• Che Guevara, un aigle de la Révolution + La question de Cuba


    "Les aigles peuvent parfois voler plus bas que les poules, mais les poules ne s'élèveront jamais à la hauteur des aigles" (V.I. Lénine, au sujet de Rosa Luxembourg)
     
    che cigareTombé il y a tout juste 42 ans, le 9 octobre 1967 en Bolivie, Ernesto "Che" Guevara de la Serna était assurément un aigle de la révolution.

    Lorsque de soit-disant "maoïstes" osent affirmer que "les maoïstes ont toujours rejeté le Che", il y a vraiment de quoi rigoler* (ici - en castillan, ici sur un site de l'Etat espagnol)...

    Ces individus ont bien plus à voir avec l'anarchisme sectaire et borné, le gauchisme dogmatique façon "Gauche communiste" ou certains groupuscules hitléro-trotskistes qu'avec quoi que ce soit de maoïste ou même de marxiste-léniniste.

    Ce qui est vrai, c'est que le Che a commis des erreurs, erreurs aux conséquences tragiques y compris pour lui-même (de fait elles lui ont... coûté la vie !), et dont les communistes d'aujourd'hui doivent savoir tirer les leçons.

    La principale de ces erreurs est la fameuse théorie du foco, du "foyer de guérilla" : un petit groupe de guérilleros, "parachutés" dans une région particulièrement déshéritée, suffirait à "allumer l'étincelle" et entraîner les masses opprimées derrière lui vers la révolution...

    Conception subjectiviste, idéaliste, militariste, qui néglige le travail politique de fond dans les masses, la préparation idéologique, l'enquête de terrain, tous préalables indispensables au déclenchement d'une lutte armée. Il s'agissait en fait d'une systématisation erronée de ce qui avait réussi à Cuba, dans des conditions bien particulières où les révolutionnaires avaient, si l'on peut dire, "eu de la chance" - mais beaucoup et bien travaillé aussi, comprenons-nous bien, et le pays en 1956 était loin d'être "calme" : l'agitation des masses était latente, entretenue par les syndicats et des groupes comme le Directoire révolutionnaire étudiant qui, plusieurs mois avant le débarquement du Granma, avait abattu le chef de la police politique de Batista...

    Mais en Bolivie, après un premier échec au Congo, les paysans n'ont pas suivi le petit groupe de guérilleros "tombés du ciel", ignorants de leurs préoccupations concrètes, de leurs us et coutumes voire même de leur langue (beaucoup de ces paysans indigènes ne parlaient même pas, ou très mal, le castillan à cette époque) !

    Ajoutée à la politique d'obstruction du P"c" bolivien (refus d'apporter toute aide à la guérilla), cette conception erronée le conduisit ainsi que ses compagnons vers son destin tragique...

    Après la mort du Che, la théorie du foco fut rapidement abandonnée par toutes les guérillas révolutionnaires du continent au profit d'une guerre révolutionnaire prolongée et d'un travail politique en profondeur dans les masses. Les seuls à s'en réclamer par la suite furent de petits groupes en réalité "réformistes armés", c'est à dire pour qui l'action armée ne vise qu'à ouvrir des négociations avec le pouvoir en place pour obtenir des "avancées" et non à le renverser ; comme le MRTA du Pérou (anéanti en 1997 après une prise d'otage à l'ambassade japonaise) en est l'exemple typique.

    Le P"c" bolivien, puisqu'il en est question, permet d'enchaîner sur la deuxième grande erreur : le Che a certes vu et critiqué à de multiples occasions (notamment dans ses "Notes critiques" sur le Manuel d'économie politique soviétique, rédigées en 1965-66), mais a grandement sous-estimé le révisionnisme soviétique, le processus d'abandon du socialisme et de rétablissement du capitalisme en URSS.

