 16e siècle, sont celles de l’archipel des Moluques : les « îles aux épices ». Ces marchandises précieuses, utilisées en cuisine et en pharmacie, étaient soumises à de fortes taxes par leurs intermédiaires chinois, malais, ottomans… Deux routes les acheminaient vers l’Europe : l’une par la mer, l’autre terrestre, celle de la soie. Ce sont d’abord les Portugais qui montèrent des expéditions maritimes pour tenter de trouver la « route des Indes » et s’affranchir de ces taxes. Arrivés aux Moluques, ils parvinrent à des accords avec les princes locaux pour la production des épices. Les Anglais, puis les Hollandais les combattirent militairement et soumirent les sultanats locaux. Pour bâtir un monopôle et mieux contrôler toute la production, les Hollandais allèrent jusqu’à concentrer les plantations sur quelques îles en faisant arracher les arbres des plus grandes. À Banda, ils massacrèrent la population qui s’y opposait.

    La période coloniale

    Muscade, girofle, poivre, cannelle, piments, vanille feront la fortune de la Compagnie des Indes orientales, implantée dès 1619 à Batavia (l’actuelle Jakarta), sur l’île de Java. À la fin du 18e siècle, l’État néerlandais assumait la responsabilité directe de l’exploitation. Les villages indonésiens étaient corvéables et sur les bonnes terres étaient aménagées des plantations de café, de canne à sucre, d’indigo.

    À la fin du 19e siècle, après le creusement du Canal de Suez, les Indes orientales se rapprochèrent de la métropole, l’émigration de colons néerlandais s’intensifia. Les transformations de la révolution industrielle en Europe et dans le monde, la course aux matières premières influèrent sur les choix des cultures agricoles. Deux nouveaux produits furent cultivés : l’hévéa et l’huile de palme. Des mines d’étain furent exploitées. L’histoire de l’Indonésie est un exemple particulièrement cynique d’une métropole qui exploite méthodiquement sa colonie à son seul profit. Les États-Unis s’intéressèrent aux ressources en pétrole et au caoutchouc dès le début du 20e siècle.

    Le contrôle de cet immense territoire fut cependant un processus de longue durée qui se fit par annexions successives. Au début du 19e siècle, une révolte éclata suite à la modification du mode de fermage. Les Hollandais tirèrent la leçon de cette rébellion d’un prince local, adossée à un mécontentement profond des paysans. Désormais, ils flattèrent la noblesse javanaise afin de garder le contrôle des populations par son intermédiaire.

    Vers l’indépendance

    Au début du 20e siècle, un mouvement nationaliste divers se forma principalement autour de deux courants, le mouvement islamiste et le mouvement socialiste. Le premier grand parti nationaliste musulman, le Sarekat Islam, était d’ailleurs lui-même inspiré au début par les idées socialistes, dont la figure de proue à sa création était Henk Sneevliet, futur cadre de l’Internationale communiste puis de l’Opposition de gauche animée par Trotsky.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    À la fondation du Parti nationaliste indonésien (PNI), Soekarno utilisa le slogan « Nasakom » pour tenter d’établir l’unité du mouvement nationaliste indonésien : une harmonie entre nationalisme, religion (« Agama ») et communisme. Durant cette période, une nouvelle langue fut choisie, le « Bahasa », qui est aujourd’hui la langue enseignée dans toutes les écoles du pays, afin de renforcer l’idée d’une nation qui en tant que telle n’avait jamais existé avant l’époque coloniale du moins à cette échelle.

    En 1941 commençait la guerre du Pacifique. En 1942, les Japonais débarquèrent. Ils furent accueillis tout d’abord en libérateurs, mais menèrent une politique brutale d’exactions et de pillage afin de mettre les ressources de l’Indonésie au service de leur effort de guerre. Les nationalistes indonésiens étaient partagés entre collaboration et résistance. Après avoir imaginé une annexion, les Japonais leur promirent l’indépendance à la fin de la guerre. Ils favorisèrent la mise en place d’un corps militaire, préfiguration de la future armée indonésienne, puis d’une organisation de masse rassemblant les musulmans.

    À la fin de la guerre, malgré la volonté des Hollandais de récupérer leur colonie, l’indépendance fut finalement proclamée, mais elle fut suivie de quatre ans de lutte armée. Les Hollandais utilisèrent les aides du plan Marshall à la reconstruction des Pays-Bas pour faire débarquer des troupes en Indonésie. Le 27 décembre 1949, lorsqu’enfin les Hollandais acceptèrent l’indépendance, la situation économique était catastrophique.

    Soekarno, un dirigeant anti-impérialiste confronté à ses propres contradictions

    Le président Soekarno est à la fois le fondateur de l’Indonésie moderne et celui du « Mouvement des pays non-alignés ». Derrière le mythe du dirigeant anti-impérialiste se trouvait un nationaliste populiste et autocrate.

    En 1950, l’Indonésie était plongée dans le chaos et devait faire face à trois défis : construire une nation en faisant l’unité d’un pays soumis à de nombreux mouvement centrifuges ; s’entendre sur la place de l’islam alors que de nombreux mouvements militaient pour l’établissement de la Charia ; faire face à la question sociale et tout particulièrement au problème de la réforme agraire.

    Pour faire l’unité de l’Indonésie et réaliser le slogan de la jeunesse indonésienne en 1928 (« Une patrie, une nation, une langue »), Soekarno réprima des mouvements de contestation de diverse nature. Dès 1948, il tenta d’écraser le mouvement communiste en s’appuyant sur l’armée [NDLR c'est à ce moment-là qu'est tué le grand dirigeant communiste Tan Malakka (lire ici et ici), bien que celui-ci ait alors déjà quitté le PKI pour fonder son propre mouvement - le Partai Murba ("Parti des Masses")]. Puis il dut faire face à la rébellion du Darul Islam qui mena une lutte armée dans les années 1950 pour établir un État islamique. Il s’opposa au mouvement de sécession dans les Moluques, encouragé par les Hollandais. Il proclama la loi martiale en 1957 pour faire face à des rébellions militaires locales. Il annexa la Papouasie qui réclamait son indépendance.

    Soekarno lança en 1959 le principe de la « démocratie dirigée » destinée à renforcer considérablement le pouvoir présidentiel, tout en s’appuyant sur le « Pancasila ». Devenu le fondement idéologique de l’État, le Pancasila est formé de cinq principes : unanimité et délibération, unité du pays, justice sociale pour tous, foi en une humanité juste et civilisée, croyance en l’existence d’un dieu unique. Cela veut dire un État non pas laïc mais multiconfessionnel sur la base de cinq religions : l’islam, le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme et le bouddhisme. L’islam était mis au même rang que les autres religions, l’idée nationale semblant primer sur le reste.

    Dans ce contexte, Soekarno finit par trouver dans le Parti communiste indonésien (PKI) un allié de poids, qui a fait le choix de soutenir les aspects progressistes de sa politique après avoir renouvelé assez profondément sa direction et sa stratégie. Le PKI parlait de conquérir le pouvoir dans la légalité et faisait passer les intérêts nationaux avant les intérêts de classe. Formé en 1920 et issu du Parti socialiste, le PKI était l’un des plus importants partis communistes hors Union Soviétique. Il avait survécu à deux fortes répressions : l’une en 1927 par les autorités coloniales hollandaises, l’autre en 1948 par le nouveau gouvernement indonésien. En 1956, lors des dernières élections pluripartistes, il avait recueilli 16,7 % des voix, tandis que le parti nationaliste (PNI) de Soekarno en obtenait 25 %. En 1962, trois millions de membres du PKI étaient recensés, ainsi que de 10 à 20 millions de sympathisants dans les organisations de masse proches. Le pays avait alors 115 millions d’habitants.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    Après Bandung, la fuite en avant

    En 1955, l’Indonésie s’affirmait à l’échelle internationale. Soekarno prit l’initiative de la Conférence afro-asiatique, qui symbolisa l’éveil du Tiers Monde. 25 pays d’Afrique et d’Asie furent réunis à Bandung – dont l’Inde de Nehru et la Chine de Mao et Zhou Enlai. C’était l’affirmation d’une troisième voie possible dans le contexte de la guerre froide. C’était aussi pour Soekarno une manière de faire oublier les difficultés internes.

    Fin 1957, l’Indonésie entrait dans une crise économique importante due à la baisse des produits d’exportation vers le marché mondial, mais également à l’état chaotique d’une administration minée par la corruption. La roupie indonésienne s’effondrait. Les syndicats de gauche militaient pour qu’on saisisse les biens des Hollandais. Mais lorsque les entreprises furent nationalisées, l’armée en prit le contrôle et entendit en profiter sur le plan politique et économique. Dans les entreprises les nouveaux patrons, souvent militaires, s’opposèrent à la participation ouvrière. La mise en œuvre de l’économie dirigée se fit difficilement. En 1960, la réforme agraire qui prévoyait de limiter la taille des propriétés, une redistribution des terres et un partage des récoltes, se heurta également à des résistances. Au final, tout ceci ne fit que polariser davantage les tensions entre d’un côté le PKI et de l’autre les militaires.

    En 1963, après un cessez le feu entre l’Indonésie et les Hollandais et plusieurs mois d’administration onusienne de la colonie hollandaise, l’ouest de la Nouvelle-Guinée (la Papouasie ou Irian Jaya) passa sous administration indonésienne, malgré la résistance indépendantiste. Toujours en 1963, la fédération de Malaisie fut proclamée par les Britanniques avec l’intégration des anciens territoires britanniques de l’île de Bornéo. Cela mit fin à l’ambition nationaliste de Soekarno qui voulait défendre l’idée d’une grande Indonésie dépassant les frontières coloniales. En réaction, l’Indonésie sortit de l’ONU et des institutions issues de Bretton Wood en 1965 et nationalisa toutes les entreprises étrangères.

    Aux yeux des Américains, qui l’avaient pourtant soutenu face aux Hollandais en 1948-1949, Soekarno apparaissait de plus en plus incontrôlable, alors même que les États-Unis engagés dans le « bourbier vietnamien » avaient justement besoin d’alliés fiables dans la région.

    1965, bien plus qu’un coup d’État militaire

    Le 30 septembre 1965, l’assassinat de sept généraux était imputé aux communistes. Ce fut le point de départ et le prétexte pour justifier le coup d’État du général Suharto, qui se transforma assez rapidement en un véritable pogrom visant à l’extermination des communistes ou supposés tels.

    L’assassinat des généraux fut revendiqué par un « Mouvement du 30 septembre » (GS30 ou Gerakan September Tiga Puluh), qui aurait voulu protéger Soekarno d’une tentative de coup d’État de généraux de droite complotant depuis plusieurs années. S’agissait-il à l’inverse d’un coup d’État raté, soutenu par les communistes, ou encore d’une mise en scène – mais manipulée par qui ? Toujours est-il qu’Aidit et Lukman, respectivement président et vice-président du PKI, étaient eux-mêmes à ce moment-là membres du gouvernement. Et que le PKI, après avoir soutenu le GS30, se rétracta et ne mobilisa pas ses sympathisants pour les soutenir. Par contre, le général Suharto profita d’une lutte interne au sein de l’armée pour s’emparer du pouvoir, tout en écrasant ce mouvement de rébellion, avant d’écarter Soekarno et se lancer dans une croisade contre le communisme.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    Après la reprise en main de la capitale Jakarta, une propagande massive fut lancée. Renommé Gestapu, le GS30 fut présenté comme un complot soutenu par la Chine, avec un scénario de prise du pouvoir et l’installation d’une dictature prônant l’athéisme. Les militaires mobilisèrent la population au nom de la défense des traditions et de la religion, transformant ce combat en une lutte vitale pour la défense de son identité. Dans l’imagerie propagandiste, les généraux avaient été émasculés par des prostituées membres de Gerwani, l’organisation des femmes du PKI.

    L’extermination du courant communiste fut progressive : interdiction du parti et de ses organisations sœurs ; puis, une semaine plus tard, des jeunes anti-communistes d’une association islamique (la Nahdatul Ulama, forte de plusieurs millions de membres) commencèrent à incendier les locaux du PKI avec leurs occupants. L’armée encouragea la population à l’aider, et des groupes d’extrême droite furent dépêchés pour tuer. À Bali, par exemple, des unités de l’armée disposaient de listes de personnes à exécuter.

    [Dans l'article du Secours Rouge de Belgique : "Ce sera à peu près le même schéma partout : encouragements venant des militaires, intervention et soutien logistique là où le PKI est puissant. L’intervention des para commandos, proches de Suharto, permettra le massacre sans risque des communistes. Venant de Jakarta “pacifié”, ils inaugurent le 19 octobre à Semarang un scénario qui se répétera le 21 à Magelang, le 22 à Solo, le 23 à Wonosobo : démonstration de force puis, sous leur protection, déclenchement de la chasse aux communistes par les milices ; on tue, on brûle sièges d’organisations comme demeures particulières ; les survivants, qui fuient vers les campagnes, y sont pourchassés par les milices locales. C’est ainsi que vers la mi-novembre le secrétaire-général du PKI, Aidit, est capturé près de Solo puis “confessé” et sommairement exécuté."]

    Mais la répression fut infiniment plus large. Car très rapidement, on s’en prit à tous les partisans d’une réforme agraire et à tout opposant à la tradition des castes issues de l’hindouisme. À Sumatra, ce furent les travailleurs agricoles des plantations. Les Chinois, considérés comme riches et exploiteurs [et "agents du communisme de Pékin" : le fameux "antisémitisme de l'Asie du Sud-Est" NDLR], figurèrent également parmi les victimes, principalement à Java. Toutes les organisations liées au PKI furent touchées : les femmes, les paysans, les syndicats, etc.

    L’ampleur des massacres est estimée entre 500 000 et 1 million de morts [certaines estimations vont jusqu'à 3 millions, tandis qu'un autre million de communistes et de sympathisants seront emprisonnés ou astreints à des travaux forcés dans les plantations, les mines et les chantiers de construction, pendant que leurs femmes étaient violées puis contraintes par milliers à la prostitution, ce que reconnaît le rapport de 2012 de la Commission indonésienne des droits de l’Homme]. Au-delà d’un simple coup d’État, la classe dominante tenta d’éradiquer d’un coup l’ensemble des contradictions qui minaient le pays depuis l’indépendance.

    Le rôle des États-Unis, de la Banque Mondiale et des puissances occidentales

    L’Indonésie fit alors son retour au sein du « monde libre » dans un bain de sang. En 1966, l’ambassadeur US à Jakarta prenait la peine de rassurer Suharto : « les États-Unis voient plutôt d’un bon œil et admirent ce que l’armée est en train de faire ». Il est reconnu que la CIA avait donné une liste de 5 000 personnes à liquider, et que cela est devenu un modèle notamment pour le coup d’État militaire au Chili.

    L’Indonésie rejoignit le FMI en 1967 et obtint une annulation de la dette contractée par Soekarno, ainsi qu’une aide supplémentaire pour résorber la crise du pays, tout en fermant l’œil sur la corruption. Les décennies suivantes virent l’économie se développer à travers une mise en coupe réglée des richesses naturelle du pays. La BBC parle d’un « régime autoritaire qui a autorisé les technocrates à gérer le pays avec succès ». L’Indonésie de Suharto, comme le Chili de Pinochet avec l’« École de Chicago », devint un terrain d’expérimentation des politiques néolibérales.

    La double fonction de l’armée perdurait : défense contre l’ennemi intérieur, mais également acteur économique. La corruption était érigée en système. Le centre, c’est-à-dire Java, récupérait les revenus de la périphérie avant d’en redistribuer une fraction selon un système de népotisme qui a fait de la famille Suharto la plus riche du pays. Un programme de transmigration, c’est-à-dire le déplacement volontaire ou forcé de paysans javanais vers d’autres îles, constitua le moyen de contourner la réforme agraire mais fut source de conflits avec les populations locales, comme en Papouasie.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    L’histoire revisitée sous la dictature et les traces aujourd’hui

    Chaque année au 1er octobre, tous les écoliers doivent regarder un film sur le G30S qui justifie l’action de Suharto, la mise à l’écart de Soekarno et la répression du Parti communisme. Mais c’est en fait toute l’histoire qui a été revisitée pendant la dictature au profit d’un « ordre nouveau » censé marquer une nouvelle naissance pour l’Indonésie.

    Les cartes d’identité des rescapés des camps de travail et d’internement portaient l’inscription « ET » pour ex-tapol (ancien prisonnier politique). Ils étaient astreints à résidence et frappés d’interdits professionnels, leurs familles placées sous contrôle collectif. Les familles des communistes ou supposés tels ont été discriminées. Aujourd’hui, se dire communiste reste tabou et passible d’emprisonnement. On présente souvent l’Indonésie comme un pays musulman modéré, et de fait il existe plusieurs traditions en son sein. Mais il est toujours impossible de se dire athée ou même agnostique, d’autant que la question a aussi un enjeu politique.

    Le travail de la Commission sur les droits de l’Homme et de « réconciliation et vérité » est bloqué depuis 2012 sur la reconnaissance des massacres de 1965, mais également sur les plus de 1.200 morts, 90 blessés et 30 disparus des émeutes de 1998 qui ont mis fin à la dictature de Suharto dans le contexte de la crise asiatique.

    Les blocages ne viennent pas que des militaires, qui occupent toujours une place déterminante dans la vie du pays. Ce n’est pas non plus uniquement le résultat d’un « lavage de cerveau » après des dizaines d’années d’une dictature qui avait une dimension totalitaire. C’est aussi un phénomène profondément ancré dans la société parce que des millions de gens ont participé aux massacres collectifs de 1965-1966 et que la peur d’une vengeance a été transmise aux générations suivantes. Prendre en compte l’ampleur de ce qui a été en réalité l’amorce d’un génocide permet de comprendre la difficulté aujourd’hui à briser le silence sur cette histoire.

    Christine Schneider

    Pour aller plus loin 

    Livres

    « Le Parti communiste indonésien », Françoise Cayrac-Blanchard, Fondation nationale des sciences politiques, A. Colin, 1973.

    « Dissidence : Pramoedya Ananta Toer, itinéraire d’un écrivain révolutionnaire indonésien », Anton Aropp, Ed. Kailash, 2004.

    « Mitt Romney, la diplomatie à la pointe du fusil », Johann Hari, Le Monde Diplomatique, octobre 2012.

    « La Banque mondiale et le FMI en Indonésie : une intervention emblématique », Eric Toussaint, CADTM , 2 novembre 2014.

    Films

    « The Act of Killing », 2012 et « Look of Silence », 2014, Joshua Oppenheimer. 


    Lire aussi :


    1965 : Le massacre des communistes indonésiens (OCML-VP)

    Le massacre des communistes indonésiens (Secours Rouge)

    (et surtout) Autocritique du PKI (septembre 1966) - en PDF

    Un documentaire anglo-dano-norvégien réalisé par Joshua Oppenheimer, The Act of Killing ("Indonésie 1965 : Permis de tuer" en VF), est sorti en 2012. Il est de qualité plus qu'honorable et c'est l'un des rares documents occidentaux disponibles sur ces évènements :

    http://theactofkilling.com/screenings/

    http://www.myskreen.com/documentaire/societe/5605705-indonesie-1965-permis-de-tuer/

    http://www.youtube.com/watch?v=hHGbb64YxAk

    Un autre film d'Oppenheimer est d'ailleurs sorti tout récemment sur le même sujet : The Look of Silence (https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Look_of_Silence).


    MàJ : un rassemblement hommage s'est tenu le 30 septembre à Paris à l'initiative du Réseau Indonésie et de Sortir du Colonialisme, avec la participation de l'OCML-VP.

    Autres liens : Réseau Indonésie (page Facebook francophone) ; International People's Tribunal 1965 (en anglais et néerlandais).

     


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  • Le 27 septembre 1975, le régime franquiste procédait à une dernière vague d'exécutions capitales avant d'adopter, avec la mort du caudillo deux mois plus tard et l'avènement de son successeur désigné Juan Carlos de Bourbon, une façade plus "démocratique" (les exécutions ne seront alors plus qu'extrajudiciaires, ou remplacées par l’enterrement au cachot pour des décennies...).

    Ce jour-là cinq combattants antifascistes étaient passés par les armes à Barcelone, Burgos et Madrid, comme des centaines de milliers de leurs valeureux prédécesseurs depuis 1936 et même avant* : Jon Paredes Manot dit "Txiki" et Ángel Otaegui Etxebarria, abertzale basques, ainsi que Ramón García Sanz, José Luis Sánchez Bravo et José Humberto Baena Alonso** du FRAP, le front antifasciste armé du Parti communiste marxiste-léniniste.

    Cette date revêt depuis lors une grande signification pour tous les révolutionnaires de l’État espagnol, où elle est devenue une sorte de "Día de la Heroicidad" ("Jour de l'Héroïsme"). Au Pays Basque, c'est devenu la date du Gudari Eguna (le "Jour du Combattant") pour la gauche abertzale.

    Mañana, cuando yo muera, no me vengáis a llorar. Nunca estaré bajo tierra, soy viento de libertad. ("Demain, quand je mourrai, ne me pleurez pas. Je ne serai jamais sous terre, je suis vent de liberté" - dernières paroles de Txiki, inspirées de Che Guevara.)

    Voici - traduit - le texte rédigé pour cette occasion par la Red de Blogs Comunistas, dont fait partie Servir le Peuple :

     

    FUSILLÉS  IL Y A 40 ANS


    Aujourd'hui, en ce 27 septembre 2015, sont commémorés les 40 ans de l'exécution par fusillade des militants du FRAP
     José Humberto Baena Alonso, José Luis Sánchez Bravo et Ramón García Sanz, et de ceux d'ETA Jon Paredes Manot “Txiki” et Ángel Otaegui Etxebarria.

    Comme s'il s'agissait d'une macabre cérémonie d'extrême onction, le tyranneau fasciste disait adieu à ce monde en arrachant la vie à cinq jeunes révolutionnaires, dont le sang versé confluait presque 40 ans après dans le torrent de douleur mais aussi de fierté, de dignité et de permanente exhortation à la lutte de classe que sont les centaines de milliers d'antifascistes tombés durant la Guerre civile révolutionnaire (1936-39) et sous la répression postérieure.

    Ces fusillades de septembre 1975 mettaient un point final symbolique au cycle de barbarie débuté le 18 juillet 1936, mais les balles assassines pointaient aussi vers l'avenir : la bourgeoisie, sauvée in extremis par l'Armée réactionnaire et l'intervention nazie-fasciste en 1936, ne comptait pas céder un pouce de son pouvoir politique et économique ni mettre en péril ses intérêts matériels, qu'elle n'avait pu sauvegarder qu'au prix d'une guerre brutale contre la classe ouvrière et paysanne espagnole.

    Les centaines de victimes assassinées par les bandes fascistes (en uniforme ou en civil) depuis ce 27 septembre 1975 sont la démonstration la plus parfaite que la bourgeoisie "démocratique" et "constitutionnelle" espagnole ne s'embarrasse pas de scrupules quand il s'agit de "serrer le nœud", "ficelé et bien ficelé" par le franquisme autour du cou de la classe ouvrière et des Peuples de l’État - avec la notable complicité de l'opportunisme carrilliste (P'c'E), de la social-démocratie félipiste (PSOE) et du syndicalisme vendu (UGT/CCOO) pour démobiliser les travailleurs et paver la voie à la "Transition" bourbonienne.

    Cela n'a, il va sans dire, pas empêché que pour démanteler les capacités d'organisation et de lutte de la classe ouvrière dans l’État espagnol, les armes auxquelles a préférentiellement recouru la bourgeoisie aient pu être autres. Au milieu de la longue et gigantesque crise internationale du capitalisme où nous nous trouvons, le prix politique qu'a jusqu'à présent payer la bourgeoisie espagnole (substituer un Bourbon à un autre à la tête de l’État) en dit long sur la faiblesse organisationnelle et politique de la classe ouvrière et de son avant-garde. Ou plutôt - ce qui revient au même - sur le succès de l'abrutissement consumériste, de la propagande médiatico-patronale, du réformisme syndical, du pseudo-"progressisme" etc. etc.

    Et c'est là, devant les immenses tâches qui se dressent devant nous pour reconstruire un mouvement révolutionnaire capable de se lancer à l'assaut du pouvoir d’État, que l'exemple d'abnégation, de dévouement et de fidélité suprême à l'idéal révolutionnaire de José Humberto Baena Alonso, José Luis Sánchez Bravo, Ramón García Sanz, Jon Paredes Manot “Txiki” et Ángel Otaegui Etxebarria doit nous servir de guide.

    Nous, membres de la Red de Blogs Comunistas (RBC), sommes pleinement convaincus que ce n'est que par des personnes comme eux que peut être tracée la route vers un monde libéré de l'exploitation et de toute oppression nationale et de classe.

    Leur lumière est aujourd'hui, plus que jamais, notre phare. Il n'y a pas d'autre chemin.

     

    Red de Blogs Comunistas : Il y a 40 ans, les fusillés du 27 septembre 1975

             Red de Blogs Comunistas : Il y a 40 ans, les fusillés du 27 septembre 1975Red de Blogs Comunistas : Il y a 40 ans, les fusillés du 27 septembre 1975


    * En faisant débuter les choses en 1936 l'on pourrait être tenté d'oublier la répression des Asturies ou de Catalogne en octobre 1934, la dictature déjà fascisante de Primo de Rivera (1923-30) ou encore l'exécution de l'anarchiste catalan Francesc Ferrer suite à la "semaine tragique" de Barcelone en 1909... 

    ** Ces deux derniers étaient galiciens (de Vigo) et le second, bien qui militant d'une organisation "panibérique" (le PCE(m-l)), faisait clairement le lien dans ses dernières lettres de prison entre son appartenance à un Peuple périphérique/nié et son engagement révolutionnaire marxiste-léniniste.

     


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  • La chaîne de télévision basque EiTB devrait diffuser vers la fin du mois un docu-fiction consacré au glorieux... et méconnu bataillon antifasciste basque Gernika, qui participa en 1944-45 aux combats de la Libération et notamment à la liquidation d'une des dernières poches de résistance nazie, celle de la Pointe de Grave dans le Médoc*, au nord de Bordeaux : http://www.sudouest.fr/2015/05/27/la-bataille-de-la-pointe-de-grave-reconstituee-a-labenne-40-1933063-5469.php (vidéo du trailer dans l'article). France 3 serait également intéressée par la diffusion.

    1944-45, l'épopée du Bataillon Gernika

    L'histoire de cette unité héroïque mérite en effet d'être connue du grand public, ce qu'elle n'est pas suffisamment de nos jours. Ce que peu de gens ignorent, c'est qu'à l'hiver 1938-39 quelques 450.000 combattants et civils républicains progressistes, socialistes, communistes ou anarchistes de tous les Peuples de l’État espagnol franchissent les Pyrénées pour échapper à la prison, à la torture et à une mort quasi-certaine (il y aura environ 200.000 exécutions entre 1939 et 1942-43) dans les griffes du fascisme franquiste.

    L'accueil que leur réservera la "Républiiiiiique" capitaliste-impérialiste du rad'-soc' Daladier sera les camps de concentration du Roussillon et des Pyrénées occitanes (Saint-Cyprien, Argelès, Gurs, Le Vernet etc.), où ils se trouveront en 1940 livrés en pâture à l’occupants nazi et à ses supplétifs de la "Révolution nationale" (dont la police était dirigée par le rad'-soc' René Bousquet) : un grand nombre terminera dans les camps d'Allemagne et d'Europe de l'Est où beaucoup mourront, les plus "chanceux" étant "bons" pour le Service du travail obligatoire (STO) - ils seront notamment affectés à la construction du Mur de l'Atlantique.

    Mais un nombre non-négligeable réussira aussi, à la faveur de la débâcle, à s'échapper et se regrouper en unités de partisans sous l'autorité du gouvernement républicain et des gouvernements autonomes (Generalitat catalane, République d'Euzkadi) en exil, en coordination avec la "France libre" de Londres et/ou les FTP-MOI (Main d'Œuvre Immigrée) du PCF, pour affronter les armes à la main ce fascisme qu'ils connaissaient si "bien" pour avoir livré contre lui la première véritable guerre en Europe.

    C'est ainsi que plusieurs centaines d'hommes formeront en 1944 le Bataillon Gernika, du nom de la ville martyre bombardée par la Légion Condor nazie en 1937 (orthographiée Guernica en castillan et en français), sous le commandement de Pedro/Kepa Ordoki - ancien ouvrier du bâtiment, militant de l'ANV et vétéran de la Guerre civile antifasciste en Euskadi, passé à la clandestinité en Occitanie dès la fin 1940 et ayant échappé plusieurs fois à l'arrestation et à la mort.

    Placé sous l'autorité du Gouvernement basque en exil du lehendakari Agirre, ce qui n'ira pas sans frictions avec l'Union nationale espagnole (UNE, 10.000 combattants antifascistes relevant quant à eux du gouvernement républicain "central"), il mènera des actions de guérilla dans les Pyrénées avant de participer à la Libération du "Sud-Ouest" (Gascogne) ; jusque (donc) au fameux combat de la Pointe de Grave (14-20 avril 1945) aux côtés du bataillon anarcho-syndicaliste Libertad, qui "débloquera" l'accès à l'estuaire de la Gironde et donc au port de Bordeaux où ses troupes défileront fièrement sous les couleurs de l'ikurriña - le drapeau basque qui sera... décoré de la Croix de Guerre (Ordoki refusant la décoration pour lui-même, il la fit accrocher à l'étendard du bataillon).

    1944-45, l'épopée du Bataillon Gernika

    Voici en documentation quelques articles consacrés à l'unité, ses combattants et ses faits d'armes :

    http://www.memoire-immigration-aquitaine.org/includes/fichiers/doc/158/15. Bordeaux et sa région. Participation rep esp libération de Bordeaux.pdf

    http://www.sudouest.fr/2015/04/18/partis-loin-de-chez-eux-pour-defendre-la-democratie-1895940-3212.php

    http://www.lejpb.com/paperezkoa/20110514/266023/fr/Mort-Deunoro-Totorika-"heros-inconnu-2de-guerre-mondiale"

    http://ipehantifaxista.blogspot.fr/2014/08/liberation-de-paris-la-trahison-de-de.html

    http://cspb.unblog.fr/2008/02/16/no-pasaran/ [NDLR contrairement à ce qui est écrit dans cet article (et dans celui qui précède), il ne semble pas que le Bataillon Gernika ait pris part à la libération de Paris (24-25 août 1945). La première unité alliée à entrer dans la capitale hexagonale fut La Nueve (9e compagnie du régiment de marche du Tchad), effectivement composée de républicains "espagnols", et l'un de ses véhicules (jeep ou petit blindé) aurait apparemment été baptisé du nom de "Guernica" mais sans lien (a priori) avec les hommes d'Ordoki. La zone d'opération du bataillon semble bel et bien avoir été le "Sud-Ouest", comme pour la plupart des groupes de résistance "espagnols". C'est là que Kepa Ordoki, après avoir tout d'abord "séjourné" au camp d'internement de Gurs, est entré (tôt) dans la Résistance, a travaillé notamment dans les usines de Lannemezan (vivier "rouge" et antifasciste) et réchappé une première fois de l'arrestation alors qu'il distribuait le journal résistant Combat, une deuxième fois (à Bagnères-de-Luchon) du peloton d'exécution après trois mois de tortures et une troisième fois d'un déluge de balles allemandes sur sa "planque" dans un petit village pyrénéen (source "Ikurriña : Cien años", lien Google Books ci-dessous en castillan). Il semble même (en fait) que le Gernika n'ait été officiellement constitué sous ce nom qu'après la Libération de l'essentiel de l'Hexagone, à l'automne 1944, pour être affecté à la liquidation des dernières "poches" du littoral gascon - mais Ordoki et les hommes du bataillon avaient évidemment (et depuis longtemps) participé au maquis puis aux combats de la Libération.]

    En castillan :

    https://books.google.fr/books?id=HSFjPYpOPiAC&...

    http://kaixo.blogspot.fr/2005/04/60-aniversario-del-batallon-gernika.html

    1944-45, l'épopée du Bataillon GernikaBien sûr, dans l'esprit de tous ces hommes (les Basques comme les autres "Espagnols"), l'épopée révolutionnaire ne devait pas s'arrêter là. L'objectif de tout cela était bien sûr, après avoir vaincu le nazisme et le fascisme en Hexagone, de franchir à nouveau les Pyrénées pour aller libérer leurs Peuples ouvriers et paysans respectifs de celui que les avions d'Hitler et les chars de Mussolini avaient porté au pouvoir 6 ans plus tôt : le caudillo national-catholique Francisco Franco et ses hordes de tortionnaires. De Gaulle leur en avait fait la promesse (notamment en décorant le Gernika après la Pointe de Grave).

    Mais cette promesse sera bien vite jetée aux orties... Dans le nouveau contexte de Guerre froide qui se dessine, le régime sanguinaire devient vite une pièce maîtresse du dispositif du "monde libre" - ce nouveau nom de la "civilisation" ou de l'"Occident chrétien" - face au communisme. Les antifascistes ibériques qui ont joué un rôle décisif dans la Libération d'un quart du territoire hexagonal (et même de Paris pour certains) sont désarmés, démobilisés et renvoyés à ce qu'aux yeux du Capital ils savent le "mieux faire" : travailler à l'usine ou dans les champs.

    En septembre 1950 plusieurs centaines d'"Espagnols rouges" sont raflés (Opération "Boléro-Paprika") et envoyés en résidence surveillée en Corse ou en Algérie, le PCE est placé hors-la-loi, ses locaux fermés et ses publications interdites ; tout ceci en totale coordination avec les services franquistes (lire ici : http://www.humanite.fr/blogs/etre-fils-de-rouge-581472, ici http://ekladata.com/operation-bolero-paprika.pdf et encore ici http://ekladata.com/AjosdLNShVWMVwuVrsWXEcNH57Q.png). Et ce n'est là qu'un exemple de "chasse aux sorcières" parmi beaucoup d'autres (lire absolument cette étude : http://ccec.revues.org/3235)... Les relations diplomatiques avec Madrid sont officiellement rétablies en décembre 1951 - c'est alors encore une fois la "gauche" républicarde bourgeoise qui est au pouvoir, avec notamment un certain François Mitterrand comme ministre récurrent ("Outre-Mer", Intérieur, Justice etc.) ; la même "gauche" qui nous gouverne aujourd'hui par la matraque du renégat catalan Valls et avec laquelle certains pseudo-"maoïstes" voudraient "faire bloc" face à la montée du Front National ; tandis que tout un pan d'entre elle bascule (effectivement) dans le "souverainisme" social-chauvin et le fricotage avec la droite radicale comme "solution" à la crise (ce que les pseudo-"maoïstes" dénoncent à juste titre, mais leur "certaine idée de la France" est-elle foncièrement si différente ?).

    Du côté basque, il faudra attendre 1959 pour que les héroïques gudariak ("combattants" en euskara, gudari au singulier) relèvent la tête et relancent l'héroïque lutte révolutionnaire de libération que nous connaissons tou-te-s ; lutte qui a eu tendance à verser ces dernières années dans le réformisme et la conciliation (trois points de vue communistes à ce sujet iciici et ici) mais qui n'en reste pas moins soumise à la répression acharnée des États espagnol et français qui se partagent Euskal Herria.

    Kepa Ordoki et la plupart de ses compagnons d'armes, quant à eux, ne reverront pas leur pays natal avant la fin des années 1970...**

    1944-45, l'épopée du Bataillon Gernika

    Voilà quelque chose qui peut et doit servir d'enseignement encore aujourd'hui ; par exemple pour les Kurdes de Rojava : il faut toujours être très prudent et sans illusions lorsque l'on "joue" un ennemi de classe, réputé "moins pire", contre un autre objectivement plus immédiat et "mortel".

    Les camarades kurdes des YPG sont en lien étroit avec les quartiers-généraux de l'Alliance atlantique pour coordonner les frappes aériennes autour des secteurs qu'ils contrôlent ; des représentants à eux ont été reçus à l’Élysée ; et l'on peut difficilement leur reprocher de ne pas rejeter une aide aussi utile voire décisive face à des djihadistes réactionnaires barbares qui se sont promis de les égorger comme "mécréants", "apostats", "ennemis de l'islam" etc. etc. Ils sont à l'heure actuelle, ne nous voilons pas la face, partie prenante de la croisade de l'impérialiste occidental contre le monstre terrifiant que sa propre politique a engendré et déchaîné.

    Mais une fois l'"État islamique" vaincu (car un projet politique aussi démentiel et barbare ne peut qu'être vaincu à terme, même si cela prend des années), est-on si sûr que l'Occident laissera leur idéal "confédéraliste démocratique" triompher au Kurdistan ? Que la "communauté internationale" impérialiste continuera à appuyer leurs revendications notamment face à un État turc qui représente numériquement la deuxième armée de l'OTAN derrière les États-Unis (et même la première en comptant les réservistes !), à un régime syrien "sauvé des eaux" pour s'être retrouvé confronté à un ennemi pire que lui (qu'il a largement contribué à se créer en libérant des milliers de prisonniers islamistes radicaux dans la nature...), à un régime de Bagdad qui malgré ses liens avec Téhéran reste un allié-clé (le Kurdistan autonome d'Irak est de toute façon 100% bourgeois comprador et pro-impérialiste, 0% dans l'intérêt du Peuple et par ailleurs cul et chemise avec Ankara - ayant dans la vie les amis que l'on mérite, il a dernièrement reçu la visite de BHL...), etc. etc. ? Pour l'heure, l'hypothèse la plus probable est que l'Armée turque vienne "sécuriser" les zones libérées de la terreur daeshiste... On imagine difficilement plus contraire aux objectifs de la Libération révolutionnaire du Peuple kurde !

    Une trahison annoncée sur laquelle les (rares) derniers survivants du Bataillon Gernika et de la résistance antifasciste "espagnole" auraient sans doute beaucoup à dire ; et qui nous renvoie au célèbre mot d'ordre de Mao Zedong : "Compter sur ses propres forces !" - lancé dans la résistance à l'occupation japonaise alors que Wang Ming, conformément aux directives... du Komintern de Staline et Dimitrov, prônait la dissolution pure et simple de l'Armée du Peuple dans l'Armée nationaliste du Kuomintang. Voilà qui mérite d'être médité...

    En attendant, l'heure est venue de rendre à ces héros antifascistes et abertzale l'hommage communiste qu'ils méritent : Gora Gernika Bataloia ! Aupa Ordoki !


    1944-45, l'épopée du Bataillon Gernika
    1944-45, l'épopée du Bataillon Gernika


    * Voir ici la carte de ces fameuses "poches de l’Atlantique"

    ** Le dernier vétéran du bataillon encore en vie, Francisco Pérez Luzarreta, a accordé dernièrement une interview au journal basque Berria. En voici quelques passages traduits par un camarade :

    "EAJ (PNV) contrôlait le bataillon. Toi étais-tu abertzale ?

    Les abertzale étaient majoritaires. Moi, en revanche, j'ai été un individu révolté contre la persécution, l'injustice et le fascisme. Le fascisme avait tellement détruit ma famille, je luttais contre lui de vive volonté. Le meilleur endroit pour cela me parut le bataillon Gernika. J'ai toujours été d'idéologie libertaire. Pour moi, la liberté est tout. À partir de là, je n'ai pas senti de besoin de militer dans aucun parti. (...)

    Reçois-tu une pension ou autre pour les services de la guerre ?

    La France me donne une somme ridicule, et personne n'est jamais venu du gouvernement basque me demander comment je m'en sors. J'ai une pension minimum, de 600 euros, et tu ne vas nulle part avec ça. Je me suis marié en 1959, et nous n'avons pas eu d'enfant. Je disais à ma femme que j'aurais eu un enfant avec joie, mais je ne voulais donner personne né de moi à cette racaille. Le fascisme a continué. C'est peut-être pire maintenant qu'à l'époque du dictateur.

    (...)

    C'est ça la plus grande douleur de ma vie : ne pas avoir vu ces criminels à genoux. Aujourd'hui non plus. En Espagne, en plus, beaucoup de criminels de l'Allemagne nazie s'étaient établis après la guerre. Ils avaient l'argent volé aux Juifs, et les franquistes pour amis. Une racaille prête à déchiqueter tout ce qui respirait apparemment dans toute l'Europe. Je ne suis pas optimiste. Je ne peux déjà pas imaginer ce que je désirerais. J'ai perdu progressivement la ferveur d'une époque dans tous les domaines."

    Après la guerre, Paco Pérez Luzarreta officiera comme passeur entre Pays Basque du Nord et du Sud. Arrêté en 1947, il sera exilé à Barcelone où il restera deux ans avant de revenir s'installer définitivement en Hegoalde.

     


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  • Il y a 70 ans, Hiroshima et Nagasaki - le plus grand crime contre l'humanité "à la seconde" de tous les tempsIl y a 70 ans, Hiroshima et Nagasaki - le plus grand crime contre l'humanité "à la seconde" de tous les temps[Les différences dans les bilans humains viennent du fait que l'on peut compter seulement les victimes "instantanées" des deux bombardements mais aussi celles des retombées radioactives pendant des années après.]


    Eh oui, il ne faut jamais cesser de le rappeler : en ce tragique début d'août 1945, le "monde libre" qui succédait au "monde civilisé" d'avant-guerre (et qui ne cesse depuis de donner des leçons et de pourfendre le "terrorisme" et le "totalitarisme" à travers le monde) voyait le jour en tuant plus d'êtres humains en une poignée de secondes qu'aucun acte "terroriste" (même le 11 Septembre 2001) et même aucune chambre à gaz ni aucun Einsatzgruppe nazi (sans même parler des "affreux totalitarismes communistes" présentés comme les "jumeaux du nazisme"...) ne l'avait jamais fait jusqu'alors et ne l'a jamais fait depuis. Ceci afin de (prétendument) obtenir la capitulation sans conditions d'un ennemi déjà à terre ; mais aussi et surtout de montrer qui était le "patron" du nouveau monde qui naissait face à une URSS indiscutablement grand vainqueur de la guerre contre les régimes fascistes (au prix de la vie de 20 millions de ses héroïques citoyens).

    L'on peut aussi légitimement se demander, même si l'Allemagne et l'Europe occupée par elle (dont l’État français) avaient aussi subi de terribles bombardements, si une telle chose aurait pu être envisagée contre des Blancs... Hitler, s'il avait eu la bombe à temps, n'aurait peut-être pas hésité (soit contre Londres soit contre Moscou soit contre les deux). Mais c'était Hitler... et c'est précisément pour cela qu'il est entré dans l'Histoire comme la "Figure absolue du Mal" : pour avoir osé importer et appliquer indistinctement en Europe même les méthodes criminelles jusque-là réservées aux "sauvages" des colonies et "moralement prohibées" sur le Vieux Continent (à moins qu'il ne s'agisse vraiment de la pire "populace partageuse" comme lors de la Commune de Paris, ou d'un peu d'"Afrique en Europe" comme lors de l'annexion du Royaume de Naples par la nouvelle Italie unifiée).

    En carbonisant un ramassis de "chiens jaunes" (c'était le terme commun de la propagande de guerre... tandis que les nippo-américains étaient parqués dans des camps d'internement) qui, au-delà de toutes les atrocités impérialistes qu'ils avaient pu commettre (et que les communistes d'Asie - à commencer par ceux de Chine - avaient combattues valeureusement), avaient surtout commis aux yeux de l'Occident le "crime" impardonnable de se dresser contre lui, la "nouvelle Rome" US (succédant à Londres et Paris déconfits) remettait en quelque sorte le monde impérialiste occidentalo-centré "à l'endroit"...

    À lire, un article HYPER-INTÉRESSANT par rapport au mythe qui relativise ces deux crimes innommables en affirmant qu'ils auraient mis un "point final" à la Seconde Guerre mondiale :

    Ce n'est pas la bombe atomique qui a poussé le Japon à capituler

    Il y a 70 ans, Hiroshima et Nagasaki - le plus grand crime contre l'humanité "à la seconde" de tous les temps


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  • Le 2 août 1980, une charge de 23 kg d'explosifs détruisait la salle d'attente des secondes classes de la gare ferroviaire de Bologne (Romagne, État italien), tuant 85 personnes.

    Un massacre rappelant - mais en bien pire encore ! - celui perpétré 11 ans plus tôt (déjà par des éléments d'extrême-droite) sur la Piazza Fontana de Milan en décembre 1969 (16 mort-e-s), ouvrant la décennie et demi de guerre civile de basse intensité retenue par l'histoire bourgeoise sous le nom d'"années de plomb".

    Bologne était alors un bastion historique du PCI révisionniste (de fait complètement institutionnalisé et social-démocratisé avec Enrico Berlinguer), et il est probable que l'idée des auteurs et de leurs commanditaires était de faire croire à une attaque du communisme combattant ou du mouvement autonome contre celui-ci afin de "neutraliser" la gauche institutionnelle (PCI, PSI) tandis que s'instaurerait un régime autoritaire d'exception contre le "terrorisme".

