• Sur le référendum indépendantiste en Catalogne et ses suites


    catalogneComme cela était prévu de longue date - et comme nous avions déjà eu l'occasion d'en parler, le Peuple catalan s'est donc rendu aux urnes ce dimanche pour décider... de son indépendance. Il est ressorti des urnes de cette consulta un OUI FRANC ET MASSIF des quelques 2,2 millions de votants aux deux questions qui étaient posées : que la Catalogne devienne un État (91,82% soit 2,05 millions de voix) et qu'elle devienne un État INDÉPENDANT (80,76% soit 1,8 millions).

    Petit problème, lui aussi annoncé de longue date : ce référendum était rigoureusement non-autorisé par le pouvoir "constitutionnel" de l’État central espagnol, qui refuse et refusera donc catégoriquement d'en reconnaître le résultat. État bourgeois aux abois (comme nous l'avons maintes fois analysé), l'"Espagne" s'est donc refusée à même envisager la situation qu'aurait eu à gérer - par exemple - Londres en cas de victoire de l'indépendance en Écosse en septembre dernier.

    Cette obstruction démocratique s'est d'ailleurs reflétée dans les urnes par une très forte abstention : plus de 3 millions de personnes sur les 5 millions et demi potentiellement convoquées (soit plus de 60%) ne se sont pas déplacées, les espagnolistes n'étant généralement pas allés voter à un scrutin considéré par eux comme illégitime et dénué de toute valeur (ce qui leur permettra évidemment de dire que l'abstention + le "non" sont largement au-dessus du "oui"...). Ceci a aussi pu jouer au demeurant sur la mobilisation du camp indépendantiste, soit par légalisme (on imagine mal l'électorat CiU, par exemple, en grands rebelles...) soit par sentiment d'inutilité. Néanmoins, ce sont en définitive quelques 40% de participation et un tiers des habitants de la Catalogne en mesure de voter (le droit de vote était ouvert à partir de 16 ans ainsi qu'aux étrangers résidents depuis plus d'un an) qui se sont prononcés pour l'indépendance de leur pays (rappelons aussi que bien des élections tout à fait légales et reconnues ne connaissent pas une participation bien supérieure... il suffit de penser aux dernières européennes : 42% en "France", 45% en "Espagne" !). Tous les scénarios sont donc désormais du domaine du possible, surtout lorsque l'on connaît la tradition de grande brutalité de Madrid quand il s'agit d'empêcher l'éclatement de sa construction étatique historique au service du Capital.

    La question catalane au sein de l’État espagnol a été assez bien étudiée par Servir le Peuple dans son article sur la construction historique de cet État. La Catalogne faisait originellement partie (de fait, elle était le moteur économique) du Royaume d'Aragon qui, en s'unissant à celui de Castille-León (mariage de Ferdinand II et Isabelle Ière), a donné naissance au Royaume d'Espagne. Les classes dominantes catalanes (aristocratie et bourgeoisie) étaient donc originellement - en quelque sorte - des "associées" de celles de Castille au sein du nouvel État moderne ; mais des "associées" se sentant très vite "flouées", n'obtenant qu'une toute petite partie (Pays valencien et Baléares) des terres "re"conquises sur Al-Andalus tandis que les colonies "découvertes" dans les Amériques étaient directement rattachées à la Couronne castillane. Ceci amènera, assez rapidement, la renaissance d'un très fort sentiment autonomiste voire indépendantiste dès lors (17e siècle) que le "miracle espagnol" du "Siècle d'Or" montrera ses premiers signes d'essoufflement (faute d'un réinvestissement intelligent par la Castille des richesses pillées outre-mer) ; tandis que de leur côté, les masses du peuple comme dans toute la péninsule résistaient naturellement à un État moderne synonyme de leur soumission brutale à l'accumulation primitive capitaliste, de la destruction de leur vie sociale "républicaine" dans les villages et les bourgs et de leur réduction à une pure force de travail productrice de plus-value.

