• En finir avec la 'France' (3) : l'État bourgeois contemporain, notre prison politico-militaire et idéologique actuelle


    Cet article s’inscrit dans le prolongement de la longue étude déjà menée par SLP, sur la manière dont s’est constituée la ‘France’ comme appareil politico-militaire et idéologique d’oppression et d’exploitation des masses laborieuses, sur le territoire géographique que nous connaissons (la carte qui orne toutes les salles de classe à l’école) et qui englobe plusieurs nations (que ce processus a niées politiquement).

    C'est là quelque chose de très important, pour ne pas dire fondamental. Car, en dernière analyse, tous les échecs – souvent sanglants – de la révolution prolétarienne dans cette entité étatique, depuis le ‘premier communiste’ Gracchus Babeuf jusqu’à nos jours en passant par 1848, la Commune, le Front populaire et la Libération, les mouvements populaires de 1968-75 ; et les lamentables piétinements comme nous connaissons depuis un quart de siècle, peuvent se résumer en ces termes : le mouvement communiste hexagonal n’a jamais réellement saisi la question de l’État.

    SermentPaumeC’est donc dans les toutes dernières années du 18e siècle et les premières du 19e, à partir de 1789, que l’État dans les frontières duquel nous vivons (et dont nous avons, précédemment, longuement parcouru la formation géographique, la construction politico-militaire et – parallèlement – les constructions nationales sur le territoire qui est le sien) entre dans sa forme contemporaine, c’est-à-dire, qui est toujours grosso modo la sienne aujourd’hui ; à travers un évènement MAJEUR, d’importance MONDIALE, duquel les historiens font classiquement débuter l’époque dite (précisément) ‘contemporaine’ : la Grande Révolution bourgeoise française, et ses répercussions (durant près d’un siècle) à travers toute l’Europe et le monde entier (en particulier l’Amérique latine).

    C’est que, après plus de trois siècles d’époque dite ‘moderne’, depuis la sortie du Moyen-Âge, avec la consolidation des États modernes (notamment, avec la fin de la Guerre de Cent Ans et l’unification espagnole), suivie dans la foulée des ‘Grandes découvertes’ dont celle des Amériques, le niveau des forces productives apporté à l’humanité par le développement du capitalisme exigeait, de toutes ses forces, un tel séisme politique à ‘onde de choc’ planétaire, déjà préfiguré par les révolutions parlementaires anglaises du 17e siècle, la révolution corse de 1729-69, la révolution/guerre d’indépendance américaine de 1775-83, ou encore les tentatives de ‘despotisme éclairé’ (autocratisme modernisateur anti-féodal) d’un Louis XV, d’un Frédéric II de Prusse, d’une Catherine II de Russie, ou d’une Marie-Thérèse et d’un Joseph II d’Autriche.

    Et c’est dans l’État dénommé ‘France’, alors le plus peuplé d’Europe (devant même la Russie), ayant sans doute (cela n’était certes pas mesuré à l’époque...) le plus important ‘PIB’ de la planète (même si le PIB par habitant pouvait sans doute être plus élevé ailleurs, en Angleterre ou aux Pays-Bas par exemple), et dont la langue et la culture des classes dominantes (aristocratie et grande bourgeoisie) étaient mondialement l’équivalent de l’anglais et de la culture nord-américaine aujourd’hui ; bref, le Centre du monde de l’époque, que cette contradiction entre le niveau de développement capitaliste et les vieilles scories féodales devait atteindre son intensité maximale et finalement exploser – car la révolution bourgeoise est une révolution qui éclate et se déploie depuis le CENTRE vers la Périphérie, et non l’inverse. 

    rc3a9volution-amc3a9ricaine1Il faut bien comprendre, à ce sujet, que les révolutions bourgeoises n’interviennent pas à l’aube du capitalisme, comme nécessités pour le développement de celui-ci. À ce stade, la bourgeoisie capitaliste ‘fait son nid’ dans le cadre politique (semi-féodal semi-grand-bourgeois) de l’État moderne, ce que les historiens appellent communément la monarchie absolue. C’est ce qui s’est produit en ‘France’, où cet État s’est d’abord construit entre la fin du 12e et la fin du 15e siècle (entre Philippe Auguste et Louis XI), avant de devenir le cadre de l’accumulation capitaliste entre la fin du 15e siècle et 1789. C’est ce qui s’est produit en Grande-Bretagne où l’État s’est construit entre Guillaume le Conquérant et la guerre des Deux-Roses (1455-85), puis après celle-ci il y eut l’absolutisme des Tudor et des Stuart, jusqu’aux révolutions bourgeoises de 1640-60 et 1688. C’est ce qui s’est produit en Russie avec les Romanov (du 17e siècle jusqu’en 1917), en Allemagne/Autriche et en Italie avec de grands États comme la Prusse, la Bavière, le Hanovre, l’Autriche-Hongrie habsbourgeoise ou le Piémont (ici, cependant, le morcellement politique en petits États princiers entrava le développement capitaliste), en Belgique dans le cadre des ‘Pays-Bas’ espagnols puis autrichiens (du 15e siècle jusqu’en 1793), etc. [certains pays ont connu très tôt des régimes politiques particuliers, comme la Suisse, confédération de ‘républiques’ paysannes libres et ‘patriciennes’ urbaines du Moyen-Âge jusqu’en 1800, ou les actuels Pays-Bas (‘Hollande’), qui ont connu dès 1568 une révolution bourgeoise et aristo-moderniste, sous l’étendard du protestantisme, contre la Couronne d’Espagne maîtresse de l’actuel Bénélux]. 

    Non, les révolutions bourgeoises interviennent lorsque le capitalisme, déjà bien développé, nécessite un ‘saut’, qui est le saut vers la révolution industrielle avec, à très court terme (grosso modo un siècle), la fusion du capital bancaire et du capital industriel dans les MONOPOLES. Pour cela, le capitalisme a alors besoin d’un grand marché et ne peut plus supporter le carcan des réminiscences féodales – et encore moins le morcellement politique principautaire, comme en Italie ou en Allemagne.

    Parfois, cependant (les idées faisant dès le 18e siècle ‘le tour du monde’), les idées révolutionnaires bourgeoises en ‘accostant’ dans un pays donné ne vont pas y trouver les conditions matérielles de leur réalisation. La bourgeoisie, trop faible, ne parvenant pas à écraser les forces féodales, ces pays vont alors devenir des pays dominés, soumis économiquement au capital des pays qui, eux, ont ‘réussi’ leur révolution bourgeoise et sont devenus industrialisés et impérialistes. C’est ce qui s’est produit en Amérique latine, où ont échoué (à briser l’organisation sociale coloniale/féodale) les révolutions bourgeoises du 19e siècle – Bolívar dans la région nord-andine, San Martín et Rosas en Argentine, Iturbide et Juárez au Mexique – et toutes les tentatives successives, autour de 1900 (‘révolution radicale’ argentine, ‘révolution alfariste’ équatorienne) et par la suite (péronisme, gétulisme, ‘développementismes’ en tout genre). C’est ce qui s’est produit en Anatolie avec Kemal Atatürk, et dans les pays arabes avec les mouvements ‘libéraux-constitutionnels’ de la première moitié du 20e siècle et les diverses ‘révolutions’ baathistes ou nassériennes de la seconde moitié. Dans ces pays, la faiblesse de la bourgeoisie (et sa dépendance vis-à-vis de l’impérialisme, qui surexploite les forces productives) fait que c’est le prolétariat, à la tête des classes populaires (paysannerie, intellectuels et petits ou moyens bourgeois progressistes), qui seul peut accomplir les tâches anti-féodales autrefois dévolues à la bourgeoisie (cela est d’ailleurs universellement vrai aujourd'hui pour tous les combats démocratiques contre des oppressions qui ne sont pas spécifiquement liées au mode de production capitaliste, mais sont des réminiscences des modes de production antérieurs, que le capitalisme n’a pas été capable de liquider).

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    La Fête de la Fédération, grand-messe révolutionnaire bourgeoise, le 14 juillet 1790


    Revenons-en maintenant à notre sujet, celui de l’État bourgeois qui nous entoure, l’État bourgeois dénommé ‘France’. Celui-ci, dans sa forme ‘moderne’, comme nous l’avons vu, a été l’œuvre des ‘grands rois’ qui se sont succédés depuis Philippe Auguste jusqu’à Louis XIV ; et des bourgeois (à la Jacques Cœur), aristocrates modernistes (à la Sully ou Richelieu) et parvenus en tout genre ayant l'‘oreille’ desdits monarques.  