    "Malheureusement" des juges "rouges" (sociaux-démocrates, révisionnistes voire de l'aile gauche de la démocratie-chrétienne... ou tout simplement intègres) mirent la main sur l'affaire et la culpabilité néofasciste ("Noyaux armés révolutionnaires" - NAR - ainsi que Terza Posizione) dans le crime fut rapidement révélée, conduisant à l'arrestation des deux auteurs matériels (Giuseppe Valerio Fioravanti et Francesca Mambro, arrêté-e-s respectivement en février 1981 et mars 1982 et condamné-e-s définitivement à la perpétuité en 1995 - ils clament au demeurant toujours leur innocence) et à la délivrance d'une vingtaine de mandats d'arrêt (mais la plupart des Chemises noires visées se carapateront, comme Gabriele Adinolfi aujourd'hui dirigeant tutélaire de CasaPound, revenant à la faveur de la prescription 15 ou 20 ans plus tard ; tandis que les arrêté-e-s seront tou-te-s acquité-e-s après quelques années de préventive).

    Il est permis de penser que pour le coup, les "stratèges" de ce "brillant" plan (ou du moins ses exécutants) aient eu la "main trop lourde" ce qui a conduit, devant l'immense émotion soulevée en Italie et dans le monde entier, à une implication sans précédent des juges débouchant (non sans des années d'investigations, de procédures... et d'obstructions de toutes parts) sur des révélations essentielles et même sur la "chute" de personnages jusque-là extrêmement puissants. De toute manière à l'époque, après la décimation du mouvement révolutionnaire par quelques... 25.000 arrestations suivies de procès-spectacles avec accusés comparaissant dans des cages, l'option d'un mode de gouvernement ouvertement antidémocratique n'était plus vraiment à l'ordre du jour pour la grande bourgeoisie transalpine. L'"air du temps" dans les pays "méditerranéens", comme déjà au Portugal et bientôt en "France", en Grèce et en "Espagne", était plutôt à la gestion "tranquille" par la... "gauche" bourgeoise de la transition vers l'ère post-soviétique de la "Fin de l'Histoire" et du "néolibéralisme"...

    Ce qui restera (et reste encore à ce jour) peu clair en revanche, malgré les éléments très importants révélés au grand jour, seront toutes les implications et les ramifications de ce crime barbare derrière les auteurs fascistes directs et jusqu'au cœur de l'"État profond" vert-blanc-rouge : seront mis en cause (du moins pour leurs manœuvres troubles de "dépistage" des enquêteurs) la Loge P2 de Licio Gelli, loge maçonnique mais également très liée à l’Église catholique, violemment anticommuniste et ne répugnant pas à travailler avec l'extrême-droite ou encore à soutenir les juntes militaires meurtrières en Amérique latine (et dans laquelle fit notamment ses premières armes un certain Silvio Berlusconi) ; ou encore des éléments des services de renseignement (notamment le SISMI, le renseignement militaire) liés à cette dernière ou au réseau "Gladio"* (réseau initialement mis en place par la CIA pour mener la "résistance" en cas d'invasion soviétique et/ou de prise de pouvoir par le PC pro-Moscou, devenu ensuite spécialiste des "coups tordus" "contre-subversifs" ; le SAC jouait un peu le même rôle dans l’État français mais avec un côté plus nationaliste/anti-américain du fait de sa ligne gaulliste)... Mais derrière, qui d'autre encore ? On ne le sait toujours pas avec exactitude.

    L'importance de ces éléments (surtout dans les années 1980) et de leur "stratégie de la tension" est peut-être parfois exagérée, certains - liés historiquement au révisionnisme pro-soviétique brejnévoïde - allant jusqu'à leur attribuer la "paternité" et la "manipulation" de l'immense mouvement communiste révolutionnaire de l'époque, mais leur noyautage de l'appareil étatique et des cercles d'influence était néanmoins certain et suffisant pour justifier que l'enquête ne "creuse" pas plus avant. Le Président du Conseil de l'époque, le démocrate-chrétien Francesco Cossiga, fera notamment tout son possible pour entraver son déroulement normal, commençant par nier le fait même d'un attentat (la fameuse "explosion de chaudière" invoquée et relayée par la presse dans les premières heures) et revenant même à la charge 15 ans après, dans les années 2000, avec la ridicule thèse d'une action du... FPLP ("piste palestinienne" qui sera alors alimentée et montée en épingle par Berlusconi, historiquement membre de P2 et proche de Gelli comme on l'a dit). Parallèlement, les tentatives de "gonfler" le rôle de Terza Posizione (quitte à fabriquer des "preuves") pour protéger les vrais instigateurs finiront par être mises en lumière et conduiront à l'acquittement "au bénéfice du doute" des inculpés de cette organisation...

    Mais enfin, quoi qu'il en soit et quelles que soient les contradictions internes à la bourgeoisie que ce genre d'acte peut révéler, le massacre de Bologne montre le vrai visage et de quoi est capable notre ennemi et nous enseigne que la guerre révolutionnaire implacable est la seule voie de la libération du Peuple.

    Les camarades de Quartiers Libres ont consacré à l'anniversaire de ce sinistre évènement leur dernière "séance du dimanche" (avec un récent film en italien, la Linea Gialla, "franchement moyen mais ayant le mérite d'exister et de poser les bonnes questions") :


    Séance du dimanche. 2 août 1980, attentat de la la gare de Bologne


    Au sujet de ce terrorisme d'extrême-droite et de ses liens avec les réseaux "stay behind" du "monde libre" dans le contexte de la Guerre froide, voici trois  documentaires : 



    Le scandale des armées secrètes de l’OTAN. (docu.) par stranglerman



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  • PCmF - Bloc Rouge :


    8 mai 1945 : victoire contre le nazisme et massacre du peuple algérien


    8 mai 1945 : victoire contre le nazisme et massacre du peuple algérien


    Le 8 mai 1945, le général Keitel signait la reddition totale et sans condition de l'Allemagne nazie.

    Le jour même, le matin du 8 mai à Sétif, alors que l'Algérie était encore une colonie française, des Algériens se rassemblaient autour de la mosquée, des gens affluaient de toute part. Ceux des douars se rassemblaient à l'entrée de la ville. La manifestation prévue était pacifique. Sept à huit mille Algériens défilaient, précédés par les scouts de la ville, drapeau algérien en tête et banderoles déployées avec les inscriptions : « Pour la libération des peuples» ; « Vive l'Algérie libre et indépendante ». Malgré l'interdiction de banderoles politiques, le cortège se mit en route. Le sous-préfet donna l'ordre d'enlever les banderoles. La police se mit à tirer, pendant que des européens voulaient empêcher le défilé. Des coups de feu sont échangés. La juste colère des algériens éclate, la gendarmerie intervient. À onze heures, le calme est revenu. La nouvelle du massacre se répand.

    À Guelma, peu d'Algériens assistent aux cérémonies officielles. Une manifestation est organisée avec des pancartes : « Vive la démocratie », « À bas l'impérialisme », «Vive l'Algérie indépendante». La police tire sur la foule et disperse les manifestants. Le 9 mai, Guelma est assiégée par des groupes armés des douars voisins venus venger leurs morts. D'autres défilés ont lieu à Batna, Biskra, Khenchela, Blida, Bel-Abbès, Saïda où la mairie fut incendiée. À Bône et à Djidjelli, des milliers de manifestants se joignirent aux manifestations officielles de la victoire contre le nazisme et sortirent leurs banderoles. À Alger, les fidèles ne se joignirent pas à la manifestation officielle de la Grande Mosquée.

    En 1830, le débarquement des militaires français ouvrait la voie à la colonisation de l'Algérie qui commença dès 1836 dans la plaine de la Mitidja jusqu'en 1847, malgré la résistance héroïque d'Abd-el-Kader. Les colons rachetaient à vil prix les terres ou confisquaient celles des domaines des propriétaires fonciers algériens et turcs. Ils établirent ainsi d'immenses propriétés foncières. En 1844, Bugeaud organise l'administration.  Dès 1848, l'Algérie est divisée en 3 départements. En 1870, le décret Crémieux accorde la citoyenneté française aux 32 000 juifs d'Algérie, puis en 1889 à tous les enfants d'origine européennes nés en Algérie, pour renforcer la colonisation. Les Algériens musulmans, eux, sont régis par le code de l'indigénat (1881) et sont considérés comme des sujets et non des citoyens. Le pouvoir économique est représenté par l'assemblée des délégations financières des colons, des non-colons et des indigènes musulmans qui n'ont que 21 représentants sur 69 membres.

    En Algérie, la colonisation a été une colonisation de peuplement. Les Algériens ont été spoliés, exploités par les colons, étaient considérés comme des citoyens de seconde zone, et massacrés alors qu'ils avaient participé à la première guerre mondiale. Les algériens ont remplacé en métropole le million de morts de la guerre dans les usines, sur les chantiers pour relever l'économie française. La révolution d'Octobre a affirmé le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et a accordé un soutien au mouvement de libération naissant qui a commencé à revendiquer l'égalité pour les musulmans en Algérie. Le refus de l’État français et des colons d'accéder à ces revendications légitimes a renforcé le sentiment national algérien. Durant la seconde guerre mondiale, les Algériens musulmans ont contribué à la libération de la France. Aussi était-il d'autant plus légitime de faire valoir leur droit à disposer d'eux-mêmes, leur droit à l'indépendance.

    Les fusillades et massacres du 8 mai 1945 étaient la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. La lutte pour l'indépendance nationale avait dès lors franchi une étape supérieure. L'agitation se développa dans les campagnes. Les événements de Sétif et de Guelma furent considérés comme le signal de la guerre de libération nationale, les attaques contre des bâtiments officiels se sont multipliées.

    La répression coloniale se déchaîna : à Sétif, à Guelma, la police, la gendarmerie, tirèrent sur la foule. Des européens organisèrent des milices et entreprirent la « chasse à l'Arabe ». À Guelma le sous-préfet créa une milice approuvée par les présidents des Anciens Combattants, de la «France combattante» et du secrétaire de l'Union locale des Syndicats.

    L'armée organisa la « guerre » contre les mechtas qui subirent de jour et de nuit des attaques sanglantes. C'était une nouvelle guerre coloniale que la France et son armée engageait contre le peuple algérien ; la marine et l'aviation furent autorisées à mitrailler les douars par le gouvernement provisoire de la France.

    Non seulement massacrés par l'armée française et les civils européens, le peuple algérien, ses masses populaires et son avant-garde nationale furent condamnés politiquement par les partis de gauche représentés dans le gouvernement provisoire et qui se réclamaient de la résistance contre l'occupant nazi et le gouvernement de Pétain. Pour les socialistes on « avait sali la grande heure de la victoire des démocraties ». Le Parti communiste dénonça dans l'Humanité la collusion des « pseudo-nationalistes et des éléments hitlériens connus » et « il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigés l'émeute » ; et encore « Ceux qui réclament l'indépendance de l'Algérie sont des agents conscients ou inconscients d'un autre impérialisme. Nous ne voulons pas changer notre cheval borgne pour un aveugle ». Certes il y eut par la suite condamnation des excès de la répression, la réclamation d'une « justice et rien que la justice », puis plus tard celle de l'amnistie. Mais la condamnation politique restait.

    La terreur contre le peuple algérien permit au colonialisme de se maintenir jusqu'en 1962. Mais la volonté de se libérer n'était pas morte et après neuf années de préparation, la lutte de libération nationale allait reprendre en novembre 1954 et aboutir 8 ans plus tard à l'indépendance du peuple algérien.

    Il y eu près de 50 000 algériens massacrés, exécutions massives de populations, d'otages, de suspects sans jugement, la torture fut pratiquée à grande échelle et le viol fut utilisé comme arme de guerre. Les exactions de l’État français en Algérie constituent un « crime contre l'humanité ».

    Aujourd'hui, à Béziers notamment, Robert Ménard, maire affilié au Front National, s'attaque à la mémoire de la lutte de libération nationale menée par le peuple algérien. Il a osé débaptiser la « rue du 19 mars 1962 » (date des accords d'Évian traduits par un cessez-le-feu immédiat) pour la renommer au nom de Hélie Denoix de Saint-Marc, résistant et partisan de « l'Algérie française » ayant participé au putsch des généraux.

    Face aux nostalgiques de « l'Algérie française », nous réaffirmons le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et notre combat contre l'impérialisme !

    Nous soutenons également la lutte qui s'organise pour que l’État français reconnaisse officiellement le « crime contre l'humanité » qu'il a commis en Algérie et pour qu'une stèle en mémoire aux victimes algérienne soit érigée à Paris.


    Hommage aux martyrs de la lutte de libération nationale algérienne !

    Pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes !

    À bas l'impérialisme !

    Prolétaires et peuples opprimés de tous les pays, unissons-nous !



    8 mai 1945 : victoire contre le nazisme et massacre du peuple algérien

     

    Et puis un très intéressant article d'époque, tiré d'un journal de FTP "dissidents" et trouvé sur le site "Non au musée fasciste à Montpellier !"  :


    Journal FTP ohé partisan


    Oradour sur Glane en Algérie


    La vérité sur le drame d’Afrique du Nord

    Une censure sournoise et une presse bien sage: voilà pourquoi si peu de gens ont une idée précise des événements qui ont ensanglanté l’Algérie.


    La situation

    Les populations d’Afrique du Nord n’ont jamais connu les « bienfaits de la colonisation ».

    La richesse des gros colons, et des industriels a été faite de la sueur et du sang des esclaves coloniaux.

    Depuis la guerre, une famine effroyable a augmenté terriblement la mortalité.

    En Algérie, les deux tiers des enfants indigènes meurent avant l’âge de deux ans.

    Dans certaines régions, les Algériens ont pour toute nourriture 120 grammes de grain par jour.

    Des milliers d’Arabes vivent dans des loques et à peu près nus.

    Multipliez par dix les restrictions que nous connaissons ici, et par vingt la pourriture vichyssoise: vous avez la situation en Afrique du Nord.

    La colère des masses en est multipliée d’autant.


    Les partis algériens

    Par leur politique de soutien du gouvernement, les partis ouvriers français ont perdu une grande partie de leur influence.

    Les Algériens réalisent nettement que les paroles du P.S. et du P.C.F. contre les gros colons ne sont que de la démagogie.

    Il est évident que les colons ne pourraient exploiter longtemps le peuple algérien s’ils n’avaient pour les soutenir, les baïonnettes du gouvernement « démocratique » auquel participent le P.S. et le P.C.F.

    Ce sont donc les partis nationalistes algériens qui bénéficient de la confiance des masses populaires.

    Le Parti du Peuple Algérien (P.P.A.) qu’une certaine presse hypocrite a tenté de confondre avec le P.P.F. Inutile de dire qu’il n‘y a rien de commun.

    Le chef du P.P.A., Messali Hadj, fut emprisonné sous le gouvernement de Daladier puis sous celui de Pétain et enfin sous le gouvernement actuel.

    Le deuxième parti est le « Mouvement des Amis du Manifeste », de Ferhat Abbas.

    Devant la poussée des masses laborieuses, la bourgeoisie ne pouvait freiner le mouvement par des appels au calme de chefs ouvriers traîtres (à la mode de chez nous), ces derniers n’ayant plus de crédit en Algérie.

    Pour briser les reins au mouvement d’émancipation, elle prépara une monstrueuse provocation.

    La préparation du massacre fut l’œuvre des colons fascistes et de l’administration algérienne (cela, toute la presse de gauche l’a reconnu en France.)

    Mais la complicité du gouvernement (sur laquelle la presse se tait) ressort des faits qui suivent.


    Oradour sur Glane en Algérie


    Le drame

    Le 8 mai, le drame éclate à Sétif. Une manifestation indigène avait lieu. Une foule de plusieurs milliers de Nord-Africains défilent avec des banderoles : « Vive l’Algérie Indépendante » ! « Libérez Messali Hadj » !

    La police intervient. La foule refuse de retirer les mots d’ordre. Un commissaire de police sort son revolver et tire sur les manifestants. Plusieurs s’écroulent ; la foule se disperse. Alors, un groupe d’indigènes parcourt la ville en tuant un certain nombre de personnes.

    En tout, 102 morts, d’après les chiffres officiels.

    Le prétexte est fourni à une répression sauvage et l’État français se garde bien naturellement d’inquiéter les fomentateurs de la provocation.

    Au contraire, la répression est organisée contre la population indigène.

    Les Versaillais ont fait des petits !

    La loi martiale est décrétée à Sétif. Il est interdit aux indigènes de sortir de chez eux s’ils ne sont pas munis d’un brassard spécial indiquant qu’ils se rendent au travail.

    Tout musulman vu sans brassard est tué sans avertissement.

    En pleine ville de Sétif, dans un square, un gamin qui cueillait des fleurs est tué par un sergent.

    Dans la région de Sétif, la répression est faite par la Légion étrangère et les Sénégalais qui massacrent, violent, pillent les demeures des indigènes et incendient.

    La marine dépêche le Duguay-Trouin de Bône. Il bombarde les environs de Kerrata. M. Tillon a demandé aux ouvriers de travailler à construire une forte aviation. Fort bien, les fascistes algériens savent utiliser cette aviation pour semer la mort dans les villages indigènes. Elle bombarde et mitraille toute la région au Nord de Sétif qui est aujourd’hui partiellement un désert (presse démocrate d’Algérie).


    Contre le centenaire de l'Algérie française


    Le massacre atteint son comble.

    À Guelma. La presse pétainiste a fait du beau travail et suscité une véritable folie raciste dans la population européenne, à telle point que la répression est dirigée par des éléments de la France combattante et même du Parti communiste local !

    Le 11 et le 12 mai, selon l’aveu du sous-préfet Achiary, les officiers français font fusiller 300 (trois cent) jeunes musulmans (6 à 800 selon d’autres témoignages)… Les voila bien les officiers vichystes (qui ne demandaient qu’à se racheter) !

    Partout le carnage continue, et à Taher, à la sortie d’une conférence faite par M. Lestrade-Carbonel, préfet de Constantine, plusieurs vichystes notoires peuvent dire : « c’est un jour de victoire pour nous ! ». En effet.

    En France, les gardes civiques du peuple n’existent plus, mais en Afrique du Nord la réaction constitue une « Garde civique » à elle, dans laquelle ce sont les anciens membres du S.O.I. de Darnand qui occupent les principaux postes de commandement.

    Des militants communistes qui s’étaient élevés contre la tuerie sont frappés par des naphtalineux. Certains militants disparaissent même mystérieusement.

    A Djidjelli, les 9, 10 et 11 mai, l’armée pille les quartiers indigènes.

    La fédération des syndicats confédérés proteste et demande à être reçue par le préfet qui refuse en répondant à la manière de Gœring : « L’armée fait son devoir ! »


    La manœuvre classique

    Bien entendu, la réaction essaie de brouiller les cartes selon le procédé classique. Elle déclare que c’est la main de l’Allemagne qui est derrière tout cela.

    C’est là un procédé qui prend avec les niais qui oublient que c’est le Capital qui a fait Hitler et non Hitler qui a fait le capitalisme.

    A la mairie de Douera, lors d’une réunion des maires du Sahel, un certain M. Dromigny applaudit le nom du général De Gaulle, puis fait une diatribe contre la « propagande allemande »… et enfin réclame le maintien de la loi martiale et de la répression contre les indigènes.

    Or ce M. Dromigny était, avant guerre, le représentant en Algérie du fasciste Dorgères I


    Oradour sur Glane en Algérie


    Bilan de la répression

    « Quelques centaines de victimes ».

    C’est faux!

    Alors M. Tixier-Stulpnagel lâche du lest…

    « Douze cents Algériens tués ». C’est faux!

    Les culottes de peau chargées de la répression avouent huit mille morts !

    Le consul américain d’Alger déclare 35.000 victimes indigènes.

    « L’ordre règne en Algérie » !

    Sur les Champs-Élysées, la foule applaudit les SS de la Légion en képi blanc.

    (Ce sont de vrais soldats, ma chère).

    Comme tout devient clair dans le « problème allemand »…

    Et là-bas dans les ruines d’un village, un vieil Arabe parle à ses enfants du « peuple des seigneurs ».

    Nous ressentons une grande honte en songeant à cela, nous qui avons lutté pendant quatre ans contre l’oppression.

    Non ! camarades algériens, nous ne voulons pas être complices du gouvernement bourgeois et de ses tueurs !

    Vive la lutte du peuple algérien pour son indépendance !

    Prolétaires de tous les pays, unissez- vous !


                    Vuillemin.

     


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  • Le 17 avril 1975, les forces des Khmers "rouges" faisaient leur entrée dans la ville de Phnom Penh abandonnée par le régime pro-occidental satrapique du maréchal Lon Nol. Il y a tout juste 40 ans commençait donc une période historique de quatre années (1975-79) qui, depuis lors, nous est systématiquement mise sous le nez comme la "preuve" de la "nature intrinsèquement criminelle du communisme".

    Il est donc important, inlassablement et aussi souvent que nécessaire, de rétablir encore et encore la VÉRITÉ sur cette période dite du "génocide khmer rouge".

    Nous partagerons ci-dessous un article publié en l'an 2000 - et republié dernièrement à l'occasion du 40e anniversaire - de l'OCML-VP, en précisant que nous n'en partageons pas totalement la tonalité anti-paysanne "primaire" (qui revient à prôner la révolution à partir des Centres et non l'encerclement des Centres par les Périphéries) : en réalité, le fait d'avoir analysé la société cambodgienne comme une société essentiellement communautaire paysanne à la "capitalisation" finalement récente et superficielle et de voir là une base (une sorte de "fil conducteur direct") pour la construction du communisme au sens marxiste n'était pas réellement le problème dans l'idéologie de Pol Pot et de ses acolytes ; ou alors il faudrait également rejeter des théoriciens de tout premier plan comme MariáteguiJohn MacLean ou Marx lui-même dans sa correspondance avec Vera Zassoulitch, ou encore tout le travail politique des maoïstes indiens auprès des Adivasis (nous avons déjà amplement abordé cette question dans de précédents articles : il s'agit en fait d'un mécanisme de négation de la négation, le capitalisme comme force de modernisation/progrès historique venant nier la communauté populaire "ancestrale" avec ses aspects égalitaires-démocratiques-collectivistes mais aussi arriérés-primitifs, amenant la modernité et le progrès technique-scientifique-culturel mais aussi une inégalité et une exploitation que bien des sociétés n'avaient jamais connues auparavant, avant de se voir nié à son tour par le communisme qui est finalement le "retour" de la communauté populaire égalitaire-collectiviste précédemment niée à un niveau supérieur).

    Sans doute aurait-il mieux valu parler du caractère idéaliste-mythologique de ce "paysanisme", voyant les paysans comme une sorte de "pureté" incarnée et non comme une classe qui en transformant la société se transforme elle-même ; et peut-être souligner plus fortement le caractère ethno-racialiste de l'idéologie du "Kampuchéa démocratique" (caractère à l'origine de la grande majorité des assassinats, tant parmi les minorités ethniques que chez les Khmers jugés "corrompus") ou encore les très grandes rivalités internes et les tendances au "seigneurisme de guerre local" dans le commandement khmer "rouge", tendances qui en tournant à l'affrontement armé (à partir de 1977) firent elles aussi beaucoup de victimes.

    De fait, si elle exaltait la paysannerie comme expression de la "race khmère la plus pure", la direction khmère "rouge" était le plus souvent issue... de cette même élite middle class intellectuelle urbaine qu'elle vouait aux gémonies, ayant généralement fait ses études à l'étranger et notamment dans les universités parisiennes etc. etc. ; et son idéologie ressemblait finalement beaucoup... au populisme (narodnikisme) russe de la fin du 19e siècle, que combattaient les marxistes de Lénine : mise en avant du supposé "communisme intrinsèque" d'une communauté paysanne "ancestrale" et "pure", souvent sur une base très ethnique (mir slave et communauté villageoise khmère "pure"), communauté "communiste" victime d'une "corruption" source de toutes les inégalités, de l'exploitation, de la misère populaire etc. et qui serait fondamentalement d'origine étrangère (occidentalisation de la Russie par les Romanov / du Cambodge par l'impérialisme)*. Mais un narodnikisme enrobé, comme le rappelle justement l'article de VP, de "marxisme-léninisme tendance chinoise" par pur effet de mode dans cette partie du monde à cette époque - quant aux véritables communistes cambodgiens, ils étaient appelés "Khmers issarak" et furent eux aussi durement persécutés comme (supposés) "valets du Vietnam"**.

    En Russie les narodniki seront généralement très vite rejetés par les paysans auprès desquels ils tentaient de s'implanter, restant finalement des cénacles de petits bourgeois intellectuels ultra-radicaux, tandis qu'inversement au Cambodge la situation permettra aux Khmers "rouges" de gagner une certaine base de masse dans les campagnes "tapissées" de bombes par l'impérialisme US ; mais dans les deux cas il s'agit d'une idéologie dont l'approche ultra-idéaliste et essentialiste des contradictions sociales, associée à la certitude "possédée" (pour reprendre le terme de Dostoïevski) d'être les "guides infaillibles" d'un renversement de société sans précédent [il faut rappeler ici le caractère ultra-secret du Parti dirigeant sous le nom d'Angkar ("l'Organisation"), attitude contraire à tous les principes marxistes], ne peut mener qu'aux pires catastrophes en pratique.


    40ème anniversaire de la prise de Phnom Penh par les Khmers Rouges


    L'article revient aussi sur la fameuse évacuation de la capitale cambodgienne, décrite par l'historiographie occidentale comme le "coup d'envoi" du "génocide" : en réalité, si elle fut menée de manière incontestablement brutale et (sans doute) dans un violent esprit de revanche, elle était absolument nécessaire alors que la ville, confrontée à l'afflux de réfugiés fuyant les bombardements, était passée en quelques années de 600.000 à presque 3 millions de personnes dans une situation humanitaire catastrophique.

    Et puis, de source un peu craignos sur les bords (que nous donotlinkerons donc...) et dans un esprit idéologique plutôt révisio (voir l'affirmation à la fin comme quoi "ils essaient de construire [le socialisme] en Amérique latine et en Chine"), un article qui n'en est pas moins très intéressant et remet beaucoup de points sur les i, c'est-à-dire beaucoup de choses dans leur contexte - car c'est, nous le savons tout-e-s, le grand "truc" de l'historiographie bourgeoise occidentale, y compris au sujet du nazisme hier et de nouveaux monstres comme l'"État islamique" aujourd'hui, que de dénoncer les "génociiiiides" et les "idéologies totalitaiiiiires" qui les portent en les déracinant complètement de leur contexte et de tous leurs tenants et aboutissants ("des fous" semblant surgir de nulle part pour s'emparer brutalement d'un pays entier et le livrer aux pires horreurs) ; ce qui permet efficacement et astucieusement de garder "propres" des mains très loin de l'être et de s'ériger en éternel "Camp du Bien", mais assurément pas d'avoir une compréhension scientifique des choses (fut-ce pour les dénoncer, les rejeter et en tirer les leçons ; mais la seule leçon que veut imposer l'impérialisme occidental est que le "communisme" et plus généralement tout ce qui s'oppose à lui est "le Mal").


    Le Cambodge, ou comment l’Occident a fabriqué l’Histoire


    Nous partageons particulièrement, outre le rappel que la grande majorité de la mortalité de l'époque provient en réalité... des bombardements américains ("dans toute l’histoire de l’humanité, aucun autre pays n’a été autant bombardé que le Cambodge durant cette période" selon Raoul Marc Jennar) et de leurs conséquences (munitions non-explosées continuant à tuer jusqu'encore aujourd'hui, cultures inexploitables d'où famine etc.)***, la description du Cambodge de 1975 comme une nation en état de choc post-traumatique, analyse tout à fait transposable à des situations actuelles comme celle de l'Irak livré à l'"État islamique", ou plus antérieurement à celle de l'Afghanistan des talibans : la valeur de la vie humaine était devenue proche de zéro, l'esprit de revanche phénoménal et les vrais responsables étant loin (impérialistes US) ou ayant pris la fuite (clique de Lon Nol), cet esprit se retournera contre les (supposés) "mauvais Cambodgiens", "occidentalisés" ou simplement récalcitrants au nouveau pouvoir.

    En plus d'être devenus une gigantesque arme de propagande capitaliste (à grand renfort d'amalgames, de manipulation des chiffres et de décontextualisation) contre le communisme en général et le maoïsme en particulier (puisque Pol Pot et ses comparses clamaient leur alignement sur Pékin), ces tragiques évènements auront porté en outre un coup très concret et fatal à la première vague révolutionnaire mondiale en Asie, en parachevant irrémédiablement la rupture entre la Chine et le Vietnam jusqu'au conflit armé ouvert (ces contradictions hégémonistes réactionnaires sino-vietnamiennes étant aussi un grand facteur dans la dérive meurtrière) et en transformant le second en puissance occupante (jusqu'en 1989) confrontée à une guérilla principalement... khmère "rouge" et appuyée... par l'Occident !

    Il ne ressort pas moins, de ces études un peu sérieuses, que la tragédie cambodgienne des années 1970 ne peut assurément pas se résumer à "des communistes/maoïstes fanatiques prennent le pouvoir et massacrent un quart de la population au nom de leur utopie meurtrière". Les choses, comme souvent lorsque l'on confronte le discours dominant capitaliste-impérialiste à l'étude sérieuse de la réalité, apparaissent nettement plus compliquée que cela...

    40 ans après, rétablir la vérité sur le Cambodge et le "génocide khmer rouge"

    Dans un esprit de débat franc et ouvert entre communistes, un document (en PDF) qui se positionne quant à lui en défense totale de l'expérience khmère "rouge" et dont nous ne partageons pas (par conséquent) toutes les conclusions, mais qui souligne tout de même des points intéressants par rapport à ce qui a déjà été exposé plus haut (terrible guerre impérialiste US 1970-75, mensonges et falsifications impérialistes, volonté de construire à tout prix et de toute pièce un "génocide communiste" etc.) :


    Il y a 40 ans, la LIBÉRATION de Phnom Penh

     

    * Les narodniki russes étaient réellement (selon nous) ce qu'il y a de plus proche des conceptions de Pol Pot : les Romanov (à partir du 17e siècle) auraient imposé la "modernité occidentale" avec son aristocratie arrogante, son capitalisme et la servitude pour les masses (n'ayant pas de colonies où pratiquer l'esclavage, la Russie durcit effectivement le servage de ses paysans pour trouver la surexploitation nécessaire à l'accumulation primitive...) ; mais la communauté slave originelle (mir) serait quant à elle "pure", démocratique, égalitaire, en un mot communiste et simplement "parasitée" - il faudrait donc la "déblayer" de la modernité "pourrie" qui la "parasite", avec une forte perception de cette modernité comme "étrangère". C'est là une vision extrêmement simpliste de la contradiction et de la négation de la négation (l’État moderne au service de l'émergence du Capital a nié - détruit - la communauté populaire précapitaliste, le communisme doit maintenant nier à son tour le capitalisme par la révolution socialiste mais ce n'est pas un "retour" à la communauté "ancestrale", c'est l'instauration de quelque chose de supérieur) ; et une vision très nationaliste et ethno-chauvine aussi - la plupart des anciens narodniki soutiendront la guerre contre l'Allemagne et l'Autriche en 1914, au nom d'un sentiment "slaviste" contre les "Germains" synonymes d'introduction de la modernité oppressive en Russie.

    ** En revanche, l'étrange et assez fascisant drapeau que l'on voit sur la plupart des photos de l'entrée des Khmers "rouges" à Phnom Penh (y compris dans l'article de VP) est en fait le résultat d'une erreur journalistique : ces photos montrent en fait le MONATIO ("Mouvement national"), des éléments du régime de Lon Nol qui paradèrent dans la capitale quelques heures avant l'arrivée des Khmers "rouges" et tentèrent de s'emparer du pouvoir puis de pactiser avec eux (ils furent bien sûr pour la plupart arrêtés et liquidés...). Cette confusion demeurera par la suite et l'on trouve encore fréquemment aujourd'hui ce drapeau présenté comme le "drapeau khmer rouge". Quant à la persécution de la communauté vietnamienne, si elle fut une réalité incontestable sous le "Kampuchéa démocratique", il faut aussi rappeler qu'elle avait largement commencé sous Lon Nol (les Vietnamiens étant supposément une "cinquième colonne" de la "subversion communiste").

    *** On citera à ce sujet les mots de l'intellectuel radical états-unien Noam Chomsky : "Il faut être un peu prudent à propos de cette affaire de 'génocide'. (...) Il n’est pas évident que Pol Pot ait tué tellement plus de gens – ou même simplement plus de gens – que les États-Unis n’en ont tués au Cambodge dans la première moitié des années 1970. Nous ne parlons de 'génocide' que lorsque ce sont les autres qui massacrent. Il y a donc beaucoup d’incertitude quant à l’échelle exacte du massacre perpétré par Pol Pot, mais la meilleure étude qui existe aujourd’hui estime les décès au Cambodge, toutes causes confondues, durant la période de Pol Pot à un chiffre de plusieurs centaines de milliers, un million au maximum. Alors, jetez simplement un coup d’œil au massacre qui a eu lieu au Cambodge entre 1970 et 1975, la période dont nous sommes responsables : c’était aussi dans les centaines de milliers [NDLR : entre 600 000 et 1 million, comme dit plus haut]. De plus, si l'on veut vraiment prendre cette histoire au sérieux – disons qu’un million de personnes sont mortes pendant les années Pol Pot, pour prendre le chiffre supérieur – il faut garder à l’esprit que lorsque les États-Unis mirent fin à leurs attaques à l’intérieur du Cambodge en 1975, des officiels américains ont prédit que dans l’après-guerre environ un million de Cambodgiens supplémentaires périraient des seuls effets de la guerre américaine. À l’époque où les États-Unis se retirèrent du Cambodge, rien qu’à Phnom Penh – oublions le reste du pays – les gens mourraient de faim au rythme de 100 000 personnes par an. La dernière mission de l’USAID au Cambodge prédisait qu’il faudrait deux années d’un travail d’esclaves et de famine avant que le pays puisse à peine recommencer à fonctionner. Ainsi il n’est pas si simple de calculer le nombre de décès qu’on doit attribuer aux États-Unis durant la période Pol Pot. C’est manifestement un grand nombre : lorsque l’on anéantit le système agricole d’un pays et que l’on déplace un million de gens de chez eux vers des villes où ils deviennent des réfugiés, bien sûr que beaucoup de gens vont mourir. Et la responsabilité de leur mort n’est pas celle du régime qui a pris la suite, mais bien celle de ceux qui ont tracé le chemin. Bref, si nous étions honnêtes à propos du terme 'génocide', nous distinguerions dans les décès au cours de l’ère Pol Pot une partie principale qui est de notre responsabilité, de la responsabilité des États-Unis." (Comprendre le Pouvoir - Tome 1)

     


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  • Lire ici :

    L'histoire oubliée d'un lynchage de masse dans l'Arkansas


    Il ne s'agit pas là de "n'importe quel" lynchage raciste commis aux États-Unis durant la période allant de la fin de la Guerre de Sécession jusqu'aux années 1960 ; lynchages qui auraient fait autour de 4.000 victimes au total (chiffres largement basés sur les rapports officiels, de police notamment, et donc très certainement sous-estimés). En effet, les quelques 237 Afro-Américains massacrés ces jours-là dans l'Arkansas l'ont été pour avoir voulu s'organiser contre leur exploitation de paysans pauvres (métayers) en formant un syndicat.

    Ces faits ont donc l'immense intérêt de montrer que :

    1°/ Le racisme n'est pas une simple "haine" de "beaufs" imbéciles et inéduqués détestant "ceux qui sont différents", ou une "peur de l'autre" qui serait "instinctive à l'être humain" comme veulent nous le faire croire les antiracistes idéalistes. Il est une superstructure idéologique du colonialisme extérieur mais aussi intérieur (comme typiquement celui qui frappe les Noirs, les Latinos ou les Premières Nations indigènes aux États-Unis, mais aussi les descendants de l'immigration coloniale en Europe) ; et ce colonialisme extérieur mais aussi intérieur, contrairement à ce que peut (encore une fois) déblatérer le 'p''c''mlm' (tout à son "anti-tiers-mondisme"), est absolument structurel et fondamental pour l'accumulation et la reproduction capitaliste. Car OUI, messieurs du 'p''c''mlm', non seulement les ouvriers du Bangladesh ou du Mexique (dans le cadre d'une véritable division internationale du travail que pouvait déjà entrevoir Lénine en 1916) mais aussi les prolétaires "non-blancs" d'Europe ou d'Amérique du Nord sont beaucoup plus exploités que les travailleurs blancs de ces deux mêmes continents ; leurs seuls salaires rapportés à la valeur marchande produite suffisant à le démontrer ! Il n'y aurait d'ores et déjà plus de capitalisme sur Terre si cette surexploitation sur des critères "raciaux" (mais d'autres critères existent aussi dans d'autres pays, comme les critères de "caste" ou de confession religieuse en Inde) n'existait pas*. Rosa Luxemburg avait certes tort d'affirmer que ces populations sont "hors capitalisme" : une fois conquises (ou capturées comme les esclaves africains) et soumises, elles sont bien sûr totalement dans le système capitaliste ; mais elles le sont dans une position d'"infériorité", de "sous-humanité" institutionnalisée sans laquelle la reproduction du Capital serait extrêmement difficile - Marx lui-même ne dissocie pas et présente même comme indissociable le colonialisme de l'accumulation première du Capital, et de sa reproduction par la suite (Le Capital Livre I, 8e section "L'accumulation primitive", chap. 31 "Genèse du capitaliste industriel").

    Les assassins racistes de l'Arkansas n'étaient pas mûs par la "bêtise" et la "haine", mais bel et bien par la "nécessité" que cette masse productrice afro-descendante certes plus esclave (depuis 1865) mais néanmoins infériorisée et surexploitée ne s'organise pas pour ses droits, ce qui aurait mis en péril le système capitaliste US tout entier - système sur lequel reposait même pour les plus modestes des lyncheurs leur privilège social de "Blancs". Bien sûr, énormément de lynchages ont également été perpétrés de manière "spontanée" (mais toujours avec la bénédiction des autorités, comme l'explique bien l'activiste Brooke Reynolds dans l'essai Policing Race) par la population blanche suite à des affaires présumées de vol, viol etc. supposément commis par des Noirs, mais il s'agissait alors - si l'on peut dire - d'"épiphénomènes" de la défense structurelle du privilège blanc. Encore récemment, et bien que dans des proportions de gravité nettement moindres, on a clairement vu comment l'hystérie anti-musulmane et anti-"pas Charlie" pouvait être mise au service de la répression des travailleurs issus des "minorités visibles", qui sont évidemment les plus exploités du prolétariat hexagonal et dont la bourgeoisie redoute le plus l'organisation et la lutte.

    2°/ Le fascisme peut tout à fait exister sous les apparences ("au sommet") de la démocratie parlementaire ; laquelle règne aux États-Unis sans interruption depuis l'indépendance en 1776. Il ne s'est pas agi là d'une "explosion" pogromiste "spontanée" ni même d'une opération d'une "société secrète" de type Ku Klux Klan, mais bien d'une expédition punitive conduite par le shérif du comté en personne ! Ce type de violences perpétrées par les autorités locales contre l'organisation des travailleurs noirs ou latinos, mais aussi contre les syndicalistes blancs un peu trop radicaux était monnaie courante à cette époque et durant toute la première moitié du 20e siècle ; les grands propriétaires terriens et industriels ayant par ailleurs leurs propres milices d'hommes de main totalement validées par les autorités en question. La bourgeoisie états-unienne vivait alors dans la "peur du rouge" (Red scare) après des évènements qui avaient vu, par exemple, le syndicat révolutionnaire IWW (Industrial Workers of the World) instaurer un véritable "soviet" à Seattle (Nord-Ouest) pendant quelques jours de février 1919. Il n'en reste pas moins que plus de 200 mort-e-s pour une tentative d'organisation de syndicat, voilà qui ne ferait nullement rougir un quelconque régime "totalitaire" ou autre "horrible dictature". Nous soulignerons aussi (avant d'être accusés d'"anti-américanisme") que ce genre de pratique fasciste sous le masque de la "démocratie" n'est pas du tout une exclusivité des États-Unis mais concerne potentiellement toutes les pseudo-"démocraties" occidentales.

    (Histoire) 1919 : massacre raciste... et anti-syndical dans l'Arkansas

    * L'on peut parler de SUREXPLOITATION lorsque l'on est à la limite permanente de ne même plus permettre la reproduction des conditions d'existence de la force de travail (c'est-à-dire du travailleur...). Une manière de fonctionner qui ne PEUT PAS être la manière générale du capitalisme, car si celui-ci produit c'est pour VENDRE (comment, sinon, dégager des profits et reproduire le Capital ?) et il a donc besoin d'acheteurs, qui ne peuvent pas être simplement 5 ou même 10% de bourgeois et autres personnes aisées. Il lui faut donc des personnes "simplement exploitées", c'est-à-dire à qui leurs revenus laissent une "margeounette" pour consommer. Mais pour que ces personnes puissent exister et exister en quantité conséquente, il est NÉCESSAIRE que d'autres, sur le territoire qu'une bourgeoisie donnée contrôle, soient dans ces conditions de surexploitation (ce qui signifie, en substance, définir et assigner à cette position des "ultra-pauvres" pour que puissent exister des "moins pauvres", que l'on pourra en sus aliéner en leur disant qu'ils ne sont "pas les plus à plaindre").

    [Attention cependant : la surexploitation, vouée à dégager un profit maximal sur investissement (surprofit), intègre aussi des considérations de productivité du travail, de développement technologique (augmentant la productivité) ainsi que d'établissement de situations de monopole (réduction radicale voire élimination pure et simple de la concurrence : quoi de mieux pour les affaires ?). Ceci peut entraîner des situations paradoxales : ainsi par exemple, on imagine difficilement plus surexploités que les esclaves africains des colonies européennes en Amérique ; puisqu'il suffisait souvent de les maintenir en vie quelques années pour tripler ou quadrupler l'investissement représenté par leur achat ("gagner leur tête" disait-on à l'époque). Sauf que voilà : 1°/ comme déjà dans l'Antiquité, la productivité de personnes privées de toute liberté et non-rémunérées pour leur travail s'avérait finalement médiocre comparée à celle d'un travailleur libre, 2°/ pour ces mêmes raisons de productivité, ainsi que pour de simples raisons de sécurité, il était difficile voire impossible de concentrer des centaines et des centaines voire des milliers d'esclaves sur une même plantation (ce qui gênait donc la concentration du travail, et allait contre la constitution de monopoles), 3°/ cette méthode productive était difficile pour ne pas dire impossible à mettre en œuvre en dehors du secteur agricole (certes indispensable à l'économie mais dont la valeur ajoutée, même en agriculture extensive, reste somme toute modeste), dans l'industrie en plein essor notamment, 4°/ elle était incompatible avec le progrès technologique (mécanisation de l'agriculture), voué de toute façon à la faire disparaître, 5°/ les esclaves, qui représentaient le tiers de la population dans le Sud des États-Unis et 80% ou plus dans les Caraïbes, ne pouvaient pas (cf. ce que nous avons dit plus haut) représenter un marché (débouché commercial pour la production) de manière significative. Ce sont toutes ces raisons (et l'on pourrait encore sans doute en citer d'autres), et non des considérations d'"humanité", qui ont amené au 19e siècle les bourgeoisies européennes et américaines à pencher majoritairement en faveur de l'abolition de l'esclavage, bien que celui-ci représentât (à première vue) la forme d'exploitation la plus totale (et donc le profit maximal tiré de la force de travail) que l'on puisse imaginer. Si l'on adopte une vision "arithmétique" de la définition marxiste "classique" de la surexploitation, les paradoxes ne manquent de toute façon pas : les travailleurs les plus exploités pourraient ainsi bien être, par exemple... les footballeurs, si l'on mettait en perspective leurs (multimillionnaires) revenus annuels avec ce qu'ils rapportent à leurs clubs. C'est pourquoi une vision plus "humaine", basée sur la notion de reproduction des conditions d'existence, nous a semblé plus appropriée.]

     


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  • Le 4 janvier 1935 (il y a donc 80 ans), le Ministre des Affaires étrangères tricolore Pierre Laval se rendait à Rome pour y rencontrer le Duce Benito Mussolini : http://www.herodote.net/4_janvier_1935-evenement-19350104.php

    Il y a 80 ans (janvier 1935), le pacte Laval-MussoliniLa rencontre devait déboucher trois jours plus tard sur l'Accord franco-italien de Rome.

    Si l'on considère tous les évènements enchaînés depuis 2012 ("Manifs pour Tous" etc. etc.) jusqu'au triomphe du FN aux dernières municipales et européennes (1-2-3) comme un Février 1934 rampant, alors il faut aller jusqu'au bout du raisonnement : le Premier ministre Manuel Valls, appelé à Matignon dans la foulée de la déroute électorale de la gauche bourgeoise, est le nouveau Pierre Laval lui aussi revenu en grâce après la tentative de coup de force d'extrême-droite, d'abord aux Affaires étrangères (octobre 1934) dans le gouvernement "centriste" de Gaston Doumergue puis directement à la Présidence du Conseil des ministres (juin 1935 à janvier 1936) tout en conservant le portefeuille de la diplomatie (les Présidents du Conseil étant forcément ministres de quelque chose). On connaît la sinistre destinée ultérieure du personnage.