    L’État espagnol "résoudra" cela au 18e siècle, après deux grands révoltes (Guerra dels Segadors - "Guerre des Faucheurs" - et celle de la Guerre de Succession d'Espagne), en imposant "tout simplement" à l'ancienne "Couronne d'Aragon"... le centralisme à la française, d'autant plus facilement que c'était désormais un petit-fils de Louis XIV, Philippe V de Bourbon, qui régnait sur le trône madrilène. Dès lors, sans cesser d'être la partie économiquement la plus développée de l’État, la Catalogne allait être politico-militairement soumise au pouvoir de Madrid, lequel agissait au demeurant (à cette époque et encore longtemps après) en "relais" de son voisin du Nord - notre oppresseur et négateur, l’État français ! C'est qu'en définitive, l’État "espagnol" castillan comme son homologue français s'est formé en absorbant une nationalité beaucoup plus riche à la base (Catalogne et Occitanie), mais contrairement à ce dernier il n'a pas su ensuite fortifier ÉCONOMIQUEMENT sa position dominante (ce que l'Empire colonial permettait pourtant Catalogne-oklargement, mais il a dilapidé ce "capital" !), ne pouvant plus dès lors s'imposer que par la force ainsi que par le soutien d'une puissance "tutélaire" (la France du règne de Louis XIV jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, puis les États-Unis dans le cadre de la Guerre froide et désormais la "Banane bleue" européenne).

    Ceci scella de fait la naissance de la question catalane, en dehors de laquelle il n'existe aujourd'hui aucune prise de position politique sérieuse (que ce soit pour ou contre l'autodétermination) sur ce territoire : l'"espagnolisme" hérité du franquisme (PP) et ses misérables appendices sociaux-démocrates (PSOE) et sociaux-libéraux (Ciutadans ou UPyD), autrement dit le camp du Capital "central" castillan, dédient toute leur activité politique dans la "région" à s'y opposer ; il y a une bourgeoisie catalane ultra-autonomiste (CiU, ERC) qui se sent désormais prête pour l'indépendance (pour avoir son propre État bourgeois) ; il existe même une extrême-droite (Plataforma) autonomiste mais anti-séparatiste et liée aux Identitaires hexagonaux, à la Ligue du Nord etc. etc. ; et il y a des "marxistes" et des "anarchistes" qui (comme ici) combattent l'affirmation catalane mais la grande majorité de la gauche radicale et révolutionnaire (CUP, Arran, mouvement des squats autogérés etc.) s'en revendique toutefois aux côtés de la lutte sociale, d'autant plus aisément que l'héritage historique va dans ce sens.

    Après la mort de Franco et l'avènement de Juan Carlos de Bourbon (1975), les tenants de l'"Espagne unie, grande et libre" lâchèrent pas mal de lest en inscrivant dans la nouvelle Constitution de 1978 le système des autonomies ("refondant" ainsi en quelque sorte le "pacte" historique entre le pouvoir central et les classes dominantes nationales : on peut parler de nouvelle polysynodie) ; la Generalitat de Catalogne en obtenant d'ailleurs une particulièrement large ; mais 30 ans plus tard la phase terminale de la crise générale capitaliste (frappant le pays avec la violence que l'on sait) a fait ressurgir la question avec force, la recherche (tant populaire que bourgeoise) d'une autre porte de sortie à ladite crise que l'austérité promise par Rajoy se confondant - pour ainsi dire - avec la revendication d'un vote d'autodétermination.