    1801 Antoine-Jean Gros - Bonaparte on the Bridge at ArcoleDans sa forme contemporaine, actuelle, il aura essentiellement été l’œuvre d’un ‘petit caporal’, issu d’une petite nation fraîchement conquise (notamment avec la complicité… de son paternel) et (alors) pas encore pacifiée : Napoléon Bonaparte. Il faut bien se représenter à quel point même la période de la Restauration (des frères de Louis XVI, 1815-30) n’a pratiquement rien remis en cause de son œuvre, et combien les grandes ‘modernisations’ postérieures – de son neveu Napoléon III, de la 3e République, de la Libération 1944-47 et de la 5e République avec De Gaulle – n’ont fait que ‘compléter’ l’édifice.

    Il ‘pécha’ sur la fin de son règne (1799-1815) par mégalomanie militaire et volonté d’imiter l’Ancien régime, amenant la défaite face à l’Europe coalisée et ouvrant la porte à la restauration des Bourbons ; mais il aura réellement été le ‘maître d’œuvre’ de la révolution bourgeoise en ‘France’ (et son ‘impulseur’ dans une bonne partie de l’Europe conquise par lui), en termes de restructuration radicale de l’organisation sociale, de l’appareil politico-militaire et juridique (le fameux ‘Code Napoléon’), et de production idéologique, intellectuelle et culturelle (avec ses lycées, son baccalauréat, ses Grandes Écoles, sa réforme des universités ; l’inspiration apportée par son règne à l’art et à la littérature de tout le siècle suivant), au service du capitalisme désormais triomphant et ‘paré’  pour la révolution industrielle. Une œuvre politico-militaire, juridique et idéologique/culturelle adaptée, bien sûr, au capitalisme à la française et aux nécessités de celui-ci ; en marginalisant les courants politiques ‘allogènes’ comme le libéralisme (anglo-saxon) ou l’ultra-démocratisme de Rousseau (adapté aux petites républiques helvétiques).

    Ecole-Polytechnique-300x201.jpgC'est-à-dire que le règne de Napoléon a réellement forgé le centre d’agrégation de l’idéologie bourgeoise régentant l’édifice ‘France’ (avec son culte de l’État déifié, instrument de ‘l’intérêt général’, des institutions, de l’autorité et des ‘valeurs’, de la ‘méritocratie’, des formes et des ‘procédures’ etc.), même si d’autres courants idéologiques s’y trouvent représentés, avec lesquels il faut composer : la droite contre-révolutionnaire (pour laquelle, comme pour à peu près toute la bourgeoisie, 1793-94 est un ‘moment de folie’ effroyable, de ‘fanatisme égalitaire’ préfigurant les ‘totalitarismes’ marxistes du 20e siècle, mais est indissociable de 1789, qui a ‘ouvert les portes de l’enfer’ libéral-maçonnique, ultra-démocratique et socialo-communiste ; alors que les autres courants rejettent la Terreur mais célèbrent 1789) ; le libéralisme, qui a tenté depuis d’innombrables retours en force, dont le plus remarquable fut sans doute la Monarchie de Juillet (1830-48) – aujourd’hui, ce courant va du ‘girondinisme’ social-libéral au libéral-conservatisme reagano-thatchérien type Sarkozy ou Copé, en passant par la libéral-démocratie plus ou moins ‘mariée’ à présent avec la démocratie-chrétienne (‘démocrates sociaux’ au pays de la laïcité…) et les restes de l’ancien radicalisme 3e République (Borloo) ; et les héritiers du jacobinisme qui, de fait, a rapidement cessé d’exister, pour ne laisser subsister que des ‘bonapartistes de gauche’ (républicains pour la forme de gouvernement souhaitée, mais bonapartistes par la conception du monde). D’ailleurs, lorsque le désastre militaire de 1870 (deuxième fois que la ‘folie des grandeurs’ napoléonienne conduisait la France à une occupation étrangère…) eût définitivement écarté le bonapartisme comme ‘solution dynastique’, cette conception du monde devînt alors très majoritairement républicaine quant à la forme 'préférée' des institutions, tout en restant fondamentalement inchangée : c’est tout simplement l’idéologie républicaine, qui est encore notre ‘religion d’État’ aujourd’hui. 

    200px-SansculottesIl faut dire que la bourgeoisie, après avoir arraché en 1789 son statut de ‘représentation nationale’ et l’abolition des privilèges féodaux, mis fin en 1790 au ‘mille-feuille’ administratif, juridique et fiscal (pour le remplacer par une organisation rationnelle), puis obtenu – apparemment – son triomphe en 1791 avec la promulgation de la première Constitution de l’histoire du royaume, suivie dans la foulée par l’élection de la première Assemblée nationale, était profondément divisée en une multiplicité de fractions (selon la base d’accumulation économique) et de courants politiques (centralisme ou ‘réduire Paris à 1/83e d’influence’, place réservée à la monarchie, rôle de l’Église etc.), et ainsi plongée dans un ‘flou artistique’ quant à la forme des institutions et de l’organisation sociale sur laquelle appuyer le nouveau (grand) cycle d’accumulation et de développement des forces productives. Lorsqu’au printemps 1792 commença à se lever le vent puissant de la contre-révolution, avec l’invasion des armées coalisées de l’Europe absolutiste, amenant dans leurs bagages les émigrés aristocrates ou ecclésiastiques qui avaient quitté le pays depuis 1789, le début de l’agitation intérieure menée par la noblesse non-émigrée et le clergé ‘réfractaire’ (au serment à la Constitution), et enfin la trahison du roi (que la bourgeoisie voulait, à l’origine, instituer comme ‘clé de voûte’ de l’édifice), elle s’en trouva profondément déstabilisée ; ce qui ouvrît la voie à la fraction la plus ‘radicalement’ démocratique et égalitariste, ‘rousseauiste’, appuyée sur les petits employeurs et indépendants de Paris, et leur main d’œuvre – ceux que l’on allait bientôt appeler prolétariat – organisés dans les ‘sections sans-culotte’. Cette fraction (essentiellement des bourgeois intellectuels, des médecins, des avocats, ce que l’on appelle aujourd’hui des ‘professions libérales’, pas des propriétaires de moyens de production – terres ou ateliers), après l’élimination de son aile ‘provinciale’ (les ‘girondins’, moins radicaux socialement et privés de la base sociale du petit peuple parisien), eût, dans la perspective historique d’alors, le mérite d’assurer une mobilisation de masse hors-pair face à la contre-révolution extérieure comme intérieure (et de préserver la centralisation parisienne, sur laquelle les fractions les plus puissantes de la bourgeoisie révolutionnaire avaient bâti leur prospérité). Mais, dès la menace contre-révolutionnaire (relativement) conjurée, elle explosa  au premier semestre 1794 sous ses contradictions (‘gauchistes d'Hébert, modérés de Danton et idéalistes’ de Robespierre), tandis que dans le ‘Marais’ conventionnel (la grande majorité des élus de 1792, jusque-là passive) s’organisait son élimination, qui fût chose faite en juillet 1794 (thermidor An II). 

    Sous la ‘Convention thermidorienne’ puis le régime du ‘Directoire’, tout en ‘exportant’ massivement sa révolution à travers l’Europe (création dans le sillage de ses armées de toute une série de républiques bourgeoises et même annexion de l'actuelle Belgique, du Luxembourg et de la Rhénanie... non sans farouches résistances), la bourgeoisie hexagonale (pyramide bourgeoise coiffée par Paris) replonge alors dans le ‘flou artistique’ de 1790-92 quant à la forme et au contenu du nouvel Étatà son service désormais exclusif.

    C’est à ce ‘flou artistique’ que vint mettre fin le coup d’État militaire du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799) mené par Napoléon Bonaparte, auquel se rallièrent massivement ‘républicains modérés’ de 1792-94 (Sieyès), ‘girondins’ survivants mais aussi anciens jacobins (Fouché), partisans de la Constitution de 1791 opposés à la Convention (Talleyrand), etc. ; ne gardant comme opposition que – évidemment – les royalistes-catholiques partisans de la restauration des Bourbons (comme Cadoudal, ou les auteurs de l’attentat de la rue Saint-Nicaise), les libéraux ‘à l’anglaise’ (comme Benjamin Constant ou Mme de Staël) et les jacobins les plus radicaux (‘conspiration des poignards’, également inquiétés un temps après Saint-Nicaise). 

    f8.highresDrapé dans les attributs d'un dictator à la romaine mais en réalité plus héritier d’un Henri IV après les Guerres de Religion ou d’un Louis XIV après les troubles de la Fronde, le Premier consul Bonaparte (sacré empereur en 1804) assoit en fait son pouvoir sur un rôle d'‘équilibriste’ de l'‘unité nationale’, que l’effondrement – sans véritable remplacement – de l’autorité monarchique en 1791-92 avait fait voler en éclat, ‘donnant des gages’ (souvent institutionnels) à toutes les forces en présence : bourgeoisie nouvelle (ayant profité des évènements depuis 1789) comme ‘ancienne’ (déjà bien installée sous l’Ancien régime, y ayant parfois perdu), noblesse reconvertie en propriété foncière et notables 'racheteurs' de 'biens nationaux' (biens aristocratiques ou ecclésiastiques expropriés), républicains comme monarchistes, ‘rationalistes’ comme cléricaux, catholiques (avec le Concordat) comme protestants et juifs (émancipés par la Révolution), Île-de-France comme ‘province’, etc. etc.