    De fait, dès sa nomination au Quai d'Orsay, Laval allait devenir l'"homme fort" de la République bourgeoise tricolore dans un contexte où aux rugissements de la première vague de la Révolution prolétarienne mondiale et à l'explosion des luttes anticoloniales (Étoile nord-africaine fondée en 1926, bientôt le Parti du Peuple algérien en 1937, révolte de 1930 en Indochine) s'ajoutait désormais la nouvelle menace des rêves de "revanche" hitlériens, conséquence de 15 ans de politique d'étranglement économique, d'affamement, d'humiliation et même d'occupation militaire de l'Allemagne au nom du Traité de Versailles.

    Le gouvernement précédent (lui aussi dirigé par Doumergue) avait essayé de se rapprocher de... l'URSS de Staline, qui cherchait elle aussi l'alliance des "démocraties occidentales" contre le nazisme. Mais le principal artisan de ce rapprochement, le ministre Barthou, devait mourir "opportunément" assassiné par un nationaliste macédonien lié aux fascistes croates (octobre 1934) aux côtés du roi de Yougoslavie Alexandre Ier à Marseille : Laval lui succède, l'accord sera signé en 1935 mais jamais ratifié et donc inopérant (il servira surtout, de fait, de prétexte à Thorez pour justifier tous les compromis avec la bourgeoisie "républicaine" au nom de l'"antifascisme"). Il va de soi qu'une telle alliance répugnait profondément au Grand Capital.

    Il y a 80 ans (janvier 1935), le pacte Laval-MussoliniLa diplomatie de Laval va alors consister à installer un "cordon sanitaire" autour du Reich allemand en s'appuyant sur l'Italie fasciste.

    Mussolini, à l'époque, n'est en effet pas vraiment un ami d'Adolf Hitler : il se moque de ses théories racialistes et, surtout, redoute son pangermanisme agressif qui en annexant l'Autriche (voire la Suisse) amènerait l'Allemagne sur la frontière italienne (et pourrait commencer à revendiquer des terres annexées par l'Italie en 1919 : Tyrol du Sud etc.). Là où Hitler passe, y compris de source allemande bien réac comme il faut, pour un "chien fou" à la tête d'une bande de fanatiques et un revanchard menaçant de rallumer la guerre sur le continent, le Duce reste l'homme... que l'on a d'abord financé pour faire entrer (puis pour maintenir) l'Italie en guerre aux côtés des Alliés franco-anglais (front sans doute décisif pour l'issue du conflit... au prix de 750.000 cadavres d'ouvriers et de paysans), puis qui a permis d'éviter une possible deuxième révolution bolchévique en Europe : un "rempart de la civilisation" qui ne demande pour son pays que le droit d'avoir un Empire colonial comme les autres, ce que l'on peut bien - après tout - lui accorder (si l'Italie prend son envol économiquement, cela peut en faire une rivale certes... mais aussi un marché). De fait, la bourgeoisie européenne de l'époque le porte aux nues et lorsque l'on critique Hitler dans les fumoirs de la "bonne société", c'est souvent pour lui opposer en contre-exemple le truculent leader italien : bref, en résumé, c'est alors un dirigeant politique tout ce qu'il y a de plus... respectable !

    Laval voit donc en lui un allié pour "contenir" par le Sud le réarmement allemand - tout en signant quelques mois plus tard, on l'a dit, un autre traité avec l'URSS afin de le "contenir" à l'Est ; mais cette alliance restera de peu d'effet.

    C'est sur la base de cet accord franco-italien que, lorsque Mussolini se lancera à l'assaut de l’Éthiopie indépendante d'Haïlé Sélassié en octobre, l'impérialisme BBR et son allié anglais refuseront toute intervention, sanction et même condamnation de pure forme contre l'Italie à la Société des Nations, bien que les principes de cette "ancêtre" de l'ONU soient éhontément violés (invasion et déni de la souveraineté d'un État membre) et, surtout, que l'"Afrique orientale italienne" se retrouve ainsi à encercler les possessions françaises et britanniques de Djibouti et du Somaliland : il ne faut pas, proclame-t-on alors, "pousser Mussolini dans les bras d'Hitler". Il n'y a pourtant guère de risques : les relations entre les deux régimes sont au plus bas après l'assassinat du chancelier "austro-fasciste" autrichien Dollfuss (grand ami et protégé de Rome) par des nazis partisans du Il y a 80 ans (janvier 1935), le pacte Laval-Mussolinirattachement à l'Allemagne... En réalité, il n'y a rien d'autre que le "deal" passé en janvier : "tu t'opposes à Hitler dans les Alpes, je te laisse les mains libres en Afrique".

    Nous nous arrêterons ici un instant sur cette guerre qui, pour être assez similaire à d'autres antérieures (guerre du Rif au Maroc, 1921-26) ou ultérieures (Indochine 1945-54, Algérie 1954-62, Cameroun 1955-70 etc.), sera néanmoins l'occasion d'une gigantesque prise de conscience anticoloniale et anti-impérialiste tout autour du globe. Voici une excellente étude en trois parties sur le sujet :

    Violence dans l’Éthiopie fasciste (1), par Marie-Anne Matard-Bonucci

    Deuxième partie

    Troisième partie

    Il faut dire en même temps qu'au vu de ses "exploits" antérieurs et ultérieurs et de l'idéologie qui était la sienne, il n'était guère difficile pour la bourgeoisie impérialiste bleu-blanc-rouge (comme pour son homologue d'outre-Manche) de contenir son "indignation" : que se passait-il donc sur les hauts plateaux éthiopiens de si "contraire aux principes de la civilisation" ? L'Histoire (en tout cas celles et ceux qui s'y intéressent un petit peu...) a gardé en mémoire les suppliques désespérées d'Haïlé Sélassié à la tribune de la SDN...

    Mussolini atterrira pourtant peu de temps après "dans les bras d'Hitler" : dans l’État espagnol, historiquement sous influence franco-anglaise, le Front populaire républicain-socialiste-communiste remporte les élections en février 1936 et la droite prépare un pronunciamiento militaire. L'Italie y voit non seulement une occasion de "faire barrage au communisme" mais aussi d'évincer cette influence sur la Péninsule ibérique au profit de la sienne (sachant par avance que Paris et Londres seraient timorés dans leur soutien à un gouvernement "rouge"), dans sa mythologie de "reconstituer l'Empire romain", de faire de la Méditerranée un "lac italien" etc. etc... Ces ambitions vont alors rencontrer celles, exactement identiques, du Reich nazi. Les deux régimes apporteront immédiatement et simultanément leur appui (non seulement moral et politique, mais matériel !) aux forces de Franco ; l'Allemagne reconnaît dans le même temps l'annexion de l’Éthiopie le 25 juillet, le comte Ciano se rend à Berlin en octobre et dans la foulée (1er novembre 1936) Mussolini proclame l'Axe à Milan.

    Les communistes qui s'étaient lancés à corps perdu (dès juin-juillet 1934) dans la stratégie de Front populaire, autrement dit d'alliance avec la bourgeoisie "démocratique" contre le fascisme, au besoin (entre autres exemples) en "lâchant" les luttes des peuples colonisés (interprétation particulièrement erronée et droitière de la ligne fixée par l'Internationale), assisteront évidemment médusés à ce revirement de Laval comme par la suite aux atermoiement des gouvernements Blum et Daladier pour soutenir la République espagnole ou encore la Tchécoslovaquie envahie et annexée, et enfin à la volte-face spectaculaire ("pacte" Molotov-Ribbentrop) d'un Staline dont les franco-britanniques s'étaient décidément trop foutu de la gueule...

    Il y a 80 ans (janvier 1935), le pacte Laval-MussoliniOn connaît la suite : toutes les "alliances de revers" brisées, l'Allemagne montera inexorablement en puissance jusqu'à la déclaration de guerre, la débâcle et l'occupation. Laval revient alors à la tête du gouvernement et y deviendra le leader de l'infâme collaboration que l'on sait avec l'ennemi qu'il prétendait "endiguer" quelques années plus tôt ; un ennemi qui de toute façon (nous l'avons dit et répété et le répéterons encore) n'était pas autre chose que le fruit de la politique impérialiste bleu-blanc-rouge elle-même vis-à-vis de l'Allemagne (Traité de Versailles, occupation, misère noire et quasi-famine etc.). Il prétendra cependant toujours, jusqu'à la chute du régime de Vichy en août 1944, que sa référence absolue était l'Italie fasciste et non l'Allemagne nazie - bien qu'il souhaitât la victoire de celle-ci contre le "bolchévisme qui, sans cela, s'installerait partout".

    Et aujourd'hui, qu'avons nous ? Nous avons pareillement une bourgeoisie monopoliste BBR dont la politique impérialiste (aux côtés de ses comparses occidentaux) a engendré des "monstres" et qui maintenant, "saisie d'effroi" devant ceux-ci, cherche à nous mobiliser derrière elle en défense de sa "civilisation" : djihadisme jailli de la misère, de la mort et de la destruction semées depuis un quart de siècle voire plus au Machrek arabe ; ou encore une Russie dont on nous "alerte" régulièrement sur le régime guère démocratique, les ambitions expansionnistes et la "menace" et qui a finalement été (dans les années 1990) dans une situation très comparable à celle de l'Allemagne des années 1920. La situation présente certes des différences notables que l'on ne manquera pas de nous rappeler : il est très peu probable, par exemple, que l'"État islamique" ou même une puissance impérialiste comme la Russie envahissent et occupent l'Hexagone avec des hordes de partisans de Dieudonné défilant quenelle tendue et un Manuel Valls organisant la collaboration avec tout cela... Mais ce que nous voulons dire, c'est que la logique de fond reste la même : dans un contexte de crise générale (le fascisme n'est en dernière analyse que la réaction du capitalisme face à sa propre crise...), la politique impérialiste des monopoles s'emballe et engendre des "monstres" ; dès lors, la bourgeoisie bleu-blanc-rouge tente de (et souvent réussit à) mobiliser les masses en défense de la "civilisation" contre lesdits "monstres" que sa propre politique a engendrés, sans pour autant s'attaquer aux "racines du mal" (forcément puisqu'il s'agit... du capitalisme lui-même !) et en jouant sur le plan international l'"endiguement" en s'alliant avec l'indéfendable (le casting pour le rôle de Mussolini se joue actuellement entre Netanyahu et Assad, et bien sûr l'on se garde bien d'aider les Kurdes syriens "rouges" pour ne pas froisser l'ami Erdoğan...) ; et puis finalement intervient la "catastrophe nationale" (déroute militaire et invasion en 1940, aujourd'hui les attentats des 7-8-9 janvier et l'on peut imaginer encore pire) et le tout bascule dans le fascisme, dans la dictature ouverte du Capital sur le discours que ce sont finalement les "gauchistes" qui ont "conduit le pays à la catastrophe" - un fascisme à la française dont on commence à peine (depuis une vingtaine d'année) à esquisser une étude de la nature et des ressorts endogènes, après l'avoir longtemps purement associé (et ainsi évacué) à l'occupation allemande et à la collaboration de quelques "traîtres" avec celle-ci (un pur "produit d'importation" en quelque sorte). Ce ne sont alors pas forcément, voire pas du tout des personnalités auparavant à la droite de la droite de l'échiquier politique qui prennent les commandes : Laval venait de la gauche et était en 1935 classable au centre-droit, comme Valls aujourd'hui ; son nom est à présent voué aux "flammes éternelles" de l'historiographie officielle et l'on pourrait même nous intenter un procès pour oser lui comparer le Premier ministre en exercice ; mais il était en 1940 une figure politique bourgeoise tout ce qu'il y a de plus normale, "respectable" et même "consensuelle", et c'est d'ailleurs à ce titre que la bourgeoisie hexagonale l'avait appelé aux affaires aux côtés du vieux "héros de Verdun" (Pétain).

    Le mouvement fasciste des années 1930, avec ses "ligues" et y compris des courants rattachés à lui a posteriori (non-considérés comme fascistes sur le moment, tels les néo-socialistes de Déat ou encore les "planistes"...), était un "centre d'impulsion" et une "boîte à idées" (y compris des idées... qui seront mises en œuvre après 1945 !) mais nullement l'intégralité du personnel de la future "Révolution nationale".

    Il y a 80 ans (janvier 1935), le pacte Laval-Mussolini

    Le mouvement communiste hexagonal des années 1930 n'avait pas correctement compris cela : il voyait les forces bourgeoises "républicaines" (englobant les radicaux voire plus à droite encore) et les forces fascistes comme des camps hermétiques, et les premières comme insusceptibles de basculement dans la dictature terroriste ouverte sous l'effet des circonstances. Il avait même tendance, dans son enthousiasme patriotard, à voir la menace fasciste comme exclusivement étrangère et les admirateurs hexagonaux d'Hitler et/ou Mussolini comme un "parti de l'étranger" - esprit que l'on retrouve encore largement aujourd'hui dans les analyses de la période, analyses "républicaines-patriotiques" mais aussi "marxistes-léninistes" comme celles d'Annie Lacroix-Riz. Les faits ultérieurs ont pourtant largement démontré qu'il n'en était rien : l'immense majorité des "républicains" de 1939 passeront sans sourciller à la "Révolution nationale" (tous bien "unis dans la terrible adversité"...) l'année suivante, avant de ne revenir (pour certains...) au camp de la "France libre" que lorsque la défaite nazie apparût comme suffisamment certaine.

    Le fascisme n'est pas une bande de "brigands" qui s'emparent du pouvoir financés par quelques richissimes et "maléfiques" hommes d'affaires, mais une tendance naturelle (et lourde) du capitalisme face à sa propre crise générale (arrivée à un stade particulièrement grave d'explosion des contradictions, sous une forme révolutionnaire ou pas). Il est une tendance de la bourgeoisie toute entière (les exceptions ne faisant que confirmer la règle) lorsque les circonstances imposent une "sérieuse reprise en main" ; et il repose totalement (nullement "en rupture") sur les fondements mêmes de l'ordre capitaliste de l’État considéré (comme par exemple l'idéologie "républicaine" francouille ou encore l'esprit colonialiste), des fondements que les communistes des années 1930 ont complètement ignorés... voire appuyés (renonciation à la lutte anticoloniale). Deux décennies plus tard, en 1958, le PCF criera certes au "fascisme" devant le coup de force de De Gaulle ; mais non sans avoir préalablement creusé son lit (en soutenant Guy Mollet et la mise de l'Algérie sous une dictature militaire sanglante) et avant de refaire rapidement bloc avec lui contre l'OAS... Bref.

    Les communistes du 21e siècle que nous sommes, forts des leçons de l'Histoire, ne recommettront pas les mêmes erreurs et ne céderont à AUCUN APPEL à "l'unité nationale", à aucun "Je suis Charlie" derrière la bourgeoisie BBR (incarnée par Valls ou qui que ce soit !) contre les "monstres" que sa propre politique a engendrés et qu'elle nous désigne maintenant comme la "menace absolue" en prenant un air horrifié.

    Derrière le fascisme se cache le Capital ; la fascisation n'est autre que la tendance naturelle du Pouvoir capitaliste face à la crise et le fascisme, en dernière analyse, consiste en la MOBILISATION DES MASSES PAR LA BOURGEOISIE contre toutes les "menaces" et tous les "ennemis" possibles et imaginables... à l'exception du SEUL VÉRITABLE, qui n'est autre que la bourgeoisie elle-même !

    Il y a 80 ans (janvier 1935), le pacte Laval-Mussolini

     


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  • Passionnant :



    D'autant plus dans un contexte où la "question raciale" revient brutalement sur le devant de la scène aux États-Unis, avec de gigantesques mobilisations populaires face à la multiplication des meurtres de Noirs par la police et à l'impunité qui entoure (généralement) ces crimes.

    Ceci avait été l'occasion pour nous, au mois d'août, d'écrire ces quelques paragraphes qui valent présentation du documentaire ci-dessus :

    "La question noire est réellement le secret de l'impuissance du prolétariat aux États-Unis comme pouvait l'être (lorsque Marx employa le terme) la question irlandaise en Grande-Bretagne, comme l'a été et peut encore l'être la question méridionale si brillamment traitée par Gramsci en Italie... et comme le sont clairement le jacobino-républicanisme, l'Empire colonial hier et le néocolonialisme (Françafrique) ainsi que le colonialisme intérieur ("question indigène") aujourd'hui dans "notre" État français. Ceci s'expose en quelques mots : il ne peut pas y avoir de révolution socialiste dès lors qu'une partie des classes populaires se définit comme "petite-bourgeoise" vis-à-vis d'une autre, et/ou plus largement "fait bloc" avec la bourgeoisie, son État et son idéologie contre un "autre" plus ou moins défini - "ennemi"/"barbare" extérieur ou beaucoup plus souvent intérieur ; et ce n'est pas quelque chose de "binaire" (groupe social A vs groupe social B) mais plutôt en "couches superposées" (ou en cercles concentriques) et en cascade, la "couche" immédiatement au contact d'une autre étant souvent la plus haineuse envers celle-ci tandis que les couches supérieures de l'édifice se permettent plus volontiers le paternalisme ou même carrément de jouer les "chevaliers blancs" défenseurs de l'opprimé ("antiracisme" paternaliste bourgeois et "cohésion sociale").

    fergusonPendant des siècles, le système "France" s'est ainsi construit sur l'opposition entre la région parisienne et la "province" (pays conquis) et au sein de chaque "province" sur l'opposition entre citadins "évolués" et ruraux "culs-terreux arriérés" (ignorants et "patoisants" pour le bourgeois, cléricaux et réactionnaires pour l'ouvrier) qui n'en formaient pas moins le réservoir de force de travail du Capital, entre territoires "riches" et territoires "pauvres" comme les Landes de Gascogne, jusqu'à ce que les Trente Glorieuses fassent en apparence "disparaître" les "culs-terreux" et donc cette opposition... puis que des études sociologiques réalisent que ces périphéries existent toujours bel et bien sous une nouvelle forme (l’infamie du vote FN ou des mouvements type "Bonnets rouges" ayant remplacé celle du "cléricalisme") ; et puis évidemment sur l'opposition entre "métropole" hexagonale "blanche" (toutes "provinces" réunies) et Empire colonial (aujourd'hui "outre-mer", néocolonies et colonies intérieures d'Hexagone qui en sont issues) ; avec une idéologie française/républicaine consistant plutôt à nier ces oppositions au profit d'une "communauté de citoyens égaux" unie par les "mêmes valeurs républicaines", où il peut certes y avoir des "problèmes" mais où le "progrès", le "génie/modèle français" et le "sens républicain de tous" finiront tôt ou tard par "tout résoudre" (idéologie largement portée par la "gauche" républicaine puis radicale et socialiste puis socialiste et "communiste")... Le système "États-Unis d'Amérique", quant à lui, s'est construit comme une société coloniale à classe dominante "détachée" de la métropole anglaise avec ses "cases" et ses hiérarchies raciales bien établies mais aussi ses hiérarchies entre blancs (entre classes, entre régions, entre villes "civilisées" et campagnes "rednecks", entre "WASP" et immigrants européens de fraîche date) et entre de-couleur (bourgeoisie noire "intégrée" dont le mépris pour les prolétaires des ghettos n'a parfois rien à envier à celui du pire raciste blanc) ; jusqu'à se parer lui aussi (à partir ferguson2des années 1960) d'un pseudo-"antiracisme" institutionnel bourgeois "affirmatif". Mais rien ne serait plus stupide - ou pour être exact idéaliste républicard petit-bourgeois francouille - que d'opposer les deux systèmes pour (bien entendu) sacraliser le premier.

    C'est ainsi qu'à travers les siècles, selon la formule consacrée, il a été "fait France" et "fait Amérique" - sans cela ces édifices sociaux n'auraient jamais tenu aussi longtemps et sans comprendre cela on ne peut pas correctement lutter pour les abattre ; il faut comprendre et admettre cela si l'on veut combattre l'exploitation et l'oppression que l'on subit... mais aussi se remettre en question, se dépouiller de ses "petits privilèges" structurels au système qui sont autant de "prisons mentales" !

    Les principaux théoriciens marxistes (eux-mêmes afro-descendants) à avoir traité de la question noire aux États-Unis sont Harry Haywood côté "stal" et maoïste (membre éminent du PC des USA, surnommé le "Black bolshevik", peu à peu marginalisé par le révisionnisme et qui prendra la tête du renouveau marxiste-léniniste dans les années 1960), dont on ne trouve hélas les textes qu'en anglais (son ouvrage phare est Negro Liberation en 1948), et C.L.R James plutôt invoqué par les trotskystes (bien qu'il ait assez vite pris ses distances avec la IVe Internationale et le trotskysme, "orthodoxe" en tout cas).

    L'on peut encore citer une figure méconnue mais très importante, puisqu'à l'origine directe de la démarche des Panthers : Robert F. Williams, militant des droits civiques (NAACP) qui organisa en 1957 l'autodéfense armée des Noirs de la ville de Monroe (Caroline du Nord), épisode qu'il raconte dans son ouvrage Negroes with Guns, avant d'évoluer vers le marxisme-léninisme et de s'exiler à Cuba, où il anima une émission de radio révolutionnaire destinée aux Noirs du Sud états-unien, puis carrément en Chine populaire en pleine Révolution culturelle (ici une compilation en anglais de ses écrits, on ne trouve hélas rien en français). Dans une veine assez similaire d'autodéfense armée et de proximité avec les idées communistes, la démarche de Williams s'inscrivait en fait dans la filiation - quelques 40 années plus tôt (1919-25) - de l'African Blood Brotherhood (ABB), groupe socialiste de libération noire qui s'illustrera notamment dans la défense de la communauté contre le sanglant pogrom raciste de Tulsa (1921), et dont la plupart des dirigeants rejoindront par la suite le CPUSA - lequel prônera pendant quelques années (jusqu'à la Seconde Guerre mondiale) l'"autodétermination nationale noire" dans les États du Sud (Black Belt).

    Et puis bien sûr donc, dans la continuité de tout cela, il y a le Black Panther Party (BPP, 1966-82 mais globalement disparu/liquidé au milieu des années 1970) dont les principaux dirigeants et théoriciens auront été George Jackson, Bobby Seale, Huey Newton (hélas grave parti en vrille réformiste et mégalo après sa sortie de prison en 1970...), Fred Hampton (dont le style oratoire évoquait déjà quelque part le phrasé du hip-hop), Emory Douglas connu pour ses célèbres créations graphiques (voir ci-dessous) ou encore Geronimo Pratt (plutôt expert militaire) ; expérience prolongée (après des scissions) jusqu'aux années 1980 par la Black Liberation Army avec notamment Assata Shakur... Un mouvement qui, fédérant autour de lui les luttes de Chicanos et des Porto-Ricains, des Premières Nations, des Sino-Américains et même des jeunes "petits blancs" rednecks du Sud et de l'Ouest, sera qualifié de "menace intérieure n°1" par le gouvernement US qui fera absolument tout pour l'anéantir (avec le programme COINTELPRO sous la houlette de John Edgar Hoover) : assassinats ciblés (ou pas) comme celui de Fred Hampton, emprisonnements sans la moindre charge sérieuse (beaucoup sont encore derrière les barreaux 40 ans après...), informateurs et agents provocateurs, corruption, excitation de dissensions internes et introduction massive de drogues dures dans les communautés (Huey Newton y succombera) dans le but (explicitement !) de plonger "une ou deux générations de jeunes noirs" dans la toxicomanie, la délinquance, la prison (50% des 2,3 millions de prisonniers états-uniens sont afro-descendants et 25% "hispaniques", un Noir sur 15 - un jeune noir entre 20 et 34 ans sur 9 ! - et un Latino sur 36 sont actuellement emprisonnés) et l'apolitisme. Sur cette épopée passionnante, il faut absolument voir cet excellent documentaire de Lee Lew-Lee réalisé en 1996.

    D'une manière générale, pour une vision d'ensemble de ces liens entre la libération révolutionnaire noire aux États-Unis et le mouvement communiste international (en particulier la Chine populaire de Mao), il faut lire cet excellent (très complet) document paru dans la revue Période : http://revueperiode.net/black-like-mao-chine-rouge-et-revolution-noire/ 

    D'autres personnages ont joué un rôle de premier plan, comme Stokely Carmichael (auteur du concept de Black Power qui deviendra "Premier ministre honoraire" du BPP en 1968 et finira sa vie en exil en Guinée) ou Malcolm X, mais ils n'étaient pas (ou pas clairement) marxistes."


    À lire aussi : Revue de presse : aux States comme en Hexagone, les classes populaires ne veulent plus être tirées comme des lapins

    Et puis aux dernières nouvelles :
    Deux policers assassinés à New York : un acte de représailles ?
    Policiers tués à New York : le tireur voulait venger la communauté noire
    Qui est le meurtrier des deux policiers à New York ?
    ... !!!


    emorydouglas PowerToThePeople1220px-Black-Panther-Party-armed-guards-in-street-shotguns
     


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  • Voici (en trois partie) cette fiction historique relatant la guerre d'indépendance irlandaise de 1919-21 :



    La révolution irlandaise 1/3 par apo-dictique
    La révolution irlandaise 2/3 par apo-dictique
    La révolution irlandaise 3/3 par apo-dictique


    Cet excellent film du cinéaste trotskyste britannique (le meilleur à notre goût, mais enfin les goûts et les couleurs...), outre de retracer cette épopée héroïque du Peuple ouvrier et paysan irlandais, a le mérite de bien montrer les CONTRADICTIONS à l'intérieur même de cette lutte entre les partisan-e-s d'une indépendance bourgeoise (un État capitaliste irlandais) et ceux et celles pour qui libération nationale devait forcément rimer avec projet de société socialiste, sans quoi (pour reprendre les mots de James Connolly) "si dès demain vous chassiez l’Armée anglaise et hissiez le drapeau vert sur le Château de Dublin, à moins que vous ne proclamiez la République socialiste, vos efforts auraient été vains. L’Angleterre continuerait à vous dominer. Elle vous dominerait par l’intermédiaire de ses capitalistes, de ses propriétaires fonciers, de ses financiers, de toutes les institutions commerciales et individualistes qu’elle a plantées dans ce pays et arrosées des larmes de nos mères et du sang de nos martyrs" - autrement dit l'Irlande ne deviendrait rien de plus qu'une néo-colonie.

    L'on y voit très nettement comment les premiers, aux rangs desquels les notables de village, l’Église catholique mais aussi tous ceux (comme le frère du personnage principal) déterminés à les ménager car "ce sont eux qui ont l'argent et sans argent pas d'armes", seront les premiers à accepter le Traité de décembre 1921 faisant de l'Irlande un "État libre" dominion de la Couronne et entérinant la partition de l'île entre les 26 comtés du Sud et les 6 comtés du Nord (les plus industrialisés, "comme par hasard"), partition toujours en vigueur aujourd'hui.

    Rejetée par 7 combattants indépendantistes sur 10, cette trahison débouchera sur une affreuse guerre fratricide qui fera plus de victimes que la lutte d'indépendance elle-même et (pire que tout) verra le camp nationaliste pro-traité se transformer en véritable auxiliaire de l'Empire britannique, armé par les Anglais contre ses propres frères d'armes de la veille et son propre Peuple...

    Le film de Loach s'arrête sur cet épilogue sinistre (le personnage principal est fusillé par son propre frère pro-traité après que la ferme de sa compagne, déjà brûlée par les Anglais, ait été de nouveau mise à sac... par les troupes de l'"État libre") ; mais dans les faits ce mécanisme de "salami vers la droite" du mouvement national irlandais (chute par tranches successives dans la capitulation et la conservation sociale) s'est poursuivi depuis lors. Ainsi, chef de file de la guérilla anti-traité mais également conservateur et anticommuniste farouche, Éamon De Valera formera en 1926 le Fianna Fáil qui, ayant rompu avec le Sinn Féin sur la question de la non-participation aux institutions du Free State (et du serment à la Couronne d'Angleterre auquel obligeait cette participation) pour prôner - grand "classique" de la politique - de "bouger les choses de l'intérieur", s'institutionnalisera petit à petit jusqu'à devenir de nos jours un parti de droite, l'autre grand parti bourgeois de la "République d’Éire" (finalement proclamée en 1949) avec le  Fine Gael héritier des pro-traité (fondé en 1933 par... un fasciste, Eoin O'Duffy).

    En 1969 interviendra la scission entre l'IRA/Sinn Féin "officiel" et l'IRA/Sinn Féin "provisoire", un peu différente puisque c'est sous un discours très "lutte des classes" et "question sociale d'abord" que les premiers renonceront au principe absolu de non-participation aux institutions de Londres, Belfast et Dublin (inscrit dans la Constitution du mouvement républicain) et abandonneront progressivement la lutte armée pour devenir un parti "marxiste-léniniste" institutionnel de type PCF de Georges Marchais ; ce que les seconds refuseront catégoriquement au nom de la fidélité aux valeurs fondatrices.

    Ce sera le début d'une (bien connue) nouvelle page héroïque de la guerre révolutionnaire de libération ; mais les "Provos" renieront à leur tour le principe de non-participation à partir du milieu des années 1980 et entreront (sous l'égide de Gerry Adams et de Martin McGuinness) dans une démarche de négociation avec l'occupant qui aboutira en 1998 à l'"Accord du Vendredi saint", véritable nouveau Traité de 1921 par son niveau de capitulation et de trahison de tout le sang versé dans la lutte. Scission des "Officiels" (1974) favorable à la poursuite de la lutte armée (et peut-être organisation aux positions politiques les plus intéressantes à cette époque et jusqu'aux années 1990), l'IRSP/INLA a également prononcé un cessez-le-feu iconditionnel en 1998 avant de renoncer définitivement à la lutte armée en 2009.

    Cependant, dès le début de ce processus des "dissidents" se sont à leur tour levés pour continuer la lutte jusqu'à la libération TOTALE du Peuple d'Irlande des chaînes de l'impérialisme et (cela va de pair !) du capitalisme : le Republican Sinn Féin, l'IRA Continuity, le 32 CSM (Mouvement pour la Souveraineté des 32 Comtés) avec la Real IRA devenue en 2012 "New IRA", le Republican Network for Unity (RNU) qui arbore fièrement le drapeau rouge à la faucille et au marteau, le groupe armé Óglaigh na hÉireann etc. etc.

    C'est à ces forces que va aujourd'hui tout notre soutien, pour une Irlande LIBRE et SOCIALISTE !


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  • Les "sorcières" et la "sorcellerie" sont un thème qui exerce une fascination certaine sur une grande partie de la jeunesse européenne et occidentale de notre époque, attrait véhiculé par une quantité innombrable de films, séries ou bouquins (sans oublier la fête d'origine anglo-saxonne d'Halloween) et pouvant aller de l'engouement pour l'enfantin et inoffensif Harry Potter jusqu'à de véritables (et moins sympathiques) pratiques de "magie noire" ou de "satanisme" dans les cimetières (la nuit), s'accompagnant parfois d'actes franchement spécistes à l'encontre des félins ou autres gallinacés.

    À la source de ce mythe de la "sorcière" - au féminin - se trouve un sinistre ouvrage dont la rédaction commençait voici un peu plus de 5 siècles : le Malleus Maleficarum ou "Marteau des Sorcières" en latin (marteau de l’Église contre les sorcières). Il s'agit là d'un de ces ouvrages dont il est possible de dire, aux côtés de Mein Kampf, du Code noir et d'autres encore, qu'ils dégoulinent de sang : le sang des innombrables victimes innocentes de la mise en œuvre de ce qui y est écrit.

    witch2Le 5 décembre 1484, le pape Innocent VIII fait paraître une bulle (sorte d'instruction ou de "circulaire" destinée au clergé) dénonçant le (soi-disant) "développement de la sorcellerie" et demandant à deux inquisiteurs dominicains, Jacob Sprenger et "Institoris", de s’attaquer au problème. Ces derniers - en fait, surtout le second - rédigent donc dans la foulée cet épais traité de plusieurs centaines de pages qui, terminé à la fin de l'année suivante, passera alors immédiatement à l'imprimerie (cette nouveauté de l'époque en Europe) de Strasbourg et connaîtra une diffusion massive et rapide sur tout le continent européen tout au long des siècles suivants, où il fera "autorité" en la matière auprès des catholiques comme des protestants...

    La première partie traite de la nature de la "sorcellerie" elle-même en insistant sur le fait qu'elle soit essentiellement pratiquée par des femmes, que leur "faiblesse" et "l’infériorité" de leur intelligence prédisposeraient par nature à céder aux tentations de Satan ; allant pour cela jusqu'à "bidouiller" la langue latine en faisant dériver femina (femme) de "moindre foi" (fe minor). Le Malleus Maleficarum jouera donc là un rôle essentiel pour "donner un sexe" à la "sorcellerie", en tout cas pour théoriser (à coup d'"arguments" théologiques) ce caractère ultra-principalement féminin conformément à la tendance pratique de l'époque, alors qu'auparavant hommes et femmes étaient beaucoup plus indistinctement accusés de "sortilèges" et autres pratiques "maléfiques". La seconde partie, quant à elle, est un manuel de procédure judiciaire exposant en détail la manière d'obtenir témoignages et - surtout - confessions de la présumée "sorcière", en recourant bien sûr sans états d'âme à la torture (qui garantissait les aveux à 99%, on imagine) jusqu'à l'aboutissement final du bûcher : là, l'ouvrage reposait de manière très concrète sur la pratique de l'auteur principal lui-même durant ses années de "service".

    "Institoris", de son vrai nom Heinrich Kramer, était un natif de Schlettstadt/Sélestat (Alsace) entré de prime jeunesse dans l'ordre des dominicains, les sinistres "chiens de Dieu" (domini canis) comme ils se surnommaient eux-mêmes, qui fournissaient alors le gros des troupes de l'Inquisition. Il sévira essentiellement dans l'Empire germanique, de l'Alsace qui en faisait encore partie (pour deux petits siècles) jusqu'à l'Autriche en passant par le sud de l'actuelle Allemagne, faisant sans doute exécuter plusieurs centaines de personnes avant que son ouvrage ne devienne - on l'a dit - une "référence" continentale. Pour la petite histoire, il aurait été un pervers narcissique et un obsédé sexuel qui, éconduit par les victimes de ses avances et souvent rappelé à l'ordre par sa hiérarchie, aurait développé une haine inextinguible envers les femmes et leurs "maléfices" (autre nom pour l'attirance impossible à assouvir qu'il éprouvait envers elles)...

    Quant à Jacob Sprenger - à qui, dit-on, la main aurait pu être un peu forcée pour signer le Malleus - c'était un éminent théologien de l'Université de Cologne (apportant donc sa caution "intellectuelle" au texte), portant lui aussi le titre d'inquisiteur mais qui n'aurait pas été très actif dans cette fonction.

    Witch BurningMais à côté de la petite histoire il y a la "grande", celle des classes, de leur lutte et des États appareils de domination des classes dominantes dans cette lutte ; cette "grande" histoire que les petites - et souvent minables - trajectoires individuelles ne font finalement que servir, d'un côté ou de l'autre de la barricade...

    Contrairement - encore une fois - à une idée répandue, la "chasse" aux sorcières n'est pas un phénomène du plus profond du Moyen Âge, de l'An Mille, époque où l’Église avait plutôt (au contraire) tendance à s'affirmer contre l'aristocratie guerrière (chevalerie) au travers d'une solide alliance de classe avec les masses productrices (principalement paysannes), en favorisant pour "gagner les cœurs et les esprits" un très fort syncrétisme avec les croyances "païennes" (animistes, polythéistes) ancestrales : c'est ainsi que les innombrables "saints" et "saintes" aux noms biscornus qui peuplent nos riantes campagnes sont, on le sait, des "christianisations" de divinités tutélaires locales.

    Non, la "chasse" aux sorcières est un phénomène qui émerge au tournant des 13e-14e siècles et s'étend jusqu'au 17e voire même 18e ; autrement dit un phénomène strictement parallèle et indissociable de l'affirmation et de l'édification de l’État moderne et d'une Église devenue complet instrument de cet appareil de domination [1], totalement appuyé sur cet appareil politico-militaire moderne au service (même inconscient) de l'accumulation primitive du Capital et sur les "révolutions" technologiques de l'époque - ainsi l'imprimerie, mise au point en 1450 par Gutenberg à Mayence, permettra la diffusion rapide et massive du Malleus. Un ouvrage très largement inspiré de ce dernier (sa "version française" en quelque sorte) sera d'ailleurs la Démonomanie des Sorciers de... Jean Bodin, ce grand juriste angevin de naissance bourgeoise qui se trouve également être (avec ses Six Livres de la République) l'un des grands théoriciens de l’État absolutiste moderne ! [une citation du bonhomme orne notamment aujourd'hui encore la couverture du très réactionnaire Valeurs Actuelles...]

    On a donc torturé atrocement (conformément aux instructions du Malleus) et (généralement) brûlé vives sur le bûcher beaucoup plus de personnes à la "Renaissance" et au "Grand Siècle" (règnes - en "France" - d'Henri IV, Louis XIII et Louis XIV) que durant le "sombre et gothique" Moyen Âge... Mais bien sûr, cet aspect est soigneusement effacé de ces pages de l'histoire par la classe qui les écrit, la BOURGEOISIE qui y a vu naître sa "civilisation" - raison pour laquelle les sorcières brûlant sur le bûcher sont encore aujourd'hui associées à l'époque médiévale dans le "sens commun" des masses.

    witch1 Même le protestantisme (qui avait pourtant lui aussi connu les bûchers pour son "hérésie") reprendra - bien que dans une moindre mesure - la pratique : c'est ainsi dans le canton suisse protestant de Glaris que sera exécutée l'une des dernières "sorcières" connues à l'être en Europe (par la "justice" d’État, en laissant de côté les lynchages populaires) ; et ce sont également des protestants qui - épisode archi-connu - amèneront la "chasse" jusqu'en Amérique du Nord, à Salem dans le Massachusetts.

    Tout ceci s'inscrivait en fait (entre beaucoup d'autres choses) dans le processus de subsomption, d'anéantissement et de transformation en pure force de travail productrice de plus-value de la communauté populaire laborieuse (auparavant dans un lien purement tributaire avec la féodalité aristocratique et ecclésiastique, hormis bien sûr les véritables serfs héritiers "améliorés" des esclaves antiques, mais ceux-ci avaient pratiquement disparu au 13e siècle) par l'affirmation du Capital et des appareils étatiques modernes à son service –  le "volet féminin", en quelque sorte, de cela.

    Une communauté populaire "ancestrale" qui avait (encore à l'époque) très largement gardé les traits MATRIARCAUX du "communisme primitif", accordant aux femmes - dans le cadre de la division "sexuelle" du travail - un rôle essentiel pour sa stabilité et sa pérennité : c'est ainsi que la persécution ne touchera certes pas exclusivement (des milliers de "sorciers" et autres "guérisseurs" seront eux aussi exécutés) mais néanmoins principalement les femmes, raison pour laquelle on parle encore aujourd'hui de "chasse aux sorcières" au féminin. Pour prendre un simple exemple, à cette époque où l'institution scolaire était encore peu répandue, s'en prendre aux femmes revenait aussi à s'en prendre à la transmission du savoir, de la culture et des valeurs populaires qu'il s'agissait d'anéantir. La scolarisation des enfants (comme "formatage" des esprits au service de l'ordre dominant) se développera de manière strictement parallèle et sera bien sûr, à cette époque, principalement confiée à l’Église. 

    Quant aux fameux "pactes avec le Diable" et autres "sortilèges" dont étaient accusé-e-s, plus ou moins à tort ou à raison, les malheureux/euses promis-es aux flammes, il ne s'agissait de rien d'autre que de ces pratiques populaires traditionnelles parfois de pure "superstition" mais parfois aussi très sérieuses (maîtrise médicinale des plantes etc.) et reliées dans tous les cas au communisme primitif (un lien entre l'espèce humaine et les forces de la nature en quelque sorte), ce que pouvait tolérer la "vraie féodalité" de l'An Mille (qui se contentait de prélever son "tribut", "sa" part de la production populaire) mais pas la féodalité-nid-du-capitalisme des 15e-16e-17e siècles.

    Vu sous cet angle de la transmission des cultures et savoirs populaires, l'aspect de guerre contre les cultures populaires nationales-réelles, dans le cadre de la construction brutale et meurtrière des États-"nations" du Capital, apparaît bien sûr de manière évidente ; comme notamment (par exemple) au Pays Basque en 1609, où le retour des hommes partis pêcher fera déguerpir les inquisiteurs (leur sentiment n'était donc pas vraiment que les bûchers de femmes "servaient" leur privilège masculin)... La "langue du diable" des condamnées n'était bien souvent rien d'autre que la langue vernaculaire locale, incompréhensible pour les juges laïcs ou ecclésiastiques français ou francisés venus de la ville ; et une carte des exécutions pour sorcellerie dans le Royaume de France (par exemple, au hasard, sur la première moitié du 17e siècle), si elle existait, serait sans doute à cet égard édifiante.

    Au demeurant, la même lutte sévira dans les colonies (dès lors qu'elles existeront) contre les pratiques culturelles ancestrales des Peuples indigènes ou importées d'Afrique par les esclaves (vaudou, santeria etc.) - le bûcher y sera d'ailleurs une méthode d'exécution pour les esclaves rebelles jusqu'au... 19e siècle (!), employée par exemple par les troupes de Napoléon lors de la reconquête de la Guadeloupe en 1802. Le strict parallélisme de logiques entre la soumission du premier cercle de périphéries (les "provinces" des États européens eux-mêmes) et les entreprises coloniales au-delà des mers apparaît ici de manière évidente. Et d'ailleurs aujourd'hui, alors que le continent africain impérialisé connaît lui aussi une subsomption extrêmement forte et rapide par la logique capitaliste comparable à ce qu'a pu connaître l'Europe entre le 15e et le 18e siècle, on y observe exactement le même type de phénomènes, certes "seulement" de l'ordre du lynchage populaire mais (très certainement) non sans complicités des autorités locales - qu'elles soient étatiques ou "coutumières" (on qualifie en "jargon" maoïste ces pays de "semi-féodaux" mais le terme approprié serait peut-être qu'ils en sont au stade de l'accumulation primitive capitaliste, de manière subordonnée et au service des Centres impérialistes occidentaux, russe ou extrême-orientaux). La "magie" et les "guérisseurs", autrement dit le lien ancestral des hommes et des femmes avec la nature qui les entoure cesse peu à peu de faire "partie du paysage" social en Afrique ; et les révolutionnaires du monde entier doivent appeler haut et fort les Africain-e-s à rejeter cette auto-mutilation sociale et culturelle.

    witch3La "chasse aux sorcière" aura donc été, en dernière analyse, un outil parmi d'autres pour imposer l'autorité de l’État moderne et de la classe émergente qu'il servait (et sert encore sous sa forme contemporaine), la grande bourgeoisie capitaliste ; et notamment imposer l'un des aspects essentiels de la société capitaliste moderne : le PATRIARCAT, la primauté absolue de l'homme père et chef d'une famille érigée en cellule de base de la société (la "première entreprise" en quelque sorte) et la transformation des femmes en purs outils de reproduction de la force de travail (cf. Silvia Federici plus bas). La persécution, dont le bilan est estimable à quelques centaines d'exécutions par an, ne visait certes pas l'"extermination" des femmes (comment le genre humain se serait-il reproduit ?) mais bel et bien à les soumettre par la terreur à ce nouvel ordre des choses, socle même de l'accumulation capitaliste première.

    En termes de bibliographie, l'ouvrage que l'on peut qualifier de référence sur le sujet est certainement Caliban et la Sorcière de la féministe marxiste italo-états-unienne Silvia Federici, sur lequel voici (en documentation) quelques petits liens :
    http://www.monde-diplomatique.fr/2014/09/DESQUESNES/50775
    http://paris-luttes.info/rencontres-avec-silvia-federici
    http://www.contretemps.eu/interviews/origines-capitalisme-patriarcal-entretien-silvia-federici
    https://www.ensemble-fdg.org/content/dtruire-les-femmes-pour-construire-le-capitalisme-un-ouvrage-essentiel-de-sfederici

    La "chasse aux sorcières" frappera bien sûr durement l'Occitanie, conjointement à la persécution des "hérétiques" cathares, béguin-e-s, vaudois puis huguenots (protestants) et bien sûr des Juifs ; et plus encore le Pays Basque où la culture, les antiques croyances et l'organisation socio-politique (très "républicaine") populaires étaient restées particulièrement vivaces, tant du côté "espagnol" (Zugarramurdi, 1610) que "français" (chasse aux sorcières du Lapurdi en 1609, conduite par le collabo souletin Pierre de Rostéguy de Lancre et l'Occitan traître Jean d'Espagnet - lire notamment ici).