    [Au milieu des années avait été discuté entre l'ensemble des partis catalans (coalition PSC-ERC alors au pouvoir et CiU d'Artur Mas, alors chef de l'opposition) et le Premier ministre Zapatero un nouvel Estatut (statut d'autonomie) rénové, finalement adopté en 2006 par une loi des Cortes de Madrid suivie d'un référendum en Catalogne. Mais la Gauche républicaine (ERC), qui avait participé aux discussions initiales, le rejette alors comme trop modéré ; tandis que le PP de Mariano Rajoy, lui, introduit devant le Tribunal constitutionnel (la "Cour suprême" espagnole) recours sur recours qui aboutissent finalement, dans un contexte marqué par l'explosion de la crise et le crépuscule du zapaterisme, à l'invalidation en juin 2010 de 14 articles (les plus fondamentaux) sur 223... C'est à ce moment-là que se lèvent dans toute la communauté autonome, à commencer par la capitale Barcelone, d'immenses mobilisations sous le mot d'ordre "Som una nació, nosaltres decidim" ("nous sommes une nation, c'est nous qui décidons") qui peuvent être considérées comme le point de départ du processus souverainiste actuel ; dans un contexte où par ailleurs la CiU de Mas, revenue au pouvoir en 2010 dans une position plus que précaire (uniquement grâce à une abstention négociée des socialistes), doit convoquer en novembre 2012 de nouvelles élections à l'issue desquelles... elle ne peut cette fois conserver la Généralité qu'avec l'appui de l'ERC. C'est celle-ci qui (en fait) impose à Mas, en échange de cet appui, l'agenda d'organiser un référendum d'ici la fin 2014 ; amenant par la force des choses l'éclatement de la CiU entre la Convergence démocratique (CDC) de Mas et l'Union démocratique (UDC) démocrate-chrétienne, plus conservatrice et opposée à l'indépendance, qui tombera par la suite rapidement dans l'oubli (sur tout ce processus, voir l'annexe en fin d'article).]

    Sur cette question, notre position s'est toujours voulue claire et simple : nous soutenons radicalement et sans réserves l'autodétermination démocratique du Peuple catalan comme de tous les Peuples de la péninsule ibérique ; comme tout ce qui va dans le sens de DÉTRUIRE cet État espagnol PILIER de l'ordre capitaliste-impérialiste européen.

    En revanche, ce qui est vrai et qui a pu nous être reproché, c'est que nous avons dès l'annonce de la fameuse consulta émis de sérieuses réserves quant à la praticabilité de cette voie institutionnelle-référendaire telle que promue par les représentants de la bourgeoisie catalane (aile droite CiU et aile gauche ERC) à la tête de la Généralité, au regard du "séisme politique" que représenterait une indépendance catalane pour l'ordre bourgeois européen. De fait, toutes les excellentes raisons (forcément excellentes, puisque ce sont les nôtres !) exposées ici de soutenir (comme nous le faisons) la lutte d'autodétermination du Peuple catalan sont aussi celles qui faisaient qu'il n'y avait que DEUX VOIES : soit (comme en Écosse) un référendum autorisé mais avec un déploiement titanesque d'hégémonie intellectuelle "espagnoliste" rendant presque impossible la victoire du "oui" ; soit déclarer purement et simplement la consultation "inconstitutionnelle", "nulle et non avenue" quel qu'en soit le résultat. Comme nous le savons tout-e-s, c'est cette seconde option qui a été choisie : le choix, comme presque toujours avec Madrid, de la force brute pour un État/système faible.

    Nous avons donc à présent une assez nette majorité qui s'est dégagée du scrutin en faveur d'une indépendance de la Catalogne, mais concrètement aucune indépendance puisque le pouvoir central refuse de reconnaître le résultat. Que va-t-il donc se passer ? La Generalitat, Artur Mas et Oriol Junqueras en tête, va-t-elle proclamer (comme les héroïques députés irlandais du Sinn Féin en 1919) la GUERRE D’INDÉPENDANCE ? On se doute bien que rien n'est moins sûr.

    voluntat-poble-lema-campanya-CiU EDIIMA20121109 0142 5Beaucoup plus probable est que, outre les recours devant les juridictions constitutionnelles et nonobstant le rôle de "Père de la Nation" dans lequel se verrait bien Mas, ce dernier et - surtout - la classe qu'il représente, la bourgeoisie catalane suffisamment autonome économiquement de Madrid et du reste de l’État, tentent d'utiliser le résultat de la consulta pour "gratter" de nouvelles prérogatives et avantages pour "leur" Catalogne... et surtout pour eux-mêmes (ceci étant parfois ouvertement assumé : "si nous obtenons 1,5 millions de oui ou plus, Rajoy sera obligé de discuter avec nous" etc. etc.). L'ERC de Junqueras, qui a le vent en poupe en ce moment, pourrait en profiter de son côté pour appeler à de nouvelles élections, qui pourraient bien faire d'elle le premier parti en nombre de sièges au Parlement...