    Mao et Che GuevaraDès 1962-63, sa critique de la "coexistence pacifique" de Khrouchtchev, de l'embourgeoisement de la direction soviétique (lors d'un dîner en URSS, devant la vaisselle en porcelaine de luxe, il lance : "Est-ce ainsi que vit le prolétariat en Russie ?"), de la mollesse du soutien aux luttes de libération du "tiers-monde" et de l'hégémonisme de l'URSS sur celles-ci et les peuples nouvellement libérés semblait l'amener progressivement sur les positions chinoises. En février 1965 il prononce son célèbre "Discours d'Alger", très virulent vis-à-vis de l'URSS - pratiquement qualifiée de puissance chauvine, impérialiste etc. - et du "bloc" est-européen. Il y déclare notamment : "il ne doit plus être question de développer un commerce pour le bénéfice mutuel sur la base de prix truqués aux dépens des pays sous-développés par la loi de la valeur et les rapports internationaux d'échange inégal qu’entraîne cette loi. (...) Comment peut-on appeler "bénéfice mutuel" la vente à des prix de marché mondial de produits bruts qui coûtent aux pays sous-développés des efforts et des souffrances sans limites et l'achat à des prix de marché mondial de machines produites dans les grandes usines automatisées qui existent aujourd'hui ? Si nous établissons ce type de rapports entre les deux groupes de nations, nous devons convenir que les pays socialistes sont, dans une certaine mesure, complices de l'exploitation impérialiste. (...) Les pays socialistes ont le devoir moral de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l‘Ouest"... ce qui constitue une véritable déclaration de guerre contre le social-impérialisme et la ligne de "coexistence pacifique" suivie à l'époque par Moscou, qui le qualifiera alors de... "maoïste" - et c'est à son retour à Cuba, après un entretien de plus de 40 heures (!) avec les frères Castro, qu'il "décidera" finalement d'abandonner toutes ses responsabilité politiques pour aller "allumer le foyer de la révolution" d'abord en Afrique centrale, puis en Bolivie.

    Dans le même temps (1965) son concept de "l'homme nouveau", développé notamment dans Le Socialisme et l'Homme à Cuba, tend fortement (bien que toujours de manière idéaliste) vers les conceptions de la future Révolution culturelle en Chine (fondement de l'identité maoïste) : sans "révolutionner" les rapports sociaux, il n'est pas possible de mener la transition socialiste vers le communisme ("Pour construire le communisme, il faut changer l'homme en même temps que la base économique") ; des rapports sociaux restant marqués par le capitalisme conduiront forcément à sa restauration ; ainsi dans la société révolutionnaire la recherche de la solidarité et du bien commun doit primer sur celle de la récompense matérielle ("Nous ne nions pas la nécessité objective du stimulant matériel" mais "nous luttons contre sa prédominance quand il s'agit de l'utiliser comme levier essentiel car il finit par imposer sa propre force aux rapports entre les hommes")...  CEPENDANT il n'ira jamais jusqu'au bout de ce raisonnement ; ce qui l'aurait inévitablement conduit dans le camp de la Chine et du maoïsme.

    Pour lui (comme pour les frères Castro par ailleurs), la controverse entre la Chine populaire et l'URSS était un facteur de division et d'affaiblissement du mouvement communiste  international, qu'il fallait essayer de limiter voire de réparer à tout prix. Il pensait que l'URSS pouvait encore être ramenée "dans le droit chemin".

    En fait, c'était un marxiste-léniniste "orthodoxe" ("stalinien" diraient certains...) pour qui la lutte de lignes et, le cas échéant, la rupture affaiblissent le camp de la révolution - alors qu'en réalité elles le renforcent.

    Cependant, rien ne permet d'affirmer quelles auraient été ses évolutions ultérieures, si la mort ne l'avait fauché à 39 ans dans la sierra bolivienne. Peut-être que la trahison des pro-soviétiques boliviens (clairement sur consigne du Kremlin) aurait encore radicalisé ses positions sur l'URSS, et l'aurait rapproché du maoïsme dont la Révolution culturelle était en passe de changer la face de la Chine - et du mouvement communiste international. Pure politique-fiction...