    Bien sûr, il faut le souligner, tout cela ne pouvait pas exister de manière purement "verticale" et nécessitait un certain concours de la population. Ce concours ne sera pas difficile à trouver dans un contexte d'affirmation de la logique capitaliste tendant à faire de chaque famille une "petite PME" : les inquisiteurs pourront allègrement utiliser les concurrences, rivalités, jalousies, rancœurs et autres règlements de compte (y compris politiques entre clans de notables[2]) afin d'obtenir les indispensables témoignages et dénonciations de "sorcières" et "sorciers" ; la croyance witch6encore ultra-majoritaire au "Diable" et aux "maléfices" faisant le reste - en Lapurdi cependant, le retour des hommes partis pêcher de longs mois à Terre-Neuve verra un début d'insurrection populaire et le départ précipité de Rostéguy, mettant fin à la persécution...

    Au total, entre la première publication du Malleus Maleficarum et les dernières exécutions à la toute fin du 18e siècle (soit sur environ trois siècles), ce seront entre 50.000 et 100.000 hommes et surtout femmes qui auront péri brûlé-e-s vif-ve-s, décapité-e-s, pendu-e-s ou sous d'autres supplices encore sous l'accusation de "sorcellerie". Et au terme du même laps de temps historique (pas seulement pour cette raison bien sûr, mais celle-ci a fait partie du processus), la communauté villageoise médiévale (relativement) égalitaire et (surtout) "solidaire" aura presque totalement disparu, remplacée par une masse de petits producteurs indépendants (pour quelques générations encore...) et concurrents et surtout par cette grande masse de "loueurs" de force de travail que l'on appellera bientôt prolétariat. Le rapprochement est bien sûr évident pour tout raisonnement marxiste un peu sérieux.

    Il n'y a pas à chercher plus loin que dans ce qui vient d'être exposé la raison de la fascination qu'exercent la "sorcellerie", la "magie", les pratiques plus ou moins "païennes" ou "satanistes" sur les masses populaires à notre époque de renversement du capitalisme et de ses constructions étatiques à l'ordre du jour (quand bien même cela tendrait ensuite vers une pensée réactionnaire, de la "fascination pour le Mal" à la sympathie pour le nazisme par exemple, dans le nihilisme qui caractérise également notre époque).

    Quant à nous, à la face de tous ces appareils politico-militaires de domination du Capital (avec son corollaire le patriarcat) et de toutes leurs religions d’État y compris "républicaines" et "laïques", nous clamons plus que jamais haut et fort : sèm tots dei Albigès, que venjarem a tot-a-s l@s cremats !


    witch5


    [1] Nous avons déjà vu par exemple comment l’Église catholique et son Inquisition furent de fait la première "police politique" connue et subie par notre Occitanie après la Conquista capétienne, avec déjà les sinistres domini canis combattus par l'héroïque franciscain Bernard Délicieux... ou liquidés comme il se doit par le faidit Pierre-Roger Bélissen à Avignonet (1242) - dans le même esprit mais quelques siècles plus tard, on peut encore citer l'exécution de l'abbé du Chayla par les Camisards au Pont-de-Montvert en 1702.

    [2] Ainsi en Lapurdi la dénonciation initiale des "faits de sorcellerie" auprès d'Henri IV provenait de deux nobles, les seigneurs d'Amou et d'Urtubie ; or l'on sait que la noblesse labourdine [issue de la période anglaise où elle était déjà en conflit avec la population se revendiquant alleutière ; plutôt romane (gasconne) de langue et de culture et par la suite francisée (après l'annexion en 1450) face à une paysannerie de langue euskara ; regardant vers Bordeaux où toute réussite impliquait de "monter" etc. etc.] n'était pas représentée à l'assemblée locale, le Biltzar (véritable émanation de la communauté populaire et de l'identité nationale basque), ce qui peut laisser supposer un contentieux avec celui-ci et une volonté d'"attirer" l'autorité royale dans la province pour y "briser" le pouvoir roturier euskaldun (cette thèse tendrait à être confirmée ici)... Il semblerait aussi qu'en l'absence des hommes (partant pêcher de longs mois au large du Canada) les femmes du Labourd prenaient trop d'indépendance et de pouvoir aux yeux des "mâles dominants" de l'aristocratie, du patriciat bourgeois, de l’Église et bien sûr de l’État au service de ces trois classes alors dominantes (+ se surajoutant encore à ceci une "embrouille" commerciale capitaliste entre le sieur Dugua de Mons, gentilhomme saintongeais à qui Henri IV avait confié le monopole du commerce des fourrures avec les Algonquins du Canada, et les pêcheurs labourdins qui exerçaient précédemment ce monopole et ne souhaitaient pas le lâcher - les Amérindiens refusant de traiter avec qui que ce soit d'autre).

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  • Traditionnellement considérée comme une "terre de droite", l'Alsace est pourtant la seule "région" de "France" à avoir connu, à l'issue de la Grande Boucherie de 14-18... des évènements révolutionnaires dignes de la Révolution bolchévique russe. Elle faisait en effet partie à l'époque (depuis 1871) de l'Empire allemand, où des évènements de ce type avaient éclaté dès le 29-30 octobre par une mutinerie des marins de Kiel (sur la Baltique).

    Quelle meilleure, quelle plus belle et lumineuse réponse que la RÉVOLUTION au cauchemar capitaliste-impérialiste traversé par des centaines de millions d'hommes et de femmes pendant 4 ans et 3 mois (dont bien sûr les 70 millions de mobilisés, avec près de 10 millions de morts et le double de blessés, mais on oublie souvent que près de 9 millions de civils ont également péri) !? Ce fut la réponse que jetèrent à la face de la dictature des monopoles les Peuples de l'Empire russe et de l'Empire allemand, les Hongrois ou encore les Irlandais...

    Mais le Novembre rouge alsacien sera hélas de courte durée : dès le 22 du mois, l'Armée française reprend possession de la "province perdue"* (qui trônait depuis 47 ans peinte en noir sur les cartes de l'école de Jules Ferry...) pour y rétablir l'ordre "républicain" de la bourgeoisie bleu-blanc-rouge. Pour ceux qui pensent et proclament encore que la construction de l'entité "France" n'a mis fin qu'à des "féodalités locales" : un siècle et demi après avoir écrasé en Corse (1768-69) une révolution démocratique bourgeoise, l'État français annexait et écrasait en Alsace-Moselle ni plus ni moins... qu'un Peuple en pleine révolution prolétarienne**. CQFD...

    le-drapeau-rouge

    Voici un article publié en mars 2010 par l'Action antifasciste d'Alsace :


    Drôle de date pour un nom de rue : le 22 novembre


    Les festivités organisées en novembre 2008 à Strasbourg donnent lieu à un dossier spécial 14-18 publié dans le numéro 197 du mensuel de la ville « Strasbourg Magasine ». On y apprend que « le 22 novembre 1918, Strasbourg redevenait française après avoir été durant quarante huit ans la capitale du Reichsland Elsass-Lothringen. Une euphorie extraordinaire régnait, une foule innombrable accueillait les troupes françaises, avec à leur tête le général Gouraud, dans une ville entièrement pavoisée de drapeaux tricolores. La rue Neuve, première réalisation de la grande Percée, en 1912, allait accueillir ce défilé triomphal dont elle a gardé la mémoire en devenant… rue du 22 Novembre. »
    Strasbourg Magazine, n°197 - Dossier spécial 14-18

    Cependant le passant qui arpente cette rue notera qu’aucune année n’est précisée sur le panneau et aucune explication n’est donnée. Ce 22 novembre évoque donc la « libération » de Strasbourg en 1918. L’armistice ayant été signée 11 jours plus tôt, pourquoi la ville a été « libérée » aussi tard – après l’armistice, et de qui avait elle besoin d’être « libérée » ? Pour comprendre les faits qui se sont déroulés entre le 11 et le 22 novembre, il faut revenir au mois d’octobre 1918 et aux évènements qui ont eu lieu en Allemagne. À cette époque l’Alsace et la Moselle faisaient partie intégrante de l’Empire germanique : c’était le Reichsland Elsass-Lothringen.

    En ce mois d’octobre 1918, des généraux de l’état-major allemand, qui n’admettaient pas une défaite pourtant imminente, ont décidé d’envoyer la marine dans une tentative de « tout pour le tout » et donc de sacrifier les marins. Les marins choisissent alors la désobéissance : une mutinerie éclate le 30 octobre dans le port militaire de la ville de Kiel. Cette mutinerie est l’évènement déclencheur de la Révolution allemande.

    Parmi les marins, on comptait environ 15000 Alsaciens et Mosellans. Ayant eux-mêmes rejoint la mutinerie, ils sont rentrés en Alsace et en Moselle pour y faire vivre cette révolte.

    Le 7 novembre, des manifestations ont lieu à Strasbourg contre la garnison et contre la prison pour exiger la libération des insoumis et des déserteurs

    Le 8 novembre, la République soviétique de Bavière (en allemand Bayerische Räterepublik ou Münchner Räterepublik) est proclamée : cette nouvelle se répandit rapidement dans toute l’Allemagne, y compris à Strasbourg

    Le 10 novembre un train contrôlé par des marins insurgés est bloqué sur le pont de Kehl, et un commandant loyaliste ordonne de tirer. Un insurgé, le soldat Fir, est tué, mais les insurgés prennent le contrôle de la ville de Kehl. Les premiers insurgés avaient déjà atteint Strasbourg : ils avaient été rejoints Place Kléber par des milliers de Strasbourgeois. Le soviet est proclamé par les marins qui sont soutenus par les ouvriers de la ville.


    10 novembre 1918, place Kléber à Strasbourg, proclamation du soviet.


    Ce soviet de soldats se transforma rapidement en soviet de soldats et d’ouvriers. Les murs de la ville sont couverts d’affiches qui proclament : « Nous n’avons rien de commun avec les États capitalistes, notre mot d’ordre est : ni Allemands ni Français ni neutres. Le drapeau rouge a triomphé ».

    Des mesures sont immédiatement prises : augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail, libération des détenus, liberté de presse et d’expression, levée de la censure sur le courrier, droit de manifester. Des commissions organisent la vie quotidienne : transports, finances, ravitaillement, démobilisation, justice… Des grèves radicales éclatent, surtout parmi les cheminots. Des soldats arrachent leurs insignes aux officiers et distribuent des vivres aux passants affamés.


    Le soviet de Strasbourg instaure la « République d’Alsace-Lorraine ».


    15 novembre 1918 : une réunion du Soviet des ouvriers et soldats au Palais de Justice.


    Au même moment, la bourgeoisie allemande de Strasbourg fait appel aux troupes françaises pour qu’elles mettent fin au soviet. Un slogan court les quartiers bourgeois : « Plutôt français que rouges ! ». Les socialistes proclament « la République Française ». Deux gouvernements cohabitent.


    Le 13 novembre, le drapeau rouge flotte au sommet de la cathédrale.

    Le dirigeant social-démocrate strasbourgeois Jacques Peirotes, qui siégeait au soviet des soldats et des ouvriers, fait appel au Grand Quartier Général français et demande aux généraux de « hâter leur entrée à Strasbourg, la domination des rouges menaçant de prendre une fin tragique ». Tragique pour les bourgeois, car on craint une propagation du mouvement sur tout le territoire français. L’entrée dans la ville était prévue pour le 25 : les troupes françaises entrent dans la ville et écrasent les soviets le 22 novembre.

    La première décision du commandement militaire est l’abrogation des décrets des soviets.

    Début décembre 1918, Clemenceau et Poincaré entérinent le retour de l’Alsace-Moselle à la France. Le commandement militaire perdure jusqu’à la signature du traité de Versailles en juin 1919.


    La Révolution, 1918-1919, René Beeh


    En plus de l’abrogation des décrets des soviets, une politique de francisation forcée est mise en place. Après presque 50 ans de domination germanique, il était maintenant interdit de parler allemand ou le dialecte alsacien, à l’école ainsi que dans les services publics. La méthode d’enseignement utilisée à l’école était dite « d’enseignement direct », c’est-à-dire que le français est employé sans transition. Ceci a été rendu possible par l’envoi d’enseignants uniquement francophones sur le territoire alsacien et mosellan.

    Parmi les décisions administratives, un arrêté du 14 décembre divise le peuple en 4 classes, notées A, B, C ou D sur leur carte d’identité. Ce classement a été établi en fonction de l’origine, c’est-à-dire de l’ascendance et de la caractéristique supposée du degré de francophilie. Selon la classe, les droits civiques étaient différents :

    Classe A : personne dont les parents auraient été Français si l’annexion n’avait pas eu lieu en 1871. Cette carte permet au détenteur de circuler dans toute l’Alsace-Moselle, et de bénéficier d’un taux de change de 1,25 francs pour 1 mark.

    Classe B : personne ayant un seul un parent « français de souche »

    Classe C : étrangers qui ne sont pas de nationalité allemande, autrichienne, ou issus d’un de leurs alliés pendant la guerre.

    Classe D : citoyens d’origine allemande, autrichienne ou d’un pays allié. Il leur est interdit de circuler en dehors de la ville. Taux de change pour les détenteurs de la carte : 0,80 franc pour 1 mark.

    Une politique d’épuration est mise en place par les autorités françaises, ainsi que des commissions de triage chargées des l’examen individuel des Alsaciens selon les propos, les positions prises ou leur attitude supposée. Résultat : 112 000 résidents alsaciens, décrétés « allemands » ou insuffisamment francophiles, sont expulsés [NDLR ce qui représente près de 10% de la population de l'époque, un véritable nettoyage ethnique !!!].

    L’exemple d'Albert Schweitzer – pas encore lauréat du prix Nobel de la paix – illustre bien cette politique : bien que la nationalité française lui ait été attribuée, il est fiché comme « dangereux autonomiste ». En conséquence, il est surveillé par la police secrète française jusqu’à la fin de l’année 1920 : un espion était en permanence posté devant son lieu d’habitation.

    Strasbourg n’est pas la seule ville ayant connu les soviets lors de ce mois de novembre 1918, il y eut aussi Colmar, Haguenau, Molsheim, Mulhouse, Neuf-Brisach, Ribeauvillé, Saverne, Sélestat.

    Dans le contexte de fin de guerre, l’Alsace-Moselle a connu quelques jours de liberté aux travers de cette expérience des Soviets et de la « République d’Alsace-Lorraine ». Ces Soviets ont pris des mesures de protections sociales inédites. Ceci a été possible grâce au retour des mutins de la marine impériale et au soutien immédiat et sans faille des ouvriers. La bourgeoisie, après 50 ans de prospérité dans l’Empire allemand, a opportunément demandé l’aide de l’armé française qui a massacré les soviets, autrement dit « libéré » la ville, le 22 novembre.

    Précision : Alsace-Moselle ou Alsace-Lorraine ?

    En français Alsace-Moselle désigne les 3 départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle. En allemand Elsass-Lothringen (traduit littéralement par Alsace-Lorraine), désigne également le territoire couvert par les 3 départements. Alsace-Moselle désigne donc le territoire géographique, alors qu’Alsace-Lorraine désigne un territoire administratif que ce soit au sein de l’Empire germanique ou dans le terme « République d’Alsace-Lorraine ».


    L'on pourra aussi lire cet article publié ces derniers jours sur le site de Solidarité Ouvrière :


    10 novembre 1918 : Le drapeau rouge flotte sur Strasbourg


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    * Lors de leur annexion par le tout nouvel Empire allemand en 1871, l'Alsace et la Moselle n'étaient nullement "françaises depuis toujours" mais seulement depuis deux gros siècles pour la première (1648 pour les terres impériales habsbourgeoises, 1679 pour la "Décapole", 1681-97 pour Strasbourg et même 1798 pour Mulhouse !), encore qu'avec un statut assez particulier ("à l'instar de l'étranger effectif") jusqu'en 1789, et à peine un peu plus d'un siècle pour la seconde qui est la partie de langue germanique (francique ou platt) de la Lorraine, devenue "française" en 1766.

    ** Le mouvement ouvrier alsacien digèrera de fait très mal cette réannexion à la France ; le Peuple travailleur étant notamment attaché au système social bismarckien (rien de tel n'existant alors dans l’État français), de manière un peu similaire à ce que l'on peut observer chez les partisans de la Russie en Ukraine, ainsi qu'aux langues alsacienne et allemande (la plupart ne parlant pas un mot de français, langue seulement entretenue par les milieux bourgeois francophiles pendant près d'un demi-siècle). Durant la première décennie de leur existence (années 1920), conformément aux principes léninistes de la 3e Internationale, le PCF-SFIC et la CGTU défendront d'ailleurs le droit à l'autonomie voire à l'autodétermination des "nouveaux départements" d'Alsace-Moselle. Emmenés par Charles Hueber et Jean-Pierre Mourer, les communistes locaux s'empareront notamment de la mairie de Strasbourg en 1929 avec l'alliance des autonomistes (y compris "cléricaux", conservateurs), faisant flotter sur celle-ci le Rot un Wiss (drapeau rouge et blanc alsacien) en lieu et place du drapeau tricolore français. Mais, désavoués et exclus par la direction centrale de Paris, ces dirigeants connaîtront ensuite une tragique dérive pro-allemande et même pro-nazie qui se terminera dans la collaboration ; perdant entre temps les élections municipales suivantes (1935) au profit du républicain-démocrate (libéral) Charles Frey, qui hissera à nouveau les trois couleurs bleu-blanc-rouge sur l'hôtel de ville - cette victoire constituant en quelque sorte une "deuxième reconquête de Strasbourg" par la République française, après celle de 1918 et avant la dernière en novembre 1944. Après la Seconde Guerre mondiale, Hueber et Mourer seront bien sûr voués aux gémonies et le PC alsacien deviendra bien jacobin et tricolore comme il se doit... mais d'un poids politique pour lequel "faible" est déjà un grand mot. Avant de qualifier un peu rapidement (comme beaucoup le font) l'Alsace de "repaire de droitards et de fachos" (et son mouvement d'affirmation nationale encore plus), voilà des faits historiques qui méritent d'être médités...

    Novembre 1918 : la Révolution alsacienne
    Drapeau alsacien (Rot un Wiss - "rouge et blanc")... et drapeaux rouges,
    coiffes traditionnelles et poings levés pour le 1er Mai du Front populaire (1936)

     


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  • La RouelleIl y aura 800 ans l'an prochain que s'ouvrait à Rome, en 1215, le IVe concile du Latran. Cette réunion "au sommet" des principaux "princes" de l’Église, qui vue d'aujourd'hui peut sembler enterrée au fin fond des âges obscurs, a été en réalité un évènement capital pour le processus alors en train de donner naissance aux États modernes qui nous asservissent encore aujourd'hui, et notamment pour l'une des expressions de ce processus à laquelle aucun pays d'Europe (sauf peut-être la Pologne-Lithuanie) n'offre de contre-exemple historique : la persécution systématique des personnes de religion juive. Car c'est au cours de ce concile, entre beaucoup d'autres choses, que sera préconisé d'imposer aux Juifs le port de la rouelle, signe distinctif et infâmant (sa forme ronde et sa couleur jaune symbolisant les 30 deniers de Judas, marque du "peuple qui a crucifié le Christ") qui sera repris 7 siècles plus tard, sous la forme d'une étoile de David, par les nazis et leurs alliés fascistes en Europe (notamment en fRance).

    C'est l'époque où, malmené par les partisans de l'Empereur germanique (son grand rival pour la primauté sur l'Occident) dans la péninsule italienne, le Saint-Siège tend à chercher l'alliance avec les monarchies en train de fonder l’État moderne (en "France", "Espagne", Grande-Bretagne), en particulier (vieille tradition depuis Clovis...) avec la monarchie capétienne franque de Paris, et à s'en faire le bras armé idéologique voire policier (avec l'Inquisition fondée en 1199) ; ce qui ne va pas sans susciter des ruptures (comme l'hérésie vaudoise, d'ailleurs condamnée à ce même concile du Latran, sans même parler des Cathares) et des dissidences internes (ordre des franciscains), qui défendent la solide alliance de classe passée deux siècles et demi plus tôt (mouvement de la Paix de Dieu, ère romane) entre l'Église et les masses populaires pauvres contre les seigneurs féodaux.

    Jewish man - worms - 16th centuryCette alliance avec la Couronne capétienne durera jusqu'à ce que Philippe le Bel (début du 14e siècle) prétende carrément subordonner l'institution religieuse à son autorité, ce que la haute aristocratie de pourpre romaine rejettera, entraînant le schisme d'Avignon (où le Bel installe "son" souverain pontife). Au 15e siècle, le Vatican se tournera alors vers les Habsbourg d'Autriche et les rois de Castille et d'Aragon bientôt fusionnés en "Espagne" (puis unis aux Habsbourg) comme nouveaux porte-glaives de la foi apostolique romaine ; tandis que le royaume capétien mettra en avant le gallicanisme (Église catholique "autonome" sous contrôle du roi, sans aller toutefois jusqu'à la rupture totale comme en Angleterre).

    Mais en attendant, au 13e siècle, la Papauté est en plein "pacte d'acier" avec la Couronne franque dont elle a fait son auxiliaire, à moins que (beaucoup plus probablement en fait) ce ne soit l'inverse... C'est l'époque où la sanglante conquête de nostra Patria d'Òc va donner naissance au Royaume de France ; conquête déjà bénie par Rome pour "extirper l’hérésie albigeoise" et dont l’Église et sa toute nouvelle Inquisition (aux mains de l'ordre dominicain, fondé en cette même année 1215 par le castillan Domingo de Guzmán) vont se faire à la fois la Gestapo et les Einsatzgruppen [quelques-unes de ces vermines grouillantes recevront malgré tout la monnaie de leur pièce par la main de quelques valeureux faidits, ces chevaliers occitans dépossédés qui avaient pris la tête de la résistance].

    La construction de l’État moderne, concept politique servant à la fois la famille royale et ses affidés (domaines = rentrées d'impôts dans la po-poche), la bourgeoisie du Bassin parisien (qui voit ainsi briser et soumettre ses redoutables rivales du Sud) et l’Église qui y trouve un bras armé pour accumuler elle aussi les domaines et les richesses, implique la liquidation impitoyable de toute "dissidence". C'est bientôt chose faite des Cathares sur le bûcher de Montségur (1244). Les Juifs, eux, représentent la communauté transnationale par excellence de cette Euro-Méditerranée de l'An Mille où le morcellement et la subsidiarité politique n'ont d'égal que l'absence totale de véritables frontières, y compris entre Peuples de religion différente (chrétiens et musulmans). Les individus mais aussi les groupes (ces gentes, familles élargies brillamment étudiées par Engels) Les Juifs du pape en Provencecirculent tout à fait librement, chaque autorité locale (seigneur ou plus généralement "conseil" de la communauté urbaine ou villageoise) décidant de leur ouvrir les portes ou pas. S'ils viennent en paix et apportent quelque chose à la communauté déjà présente, ce qui est généralement le cas, il n'y a aucun problème ; et les Juifs, vivant bien sûr dans leur nationalité de résidence (comment pourrait-il en être autrement ?) dont ils parlent la langue (tout en développant parfois leur dialecte propre à renfort de vocabulaire et de grammaire hébraïque : shuadit ou "judéo-provençal", ladino ou "judéo-espagnol", yiddish "judéo-allemand" etc.) mais reliés aussi par la religion et des traits culturels partagés aux autres communautés juives d'Europe et du Bassin méditerranéen, sont plus que tous les autres dans ce cas de figure.

    Pour les nouvelles monarchies à grande échelle, bientôt absolues, plus question de tolérer cela. Chaque individu et chaque parcelle de terre est une source de revenus (impôts) à ponctionner, et à défendre bec et ongles. Mais le projet politique étatique doit aussi être forgé dans une loyauté et une allégeance absolue au royaume et à son souverain - qui est un prince chrétien. Mieux vaut se débarrasser des mauvais sujets : de là le mouvement de balancier, contradictoire en apparence seulement, entre assignation à résidence des Juifs (accompagnée d'extorsions permanentes), massacres "spontanés" par la population chrétienne, bûchers et invitation régulière à vider les lieux presto... sous peine de mort (mais bien souvent là aussi, pour pouvoir partir sain et sauf... il faut payer !). S'ajoute à cela l'habitude vite prise, sans enfreindre le moins du monde la morale chrétienne vu qu'ils ne le sont pas, d'emprunter aux Juifs (déjà sous une forte pression de menaces) des sommes d'argents puis... de les expulser voire massacrer, sous l'accusation d'avoir pratiqué l'usure (le judaïsme n'interdit pas, en effet, le prêt à intérêt), lorsqu'il s'agit de les rembourser : de là l'ignoble assimilation, encore prégnante de nos jours, des Juifs à "l'usure" et à "l'argent". L’Église, quant à elle, ne prélève par définition sa dîme que sur les chrétiens : elle doit donc veiller à ne pas perdre ses fidèles au profit d'une autre religion (interdiction des mariages mixtes), à empêcher la communauté juive de s'étendre et aussi (surtout) de "gêner" économiquement les affaires des bourgeois chrétiens (desquelles provient une bonne part de la Juifs bûcher 15e siècledîme)... Ce que ces derniers, bien entendu, vont acquiescer de bonne grâce ! De plus les intellectuels juifs, 600 ans avant la Haskala, sont déjà souvent porteurs d'idées humanistes assez "subversives" pour l'époque - diffusées notamment depuis l'Andalousie musulmane, dans le contexte de la "Renaissance médiévale". Nous voyons bien là comment tous les intérêts parallèles du processus alors en cours convergent pour refermer les mâchoires du dispositif de persécution.

    C'est à partir de 1269 que "Saint" Louis IX (dont l'entité France reconnaissante célèbre aussi, cette année, les 800 ans de la naissance en 1214 : "année Saint Louis") met en œuvre l'imposition de la rouelle dans son tout-beau-tout-neuf royaume. Vraisemblablement les 3/4 des Juifs qui peuplent celui-ci vivent alors dans notre "Midi" occitan fraîchement conquis par son père (Louis VIII) et son grand-père (Philippe Auguste), et dont il achève lui-même la "pacification". Cette présence juive (et la tolérance envers elle) dans les cités du Lengadòc a précisément été l'un des motifs d'"hérésie" de notre Peuple. La mesure de persécution religieuse se double ici indissociablement d'une mesure COLONIALE, de ce premier colonialisme médiéval puis absolutiste dont ont fait les frais, on l'oublie souvent, les Peuples de ce que l'on considère aujourd'hui comme la métropole.

    Pour la brillante culture judéo-occitane shuadit commence alors un chemin de souffrance s'achevant sur les édits d'expulsion en série, locaux puis généraux (1306, 1322, 1394). La Provence, alors semi-indépendante sous la branche capétienne cadette d'Anjou, offre un relatif refuge pour deux petits siècles de plus ; mais celui-ci s'effondre avec le rattachement du comté au domaine royal (1482) : les édits d'expulsions s'abattent très vite dans la foulée (1498 et 1501). Ne reste plus alors aux Juifs occitans que le petit "réduit" papal du Comtat et d'Avignon (resté territoire pontifical après la fin du Schisme d'Occident), dans des conditions très discriminées (carrières = ghettos[1]),Plan carriere Cavaillon d'où ils ne sortiront qu'en 1791 avec le rattachement du futur Vaucluse à la France et la simultanée émancipation générale des Juifs par la bourgeoisie révolutionnaire. Cette émancipation de 1791 marque le début du long chemin des Juifs d'Europe vers ce que les "indigénistes post-modernes" (ironie ironie) appellent la "blancheur sociale", l'européité/occidentalité pleine et entière. Un chemin qui n'ira pas sans violents conflits (affaire Dreyfus), entre tentation assimilatrices ("tout leur accorder en tant qu'individus, tout leur refuser en tant que nation" dixit le député libéral Clermont-Tonnerre en décembre 1789) et excluantes ; conflits qui ne seront pas la moindre des racines de l'Holocauste des années 1940. Ce n'est en définitive qu'au 20e siècle que les Juifs deviendront pleinement des "Blancs" européens à part entière ; certains se faisant colonisateurs impérialistes au Proche-Orient avec le projet sioniste (dès les années 1910) ; et plus généralement dans le cadre de l'"expiation" impérialiste générale après la défaite de l'horreur hitlérienne. Cela parfois aux prix de quelques distorsions historiques : ainsi dans les fictions consacrées à la Shoah, la famille juive traquée est souvent moyenne-bourgeoise, laïque et éduquée afin que le spectateur occidental d'aujourd'hui puisse s'identifier à elle ; les juifs misérables, illéttrés, souvent très religieux et ne parlant que yiddish des shtetl d'Europe de l'Est ne sont pratiquement jamais montrés alors qu'ils ont représenté, en réalité, plus de 95% des victimes. Mais l'identification à eux serait, c'est certain, une autre paire de manche...

    À la fin du 16e siècle, fuyant les persécutions dans les royaumes d'"Espagne" et du Portugal où leur conversion forcée (souvent de façade) ne suffit même plus aux autorités (qui en doutent par principe : limpieza de sangre), des communautés séfarades s'installent en Gascogne, à Bordeaux et autour de Bayonne, où elles obtiennent non sans difficultés un droit de résidence spécial et dérogatoire (l'"Espagne" et le Portugal, unifiés en 1580, sont alors l'ennemi juré du Royaume de France qui est disposé à quelques dérogations pour leur nuire).

    judéo-occitanSéfarades de Gascogne et Juifs "du Pape" provençaux sont les deux grandes communautés juives historiques de nostre païs, avec les noms célèbre de Pereire ou Mendès France pour les premiers et de Crémieux (Gaston le communard marseillais et Adolphe le "citoyenniseur" des Juifs d'Algérie), Naquet ou encore Vidal-Naquet pour les seconds.

    S'y sont évidemment ajoutés depuis des Ashkénazes (des rives du Rhin jusqu'aux plaines d'Ukraine), notamment (comme dans tout l'Hexagone) des réfugiés de l'antisémitisme ambiant d'Europe de l'Est puis du nazisme dans l'Entre-deux-guerres [dont beaucoup croyant à tort, en 1940, trouver la sécurité en "zone libre" vichyste puis en zone italienne (1942-43, du Rhône aux Alpes)], des Séfarades "balkano-égéens" (des Balkans, de Grèce et de Turquie, les fameux "Juifs de Salonique" de langue judéo-espagnole) et (surtout) des Séfarades du Maghreb arrivés en masse dans la tourmente de la "décolonisation" (années 1960) - par ressentiment anti-arabe, ces derniers sont souvent en première ligne du soutien à Israël. Originaire de l'actuelle Pologne, arrivé (après un détour de sa famille par la Palestine) à Toulouse en 1931, Marcel Langer restera à jamais une figure incontournable du mouvement communiste (Brigades internationales) et de la résistance antifasciste dans la région. Il mourra guillotiné par la "justice" de Vichy en 1943, après que le procureur Lespinasse ait lancé à l'audience "Juif, étranger et communiste : voilà trois bonnes raisons pour moi de réclamer votre tête" (l'ignoble personnage sera liquidé quelques mois plus tard par les FTP-MOI, et plus aucun procureur toulousain n'osera requérir la peine de mort jusqu'à la fin de la guerre...).

    Tout cela (mis à part le dernier paragraphe) s'est déroulé il y a des siècles ; mais comme l'expliquait (de manière idéaliste certes) la philosophe marxiste "hétérodoxe" passée au christianisme progressiste Simone Weil, elle-même d'origine juive, il s'agit là de la RACINE DIRECTE de l'ordre dominant dans lequel nous vivons, que le siècle dernier a vu se déchaîner dans l'horreur et qui nous prépare encore de très sombres heures pour le siècle qui commence. Nous ne pouvons combattre et abattre ce système qu'en l'attaquant idéologiquement (puis physiquement) dans ce qu'il a de plus profond et STRUCTUREL, et en français "structurel" a pour synonyme "800 ans". Il se trouve aujourd'hui de sinistres imbéciles pour venir expliquer que les Juifs (les "sionistes") contrôlent et dirigent l’État français et même le système impérialiste mondial, et il se trouve malheureusement un nombre important de personnes pour les écouter. Mais la réalité est que dans le monde impérialiste blanc européen-chrétien d'aujourd'hui, sous des formes certes différentes des édits royaux et des décrets révolutionnaires bourgeois d'autrefois, les Juifs restent des "Blancs" par assimilation, par octroi de ce statut de "Blancs" sociaux ; ils demeurent des tolérés. Que l'on appelle à l'anéantissement militaire d'Israël au profit d'un quelconque État comprador oriental "ami" (ce qui n'arrivera jamais, mais permet de caresser les oligarques "nationalistes" de ces États dans le sens du poil) ou que l'on soit "prêt", depuis les bords de Seine, à se "battre" pour la place-forte impérialiste sioniste jusqu'au dernier "Juif patriote et enraciné" israélien Medieval manuscript-Jews identified by rouelle are being bu("Vive Israël, mort aux youpins !" en quelque sorte - voir aussi ici), c'est finalement la même pensée structurelle qui domine : lorsque le Juif n'est pas une vermine à éradiquer, il est au mieux de la chair à canon ou un "argentier" de bon cœur ("ils ont de l'argent", c'est bien connu...) pour la domination impérialiste occidentale au Proche-Orient. Jusqu'au milieu du 20e siècle, à l'exception d'une certaine bourgeoisie républicaine BBR post-affaire Dreyfus, le mot "juif" était ultra-principalement l'objet de tous les fantasmes réactionnaires ou pseudo-"socialistes" plus ou moins haineux ; depuis lors il est aussi devenu le faire-valoir de tout un "républicanisme"/"démocratisme" bourgeois et "universalisme" impérialiste ; il y avait dans les années 1920-30 un fascisme francouille qui voyait et dénonçait partout la main du "judéo-maçonno-bolchévisme" tandis qu'aujourd'hui la contre-révolution préventive capitaliste a évolué et il y a en définitive deux fascismes, celui qui crie au "sionisme partout" et celui qui crie à "l'antisémitisme partout" ; mais dans un cas comme dans l'autre (même pour de prétendus "porte-paroles" bourgeois de la communauté juive...) "les Juifs" restent une figure tout aussi abstraite, fantasmée et utilisée : cristallisant et personnifiant, pour les tenants de "l'antisémitisme partout", les "valeurs" de leur sacro-sainte "Républiiiique" bourgeoise (il n'est pourtant pas sûr qu'un militant libertaire comme Pierre Stambul, par exemple, les partage) et pour ceux du "sionisme partout" la dissolution de celles-ci ; prétextes pour les uns à une géopolitique impérialiste alignée sur les USA et pour les autres à une géopolitique "eurasiste", "pro-arabe" ou "tiers-mondiste" opposée à eux... Dans tous les cas, tout ce qui vient d'être exposé précédemment n'intéresse absolument personne voire est purement et simplement ignoré ; y compris chez ces prétendus "antifascistes" sionards qui n'ont que les mots "juif" et "antisémitisme" à la bouche pour nazifier leurs contradicteurs, à savoir les militant-e-s conséquent-e-s avec la solidarité internationaliste envers la Palestine. Mais en même temps, comme aurait dit ce bon Jésus-Christ, il faut leur pardonner : en effet, la bourgeoisie est une classe assumant la totalité du pouvoir depuis la fin du 18e siècle et déjà très influente au cours des deux siècles précédents, et qui écrit depuis lors l'Histoire à sa "sauce" et à son avantage. C'est notamment cette historiographie bourgeoise qui décrit le Moyen Âge comme un âge des ténèbres (auquel nos "régionalisme identitaires féodaux" chercheraient à revenir, "argument" ultra-récurrent) dont les "symboles" (Inquisition, bûchers, paysans révoltés massacrés et pendus, écartèlements en place publique etc.) relèvent en réalité de sa toute dernière phase (13e-15e siècles) et se prolongent bien au-delà jusqu'au 17e voire 18e siècle, autrement dit sont concomitants et indissociables de la construction de l’État moderne dans lequel elle a bâti sa prospérité, question que nous avons déjà maintes fois abordée. De cet "âge des ténèbres" émergent seulement les figures de quelques "grands rois", ceux qui ont "fait la France" autrement dit le cadre territorial et le bras politico-militaire de son accumulation capitaliste, et dont "Saint" Louis IX n'est pas des moindres ; jusqu'à la "Renaissance" qui marque sa première consécration économique et culturelle suivie du "bon Henri IV", du "Roi Soleil" Louis XIV trônant à Versailles puis des portraits plus "mitigés" de Louis XV et Louis XVI jusqu'à la "révolution" de 1789. Devenue après moult péripéties (affaire Dreyfus, régime de Vichy) majoritairement anti-antisémite depuis une soixantaine d'années, la bourgeoisie est dès lors bien obligée de gommer consciencieusement que ses "grands rois qui ont fait la France" sont aussi ceux qui ont mis en place puis maintenu des mesures d'exclusion contre les Juifs n'ayant rien à envier aux lois de Nuremberg.

    Synagogue Avignon Paul KlijnÀ vrai dire, très comparable dans sa précarité est la "blancheur" de nos Peuples "provinciaux" d'Europe, guère mieux considérés que du bétail il y a encore 300 ou 400 ans et "blanchis" par la "grâce" de l'Empire colonial au détriment des Peuples colonisés d'outre-mer, accédant ainsi aux Droits "naturels" (mais tout FORMELS) de l'Homme BLANC jusqu'à faire partie de ce que l'on peut qualifier d'"aristocratie ouvrière mondiale", "aristocratie" que le capitalisme en crise générale entraîne désormais dans sa chute. Un "blanchissage" qui n'est là encore pas allé sans accrocs ; ainsi au 19e siècle les Occitans (hormis les classes aisées/francisées) étaient-ils pour Jules Michelet "tout autre chose" que français, "peut-être espagnols ou maures", pour Hippolyte Taine "un mélange de carlin et de singe" (!), pour Joris-Karl Huysmans (parisien de père hollandais) des "gens qui ont de l'astrakan bouclé sur le crâne et des palissades d'ébène le long des joues", des "latins mâtinés d'arabes" (...) "race de mendiants et de lâches, de fanfarons et d'imbéciles" (!!), et plus tard pour l'ignoble Louis-Ferdinand Céline "la partie vinasseuse de la République, profiteuse, resquilleuse, politique, éloquente, creuse" (1938) puis carrément "peuplée de bâtards méditerranéens, narbonoïdes dégénérés, nervis, félibres gâteux, parasites arabiques que la France aurait eu tout intérêt à jeter par-dessus bord (...) rien que pourriture, fainéantise, infect métissage négrifié " (!!!).

    D'ailleurs à la "grande" époque du nationalisme antisémite francouille des Barrès, Drumont et compagnie, lorsque la moitié sud de l'Hexagone votait massivement à gauche (radical ou socialiste, incarnant ainsi "l'infâme" république parlementaire) tandis que la moitié nord penchait nettement plus à droite, et comme pour faire écho aux temps du "bon" roi "Saint"-Louis-la-rouelle, le trait d'égalité entre "Midi" et "juiverie" était pour ainsi dire omniprésent : "Dans la politique, c'est le Juif qui dirige et le Méridional qui agit. Derrière Rouvier, il y a Rothschild" écrivait ainsi Gaston Méry, journaliste d'extrême-droite et disciple d’Édouard Drumont en 1891 [ou encore si l'on regarde cette caricature de 1907, pourtant publiée dans un journal se voulant "socialo-anarchiste" (mais manifestement hostile au mouvement), les vignerons occitans affamés sont représentés gras et repus, vêtus bourgeoisement... mais aussi sous des traits rappelant fortement les caricatures antisémites de l'époque, le personnage au deuxième plan formant même une sorte de triangle (maçonnique ?) avec ses mains devant la statue de la République]. Mais s'en étonnera-t-on maintenant que nous avons vu comment le "rouleau compresseur" anti-juif du Royaume de "France" a été indissociable de la Conquista de nos Terres d'Òc et de la sanglante soumission de notre Peuple, et lorsque l'on se souvient que face à la Grande Révolte de 1907 le réactionnaire Figaro brandissait encore la figure "héroïque" de Simon de Montfort ?

    Nous avons là le parfait reflet intellectuel de la réalité matérielle : l'expansion en cercles concentriques du système "France", d'abord jusqu'aux rives de la Méditerranée et de l'Atlantique puis au-delà, à partir d'un Bassin parisien certes économiquement moins avancé au départ (12e s.) mais à qui l'exploitation féroce de ses producteurs (servage "dur") et, comme on l'a vu, la bénédiction pontificale donneront la supériorité politico-militaire. Pour les Bretons comme pour leurs cousins irlandais de l'autre côté de la Manche, celtes donc "nordiques" en principe, on ira jusqu'à imaginer que les "vrais" Celtes (après apport romain et germanique) sont les Français et les Anglais ainsi que les classes "supérieures" de Bretagne et d'Irlande, tandis que la populace descendrait d'"Ibères" venus d'Afrique à la fin de la préhistoire. L'antisémitisme, d'abord religieux puis (à partir du 19e s.) "racial" ("ce sont des Asiatiques"), n'est qu'un autre reflet de cette même réalité matérielle structurelle. Tout cela pour déboucher aujourd'hui, dans la nouvelle crise générale du capitalisme et avec les autres Peuples-"provinces", sur cette "France des périphéries" non moins systématiquement rabaissée que celle des "quartiers sensibles" par l'idéologie dominante, surtout lorsqu'elle a l'outrecuidance de "l'ouvrir"... Est-il envisageable aujourd'hui qu'au sein d'un même État européen, la bourgeoisie d'une partie dudit État voie (et propose aux masses) une "sortie" de la crise générale du capitalisme dans l'asservissement brutal, voire le massacre d'autres régions ? L'exemple de l'Ukraine semble hélas nous montrer que ce n'est pas pure politique-fiction. En parlant de l'Ukraine, les ultra-Synagogue Carpentras 3nationalistes des régions de l'Ouest y proclament ouvertement leur volonté de "purger le pays de 400.000 Juifs" ce qui n'empêche pas Washington, Londres, Paris, Berlin et Bruxelles de les soutenir tandis que la presse sioniste fait part de ses sueurs froides : en toute logique, le délire comme quoi "les Juifs/sionistes dirigent le monde" devrait être mort sur le bords du Dniepr...

    Tel est le monde dans lequel nous vivons ; le monde que nous voulons et devons changer.

    Les Juifs habitant l'Occitanie font partie intégrante du Peuple occitan en tant que communauté culturelle spécifique, dans toute leur judéité (c'est-à-dire sans injonction assimilationniste) ; comme au demeurant tous les Juifs d'Hexagone font partie intégrante de leurs Peuples respectifs ; sauf peut-être les Séfarades d'Afrique du Nord venus dans les années 1960, qui peuvent avoir certaines caractéristiques d'une colonie intérieure - bien que leur antagonisme avec la colonie intérieure maghrébine musulmane (arrivée pour l'essentiel à la même époque...) soit savamment entretenu par le système dominant.

    Le Mouvement révolutionnaire de Libération du Peuple occitan (MRLP) ne tolère pas la haine antisémite sur le sol d'Occitanie, d'où qu'elle vienne, y compris de la part de personnes colonisées-intérieures comme cela s'est produit à Tolosa (Mohamed Merah).

    À vrai dire, si l'on regarde la liste des "villages des Justes" et autres lieux de mémoire dressée par le mémorial de Yad Vashem, il est même possible de dire que le rejet de l'antisémitisme est une composante intrinsèque de la culture populaire occitane : l'histoire de l'antisémitisme en Occitanie se confond avec celle de la conquête et de la domination francouille et un "Occitan" antisémite est un francisé du cerveau[2] ; fut-il un (soi-disant) farouche "occitaniste" tel Charles Maurras ou Louis Alibert.

    Ceci ne signifiant pas pour autant (et nous avons suffisamment expliqué que cela n'a rien à voir) avoir de l'indulgence pour le projet sioniste au Machrek arabe, violemment colonisateur et ségrégateur, ce qu'un Peuple avec l'histoire qu'a le nôtre ne peut accepter.

    De fait, le Mouvement révolutionnaire de Libération du Peuple occitan combat tout aussi impitoyablement la merde idéologique sionarde (y compris camouflée sous des salmigondis d'"extrême-gauche", "ultra-marxistes" ou "libertaires") défendant les crimes colonialistes et d'apartheid israéliens, merde idéologique généralement indissociable (là encore sous tous les dehors que l'on veut) de l'idéologie républicarde bleu-blanc-rouge, à laquelle la bourgeoisie juive (qui a commencé à impulser le projet sioniste dès la fin du 19e siècle) est historiquement arrimée.

    D'ailleurs, plutôt que d'aller exproprier et martyriser un Peuple qui n'a aucune responsabilité dans les tragédies subies, il est possible d'affirmer sans crainte devant les communautés juives (européennes comme nord-africaines comme orientales) que l'Occitanie révolutionnaire pour laquelle nous luttons peut et veut être la nouvelle Andalus qui peuple leur imaginaire collectif. 

    Et que surtout, nul n'oublie jamais cette phrase d'un grand ennemi de l'oppression qui s'adresse à tous les Peuples niés, racisés, "provincialisés" ou impérialisés : "Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l'oreille, on parle de vous" (Frantz Fanon) !