    Historiquement, c’est cette nécessité française d’un pouvoir étatique ‘fort’, NON PAS ‘au dessus des classes’, mais ‘arbitre’ entre les différentes fractions de la classe dominante pour le ‘bien commun’ du capitalisme en général (en prenant ‘le petit peuple à témoin’), qui est à l’origine de la tendance du socialisme français (qui a largement imprégné le marxisme appliqué en ‘France’) à voir l’État comme un acteur ‘neutre’, voire potentiellement bénéfique, ‘allié’ des classes laborieuses… Une tendance à l’origine de quasiment toutes les erreurs, tous les échecs.

    Et le ciment de cet ‘équilibre’ entre fractions dominantes, et de ce ‘lien direct’ entre l’État et le ‘peuple citoyen’, l’’arbitre’ étatique va aller le chercher dans le ‘patriotisme’ érigé en religion d’État, dans un CHAUVINISME ‘français’ devenu mondialement proverbial, et dans l’EXPANSION MILITAIRE (sous Napoléon Bonaparte et déjà sous le Directoire ; à laquelle succèdera l’expansion COLONIALE dès 1830 et surtout à partir des années 1860 et sous toute la 3e République).

    Toutefois, dans un premier temps, la ‘démesure’ de l’expansionnisme militaire napoléonien mènera l’Empire à sa perte. La lutte reprend, alors, entre fractions de la classe dominante portant chacune une ‘solution dynastique’ (les évènements de 1792-94, suivis de l’instabilité du Directoire, font que l’’option’ républicaine est alors très minoritaire, sauf dans la petite bourgeoisie et le prolétariat franciliens ; ou alors, est envisagée comme solution transitoire – comme en 1848 et encore en 1870).

    755px Eugene Delacroix La liberte guidant le peupleLa Restauration de Louis XVIII et Charles X, comme l’analyse très justement Marx, est effectivement l’expression de classe des propriétaires fonciers (ancienne noblesse ou ‘racheteurs’ des droits féodaux en 1789). Non seulement le cens électoral (seuil d’imposition pour pouvoir voter) est très restrictif, mais il est assis sur le patrimoine immobilier (donc la propriété de bâtiments résidentiels et de terres) et non sur les revenus du capital (‘patente’ des entrepreneurs). Pour autant, il ne s'agit pas vraiment d'une 'contre-révolution' mais (disons) d'une 'pause-rétrocession', d'une 'petite marche arrière' dans la grande marche du capitalisme vers le pouvoir social total (depuis les "petites révolutions" urbaines du Moyen Âge jusqu'à l'apothéose de la fin du 19e siècle) : on a globalement le régime que l'on aurait eu si Louis XVI n'avait pas 'fait le con' et été renversé en 1792. Un 'culte' tout particulier est d'ailleurs rendu par le régime à... Henri IV, le plus 'populaire', le plus 'BOURGEOIS' des rois de l'Ancien Régime (et le plus révéré, aussi, par la paysannerie moyenne et aisée qu'il s'agit de disputer - comme base sociale - au bonapartisme).

    En dépit de ces obstacles (en investissant ‘dans la pierre’ et la terre…), la bourgeoisie financière et entrepreneuriale parvient tout de même à former un parti ‘libéral’ qui prend le contrôle des Chambres restaurationnistes dans les années 1820 : c’est depuis ce bastion qu’elle ‘tirera les marrons du feu’ de la révolution de 1830 (contre le coup de force de Charles Le_Chemin_de_Fer_c1840.jpgX), révolution bourgeoise et populaire parisienne où se faisaient concurrence les slogans de ‘Vive la République’ et… ‘Vive Napoléon II’.

    La Monarchie de Juillet (Louis-Philippe d’Orléans), qui prend la suite, est le régime des banquiers et de la grande bourgeoisie industrielle ; elle agrège autour des ‘libéraux à l’anglo-saxonne’ (un La Fayette par exemple, au soir de sa vie, peut affirmer ‘voir enfin son rêve se réaliser’ et acclamer la ‘meilleure des républiques’...) bon nombre de bonapartistes ‘pragmatiques’, de légitimistes ‘modernistes’ dépités par l’intransigeance de Charles X et de républicains modérés qui y voient un ‘lot de consolation’ ; et elle voit l’apogée de la ‘première révolution industrielle’ hexagonale sur le mot d’ordre du ministre Guizot : ‘Enrichissez-vous !’.

    Malgré cela, les nouvelles couches bourgeoises qui émergent à cette époque restent exclues, par le cens électoral, de la ‘citoyenneté active’ ; elles s’organisent dans les années 1840 autour des ‘banquets républicains’ (l’option républicaine reprend de la vigueur, et commence à développer un ‘tissu’ provincial) et – toujours – de l’option bonapartiste, et ‘rencontrent’ à l’hiver 1847-48 un puissant mécontentement populaire causé par une dure crise économique (chômage etc.) : c’est la révolution de 1848 ; la première qui verra le prolétariat parisien (désormais doté d’une certaine conscience de classe) rompre avec la bourgeoisie y compris républicaine (à l’exception d’une petite frange ‘démocrate-socialiste’ très radicale, qui l’encadrera encore en 1870-71), ce qui mènera aux barricades de juin 1848 et à l’écrasement – sanglant – du prolétariat par la bourgeoisie.

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    Lamartine défendant le drapeau tricolore de la bourgeoisie face au drapeau rouge ouvrier, février 1848


    Suite à ces évènements, ‘Napoléon le petit’, le neveu de Napoléon Ier, Louis-Napoléon Bonaparte, est élu Président de la République en décembre 1848, effectivement en s’appuyant très largement sur la classe la plus nombreuse de l’époque : la petite et moyenne paysannerie propriétaire (voire micro-propriétaire, ‘parcellaire’), à laquelle on pourrait ajouter la petite bourgeoisie artisanale et commerçante de 'province'. MAIS ce que Marx n’a pas correctement saisi dans son  18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte (écrit dans la foulée des évènements, début 1852, juste après le coup d’État du 2 décembre 1851), c’est qu’il s’agissait là d’une piétaille électorale-plébiscitaire, d’une masse de manœuvre enivrée par le souvenir ‘glorieux’ du ‘mythe’ napoléonien. Comment, en effet, un pays capitaliste avancé comme la ‘France’ aurait-il pu être gouverné par un représentant direct d’une classe subalterne, misérable, écrasée de dettes, souvent à demi-illettrée, et dont les cadets (seul l’aîné pouvant reprendre la parcelle, trop petite pour être divisée) allaient grossir en ville les rangs de la classe ouvrière ? sum29 dargent 001fD’ailleurs, comme le relève très justement Marx en contradiction avec sa propre analyse, ce soutien de la ‘paysannerie parcellaire’ au ‘Prince-président’ est loin d’être unanime : en réalité, il est traversé une fois de plus par le clivage historique centre/périphérie. Lors du coup d’État de décembre 1851, les départements du Bassin parisien (même Paris ne connaît pas un soulèvement spectaculaire : il y aura au maximum 2.000 insurgé-e-s), du Nord et de l’Est ainsi que de l’Ouest atlantique catholique et conservateur (encadré par la propriété foncière ex-noble et le clergé, le parti légitimiste) soutiennent ou, en tout cas, restent calmes ; mais la ‘ruralité’ en particulier de Provence et du ‘Midi’ occitan en général [1], encadrée par des ‘sociétés secrètes’ républicaines voire socialisantes depuis plusieurs années, se soulève en masse et le gouvernement perd un temps le contrôle de la Haute-Provence ('Basses-Alpes'). Il faut bien se représenter que l’Assemblée nationale ‘républicaine’ élue en mai 1849 comptait, en réalité, sur 700 et quelques membres, quelques 450 élus du ‘Parti de l’Ordre’, dont une grande majorité de légitimistes et d’orléanistes (comme Thiers), voyant le régime comme ‘transitoire’ avant l’avènement de leur ‘champion’ sur le trône, finalement peu de vrais bonapartistes, et quelques républicains ‘à l’américaine’ comme Tocqueville ou ‘modérés’ comme Cavaignac (le répresseur de Juin 1848) ; faisant face à 180 représentants de la gauche républicaine avancée et ‘démocrates-socialistes’, les ‘quarante-huitards’ des Journées de Juin (Ledru-Rollin etc.)… et comme le montre cette carte, ce courant n’était pas spécialement fort à Paris et en Île-de-France mais au contraire en Occitanie centrale (toulousaine, languedocienne) et provençale, en Occitanie du Nord (Périgord, Limousin, Auvergne), en Catalogne-Nord (Roussillon), en Arpitanie ainsi que dans le Berry et le sud de la Bourgogne (Nièvre, Saône-et-Loire) ou encore en Alsace et dans le Nord : des régions rurales (à l'exception du Nord industriel-minier) et 'périphériques' où il s’appuyait sur les petits paysans surendettés et les journaliers agricoles (très nombreux dans une agriculture non-mécanisée), certaines productions particulières (forestiers, vignerons), et la petite-bourgeoisie paupérisée, professions libérales et fonctionnaires, en plus bien sûr d’une part significative de la classe ouvrière urbaine... et rurale (industrie rurale typique du capitalisme 'français' : Haut-Jura, Haut-Bugey avec Oyonnax, Carmaux, La Sala 'Decazeville', Gardanne en Provence, etc. etc.).