    Donc oui, le Che a commis de lourdes erreurs, et il les a payée le plus cher possible : de sa vie. Mais s'il a  pu parfois voler à la hauteur des poules (ce qui semble exagéré comme image), les poules ne voleront jamais à sa hauteur d'aigle, même 42 ans après sa mort.

    Il restera un modèle d'intégrité et de détermination révolutionnaire, et un symbole pour les masses à travers le monde (qui elles, ne s'y trompent pas...), même très loin de l'Amérique latine.

    Après la révolution cubaine, il dirigea l'épuration implacable - et méritée ! - contre les assassins et les tortionnaires fascistes du régime de Batista. Puis, pendant plus de 5 ans, il présida comme directeur de la réforme agraire, président de la banque nationale puis ministre de l'industrie, à la construction (certes inachevée) d'une économie socialiste à Cuba.

    Un modèle donc, à défendre fermement contre toutes les attaques et les récupérations. Les récupérations comme icône de mode par le grand capital, ou même par les fascistes, ont leur source dans la récupération par la petite-bourgeoisie réformiste "radicale", dès 1968 avec la LCR.

    Quels qu'aient étés les errements idéalistes du Che, il est difficile de comprendre ce qui a pu amener ces gens à projeter leurs fantasmes de "socialisme démocratique" sans dictature du prolétariat sur un homme qui a été pendant plus de 10 ans un dirigeant communiste implacable, qui citait Staline dans ses discours et pourfendait les trotskistes. Mais le fait est que...

    La dernière tentative de récupération de ce genre fut le bouquin de Besancenot et Löwy en 2007 (pour les 40 ans de sa mort).

    Cependant, celui-ci s'est trouvé en rude concurrence dès sa sortie avec un ouvrage de "démolition du mythe" (façon Propagandstaffel - "Livre noir") signé Jacobo Machover. Preuve parmi d'autres du recul de la social-démocratie (que la bourgeoisie ne charge plus de "récupérer" le besoin de révolution des masses) et du renforcement de l'offensive idéologique généralisée de la Réaction (autrement dit la poussée du fascisme).

    Si les 30 ans de sa mort avaient coïncidé avec la sortie du "Livre noir du communisme" de la clique Courtois (où il avait droit à sa part de calomnies), il avait surtout eu droit à son hymne ("Hasta siempre") entonné par des top-models séduisantes... Mais c'est vrai, c'était la "Fin de l'Histoire" !

    Preuve s'il en est que les temps ont changé, que l'offensive contre la révolution qui vient passe par l'offensive contre les figures de la révolution passée [Jeunes villiéristes - site fasciste suisse - article sur le film de Soderbergh sur Novopress (identitaires)] et que l'heure n'est pas - quelles qu'aient été ses erreurs ! - à se joindre à ces attaques contre l'un des plus grands révolutionnaires communistes de son époque, aux côtés de Mao ou d'Hô Chi Minh !

    HASTA SIEMPRE COMMANDANTE !!!


             Bogside (30), August 2009Che guevara dans une manifestation a Khenifra
                                      En Irlande occupée...                                                                                 Au Maroc...

    Palestinians wearing Che Guevara tshirts

    En Palestine...

     


     SUR LA QUESTION DE CUBA


    Les maoïstes, c'est un fait, n'aiment pas beaucoup Cuba.


    "Cuba", disent-ils, "n'est pas socialiste", c'est un capitalisme d'État sur le modèle de l'URSS révisionniste, d'ailleurs totalement inféodé à celle-ci jusqu'en 1991, avec une bourgeoisie d'appareil etc. "Castro n'est pas communiste", et il est vrai qu'il n'est venu au communisme que sur le tard, que son mouvement de guérilla était hétéroclite, que son programme de 1953 (attaque de la caserne Moncada) était démocrate-bourgeois radical et qu'il le mettra encore en avant au début de la révolution, devant les Occidentaux ; que les déclarations ouvertement marxistes-léninistes ne commenceront qu'en 1960, voire 1961. Certains vont même jusqu'à parler de social-fascisme ... voire de fascisme tout court - mais là, il est permis de parler de délire total.