    [1] Ainsi, trois siècles après avoir initié la persécution systématique des Juifs, la Papauté devenait l'un de leurs tout relatifs refuges tandis que "l'élève" État moderne avait "dépassé le maître"... On retrouvera cette même tolérance en ghettos dans d'autres parties de l'Europe n'ayant pas encore donné naissance à un véritable État moderne, notamment l'Empire polono-lithuanien des 15e-18e siècles (berceau du Yiddishland) mais aussi les multiples petits États du Saint-Empire germanique (= Allemagne, Autriche, Tchéquie actuelles), d'où le fait que l'on trouvait 10 fois plus de Juifs dans ces pays (ashkenazim, Ashkenaz étant dans la Bible l'arrière-petit-fils de Noé et l'ancêtre des peuples germaniques et slaves, servant donc à désigner cette partie de l'Europe) qu'en "France" au moment de l'émancipation de 1791. Mais un siècle et demi plus tard, le nazisme anéantira cette brillante culture (90% d'assassiné-e-s) qui survit aujourd'hui un peu dans la diaspora, principalement aux États-Unis (l'idéologie sioniste d'Israël étant quant à elle très hostile aux cultures juives d'avant l'alya).

    [2] maurras-charlesLes jacobinards "rouges" citeront évidemment l'exemple de Maurras pour "démontrer" qu'en "France", le fascisme et l'horrible antisémitisme sont forcément "régionalistes". Pourtant, Charles Maurras (né à Martigues, Provença, en 1868) était typiquement ce qu'il faut appeler un Français du cerveau. En fait, si l'on schématise (pour les besoins de la démonstration) l’État français et ses "provinces" comme un Empire colonial, alors Maurras était un bourgeois comprador souhaitant "refonder le pacte" sur une base plus favorable aux "provinces" ; en fin de compte une sorte d'Houphouët-Boigny ou de Senghor lorsqu'ils voulaient substituer à l'Empire une "Union française" ; d'ailleurs dans une démarche "nationale" purement culturaliste (Félibrige vs "négritude") assez similaire à la base. La seule différence est que pour Houphouët ou Senghor cette "refondation" impliquait une "avancée" démocratique à Paris (bien qu'au final ce sera le "coup d’État permanent" gaulliste qui la mettra en œuvre, et qu’eux-mêmes deviendront des despotes implacables de la "Françafrique"), alors que pour Maurras elle impliquait un "recul" : la république bourgeoise étant "forcément" centralisatrice, il fallait un retour à la monarchie dont l'autorité "naturelle" pouvait seule permettre de décentraliser. Mais l'esprit était finalement le même ; et à des années-lumière de celui à la fois républicain démocratique, socialisant et décentralisateur des luttes occitanes de 1848, 1851 et 1870-71. Le problème est que, Maurras étant devenu le leader de l'Action française après avoir été un "compagnon de route" du Félibrige, il offre aux jacobinards de tout poil cet argument facile : l'occitanisme comme tout "régionalisme" est forcément réactionnaire, preuve que c'est un mouvement qui veut "faire tourner la roue de l'histoire à l'envers"... Jacobinards qui "omettront" bien sûr commodément de citer d'autres noms de l'extrême-droite anti-républicaine et antisémite de l'époque : le lorrain Barrès, et a fortiori les parisiens pur jus Bernanos et surtout Drumont, que Maurras lui-même définira comme son maître à penser ("la formule nationaliste est ainsi née presque tout entière de lui, et Daudet, Barrès, nous tous avons commencé notre ouvrage dans sa lumière") et dont le disciple Gaston Méry, comme on l'a vu, faisait des Occitans le "bras armé du Juif". D'ailleurs, dans une époque littéralement baignée d'antisémitisme, Maurras n'était même pas forcément le plus virulent (Drumont étant de très loin beaucoup plus "gratiné") : il était avant tout anti-allemand, anglophobe et anti-protestant (voyant dans la franc-maçonnerie un crypto-protestantisme, ce qui n'est d'ailleurs pas entièrement faux, et dans les Juifs des alliés de cette dernière).


    Quelques réflexions au sujet du débat qui agite actuellement le mouvement antifasciste et révolutionnaire, sur le caractère "structurel" ou non de l'antisémitisme aujourd'hui alors même qu'il n'est plus assumé ouvertement par l’État :

    - "Structurel" signifie par définition quelque chose, produit d'une situation matérielle, qui imprègne profondément les représentations sociales et les agissements qui en découlent dans les masses populaires. Ainsi, par exemple, le monde capitaliste que nous connaissons repose depuis plusieurs siècles sur la suprématie mondiale des "Blancs" (Européens et euro-descendants d'Amérique du Nord) qui dominent et exploitent (la bourgeoisie exploite directement, les travailleurs récupèrent des miettes de cette exploitation) les Peuples des autres continents (et de surcroît, tendent à instaurer des hiérarchies/rapports de domination entre et au sein de ceux-ci). Le racisme est donc un phénomène structurel qui sous-tend tous les rapports sociaux des "Blancs" avec les "non-blancs" (tant au niveau mondial que dans les "pays blancs"), mais aussi des "non-blancs" entre eux et avec les "Blancs" (comme le fameux "racisme anti-blanc" - avec ses penchants plus ou moins... antisémites - qui est un produit en réaction de cette situation, mais aussi - beaucoup plus souvent - le mimétisme servile, la honte de soi et le mépris pour sa propre identité culturelle etc. etc.).

    - L'antisémitisme est né comme produit d'un des nombreux crimes fondateurs (une des "douleurs de l'accouchement") du capitalisme : la spoliation systématique des Juifs à la fin du Moyen Âge et au début de l’Époque moderne, sous l'accusation fréquente d'être des "usuriers", des "rapaces" ainsi qu'un Peuple ayant "renié le Christ", "ennemi des chrétiens" ("enlevant" par exemple des enfants chrétiens pour les assassiner rituellement, empoisonnant les puits pour répandre les épidémies etc.). Il s'est maintenu après le triomphe des "révolutions" bourgeoises et l'entrée dans l'ère industrielle comme expression du conservatisme anti-libéral... et aussi comme "anticapitalisme des imbéciles" en forme de nostalgie du "bon vieux temps" pré-industriel (une grande et grave maladie infantile du mouvement ouvrier !) ; avant d'être mis au service de la lutte contre la tendance historique à la révolution socialiste.

    - Ensuite de quoi les crimes nazis l'ont, comme disait (l'antisémite lui-même) Bernanos, "déshonoré"... Pour autant, étant (comme on l'a dit) le produit d'un des crimes fondateurs du capitalisme et intrinsèquement lié à celui-ci, la disparition véritable de la base matérielle de l'antisémitisme ne peut être que celle du capitalisme lui-même. Et même si l'on admettait que cette base aurait disparu (quelque part entre 1945 et nos jours...), l'on sait que les idées et les représentations sociales ont une certaine "autonomie" et "inertie" par rapport à la réalité matérielle qui les a engendrées, et qu'elles peuvent lui survivre pendant un temps assez long. Alors à plus forte raison à un "simple" "déshonneur" bernanosien...

    - En clair : il n'est tout simplement pas possible que quelque chose qui a structuré (signification de "structurel" !) la pensée politique européenne et occidentale pendant des siècles, depuis l'émergence du capitalisme au Moyen Âge jusqu'au triomphe des monopoles et à leur lutte contre la révolution prolétarienne au 20e siècle, ait pu cesser "du jour au lendemain" (ou en quelques décennies) après la défaite du nazisme d'imprégner le "sens commun" (= la conscience populaire aliénée/arriérée) de l'"Occident chrétien".

    - Pour autant, c'est une réalité (dans les pays impérialistes occidentaux en tout cas) que la position des États bourgeois a changé ; peut-être parce que (plus que "déshonoré par Hitler"...) si le génocide nazi a heureusement pu être arrêté dans son œuvre criminelle, la "solution finale à la question juive" a finalement été trouvée... dans le sionisme, transformant une population dispersée d'éléments "antinationaux" et "subversifs" (démocrates radicaux ou révolutionnaires) en citoyens et soldats ou (du moins) en défenseurs acharnés d'un État faisant office de "rempart de l'Occident" au Proche-Orient et (par-là) de la politique impérialiste et des "valeurs" occidentales en général ; avec comme "salaire" de ceci le "philosémitisme" affiché par (la majorité de) nos directions politiques bourgeoises. Les États bourgeois occidentaux n'assument plus et même répriment les opinions (exprimées "trop fort") et les actes antisémites (l’État français entre 1789 et 1940, par exemple, n'était pas officiellement antisémite et ne discriminait pas les Juifs mais laissait la haine la plus sordide avoir pignon sur rue)... et cela, qu'on le veuille ou non, fait une sacrée différence !

    - Cette différence peut s'observer très simplement, de manière chiffrée, dans les études d'opinion qui montrent que tant la haine ouverte que les préjugés (pourtant plus résistants) reculent constamment depuis l'après-guerre dans la population générale, et encore plus si l'on ne prend que les seuls "Blancs". En 2013, 85% de la population hexagonal n'avait pas une opinion négative des Juifs ; et même des éléments au discours extrêmement raciste les placent aujourd'hui (souvent aux côtés des "Asiatiques") en "modèle de communauté bien intégrée qui ne pose pas de problèmes". Les derniers éléments antisémites "blancs" sont des militants politiques nostalgiques des régimes fascistes des années 1930, n'ayant pas accepté la défaite de ceux-ci à l'issue de la Seconde Guerre mondiale (ou quelques intellectuels "rouges-bruns" admirateurs d'une certaine URSS "terminale" et voyant dans la Russie de Poutine sa continuation, sensibles aux théories "eurasistes" d'Alexandre Douguine etc. etc., et niant le génocide antisémite nazi comme "invention de l'Occident et prétexte au sionisme" - ceci rejoignant l'"anti-impérialisme des imbéciles" cf. ci-après). En revanche, ce que l'on observe depuis une vingtaine d'années est une montée des opinions antisémites chez les "non-blancs", principalement les personnes de culture musulmane. Il s'agit là essentiellement de deux phénomènes : 1°/ autour des personnalités "phares" de Dieudonné et Alain Soral, d'une "rencontre" entre l'antisémitisme européen résiduel (d'autant plus virulent qu'il est résiduel, et se sent cerné par un État "philosémite" !) et ce que l'on pourrait qualifier d'"anti-impérialisme des imbéciles", un sentiment spontané et "primaire" de révolte face aux crimes impérialistes perpétrés "contre les musulmans" qui se focalise sur la question palestinienne et tend à faire du gouvernement israélien (et de ses partisans les plus acharnés dans les pays occidentaux, aux États-Unis en particulier) le "maître d’œuvre" de la politique impérialiste occidentale et de tous ses crimes autour du globe ; sachant aussi que déjà à l'époque coloniale, les gros colons tricolores du Maghreb s'évertuaient à détourner vers les Juifs (qui avaient obtenu la citoyenneté française en Algérie, ce que certains supportaient mal...) la colère des indigènes qui leur était normalement destinée ; 2°/ dans la mouvance dite "salafiste/djihadiste", d'une rencontre entre cet "anti-impérialisme des imbéciles" et le projet impérial ("Califat") des oligarques aux pétro-dollars suraccumulés du Golfe, qui font du "Dôme d'Al-Aqsa (la grande mosquée de Jérusalem) aux mains des Juifs" l'un des grands points de mire de leur mobilisation réactionnaire de masse auprès de populations ayant toujours le sort tragique des Palestiniens "à fleur de peau". C'est (comme chacun-e le sait) dans cette dernière mouvance que les sentiments anti-juifs peuvent aller jusqu'à l'assassinat physique (Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche, Amedy Coulibaly etc.).

    Cette résurgence de l'antisémitisme sous une forme "inattendue", dans des sociétés qui à l'heure de la "Fin de l'Histoire" pouvaient le croire réduit à une poignée de "nazillons dégénérés", a évidemment eu de quoi surprendre, choquer et bousculer les schémas pré-établis de tout un camp progressiste "simpliste" (qui pourra alors se réfugier dans un silence "gêné" que d'aucuns interprèteront comme "ambigu", ou alors tomber dans la force d'attraction de l'un ou l'autre des deux "pôles" réactionnaires sur la question - "philosémitisme" anti-"islamo-gauchiste", "anti-conspi", anti-anti-impérialiste et anti-antisioniste ou alors "anti-impérialisme des imbéciles" vu comme "le sentiment des opprimés").

    Mais ce qu'elle montre surtout, c'est que l'extinction de l'antisémitisme n'est possible (et encore, pas du jour au lendemain) que par l'extinction de sa base matérielle d'existence qui est le capitalisme.


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  • Alors que l'Europe bourgeoise se "recueille" dans le souvenir du centenaire de la Première Guerre mondiale, on en oublierait presque qu'il y a 75 ans exactement débutait... la Seconde, dont on célèbre au demeurant les 70 ans du dénouement victorieux (débarquements de Normandie et de Provence, libération du territoire "français"). Il faut reconnaître "à décharge" que les débuts, comparés au dit dénouement, furent beaucoup moins glorieux...

    En septembre 1939 donc, l'Allemagne nazie envahissait et soumettait en quelques semaines la Pologne. La République bourgeoise française et le Royaume-Uni lui déclaraient alors instantanément la guerre... mais sans engager le moindre combat avant la grande offensive allemande de mai 1940, aux conséquences que l'on connaît. Au même moment, parallèlement... l'URSS "envahissait" elle aussi le territoire polonais [en réalité, ce que l'on ne dit pas, c'est qu'elle récupérait essentiellement des territoires devenus polonais suite à une première guerre en 1920 mais qui ne devaient pas faire partie de la Pologne au départ, n'étaient d'ailleurs pas majoritairement peuplés de Polonais et n'en font plus partie aujourd'hui] ; ceci au nom du fameux, du célébrissime, du kolossal argument de toute la propagande "communisme=nazisme=<wbr>totalitarisme" depuis lors : le PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE, scellé le 23 août de la même année à Moscou par les chefs respectifs de la diplomatie, Molotov et Ribbentrop.

    91391Contrairement à l'auteure des textes ci-dessous, Annie LACROIX-RIZ (encartée au PRCF, dans la mouvance Michel Collon, Le Grand Soir etc. etc., voir une bonne critique de ses positions ici), nous ne sommes pas des "fans" inconditionnels du "pacte" en particulier ni de la politique soviétique de l'époque (emmenée par Staline) en général ; nous l'avons déjà exprimé à de nombreuses reprises et cet anniversaire sera l'occasion de clarifier notre position une fois pour toute. URSS acculée et sans autre choix, peut-être ; gain considérable et vital de temps (22 mois) et de terrain (des centaines de kilomètres à parcourir en plus pour la Wehrmacht) en prévision de la grande offensive que le nazisme allait déchaîner tôt ou tard, sans doute ; mais le "pacte" s'est aussi accompagné de beaucoup de choses inacceptables comme la "livraison" de réfugiés antifascistes au Reich ou à ses alliés (Italie, Roumanie, Hongrie etc.) ce qui revenait à les condamner à mort, les échanges commerciaux (pétrole, charbon, acier, denrées alimentaires) au service de l'économie de guerre allemande sans même parler des pratiques de certains PC localement et notamment dans notre bonne vieille France : Duclos négociant la reparution de L'Humanité avec les autorités d'occupation, l'appel du 10 juillet 1940 de Maurice Thorez qui ne parle pas une seule seconde de résistance mais au contraire de "remettre la France au travail" etc. etc. - il faut dire aussi que dans les États à la tête de grands empires coloniaux, dans la logique de "front" avec la "bourgeoisie antifasciste" qui avait prévalu entre 1934 et 1939, les compromissions avec l'indéfendable ne dataient pas de la veille pour bon nombre de dirigeants. Ces attitudes (il faut le souligner) n'ont cependant pas empêché la base populaire communiste de s'opposer très tôt et courageusement à Vichy et au nazisme, comme y avait appelé clairement (lui) Charles Tillon dès le 17 juin 1940 : c'est ainsi en octobre 1940 (et non en juin 1941 ni après) qu'a été arrêté - pour distribution de tracts - le célèbre Guy Môquet.

    Si nous reproduisons ces textes, c'est parce qu'ils ont le grand intérêt de lever le voile sur les tenants et les aboutissants de ce "pacte" et, ce faisant, sur les contorsions et les entourloupes géopoliticiennes des "démocraties occidentales" et en premier lieu de la France, leur complaisance envers Hitler (non contentes de l'avoir "fait" par les conditions - en réaction aux conditions - imposées à l'Allemagne après la Première Guerre mondiale) motivée - inutile de le dire - par l'anticommunisme et l'espoir que ce dernier se tournerait en premier lieu contre l'URSS ; alors même qu'il s'apprêtait en réalité à les envahir (pour se débarrasser d'abord de l'adversaire le plus "facile" à ses yeux). Dans le "meilleur" des cas (suivant un clivage gauche/droite sans doute, on va dire), le "plan" des "démocraties" était de laisser le Reich nazi et l'Union soviétique s'affronter et se saigner à mort mutuellement pendant qu'elles dormiraient sur leurs deux oreilles (ce qui n'est pas sans rappeler, à une échelle beaucoup plus réduite, la stratégie occidentale actuelle au Proche-Orient vis-à-vis des islamistes sunnites et du "bloc iranien"). Une politique qui devait conduire au désastre que l'on sait ; un désastre dont seul le mouvement communiste avec l'URSS à sa tête sauvera par la suite l'humanité - les "démocraties" impérialistes occidentales n'assumant qu'une part mineure de l'effort de guerre et (surtout) du prix du sang.

    Voilà qui devrait faire réfléchir aujourd'hui encore devant les guerres et (surtout) les appels à l'"union sacrée" de la bourgeoisie impérialiste (qui les accompagnent systématiquement) contre les "monstres" qu'elle a elle-même engendré, par ses crimes et la (compréhensible) réaction qu'ils suscitent (comme le traitement de l'Allemagne après 1918 ou le colonialisme en Asie ouvrant un boulevard à l'impérialisme japonais) ou par complaisance/calcul ou les deux, de Khomeyni ou Saddam ou Milosevic hier à Daesh aujourd'hui en passant par Al-Qaïda ou les Talibans. On peut penser ce que l'on veut d'Assad aujourd'hui comme de Saddam hier (et nous en pensons beaucoup plus de mal que de bien), mais le fait est que la volonté occidentale de liquider ces États arabes "forts" a directement créé les conditions du triomphe actuel de Daesh (qui est aussi à bien des égards, il faut le souligner, un "saddamisme" ressuscité sous une forme religieuse)... Et il faudrait aujourd'hui nous enrôler dans une nouvelle "croisade" pour la "démocratie" et la "civilisation" contre celui-ci, et par-dessus le marché exiger des personnes de culture musulmane qu'elles se "désolidarisent" de ce groupe fanatique (comme si l'on demandait aux personnes juives de se "désolidariser" des bombardements israéliens de cet été sur Gaza, sans même parler des "désolidarités" que l'on pourrait demander aux personnes de culture européenne-chrétienne) !

    Leçon n°1 donc : la crapulerie, la fourberie et l'hypocrisie des "démocraties" capitalistes-impérialistes sont sans limites ; elles sont (en réalité) dans la nature même de leur mode de production et de la crise de celui-ci ; la "démocratie" bourgeoise est donc très mal placée pour se la jouer grande dénonciatrice des "extrémismes" ; nous savons ce que vaut son "antifascisme" et sa "démocratie contre la barbarie" et nous n'avons que faire de ses sermons envers les "extrémistes de gauche" que nous sommes. C'est le Capital impérialiste qui précipite l'humanité dans la catastrophe ; ce n'est certainement pas de lui qu'elle doit attendre le salut.

    C'est peut-être ce raisonnement - en somme : "Qu'ils aillent se faire foutre" ! - qui a guidé la direction soviétique en 1939 et on peut le comprendre ; même si son aboutissement (le "pacte") peut et doit être critiqué. On pourrait par exemple rappeler (car c'est totalement tombé dans l'oubli de nos jours) qu'en août 1939 l'URSS n'était même pas encore tout à fait sortie d'une courte mais sanglante guerre contre le Japon en Mongolie - une victoire qui devait lui donner la paix en Extrême-Orient jusqu'en 1945 (et aux Occidentaux, sans doute, jusqu'en décembre 1941). Il lui était donc extrêmement difficile d'ouvrir seule un deuxième front en Pologne contre l'Allemagne, comme semblaient le lui "suggérer" les "démocraties" occidentales. Ou encore rappeler que si l'Union soviétique ne s'emparait pas des Pays baltes et du Sud-Est de la Finlande (ce qu'elle fit en 1940), c'était l'Allemagne qui le faisait... et Léningrad était perdue en quelques jours (de fait, la ville devra subir pendant la guerre un siège de deux ans et demi qui fera plus d'un million de mort-e-s).

    Mais nous vivons malheureusement dans un monde où il est devenu, pour ainsi dire, intellectuellement impossible d'admettre (pour certains milieux-militants-révolutionnaires peut-être plus que pour quiconque) que comprendre n'est pas justifier, excuser ni défendre. On n'a que les mots "injustifiable", "inqualifiable" ou "innommable" à la bouche sur tous les sujets (fascisme et "stalinisme" d'hier et d'aujourd'hui, "islamisme", antisémitisme de certains secteurs populaires etc.). On ne peut pas justifier l'injustifiable et puisque comprendre = justifier, on s'interdit donc de le comprendre... et donc de le combattre - ou de ne pas recommettre les mêmes erreurs, retomber dans les mêmes dérives ce qui revient au même.

    Pourtant, si l'on est communiste, la principale préoccupation devrait être de COMPRENDRE les erreurs et les dérives du siècle dernier pour ne pas retomber dedans à nouveau, vu qu'elles ont conduit les expériences révolutionnaires à l'échec et à la contre-révolution. La réalité c'est que le gouvernement soviétique de Staline n'était pas un gouvernement bourgeois, c'était un gouvernement ouvrier et paysan, mais il ne s'était pas suffisamment extrait de la compréhension bourgeoise du monde qui nous entoure. Face à beaucoup de problèmes, il ne voyait de solution que ce que la pensée bourgeoise présentait comme "évident" depuis des siècles. Et dans la "communauté internationale" de brigands qui prévalait à la fin des années 1930 (ce n'est guère différent aujourd'hui, si ce n'est pas pire...), il n'a vu d'autre solution que de se faire brigand lui-même - "bandit d'honneur" dira-t-on à la rigueur. C'est ce qui a conduit l'URSS, d'État révolutionnaire des ouvriers et des paysans, à devenir intérieurement un capitalisme d’État au bénéfice d'une nomenklatura et extérieurement un social-impérialisme - "socialiste en paroles et impérialiste dans les faits" ; tendance achevée au milieu des années 1950 mais déjà bien à l’œuvre en 1939.

    C'est la leçon n°2 : on ne peut pas se contenter d'une condamnation/dénonciation abstraite et morale des choses si l'on veut dépasser les limites (= ne pas reproduire les erreurs) des expériences révolutionnaires passées. Le "pacte" germano-soviétique s'inscrivait, comme on vient de le voir, dans le CONTEXTE d'une époque : celle de la crise générale du capitalisme et de la guerre impérialiste pour le repartage du monde. Un contexte dont le seul et unique responsable était le Capital impérialiste ouest-européen et nord-américain, et en vérité le mode de production capitaliste lui-même - arrivé à ses limites historiques et "ne reculant plus devant aucun crime". Bien loin de la "preuve que les totalitarismes sont jumeaux" que les anticommunistes de tout poil (y compris voire surtout "de gauche") voudraient nous y faire voir...

    Critiquer les erreurs et les dérives du "stalinisme", c'est BIEN et c'est même salutaire pour le mouvement communiste international d'aujourd'hui et de demain. Mais À LA CONDITION de bien remettre CHAQUE CHOSE À SA PLACE, et chacun face à ses responsabilités !

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    http://www.gauchemip.org/spip.<wbr>php?article16437

    Seconde Guerre mondiale : l’Union soviétique par pertes et profits (par Annie Lacroix-Riz)


    samedi 17 décembre 2011.
    Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2005/05/LACROIX_RIZ/12194

    Il y a soixante ans, 57 % des Français considéraient l’URSS comme le principal vainqueur de la guerre. En 2004, ils n’étaient plus que 20 %. Amplifié par les médias, cet oubli progressif du rôle de Moscou tient aussi aux polémiques sur la politique de Staline entre 1939 et juin 1941, que des travaux historiques récents éclairent d’un jour nouveau. Mais, quoi qu’on pense du pacte germano-soviétique, comment nier que, trois ans durant, les Russes ont porté une grande partie de la résistance, puis de la contre-offensive face à la Wehrmacht ? Au prix de 20 millions de morts.

    Deux ans après sa victoire sur le nazisme, l’Armée rouge devint, pour les peuples de l’Ouest, pour cause de guerre froide, une menace (1). Six décennies plus tard, l’historiographie française, sa mutation pro-américaine achevée, voue l’Union soviétique aux gémonies tant pour la phase du pacte germano-soviétique que, désormais, pour celle de sa « grande guerre patriotique ». Nos manuels, assimilant nazisme et communisme, surenchérissent sur les historiens d’Europe orientale (2). Mais les recherches originales qui nourrissent cette mise au point dressent un tout autre tableau de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale.

    Le principal acte d’accusation contre Moscou concerne le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et, surtout, ses protocoles secrets : de fait, la victoire fulgurante et écrasante remportée sur la Pologne par la Wehrmacht donna le signal de l’occupation par l’URSS de la Galicie orientale (est de la Pologne) comme des pays baltes (3). Volonté d’expansion, Realpolitik ou stratégie défensive ?

    Reprenant la thèse des prestigieux historiens Lewis B. Namier et Alan John Percivale Taylor, ainsi que du journaliste Alexander Werth, les nouveaux travaux d’historiens anglophones éclairent les conditions dans lesquelles l’URSS en est arrivée à cette décision. Ils montrent comment, encouragé par les États-Unis, l’entêtement de la France et de la Grande-Bretagne dans leur politique d’« apaisement » – autrement dit de capitulation face aux puissances fascistes – a ruiné le projet soviétique de « sécurité collective » des pays menacés par le Reich. D’où les accords de Munich (29 septembre 1938), par lesquels Paris, Londres, et Rome permirent à Berlin d’annexer, dès le surlendemain, les Sudètes. Isolée face à un IIIe Reich ayant désormais les mains libres à l’Est, Moscou signa avec Berlin le pacte de non-agression qui l’épargnait provisoirement.

    image019Ainsi s’achevait la mission franco-britannique envoyée à Moscou (du 11 au 24 août) pour calmer des opinions réclamant – après l’annexion allemande de la Bohême-Moravie et la satellisation de la Slovaquie – un front commun avec l’URSS. Moscou exigeait l’alliance automatique et réciproque de 1914, qui devrait associer la Pologne et la Roumanie, fiefs du « cordon sanitaire » anti-bolchévique de 1919, et les pays baltes, vitaux pour la « Russie d’Europe (4) ». L’amiral britannique Drax et le général français Doumenc devaient faire porter à Moscou seule le chapeau du fiasco : il fallait simplement « laisser l’Allemagne sous la menace d’un pacte militaire anglo-franco-soviétique et gagner ainsi l’automne ou l’hiver en retardant la guerre ».

    Quand le chef de l’Armée rouge Klement Vorochilov, « précis, direct », leur proposa, le 12 août, « l’“examen concret” des plans d’opérations contre le bloc des États agresseurs », ils s’avouèrent sans pouvoirs. Paris et Londres, résolus à ne fournir aucune aide à leurs alliés de l’Est, avaient délégué la tâche à l’URSS tout en la lui rendant impossible : Varsovie (surtout) et Bucarest avaient toujours refusé un droit de passage à l’Armée rouge. Ayant « garanti » la Pologne sans la consulter, Paris et Londres se dirent ligotés par le veto (encouragé en sous-main) du germanophile colonel Josef Beck, qui invoquait le « testament » de son prédécesseur Josef Pilsudski : « Avec les Allemands nous risquons de perdre notre liberté, avec les Russes, nous perdons notre âme. »

    L’affaire était plus simple. La Pologne avait arraché aux Soviets, en 1920-1921, avec l’aide militaire française, la Galicie orientale (5). Aveugle depuis 1934 aux appétits allemands, elle tremblait que l’Armée rouge ne s’emparât aisément de ces territoires. La Roumanie, elle, redoutait de perdre la Bessarabie prise aux Russes en 1918 et gardée grâce à la France. L’URSS n’obtint pas non plus de garantie des pays baltes, dont l’indépendance de 1919-1920 et le maintien de l’influence allemande devaient tout au « cordon sanitaire ».

    Depuis mars et surtout mai 1939, Moscou était courtisée par Berlin, qui, préférant – d’expérience – une guerre sur un seul front, lui promit, avant de se jeter sur la Pologne, de respecter sa sphère d’influence en Galicie orientale, en Baltique et Bessarabie. Elle céda, au dernier moment, mais pas à un fantasme de révolution mondiale ou de « Drang nach Westen » (cette poussée vers l’Ouest chère au publiciste allemand d’extrême droite Ernst Nolte) : elle refusa, Londres et Paris cajolant toujours Berlin, d’« être impliquée toute seule dans un conflit avec l’Allemagne » – selon les termes du secrétaire au Foreign Office, Charles Lindsley Halifax, le 6 mai 1939. L’Occident mima la stupeur devant « la sinistre nouvelle explosant sur le monde comme une bombe (6) » et dénonça une trahison. En réalité, Français et Britanniques en poste à Moscou jouaient les Cassandre depuis 1933 : faute de Triple Entente, l’URSS devrait composer avec Berlin pour gagner le répit nécessaire à la mise sur pied de guerre de son économie et de son armée.

    Le 29 août 1939, le lieutenant-colonel Luguet, attaché aérien français à Moscou (et futur héros gaulliste de l’escadrille Normandie-Niémen), certifia la bonne foi de Vorochilov et posa Staline en « glorieux successeur (...) d’Alexandre Nevsky et de Pierre Ier » : « Le traité publié est complété par une convention secrète, définissant, à distance des frontières soviétiques, une ligne que les troupes allemandes ne devront pas dépasser et qui serait considérée par l’URSS en quelque sorte comme sa position de couverture (7). »

    L’Allemagne ouvrit le conflit général, le 1er septembre 1939, en l’absence de l’Entente qui avait, en septembre 1914, sauvé la France de l’invasion. L’historien Michael Carley incrimine la politique d’apaisement née de « la peur de la victoire contre le fascisme » des gouvernements britanniques et français, effrayés que le rôle dirigeant promis à l’URSS dans une guerre contre l’Allemagne n’étendît son système à tous les belligérants : l’« anticommunisme », décisif à chaque phase-clé depuis 1934-1935, fut donc « une cause importante de la Seconde Guerre mondiale (8) ».

    Le 17 septembre, l’URSS, inquiète de l’avance allemande en Pologne, proclama sa neutralité dans le conflit, non sans occuper la Galicie orientale. Elle exigea en septembre-octobre des « garanties » des pays baltes, « occupation “déguisée”, accueillie avec résignation (9) » par Londres, que le Reich inquiétait désormais autant que « la poussée russe en Europe ». Et, ayant demandé – en vain – à Helsinki, alliée de Berlin, une rectification de frontière (contre compensation), elle entra en guerre contre la Finlande et fit face à une sérieuse résistance. La propagande occidentale plaignit la petite victime et exalta sa vaillance. Weygand et Daladier planifièrent – « rêve », puis « délire », selon l’historien Jean-Baptiste Duroselle – une guerre contre l’URSS dans le Grand Nord, puis dans le Caucase. Mais Londres applaudit le compromis finno-soviétique du 12 mars 1940, ainsi que la nouvelle avance de l’Armée rouge qui suivit l’effondrement français (occupation à la mi-juin 1940 des pays baltes, fin juin de la Bessarabie-Bucovine du Nord). Après quoi elle envoya à Moscou Stafford Cripps, seul soviétophile de l’establishment : Londres préférait désormais une avance soviétique en Baltique à une allemande.

    imagesAprès des décennies de polémiques, les archives soviétiques ont confirmé qu’environ 5.000 officiers polonais, dont les cadavres furent découverts par les Allemands en 1943 à Katyn (près de Smolensk), avaient bien été exécutés en avril 1940 sur ordre de Moscou. Féroces avec les Polonais, les Soviétiques sauvèrent plus d’un million de juifs des zones réannexées et en organisèrent l’évacuation prioritaire en juin 1941 (10).

    Cette période, qui va du 23 août 1939 au 22 juin 1941, fait l’objet d’un autre débat, qui concerne la mise en œuvre par Staline du pacte germano-soviétique. Certains spécialistes soulignent, par exemple, la fourniture de matières premières soviétiques à l’Allemagne nazie, le changement de stratégie imposé à l’été 1940 au Komintern et aux partis communistes invités à dénoncer la « guerre impérialiste », etc. Les historiens cités ici minorent, voire contestent cette interprétation (11). Notons que les États-Unis – même après leur entrée en guerre contre Hitler en décembre 1941 – et la France, officiellement belligérante depuis le 3 septembre 1939, assurèrent au Reich d’abondantes livraisons industrielles (12).

    En crise depuis juin 1940, les rapports germano-soviétiques frôlèrent la rupture en novembre. « Entre 1939 et 1941, l’URSS avait considérablement développé ses armements terrestres et aériens et massé de 100 à 300 divisions (soit de 2 à 5 millions d’hommes) le long ou près de ses frontières occidentales (13). » Le 22 juin 1941, le Reich lança l’assaut annoncé par l’entassement de ses troupes en Roumanie. Alexander Werth parle d’un « effondrement militaire de 1941 », auquel aurait succédé (en 1942-1943) « un sursaut du régime et de la société ».

    Mais, le 16 juillet, le général Doyen annonçait à Pétain, à Vichy, la mort du « Blitzkrieg » : « Si le IIIe Reich remporte en Russie des succès stratégiques certains, le tour pris par les opérations ne répond pas néanmoins à l’idée que s’étaient faite ses dirigeants. Ceux-ci n’avaient pas prévu une résistance aussi farouche du soldat russe, un fanatisme aussi passionné de la population, une guérilla aussi épuisante sur les arrières, des pertes aussi sérieuses, un vide aussi complet devant l’envahisseur, des difficultés aussi considérables de ravitaillement et de communications. (...) Sans souci de sa nourriture de demain, le Russe incendie au lance-flammes ses récoltes, fait sauter ses villages, détruit son matériel roulant, sabote ses exploitations (14). »

    Le Vatican, meilleur réseau de renseignement mondial, s’alarma d’ailleurs, début septembre 1941, des difficultés « des Allemands » et d’une issue « telle que Staline serait appelé à organiser la paix de concert avec Churchill et Roosevelt » : il situa donc « le tournant de la guerre » avant l’arrêt de la Wehrmacht devant Moscou (fin octobre) et bien avant Stalingrad. Fut ainsi confirmé dès l’invasion le jugement que portait l’attaché militaire français à Moscou Auguste-Antoine Palasse depuis 1938 sur la puissance militaire soviétique inentamée, selon lui, par les purges qui avaient suivi le procès et l’exécution du maréchal Mikhaïl Toukhatchevski et du haut état-major de l’Armée rouge, en juin 1937 (15).

    L’Armée rouge, écrivait-il, se renforçait et développait un « patriotisme » inouï : le statut de l’armée, la formation militaire et une propagande efficace « mainten[aient] tendues les énergies du pays, et lui donne[aient] l’orgueil des exploits accomplis par les siens (...) et la confiance inébranlable dans [s]a force défensive ». Palasse avait relevé, depuis août 1938, les défaites nippones dans les affrontements à la frontière URSS-Chine-Corée. La qualité de l’Armée rouge ainsi attestée servit de leçon : à la fureur de Hitler, le Japon signa à Moscou, le 13 avril 1941, un « pacte de neutralité » libérant l’URSS de son obsession – depuis l’attaque contre la Mandchourie (1931) puis toute la Chine (1937) – d’une guerre sur deux fronts. Après avoir plié, pendant de longs mois, sous l’assaut de la formidable machine de guerre nazie, l’Armée rouge allait à nouveau pouvoir passer à l’offensive.

    Si, en 1917-1918, le Reich fut défait à l’Ouest, et surtout par l’armée française, de 1943 à 1945, il le fut à l’Est et par l’Armée rouge. Pour soulager celle-ci, Staline réclamait, depuis août-septembre 1941, un « second front » (envoi de divisions alliées en URSS ou débarquement sur les côtes françaises). Il dut se contenter des louanges du premier ministre britannique Winston Churchill, bientôt suivi du président américain Franklin D. Roosevelt, sur « l’héroïsme des forces combattantes soviétiques » et d’un « prêt-bail » américain (remboursable après-guerre), qu’un historien soviétique a évalué à 5 milliards de roubles, soit 4 % du revenu national en 1941-1945. Le refus de ce second front et la mise à l’écart de l’URSS des relations interalliées (malgré sa présence au sommet de Téhéran, en novembre 1943) ravivèrent sa hantise du retour au « cordon sanitaire » et aux « mains libres à l’Est ».

    La question des rapports de forces en Europe s’aiguisa quand la capitulation du général Friedrich von Paulus à Stalingrad, le 2 février 1943, mit à l’ordre du jour la paix future. Washington comptant sur son hégémonie financière pour échapper aux normes militaires du règlement des conflits, Franklin D. Roosevelt refusait de négocier sur les « buts de guerre » présentés à Winston Churchill par Joseph Staline en juillet 1941 (retour aux frontières européennes de l’ancien empire atteintes en 1939-1940) : une sphère d’influence soviétique limiterait l’américaine ; le financier Averell Harriman, ambassadeur à Moscou, pensait en 1944 que l’appât d’une aide économique à l’URSS ruinée « éviterait le développement d’une sphère d’influence (...) soviétique sur l’Europe orientale et les Balkans ».

    Mais il fallut compter avec Stalingrad, où s’étaient affrontés depuis juillet 1942 « deux armées de plus d’un million d’hommes ». La soviétique gagna cette « bataille acharnée » – suivie au jour le jour par l’Europe occupée – « dépassa[n]t en violence toutes celles de la première guerre mondiale (...) pour chaque maison, chaque château d’eau, chaque cave, chaque morceau de ruine ». Sa victoire « mit l’URSS sur la voie de la puissance mondiale », comme celle « de Poltava en 1709 [contre la Suède] avait transformé la Russie en puissance européenne ».

    Pacte-germanosoviet-HumaLa véritable ouverture du « second front » traîna jusqu’en juin 1944, période à laquelle l’avance de l’Armée rouge – au-delà des frontières soviétiques de juillet 1940 – exigea la répartition des sphères d’influence. La conférence de Yalta, en février 1945, sommet des acquis de l’URSS, belligérant décisif, ne résulta pas de la ruse de Staline spoliant la Pologne martyre contre un Churchill impuissant et un Roosevelt mourant, mais d’un rapport de forces militaires.

    Ce dernier bascula alors dans la course-poursuite négociée de reddition de la Wehrmacht « aux armées anglo-américaines et de report des forces à l’Est » : fin mars, « 26 divisions allemandes demeuraient sur le front occidental (...) contre 170 divisions sur le front de l’Est (16) », où les combats firent rage jusqu’au bout. En mars-avril 1945, l’opération Sunrise ulcéra Moscou : le chef de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA) à Berne, le financier Allen Dulles, y négocia avec le général SS Karl Wolff, chef de l’état-major personnel de Himmler, responsable de l’assassinat de 300 000 juifs, la capitulation de l’armée Kesselring en Italie. Mais il était politiquement exclu que Berlin revînt aux Occidentaux : du 25 avril au 3 mai, cette bataille tua encore 300 000 soldats soviétiques. Soit l’équivalent des pertes américaines totales (292 000), « militaires uniquement », des fronts européen et japonais de décembre 1941 à août 1945 (17).

    Selon Jean-Jacques Becker, « mis à part qu’elle s’est déployée sur des espaces bien plus vastes, mis à part le coût extravagant des méthodes de combat surannées de l’armée soviétique, sur un plan strictement militaire, la Seconde Guerre a été plutôt moins violente que la première (18) ». C’est oublier que la seule URSS a perdu la moitié des victimes de l’ensemble du conflit de 1939-1945, du fait notamment de la guerre d’extermination que le IIIe Reich avait planifiée pour y liquider, outre la totalité des juifs, de 30 à 50 millions de Slaves (19). La Wehrmacht, fief pangermaniste aisément nazifié, tenant « les Russes [pour] des « asiates » dignes du mépris le plus absolu », en fut l’artisan essentiel : sa sauvagerie antislave, antisémite et anti-bolchévique, décrite au procès de Nuremberg (1945-1946), mais longtemps tue à l’Ouest et récemment rappelée en Allemagne par des expositions itinérantes (20), priva l’URSS des lois de la guerre (conventions de La Haye de 1907).

    En témoignent ses ordres : décret dit « du commissaire » du 8 juin 1941 prescrivant l’exécution des commissaires politiques communistes intégrés à l’Armée rouge ; ordre de « ne pas faire de prisonniers » qui causa l’exécution sur le champ de bataille, combats terminés, de 600 000 prisonniers de guerre, étendu en juillet aux « civils ennemis » ; ordre Reichenau d’« extermination définitive du système judéo-bolchévique », etc. (21). Ainsi 3,3 millions de prisonniers de guerre, soit plus des deux tiers du total, subirent en 1941-1942 la « mort programmée » par la famine et la soif (80 %), le typhus, le travail-esclave. Des prisonniers « communistes fanatiques » livrés à la SS furent les cobayes du premier gazage au Zyklon B d’Auschwitz, en décembre 1941.

    La Wehrmacht fut avec les SS et la police allemande un agent actif de la destruction des civils, juifs et non-juifs. Elle aida les Einsatzgruppen SS chargés des « opérations mobiles de tueries » (Raul Hilberg), comme celle perpétrée par le groupe C dans le ravin de Babi Yar, fin septembre 1941, dix jours après l’entrée de ses troupes à Kiev (près de 34 000 morts) : un des innombrables massacres perpétrés, avec des « auxiliaires » polonais, baltes (lettons et lituaniens) et ukrainiens, décrits par le poignant Livre noir d’Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman (22).

    Slaves et juifs (1,1 million sur 3,3) périrent dans des milliers d’Oradour-sur-Glane ainsi que dans les camps. Les neuf cents jours de siège de Leningrad (juillet 1941-janvier 1943) tuèrent 1 million d’habitants sur 2,5, dont « plus de 600 000 » durant la famine de l’hiver 1941-1942. Au total, « 1 700 villes, 70 000 villages et 32 000 entreprises industrielles furent rasés ». Un million d’Ostarbeiter (travailleurs de l’Est) déportés vers l’Ouest furent épuisés ou anéantis par le travail et les sévices des SS et des kapos dans les kommandos des camps de concentration, mines et usines des Konzerne et des filiales de groupes étrangers, tel Ford, fabricant des camions 3 tonnes du front de l’Est.

    Le 8 mai 1945, l’URSS exsangue avait déjà perdu le bénéfice de la « Grande Alliance » qu’avait imposée aux Anglo-Américains l’énorme contribution de son peuple, sous les armes ou non, à leur victoire. Le containment de la guerre froide, sous l’égide de Washington, pouvait renouer avec le cordon sanitaire, première guerre froide que Londres et Paris avaient dirigée de 1919 à 1939.

    Annie Lacroix-Riz.

    Professeur d’histoire contemporaine, université Paris-VII, auteure des essais Le Vatican, l’Europe et le Reich 1914-1944 et Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Armand Colin, Paris, 1996 et 2006.

    NOTES

    (1) « 1947-1948. Du Kominform au “coup de Prague”, l’Occident eut-il peur des Soviets et du communisme ? », Historiens et géographes (HG) n° 324, août-septembre 1989, pp. 219-243.

    (2) Diana Pinto, « L’Amérique dans les livres d’histoire et de géographie des classes terminales françaises », HG, n° 303, mars 1985, pp. 611-620 ; Geoffrey Roberts, The Soviet Union and the Origins of the Second World War, 1933-1941, Saint Martin’s Press, New York, 1995, introduction.

    (3) Lire aussi Geoffrey Roberts, op. cit., p. 95-105, et Gabriel Gorodetsky, « Les dessous du pacte germano-soviétique », Le Monde diplomatique, juillet 1997.

    (4) Sauf indication, les sources citées ici se trouvent dans les archives du ministère français des affaires étrangères ou de l’armée de terre (SHAT) et les archives publiées allemandes, britanniques et américaines. Quant aux nombreux livres, souvent peu connus en France, sur lesquels s’appuie cet article, le lecteur en trouvera une large bibliographie sur le site.

    (5) NDLR : Comme de nombreuses « marches », la Galicie est passée, à travers l’histoire, entre les mains russes, mongoles, polonaises, lituaniennes, autrichiennes et, à nouveau, russes et polonaises. En 1919, lord Curzon avait attribué la Galicie orientale à la Russie (ligne Curzon).

    (6) Winston Churchill, Mémoires, vol. I, The Gathering Storm, Houghton Mifflin Company, Boston, 1948, p. 346.

    (7) Lettre à Guy de la Chambre, ministre de l’air, Moscou, 29 août 1939 (SHAT).