    Quelle classe ou fraction de classe était donc, dès lors, réellement au PILOTAGE de cette masse de manœuvre paysanne arriérée ?

    380529.jpgLa réponse, en réalité, c’est que le Second Empire de Napoléon III était le régime des fractions capitalistes bancaires et industrielles commençant à fusionner dans les monopoles ; mouvement symbolisé, par exemple, par la division du territoire en grandes ‘concessions’ monopolistes de chemin de fer ou par la création (1864) de la Société générale, méga-banque – encore aujourd’hui ‘fleuron’ de la haute finance BBR – fondée par des capitaux industriels (dont Paulin Talabot qui en fut le premier directeur) et bancaires (Rotschild) dans le but (‘raison sociale’) de ‘favoriser le développement du commerce et de l'industrie en France’ et dont un ‘capitaine d'industrie’, Eugène Schneider ('père' de la cité industrielle du Creusot), deviendra le premier président. Les deux autres 'piliers' (considérés comme tels) du capital financier BBR, le CNEP (future BNP) et le Crédit lyonnais, apparaissent et prennent également leur essor à la même époque (1848 et 1863). Un autre ‘indicateur’ étant, bien entendu, la reprise très nette de l’expansion outre-mer (avec toutefois des tentatives Schneider_Eugene.jpgmalheureuses, comme au Mexique) : ‘pacification’ achevée de l’Algérie, ‘prise pied’ au Liban et en Chine, au Sénégal (point de départ de la colonisation ouest-africaine) et au Gabon (point de départ en Afrique équatoriale), en Cochinchine (sud du Vietnam, point de départ de la colonisation de l’Indochine) ainsi qu’à Obock (Djibouti) sur la route de l’Océan Indien, ouverte en 1869 par le Canal de Suez conçu par le promoteur et diplomate français Lesseps.

    Une œuvre qui sera, après le ‘flottement’ institutionnel des années 1870, largement poursuivie et élargie par la 3e République, ‘âge d’or’ par excellence des monopoles BBR qui règnent alors sur le deuxième empire colonial du monde, après l’Empire britannique.

    Telle est l’analyse juste, en termes d’économie politique, du Second Empire. Appuyé essentiellement, au départ (‘décennie autoritaire’ 1850-60), sur des éléments 'républicains' très conservateurs et orléanistes (en plus des bonapartistes bien sûr) ainsi que sur des légitimistes partisans – avant tout – de la défense de la propriété et des ‘valeurs’, il ‘intègre’, dans la ‘décennie libérale’ 1860-70, de plus en plus de courants républicains modérés, libéraux etc. formant un ‘Tiers Parti’ (‘bonapartiste de gauche’) qui domine le Corps législatif à la fin du règne. La bourgeoisie voit alors le régime comme ‘éternel’ (dans une œuvre d’anticipation, Jules Verne pouvait ainsi faire régner un ‘Napoléon V’ en... 1960) et seule la débâcle militaire de 1870 viendra y mettre un terme (l’Allemagne naît alors comme ‘ennemi héréditaire’ surpuissant à la frontière la moins ‘protégée’ du pays ; la responsabilité bonapartiste est telle que ‘l’option dynastique’ Bonaparte disparaît très rapidement du paysage politique).

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    Inauguration du Canal de Suez en présence de l'impératrice Eugénie, 1869


    Napoléon Ier ‘préparant le terrain’ à la révolution industrielle, Napoléon III inaugurant le règne des monopoles : nous avons là l’archétype de la dictature du Capital ‘à la française’, le cadre politique dans lequel – seul – peut réellement s’épanouir le capitalisme hexagonal : un exécutif fort, mettant autoritairement et/ou diplomatiquement ‘tout le monde (toutes les fractions de la classe dominante) d’accord’, à travers une autorité assise sur le ‘lien direct avec le peuple’ (les éléments arriérés, conservateurs, non-conscients de leurs intérêts propres, des couches populaires et moyennes). C’est leviathan.jpgfinalement la conception du Léviathan de Hobbes (anglais du 17e siècle, partisan de l’absolutisme ‘à la française’), par opposition au libéralisme politique de John Locke et Montesquieu, Constant ou Tocqueville, et au démocratisme de Rousseau. Un État qui, pour préserver la stabilité de l’édifice, que la moindre instabilité sociale (sans même parler de situation révolutionnaire au sens marxiste) peut faire voler en éclat, ne peut être que policier ; et c’est ainsi que dès le Consulat, avec Fouché, émerge une figure qui deviendra un ‘pilier central’ de l’État BBR contemporain : celle du ‘premier flic’, du Ministre de l’Intérieur. Napoléon Ier aura son Fouché ; la Monarchie de Juillet ses Thiers, Guizot ou Montalivet ; Napoléon III son Morny (acteur essentiel du 2 décembre 1851 puis ‘éminence grise’ tout au long du règne, bien qu’il n’ait occupé le poste que brièvement en 1851-52) ; la 3e République aura son ‘tigre’ Clémenceau ; la 4e 052(difficilement naissante) son Jules Moch (1947-50) ; la 5e (en danger, 1968-74) son tristement célèbre Marcellin ; tandis que sur le poste, un Charles Pasqua ou un Nicolas Sarkozy pourront bâtir leur carrière politique, jusqu’à l’Élysée pour le second… ‘La France est un pays de flics, à tous les coins de rue il y en a cent’ chantait l’’anarchiste’ petit-bourgeois Renaud en 1975 ; et il est vrai, par exemple, que les petits-bourgeois allant frissonner au contact de la ‘dictature’ cubaine en reviennent surpris par la faible visibilité policière, comparée à un début de soirée sur les boulevards parisiens.

    Et tout cela baignant dans un ultra-chauvinisme bleu-blanc-rouge patriotard, la célébration du ‘drapeau’ [2], de l’hymne et de l’armée portant ‘aux quatre coins du monde’ la ‘grandeur’ de la ‘France’ ; culte barbare remplissant les tranchées et les cimetières militaires géants de Douaumont et d’ailleurs comme jadis les Carthaginois nourrissaient d'enfants la gueule incandescente du Moloch :

                   Aout14Verdun-une-tranchee-du-ravin-de-la-mort

    Donc, après la sanglante défaite et la capture de l’empereur à Sedan (septembre 1870), la république est à nouveau proclamée à la hâte. Pourtant, les républicains ‘authentiques’ (partisans de la république comme forme définitive de gouvernement) ne sont, suite aux élections de 1869, que 30 sur 289 députés : pour beaucoup, encore une fois, il s’agit là d’un régime transitoire. La classe dominante replonge dans le ‘flou artistique’ quant à la forme des institutions, et chaque fraction, chaque ‘centre de pouvoir’ pousse à nouveau en avant sa ‘solution dynastique’. Après la démission de l’orléaniste – ‘converti’ à la république – Adolphe Thiers en 1873, c’est le maréchal légitimiste Mac-Mahon qui est investi d’une sorte de ‘régence’, dans l’attente de la ‘solution dynastique’ en question, pour une durée de sept ans : c’est l’origine du fameux septennat présidentiel, qui restera en vigueur jusqu’en 2002. 

    communeparistardiCette ‘république’, comme (à peu près) tout le monde le sait, sera ‘baptisée’ dans le sang des Communes de Marseille, Narbonne, Lyon (entre autres) et bien sûr la plus mondialement connue : la Commune de Paris dont la répression par les ‘Versaillais’ (commandés... par Mac-Mahon) fera plusieurs dizaines de milliers de victimes et que les marxistes analysent comme la première ébauche de révolution prolétarienne et de dictature du prolétariat de l’histoire ; bien qu’encore largement sous la direction d’une petite-bourgeoisie ‘sans-culotte’/’quarante-huitarde’, républicaine ‘ultra-radicale’ ou ‘démocrate-socialiste’. En réalité, ‘l'année terrible’ (1871) des Communes peut être qualifiée de ‘charnière historique’ : c’est à la fois la première tentative de révolution prolétarienne et la dernière insurrection ‘plébéienne’ CommuneFederesfusillespetite-bourgeoise ayant pour centre Paris (bien que fort peu 'centraliste', prônant au contraire une 'République sociale' sous forme d'une 'Fédération révolutionnaire de Communes'), écrasée avec l’appui des ‘notables’ et de la paysannerie conservatrice de ‘province’ ; la première ‘ébauche’ de dictature du prolétariat et la dernière dictature de ‘salut public’ à la (17)‘93’. Marx et Engels analyseront longuement les causes de son échec. 