    Nous souhaitons relativiser un peu ce point de vue, qui a conduit selon nous à de graves erreurs d'analyse de certaines situations.

    Fidel Castro est "devenu" communiste (mais qui peut prétendre être né communiste ???) entre le Mexique et le maquis de la Sierra Maestra, comme son frère Raul, au contact de Che Guevara. Né en 1926, il est donc devenu marxiste-léniniste vers l'âge de 30 ans, ce qui n'est pas beaucoup plus tard que Mao, ou Ho Chi Minh !

    Et les révolutionnaires communistes, le Che en tête, ont joué un rôle déterminant sur l'orientation de la révolution dans les premières années.

    La révolution cubaine a acquis à cette époque (les années 1960) et conservé depuis (par sa résistance à la superpuissance US, qui lui impose en retour un terrible état de siège) une très haute valeur symbolique dans toute l'Amérique latine.

    D'ailleurs, les maoïstes "historiques" du continent (les mouvements constitués à la fin des années 1960) ont généralement une vision plus positive de la révolution cubaine (PCR d'Argentine - en castillan). Beaucoup ont d'ailleurs rompu avec leurs PC d'origine par rapport à l'attitude de ceux-ci envers les guérillas cubanistes et leur trahison du Che en Bolivie.

    Seul le PC du Pérou de Gonzalo (Abimaël Guzman) adoptera une position plutôt hostile, car il s'est construit contre la dictature militaire "de gauche" du général Velasco (1969-1975), que Cuba soutenait positivement. Par la suite, avec la Guerre populaire héroïque menée par ce Parti (à partir de 1980) et l'enfermement de Cuba dans l'alignement révisionniste soviétique, beaucoup d'organisations maoïstes (anciennes ou nouvellement créées) se rallieront à cette position, en Amérique latine et dans le monde. Il faut cependant souligner que tout en étant extrêmement critique, JAMAIS Gonzalo n'a tenu sur l'île et son régime les propos outranciers ("fascisme" etc.) que peuvent tenir certains "gonzalistes" aujourd'hui - voir par exemple cette interview de lui en 1988, dans laquelle le sujet est abordé.

    Il n'empêche que Cuba continuera à jouer un rôle symbolique important, en Amérique latine bien sûr, mais aussi en Afrique.

    Une révolution victime du révisionnisme soviétique

    Alors, Cuba, socialiste ou pas ? 

    La révolution cubaine est l'aboutissement d'un long combat, commencé en fait dès les années 1930 (sous le dictateur Machado), voire dès la confiscation en 1898, par les USA, de l'indépendance acquise après une longue et sanglante lutte de 30 ans (depuis 1868) contre l'Empire espagnol. Mais, surtout, d'une guérilla révolutionnaire de 2 ans (déc. 1956 - déc. 1958) contre le régime comprador, sanguinaire et corrompu de Fulgencio Batista, qui fera dans les rangs du peuple, des progressistes et des révolutionnaires des milliers de morts - certains ont avancé le chiffre de 20.000... Cette guérilla fut conduite par le Mouvement du 26 Juillet, fondé en 1956 au Mexique à travers la rencontre des frères Castro et du "Che" Ernesto Guevara de la Serna. Le groupe et son programme pouvaient alors être qualifiés de "bourgeois national progressiste, démocrate-radical sous influence marxiste", une influence essentiellement portée par le Che (qui gagne peu à peu à lui Raul, puis Fidel). Le régime antipopulaire de Batista, corrompu jusqu'à la moëlle et lâché petit à petit par son tuteur US (qu'il irrite), s'effondre assez rapidement et, le 1er janvier 1959, les guérilleros font leur entrée triomphale dans La Havane.