    (8) Michael J. Carley, 1939, The Alliance That Never Was and the Coming of World War 2, Ivan R. Dee, Chicago, 2000, pp. 256-257.

    (9) Lettre 771 de Charles Corbin, Londres, 28 octobre 1939, archives du Quai d’Orsay (MAE).

    (10) Dov Levin, The lesser of two evils : Eastern European Jewry under Soviet rule, 1939-1941, The Jewish Publications Society, Philadelphia-Jérusalem, 1995.

    (11) Lire notamment les ouvrages déjà cités de Geoffrey Roberts et Gabriel Gorodetsky mais aussi Bernhard H. Bayerlin et al., Moscou-Paris-Berlin, 1939-1941, Taillandier, Paris, 2003. La communiste libertaire Margarete Buber-Neumann a accusé, dans ses Mémoires, le régime soviétique d’avoir livré des antifascistes allemands à la Gestapo.

    (12) Charles Higham, Trading With the Enemy 1933-1949, Delacorte Press, New York, 1983 et Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Armand Colin, Paris, 1999.

    (13) Geoffrey Roberts, op. cit., pp. 122-134 et 139.

    (14) La Délégation française auprès de la commission allemande d’armistice de Wiesbaden, 1940-1941, Imprimerie nationale, Paris, vol. 4, pp. 648-649.

    (15) NDLR. Ces purges sont considérées comme ayant considérablement affaibli l’Armée rouge.

    (16) Gabriel Kolko, The Politics of War, Random House, New York, 1969, chap. 13-14.

    (17) Pieter Lagrou, dans Stéphane Audoin-Rouzeau et al., dir., La Violence de guerre 1914-1945, Complexe, Bruxelles, 2002, p. 322.

    (18) Ibid., p. 333.

    (19) Götz Aly et Susanne Heim, Vordenker der Vernichtung, Hoffmann und Campe, Hambourg, 1991, résumé par Dominique Vidal, Les historiens allemands relisent la Shoah, Complexe, Bruxelles, 2002, pp. 63-100.

    (20) Edouard Husson, Comprendre Hitler et la Shoah, PUF, Paris, 2000, p. 239-253.

    (21) Omer Bartov, German Troops, MacMillan, Londres, 1985, L’Armée d’Hitler, Hachette Pluriel, Paris, 1999 et Tom Bower, Blind Eye to Murder, André Deutsch, Londres, 1981.

    (22) Actes Sud, Arles, 1995.

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    Lire aussi (de la même auteure) :


    La Pologne dans la stratégie extérieure de la France (octobre 1938 - août 1939)


    Annie LACROIX-RIZ - communication au colloque de Varsovie sur la campagne de Pologne, 16-17 octobre 2009.

    Dans l’année précédant la Deuxième Guerre mondiale, la France dirigeante, civile et militaire, dressa une fois de plus la Pologne en pivot d’une « alliance de revers » constituée depuis 1921 des petits États d’Europe orientale qui devaient tout ou partie de leurs frontières à sa victoire de 1918. Ce dispositif contre les tentations de revanche du Reich, complété d’une Petite Entente tchéco-roumano-yougoslave officiellement dressée contre l’ancien empire austro-hongrois, avait été fragilisé d’emblée par l’exclusion de la Russie, seul pays décisif dans une guerre sur deux fronts : « La France n’aurait pas eu la moindre chance de survie en 1914, s’il n’y avait pas eu de front oriental », rappela le sous-secrétaire d’État permanent du Foreign Office, Robert Vansittart, en mars 1939 (1) ; la question se posait encore en ces termes, à l’heure où la quasi-totalité des obstacles à l’expansion allemande étaient tombés.

    Le « front oriental » complet, incluant l’URSS, avait été esquissé en 1934 par Louis Barthou, que Varsovie détesta, pour ce motif, aussi cordialement que Berlin. Il fut enterré avec lui, le 9 octobre de la même année, malgré la fallacieuse signature par Laval, successeur de Barthou, du pacte franco-soviétique le 2 mai 1935. La France, dont le secrétaire général du Quai d’Orsay, Alexis Léger, avait rédigé ce « chef d’œuvre du galimatias », l’avait ensuite soigneusement laissé dans cet état. (2) Elle avait depuis « l’assassinat de Marseille » définitivement contraint la Petite Entente, déjà très mal en point avant 1933, à se taire sur tout ce qui fâchait, surtout les plans de conquête allemands à l’Ouest et à l’Est. Les États orientaux avaient définitivement compris le 7 mars 1936 à quel sort leur alliée française promettait leurs frontières en laissant tranquillement le Reich remilitariser la Rhénanie qui menaçait directement les siennes. L’« alliance » fut réduite en cendres par le démantèlement à la conférence de Munich, le 29 septembre 1938, de la Tchécoslovaquie (prélude à sa liquidation du 15 mars 1939) comme en prit aussitôt acte un des principaux artisans français de l’assassinat, André François-Poncet, ambassadeur à Berlin choisi (en septembre 1931) par le Comité des Forges : « La Tchécoslovaquie [,…] morte au point de vue militaire [,…] ne présente plus pour nous que la valeur d’un Luxembourg oriental qui risque de devenir un satellite allemand ». (3)

    Munich 1938De ces décombres les dirigeants français, militaires en tête, firent surgir, ad usum populi Gallici, la Pologne comme protectrice suprême contre un adversaire d’ailleurs peu alarmant puisqu’ils faisaient mine de croire à ses excellentes intentions à l’Ouest. Ils reprirent l’argument polonais, puissante arme tactique initiale contre le pacte franco-soviétique, quand ils s’employèrent, aux côtés de Londres, à ruiner les chances ultimes du renouvellement de la Triple Entente. Les rapports étayés du Deuxième Bureau établissaient l’extrême faiblesse, en tous domaines, militaire inclus, de la Pologne et son alignement définitif sur Berlin depuis l’automne 1933, mais le haut État-major ne tarissait pas d’éloges. Il n’avait depuis 1935, comme le colonel Gauché, chef du Deuxième Bureau, qui adorait transformer le sens des rapports de ses services en leur strict contraire, cessé de tirer de la comparaison entre deux appuis militaires éventuels cette « conclusion » : « pour la France, l’alliance polonaise est incompatible avec l’alliance russe, il faut choisir ». (4)

    Cette image publique flatteuse sera confrontée à la réalité de la politique extérieure polonaise et des rapports franco-polonais à la fin des années 1930. L’écran de fumée des « garanties » françaises (et anglaises) du territoire polonais sera opposé aux pratiques des Apaiseurs français entre la liquidation initiale de la Tchécoslovaquie et l’assaut allemand contre un État né de la victoire française.

    I. PARIS ET L’ORIENTATION GERMANOPHILE ET SLAVOPHOBE DE VARSOVIE

    La France avait minutieusement observé l’orientation germanophile, slavophobe et francophobe qu’incarnait le trio maître de Varsovie : le maréchal Pilsudski, que Paris n’avait érigé en immense héros qu’en raison de son rôle de champion du « cordon sanitaire », n’avait jamais « pardonn[é] à la France républicaine son alliance avec le Tsarisme » : « il n’a donc jamais aimé et il n’aime pas la France (5) ; le « prince Janusch Radziwill, un des propriétaires fonciers les plus importants non seulement de Pologne, mais de l’Europe entière », organiquement lié au Reich par sa famille et ses intérêts agraires et industriels, soutien décisif du coup d’État de Pilsudski, (6) « président de la Commission des affaires étrangères de la diète, est franchement francophobe et ne fait aucun effort pour le cacher » ; Josef Beck, ministre des Affaires étrangères de Pilsudski depuis 1932, son âme damnée « depuis le coup d’État de mai 1926 », « encore plus francophobe que le maréchal », (7) était indéboulonnable, pour des raisons tant allemandes qu’intérieures. Déjà « à la solde de l’Allemagne » avant de succéder au « maréchal » décédé en mai 1935 (le Deuxième Bureau français l’accusait en mars d’avoir « amassé dans les banques suisses une fortune dépassant 2 millions de francs suisses ») (8), il servait d’auxiliaire à ses basses œuvres « orientales ». Son action au sein de la SDN, que le Reich avait quittée avec fracas en octobre 1933, était irremplaçable : Beck n’allait donc jamais aux sessions de Genève sans due mission puis compte rendu d’exécution de mandat, à l’étape berlinoise de son retour à Varsovie, habitude connue du Deuxième Bureau. (9) À l’intérieur, l’inamovible président Ignacy Moscicki, de l’avis du Quai d’Orsay « une nullité absolue, une marionnette choisie par Pilsudski [après le coup d’État de 1926] pour lui servir de paravent », (10) n’avait rien à lui refuser : Beck le « tenait » en prélevant sur « les fonds secrets du ministère des Affaires étrangères » de quoi régler les énormes « dettes de jeu » de son fils, ministre de Pologne à Tokyo. (11) Le trio infernal était représenté par deux germanophiles aussi notoires, Josef Lipski à Berlin depuis juin 1933 et Lukasiewicz à Paris depuis juin 1936 après avoir quitté Moscou, qu’il haïssait au moins autant que ses chefs. (12)

    Varsovie avait fait grand cas des deux prétextes à son tournant extérieur : 1° la déclaration Hitler-Lipski » du 15 novembre 1933, « instrument diplomatique dont les services de la Wilhelmstrasse [avaient] rédig[é] le projet » (13) : c’est « “une petite chose” […,] un simple communiqué relatant une conversation », avait, pour une fois sincère, clamé l’espion allemand Friedrich Sieburg, un de ses truchements, devant l’ambassadeur de France à Varsovie Jules Laroche (14) ; 2° la « déclaration de non-agression et d’amitié », prétendu « traité germano-polonais » conclu pour dix ans par Neurath et Lipski et renouvelable, œuvre de Friedrich Gaus, directeur du département juridique de l’Auswärtiges Amt, qui en avait soigneusement éliminé tout ce qui eût pu ressembler à « une renonciation de la révision de Versailles ». (15) Dotée d’un chiffon de papier sur lequel convergent toutes les archives diplomatiques et militaires, la Pologne, en toute connaissance de cause, se targua d’avoir gagné le statut d’alliée du Reich et de grande puissance que lui contestait (indubitablement) son « alliée » française.

    Dès l’été 1933, Pilsudski glosa sur la non-priorité de « la révision des frontières de l’Est […] dans les préoccupations personnelles du Führer (16), avant de postuler l’indifférence au Drang nach Osten d’un Hitler plus autrichien que « prussien ». (17) Ce gros mensonge couvrait sa disposition à céder sur le corridor de Dantzig (18) et son ralliement à l’Anschluss, avéré dès 1932, quasi officiel en novembre 1933 (19) : soutien d’autant plus allègre que, les chancelleries le répétaient depuis les préparatifs des traités sanctionnant la défaite des empires centraux, le « rattachement » interdit aurait « inévitablement pour conséquence l’Anschluss des Allemands de Bohême » (20), première étape de la liquidation de la Tchécoslovaquie. Enfin, la Pologne s’associa au Reich dans l’action subversive quotidienne, dimension terroriste incluse, contre l’Ukraine soviétique que les deux pays avaient jusqu’alors conduite chacun pour soi. Cette collaboration n’empêcha pas Berlin de poursuivre en compagnie du Vatican naguère auxiliaire de Vienne dans cette mission, via le clergé et les groupes séparatistes uniates, son œuvre anti-polonaise en Galicie orientale : c’est à dire dans la partie de l’Ukraine que la France avait en 1920 remise aux chefs polonais du « cordon sanitaire ». (21)

    Ainsi Varsovie avait-elle dû affecter, entre autres multiples épisodes du feuilleton de l’aveuglement volontaire, d’ignorer que Berlin avait armé et financé les terroristes ukrainiens qui, sous la houlette de Bandera et Lebed, chefs de l’OUN, avaient assassiné le 15 juin 1934 son ministre de l’intérieur Bronisław Pieracki (22) : provocation et test de grande envergure, l’événement s’étant produit deux jours après que le ministre eut accueilli avec faste Göbbels dans la capitale, où Barthou l’avait précédé sans être « salué par aucun ministre polonais ». (23) Paris, aussi informé de la maîtrise allemande de « l’assassinat de Marseille », auquel celui de juin avait servi de répétition avec la complicité respective de Laval et de Beck, fit au moins aussi bien que Varsovie dans l’ignorance feinte. (24)

    La Pologne de Beck avait reçu du Reich, de l’avis de François-Poncet, symbole de la ligne française d’abdication baptisée Apaisement, l’ample mission de « disloquer, démembrer la Petite Entente, en exerçant une pesée principalement sur la Yougoslavie, arracher ces États à l’influence française, les écarter de la France, écarter par là même la France de l’Europe centrale, gagner enfin ceux-ci ou certains d’entre eux à l’idée qu’il f[allai]t dénoncer le principe de la sécurité collective et bouleverser la Société des Nations ». (25) Je ne retiendrai ici de cet ample programme, réalisé au-delà de toute espérance, que sa partie russe et tchécoslovaque, fort utile, malgré le mépris de Paris pour Varsovie, à une ligne française identique. La Pologne secondait d’autant mieux l’Allemagne que ses dirigeants haïssaient la Russie, à l’égard de laquelle « Pilsudski ne cachait jamais son aversion […], qu’elle fût rouge ou blanche, bolchévique ou tsariste ». (26) Cette haine à laquelle l’anti-bolchévisme avait donné de plaisants atours, non seulement ne gênait pas les dirigeants français, mais leur plaisait.

    photo3Ils avaient pour délégués à Varsovie des anticommunistes et antisoviétiques obsessionnels, détestant au surplus « les juifs de l’Est » toujours érigés en bolchéviques, Laroche et, depuis la fin mai 1935, Léon Noël, ancien directeur de la Sûreté générale de Laval et bientôt membre du conseil d’administration du Comité France-Allemagne. (27) Ils écoutaient donc avec complaisance les litanies anti-bolchéviques de leurs homologues polonais, des jeunes fascistes « à la section orientale du ministère des Affaires étrangères, […] très anti-russe », en passant par « la presse officieuse polonaise et […] la camarilla qui entour[ait] M. Beck ». Lequel « racont[ait] à qui [voulait] l’entendre que l’hitlérisme, constituant la meilleure barrière à opposer au potentiel révolutionnaire que constitu[ait] la Russie, [était] le meilleur garant de l’existence de la Pologne. » Léon Noël appréciait en 1936 le thème, riche en variations et appelé à resservir, des deux ennemis de la Pologne, l’allemand, plutôt salvateur, et le russe, le seul vrai : “L’Allemagne […] peut nous prendre une ou deux provinces, la Russie, elle, a le pouvoir de nous prendre tout, le territoire, les corps, les âmes.” ». (28)

    II. DE L’« ALLIANCE POLONAISE » DE MUNICH AUX PRÉPARATIFS DU « SECOND MUNICH »

    En octobre 1938, l’icône de l’anti-bolchévisme parisien Lukasiewicz, hôte des salons pronazis flagorné par les principaux ministres, s’émerveilla devant un agent du Quai d’Orsay de l’opération munichoise, qui avait épargné au Reich la guerre qu’il n’avait pas encore le pouvoir d’engager et valu à son pays une (brève) gratification. Il cogna sur sa cible favorite, sans oublier Barthou, voué aux gémonies jusque dans la tombe. Jamais la Pologne n’aurait souffert de s’unir à « la Russie, qu’elle soit blanche ou rouge. […] ce n’est que la débâcle de la Russie qui nous a permis de conquérir notre indépendance. […] Avec les bolchéviks, nous avons dû mener une guerre, et les dirigeants de Moscou n’ont jamais abandonné le rêve d’instaurer chez nous les Soviets. Vous voyez d’ici la parution (sic) en Russie blanche, en Ukraine, en Galicie orientale et même dans certaines villes industrielles polonaises, comme Lodz, avec ses 200 000 juifs, des soldats rouges en qualité de nos alliés ? Mais, le lendemain de leur arrivée, nous aurions eu des Soviets dans la moitié de la Pologne, et au lieu de combattre les Allemands, il nous aurait fallu combattre les bolchéviks, ou appeler les Allemands à notre aide. Pour la Pologne, les bolchéviks sont beaucoup plus dangereux que les Allemands, et Moscou que Berlin. Et quant à la valeur de l’Armée rouge, nous l’apprécions mieux que les Français. Elle est bonne pour faire de la propagande ou aider un soulèvement communiste, mais au premier choc avec une armée européenne elle sera brisée comme verre. Alors, pourquoi voulait-on nous embarquer à tout prix dans la galère communiste ? Si M. Barthou avait mieux connu l’histoire des relations polono-russes au cours des siècles et, en particulier, depuis le partage de la Pologne, il ne nous aurait jamais proposé de conclure un pacte d’assistance mutuelle avec les Soviets ; de même, ses successeurs ne nous auraient jamais demandé de laisser passer les troupes bolchéviques à travers notre territoire. Aucun gouvernement polonais ne consentirait à se prêter à une telle expérience qui menacerait notre pays d’une révolution communiste ». (29)

    Lukasiewicz triomphait d’autant plus que Berlin venait rétrocéder à Varsovie le territoire de Teschen, morceau silésien du gros territoire sudète remis à la conférence de Munich aux Allemands par les Franco-Anglais, qui s’étaient pour ce faire passés de l’avis des « Soviets ». Sur l’échelle des haines polonaises, Prague, sans répit maudite pour avoir « volé » Teschen (sur les instances du sidérurgiste français Eugène Schneider (30)), avait en effet grimpé aussi haut que Moscou. En août 1934, le nonce apostolique à Vienne Enrico Sibilia certifia connaître « un accord secret laissant les mains libres à l’Allemagne, non seulement contre l’Autriche, mais aussi contre la Tchécoslovaquie ; en échange de quoi l’Allemagne reconnaissait les revendications de la Pologne sur la Silésie tchécoslovaque et des parties de la Moravie septentrionale ». (31) Paris était, à l’été 1935, informé de l’« accord militaire […] en préparation entre l’Allemagne, la Pologne et la Hongrie » en vue d’« attaquer et se partager » la Tchécoslovaquie. (32) Depuis le printemps 1938, toutes les capitales, Paris, Londres et Berlin en tête, surenchérissaient dans le mépris, qualifiant Varsovie de « hyène » ou de « vautour attendant le morceau ». (33)

    La duplicité confinait au grandiose puisque, outre que ni Paris ni Londres n’avaient consulté Varsovie pour assassiner Prague, certains « Munichois » insistaient pour que « la hyène » tirât pourboire du forfait. L’attaché militaire français Félix Musse, aussi antirusse et anti-tchèque que Noël et l’équipe Beck, s’y employa le 21 septembre au motif de gagner la gratitude d’un pays si important : « après avoir tant cédé à l’Allemagne, nous refusons à la Pologne une satisfaction bien modeste » ; on ne saurait s’opposer aux « revendications polonaises » alors que « la Pologne […] peut être demain, un élément des plus importants pour la reconstruction de notre politique européenne. C’est une carte que nous ne devons pas laisser échapper ». (34) L’un des « quatre charcutiers de Munich » (35), Daladier, masqua le 26 septembre devant l’ambassadeur américain Bullitt sa contribution au dépècement imminent en accablant Varsovie : « il espérait vivre assez pour faire payer à la Pologne son attitude de rapace en proposant à la Tchécoslovaquie un nouveau partage de la Pologne » (36) (ce n’est pas à Prague qu’il le proposerait bientôt mais à Berlin). Londres, dont la participation à la crucifixion de la victime avait été aussi éminente, stigmatisa juste après « une puissance que son passé devrait rendre moins ardente à goûter les partages, et qui parai[ssai]t rechercher les champs de bataille surtout pour y achever les blessés ». (37)

    Pologne1939.jpgLe sursis polonais n’attendit même pas la mort de la Tchécoslovaquie. Outre que la fugace saisie de Teschen allait aggraver la surproduction minière et métallurgique et le déficit abyssal du commerce extérieur polonais (38), le Reich reprit, les Sudètes à peine avalées, son expansion ukrainienne dans la Ruthénie subcarpathique proclamée « autonome » et ailleurs, menaçant directement les frontières orientales de l’alliée prétendue. L’apparente « détente polono-soviétique » qui s’ensuivit n’imprima aucun « revirement [à] la politique polonaise ». (39) Ce n’était, affirma Léon Noël, qu’une astuce tactique de Beck et le « présage […d’] une prochaine tentative de rapprochement du côté de Berlin » sur des « questions » à négocier : « frontière de la Russie subcarpathique, questions dantzicoises, transit à travers le Corridor, juifs polonais du Reich, questions économiques et minoritaires ». (40)

    Bien qu’il n’y eût plus rien à négocier après le 15 mars 1939, la Pologne en ligne de mire directe du Reich présenta encore durant quelques mois pour les dirigeants français le même intérêt tactique que naguère. Moscou, qui était vouée au néant diplomatique depuis Munich, demanda en effet au lendemain de l’invasion de la Bohême-Moravie qu’eût enfin lieu la concertation entre toutes les cibles du Reich, tant à l’Ouest qu’à l’Est. Paris relança donc le mythe public de la magnifique alliée militaire polonaise, si supérieure à l’Armée rouge inepte, tout en se répandant en privé sur l’épave que la Wehrmacht balaierait en quelques jours. Représentatif de cette ligne inavouable, Pierre Taittinger, champion d’origine du « cordon sanitaire » (« un des promoteurs du groupe franco-polonais de la Chambre en 1920 »), ressortit le paravent. Le 20 avril, retour d’un séjour polonais (de mars), il déclara à un banquet parisien du « Cercle républicain national » : « l’appui de la Pologne, dont les avions peuvent atteindre Berlin en moins d’une heure, nous serait autrement précieux que celui de l’URSS en cas de conflit avec l’Allemagne ». (41) Le 6 septembre, Pologne déjà écrasée, offrant à Daladier ses services politiques, Taittinger lui rapporta que « le chef d’état-major de l’armée polonaise » [Waclaw Stachiewicz] lui avait en mars « déclaré qu’en dépit de la supériorité considérable de moyens de l’Allemagne, il pensait pouvoir tenir, le cas échéant, plus d’un mois. […] Les autorités françaises que j’ai consultées à l’époque, tant au ministère des Affaires étrangères à Paris (M. Bressy) que nos autorités diplomatiques à Varsovie, déclaraient que huit jours, ce serait déjà beau ». (42)

    La Pologne rejoignit donc à nouveau, de mars à août 1939, l’Angleterre comme leurre contre l’alliance de revers : l’alliance militaire anglaise, imaginaire, avait toujours été présentée à l’opinion publique comme le recours suprême, supérieur à tout autre, le soviétique surtout. Après avoir « garanti » en mars-avril 1939 les frontières de la Pologne, qui ne leur avait rien demandé, Français et Anglais admirent lors des préparatifs de la mission Drax-Doumenc des 11-24 août 1939 à Moscou (exclusivement destinée à faire endosser aux « Russes » la responsabilité du fiasco) qu’ils ne consentiraient à Varsovie aucun secours, ni militaire ni économique. Moscou, traitée en « valet de ferme » selon la formule de Jdanov dans La Pravda du 29 juin (43), devrait, privée d’alliance défensive avec Paris et Londres, tout assurer aux Polonais : aide économique et militaire, avec maintien du veto contre l’entrée de son armée en terre polonaise, que les Occidentaux imputeraient aux seuls Polonais souverains.

    Le rideau de l’alliance militaire anglo-polonaise fut déchiré le 17 août devant les hôtes soviétiques de haut rang des obscurs délégués militaires français (Doumenc) et anglais (Drax), Vorochilov, commissaire du Peuple à la Guerre, et Chapochnikov, chef d’état-major général. Le général Heywood avoua « des effectifs […] dérisoires » tout en les multipliant par trois : il annonça que les Anglais mettraient six divisions sur pied en France « dans les premiers mois de guerre » alors qu’ils n’en avaient jamais promis plus d’un maximum de deux depuis 1936. Après quoi, devant Vorochilov interloqué de cet aveu partiel, « Drax, après avoir longuement toussoté, finit par présenter un argument qu’il avait déjà soumis à la délégation française pendant la [longue] traversée et qu’on l’avait supplié de ne jamais utiliser : “N’oubliez pas, dit-il, que la Pologne, si elle est seule, peut être écrasée en deux semaines…” ». « Cela voulait dire, commenta l’honnête Doumenc, que la Russie ne pourrait jamais venir à temps à l’aide de la Pologne et qu’elle se trouverait seule en face d’une armée victorieuse. »

    Londres et Paris non seulement se gardèrent de le raconter à leurs opinions respectives, mais se retranchèrent derrière le veto polonais renouvelé contre l’aide de l’Armée rouge : Wehrmacht à ses portes, Varsovie entonnait à nouveau (ainsi, le 19 août) le grand refrain de Pilsudski « Avec les Allemands nous risquons de perdre notre liberté, avec les Russes, nous perdons notre âme ». Du veto de la Pologne, incontestable, ses nouveaux « alliés » se moquaient autant que, un an plus tôt, de l’avis de la Tchécoslovaquie sur son droit à l’existence, État-major français au premier chef. Quand celui-ci avait, au printemps 1935, fait semblant d’envisager une alliance avec l’URSS et esquissé en conséquence des plans de guerre (denrée disparue en 1939), il avait retenu trois hypothèses : Pologne 1° « alliée de la France contre l’Allemagne », 2° « neutre », 3° « alliée de l’Allemagne ». Seule, avait-il conclu, la troisième hypothèse avait valeur militaire, car c’est d’une Pologne ennemie, dont on n’aurait pas à requérir l’avis, qu’on utiliserait au mieux la totalité du territoire. (44)

    En août 1939, le trio Daladier-Bonnet-Alexis Léger, efficacement relayé à Varsovie par le tandem Léon Noël-Félix Musse, alla même dans le sabotage de « l’alliance de la dernière chance » (Michael Carley) plus loin que les Anglais. Quand le capitaine Beaufre, envoyé là-bas en (fausse) mission le 19 pour quérir l’adhésion polonaise à une demande d’aide de l’Armée rouge, rappela à celui-ci que « les évaluations britanniques relatives à la résistance polonaise donnaient à celle-ci un délai de 15 jours au maximum avant l’effondrement complet », il provoqua l’indignation du « général Musse et [de] ses adjoints » : ceux-ci « s’élevèrent violemment contre cette appréciation portée sur la résistance polonaise, disant qu’il était absurde de sous-estimer une armée excellente, bien équipée, et dont les conceptions tactiques avaient fait de grands progrès ». La noirceur des intrigues, sur ce point et sur bien d’autres, de l’ambassadeur et de l’attaché militaire contre l’alliance tripartite ulcéra le général Doumenc, honteux du rôle que ses chefs civils et militaires lui avaient depuis juillet fait jouer à Paris puis à Moscou. (45)

    big-garde strasbourgLe 23 août permit, comme prévu, d’imputer aux Soviets l’échec final, stigmate qui résiste à toutes les ouvertures d’archives et à la production scientifique consécutive. (46) Varsovie porta sa part d’un crime aussi franco-anglais que polonais, et Daladier, un de ses maîtres d’œuvre, mima devant Bullitt la fureur contre « les Polonais coupables de folie criminelle pour n’avoir pas répondu à la proposition des Russes d’une assistance active à la Pologne ». (47) Ce tapage couvrit une autre duperie de « l’opinion française dindonnée par les campagnes “idéologiques” » inépuisables de l’ère munichoise. (48) Les dirigeants français, au moment même où ils avaient ranimé la momie de l’« alliée » polonaise, avaient soutenu la tentative de « second Munich » : ils avaient en avril-mai 1939 brûlé d’enthousiasme pour la « conférence de la paix […] inspirée par Mussolini » et lancée par Pie XII via son nonce à Paris, Valerio Valeri, visant à arracher à Varsovie l’abandon de Dantzig et du corridor. L’affaire, marquée par le célèbre article de Marcel Déat Mourir pour Dantzig ? dans L’Œuvre du 4 mai, s’était enlisée vu la réticence britannique à répéter l’opération de septembre 1938. (49)

    Les hérauts français des mains libres du Reich à l’Est ne renoncèrent pas pour autant à obtenir de Varsovie, comme naguère de Prague, le consentement à son propre dépècement. Lukasiewicz, roi de la germanophilie mondaine, avait été brusquement détrôné par la nouvelle étape du Drang nach Osten : il fut pendant l’été abandonné de tous, notamment par le ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet, qui le priva de ses visites quotidiennes. (50) Les mêmes « pacifistes » recommencèrent après le 23 août, avec le surcroît d’audace qu’autorisait un paravent antisoviétique et anticommuniste inoxydable. Bonnet prit avec son imposante cohorte « pacifiste » l’initiative de « négociations » avec l’Axe sur la Pologne dont le Reich n’avait plus aucun besoin : incapable d’attaquer avec succès la Tchécoslovaquie en 1938, l’armée allemande était au 1er septembre 1939 en mesure de conquérir la Pologne sans quitus des Apaiseurs. La méthode des tractations alors repoussée par Berlin serait en revanche pratiquée pour préparer une débâcle aussi rapide et spectaculaire que celle de la Pologne, « grand port paralysé […] en 48 heures » (51), celle de la France. Les dirigeants polonais avaient certes activement œuvré à la destruction de la Pologne ; leurs anciens tuteurs, si méprisants qu’ils fussent pour « la camarilla » de Beck, feraient mieux encore au service de la Défaite française de mai (officiellement juin) 1940.

    Annie Lacroix-Riz

    J’explicite toutes les allusions de cette communication dans Le choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, nouvelle édition 2010, De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-1940, même éditeur, 2008, et Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), même éditeur, édition 2007 (1996). Sauf exception, elles ne sont pas paginées, vu les contraintes éditoriales.

    (1) Michael Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999, p. 4, souligné dans le texte.

    (2) Citation, Jean-Baptiste Duroselle, Politique étrangère de la France, la décadence 1932-1939, Paris, Le Seuil, 1983, p. 142.

    (3) Renseignement cité, 12 avril, et « note sur l’évolution du problème tchécoslovaque », 10 octobre 1938, 7 N 3097, Service historique de l’armée de terre (SHAT).

    (4) Renseignement EMA 2e Bureau (DB), 6 février 1936, 7 N 3186, SHAT.

    (5) EMA DB Depas 177, H/19.1/8, 10 janvier 1934, 7 N 3024, SHAT.

    (6) EMA DB, Depas 866, 17 juin 1935, 7 N 3024, SHAT.

    (7) Note Europe, 8 mai 1935, URSS 1918-1940, 982, MAE et EMA Depas 177, H/19.1/8, 10 janvier 1934, 7 N 3024, SHAT.

    (8) EMA Depas 282, 4 mars 1935, 7 N 3024, SHAT.

    (9) Archives allemandes et françaises, Lacroix-Riz, Choix, p. 196-199, 225-227.

    (10) Note Europe centrale de la sous-direction SDN, 30 novembre 1937, SDN 1918-1940, 2171, MAE.

    (11) Les « nouvelles dettes de jeu » du fils Moscicki s’élevaient à « 200-250 000 zlotys », dépêche 12 de Léon Noël, Varsovie, 4 janvier 1936, SDN 1918-1940, 2168, MAE ; EMA DB, P/a 23863, 18 février 1936, 7 N 3024, SHAT.

    (12) Dépêche 32 de Laroche, Varsovie, 30 mai 1933, et télégramme 441-442 de Léon Noël, Varsovie, 8 juin 1936, SDN 1918-1940, 2163 et 2169, MAE.

    (13) Télégramme François-Poncet 2063-2065, Berlin, 18 novembre 1933, SDN 1918-1940, 2164, MAE.

    (14) Télégramme Laroche 728-36, Varsovie, 18 novembre 1933, SDN 1918-1940, 2164, MAE. Sur le « journaliste » Sieburg, index Choix et Munich.

    (15) « Déclaration », 26 janvier, mémorandums Gaus, Berlin, 16 et 22 janvier 1934, Documents on German Foreign Policy (DGFP), C, II, p. 364-367, 394-395 et 421-422.

    (16) Dépêche 252 de Laroche, Varsovie, 28 juin 1933, SDN 1918-1940, 2163, MAE.

    (17) « Il n’est pas prussien. Il n’en a pas la raideur. Il sort du peuple. “Il veut l’alliance (sic) [(sic) dans le texte] avec l’Autriche” », déclara-t-il le 24 novembre 1933 au général d’Arbonneau, l’attaché militaire français, télégramme 750-755 Laroche, Varsovie, même date, SDN 1918-1940, 2164, MAE.

    (18) SDN 1918-1940, à partir du vol. 2163, Pologne, dossier général, février-octobre 1933, MAE.

    (19) Télégramme 927 François-Poncet, Berlin, 16 mai 1933, SDN 1918-1940, 2163, et depuis les télégrammes 2053 du même, 16 novembre, et 746 de Laroche, Varsovie, 23 novembre 1933, SDN 1918-1940, 2164, MAE.

    (20) Dépêche Beaumarchais 397, Vienne, 25 novembre 1926, Autriche 1918-1940, 77, MAE.

    (21) Lacroix-Riz, Vatican, passim et index : Szepticky.

    (22) Sources inépuisables depuis le télégramme Laroche 556-7, Varsovie, 16 juin 1934, SDN, 2166, MAE (tous volumes Pologne jusqu’à 2169, février-juillet 1936), et surtout lettre 575 Léon Noël à Laval, Varsovie, 13 novembre 1935, Yougoslavie 1918-1940, 138, assassinat d’Alexandre Ier, 1934-30 décembre 1935, 19 décembre 1936, MAE ; EMA DB, renseignement Depas 882 « d’un informateur compétent et généralement bien renseigné », H/25.7/9, 23 juillet 1934, 7 N 3024, rapport des attachés militaires, 1928-1929, et 1933-1939, SHAT. Marian Wojciechowski, Die Polnisch-Deutschen Beziehungen 1933-1938, Leiden, Brill-Verlag, 1971, p. 241-242.

    (23) Berliner Börsenzeitung du 14 juin, « Bulletin périodique de la presse allemande » n° 438 du Quai d’Orsay (4 juin-1er juillet), 6-7 juillet 1934, F 7 13433, Allemagne 1934, Archives nationales (AN).

    (24) Laval, Choix, p. 207-208 ; Beck, EMA DB, Depas 116, 19 décembre 1934, 7 N 3024, SHAT.

    (25) Dépêche 937 François-Poncet, Berlin, 4 juin 1936, SDN 1918-1940, 2169, MAE.

    (26) Note Europe centrale de la sous-direction SDN, 30 novembre 1937, SDN 1918-1940, 2171, MAE.

    (27) Rapport Legat sur le CFA, 2 mai 1945, PJ 42, Brinon, archives de la Préfecture de police (APP).

    (28) Dépêche 179 de Léon Noël, Varsovie, 8 avril 1936, SDN 1918-1940, 2169, MAE.

    (29) Rapport Nac, Paris, 11 octobre 1938, SDN 1918-1940, vol. 2174, MAE.

    (30) Souhaitant l’unité du bassin charbonnier et métallurgique, le futur roi industriel et financier de la Tchécoslovaquie préférait le confier à Prague, plus sûre, Segal Paul H., The French State and French private investment in Czechoslovakia, 1918-1938 : a study of economic diplomacy, New York, Garland, 1987, p. 55-67.

    (31) Rapport Z1.110/Pol. d’Hoffinger, 27 août 1934, souligné dans le texte, traduction, 7 N 3024, SHAT. Sibilia, Vatican, index.

    (32) EMA DB, P/a, 22124, 22141, 8, 9 juillet, et Depas 1095, 29 septembre 1935, 7 N 3024, SHAT.

    (33) DGFP, D, II, p. 770-771, 849-850, 861-863, 915-918, etc.

    (34) Rapport Musse 98/S, 21 septembre 1938, 7 N 3107, SHAT.

    (35) Hénaff, 25e Congrès confédéral CGT, novembre 1938, p. 274.

    (36) Tél. 1124 Bullitt, Paris, 26 septembre 1938, Foreign Relations of the United States (FRUS) 1938, I, p. 668-669.

    (37) Dépêche 891 de l’ambassadeur Corbin, Londres, 10 octobre 1938, SDN 1918-1940, 2174, MAE.

    (38) Dépêche 131 de Triat, consul de France à Poznan, 21 octobre 1938, SDN 1918-1940, 2174, MAE.

    (39) Dépêche 942 d’Adrien Thierry, Bucarest, 7 décembre 1938, SDN 1918-1940, 2174, MAE.

    (40) Télégramme 1282 de Léon Noël, Varsovie, 8 décembre 1938, SDN 1918-1940, 2174, MAE.

    (41) RG, 17 mars, BA 1951, PRNS, 20 avril 1939, GA, T6, archives de la Préfecture de police (APP).

    (42) Lettre confidentielle et personnelle à Daladier, Saint André de Mareuil sur Lay (Vendée), 6 septembre 1939, 5 N 581, SHAT.

    (43) Dépêche 2309 de Palasse, Moscou, 5 juillet 1939, et article traduit, 7 N 3123, SHAT.

    (44) « Note sur l’appui qui pourrait éventuellement être demandé à l’URSS » jointe à la lettre 485 2/RMA de Maurin à Laval, 8 avril 1935, URSS 1930-1940, 928, MAE.

    (45) Rapport Doumenc (citations comprises), 7 N 3185, SHAT. Détails, Choix, p. 495-503, et Munich, p. 159-168 (archives françaises et britanniques).

    (46) Geoffrey Roberts, The unholy alliance : Stalin’s pact with Hitler, Londres, Tauris, 1989 ; The Soviet Union and the origins of the Second World War. Russo-German relations and the road to war, 1933-1941, New York, Saint Martin’s Press, 1995 ; Michael Carley, 1939 ; Lacroix-Riz, Choix et Munich.

    (47) Entretien avec Daladier et Léger, tél. 1543 Bullitt, Paris, 22 août, FRUS, 1939, I, p. 301-304.

    (48) Note État-major, anonyme, 15 septembre 1938, N 579, SHAT.

    (49) Tél. 897 Bullitt, Paris, 28 avril, FRUS, 1939, I, p. 179-182, depuis le 4 mai 1939, DBFP, 3, 5, p. 411 sq., Vatican, p. 382-384 (et Choix et Munich).

    (50) Rapport Guariglia, Paris, 12 juillet 1939, Documenti Diplomatici italiani, 8e série, XII, p. 413-414.

    (51) Stachiewicz à Musse, 2 ou 3 septembre 1939, cité au procès Pétain, 31 juillet 1945, F1 a 3310, AN.


    4 commentaires

  • maocNous avons vu ici comment le fond antisémite dans l'idéologie de l'État français était véritablement indissociable de la construction de cet État et en particulier de la conquête de notre Occitanie au 13e siècle, laquelle abritait l'essentiel des Juifs à l'époque et où s'appliquèrent les premières mesures de discrimination, persécution et expulsion - tout comme il est indissociable du Drang nach Osten en Allemagne, de la "Re"conquista dans l'État espagnol, bref de la formation de l'État moderne en général, dans le sang de la conquête, comme base première d'accumulation de la plus-value.

    Nous avons également vu comment le sionisme est né à la fin des années 1870 (avant même que Herzl ne le synthétise idéologiquement) dans un contexte de dépeçage de l'"homme malade" ottoman que venait de vaincre militairement la Russie (Congrès de Berlin 1878) et d'établissement de protectorats sur des territoires entiers (Égypte par l'Angleterre, Tunisie par la France, Bosnie par l'Autriche) ou des communautés particulières de celui-ci (comme les chrétiens du Liban) ; avec l'appui du Grand Capital financier ouest-européen dans un but (encore une fois) de former des bases d'accumulation capitaliste et dans un esprit de culte du "Progrès" et de la "civilisation" que l'Europe et l'Amérique du Nord se "devaient" de faire "rayonner" sur les peuples "sauvages" et "barbares"... Et nous avons vu comment cet esprit créait forcément de grandes affinités avec l'idéologie coloniale et "civilisatrice" bourgeoise spécifiquement française (indépendante d'ailleurs de la forme républicaine des institutions puisque ce n'est pas la république qui règne avant 1792 ni entre 1804 et 1848 et 1852 et 1870, mais qui s'est consolidée sous cette forme et que nous appelons aujourd'hui idéologie républicaine) ; dans son application tant "extérieure" (ultramarine, coloniale)... qu'intérieure ("provinces") ; et que de l'entrechoquement entre cette affinité fondamentale et le fond antisémite historique de la société capitaliste bleu-blanc-rouge procédait le caractère passionnel de la question sioniste/palestinienne en Hexagone.

    Nous allons maintenant nous pencher sur quelque chose qui n'a apparemment rien à voir (ce que ne manqueront pas de s'écrier tous les pseudo-"communistes" cartésiens francouilles)... et pourtant TOUT ; ou plus exactement qui illustre de manière parfois hallucinamment frappante cette identité (ou plutôt cette filiation) idéologique. Il s'agit des idées, débats et discours ayant présidé (entre 1750 environ et le Seconde Empire) à la fameuse mise en valeur des Landes de Gascogne ; discours dans lesquels cette terre occitane est présentée ni plus ni moins que comme un désert d'Afrique ou d'Asie centrale peuplé de Bédouins ou de Tatars mi-hommes mi-bêtes... Les Landais d'alors étaient tout simplement considérés comme un peuple à coloniser, des sauvages paresseux, peureux et lâches, des barbares vêtus de peaux de bêtes et vivant à la limite de l'humanité et de l'animalité dans des tribus arriérées, sur une terre nue et désolée loin de toute civilisation (source)[1]. Une civilisation que l’ère des "Lumières", de la "révolution" bourgeoise et du "progrès" colonisateur s’était justement mise en tête d’apporter à la région.

    Une très riche source documentaire à ce sujet est l'ouvrage Histoire de la Forêt Landaise - Du désert à l'âge d'or de Jacques Sargos ; mais il n'est malheureusement pas disponible en version numérisée sur Internet. Il convient donc de lire ce très intéressant article publié sur le site de la revue franco-brésilienne "Confins" :


    La transformation des Landes de Gascogne (XVIIIe-XIXe siècles),
    de la mise en valeur comme colonisation intérieure ?


    66-27-2267 commensacq la mouleyre bergers echassiers dans lIl faut dire que le paysage offre à cette époque, en effet, un aspect de désolation certain : des derniers vignobles au sud de Bordeaux jusqu'aux rives (barthes) de l'Adour s'étend une immense steppe sablonneuse piquée de bruyères, de genêts, d'ajoncs épineux et de quelques rares arbres ; parcourue de troupeaux de moutons sous la garde de leurs rudes bergers juchés sur leurs célèbres échasses. Un auteur du 19e siècle évoque "pendant l’été la nudité des déserts d’Afrique (et) pendant l’hiver, l’humide et froide surface des marais de Sibérie". La pignada (forêt de pins maritimes) existe déjà depuis des millénaires (l'espèce est endémique de la côte atlantique), mais elle reste généralement limitée (mêlée de feuillus) aux abords des cours d'eau ou des étangs (forêt-galerie) ou encore à certaines zones du littoral (à proximité de Lacanau, Arcachon, La Teste de Buch, Biscarrosse ou en Marensin entre Léon et Soustons) : elle couvre au total moins de 15% du territoire (200.000 ha). L'habitat est extrêmement dispersé : les "villages" consistent en quelques maisons autour d'une petite église et en divers hameaux de quelques maisons eux aussi, à l'ombre de quelques arbres et parfois très éloignés les uns des autres, appelés "quartiers". Sur l'étendue steppique se dressent, isolées de tout, les bergeries aux toits de tuiles (parcs) ou de paille (bordes)... qui deviendront les fameuses "maisons landaises" mais ne le sont alors nullement car le berger, lui, loge dans une sommaire cabane de branchages et/ou de fagots de genêts à côté. Les maigres cultures exigent un harassant travail de fertilisation du sol (principalement avec le lisier des bêtes, ainsi qu'avec de la bruyère), de désensablement et de sarclage des mauvaises herbes ; travail qui, société pastorale oblige, est généralement l'apanage des femmes. La notion de propriété privée individuelle, on l'imagine, est floue : base de l'élevage et donc principale source de revenus, les pâturages sont des "communs" appartenant à la collectivité (mais les cultures le sont parfois aussi !).

    big arnaudin-p38

    Par contraste, au sud de l'Adour, la riante Chalosse (aux parcelles paysannes bien individualisées depuis plusieurs siècles) fait figure d'"Eldorado" et voue d'ailleurs un mépris souverain à son infortunée voisine ; tandis qu'au nord se tient le richissime Bordelais viticole à l'élite déjà largement francisée. On a là, comme avec les Pyrénées profondes ou encore les Monts d'Arrée en Bretagne, un phénomène typique de périphérisation en cascade où la nation périphérisée (occitane ou bretonne) méprise et relègue elle-même ses parents pauvres, vus comme des êtres à peine humains. C'est d'ailleurs souvent de ces "périphéries privilégiées", de ces "centres relais" comme (principalement) Bordeaux que viendront les plus virulents discours "civilisateurs". Le terme même de "Landes" a une connotation si infamante que lors de la création des départements en 1790, les notables locaux s'insurgent contre cette appellation pour revendiquer plutôt celle de "département de l'Adour" (qui n'eût pas été illogique il est vrai).