    Après cette répression, qui marque la rupture finale et définitive entre la bourgeoisie (désormais principalement alliée aux résidus féodaux, et seulement secondairement en contradiction avec eux) et le prolétariat – bien que des bourgeois, comme Victor Hugo ou Clémenceau, prennent la défense des Communards sur un mode paternaliste ; les ‘solutions dynastiques’ s’évanouissent les unes après les autres : le bonapartisme, on l’a dit, est ‘grillé’ par le désastre de 1870 et l’héritier du trône meurt en Afrique du Sud, dans l’armée britannique, face aux Zoulous ; les orléanistes n’ont pas de prétendant réellement ‘motivé’ (la bourgeoisie qu’ils représentent s’accommode, finalement, de n’importe quel type de régime, comme l’a montré Thiers, orléaniste devenu républicain conservateur), enfin, la propriété foncière et l’Église catholique légitimistes se ‘cassent les dents’ devant l’intransigeance de leur prétendant, le comte de Chambord, qui rejette de la révolution bourgeoise jusqu’au drapeau tricolore et voudrait 250px-Macmahonrevenir en 1788…

    Finalement, les républicains deviennent ultra-majoritaires aux élections de 1876 et 1877, et Mac-Mahon jette l’éponge en 1879 : c’est la véritable naissance de la 3e République ; comme solution institutionnelle à laquelle s’est – finalement – ralliée la grande majorité des ‘dominants entre les dominants’, la bourgeoisie monopoliste naissante qui s’était jusqu’alors épanouie dans le Second Empire.

    Paradoxalement, ce régime, qui sera le plus long qu’ait connu la ‘France’ entre 1789 et nos jours (70 ans, 1870-1940), n’aura jamais de véritable constitution, mais un ensemble de ‘lois constitutionnelles’ adoptées autour de 1875, sous l’impulsion de ‘modérés’ (partisans aussi bien d’une monarchie ‘moderne’ que d’une république conservatrice) comme Casimir-Perier ou Jules Dufaure. Et, contrairement à une idée fausse mais répandue, le Président de la République, élu pour 7 ans (renouvelables sans limite, même si aucune présidence ne ‘durera’ finalement plus 03de 8 ans), n’est constitutionnellement pas une ‘reine d’Angleterre’ : il dispose au contraire de pouvoirs très étendus, prévus à l’origine pour le ‘régent’ Mac-Mahon, et il peut exercer – s’il le veut – un pouvoir tout aussi fort que celui de Napoléon III dans les années 1850. Simplement, avec la période de prospérité économique et de stabilité dans laquelle entre alors le capitalisme hexagonal (la ‘Belle époque’), et devant des menaces révolutionnaires très marginales (agitation anarchiste des années 1890, syndicalisme révolutionnaire des années 1900-1910, restant sur un terrain strictement économique), il renonce à en faire usage et s’efface devant les Chambres (le Parlement) et le Président du Conseil (chef du gouvernement) désigné par elles (restant rarement en place plus de 3 ans) : c’est la république des notables. Il y aura cependant des ‘présidents forts’, qui tiendront tête à leurs présidents du Conseil et aux ‘notables’ députés : Jules Grévy (1879-87) face à Gambetta, Raymond Poincaré (1913-20) pendant la grande boucherie de 14-18, Alexandre Millerand (‘socialiste’ bourgeois passé très à droite, 1920-24) qui ira jusqu’à envisager un ‘coup d’État’ (en réalité, l’usage plein et entier des ses prérogatives constitutionnelles) face à l’agitation sociale de l’époque (au lendemain de la Révolution d’Octobre), mais finira par renoncer devant la victoire électorale du ‘Cartel des gauches’ (radicaux et sociaux-démocrates), etc.

    julesferryL'on peut distinguer dans cette 3e République deux grandes périodes : la période ‘modérée’ (1879-1902), dominée par les républicains ‘opportunistes’ (conservateurs, prêts à de grandes concessions envers les forces post-féodales et non-républicaines en général afin d’‘acheter’ leur soutien à la république et leur alliance contre la ‘menace’ ouvrière) avec les figures célèbres de Gambetta (leader de la ‘défense nationale’ en 1870-71), Jules Ferry (‘père’ de l’école ‘républicaine et laïque’), Jules Grévy, Félix Faure etc. ; puis la période ‘radicale’ (1902-1940) durant laquelle ce parti (‘républicain radical et radical-socialiste’), à la ‘gauche de la gauche’ dans les années clemenceau.jpg1870-80 mais ‘poussé vers le centre’ par le développement du mouvement ouvrier et socialiste, sera de toutes les majorités gouvernementales (avec notamment la figure du 'Tigre' et 'Père-la-Victoire' de 1918, Clémenceau) – les anciens ‘républicains opportunistes’ formant alors l’Alliance démocratique tandis qu’une aile droite se retrouve avec les anciens orléanistes, bonapartistes et catholiques ‘ralliés’ à la république (ne faisant plus qu’y défendre leurs ‘valeurs’ sans chercher à rétablir une monarchie) au sein de la Fédération républicaine. Les éléments les plus réactionnaires, ultra-chauvins (la ‘France’ est alors dans une ‘guerre froide’ de plus de 40 ans avec l’Empire allemand, jusqu’en 1914), antidémocratiques et antisémites (affaire Dreyfus, 1894-1906) fusionnent quant à eux avec les résidus monarchistes (orléanistes ou légitimistes) dans l’Action française de Charles Maurras (républicain agnostique converti au royalisme catholique en vertu de sa théorie du ‘nationalisme intégral’). Globalement, la 'formule' préférée des monopoles BBR serait celle associant Parti radical et Alliance démocratique (éventuellement avec des 'socialistes indépendants' ultra-opportunistes comme Millerand ou Viviani) ; cependant, les radicaux devront parfois s’allier ‘tactiquement’ (pour contenir la pression populaire) à la ‘gauche’ SFIO et ‘républicaine-socialiste’ (1924-26, et bien sûr Front populaire 1936-38) tandis que, face à la menace 'rouge' du prolétariat, la 'république des notables' peut aller 'chercher des majorités' très, très à droite (Chambre 'bleu horizon' de 1919-24, alors que le monde est ébranlé par la Révolution bolchévique)... 

    paris-expo1900.jpgMais dans tous les cas, c’est la CONCEPTION CAPITALISTE DU MONDE ‘à la française’, développée sous Napoléon Ier et ‘mise à jour’ sous Napoléon III pour entrer dans l’ère des monopoles, qui domine et même triomphe à cette époque, quelles que soient les majorités et les gouvernements. C’est l’’âge d’or’ du capitalisme hexagonal, entré dans son stade monopoliste ; ‘âge d’or’ symbolisé par les Expositions universelles de 1889 (qui célèbre le centenaire de la révolution bourgeoise, et voit la construction de la Tour Eiffel) et de 1900, faisant de Paris la ‘ville lumière’ qui – seulement concurrencée par Londres – rayonne sur les ‘nations civilisées’. Sur le plan de la culture dominante, Victor Hugo est érigé en ‘figure tutélaire’ et inhumé directement au Panthéon à sa mort en 1885. En effet, son œuvre littéraire est un ‘monument’ bourgeois du 19e siècle et politiquement, son parcours est l’incarnation même de la ‘synthèse nationale’ appelée de ses vœux par la république ‘définitive’ : fils d’un fameux général d’Empire d’origine lorraine (opérant en Espagne au côté du frère de Napoléon, Joseph Bonaparte) et d’une nantaise plutôt catholique et royaliste ; il a lui-même été légitimiste sous Charles X, puis orléaniste (siégeant à la Chambre des Pairs en 1845, confident de Louis-Philippe) sous la Monarchie de Juillet ; puis républicain (droite conservatrice, menant personnellement la répression des Journées de Juin en tant que maire du 8e arrondissement) en 1848 ; puis, d’abord soutien de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, il n’aura finalement été, au cours de sa vie, un opposant politique qu’à celui-ci (ce qui ne sera pas un problème, loin de là, vu comme le Second Empire sera 'grillé' et honni après 1870), s’exilant à Guernesey après le 2 décembre 1851 pour ne revenir victor-hugoqu’en 1870 ; mais, s’il pourfend ‘Napoléon le petit’, il reste, comme tous les bourgeois de son siècle, un profond admirateur du ‘Grand’, auquel il est relié par la figure paternelle. Devenu républicain ‘définitif’ au cours de son exil, il reviendra en héraut de la République ‘modérée’, ‘raisonnable’ et ‘social-progressiste’ paternaliste (appelant à la clémence envers les Communards et à la ‘générosité’ bien-pensante d’un Jean Valjean envers les Cosettes et les Gavroches prolétaires) que les monopoles nouveau-nés appellent de leurs vœux. Républicain et ‘homme de progrès’, il n’en est pas moins resté profondément catholique, chrétien social dans la lignée de Lamennais et ainsi un ‘éclaireur’ du catholicisme rallié (à la république), qui devient massif dans les années 1880-90…

    Et puis l'entrée dans l'âge des monopoles (véritable signification historique de la 3e République), c'est aussi l'époque où le Capital va vouloir modeler toute la société à son image. Le 'citoyen' travailleur ne peut plus se contenter d'être un simple vendeur de force de travail pendant la journée et de retourner tranquillement à sa petite vie 'traditionnelle' le soir venu : il doit devenir un homo capitalistus intégral, producteur ET consommateur, valorisant et défendant le Capital dans chacun des gestes de son quotidien, lui consacrant sa vie et même - si besoin - versant son sang pour lui ; il doit être à chaque instant un soldat des monopoles car l'ère des monopoles est finalement en elle-même, par delà les cycles de récession et de reprise, une longue et inexorable crise générale (commencée dans les années 1860-70).