    Dès 1959 commence la Réforme agraire (Cuba est alors un pays essentiellement agricole) et la formation de coopératives. Au milieu des années 1960, 90% de la production est étatisée ainsi que 70% de l'agriculture (cette proportion augmentera encore jusqu'aux années 1980), et le contrôle populaire (par les Comités de défense de la révolution (CDR), les Assemblées populaires et les Comités d'entreprises) est important [le socialisme consistant en la propriété publique des moyens de productions plus le pouvoir populaire, la dictature démocratique du prolétariat (en l'occurrence, dans les pays du "tiers-monde", la dictature des "quatre classes" : prolétariat, paysannerie pauvre, petite-bourgeoisie et bourgeoisie nationale progressiste et patriotique ; sous la direction du prolétariat - ce qui est justement le problème à Cuba, où la direction est bourgeoise nationale)].

    Un PC est reconstitué en 1965, succédant au Parti Unifié de la Révolution Socialiste (1961), sur la base des forces révolutionnaires les plus avancées de 1958-59, alors que le PC cubain des années 1950 avait sombré dans le révisionnisme le plus total, abandonnant jusqu'à l'appellation de communiste (pour se renommer Parti Socialiste Populaire). Donc, à Cuba, il est possible de dire que le mouvement communiste (maigre et qualitativement très faible) et le mouvement ouvrier et paysan organisé se sont placés sous la direction d'un mouvement bourgeois national "radical-révolutionnaire". Cependant, ce mouvement bourgeois-national progressiste a assimilé (dans une certaine mesure) la théorie marxiste (dans ses limites de l'époque), et fusionné avec le mouvement communiste et ouvrier-paysan, jusqu'à reprendre l'appelation de Parti communiste... C'est une différence notable avec moultes autres situations dans le monde (où le mouvement nationaliste bourgeois était beaucoup plus puissant et structuré, notamment au sein de l'armée, et dans un rapport de force beaucoup plus favorable).

    Et puis, comme nous l'avons dit et le répèterons encore, la dynamique, l'intentionnalité, comptent autant sinon plus que l'état de fait à un instant t (sans quoi la Russie de la NEP, ou la Chine de "démocratie nouvelle" des années 1950 n'étaient pas socialistes). Or, la direction cubaine adopte une position révolutionnaire et internationaliste offensive, qui contraste à l'époque avec la "coexistence pacifique", le "passage au socialisme par les voies légales" (dans les pays encore capitalistes) et la "libéralisation" économique (dans les pays socialistes) prônés par l'URSS. Les relations avec Moscou demeureront tendues jusqu'à la fin de la décennie...

    Donc, Cuba, socialiste : à cette époque assurément oui, engagée dans la voie du socialisme... Un socialisme du niveau de l'URSS des années 1920, de la Chine maoïste des années 1950. Un socialisme à l'étape de la démocratie populaire (selon la théorie de Dimitrov), de la révolution démocratique contre l'impérialisme.

    Mais un socialisme limité par le blocus imposé par l'impérialisme US, et qui va devenir peu à peu prisonnier de l'URSS.

    L'URSS va imposer à Cuba un accord pétrole contre sucre, au premier abord très avantageux (sucre acheté au dessus des cours mondiaux, pétrole vendu au dessous) mais qui va enfermer Cuba dans une monoculture sucrière, contre laquelle s'était élevé le Che, et dans la dépendance économique, avec une "efficacité" de l'économie entièrement au service du "grand frère" soviétique. Et les conséquences que l'on connaît, lorsque celui-ci s'écroulera.

    Sur le plan international, Cuba va adopter une politique offensive de soutien à la libération des peuples opprimés (symbolisée par la Tricontinentale, conférence tenue à La Havane en janvier 1966), tout comme la Chine (qui participera à la conférence), en rupture avec la "coexistence pacifique". Cette politique durera jusqu'autour de 1970, puis se poursuivra sur des causes plus "localisées" (Amérique centrale, Afrique australe).

    Et surtout, une politique d'extension de sa révolution sur le continent américain. Mais l'URSS, par l'intermédiaire de ses affidés des P"c" traîtres, va saboter cette extension, tout simplement parce qu'elle aurait mis fin à la dépendance de l'île ou alors, insuffisante (un ou deux pays), aurait eu un coût trop important pour l'économie soviétique (de l'aveu d'anciens dirigeants soviétiques de l'époque : "l'économie soviétique ne pourrait pas supporter un deuxième Cuba"). Cuba restera donc isolée, assiégée et totalement reliée au "cordon ombilical" soviétique. C'est d'ailleurs avec l'échec des guérillas qu'elle commencera à soutenir les "révolutions par en haut", les juntes militaires "progressistes" comme au Pérou ou en Équateur ou des gouvernements réformistes bourgeois au Chili (Allende), qui auront toutes un dénouement tragique.