    Pourtant cette société agro-pastorale est bel et bien cohérente et viable, permettant de vivre (bien que rudimentairement) au plus grand nombre. Son unique problème, alors que le capitalisme s'impose partout et que la bourgeoisie s'apprête à s'emparer - puis s'empare - du pouvoir politique par et pour elle seule (autoproclamée "Nation française"), c'est qu'elle ne permet la valorisation d'aucun capital.[2]

    Si le Second Empire (1852-70) parachèvera spectaculairement le processus, c'est donc dès le "Siècle des Lumières" que des "physiocrates" bordelais ou parisiens commencent à faire planter massivement des pins (endémiques et dont la semence coûte alors un prix dérisoire) qui ont l'avantage de fixer et drainer les sols sableux et marécageux (c'est le "grand combat" de l'ingénieur des Ponts et Chaussées Nicolas Brémontier) mais aussi et surtout de produire en grande quantité du bois et de la résine (gemme -> gemmage), matériaux dont l'économie de l'époque et du siècle suivant fait une consommation quotidienne et industrielle (de la construction au chauffage en passant par le papier, les essences diverses pour la résine etc.), offrant par conséquent des revenus considérables aux propriétaires de ces plantations.

    GintracLandesAu tout début de la "révolution" bourgeoise, vers 1790, le grand notable bordelais Journu Aubert (membre du directoire de la ville) évoque ces "200 lieues de terrain dans un état de mort", "un trente-sixième de la superficie du royaume" auquel il est plus que temps d'apporter la "civilisation", puisque l'on va bien s'emparer d'"isles lointaines" qui ne "prospèrent qu'arrosées de la sueur des Nègres" et qu'il faut de surcroît défendre contre la convoitise des puissances rivales...[3] C'est bien une logique totalement coloniale qui s'exprime là vis-à-vis de cette terre particulièrement déshéritée de nostra Occitània. Le terme de "colonisation" est même ouvertement employé à l'époque, comme encore en 1849 lorsque naît une Compagnie ouvrière de COLONISATION des Landes de Gascogne (qui tentera une expérience de culture du riz). Le terme revêt alors, à vrai dire, son sens premier et essentiel (et extrêmement valorisant dans le contexte historique) : amener sur un territoire donné les "bienfaits du commerce et de l'industrie", autrement dit du capitalisme ; en arrachant ce territoire à l'arriération... mais en arrachant aussi la grande masse de la population à ses moyens de subsistance immémoriaux pour en faire de purs instruments de la production de plus-value.

    On envisage à cette même époque (ou un peu auparavant) l'implantation de colons suisses ou allemands mais des voix s'élèvent pour invoquer les risques de frictions avec les "indigènes" locaux, en sus du protestantisme des colons en question et des banquiers qui se proposent de les financer (dans une "France" encore largement "fille aînée de l'Église" et dans une région sur laquelle les visées anglaises ne semblent jamais tout à fait éteintes) : le projet est donc finalement abandonné.

    La description des habitants, comme l'évoque Sargos dans son livre, mêle alors allègrement "le singe, l'Arabe et le Peau-Rouge d'Amérique", le tout perché sur des échasses qui en renforcent encore l'aspect inhumain. Il n'est d'ailleurs pas exclu par certains, à l’époque, qu'ils descendent réellement de quelques-uns des "Maures" stoppés par Charles Martel à Poitiers en 732 (ce grand et fameux mythe de la construction "nationale" monarcho-bourgeoise "France"). Des pièces de théâtre aux décors de carton-pâte se chargent d'offrir ces pittoresques "sauvages" au divertissement du big arnaudin-p37bourgeois parisien dans ce qui préfigure les expositions coloniales, zoos humains et autres spectacles de Buffalo Bill quelques décennies plus tard... Sauf que les acteurs réellement autochtones sont rares et, de fait, ces "Landais" d'opérette s'expriment plutôt dans ce qui ressemble à un français populaire de la campagne normande, où ils ont plus vraisemblablement été recrutés.

    C'est que le Gascon des Landes, tel l'ours dans sa tanière auquel on le compare souvent, est de tempérament casanier. Lorsque la "révolution" bourgeoise instaure la conscription militaire, rien n'est plus difficile que de l'y soumettre et lorsque c'est enfin chose faite, à des années-lumière de tout sentiment patriotique envers la "Grande Nation", "il quitte avec désespoir ses bruyères solitaires et jamais aucune des séductions de la civilisation ne peut le retenir sous les drapeaux au-delà du terme fixé par la loi". Il ignore évidemment tout de la "noble langue" de Montaigne, Racine et Boileau, ne s'exprimant (lorsqu'il s'exprime, c'est-à-dire rarement) que dans son "patois" incompréhensible ; il ignore même (souvent) tout du gouvernement en place à Paris voire de la notion même de France, "étranger à l'empire de toute loi" et même de "toute église", baigné dans ses traditions et ses "superstitions" ancestrales.

    Même vu d'Occitanie "utile" (et surtout bien francisée comme il faut...), de Bordeaux, Toulouse, Pau ou Bayonne, il est absolument intolérable pour la bourgeoisie alors triomphante que de tels individus règnent sans partage sur près de 15.000 km² ; à l'heure où il s'agit d'annexer définitivement à la "Nation française" proclamée, autrement dit à la bourgeoisie capitaliste et à la valorisation de son capital, la grande masse des producteurs et de transformer les Peuples (occitan comme breton, catalan comme normand ou picard, corse comme lorrain ou franc-comtois) en "français"/force de travail et les territoires sur lesquels ils vivent en forces productives génératrices de plus-value - le "fluide vital" du capitalisme.

    Dans les années 1820, sous le règne des frères "restaurés" de Louis XVI (Louis XVIII et Charles X), naît de l'imagination fertile de deux hommes d'affaires (Joseph du Pau et Eugène Lucet) un projet encore plus hallucinant : ils se proposent tout simplement de constituer une société au capital de 100 millions de francs et d'acheter 750.000 hectares (7.500 km², soit plus de la moitié des landes !) pour un prix symbolique... à l'État, car ces terres sablonneuses constitueraient selon eux des "lais et relais de la mer" sur lesquels (en vertu d'un principe juridique remontant aux origines de la monarchie franque) aucune collectivité ni aucun particulier n'a de titre de propriété valable ; et de les diviser en quelques centaines de lots de taille égale (plusieurs milliers d'hectares donc) qui seront affermés à des gentlemen farmers prêts à relever le défi de les mettre en culture (et qui pourront éventuellement eux-mêmes big interieur landais2les subdiviser et les sous-affermer). C'est carrément ici un discours de "terre sans peuple" (en tout cas sans peuple légitime) et de "faire fleurir le désert" qui est appliqué à la Gascogne maritime ; exactement le même[4] que dans les hautes plaines du Kansas face aux Cheyennes, dans l'outback australien face aux Aborigènes ou dans les djebels d'Algérie face aux tribus kabyles ; et que l'on retrouvera logiquement dans le sionisme (pur produit de cette époque rapidement enrobé de mythologie biblique...) face à des Palestiniens tout aussi légitimes sur leur terre que les bergers landais à échasses sur la leur - si sableuse et ingrate qu'elle fût. Voilà, à l'attention de tous les petits connards "gauche"-coloniale dont le pro-sionisme honteux le dispute seulement au jacobinisme revendiqué, AU NOM ET SUR LA BASE DE QUOI nous sommes antisionistes, anticolonialistes et anti-impérialistes : tout simplement du fait que l'histoire de notre Peuple comme de tous les Peuples de la planète sous le capitalisme est finalement l'histoire d'une conquête et d'une colonisation au sens premier que nous avons vu plus haut - et nullement au nom et sur la base d'un quelconque "antisémitisme obsessionnel", "anticapitalisme romantique" ou "socialisme français" (surtout "français") ! En parlant de "socialisme français", d'ailleurs, il est intéressant de relever ici combien cet esprit saint-simonien associant "socialisme" et "progrès" façon rouleau compresseur imprègne profondément l'identité de la gauche hexagonale...

    Un autre grand bourgeois (et député), bordelais encore une fois, s'éleva cependant contre ce projet en arguant (comme déjà pour les projets de colonisation suisse ou autre) que cela risquerait de rendre la région ingouvernable, qu'il valait mieux s'en tenir au (vieux) projet de canal reliant la Garonne à l'Adour et que c'était avec les Landais et non contre eux qu'il fallait procéder à la mise en valeur et au développement de leur territoire. Il faut dire qu'à l'époque l'Occitanie était championne d'Hexagone toute catégories pour les soulèvements et rébellions collectives contre les forces de l'ordre, que bientôt dans les Pyrénées commencerait la "Guerre des Demoiselles" et que déjà, dans les Landes, se multipliaient les incendies (moins signe de colère, d'ailleurs, que pratique indispensable à l'économie pastorale) contre les pignadas existantes.

    big arnaudin-p39

    C'est finalement cette vision qui l'emportera quelques décennies plus tard sous le Second Empire, seul le projet de grand canal étant abandonné au profit du chemin de fer - qui a pris son essor entre temps et s'avère de réalisation beaucoup plus commode : ligne reliant Paris à l'"Espagne" natale de l'impératrice en passant par son cher Biarritz, et ligne Bordeaux-Arcachon sous l'égide des (localement) incontournables frères Pereire.

    Louis-Napoléon "Badinguet" Bonaparte, élu président par le Parti de l'Ordre en 1848 et devenu empereur quatre ans plus tard après le sanglant coup d'État que l'on connaît (et que l'Occitanie démocrate-socialiste combattit les armes à la main), a en effet pris fait et cause pour le projet "civilisateur" et la conjonction de ceci avec (nous y reviendrons) le début de l'engouement touristique pour le "Sud-Ouest" donne dans les années 1850 l'impulsion décisive, avec tout l'autoritarisme et le dirigisme étatique qui caractérise l'époque : la Loi relative à l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne est finalement promulguée le 19 juin 1857. Elle oblige les municipalités à 1°/ assainir les terres communales par drainage, afin d'enlever le surplus d'eau de la partie capillaire de la nappe phréatique et ainsi rendre le sable apte à la plantation, et 2°/ vendre aux enchères les communaux ainsi drainés à des propriétaires privés, à raison d'un douzième chaque année pour ne pas brusquer cette réforme foncière (on a donc suivi les préconisations du baron d'Haussez trois décennies plus tôt). Ces propriétaires ont ensuite à leur charge de rentabiliser les sols achetés par la plantation (la loi n'excluait pas que les communes plantent avant de vendre, mais l'investissement était bien trop lourd). Il n'est pas fait explicitement mention de planter du pin mais, le processus étant déjà enclenché depuis plusieurs décennies, c'est évidemment la culture qui sera choisie dans 99% des cas. C'est le coup de grâce pour la société agro-pastorale dont les communaux (s'il est utile de le rappeler) n'étaient ni plus ni moins que les pâtures, autrement dit le premier ou plus exactement l'unique moyen de production (vu que les cultures végétales avaient elles-mêmes besoin des déjections du bétail). Bien que pendant tout le demi-siècle qui suit la loi de 1857 des voix s'élèvent pour invoquer la nécessité de maintenir l'activité d'élevage, à la veille de la Première Guerre mondiale il ne reste pratiquement plus de pasteurs landais.

    big femme resineQuant aux lots mis aux enchères, les notables des villages et autres cultivateurs aisés (il existe tout de même çà et là de bonnes terres...) "bien introduits" auprès des municipalités et/ou des autorités préfectorales (lorsque l'État se substitue aux communes "défaillantes") en seront évidemment les premiers bénéficiaires. En 30 ans, de 1857 à 1887, les deux tiers des communaux des Landes et la moitié de ceux de Gironde sont ainsi vendus ; avant que l'on ne recommence (à la fin du siècle) à reconnaître le droit à une propriété communale et collective... dès lors presque totalement disparue.

    C'est donc à l'arrivée, en effet, principalement à des Landais que va profiter la "cocagne" du bois et de la résine... mais au prix d'un creusement terrible (à vrai dire hors de tout schéma de pensée pour les frustes bergers autochtones) des inégalités et de la condamnation à la misère des non-propriétaires de ces "mines d'or vert", qui se recyclent tant bien que mal (plutôt mal que bien...) comme prolétaires ruraux ou métayers (ce qui revient pratiquement au même...) dans la récolte et la transformation des deux matériaux. La démographie d'ailleurs, que les plans "physiocratiques" voyaient croître exponentiellement, tend plutôt à la diminution ; la monopolisation des terres par les grandes pinèdes privant  le reste des habitants de toute ressource et les poussant à émigrer en masse vers les grands centres industriels qui se développent autour de Bordeaux, Toulouse ou Bayonne (ou carrément vers Paris) ; non sans avoir provoqué au préalable des luttes sans merci entre forestiers et éleveurs (avec comme on l'a dit des plantations incendiées etc.) ainsi qu'entre les ouvriers et métayers du gemmage (eux-mêmes souvent anciens bergers) et les propriétaires qui les emploient : http://www.histoiresocialedeslandes.org/ landes_modernes.asp.

    De fait, si la population du département des Landes augmente de 25.000 habitants (soit près de 9%) entre 1831 et 1866, elle connaît ensuite une diminution de 3,86% jusqu'à la Première Guerre mondiale (contre 10% d'augmentation au niveau hexagonal) et de 4,74% (contre +6,9%) entre les deux guerres. L'"âge d'or" de la forêt de pins est donc aussi et surtout, comme dans toutes les périphéries de l'État français, celui de l'exode rural.

    big table soupeLa population restée et (donc) prolétarisée sur place, quant à elle, donne naissance à un très important mouvement syndicaliste, socialiste (surtout) voire (dans une moindre mesure mais quand même) communiste rural ; avec une agitation sociale importante notamment dans les années 1930 (crise mondiale du capitalisme) mais aussi en 1920, ayant laissé à la postérité le Chant des Piquetalos - littéralement "ceux qui ramassent les vers de terre" pour survivre, évocation claire de la misère de ces métayers qui dépendent totalement de leurs propriétaires, auxquels ils versent la moitié du produit de leur récolte et doivent même (en plein 20e siècle !) corvées et redevances en nature ! Bien entendu, la SFIO futur PS et (dans les pas de celle-ci) le PC se chargeront bien comme il faut de pétrir tout cela dans le moule "républicain", secret de l'impuissance du prolétariat hexagonal....

    Et puis la "mise en valeur" du pays landais ne se fait de toute façon pas sans une certaine colonisation extérieure, qu'il s'agisse du tourisme qui se développe à partir du Biarritz impérial, de la ville thermale de Dax ou encore de l'Arcachon des frères Pereire, ou du "phalanstère" que le très saint-simonien Louis-Napoléon "Badinguet" établit en 1857 entre Morcenx et Labouheyre et baptise quelques années plus tard du nom de la sanglante boucherie militaire de Solferino, son "petit Austerlitz" à lui. Celui-ci, comme d'autres projets parfois aussi farfelus que l'élevage extensif de... dromadaires, connaîtra un succès pour le moins limité et culmine aujourd'hui à 343 habitants (n'ayant jamais dépassé de beaucoup les 600) ; en revanche, l'on voit nettement se dessiner dès le début de l'exode paysan le systématique "chassé-croisé" entre celui-ci et la villégiature bourgeoise (rares sont les villages qui ne comptent pas au moins un somptueux et... détonnant manoir de la fin du 19e siècle) qui s'est depuis massifiée, la destination étant relativement cheap comparée à d'autres (lotissements de maisonnettes "style landais", campings etc.).

    Pins des Landes -04"Ainsi soit-il" : comme (on l'a dit) dans le Grand Ouest américain, en Afrique, en Australie ou en Palestine, la "Marche du Progrès" est triomphalement passée. Le "désert" de genêts et d'ajoncs est devenu forêt d'émeraude... et une société séculaire a disparu à tout jamais, laissant la place à quelques riches sylviculteurs et à des prolétaires peu à peu condamnés à l'exil puis désormais remplacés par des touristes, des résidents secondaires, des retraités pas assez friqués pour la côte provençale ou basque et des "rurbains" de Bordeaux ou de Biarritz-Anglet-Bayonne qui trouvent là un mètre carré un poil plus abordable (s'ils veulent une maison avec jardin pour les enfants) qu'aux abords de ces villes, au prix d'une demi-heure ou une heure de route pour se rendre au boulot le matin. Le moindre des paradoxes n'est sans doute pas que le vignoble bordelais, qui méprisait hier souverainement ce "Désert des Tartares", forme aujourd'hui le "couloir de la pauvreté" aquitain avec un taux beaucoup plus élevé de bas revenus, de chômage et d'exclusion ; toutes choses qui ne sont pas pour autant négligeables dans les Landes du moment que l'on laisse de côté les retraités (relativement) aisés, les gros professionnels du tourisme et les cadres des grandes villes, et que l'on s'éloigne de la côte et des grands axes... La Haute Lande autour de Labouheyre, secteur historiquement parmi les plus déshérités, reste ainsi une "poche" importante de bénéficiaires du RSA.

    De fait, l'"âge d'or" de la sylviculture landaise a pris fin à peu près en même temps que les Trente Glorieuse sous l'effet de la crise et de la concurrence mondiale ; le recul du bois dans la construction et l'industrie en général puis du papier comme support de communication, le développement (salutaire) du recyclage etc. etc. enfonçant encore le clou. Du pétrole a été découvert en 1954 à Parentis près de Biscarrosse, mais le gisement s'est vite avéré très limité (il assure aujourd'hui moins d'1% des besoins hexagonaux). C'est véritablement l'industrie touristique qui a pris le relais, en plus comme on l'a dit (depuis une grosse vingtaine d'années) d'un phénomène de "rurbanisation" (dans un rayon de 60 km autour de Bordeaux et Bayonne-Dax) et d'une économie de sous-traitance pour l'activité des "métropoles régionales" facilitée par une nette amélioration du réseau routier (A63 Bordeaux-A63LandesBayonne et A660 vers Arcachon, A65 Pau-Mont-de-Marsan-Langon ouverte en 2010, voie rapide reliant Mont-de-Marsan à l'A63 et Bayonne etc.) ; économie de PME forcément porteuse de beaucoup de précarité pour son salariat. La très contestée ligne à grande vitesse (LGV) Bordeaux-"Espagne", projet pour bourgeois inaccessible aux classes populaires, traversera peut-être bientôt le pays landais ; mais elle ne s'arrêtera de toute façon qu'à Dax (ou dans une gare ex nihilo entre Dax et Bayonne), laissant l'essentiel du territoire sans autre moyen de transport que la voiture personnelle (avec l'indispensable et coûteux sésame du permis de conduire pour la jeunesse).

    Nous avons encore là une illustration de ce que nous avons tant de fois exposé : aussi loin que l'on puisse sembler être de la violence qui se déchaîne actuellement en Palestine, ou qui a pu frapper par le passé tel ou tel Peuple hors d'Europe, la logique est la même et nous avons vu combien le discours l'accompagnant peut présenter des similitudes édifiantes ; la société séculaire, collectiviste et solidaire des pasteurs landais a été niée par le développement du capitalisme qui a "plié" le pays et ses habitants aux besoins de la valorisation de son capital (extraction de la plus-value), laquelle est son moteur même. Le capitalisme a apporté le "progrès" et il ne s'agit pas pour nous de dire qu'il aurait "fallu" que les Landes restent dans la misère, l'ignorance, la faim et le paludisme d'il y a trois siècles. Mais ce "progrès" a été apporté, d'abord et avant tout, par et pour les intérêts et le profit de quelques uns (comme toujours avec le capitalisme : c'est sa logique même !) ; conformément à ces intérêts (hexagonaux et pas seulement locaux) et donc irrémédiablement façonné par eux. En d'autres termes et en clair, le "progrès" a été impulsé "d'en haut" (par les détenteurs de capitaux souhaitant valoriser ceux-ci) et non dans une logique de SERVIR LE PEUPLE - ce qui n'est de toute façon pas possible avec le capitalisme, poursuivant l'intérêt personnel privé, mais seulement avec le SOCIALISME où les classes productrices définissent (planifient) elles-mêmes les besoins et le travail nécessaire pour y répondre dans l'intérêt de tou-te-s : "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".

    Aujourd'hui, l'ordre du jour pour l'humanité est de nier le capitalisme par le communisme (à travers le socialisme) et de faire ainsi renaître, quelque part, cette solidarité et ce collectivisme disparus mais À UN NIVEAU SUPÉRIEUR, "avec la fibre optique" en quelque sorte : avec tous les acquis du stade douloureux mais nécessaire pour l'humanité qu'aura été le règne du Capital ! 


    Lire aussi :

    http://confins.revues.org/6351 

    http://www.histoiresocialedeslandes.org

    http://fr.wikipedia.org/wiki/For%C3%AAt_des_Landes#Histoire

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Système_agro-pastoral_dans_les_Landes_de_Gascogne


    [1] En 1798, Grasset de Saint-Sauveur estimait que "les paysans landais sont peu civilisés ; le genre de vie qu’ils mènent les rend tout à fait rustiques et presque sauvages". Si le trait, pour l’observateur d’aujourd’hui, reste forcé, il essaye néanmoins de nuancer son jugement tandis que d’autres, tel Lamoignon de Courson, sont plus définitifs en affirmant que "[…] les habitants des Landes sont des espèces de sauvages, par la figure, par l’humeur et par l’esprit […]". Ces quelques mots, écrits en 1714 et très largement plagiés par la suite, sont le point de départ de l’histoire du sauvage landais.

    En 1839, le vicomte de Métivier (riche propriétaire landais intéressé par la mise en valeur de sa région) ajoute que les Landais s’organisent en "[…] tribus presque nomades ; de ces tribus plus ou moins malheureuses aux yeux de l’homme qui, pour la première fois, visite une nation qui est en quelque sorte une nation à part, de par le physique et le moral de ses individus, ses usages, ses coutumes, ses vêtements, ses peines et ses plaisirs". Une décennie plus tard est encore écrit que "le pasteur landais, être éminemment paresseux, peureux et lâche, préfère de beaucoup le métier inactif qui l'emploie et qui lui rapporte peu à la vie de travail qui le ferait subsister avec aisance. On peut, sans exagérer, dire que cet être à la mine livide et féroce ne pense ni ne réfléchit. On peut soutenir que tous ses mouvements sont purement instinctifs. Juché sur ses tchankes [sic… le k n’est pas nécessaire, ce n’est pas le Pays Basque !], il ne sait faire que l'ouvrage des femmes. Il ne rougit point de tricoter [on apprécie au passage l’esprit ultra-patriarcal de l’époque, et l’on observe comment la division sexuelle du travail n’était pas encore si complète dans cette société archaïque, les femmes accomplissant quant à elles des travaux "d’hommes" dans les champs]. Complètement dépourvu d'intelligence, passé par ses fonctions à l'état de brute, il représente probablement l'intermédiaire tant cherché de l'homme et du singe. Sa constitution physique tient du crétinisme. On peut en trouver les causes dans la perversité de ses mœurs, qu'on ne pourrait trouver plus abominables en aucun pays ni en aucun temps. Du reste, s'il est devenu crétin par état et par vice de conformation, il est cruel, barbare et sans pitié. Gardez-vous de l'offenser : il devient alors une bête fauve, n'épargnant ni les femmes ni les enfants" (Gabriel Bouyn, 1849)

    [2] Pour le baron d'Haussez (1826), successivement préfet des Landes puis de Gironde, deux causes contrariaient la mise en valeur de la région, à savoir "la nature des propriétés et le caractère des habitants". En plus de l’immigration (ou plutôt de la colonisation de peuplement !) et du métissage (pour "gommer" le fameux "caractère" vu comme une tare génétique...), il proposait "l’aliénation des landes communales" comme seul moyen de remédier "à de si graves inconvénients". Ainsi "face au plus puissant des intérêts, l’amour de la propriété, [le] déplorable régime de communauté, dernier vestige des siècles de barbarie [qui] asservit encore ces plaines immenses" disparaîtrait. Dès lors, il résume un point de vue largement partagé lorsqu’il affirme que "bien des choses restent à faire avant que, dans la contrée des Landes, on ait placé la civilisation à la hauteur où elle est parvenue dans le reste de la France".

    [3] "Il ne s’agit pas moins de que de rendre la vie à deux cents lieues de terrain dans un état de mort. [...] C’est vraiment là une conquête digne d’un peuple qui a renoncé solennellement à celles que l’on n’obtient que par effusion de sang. [...] Puisque la plus grande ambition des peuples et des individus est d'étendre constamment leurs domaines, pourquoi hésitons-nous à prendre, pour ainsi dire, possession de celui-là, à mettre en valeur une portion même de l’intérieur du royaume."

    [4] Voici ce qu’écrit un auteur alors que commence la phase finale et "radicale" de la mise en valeur : "40 lieues [les 160 km séparant Bordeaux de Bayonne] de désert plus inconnues que les savanes lointaines du Missouri ou que les solitudes de l’Afrique Centrale, [dont les bergers] sont les Arabes ou les Indiens de nos landes" [...] "ce grand désert sablonneux, le Sahara de la France […] attend leur dépouille, et doit recouvrir bientôt ces derniers sauvages destinés sans doute à disparaître. La civilisation, en effet, les chasse devant elle, comme le fait aux États-Unis la colonisation américaine" (Henry Ribadieu, 1859)  http://confins.revues.org/6351

     


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    maocCet article paru en mai 2009 sur le site de l'Action Antifasciste de Bordeaux retrace bien ces formidables évènements d'il y a 107 ans avec leur étroite imbrication de conscience de Peuple et de conscience de classe, leur héroïsme et leurs profondes contradictions - revenant notamment sur le rôle ambigu du Pelut, le (souvent sacralisé) maire socialiste de Narbonne Ernest Ferroul (qui finira partisan de la Grande Boucherie en 1914 puis adversaire acharné du communisme au Congrès de Tours en 1920, avant de mourir l'année suivante).

    Il repose essentiellement sur les travaux de l'ancien maoïste Michel Le Bris (breton de naissance et occitan d'adoption après un passage par le Paris des "années 68", directeur de la Cause du Peuple en 1970-71 etc. etc.).

    Nous avons déjà eu l'occasion, l'automne dernier, de rapprocher ce gigantesque mouvement ouvrier et paysan contre l'État central de celui des "Bonnets rouges" bretons ; et nous aurons une pensée émue pour notre "cher" Premier ministre Manuel Valls, dont Clemenceau est une idole revendiquée...


    1907

    E VOLGUERON PAS TIRAR !

    Era l'an 1907
    Los paures manifestavan
    E volguèron pas tirar
    Pòble e soldats éran fraires,
    E volguèron pas tirar
    los soldats lengadocians

    C'était en l'an 1907
    Les pauvres manifestaient
    Et ils n'ont pas voulu tirer
    Peuple et soldats étaient frères
    Ils n'ont pas voulu tirer
    Les soldats languedociens

    Extrait de Lengadoc Roge.
    C. Marti.


    1907. Le vin ne se vend pas. Et quand le vin ne se vend pas, c'est tout le Midi qui a la fièvre...

    Un député supplie le Parlement de prêter attention, avant qu'il soit trop tard, à la rumeur qui s'élève d'Occitanie :

    "Une chanson rude et farouche, qui remue des paroles de colère et de révolte, qui exhorte à se lever pour la lutte finale ceux qu'elle appelle les damnés de la terre, les forçats de la faim... La cigale a travaillé tout l'hiver comme tout l’été. Ce n'est pas sa faute si elle vient aujourd'hui crier famine. Je supplie la chambre de l'entendre..."

    Le Parlement applaudit le style vibrant de l'orateur, mais ne fait rien. C'est une longue tradition d'ailleurs que de supposer les Méridionaux volontiers exagérant leur situation : « Ce n'est pas si grave »...

    Mort aux fraudeurs !

    Et pourtant la situation est dramatique. Les cours se sont effondrés, on ne sait que faire du vin, on va jusqu'à s'en servir pour noyer un incendie à Marseillan ! C'est l'époque où nombre de petits viticulteurs ruinés deviennent des «bergougnous» allant mendier aux portes des villes. Les témoins rapportent des scènes de misère extrême : des familles se nourrissant de glands, des enfants marchant pieds nus, le vin vendu dans les cafés de Narbonne a deux sous l'heure (1)  !

    La crise atteint son paroxysme cette année-là, mais le marasme se développe depuis sept ans environ. À cette situation, trois causes essentielles :

    Les importations. Dans les années 80, le phylloxéra ravageant le vignoble occitan, les négociants se tournent vers les vins étrangers afin de satisfaire à la demande : 12 000 000 d'hectolitres sont ainsi importés chaque année.

    Dès la crise surmontée, le gouvernement encourage la reconstitution du vignoble en dégrevant de l'impôt foncier pendant cinq ans toute nouvelle plantation. Une véritable frénésie s'empare des vignerons méridionaux : forêts et mûriers sont arrachés, les prés retournés, on plante même dans le sable ! Aussi, dès 1904, l'Aude a-t-elle de nouveau un vignoble de 130 000 hectares, pour une production de 6 000 000 d'hectolitres.

    C'est une catastrophe, dans la mesure où les négociants préfèrent continuer à importer des vins d'Algérie, fort utiles pour le coupage, et de coûts moindres.

    Le sucrage. La réduction de la production intérieure française pendant la crise phylloxérique avait incité le gouvernement à autoriser la mise en vente de « vins de sucre », produits par la fermentation de marcs de raisin additionnés de sucre et d'eau (2).

    En théorie, ce sucrage ne devait pas dépasser 10 kilos de sucre pour 3 hectolitres de vin.

    Dès l'instant où la production redevient normale, la poursuite de ces pratiques devient un scandale : c'est susciter volontairement une crise que l'on appellera ensuite de « surproduction ». De fait, le gouvernement maintient cette loi, sous la pression des betteraviers du Nord, qui entendent ne pas perdre ce nouveau débouché à un moment où la Convention de Bruxelles interdit les primes à l'exportation et où les sucres de canne envahissent le marché intérieur. Il va même jusqu'à ramener les taxes sur le sucre de 60 francs par quintal à 25 francs, le 29 janvier 1903 !

    Sucrage du vin

    La fraude. En théorie ce sucrage est réglementé, soumis à la surveillance de l'administration. En fait on assiste à des fraudes colossales : « Certains ne se contentent pas de corser une vendange médiocre ou d'extraire des vins de deuxième, voire de troisième cuvée : on fabrique littéralement le vin à partir de sucre, de colorants, d'acides et de raisins secs importés de Grèce et de Turquie par dizaines de milliers de tonnes depuis la crise phylloxérique (3). »

    C'est l'époque où l'on voit en un an la consommation de sucre passer de 430 000 tonnes à 700 000 tonnes, c'est l'époque où les recettes les plus étonnantes circulent impunément, telle celle-ci que rapporte Félix Napo :

    Dans un fût défoncé, mettre un kilo d'acide tartrique, un kilo d'acide citrique, un kilo d'acide sulfurique. Jeter dessus un litre ou deux d'eau froide pour éviter l'explosion, puis mettre environ 60 litres d'eau bouillante, agiter avec un bâton et jeter dedans 100 kilos de sucre. Tenir le tout en mouvement en agitant pendant une demi-heure. Le sirop ainsi obtenu est prêt à employer. Vous savez qu'il faut environ 100 kilos de sucret pour 6 hectos de vin à obtenir à 10°. Le mélange ci-dessus est bon pour 6 hectos, et on renouvelle autant de fois qu'il est nécessaire...

    Le moût expédié, il vous restera le marc avec lequel vous opérerez une quantité égale de piquette en utilisant du sucre.

    revolte 1907 3En 1907 il a été calculé que la fraude porte sur 13 millions d'hectolitres, soit très exactement la différence entre l'offre et la demande. Qui parlera encore de "surproduction" ?

    Si la fraude atteint des proportions aussi incroyables, c'est qu'elle est protégée à tous les niveaux. En 1907, à Béziers, un trafiquant connu depuis longtemps n'est arrêté enfin que parce qu'il commet l'imprudence d'abattre un contrebandier. Les jurés le condamnent, mais le juge déclare que, bien que les formes légales aient été respectées, les jurés se sont trompés sur le fond et l'affaire est renvoyée à une autre session. Les jurés, scandalisés démissionnent ! ...

    Un autre exemple : dans une affaire d'acquit fictif et de mouillage à 35 %, un négociant de Charenton, installé à Béziers, le sieur Tessier, a été acquitté sur la seule affirmation que les 100 hl en cause étaient destinés à ses ouvriers. De nouveau poursuivi pour un excédent de 5 000 hl, découvert dans son magasin, il expliqua qu'une conduite d'eau crevée s'était déversée dans les foudres. On retrouva aussi des acquits validés par de faux tampons, mais les puissants amis du trafiquant tentèrent de faire suspecter... des employés de l'octroi. Il fallut un télégramme du Garde des Sceaux en personne pour décider le Parquet à ouvrir l'instruction. Quand on arrêta Tessier, ses livres de caisse et de comptabilité avaient disparu (4).

    Ces affaires se comptent par centaines, l'indulgence des juges fait scandale : c'est ainsi qu'un trafiquant de Millau impliqué dans une très grosse affaire se voit infliger... 50 F d'amende et quinze jours de prison avec sursis !

    Et le gouvernement continue tranquillement à nier l'évidence : « Tout cela n'est que fantasmagorie », prétend M. Guyot Dessaigne, ministre de la Justice ! On deviendrait enragé à moins...

    J'ai promis d'amener 100 000 hommes, les voila !

    Et le peuple occitan, de fait, devient progressivement enragé.

    Jadis tout n'était qu'allégresse;
    Aux vignerons point de souci.
    Hélas ! aujourd hui, la tristesse
    Règne partout en ce pays (bis)
    On n'entend qu'un cri de colère (bis)
    Guerre aux bandits narguant notre misère
    Et sans merci guerre aux fraudeurs,
    Oui, guerre à mort aux exploiteurs,
    Sans nulle merci guerre aux fraudeurs
    Et guerre à mort aux exploiteurs.
    Oui !

    La Vigneronne sur l'air de "Charles VI".

    Deux hommes vont alors jouer un rôle décisif : Ernest Ferroul, médecin, maire socialiste de Narbonne, et Marcellin Albert, cafetier et petit viticulteur d'Argelliers, un village situé à dix kilomètres au nord de Narbonne.

    Marcellin Albert, celui qu'on appellera d'abord ironiquement « le prêcheur des platanes » avant qu'il ne devienne, le temps d'une révolte, « le roi des gueux »...

    Pour Marcellin Albert, dès 1903, le sucrage apparaît comme «la petite fissure par laquelle passera l'éléphant capitaliste, qui sous peu de jours, viendra inonder nos marchés de vins artificiels au détriment de nos produits naturels».

    Il prêche d'abord pour son clocher : les vignerons d'Argelliers forment une « commission communale de surveillance » pour lutter contre la fraude. Leur exemple est bientôt suivi par les villages voisins de Coursan et Sallèles-d'Aude. Mais ailleurs, Marcellin Albert n'est toujours pas pris au sérieux. Et quand il vient apporter la contradiction à une réunion tenue à Narbonne par le député socialiste Félix Aldy, Ernest Ferroul, furieux, déclare : « Il est fou ! »

    Prolétariat agricole 1907

    Mais Marcellin s'obstine, parcourt les villages. Les jours de marché, il grimpe sur un arbre, harangue la foule des viticulteurs. Il commence à faire signer une pétition : Les soussignés décident de poursuivre leurs justes  revendications jusqu'au bout, de se mettre en grève contre l'impôt, de demander la démission de tous les corps élus et engagent toutes les communes du Midi et de l'Algérie à suivre leur exemple aux cris de : « Vive le vin naturel ! À bas les empoisonneurs ! »

    Il recueille 400 signatures. Le 16 juin 1905 la municipalité  d'Argelliers  démissionne, après celle d'Alignan-du-Vent (Hérault). Le 20 juin les viticulteurs empêchent une saisie à Argelliers même. À Coursan, les habitants décident la grève de l'impôt.

    C'est dans ce climat d'agitation diffuse que le correspondant lézignannais de La Dépêche du Midi écrit :

    De gaieté de cœur, les représentants du Nord, dignes descendants de Simon de Montfort, viennent de décider la destruction économique du Midi, qui a le tort d'avoir trop de soleil et aussi trop d'idées généreuses.

    Cette destruction, pour être plus lente et d'aspect moins violent que celle des Albigeois, produira les mêmes effets : la désertion dans nos campagnes, l'affreuse misère avec son cortège de privations et de douleurs dans nos villes.

    Mais ce n'est que feu de paille : les maires reviennent sur leur décision, Marcelin tente d'intervenir lors d'une réunion des maires tenue par Ferroul à Narbonne, il est éconduit. C'est alors qu'il va sur le marché, monte sur un platane et s'écrie : "Mes amis, écoutez-moi. J'ai promis à Ferroul, en 1903, de réunir ici cent mille hommes. Ayez confiance, un jour je tiendrai parole..."

    Marcellin Albert n'est encore que le  « prêcheur des platanes »...

    En mars 1907, dans un climat rendu très tendu par le scandale grossissant de la fraude, une commission parlementaire est désignée, qui devra enquêter dans la région. Marcellin Albert saisit immédiatement l'occasion : il réunit tous ses amis pour organiser une manifestation lors de l'arrivée de la commission et lui remettre sa pétition aux 400 signatures. Ils seront 87, petits propriétaires et ouvriers agricoles — les gros ne veulent même pas prêter de voitures. Drapeau en tête, au son du clairon et des tambours, ils se rendent à Narbonne où ils accueillent la commission, pour le moins surprise... Ferroul éclate : « Ah ! ça ne m'étonne pas, ce sont ces fous d'Argelliers et cet imbécile d'Albert... »

    Marcellin retourne à Argelliers triomphalement, il y installe un « bureau de défense viticole » qui sera animé par quelques amis du village.

    Le 24 mars ils organisent une réunion à Sallèles-d'Aude : 300 vignerons seront au rendez-vous. Le 31 mars ils sont 600 à Bize, le 7 avril 1 000 à Ouveillan» le 21 avril, à Capestang, dix à quinze mille... le fleuve s'est mis en marche. 

    Le tocsin

    Marcellin Albert monte à la tribune : Unissons-nous tous, sans distinction de partis, sans distinction de classes... Pas de jalousie ! Pas d'ambition ! Pas de haine ! Pas de politique ! Tous au drapeau de la défense viticole !

    À la fin du meeting dix-neuf communes décident de se fédérer : une semaine plus tard paraît le premier numéro du journal du comité d'Argelliers, Le Tocsin. Sa première page est comme un coup de poing : en trois parties, « Qui nous sommes ? », « Ce que nous voulons », « Notre organisation », tout y est dit de manière admirable.

    La commission d'enquête rentre à Paris, fait son rapport. La seule mesure proposée par Caillaux, ministre des Finances, c'est... l'impôt sur le revenu qui permettrait de « décharger de la plus grande partie de l'impôt foncier les départements du Midi ». La réponse est immédiate : le lendemain vingt-cinq mille personnes descendent dans la rue à Lézignan.

    Le 2 mai, 61 communes sont fédérées. Le 5 mai, à pied, en voiture, à bicyclette, par trains, la foule converge sur Narbonne. À 13 heures le défilé commence, commune après commune, chacune avec drapeaux, musique et pancartes de protestation. « " L'aigo al canal e lou sucre  al sucriè ", proclame la pancarte de Gruissan; Mont-redon défile avec son curé et une bouteille vide garnie d'un crêpe; Ginestas et Pépieux avec leur dernier croûton; Boutenac avec une souche fleurie; Moux avec une sardine; Villesèque-des-Corbières avec une courge au bout d'un parapluie; d'autres avec des porte-monnaie vides (5)... » C'est un torrent. Ils sont cent mille.

    Ferroul qui n'avait jusqu'alors que mépris pour ces « fous d'Argelliers et cet imbécile d'Albert » monte à la tribune :

    Citoyennes et citoyens, au nom de la ville de Narbonne, je salue les viticulteurs du Midi qui se sont levés pour la défense de leurs droits. Je vous souhaite la bienvenue et vous apporte notre adhésion... Voici longtemps que vous faites Crédit à l'État. L'heure est venue où la dette contractée envers vous doit être payée !

    Puis c'est au tour de Marcellin Albert de parler :

    "Au nom des amis fédérés et en mon nom personnel, je salue les Narbonnais. Il y a deux ans, j'ai promis à Ferroul de lui amener cent mille hommes. Les voilà !

    Les vignerons ne sont pas seuls à être venus : c'est tout le peuple occitan qui est là, et en particulier les ouvriers agricoles. Ce qui se décide ce jour-là, de fait, c'est la grande alliance de tout le Midi : les ouvriers marcheront aux côtés des paysans, tout comme les petits commerçants."

    Un ouvrier agricole monte à la tribune, et demande en pleurant si l'on peut se fier à l'union avec les propriétaires, vu que ceux-ci font jeter en prison des camarades, comme dans l'Hérault, à la suite des grèves de Cruzy. Bourges promet leur délivrance prochaine, mais l'assistance paraît sceptique. Ferroul se relève : "Je propose que les quatre-vingt mille citoyens ici présents demandent la libération immédiate de ces ouvriers !" La motion est acclamée (6). Le soir, les comités se réunissent à la mairie. Ils n'élaboreront pas de cahiers de revendications, plusieurs délégués ne voulant pas en entendre parler. Par contre c'est ce soir-là qu'est adopté à la demande de Marcellin Albert le texte du fameux « serment des fédérés ».

    Constitués en comité de salut public pour la défense de la viticulture, nous jurons tous de nous unir pour la défense viticole, nous la défendrons par tous les moyens.

    Celui ou ceux qui, par intérêt particulier, par ambition ou par esprit politique, porteraient préjudice à la motion première et, par ce fait nous mettraient dans l'impossibilité d'obtenir gain de cause seront jugés, condamnés et exécutés séance tenante.

    Si, à la date du 10 juin, le gouvernement n'a pas pris les mesures nécessaires...

    Le 12 mai, nouvelle manifestation, cette fois à Béziers. Il y aura environ 160 000 personnes. Frédéric Mistral, bien qu'il refuse de prendre la tête du mouvement, envoie un télégramme : « Vivo la terro et l'habitan que la boulego. Plus de poulitico : unioun en Lengadoc ! » (« Vive la terre et l'habitant qui la remue. Plus de politique : union en Languedoc ! »).

    revolte 1907 6

    Devant la détermination des manifestants, un ultimatum est adressé au gouvernement :

    Si, à la date du 10 juin, le gouvernement n'a pas pris les dispositions pour provoquer un relèvement des cours, la grève de l'impôt sera proclamée, et le comité envisagera s'il n'y a pas lieu de prendre des mesures plus énergiques.

    Le 19 mai, nouveau rendez-vous à Perpignan. Beaucoup   de   manifestants arborent à la veste une branche de pin ou une feuille d'amandier, pour répondre à leur manière au préfet des Pyrénées-Orientales, Dautresme, qui leur avait déclaré : « La vigne ne peut pas vous nourrir ? remplacez-la par des pins ou des amandiers ! »

    Et toujours plus de monde... Il en vient de partout, même du Jura ! Deux cent trente-sept communes envoient des délégations, les trains spéciaux se succèdent en gare, certains manifestants trop pauvres peur prendre le train ont fait 150 kilomètres à pied, acclamés de village en village. Ils sont 172 000 au rendez-vous...

    Le 26 mai, 250 000 personnes à Carcassonne. Cinq cents étudiants venus de Toulouse manifestent aux côtés des gueux, sous les acclamations. Et c'est ce jour-là, sous un tonnerre d'applaudissements, que Marcellin Albert s'écrie : "Comme au temps des anciennes croisades, comme au temps où les Albigeois venaient défendre sous les murs de Carcassonne, leur pays et leur foi, l’armée des vignerons est venue camper, aujourd’hui, au pied de l’antique capitale Carcassès. Cause aussi noble ! Cause aussi sainte ! Nos ancêtres du XIIIème siècle tombèrent en héros pour la défendre."

    Et le fleuve grossit toujours : 300 000 personnes le 2 juin à Nîmes, 800 000 à Montpellier le 9 juin ! Et puisque le gouvernement reste sourd à tous ces cris de révolte, la grève des impôts et la démission des élus est décidée à partir du lendemain. Ferroul donne l'exemple :

    "Nous sommes le Midi debout pour protester contre la misère et la faim. Dès demain, pas une municipalité qui soit digne du nom de méridionale ne sera debout. D'ici trois jours, vous répondrez à ce défi : nous sommes chargés d'exécuter le décret des gueux. Midi, nous jurons de te sauver, de te faire respecter du riche.

    Citoyens, aux actes maintenant : demain à 8 heures du soir je fermerai l'hôtel de ville après y avoir fait arborer le drapeau noir et, au son du tocsin de la misère, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement !"

    Les municipalités démissionnent et la grève de l’impôt devient effective.