    C'est ainsi que la 3e République, parachevant brutalement l’œuvre initiée (pour 'préparer le terrain' à la révolution industrielle) par la Révolution et l'Empire, va prendre 'à bras le corps' cette tâche indispensable : la 'France' ne peut plus être une simple juxtaposition de peuples et de nations, réunis sous l'autorité personnelle d'un souverain ; elle doit devenir une 'nation' artificielle en elle-même, une 'nation' de 'bons citoyens' homo capitalistus, travailleurs dévoués et soldats disciplinés sous l'étendard bleu-blanc-rouge de la bourgeoisie.

    La Guerre aux pauvres commence à l’école : sur la morale laïque (entretien avec Ruwen Ogien sur le site Questions de Classe(s))C'est donc l'époque des 'hussards noirs de la République', du 'Soyez propres - Parlez français' (ou carrément 'Interdit de parler patois et cracher par terre' !) sous le préau de la cour d'école et du 'Tu seras soldat' au tableau noir : l'école 'républicaine et laïque' prend le relais du curé de campagne pour former une armée de ‘cœurs et d'esprits’ tricolores, au garde-à-vous à l'usine comme aux tranchées. Son 'père', érigé en 'saint républicain' jusqu'encore aujourd'hui, le Jules Ferry qu'on ne présente plus, exposait les choses en ces mots avec une franchise qui ne caractérise plus guère notre bourgeoisie actuelle - encore que l'on y revienne : "Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes [l'attaque est  ici dirigée contre l’Église catholique... et le contre-pouvoir que celle-ci représentait encore à l'époque pour les masses paysannes, qu'il s'agissait de soumettre définitivement à l'ordre bourgeois]. Si cet état des choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 28 mai 1871"... c'est-à-dire la Commune de Paris ! Et pourtant, ‘l’École de la République’ est encore aujourd’hui une entité semi-divine, un totem, une vache sacrée pour toute une ‘gauche’ réformiste petite- et moyenne-bourgeoise, y compris ‘radicale’ et même prétendument ‘révolutionnaire’ (trotskystes, ‘ML’ thorézo-brejnéviens) ; ce qui illustre bien tout le ‘problème français’ de la révolution prolétarienne en Hexagone.

    La politique d'anéantissement des 'patois' (autrement dit des langues et des cultures populaires, celles des ouvriers et des paysans ! - à ce sujet lire ici : Comment les langues du Peuple ont été rendues illégitimes) par l'école de Jules Ferry, ce grand thème de combat de toutes les luttes de réaffirmation des Peuples en Occitanie comme en Bretagne comme ailleurs, aura été en réalité l'aboutissement ultime de l'affirmation-imposition du capitalisme sur la société depuis le Moyen Âge et la naissance de l'État moderne ; le parachèvement de la transformation des masses populaires en pure force de travail privée de tout moyen de production et de subsistance et condamnée à se vendre quotidiennement au Capital, en pure chair à usine... et à canon. Elle aura été un moyen pour briser toute cohésion sociale populaire 'spontanée' échappant au contrôle du Capital et de son État. Le grrrrrand argument des jacobinards de tout poil est que "le français nous unit" ("sinon comment ferait-on pour se comprendre d'une région ou même d'un patelin à l'autre !!?" blablabla) mais c'est éminemment FAUX, puisqu'en réalité le triomphe du français au 20e siècle aura aussi été celui de l'isolement individuel et de la 'juxtaposition des solitudes' dans les grands centres urbains ou les 'bassins d'emploi' périurbains (plus-ou-moins sinistrés...) de la production capitaliste - la Cité des Spectres...

    Bien sûr, tout ce processus d’uniformisation BBR n’ira pas sans quelques ‘bugs’ : ainsi déjà en 1836, lors du procès de Fieschi (Corse auteur d’un attentat républicain contre Louis-Philippe), le procureur pouvait s'exclamer que ‘seul un étranger (avait) pu faire une telle chose’ (sic) et encore en 1914, dans les alentours de la gare Montparnasse, des Bretons parlant le brezhoneg seront pris pour des ‘Boches’ en pleine hystérie ‘patriotique’ et passés à tabac... D’une manière générale, les ‘hussards noirs’ voient les ‘patoisants’ de ‘province’ comme des ‘semi-sauvages’ à civiliser, participant ainsi à la ‘grande œuvre civilisatrice’ de la République à défaut d’avoir pu eux-mêmes aller ‘civiliser’ en Afrique ou en Indochine…

    francemarocFCar (venons-y...) pour 'cimenter' artificiellement un ensemble de nations, et plus généralement un Centre et des Périphéries avec un tel niveau historique de contradictions, rien ne vaut (comme disait ce bon vieux Charles Quint) la réalisation de destinées universelles : en l'occurrence, porter non pas la 'bonne nouvelle' de Jésus-Christ, mais les 'Lumières' de la 'civilisation française' ('Nous sommes les Grecs du monde' lançait Victor Hugo au maréchal Bugeaud, sanglant 'pacificateur' de l'Algérie sous la Monarchie de Juillet) par delà les océans et les déserts - tout cela, bien entendu, pour le juteux bénéfice de la grande bourgeoisie en pleine fusion monopoliste, cherchant désespérément des 'terrains' où investir et valoriser ses capitaux. Dès 1830 c'est la conquête de l'Algérie, puis les établissements dans le Pacifique (Tahiti, Marquises, 'Nouvelle-Calédonie'/Kanaky, Wallis et Futuna), à Mayotte, à Madagascar, à Dakar (Faidherbe), au Gabon, à Saïgon etc. etc. puis la colonisation d'une bonne moitié de l'Afrique et de l'Asie du Sud-Est : en 1920 'l'Empire' couvre près de 13 millions de kilomètres carrés pour plus de 100 millions d'habitant-e-s (40 millions en métropole et 60 millions de colonisé-e-s). Ceux-là n'auront pas (même) la 'chance' d'être francisés de force, les devoirs de la 'citoyenneté' s'accompagnant de bien trop de droits pour pouvoir en gratifier ces 'sauvages' : ils seront donc 'sujets' de l'Empire, soumis au statut de l''indigénat'... Jusqu'à ce qu'après la Seconde Guerre mondiale, la bourgeoisie impérialiste décide de 'couper la poire en deux' : la grande majorité de l'Empire deviendra 'indépendante' sous protectorat de fait tandis que quelques territoires, consacrés 'départements' ou 'territoires d'outre-mer' ('DOM-TOM'), accéderont à la 'citoyenneté' formelle - de seconde zone dans les faits : la répression coloniale fait encore plusieurs morts en Martinique en décembre 1959 ou février 1974, près d’une centaine en Gwadloup en mai 1967, plusieurs dizaines en Kanaky dans les années 1980, etc.

    Les nationalités périphériques de 'métropole' (corses, occitans, catalans, bretons, basques, alsaciens), quant à elles, 's'accompliront dans la francité' en formant le gros de l'administration et des troupes coloniales (et des colons lorsqu'il y a colonie de peuplement : Maghreb, Kanaky)... À partir des années 1960, d'ailleurs, les effets de la disparition de cette 'soupape' se feront nettement sentir sur une jeunesse qui (concomitamment) accède de plus en plus largement aux études supérieures : ramassant l'étendard de la lutte contre un colonialisme... auquel avaient souvent participé ses propres pères, elle réaffirmera avec force la conscience nationale populaire sur une ligne progressiste voire révolutionnaire.  