    Ce n'est qu'en 1979 qu'une révolution sur le modèle cubain aura lieu au Nicaragua. Mais les révolutionnaires, les sandinistes, rejetteront la dictature du prolétariat (les trotskistes LCR en feront leur coqueluche à l'époque) et finiront par perdre le pouvoir 10 ans plus tard. [Revenus au pouvoir en 2007, ils sont désormais alliés à des éléments d'extrême-droite et à l'Église catholique, mènent une politique social-libérale, ont interdit l'avortement même en cas de danger pour la mère, et répriment brutalement les organisations populaires et bien sûr de femmes].

    Cuba aura également, dès l'expédition du Che au Congo-Kinshasa (1965), une politique africaine active.

    Mais, là encore, cette politique sera rapidement inféodée aux intérêts soviétiques, et c'est là qu'interviendront les analyses gravement erronées de beaucoup de maoïstes, qui parleront de "mercenaires du social-impérialisme".

    La réalité est que Cuba a certes, tout d'abord, "livré" son économie (sous forme de monoculture sucrière) au social-impérialisme soviétique contrairement aux préconisations du Che et même aux positions de Fidel himself au milieu des années 1960 (voir son discours d'ouverture de la Tricontinentale), et qu'elle a joué politiquement aux côtés de l'URSS un rôle néfaste en soutenant ses interventions en Tchécoslovaquie (1968, date que l'on retient généralement comme "l'allégeance complète de Castro au social-impérialisme") et en Afghanistan (1979), ainsi qu'en assurant (militairement) un "service minimum" à ses côtés en Afrique de l'Est notamment : engagée en Éthiopie aux côtés des forces soviétiques et des "pays frères" (RDA etc.), elle y a combattu à partir de 1976-77 (après l'avoir soutenue jusque là, comme l'URSS !!!) la résistance du Peuple érythréen, de la minorité somalie (appuyée par le régime marxiste somalien de Siyaad Barre, dès lors "lâché", combattu et condamné à se tourner vers la Chine et l'Occident) et des authentiques révolutionnaires/progressistes éthiopiens (PRPE) ; résistance contre une junte fasciste peinte en 'rouge' (le Derg du colonel Mengistu) à la solde du Kremlin, qui avait liquidé la révolution (et les révolutionnaires !) démocratique(s) de 1974 contre la monarchie féodale d'Haïlé Selassié...
    C'est là une tache sombre sur le drapeau de la révolution cubaine, le drapeau de José Marti. Et, on l'a dit, lorsque Cuba entretenait des relations 'cordiales' avec des régimes bourgeois considérés comme 'progressistes' tels que la junte de Velasco Alavarado au Pérou (1968-75) ou de Rodríguez Lara en Équateur (1972-76), le "second péronisme" (1973-76) en Argentine ou encore l'Algérie de Boumediene (1965-79), elle envoyait 'gentiment' 'sur les roses' les forces authentiquement révolutionnaires de ces pays, comme les marxistes argentins du PRT-ERP, venus lui demander son aide en 1973.

    Mais l'île rebelle a aussi joué à la même époque en Afrique australe, principalement en Angola, un rôle objectivement progressiste, en combattant l'armée sud-africaine et ses mercenaires et en précipitant la chute du régime d'appartheid par ses succès militaires tactiques (ce qui n'a certes pas, dans le rapport de force du début des années 1990, débouché sur une révolution démocratique...). D'ailleurs cette intervention a largement été (notamment au début en 1975-76, mais même par la suite et a fortiori sous la perestroïka de Gobatchev) une pomme de discorde avec la diplomatie du Kremlin, qui cherchait à "freiner" l'initiative cubaine au nom de la "détente" avec l'Ouest : nous voyons bien que qualifier simplement Cuba de "bras armé du social-impérialisme" est une analyse schématique qui, même après 1970, ne tient pas la route.
    Ce rôle positif a été nié par de nombreux marxistes-léninistes et maoïstes, qui ont été jusqu'à soutenir politiquement les mercenaires fascistes angolais de l'UNITA (pro-Afrique du Sud) voire (comme le PCMLF)... l'intervention franco-belge de Kolwezi (Zaïre), en soutien à Mobutu contre les rebelles pro-cubains venus d'Angola ! 