    Ce versant bourgeois du mouvement indépendantiste catalan (dont nous avons exposé plus haut les racines historiques) ne peut et doit pas être nié par les communistes révolutionnaires marxistes que nous sommes. Il a des implications jusque dans les propos de certains dirigeants de l'ERC (la "Gauche républicaine" de Catalogne) qui ont pu mettre en avant, tout "de gauche" qu'ils sont, des "arguments"... dignes de la droite flamande parlant des Wallons ou d'Angela Merkel parlant des Grecs, en mode "le Sud - andalou, murcien etc. - coûte trop cher à la Catalogne", ce qui leur a valu une volée de bois vert de la part des autres gauches radicales d'affirmation des Peuples (notamment celle d'Andalousie !) et un refus catégorique de faire liste commune aux dernières européennes... Savoir que des personnes n'ayant que des considérations d'avantages fiscaux et/ou institutionnels et des magouilles politiciennes en tête ont pu se servir des aspirations de millions de personnes à une société plus démocratique et plus juste ne peut que susciter la saine et légitime colère des révolutionnaires communistes que nous sommes. En réalité, avec le veto "espagnoliste" du Pouvoir madrilène (dont on attend maintenant, non sans inquiétude, de voir les mesures qu'il va prendre...), cet aspect forme tout simplement le principal obstacle et frein à la Libération révolutionnaire du Peuple catalan ! Mais efforçons-nous - justement - d'être dialectiques et de ne pas nous focaliser exclusivement sur cela ; efforçons-nous de voir aussi l'autre aspect des choses...

    Sur le versant populaire en effet, la signification profonde de la consulta est le DROIT DU PEUPLE À DÉCIDER ; décider de son destin et de ce qui est bon pour lui non seulement en dehors de l'"Espagne" mais aussi - pour une large partie du mouvement, en tout cas sa frange la plus combattive - en dehors de l'ordre capitaliste européen et mondial, quand bien même (comme on l'a dit) il serait complètement idéaliste et utopique de penser parvenir à cela au travers d'un simple vote. Et sur ce point, la Catalogne et l’État espagnoliste tout entier sont en réalité - désormais - assis sur un volcan !

    catalunya arranEn Écosse, il y a la possibilité de dire que la tant réclamée parole au peuple lui a été donnée et que le résultat a été négatif, vox populi vox dei et rideau, circulez y a plus rien à voir... Mais ici en Catalogne, quels qu'aient été les multiples intérêts portant la consulta et les divergences - voire les contradictions totales !* - entre eux, le fait indéniable est que le mouvement en faveur de ce référendum a été une GIGANTESQUE et MASSIVE MOBILISATION POPULAIRE et une formidable école de révolution (cet aspect-là des choses, exprimé notamment à travers l'Assemblée nationale catalane (ANC), nous l'avons TOUJOURS RÉSOLUMENT SOUTENU et nous sommes sincèrement désolés si des personnes ont pu interpréter notre position autrement). Que vont faire ces personnes qui ont lutté (depuis parfois plus de trois ans) pour que cette consultation puisse se tenir, qui sont allées - évidemment - y voter OUI et qui voient maintenant leur volonté niée et ignorée par l’État central ? Et quelle va être la réaction de ce dernier devant leurs - quasi certaines - manifestations de colère ??**

    En vérité, une seule question se pose au jour d'aujourd'hui et c'est celle-là.