    VerdunEt depuis cet ‘âge d’or’ de la ‘Belle époque’, au fond, que s’est-il réellement passé de significatif ? Il y a eu la Grande Boucherie impérialiste de 1914-18, épreuve abominable pour les masses populaires, mais surmontée (victorieusement) par la bourgeoisie BBR sans changement institutionnel majeur, ni même instauration d’un ‘état d’exception’ particulier hormis la censure contre le ‘défaitisme’ et (logiquement) tout ce qui pouvait donner des informations à l’ennemi, la lutte contre l’espionnage (Mata-Hari) et la répression sanglante des mutineries et autres ‘refus d’obéissance devant l’ennemi’ (les mutineries de 1917 sont restées les plus célèbres, mais la répression la plus dure fut celle de la première année de guerre, jusqu’à l’été 1915). Puis le monde est entré – après l’Octobre rouge russe – dans l’époque de la révolution prolétarienne mondiale, et la ‘France’ a progressivement cessé d’être une puissance mondiale de premier rang (devant l’émergence, en particulier, des USA, puis du Japon et de l’Asie-Pacifique en général ; pendant la Guerre froide il y avait la superpuissance soviétique, et aujourd’hui la montée de la Chine et des ‘émergents’).

    Etes vous-plus-Francais-que-lui-1943Il y a eu le (nouveau) désastre militaire et l’occupation allemande de 1940, donnant naissance au régime d’exception de l’État français et de la ‘Révolution nationale’, expérience contre-révolutionnaire, autoritaire et anti-progressiste soutenue par toute l’extrême-droite, la droite et même une grande partie du centre et de la ‘gauche’ bourgeoise d’avant-guerre (au total, 569 députés et sénateurs votent les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940), récupérant en masse le personnel politique et administratif de la 3e République ‘terminale’ (Laval, chef du gouvernement de la collaboration jusqu’au-boutiste, était un Président du Conseil de centre-droit dans les années 1930 ; René Bousquet, chef de la police vichyste, était radical et le restera après-guerre, etc.), en tout cas dans les premiers temps ; puis viendront les défections, à mesure que la guerre tourne au désavantage de l’Allemagne (échec de la bataille d’Angleterre, débarquement allié en Afrique du Nord se soldant par l’occupation nazie de tout le territoire métropolitain, Stalingrad, débarquement en Italie etc.), sachant que dès 1940 à peu près toutes les forces politiques bourgeoises, même les plus réactionnaires (Fédération républicaine, Croix-de-Feu, Action française, ligues diverses, et jusqu’à la ‘Cagoule’ terroriste de la fin des années 30), ont ‘placé’ des éléments à Londres auprès de la ‘France libre’ [3] : de fait le ‘vichysto-résistant’ deviendra une espèce endémique des ‘allées du pouvoir’ républicain d’après-guerre et jusqu’à la fin du siècle ; en ‘étaient’ rien de moins que… François Mitterrand (ministre ‘récurrent’ de la 4e République puis Président de 1981 à 1995), Maurice Couve de Murville (Premier ministre en 1968-69), Raymond Marcellin (ministre de l’Intérieur de 1968 à 1974), Antoine Pinay (ministre des Finances 1958-60 et père du fameux 'nouveau franc', cauchemar des grands-mères jusqu'à son remplacement par l'euro en 2002), Maurice Papon (préfet de police de Paris 1958-67 puis ministre du Budget sous Giscard) etc. etc.

    de-gaulle-photo-2Et puis, il y a eu la grande agitation et les luttes révolutionnaires anticoloniales dans l’Empire, amenant à une ‘refonte’ (‘néocoloniale’) de la domination impérialiste et donnant naissance à la 5e République ‘présidentialiste’ que nous connaissons aujourd’hui - impulsant, dans les années 1960-70, une nouvelle (et sans doute ultime) restructuration-modernisation du capitalisme monopoliste tricolore, et donnant (inévitablement) naissance à un dernier 'mythe national', une nostalgie de cet ultime 'âge d'or' : ‘du temps du général De Gaulle, ma bonne dame…’, alors que ‘voyez-vous’, ‘depuis Mai 68’ et la victoire consécutive des ‘socialo-communistes’ en 1981, ‘tout fout le camp’

    Mais dans le fond, qu’est-ce que tout cela (Vichy et débuts de 'la 5e')  aura donc été sinon, dans des situations de crise particulièrement aigüe, un retour au ‘pouvoir exécutif fort’ d’un (selon la ‘tradition’ réactionnaire dont on se réclame) Mac-Mahon ou d’un Louis-Napoléon, ‘pouvoir fort’ pour la conservation de l’ordre social ébranlé ; c'est-à-dire les prérogatives dont disposaient déjà les présidents de la 3e République, mais dont ils ne faisaient pas usage ?

    preview frAu plan ‘géopolitique’, à la ‘guerre froide’ avec l’Allemagne (apparemment terrassée en 1918) aura succédé la ‘menace bolchévique’, reléguant même au ‘second plan’ (après 1933) la nouvelle menace allemande hitlérienne (d’où la défaite de 1940) ; puis, après-guerre, toujours la ‘menace rouge’ et anticolonialiste et enfin, aujourd’hui, les ‘émergents’ BRICS (ou ‘golfiens’, turcs, iraniens etc.) qui ‘grignotent’ à l’impérialisme BBR ce qu’il lui reste de 'pré carré' formellement ‘indépendant’ ; ceci s’ajoutant, à chaque époque, à la préoccupation d’’exister’ face à la superpuissance mondiale du moment (britannique jusqu’en 1940 puis US après 1945). Mais c’est toujours le même chauvinisme bleu-blanc-rouge qui suinte par tous les pores du discours et de la culture dominante… 

    Les-60-engagements-211x300.jpgPour le reste… Lorsque les monopoles crient ‘carotte !’ l’idéologie républicaine regarde vers la ‘gauche’, vers la petite et moyenne bourgeoisie des fonctionnaires, travailleurs intellectuels urbains, aristocrates-ouvriers etc., sur une ligne de ‘socialisme républicain’ typiquement ‘français’ (avec lequel le mouvement ouvrier organisé, même sous la direction du PCF des années 1920-30-40, ne rompra jamais vraiment) ou de social-christianisme à la Hugo – les deux composantes, finalement, de la social-démocratie BBR : Mélenchon et Ayrault ; et lorsqu'ils crient ‘bâton !’ elle regarde vers la ‘droite’, vers la petite et moyenne bourgeoise des ‘indépendants’, petits patrons TPE/PME, paysans propriétaires, cadres du secteur privé, professions libérales et notables divers, sur une ligne renouant avec le ‘Parti de l’Ordre’ de 1848, la ‘république des fusilleurs’ de Thiers et Mac-Mahon, la ‘Chambre bleu horizon’ de 1919-24 (faisant face à l’agitation hexagonale post-Octobre) ou la ‘majorité silencieuse’ des élections de juin 1968… Soit, aujourd'hui, l'aile droite 'décomplexée' de l'UMP (les Copé, les Raoult, les Guéant et les Hortefeux, les Peltier et autre 'Droite forte', les Luca et autre 'Droite populaire'), le FN - 'centre d'agrégation' de l'hégémonie intellectuelle réactionnaire depuis près de 30 ans, devenu désormais une force politique colossale pouvant prétendre sérieusement au pouvoir, et des forces plus 'localisées' comme le MPF villiériste dans l'Ouest atlantique (surtout en Vendée) ou la Ligue du Sud de manifeste-pour-une-droite-decomplexee-2875762-250-400Bompard en Provence (surtout dans le Vaucluse) ; sans même parler de forces plus 'radicales' encore, comme les Identitaires ou les forces de l'UDN - qui, elles, revendiquent ouvertement l'héritage de la 'Révolution nationale' et des régimes fascistes du siècle dernier, parfois sans même l'exception du nazisme.

    Depuis les années 1980, avec la (nouvelle) crise générale du capitalisme et - en face - le grand recul de tout mouvement populaire révolutionnaire ou même 'sincèrement progressiste', suite à la faillite finale du révisionnisme soviétique et de ses alliés, au triomphe de la voie capitaliste en Chine etc., la tendance générale et dominante est évidemment de 'regarder à droite', ce que le PCmF appelle 'fascisme moderne' : les monopoles crient 'bâton' et (mais) leur politique antisociale et sécuritaire/antidémocratique ne trouve aucune force conséquente pour se dresser sur son chemin et les forcer à un peu de 'carotte'. La 'gauche' bourgeoise se fait 'gestionnaire' des ravages de la crise capitaliste et les forces rêvant (comme le Front de Gauche ou les amis de Montebourg) à un 'nouveau 1981' ne peuvent plus se livrer qu'à une démagogie social-républicaine populiste et finalement pathétique...

    C'est en réalité toute l'œuvre des deux Napoléon et de la 3e République qui a été, par la suite, totalement poursuivie par les régimes successifs depuis 1944 ; Vichy ne marquant en réalité aucune véritable rupture (l’appareil politico-militaire d’avant-guerre s’y transférant quasi intact, puis ralliant tel quel la ‘France libre’ entre 1942 et la Libération) ; la colonisation se transformant simplement (dans les années 1950-60) en ‘indépendances’ sous protectorat de fait (l’ambassadeur de ‘France’ jouant le rôle de ‘Résident général’) et les monopoles assurant pendant les ‘Trente glorieuses’ une dernière ‘vague’ de modernisation, surmontant au prix de quelques concessions le grand ‘réveil populaire’ de 1968-75 (concessions synthétisées dans le mitterrandisme des années 1980).

              centrale-nucleaire-copie-2La-Defense.jpg

    Face à cette analyse et ces constats, quelles sont les tâches des authentiques communistes révolutionnaires ? 