    Le 10 juin la Chambre des Députés entame la discussion sur le projet de loi tendant à réduire les abus du mouillage et du sucrage des vins. Mais la coalition des betteraviers est trop forte : il ne sort pratiquement rien des débats.

    Le même jour Clemenceau reçoit les préfets du Midi : les démissions des municipalités ne seront pas acceptées.

    Avant tout, force doit rester à la légalité républicaine.

    Le 12 juin, 149 municipalités ont déjà démissionné. Le 14 juin, elles sont 442 : 185 dans l'Hérault, 160 dans l'Aude, 88 dans les Pyrénées-Orientales, 9 dans le Gard.

    On hisse le drapeau noir, on brûle les écharpes tricolores, on annonce aux populations que l'impôt est supprimé, les portes de nombreuses mairies sont murées. À Pollestres, dans les Pyrénées-Orientales, on place une pancarte « Commune libre » à l'entrée du village.

    Le 15 juin, les fédérés décident de s'organiser en « fédérations départementales, qui formeront une confédération générale placée sous la direction du comité d'Argelliers ». Certains y verront une sorte d'embryon d'un « pouvoir occitan ».

    L'explosion occitane.

    jpg_histoire_vins1907-e054e.jpgQue ses dirigeants le veuillent ou non — en fait dès cet instant on les voit en perpétuelle oscillation — le mouvement déborde largement le problème du vin, pour prendre une dimension occitane.

    Ce qu'affirme la voix des « gueux », c'est que c'est tout le Midi qui crève, que c'est tout un peuple qui est visé ; et que c'est tout un peuple qui se lève. Et dans l'instant du soulèvement le peuple occitan retrouve son histoire, brandit sa culture et sa langue avec fierté.

    C'est ce qui explique les déclarations fracassantes de Ferroul et Marcellin Albert, c'est ce qui explique les contacts pris avec Mistral pour qu'il assure la direction idéologique de la révolte. Car cette idée occitane n'est pas née dans le cerveau de quelques-uns : elle est, même confuse, le sentiment de tous. Elle seule pouvait permettre ce mouvement uni de toutes les classes populaires, elle seule pouvait jouer le rôle d'opérateur de l'unité de tout un peuple. Il est frappant de noter que la quasi-totalité des pancartes étaient rédigées en langue d'Oc et que beaucoup d'entre elles marquaient l'opposition du Midi et du Nord (7).

    Ce caractère occitan est si net que tous les journalistes le notent. Certains pour applaudir, tels Reverdy dans La République sociale : "Peut-être viendra-t-il le jour où le Midi, prenant lui-même la direction de ses affaires, trouvera, dans une direction nouvelle, le bonheur qu'on lui aura refusé..."

    D'autres, pour s'inquiéter, tel Le Figaro : "Ne vous y trompez pas, c'est un pays à reconquérir, comme au temps de Simon de Montfort."

    ... Ou pour s'indigner, comme L'Aurore : "Autrefois, ça n'aurait pas traîné : on aurait déjà appris à ces messieurs des départements fédérés qu'il y a une République une et indivisible, et que cette République ne tolère pas qu'on joue avec elle au séparatisme". Dans un tel climat, la démission de toutes les municipalités, la grève de l'impôt prennent un caractère d'extrême gravité.

    La réponse de Clemenceau : l’armée.

    Pendant que le Parlement se perd en discussions, Clemenceau agit : l'arrestation de Ferroul et Marcellin Albert est décidée, les troupes et des renforts de gendarmerie convergent sur le Midi.

    Et pendant que déferlent sur Narbonne le 14e régiment d'infanterie de Brive, le 80e de Tulle, le 10e cuirassier de Lyon, le 139e de ligne d'Aurillac, pendant que le 17e de ligne jugé peu sûr est déplacé de Béziers à Agde, et alors que la population tente de l'en empêcher et se regroupe pour défendre sa demeure, Ferroul se rend aux autorités !

    1907 révolte vignerons

    Plusieurs membres du comité d'Argelliers sont arrêtés, mais Marcellin Albert, qui multiplie les appels au calme, demeure introuvable.

    L'agitation est considérable.

    Le 19 juin le comité viticole d'Olonzac expulse le juge de paix; de la mairie. Le soir, à Montpellier, c'est l'émeute : 24 gendarmes seront blessés et 25 personnes arrêtées. Émeute aussi à Narbonne : la sous-préfecture est attaquée. Là troupe tire, charge, massacre sauvagement. Bilan : un mort, plusieurs dizaines de blessés graves.

    Rémy de Gourmont devait écrire plus tard : On a envoyé contre les vignerons en détresse des escadrons qui ont chargé comme à Reichshoffen.

    Les incidents se multiplient partout, la présence des troupes d'occupation rend folles de rage les populations. Narbonne est placée en état de siège après que plusieurs « mouchards » (agents de la sûreté) aient été lapidés. Une section du 139e de ligne tire sur la foule : 4 morts, une dizaine de blessés. Le même jour la préfecture de Perpignan est attaquée et incendiée. Deuxième soir d'émeute, aussi, à Montpellier. Et les arrestations se multiplient, ainsi que les blessés...

    E volguèron pas tirar !

    C'est alors qu'éclate une nouvelle qui va secouer toute la France : 500 soldats du 17e de ligne, cantonnés à Agde se mutinent, refusent de tirer sur leurs compatriotes, pillent la poudrière, prennent la route de Béziers.

    Nous serions des fainéants si nous laissions tuer nos parents. Nous irons chasser les cuirassiers qui ont tué nos frères.

    Des gendarmes se portent à leur rencontre, essaient de les raisonner. Sans résultats : "On assassine nos parents, nous allons les défendre. Inutile d'insister, vous ne nous ferez pas changer d'avis."

    Au petit matin du 21 juin les mutins du 17e arrivent à Béziers, sur les allées Paul-Riquet. Ils n'iront pas plus loin, ils vont se faire vendre. Le comité de défense viticole se précipite, tente de les calmer, fait pression sur la troupe et sur les autorités militaires pour « arranger » l'affaire.

    Les mutins se rendent : Clemenceau leur a juré qu'il n'y aurait pas de punitions individuelles. Mais ce serment de Clemenceau est un faux, rédigé par Palazy, un des membres du comité de défense... Et le  17e paiera très cher cette trahison : déporté à Gafsa dans des conditions d'hygiène déplorables, il sera plus tard envoyé en première ligne, sans protection d'artillerie, contre les Allemands. Un seul en réchappera. Il portait sur son front une inscription : «enfant du malheur»... 

    205-gaston-montehus-gloire-17ieme-1907-l-8.jpeg

    Ce soir-là c'est à nouveau l'émeute à Montpellier tandis qu'à Paulhan les habitants ont coupé la voie pour empêcher le 142e de rejoindre Béziers. Ils séquestrent aussi le sous-préfet de Lodève, qui ne sera libéré que le lendemain. Ce sont les derniers sursauts. Le commencement de la fin...

    La fin du roi des gueux.

    Mais que devient Marcellin Albert ? Le 20 juin, il est parti à Paris, le 23 juin il demande à voir Clemenceau. Le « Tigre » se joue de lui, le convainc de retourner dans le Midi pour tenter d'y calmer les esprits avant de se constituer prisonnier. Clemenceau lui délivre un sauf-conduit, lui donne un billet de 100 francs pour son voyage de retour.

    Dès le lendemain, la presse en est informée. On décrit Marcellin Albert pleurant dans le bureau de Clemenceau, se lamentant sur ses fautes, jurant d'essayer de réparer. Marcellin Albert tente de s'expliquer ? Peine perdue : le sauf-conduit et le billet de 100 F sont les preuves évidentes de sa trahison !

    Quand il rentre et qu'est connue la nouvelle, son peuple l'accueille comme un traître. Dans son village même on veut le pendre. Plus tard à Sigean, il sera roué de coups...

    Ainsi finit le « roi des gueux ».

    Un traître ? Certainement pas : sa sincérité fut évidente. Mais sans aucun doute fut-il si effrayé par là tournure des événements qu'il tenta un dernier effort auprès de Clemenceau.

    Ferroul qui sait son heure venue l'enfoncera au maximum : « Marcellin Albert est un grand enfant... le rôle qu'il avait assumé n'était pas à sa taille. » Ce serait moins gênant si cela ne signifiait pas aussi : « Les gueux sont de grands enfants... c'est maintenant aux politiciens et aux riches de prendre les choses en main... »

    La révolte vendue.

    La « trahison » de Marcellin Albert, l'arrestation de Ferroul, les appels au calme de dirigeants dans lesquels ils plaçaient leur confiance... la mobilisation décroît peu à peu. C'est un nouvel acte qui commence, où les « gueux » n'auront plus la parole.

    Dès le début des affrontements, on avait d'ailleurs vu la direction du mouvement se scinder. Marcellin Albert croyait vraiment que la succession de manifestations de plus en plus énormes suffirait à faire plier le gouvernement. Les jours suivant la manifestation de Montpellier, lorsqu'il comprend qu'il ne peut pas aller plus loin et que le gouvernement ne bronchera pas, Marcellin se rend «coupable» d'un appel désespéré à Clemenceau désavoué par le Comité d'Argelliers.

    ferroul.jpgFerroul, lui, est beaucoup plus politique : il a méprisé la révolte des miséreux tant qu'elle n’était qu'embryonnaire, il a su tourner casaque dès qu'elle est devenue une force, pour en prendre la tête ; c'est lui qui se montre le plus dur en paroles : Pensez-vous qu'il suffira d'avoir fait ces manifestations et même de les continuer indéfiniment pour obtenir satisfaction ? Voulez-vous reculer ou bien ratifier à votre tour cette date extrême, où les actes devront succéder aux paroles ?

    Mais le jour où l'affrontement qu'il a suscité devient imminent, Ferroul s'empresse de se rendre aux autorités. Il est rentré en prison comme un martyr, on ne pourra rien lui reprocher sur la suite des événements, il ressortira de prison en héros, quand la révolte des gueux aura été brisée.

    Le calcul est simple, pour ce représentant de la bourgeoisie « socialiste » de Narbonne : puisque la révolte populaire est aussi inéluctable qu'un torrent, mieux vaut en prendre la tête, pousser à l'affrontement, disparaître au bon moment, puis revenir sur scène comme un triomphateur lorsque la révolte est décimée : ainsi est assuré son pouvoir et à travers lui, comme on va le voir, celui des gros propriétaires. Le front uni de tout un peuple ne servira que les intérêts des riches propriétaires locaux. Les gueux auront été battus deux fois...

    La création de la C.G.V.M.

    La suite n'est plus que scénario classique : Clemenceau retire ses troupes mais, pour marquer son autorité, multiplie les vexations telles que des pluies de décorations aux officiers assassins (ce qui donne à Ferroul libéré l'occasion de se montrer, lui aussi, virulent).

    Et puis l'on négocie, entre « gens sérieux ». D'un côté, Clemenceau fait promulguer une loi réglementant le mouillage et la circulation des vins. De l'autre les vignerons s'organisent en une Confédération générale des vignerons du Midi. En principe elle sera constituée par les propriétaires (petits et gros), les artisans et commerçants, les ouvriers agricoles. Mais dans les faits il n'en va pas ainsi. Les ouvriers agricoles, les miséreux qui se sont battus avec acharnement seront aussi exploités, sinon plus qu'auparavant (8). La Fédération des ouvriers agricoles du Midi quitte la C.G.V.M. : "Nous ne voulons plus continuer à être les collaborateurs de propriétaires qui, après nous avoir embrigadés dans les meetings au cours de la crise viticole en nous disant : « Aidez-nous aujourd'hui, nous vous aiderons demain », font faillite à leurs engagements".

    Quant aux petits propriétaires, ils ne sont pas plus satisfaits : la petite propriété s'est imposée d'énormes sacrifices pour prendre part aux manifestations viticoles, et elle est aujourd'hui sacrifiée par de gros propriétaires qui, en jetant un stock énorme de vins sur le marché, établissent les cours auxquels devront vendre les producteurs. Il nous appartient de nous dresser en face de ceux qui veulent nous affamer.

    Et Ferroul, le socialiste ? Il dirige la C.G.V.M !

    Lui qui écrivait au moment de la révolte : "Bourgeois et prolétaires ont marché simultanément, ces derniers faisant trêve aux légitimes rancunes que la rapacité des exploiteurs fit imprudemment grandir dans leurs esprits. Le peuple fait crédit au bourgeois. Que celui-ci ne l'oublie pas..." écrit maintenant, alors que le bourgeois a « oublié » les engagements pris en 1907, alors que les ouvriers agricoles, trahis par les propriétaires, sont plus exploités que jamais et parlent de révolte : "Laissons les politiciens, le gouvernement, ceux qui en vivent, ses agents, ses policiers, ses salariés, ses quémandeurs. Ils nous disent : ouvriers, n'allez pas avec les propriétaires, et ils disent aux propriétaires : n'allez pas avec les ouvriers. S'ils parlent ainsi, c'est parce que leur fortune et leur domination sont intéressées à notre division."

    En clair : ouvriers, laissez-vous exploiter !

    L'Éclair de Montpellier écrivait : « II appartient aux conservateurs de se mettre à la tête du mouvement syndical, de lui imprimer une direction rigoureusement professionnelle et de lui restituer ainsi son caractère traditionnel et contre-révolutionnaire...»

    C’est fait. En la personne d’un certain Ferroul, qui se disait socialiste.

    Ainsi finit la révolte des vignerons. Elle restera dans toutes les mémoires comme une grande et héroïque page d’histoire, comme un grand sursaut de la conscience occitane.

    Et parce que les causes de la misère sont restées les mêmes et que l’on n’apprend jamais tant que dans les défaites, la révolte de 1907 est plus que jamais actuelle.


    (1) Témoignages rassemblés par Félix Napo, 1907, La Révolte des vignerons, Privat éditeur

    (2) Cette addition de sucre augmente le degré du vin

    (3) Félix Napo, op. cil., p. 23-25

    (4) Félix Napo, op. cit., p. 35

    (5) Félix Napo, op. cit., p. 47

    (6) Félix Napo, op. cit., p. 49

    (7) Garons (Gard) : « Assez longtemps le Nord a triomphé du Midi. » Bouillargues : « Le vigneron est-il français ou simplement contribuable ? » Caux : « Oh, France, n'attends pas que le Midi te renie ! » Saint-Estève : « La France s'arrête-t-elle où commence la vigne ? » etc.

    (8) Les voix attribuées sont proportionnelles à la superficie et à la quantité produite, ou aux taxes versées. Un petit propriétaire se retrouvera avec 2 voix lorsqu'un gros en peut totaliser 10, et un négociant 5 !

     

    L'hymne des révoltés 

    "Jadis tout n’était qu’allégresse
    Aux vignerons point de soucis
    Hélas ! Aujourd’hui, la tristesse
    Règne partout en ce pays (bis)
    On n’entend qu’un cri de colère
    Un cri de rage et de douleur (bis)
    — 
    Guerre aux bandits narguant notre misère
    Et sans merci guerre aux fraudeurs,
    Oui, guerre a mort aux exploiteurs,
    Sans nul merci guerre aux fraudeurs
    Et guerre à mort aux exploiteurs
    Oui...
    — 
    En vain on veut sécher nos larmes
    Nous berçant d’espoir mensongers ;
    Les actes seuls donnent des armes
    Quand la patrie est en danger (bis)
    Tous au drapeau, fils de la terre
    Et poussons tous ce cri vengeur (bis)
    — 
    C’est dans l’union qu’on aiguise
    Les glaives qui font les vainqueurs,
    Et la victoire n’est promise
    Qu’à l’union des gens de coeur (bis)
    Quand la bataille s’exaspère
    Il ne faut pas de déserteurs ! (bis)"

     

     


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  • jean-jaures.jpg... Nòstre Joan Jaurès de Castres, socialiste réformiste dont il est tout à fait permis de discuter les positions, antimarxiste mais combattant sincère et infatigable de l’Égalité sociale, OCCITAN fier de l'être [1] et figure du "Midi rouge", opposant implacable à la guerre [2] (cette boucherie d'ouvriers et de paysans pour les dividendes du Capital) ; était abattu à Paris par le nationaliste bleu-blanc-rouge d'extrême-droite Raoul Villain.

    Dans les jours et les semaines qui suivront, peut-être par imprégnation du vieux mythe "sans-culotte" de "la Patrie en danger" (le territoire "français" étant très vite envahi par les troupes allemandes) et sans doute aussi... par lâcheté et par peur de connaître le même sort que lui (enrober les choses de verbiage "révolutionnaire" n'étant alors pas le plus compliqué), la quasi-totalité des dirigeants "socialistes" (y compris les "marxistes" autour de Guesde et y compris la quasi-totalité des futurs fondateurs du PC en 1920) se rallieront à "l'Union sacrée" derrière la bourgeoisie impérialiste et à la "mobilisation générale" qui engloutira en 4 ans et 3 mois de ténèbres près d'un million et demi de vies et en brisera définitivement des millions d'autres ; avant que les "critiques" ne ressurgissent timidement à partir de 1916, devant l'éternisation du conflit. Ce devait être là le début d'une longue histoire du "socialisme" hexagonal au service de l'impérialisme et des monopoles, contre le prolétariat et les Peuples jusqu'à nos jours : il suffit d'évoquer les noms de Jules Moch le briseur de grèves de 1947 (contemporainement à la guerre colonialiste en Indochine, la répression-massacre à Madagascar etc. etc., la moitié ou presque des ministres étant "socialistes") ; François Mitterrand le guillotineur d'Algériens puis (devenu président) le maître d’œuvre des guerres impérialistes au Tchad, au Liban ou au Koweït et le formateur et protecteur des génocidaires hutus au Rwanda ; Guy Mollet et ses "pouvoirs spéciaux" aux sbires de Massu contre la Révolution algérienne ; BHL l'atlantiste/sioniste champion du "devoir d'ingérence" et Roland Dumas l'"eurasiste-tiers-mondiste" ami de Dieudonné ; et aujourd'hui Hollande, Valls, Le Drian etc. etc.

    Le juste châtiment s'abattra sur Villain 22 ans plus tard, lorsque la CNT le fusillera à Ibiza où il s'était retiré. Mais le monstre qui a armé le bras de l'assassin, l'immonde entité capitaliste, impérialiste et militariste nommée "France", reste toujours impuni !

    Nous sommes MAOÏSTES et nous l'assumons de A à Z. Nous sommes maoïstes et nous savons qu'il y aura des débiles mentaux se parant de ce nom - ou en tout cas de celui de "communistes" - pour nous reprocher ce qu'ils auront "compris" (ils ne comprennent rien, c'est le principe avec eux) comme un "hommage" à ce "sale réformiste". Nous sommes maoïstes et donc matérialistes, ce qui signifie que nous n'avons aucun problème à critiquer Jaurès (le réformiste qui ne croyait pas au marxisme et à la révolution mais plutôt à l'évolution naturelle de "la République" vers le socialisme à travers l'"accumulation de progrès" démocratique et social, souvent "patriote" et parfois même "bienfaits de la colonisation" comme toute la gauche "républicaine" de son époque - avant d'évoluer nettement toutefois [3])... tout comme des centaines, tout comme à vrai dire TOUTES les figures dirigeantes passées d'un mouvement ouvrier anticapitaliste (contre le capitalisme, pour le socialisme) qui dépasse et DOIT dépasser en permanence ses limites (comme ce mythe d'une République "sociale par essence" et "simplement" à libérer de quelques "200 familles" dans lequel baignait Jaurès, mythe qui n'avait rien d'invraisemblable à l'époque et qui bercera encore... le PCF par la suite) ; un mouvement ouvrier qui vit et évolue dans l'Histoire, qui n'est pas parfait aujourd'hui et donc - par définition - ne l'était certainement pas hier.

    Mais surtout, nous sommes maoïstes et donc (contrairement à beaucoup d'autres petits-bourgeois crachant leurs névroses existentielles à travers leur clavier) NOUS SOMMES LE PEUPLE, et ce qui vit dans le cœur du Peuple vit dans le nôtre - et c'est le cas de Jaurès. Nous connaissons (car nous ne sommes pas des imbéciles) et combattons politiquement l'empreinte négative laissée par l'"évolutionnisme républicain" [4] de Jaurès sur le mouvement ouvrier hexagonal (y compris dans sa composante se voulant marxiste...) ; mais nous ne le reconnaissons et l'assumons pas moins comme une grande figure historique - à une époque donnée dans l’État bourgeois où nous vivons et luttons - du CAMP DU PEUPLE qui est le nôtre ; un homme qui a combattu sans relâche, par les moyens qu'il jugeait appropriés (grèves, journalisme avec L'Humanité, activisme parlementaire), ce que la bourgeoisie capitaliste "républicaine" ("le régime qui nous divise le moins" comme disait son pire représentant des années 1860-70, l'ignoble Thiers...) voulait pour les masses populaires laborieuses d'Hexagone : exploitation assortie de quelques réformettes, "rouleau" uniformisateur culturel et enrôlement dans l'armée productive du Capital, endoctrinement patriotard et mort les tripes à l'air dans les tranchées.

    Le mouvement ouvrier socialiste-communiste de l’État français est ce qu'il est parce que nous sommes dans l’État français et pas ailleurs : ceux qui déplorent qu'il n'y ait "jamais eu (en Hexagone) de vraie social-démocratie à l'allemande où à l'autrichienne" (le "vrai socialisme" de "dolichocéphales blonds" ? il faudrait demander à Zemmour...)  n'ont qu'à aller voir dans ces pays si leurs thèses fumeuses y seront mieux accueillies par les masses, ce dont nous nous permettons de douter (encore que, du côté des "anti-deutsch"... à voir). Le mouvement ouvrier de l’État français s'inscrit dans un cadre géographique (l'Hexagone) qui a son histoire, ses caractéristiques et sa morphologie politique et sociale propre, ses contradictions et ses "secrets de l'impuissance" que l'on ne retrouve pas ailleurs. Joan Jaurès était lui-même, de son vivant, un produit de tout cela et plus particulièrement de la partie "méridionale" OCCITANE de l’État, avec ses siècles de lutte pour la justice, la démocratie et l'égalité en héritage. Être matérialistes, cela veut dire que nous critiquons cette expérience accumulée pour en dépasser les limites, mais que nous l'ASSUMONS également en portant dessus (bien sûr) un regard de classe, car l'Histoire n'est pas un absolu, elle est le regard que nous portons sur elle et ce regard a un caractère de classe - le cas Jaurès montrant particulièrement bien, dès le lendemain de la Grande Boucherie qu'il avait vainement tenté  d'empêcher, combien la récupération est chose facile pour la bourgeoisie ; particulièrement vis-à-vis d'une figure ayant toujours assumé la voie du "progrès social", du "dialogue" avec la bourgeoisie et les institutions dominantes et ouvertement rejeté la révolution socialiste, mais il y a beaucoup d'autres cas y compris révolutionnaires : le Che, Lénine lui-même, la Commune etc. etc.

    Le mouvement révolutionnaire du prolétariat de l’État français (et a fortiori de sa partie occitane), on est dedans ou on est dehors ; et nous nous sommes dedans : dès lors nous sommes tous les "arrière-petits-enfants" de Jaurès ; ce qui ne veut pas dire le sacraliser, ne pas le critiquer ni vouloir faire mieux, ne pas "tuer le bisaïeul" dans un certain sens œdipien (et le grand-père et le père par la même occasion), et encore moins s'en prévaloir comme d'un totem pour faire oublier qu'on ne lui arrive pas à la cheville, voire que l'on n'est même pas digne de s'en réclamer, comme 99,99% des poseurs de gerbes d'hier après-midi - à vrai dire, si l'héritage politique de Jaurès peut et doit servir à quelque chose aujourd'hui, c'est sans doute bien à planer comme un spectre accusateur sur ces gens-là : il n'était ni marxiste ni révolutionnaire, mais il était DE GAUCHE (progressiste, "émancipationniste") au sens le plus noble de ce terme tant galvaudé depuis...

    Ainsi fut Jaurès : un non-marxiste mais un Occitan socialiste de cœur (n'est-ce pas finalement un pléonasme ?) qui a pu parfois voler aussi bas que les poules, et même jusque dans les cloaques du "socialisme des imbéciles" antisémite si commun à son époque (cet aspect disparaissant toutefois presque entièrement de sa pensée après l'affaire Dreyfus) ; mais parfois aussi à la hauteur des aigles, nul descendant des 350.000 Occitans et des 1.400.000 Hexagonaux massacrés aux tranchées (sous la bannière bleu-blanc-rouge du Grand Capital) ne pouvant oublier son ultime "envol" au bout duquel il se brûla les ailes comme un glorieux Icare, n'ayant sans doute pas mesuré la puissance de ce qu'il défiait.

    Aujourd'hui, alors que le bal des faux-culs s'étend pour ainsi dire du FN à Mélenchon en passant par l'UMP et bien sûr le PS, sabreurs de conquêtes sociales et politiciens de la canonnière de l'Afghanistan au Mali en passant (indirectement) par l'Ukraine et la Palestine ; il s'agit moins pour nous de rendre hommage au réformiste social-républicain antimarxiste qu'au SYMBOLE ; moins à ce qu'il a été qu'à ce qu'il a incarné pour des millions d'hommes et de femmes qui tout au long du siècle dernier se sont levé-e-s sous son drapeau pour dire NON à l'injustice, à l'oppression et à l'exploitation, en Hexagone comme au-delà des mers.

    Un symbole qu'il n'est particulièrement pas difficile de comprendre aujourd'hui alors que, à quelques jours du centenaire de la Grande Boucherie de 14-18, les bombes pleuvent sur Gaza et Donetsk avec la bénédiction de l'impérialisme BBR et de son gouvernement... "socialiste" ; ce Parti "socialiste" qui y va bien sûr de son "vibrant hommage" (enfin, Cambadélis s'est tout de même fait copieusement huer, c'est déjà ça) au martyr de la paix entre les peuples et de la guerre aux vautours, mais qui n'a eu de cesse depuis 1945 de répandre la mort impérialiste sur la planète, d'Indochine en Algérie, du Tchad au Rwanda, de l'Afghanistan au Mali sans oublier bien sûr son soutien indéfectible à l'armée sioniste "la plus morale du monde" : "le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage" et le capitalisme la-rose-au-poing ne fait pas exception ; alors si la guerre vous fait comme à nous horreur, vous savez ce qu'il vous/nous reste à faire !

    C'est CE SYMBOLE - et non le politicien réformiste réel - qui a été assassiné, et aux assassins duquel (quand bien même ils s'approprieraient sa mémoire) nous crions aujourd'hui comme hier : NI OUBLI NI PARDON !


    1913-168-Jean-Jaures-au-Pre-Saint-Gervais

     

    [1] "J'ai le goût le plus vif pour la langue et pour les œuvres de notre Midi, du Limousin et du Rouergue au Languedoc et à la Provence. J'aime entendre notre langue et j'aime la parler."
    [Au sujet de la révolte de 1907] "L'événement qui se développe là-bas, et qui n'a pas épuisé ses conséquences, est un des plus grands événements sociaux qui se soient produits depuis trente-cinq ans. On a pu d'abord n'y pas prendre garde ; c'était le Midi et il y a une légende du Midi. On s'imagine que c'est le pays des paroles vaines. On oublie que ce Midi a une longue histoire, sérieuse, passionnée et tragique."

    [2] "Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage." : il s'agit en réalité d'une reformulation résumée de "Tandis que tous les peuples et tous les gouvernements veulent la paix, malgré tous les congrès de la philanthropie internationale, la guerre peut naître toujours d’un hasard toujours possible… Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche). Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peuples, c’est d'abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie — qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille — un régime de concorde sociale et d’unité. Et voila pourquoi si vous regardez non aux intentions qui sont toujours vaines, mais à l’efficacité des principes et à la réalité des conséquences, logiquement, profondément, le Parti socialiste est aujourd'hui dans le monde le seul parti de la paix." (7 mars 1895 à la Chambre des Députés, dans Jean Jaurès : Textes choisis, éd. sociales, paru en 1959, p. 88).

    [3] Dans les années 1880 il pouvait ainsi écrire : "Quand nous prenons possession d’un pays, nous devons amener avec nous la gloire de la France, et soyez sûrs qu’on lui fera bon accueil, car elle est pure autant que grande, toute pénétrée de justice et de bonté [...] Nous pouvons dire à ces peuples, sans les tromper, que jamais nous n’avons fait de mal à leurs frères volontairement ; que les premiers nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs, et aboli l’esclavage" Mais dès 1895 son discours évolue :  
    - "La politique coloniale [...] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, [...] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. [...] Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise ; et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste." (1896) ;
    - "Il paraît que les petits Japonais et les Chinois studieux et subtils sont une sorte de bétail innombrable et inférieur que les races blanches peuvent exploiter, utiliser, décimer, asservir. C’est un préjugé barbare, c’est un préjugé d’ignorance, de sauvagerie et de rapine. Ces races jaunes sont composées d’hommes et cela devrait suffire ; mais elles sont composées d’hommes qui pensent, qui travaillent, qui échangent et qui ne paraissent pas résignés à subir indéfiniment les violences d’une Europe qui abusait de leur apparente faiblesse." (vers 1904) ;
    - "La résolution qui sera, j’en suis sûr, adoptée au prochain Congrès International Socialiste : «Le Congrès déclare que les mandataires socialistes ont le devoir de s’opposer dans tous les parlements à ce régime d’exploitation à outrance et de servage qui sévit dans toutes les colonies, en exigeant des réformes pour améliorer le sort des populations, en veillant au maintien de leurs droits, en empêchant toute exploitation et tout asservissement, et en travaillant à l’éducation de ces peuples pour l’indépendance.»" (1907) ;
    - "Au dehors, les radicaux se sont imaginé qu’ils étaient réalistes, parce qu’ils se saisissaient du Maroc avec une sorte de gloutonnerie sournoise. Mais par le mépris du droit, par la violation des engagements internationaux, par l’emploi combiné de la violence et de la ruse, ils ont contribué à exciter, à déchaîner dans le monde les appétits de domination grossiers. [...] Ils ont amusé la diplomatie allemande par des combinaisons financières qu’ils n’osaient pas avouer en plein jour et dont les vicissitudes obscures mettaient en péril la paix de l’Europe. [...] Pendant que diplomates et financiers accommodent le Maroc à tous les appétits nationaux, ultra-nationaux et internationaux, les Marocains défendent à coups de fusil ce qui leur reste d’indépendance. Une de nos colonnes vient d’avoir six tués, une trentaine de blessés ; nous avons, il est vrai, la consolation d’apprendre que le nombre des Marocains couchés par nos balles sur la terre de la « patrie » est sensiblement supérieur. C’est la civilisation qui progresse. C’est la « douce France » qui s’établit. [...] Enfin, messieurs, si vous voulez regarder au fond des choses, il y avait une civilisation marocaine capable des transformations nécessaires, capable d’évolution et de progrès, civilisation à la fois antique et moderne [...] Et laissez-moi vous dire que je ne pardonne pas à ceux qui ont écrasé cette espérance d’un progrès pacifique et humain, la civilisation africaine, sous toutes les ruses et sous toutes les brutalités de la conquête" (1912) ; et plus fort encore :
    - "La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons décidément rien à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ?"... Là, le moins que l'on puisse dire c'est que c'est presque du Fanon !

    [4] Ce républicanisme de Jaurès provenait sans doute de l'identification, dans l'Occitanie du milieu du 19e siècle où il avait vu le jour, entre "République" et résolution de la question sociale. Son idée était sans doute qu'une fois la République rétablie (1870) et le Parti de l'Ordre évincé (avec Mac-Mahon en 1879), il "suffirait" d'en finir avec les républicains modérés dit "opportunistes" (au pouvoir jusqu'en 1902) et autres disciples de Thiers, bref le "parti des 200 familles", pour voir enfin triompher ce que les Occitans appelaient la Bona ("la Bonne") : la République de la "Justice", du "Travail" et de l'"Égalité". En d'autres termes, Jaurès n'avait pas compris ni dépassé les limites qui avaient conduit le républicanisme "démocrate-socialiste" occitan de 1848-51 et 1870-71 à l'échec.

     


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  • CROQUANTS_01.jpgLe nom de Croquants vient originellement du village de Crocq (Limousin), d'où partit sous Henri IV (1594-95) une première révolte qui s'étendra brièvement aux provinces voisines. C'est à la base un nom donné par l'ennemi : les révoltés s'intitulent eux-mêmes les "Tard-Avisés", c'est-à-dire ceux qui en ont beaucoup supporté avant d'en venir à la révolte. Cependant, comme c'est souvent le cas dans l'Histoire, il sera peu à peu repris par les masses populaires à leur compte.

    Mais le mouvement qui entrera dans l'Histoire sous ce nom est surtout celui qui débutera 30 ans plus tard et durera près d'un quart de siècle (1624-48), touchant principalement les provinces du Périgord, de la Guyenne et du Quercy soit un pays compris entre la Garonne, le Tarn, la vallée de la Dordogne et celle de l'Aveyron contemporainement avec d'autres révoltes en Gascogne, dans le Languedoc (plus bourgeoise et aristocratique, emmenée par le gouverneur Montmorency qui sera vaincu et décapité à Toulouse en 1632) ou en Provence (Cascavèus, 1630), et bien sûr la réduction des places-fortes protestantes comme Montauban ou La Rochelle. Les années 1620 à 1640... ou l'époque du sinistre Richelieu (auquel succèdera en 1642 le tout aussi sinistre Mazarin), tout-puissant "Ministre principal" de Louis XIII et personnage phare de la "Grande Histoire" francouille, dont Simone Weil dira trois siècles plus tard qu'il avait "tué en France tout ce qui n'était pas Paris".

    C'est en effet cette époque qui voit la consolidation définitive de la construction monarcho-aristo-bourgeoise "France", prélude au règne du "Roi Soleil" Louis XIV. C'est dans ce cadre que l'État royal supprime (1621-29) les "places du sûreté" que l'Édit de Nantes d'Henri IV avait accordées aux nobles et aux bourgeois protestants du "Midi" (environ 150 places pour la grande majorité en Occitanie : Montpellier, Nîmes, Aigues-Mortes, Nyons, Privas dont 1.500 défenseurs seront sauvagement massacrés après deux semaines de siège en 1629) et qu'un mouvement s'engage pour transformer les "pays d'États" (dotés d'assemblées régionales autonomes, certes très oligarchiques mais endogènes) en "pays d'élections", directement administrés par des "élus" (fonctionnaires nommés !) de Paris. Le refus de cela est directement à l'origine de la révolte du Quercy (actuels Lot et Tarn-et-Garonne) en 1624, ainsi que des Cascavèus aixois en 1630 et du soulèvement de Montmorency en Languedoc (les deux derniers imposant d'ailleurs au pouvoir central de reculer, les assemblées provinciales resteront en place jusqu'en 1789) ; et indirectement du reste car cela permet à la monarchie d'imposer l'arbitraire fiscal aux "provinces" alors que l'entité France est engagée dans une "Guerre de Cent Ans" (commencée sous François Ier et qui durera jusqu'en 1659) contre sa rivale espagnole, ce qui grève lourdement le budget de l'État. Pour autant, dire que "le Richelieu1peuple était écrasé d'impôts" ne peut se suffire à soi-même comme explication : le "croquandage" est bel et bien un rejet populaire généralisé de la transformation du païs occitan en "province" de l'État français. On ne soulignera jamais assez combien ce 17e siècle que célèbrent les historiens de la bourgeoisie (et certains "maoïstes" !), et pour cause vu qu'il est celui de la consolidation définitive de la France autrement dit de leur base d'accumulation première, du grand râtelier auquel ils bouffent tous, n'a pratiquement pas connu une année sans révolte du peuple dans une "province" ou une autre de l'Hexagone

    Comme les Camisards des Cévennes trois quarts de siècle plus tard (années 1700, sous Louis XIV), c'est une véritable guerre engageant des milliers de combattants et mobilisant des régiments royaux entiers contre elle ; et une guerre profondément POPULAIRE (même lorsqu'elle met à sa tête des petits bourgeois, comme le médecin Joan Petit, ou des nobliaux dans la continuité des faidits comme La Mothe) qui de surcroît, à la différence des Camisards, ne reste pas "repliée" sur l'identité religieuse protestante : les paysans, artisans, manœuvres et autres "gueux" qui la mènent sont aussi bien protestants que catholiques et, à vrai dire, écœurés par les possédants de l'un comme l'autre des deux camps qui se sont affrontés pendant près d'un demi-siècle, mettant le "Midi" à feu et à sang (ainsi le vicomte de Turenne, sur le territoire duquel se trouve Crocq, est un grand aristocrate protestant). Passé un premier temps où fonctionne encore le fameux mythe du "bon roi mal conseillé" (surtout que le roi gascon Henri IV jouit en Occitanie d'un préjugé favorable), les revendications et les actions des Croquants se font extrêmement radicales pour l'époque et les notables épouvantés les accusent de vouloir établir une "démocratie à la mode des Suisses" ou pire encore, un véritable communisme populaire comme "la secte des enragés anabaptistes" de Thomas Münzer en Allemagne, qui avait mené une redoutable Guerre des Paysans au siècle précédent.

    C'est que, après la première crise générale de la féodalité (12e-15e siècles) qui a donné naissance aux grands États modernes en Europe (sauf l'Allemagne et l'Italie), une nouvelle crise vient dès le milieu du 16e siècle mettre à mal ces constructions "bâtardes" de féodalité et de capitalisme. Les grandes révoltes qui (dans toutes les "provinces") émailleront le "Grand Siècle" d'Henri IV, Louis XIII et Louis XIV seront finalement toutes matées, mais elles mettront à l'ordre du jour la "révolution" bourgeoise (prise en main de l'État par la bourgeoisie pour elle-même). Lorsque celle-ci éclatera enfin en 1789, comme nous l'avons déjà expliqué, elle verra s'exprimer de manière savamment enchevêtrée les aspirations populaires à la démocratie et à l'égalité sociale et les aspirations bourgeoises à faire triompher l'accumulation du capital et enclencher la "révolution" industrielle ; mais elle verra aussi s'affronter la bourgeoisie centraliste du Bassin parisien, souhaitant conserver et même renforcer sa prééminence historique, et celle (fédéraliste) de "province" voulant réaffirmer les "libertés" (autonomies) médiévales dont l'Ancien Régime l'avait progressivement dépouillée. Comme nous le savons tou-te-s, la seconde (les célèbres girondins) sera défaite et les masses populaires de Paris seront happées derrière "leur" bourgeoisie au service de ses plans centralistes, tandis que celles de "province" seront happées derrière les résidus des vieilles classes féodales (clergé ou noblesse encore "ancrée dans le terroir" et traditionnellement respectée) luttant pour le retour de la monarchie. On trouvera encore le reflet de ces contradictions, au siècle suivant, dans l'opposition entre les communes (dépositaires de la communauté populaire pré-capitaliste et des "droits communaux" sur les pâturages, les forêts, les ressources en eau etc.) et les préfets de l’État instaurés par Napoléon, serviteurs zélés du Grand Capital dans sa guerre pour arracher la force de travail aux moyens de production et à tout moyen de subsistance autre que le salaire [s'il est encore (et nous pensons qu'il est encore) besoin d'illustrer la notion sociale de Centre et de Périphérie, on peut aussi regarder cette très intéressante carte des rébellions collectives contre les forces de répression pour la période 1800-1859... évocateur !]. L'Occitanie, partagée durant la Révolution et l'Empire suivant divers clivages (comme celui entre catholiques et protestants dans le Languedoc)  entre "bleus"  républicains et "blancs" royalistes et/ouCROQUANTS02 entre jacobins centralistes (nombreux furent les Occitans dans leurs rangs : Barère de Vieuzac - notable bigourdan, grand propriétaire terrien et opportuniste politique de première, par ailleurs pourfendeur acharné des langues populaires nationales ; Carrier, Barras etc.) et girondins fédéralistes, sortira du dilemme en 1848 en se ralliant massivement à une ligne "rouge" démocrate-socialiste d'esprit fortement décentralisateur. Mais c'est une autre histoire, bien que se situant dans la stricte continuité.

    Certains meneurs croquants comme l'artisan Buffarost, le médecin de campagne Joan Petit ou (surtout) le paysan Pèire Grellety seront de véritables génies guérilleros dignes prédécesseurs de Mao, Giap, Che Guevara ou Amilcar Cabral ! Malheureusement, l'absence de véritable perspective révolutionnaire organisée (même "démocratique" bourgeoise) fera que même victorieux, ils arracheront tout au plus quelques concessions fiscales et vagues promesses... et/ou avantages pour eux-mêmes : invaincu et après avoir défilé triomphalement dans Périgueux à la tête de 200 hommes (le célèbre ouvrage 700 ans de révoltes occitanes de Gérard de Sède évoque même des... drapeaux rouges !), Grellety se voit... intégré à l'armée royale qu'il a jusque-là combattue, avec le grade de capitaine, et finira même gouverneur de Vercelli dans le Piémont (alors occupé par les troupes françaises). C'était pourtant l'un des leaders les plus "socialistes" de l'insurrection !

    C'est que le Peuple travailleur ouvrier et paysan n'avait bien sûr, à cette époque, aucune idée de comment conserver et tirer parti d'un rapport de force favorable : il n'avait pas de stratégie de conquête/instauration du Pouvoir populaire, que le prolétariat et les autres classes populaires possèdent désormais avec le marxisme-léninisme-maoïsme. Les cantons alpins suisses y avaient "réussi" aux 13e-14e siècles : pour être exact, ils avaient maintenu la république solidaire-égalitaire montagnarde contre la tentative (autrichienne) d'instaurer un pouvoir étatique fort. Le capitalisme était alors dans ces régions plus qu'embryonnaire ; en se développant, il différenciera les classes sociales et transformera ces républiques paysannes en États bourgeois oligarchiques (les cantons plus urbains qui adhéreront par la suite comme Zurich, Berne, Vaud, Genève etc. seront du même acabit). Pour les hussites tchèques (au 15e siècle) ou les paysans allemands de Münzer (au suivant), en revanche, il était déjà trop tard : bien que parfois hostiles à un arbitraire monarchique excessif, les bourgeois, aristocrates et autres notables et possédants locaux se retourneront systématiquement contre les masses populaires pour préserver leurs intérêts de classe. Il n'en ira pas autrement pour les Croquants en Terre d'Òc ; et face à cela les masses n'avaient pas encore les "armes" intellectuelles et politiques pour établir un ordre social égalitaire. Encore deux siècles plus tard (décembre 1851), ayant tenu en échec les troupes de Louis-Napoléon "Badinguet" Bonaparte, les ouvriers et les paysans de Haute-Provence (bercés de sornettes sur l'"indivisibilité de la Républiiiiique") prétexteront de l'échec du soulèvement républicain à Paris pour déposer les armes, au lieu de maintenir et "bétonner" leur BASE ROUGE derrière le verrou infranchissable des Mées. En 1871, le même type de stratégie hésitante conduira les Communes de Paris et d'Òc (Marseille, Narbonne, Limoges etc.) au massacre que l'on connaît.

    2009DommeJacquou.jpgLa condition paysanne ne s'améliorera guère dans les campagnes du Périgord-Quercy-Guyenne au cours des siècles suivants, la région comptant encore au 19e siècle l'une des plus fortes proportions de métayers misérables d'Hexagone (c'est le cadre temporel du célèbre Jacquou le Croquant d'Eugène Le Roy, où le hobereau est en l'occurrence un bourgeois "racheteur" plus ou moins auto-anobli après la "révolution"), avant que la "révolution" industrielle et l'exode rural allant de pair n'achèvent de la désertifier et de transformer tout ce beau monde en prolétaires ouvriers... Mais le souvenir des héroïques révoltés continuera à vivre dans le cœur des masses populaires jusqu'à nos jours : en 1967, d'anciens FTP de la Résistance antifasciste déposeront à Saint-Mayme (son village natal) une plaque rendant hommage à Pierre Grellety ; et encore en 1980, dans une manifestation à Sarlat, une jeune manifestante pouvait scander "je suis fille et petite-fille de Croquants" !!! Voilà quelque chose que certains "maoïstes", à n'en pas douter, auraient qualifié de "dimension identitaire allant de pair avec la teneur corporatiste des revendications" : comme tant d'autres "avant-gardes" d'aujourd'hui comme d'hier, leur vision du "socialisme" n'est nullement d'en finir avec l'exploitation de la force de travail et la négation des Peuples qui l'accompagne, mais bien de la perpétuer à la place de l'actuelle bourgeoisie, que malgré toutes leurs "grandes études" ils n'ont pas réussi à intégrer...

    La vérité c'est que Croquants et Camisards, démocrates-socialistes de 1851 et partisans de 1940-44 (contre l'envahisseur nazi et ses kollabos BBR) doivent être nos figures tutélaires, et leur geste héroïque la RÉPÉTITION GÉNÉRALE de la Guerre populaire prolongée que nous devons et voulons mener, pour une Occitanie libre et socialiste !

    Ci dessous, nous vous invitons à parcourir une très intéressante petite étude sur le sujet (source) qui s'appuie, pour l'essentiel, sur l'ouvrage de Gérard de Sède (qui n'est hélas pas trouvable en version numérisée) :


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