    Les choses sont en fait désormais - en dernière analyse - TRÈS SIMPLES :

    1°/ le principe d'autodétermination démocratique est aujourd'hui totalement acquis dans la Nation catalane et surtout - ce qui nous intéresse vraiment - dans les classes populaires, le Peuple travailleur de Catalogne, y compris chez les (nombreuses) personnes de ce Peuple travailleur originaires d'autres parties de l’État ou du monde (très importantes communautés est-européennes, nord-africaines, sud-américaines etc.) ;

    2°/ la question qui se pose désormais est donc celle du COMMENT ; autrement dit, le Peuple travailleur de Catalogne doit comprendre qu'aucune voie légaliste et électorale ne peut l'amener vers les aspirations démocratiques et sociales qui sont les siennes et que seule le peut la voie de la lutte révolutionnaire, la voie de la Guerre populaire en pays occidental telle que théorisée (en fin de compte) plus par Gramsci que par Mao et exposée ici et ici.


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    * Une bonne illustration de ces contradictions est la position publiée fin octobre par l'organisation Endavant OSAN (Organizatció Socialista d'Alliberament Nacional - Organisation Socialiste de Libération Nationale) :
    "Devant la convocation d'une consulta édulcorée, fruit de la non-désobéissance de la CiU à l'interdiction antidémocratique de l'État, Endavant OSAN souhaite faire part des réflexions suivantes :
    Nous ne pouvons pas laisser aux mains des autonomistes la mobilisation pour l'autodétermination car, si nous le faisons, ces derniers utiliseront cette mobilisation pour négocier une réforme institutionnelle, une nouvelle insertion de la Catalogne dans l''Espagne' et laisseront la voie libre à l'État pour annihiler les droits nationaux dans le reste des Pays catalans [la région de Valence et les Baléares NDLR]. Nous ne pouvons pas faire le jeu de l'autonomisme en esquivant la confrontation politique et en le laissant surfer sur la vague de la mobilisation pour les droits nationaux qu'a connue la Catalogne ces dernières années.
    Nous appelons le Peuple travailleur des Pays catalans qui vit dans les quatre provinces de la Principauté [la "région" Catalogne de la Generalitat] à remplir
    et faire déborder les urnes, le 9 novembre, de votes pour l'indépendance.
    Si la consulta est gênée ou interdite par l'État, nous estimons extrêmement important de nous mobiliser pour empêcher que la CiU ne se conforme ainsi à l'interdiction à moindre frais, et pour que le Peuple reste assuré de pouvoir exprimer le 9-N sa volonté populaire par-dessus les interdictions et les obéissances à celles-ci.
    Parallèlement, nous considérons aussi que l'action du 9 novembre ne servira à rien - ou pire encore, servira l'autonomisme - s'il n'y a pas dès le 10 novembre une offensive pour déloger l'autonomisme du pouvoir et pour construire une hégémonie indépendantiste d'ampleur nationale qui brise l'ordre social établi, base même de notre soumission à l''Espagne'."

    Voir aussi, pour information, la position de Breizhistance :  Avec le Peuple catalan pour l’indépendance ! et cet entretien avec un député des CUP (social-démocratie radicale indépendantiste).

    ** Des proclamations unilatérales d'indépendance sont ainsi prévues prochainement par certaines organisations, notamment l'ANC.


    ANNEXE - tiré d'un (excellent) article de 2017, suite au nouveau référendum : quelques rappels historiques et contemporains

    http://www.editoweb.eu/nicolas_maury/Quelques-eclaircissements-utiles-pour-comprendre-l-independantisme-catalan_a12368.html

    [Sur la situation actuelle]

    Remontons en 2006. Un Estatut d'Autonomia de Catalunya, dans le cadre de la Constitution espagnole de 1978, est adopté et mis en place. Il est approuvée par le Parlement de Catalogne le 30 septembre 2005, fut transmis au Congrès des députés, où il fut accepté le 30 mars 2006, puis au Sénat, où il fut approuvé le 10 mai 2006. Un référendum tenu en Catalogne le 18 juin 2006 confirma le texte, qui fut promulgué par le roi Juan Carlos et publié par la loi organique 6/2006 du 19 juillet 2006.

    Ce statut d'autonomie vise plusieurs aspects :

    - Il définit la Catalogne comme une "nation", et non plus une "nationalité".