    À l'époque où l'Afrique du Sud avait succédé au Vietnam comme cause emblématique de l'anti-impérialisme mondial, c'était une erreur gravissime coupant les maoïstes des préoccupations des masses, en Afrique comme dans le reste du monde. On peut également considérer comme assez positif le rôle d'appui aux guérillas d'Amérique centrale contre des régimes fascistes sanguinaires (Guatemala, Salvador) ou aux sandinistes du Nicaragua contre les forces réactionnaires (contras) armées par Washington ; bien que l'on puisse aussi, dans cette région du monde, reprocher à Cuba d'avoir poussé à la négociation en Colombie (1984, ce que l'ELN, la guérilla pro-cubaine historique, refusera !) puis systématiquement en Amérique centrale à partir de 1988 (en "échange" d'un réglement favorable en Afrique australe) avec la défaite... électorale des sandinistes en 1990, les "accords de paix" au Salvador (1992) et au Guatemala (1996) et la transformation des guérillas en partis réformistes, etc. etc.

    Aujourd'hui, après la chute de l'URSS et la "période spéciale", le "socialisme" de Cuba est très largement un capitalisme d'État, plus ou moins lié à de "généreux" investisseurs étrangers (principalement canadiens et européens, mais aussi chinois, russes, brésiliens, mexicains etc.), avec un important (autour de 25% de l'économie productive) secteur privé, aux mains de petits entrepreneurs nationaux ou, dans le secteur touristique, de multinationales étrangères (comme Accor). Il est clair que la politique menée dans les années 1970-80 a eu des conséquence catastrophiques.

    Mais Cuba avait-elle le choix ? Aurait-elle "dû" suivre la voie chinoise ? Rappellons que, dans les années 1960, la Chine était surtout aux prises avec sa lutte anti-révisionniste interne, et que d'ailleurs les révisionnistes dominaient en 1962-66. Or, Cuba avait besoin d'aide d'urgence.

    Et que serait-il advenu avec la victoire de la contre-révolution en Chine, après la mort de Mao, en 1976 ? L'Albanie, qui avait suivi la voie chinoise depuis la fin des années 1950, s'en est-elle mieux sortie après la liquidation de son "modèle" ? Bien au contraire...

    À la fin des années 1980, et dans les terribles circonstances des années 1990, la direction cubaine s'est refusée à la liquidation pure et simple, que ce soit sur le modèle "perestroïka soviétique" ou en conservant un (soi-disant) P"c" au pouvoir, comme en Chine ou au Vietnam. Liquidation qui l'aurait ravalée au rang de néo-colonie européenne ou US, comme on l'a vu en Europe de l'Est ou au Vietnam.

    Si l'on ajoute que la Corée du Nord a basculé dans une monarchie héréditaire et un despotisme oriental où une petite caste d'appareil (liée à la Chine et à la Russie) opprime et affame le peuple, Cuba est assurément, sinon socialiste, du moins le pays le plus progressiste du monde ; ou, pourrait-on encore dire, la moins ratée des expériences révolutionnaires où les communistes (ceux de 1956, très faibles théoriquement et peu nombreux, plus les éléments dans la Sierra Maestra, à commencer par le Che) et le mouvement ouvrier et paysan organisé se sont placés sous la direction de la bourgeoisie nationale progressiste (qu'incarnait le Mouvement du 26 Juillet) ; les exemples négatifs étant légion (Algérie, Syrie, Congo-Brazzaville ou Zimbabwe, amenant le règne de cliques anti-populaires ; Indonésie amenant au massacre de 1965-66, Chili de l'Unité populaire, etc.).