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    [1] Sur 9 départements ayant pris les armes contre le coup d'État bonapartiste, 8 étaient occitans : 'Basses-Alpes' (Haute-Provence), Var, Drôme, Ardèche, Gers, Hérault, Gard, Lot-et-Garonne. Le contrôle militaire est perdu pendant plusieurs jours dans le Var et le Gers ; quant à la Haute-Provence, l'insurrection y est carrément invaincue militairement, l'armée réactionnaire étant même ridiculisée aux Mées ; seule la nouvelle que tout était perdu à Paris (réflexe 'républicain français' inepte mais c'est ainsi...) lui faisant déposer les armes (un petit groupe mené par Ailhaud de Volx poursuivra la lutte pendant quelques semaines dans la montagne de Lure). Extrêmement intéressante à lire aussi, cette étude montrant cartes à l'appui la concentration géographique des résistances et rébellions populaires collectives contre les forces de "l'ordre" à cette même époque de la "révolution" industrielle (1800-1859) : une concentration très claire dans le 'Midi' occitan et arpitan (le 'Midi rouge' démocrate-socialiste de la 2e République), en 'Grande Picardie' industrielle et minière (Somme, Nord, Pas-de-Calais) également assez 'rouge' mais aussi en 'Grande Armorique' (Bretagne, Maine, Anjou, Vendée, Cotentin), terres réputées plutôt 'blanches' mais marquées, comme nul(le) ne l'ignore, par la violente résistance au centralisme "révolutionnaire" dans les années 1790 (Vendée et Chouannerie) - on notera également que cette 'Grande Armorique' n'a pas particulièrement plébiscité Louis-Napoléon à la présidentielle de décembre 1848. En d'autres termes, il apparaît clairement que si les soulèvements qui font basculer les régimes sont à Paris, la résistance diffuse, latente des masses populaires se trouve principalement dans les PÉRIPHÉRIES de la construction politique et économique "française" (comme l'illustre fameusement, par exemple, la 'Guerre des Demoiselles' dans les Pyrénées centrales), là où la nouvelle société capitaliste industrielle et la bourgeoisie désormais seule aux commandes vont être le plus violemment aux prises avec la communauté populaire, qu'elles cherchent à réduire à une pure force de travail productrice de plus-value.

    [2] Le fameux, l’incontournable drapeau tricolore bleu-blanc-rouge, emblème s’il en est de la bourgeoisie ayant pris le contrôle de l’État construit par les monarques en 1789, après y avoir fait son nid pendant plus de 5 siècles. Il naît au départ sous la forme d’une cocarde (rondelle de tissu que l’on accrochait aux chapeaux), lorsque Louis XVI est ‘ramené’ à Paris après la prise de la Bastille, et il unit le blanc de la monarchie au… (comme par hasard !) bleu et au rouge de Paris, indication, s’il en est, de qui est la fraction dirigeante de la bourgeoisie révolutionnaire d’alors, bien que toutes les ‘provinces’ du royaume aient leurs ‘ténors’ aux États Généraux devenus Constituante. Il deviendra étendard des armées révolutionnaires sur les champs de bataille de 1792 (comme à Valmy), avant d’être consacré officiellement en février 1794 (27 pluviôse an II), sa forme actuelle étant celle du pavillon de la Marine de guerre napoléonienne. Il est resté depuis lors l’emblème ‘national’, à l’exception de la période 1815-30 (rétablissement du drapeau blanc), y compris sous Vichy. Le prolétariat s’en dissocie pourtant rapidement puisqu’en 1848, le poète Lamartine, sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris, doit défendre (dans un discours resté célèbre) le drapeau tricolore ‘qui a fait le tour du monde avec la Révolution et l’Empire’ face au drapeau ROUGE, symbole insurrectionnel populaire depuis la répression du Champ-de-Mars en 1791, et qui deviendra après la Commune le drapeau de la révolution prolétarienne internationale… Mais malgré cela, le mouvement socialiste puis communiste hexagonal ne saura jamais réellement se défaire de ces trois couleurs ‘révolutionnaires’, devenues pourtant, entre temps, totalement réactionnaires et impérialistes. Depuis 2003 (loi sur la ‘sécurité intérieure’), l’article 433-5-1 du Code pénal prévoit que ‘Le fait, au cours d'une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d'outrager publiquement l'hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d'amende. Lorsqu'il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d'emprisonnement et de 7 500 euros d'amende.’ 

    [3] Le site Voie Lactée (pour lequel les compliments de SLP sont assez rares pour valoir de l’or…) analyse ASSEZ CORRECTEMENT la ‘grande contradiction’ de la bourgeoisie BBR en 1940-44 à la lumière de l’opposition Empire/Europe ; à cela près qu’il ‘invente’ (encore une fois) une contradiction anti-léniniste entre ‘bourgeoisie financière’ (impérialiste) et ‘bourgeoisie industrielle/traditionnelle’. En réalité, il y avait tout simplement DEUX BRANCHES d’une MÊME bourgeoisie monopoliste ; l’une cherchant à trouver sa place dans la ‘nouvelle Europe’ allemande (mais comprenant généralement, dès 1942, qu’il n’est pas question de partenaire mais de vassale), l’autre faisant le pari de l’alliance britannique, de l’entrée en guerre des États-Unis et de la victoire finale de ces deux puissances.

    Deux branches que l’on peut certes mettre en parallèle avec un clivage entre tropisme ‘ultramarin/colonial’ (tourné vers l’Empire) et tropisme ‘continental/euro-méditerranéen’ (Europe et Méditerranée désormais ‘à l’heure italo-allemande’, donc nécessité de composer), mais tout n’est pas aussi ‘simple’ : de très nombreuses colonies se rallieront tardivement et il faudra très souvent déloger les vichystes par la force (Madagascar en 1942, Dakar en 1940 où c’est un échec - l'Afrique occidentale ne rejoint la France libre qu'en décembre 1942) ; ceci sans même revenir une fois de plus sur l’extrême porosité entre Vichy et ‘France libre’ : passages de l’un à l’autre tout au long de la guerre, positions ‘centristes’ du type ‘l’épée (De Gaulle) et le bouclier (Pétain)’, tractations officieuses permanentes, éléments comme Darlan (‘Premier ministre’ de Vichy février 1941-avril 1942) traitant avec les Américains (alors neutres) puis se ‘ralliant’ lors du débarquement en Algérie, etc. ; ce qui montre bien l’identité de classe absolue entre les deux bords. On pourrait aussi parler du clivage entre principalement anti-allemands (contradiction inter-impérialiste principale) et principalement anticommunistes (contradiction révolution mondiale/contre-révolution principale) ; soit ceux qui, ne cédant pas à l'hystérie, pouvaient facilement se rendre compte de l'inoffensivité du PC (et l'URSS était loin alors que les rêves de revanche nazis étaient une menace directe) ; et ceux pour qui en revanche l'occupation étrangère était préférable à la moindre réforme sociale, 'ouvrant les vannes du bolchévisme'. Il y avait aussi beaucoup, avant-guerre, de principalement anglophobes, la contradiction restant forte en Afrique et en Orient (question de Mossoul, province ottomane riche en pétrole, promise à la France mais finalement attribuée au mandat britannique en 1920, d'où l'importance du vichysme en Syrie-Liban).

    Après-guerre, les ‘ultramarins’ pourront être ‘atlantistes’ (besoin des USA pour défendre les territoires contre les mouvements anticoloniaux, appuyés par l’URSS et la Chine) mais aussi très méfiants envers l’impérialisme US, qui cherche à faire tomber les ex-colonies dans son orbite ; tandis que le ‘tropisme continental’ peut trouver son héritier en la construction européenne (présentée aux Américains comme une manœuvre antisoviétique, mais visant en réalité à s’émanciper de leur hégémonie)  avec l’impérialisme allemand qui cherche à se relever de sa déroute de 1945. C’est finalement le gaullisme qui va réaliser, dans les années 1960, la ‘synthèse’ de tout cela, présidant avec l’allemand Adenauer à la construction d’une ‘Europe forte’ (idéalement ‘de l’Atlantique à l’Oural’) et modernisant l’Empire par la retrait de l’administration coloniale directe et l’instauration du néocolonialisme ; ce qui n’ira pas sans susciter de violentes résistances (putsch d'Alger 1961, OAS), où se retrouveront côte à côte des nostalgiques de Vichy… et des ‘Français libres’ de la première heure !  

     


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