    - Il renforce la co-officialité de l'espagnol et du catalan, avec une reconnaissance du catalan comme langue officielle.

    - Il renforce la laïcité dans l'enseignement public.

    - Il réactive des "droits historiques" de la Catalogne, qui fondent l'autonomie de la région non pas sur la constitution ou un accord de l’État mais par l'histoire.

    - Il renforce la justice et élargie les compétences du Tribunal supérieur de justice de Catalogne et crée un Conseil de justice de Catalogne.

    - Renforcement de la part fiscale : 50% de l’impôt sur le revenus et de la TVA restera dans les caisses de la Generalitat, 58 % des impôts spéciaux et 100 % sur les autres impôts et taxes. De plus la Catalogne obtient le droit de légiférer librement pour les caisses d'épargne, mais aussi les organismes de crédit, de banque et d'assurance.

    Coup de tonnerre, dans un arrêt rendu le 28 juin 2010, le Tribunal constitutionnel annule 14 des articles du statut d'autonomie, sur un total de 223, à la requête du Parti populaire dirigé par un certain Mariano Rajoy. La plupart des points détaillés ci dessus seront donc cassés par le Tribunal constitutionnel.

    La réaction est assez importante en Catalogne. Il faut savoir qu'à cette époque l’indépendantisme est très marginale et que la plupart des partis politiques sont autonomistes et ne souhaitent pas quitter l'Espagne. Il y a juste un débat entre Monarchie ou République.

    Le 13 septembre 2009, un référendum populaire est organisé par des associations indépendantistes à Arenys de Munt sur la volonté de ses habitants d'être indépendants de l'Espagne. Après cela, 167 communes de Catalogne ont organisé le 13 décembre 2009 un référendum autour de la question suivante : « Êtes-vous d'accord pour que la Catalogne devienne un État de droit, indépendant, démocratique et social, intégré dans l'Union européenne ? ». Au total, 700.000 personnes étaient convoquées aux urnes et 200.000 se sont exprimées. Le « oui » a gagné à près de 95 % face au « non » avec 3,52 %.

    À Barcelone, le 10 juillet 2010, une immense manifestation déferle dans les rues de la capitale catalane, à l'appel de tous les partis politiques ayant des sièges au Parlement de Catalogne (sauf le Parti populaire et Citoyens), tous les syndicats catalans et environ 1600 associations culturelles. Entre 1.100.000 et 1.500.000 personnes défilent sous les slogans "Som una nació. Nosaltres decidim" (Nous sommes une nation. C'est nous qui décidons) et ils condamnent les décisions du Tribunal constitutionnel.

    La crise qui secoue l'Espagne et les premières cures d'austérités menées par José Luis Rodríguez Zapatero et la coalition gouvernementale, permettent une victoire électorale de la droit post-franquiste. Le Parti Populaire remporte les élections législatives le dimanche 20 novembre 2011 et Marianon Rajoy devient Premier ministre le 19 décembre 2011.

    Son mandat est marqué la crise économique, l'austérité, l'explosion de la pauvreté et de la précarité, des scandales politico-financiers.

    En Catalogne, les autonomistes se muent en indépendantistes. Pour beaucoup la réponse à la crise économique passe par la création d'une République catalane sociale (rappelons qu'Artur Mas mènera une politique d'austérité très forte en Catalogne à partir de 2012).

    D'un point de vue institutionnel, la situation est bloquée. Le gouvernement refuse toute négociation et est retranché derrière la Constitution. Madrid justifie sa légalité au nom de la démocratie et refuse systématiquement toutes les propositions des catalans. Or la constitution qui fixe l'indivisibilité du peuple d'Espagne ne peut être modifiée que par un référendum légal, c'est à dire validé par les 2/3 des membres du parlement (Cortes), mais le PP s'y refuse.

    Dans l'esprit des catalans, renforcé par la nécessité d'en finir avec ces institutions et la confrontation institutionnelle. Pour beaucoup de catalans, l'idée indépendantiste ne fait que se renforcer pour avoir un pays neuf, démocratique, au service du peuple et non de la classe politico-économique dominante (les scandales de corruption se multipliant au PP et au PSOE).