    Un pays qui joue un rôle progressiste essentiel sur le continent américain, tant pour les processus réformistes bourgeois "bolivariens" en cours que pour ceux qui, déjà (en Équateur, au Nicaragua) ou à l'avenir, sont ou seront amenés à affronter les limites de classe de ces processus.

    Bien sûr, il y a toujours des tâches sombres, comme le soutien de Cuba au fascisme grand-serbe de Milosevic (que l'on peut mettre sur le compte d'un anti-américanisme simpliste mais compréhensible), ou le récent éloge de Fidel à la Chine contre-révolutionnaire, à l'occasion des 60 ans de la République "populaire" (qui mérite ses guillemets depuis 30 ans) [Ou encore - MÀJ 2012 - le soutien aux cliques sanguinaires des Kadhafi ou des Assad, bien que dans ses "réflexions" Fidel ait pu se montrer critique, et que, bien évidemment, aucun internationaliste conséquent ne soutienne l'option d'une intervention impérialiste, même "souhaitée" par les masses en lutte - comme ont pu l'argumenter certains éléments "post-trotskystes"].

    Mais nous apporterons toujours un soutien sans faille à Cuba, contre toutes les tentatives d'agression et de déstabilisation de l'impérialisme en vue d'en faire une néo-colonie, de même que nous soutiendrons sans faille les processus réformistes bourgeois contre la Réaction intérieure et internationale (mais jamais contre le peuple, c'est pourquoi nous avons parlé ici-même de la lutte des indigènes d'Équateur, et de l'opposition populaire, notamment féminine, au Nicaragua).

    Si des contradictions éclatent entre le peuple cubain et la direction, nous les analyserons et prendrons position, mais pour le moment, tou-te-s ceux et celles qui sont allé-e-s à Cuba (autrement que dans les bronze-culs à touriste) confirment que malgré les terribles difficultés et les privations, le soutien à la révolution reste fort, que peu de Cubain-e-s souhaitent une "libéralisation" comme on a pu la voir en Europe de l'Est, et que même ceux et celles qui veulent émigrer pour pouvoir envoyer de l'argent à leur famille ne sont pas (ou plus) forcément "anti-castristes".

    CONTRE L'IMPÉRIALISME, SOUTIEN INTERNATIONALISTE AU PEUPLE CUBAIN ET À SA RÉSISTANCE !

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    Voici un exemple de ligne maoïste CORRECTE concernant Cuba face aux menées impérialistes (par le PCR-USA, quelles que soient les critiques que l'on peut adresser à ce Parti, et repris par le PCR Canada sur son site ; représentatif de la ligne maoïste authentique loin des délires gauchistes).

    Pour voir plus loin : une position de 1993 du PCR Canada (à l'époque Action socialiste). 

    Sur le Che : position (assez critique, mais respectueuse) de l'Action socialiste, pour le 30e anniversaire de sa mort en 1997, reprise sur le site de VP.

     

     

    [* En fait, concernant les soi-disant "maoïstes" en question, il y a encore plus délirant... Voici le site du "Comité Guevara", qui existait au début des années 2000. Ce site mettait en avant la figure du Che, associée à celle de Mao ou encore de Hô-Chi-Minh, ainsi que les Guerres populaires du Népal, du Pérou et de Turquie, au même titre que les FARC-EP et la résistance progressiste palestinienne, etc. Mais regardez bien l'adresse mail de contact... ce n'est autre que celle du site "Étoile rouge", ancêtre de "Contre-informations" puis de "Voie-lactée.fr", le site du 'p''c''mlm' ! Il est probable que ce site ait été monté comme "attrape-tout", connaissant l'attrait de la jeunesse populaire pour la figure du Che. Alors, pour les leçons de "cohérence" et de "pureté" idéologique, contre le "populisme", le "spontanéisme" et autre "syndicalisme révolutionnaire", on repassera !] 

     


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