    Ainsi plusieurs mobilisations vont marquer la Catalogne.

    Des communes de Catalogne se déclarent "Territori Català Lliure" (territoire catalan libre). Au début mai 2013, 197 communes et 5 conseils de comarques, représentant 20,8 % de la population de la Catalogne, s'étaient proclamés territoire libre catalan.

    Le 11 septembre 2012, entre 1,5 et 2 millions de personnes se rassemblent à Barcelone pour la Diada Nacional (fête nationale) pour affirmer que la Catalogne soit : "Catalunya, nou estat d'Europa" ("La Catalogne, un nouvel état d'Europe"). Cette manifestation coïncide avec l'arrivée au pouvoir d'Artur Mas et de la droite libérale en Catalogne.

    À cette manifestation participent tous les partis politiques (communistes inclus) à l’exception du PP, du PSC-PSOE et des Ciudadanos. Les CUP participent séparément à la manifestation. Pour eux la Catalogne ne doit pas suivre la voie économique néolibérale de l'Union européenne et qui est la cause de la crise.

    Le 29 juin 2013, un grand "Concert per la Llibertat" (concert pour la liberté) est célébré sur le Camp Nou à Barcelone. C'est une autre grande mobilisation sociale en faveur de l'indépendance. Plus de 400 artistes ont participé à l’événement.

    Le 11 septembre 2013, jour de la Diada Nacional, une nouvelle initiative va rassembler plus de 1,6 millions de personnes à travers la Catalogne. C'est la "Via Catalana cap a la Independència" (Voie catalane vers l'indépendance). Une chaîne humaine qui traverse toute la Catalogne et au delà (la manifestation part d'Argelès en Catalogne Nord).

    Le 27 septembre 2014, le président catalan Artur Mas convoque pour le 9 novembre une consultation d'autodétermination. Les deux questions posée : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État ? En cas de réponse affirmative, voulez-vous que cet État soit indépendant ? ». À la suite de ce référendum jugé illégal par le Tribunal constitutionnel et transformé en consultation non contraignante, 2.300.000 catalans se rendent aux urnes et 80,7 % d'entre eux se prononcent pour l'indépendance de la Catalogne.

    Fort de ce succès, Artur Mas dissout le Parlement catalan et convoque des élections régionales anticipées pour le 27 septembre 2015.

    Les élections du 27 septembre 2015 sont un succès mitigé pour les indépendantistes qui, avec 47,8 % des voix, n'emportent pas la majorité absolue des suffrages, mais sont majoritaires en sièges (72 sur 135) au Parlement régional, bien que divisés entre la liste Junts Pel Si, avec 62 sièges, et celle de la Candidature d'unité populaire (CUP), qui en obtient 10.

    L'histoire vous la connaissez, le 1er octobre 2017, un référendum, jugé illégal, mais contraignant est organisé en Catalogne.

    [De fait]  Ce sont les libéraux au pouvoir : pourquoi c'est faux

    (Déjà la majorité organisatrice du référendum de novembre 2014 dépendait totalement du soutien de l'ERC à Mas, et) depuis les élections au Parlement de Catalogne du 27 septembre 2015, c'est une coalition indépendantiste, Junts pel Sí (Ensemble pour le OUI), qui dirige la Generalitat. Cette coalition succède au leadership du parti Convergence démocratique de Catalogne (CDC - ex CiU) et de son président Artur Mas. Cette coalition met fin à une longue période d'austérité libérale, on y reviendra.

    Qui compose la coalition Junts pel Sí ?

    - Les libéraux du parti Convergence démocratique de Catalogne (devenu depuis Parti Démocratique Européen Catalan - PDECat). Ces derniers sont en minorité avec 29 sièges sur les 62 de la coalition.

    - Les républicains de gauche Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), conduit par Oriol Junqueras, orienté politiquement sur la gauche de la sociale-démocratie. Cette formation politique accompagne les écolo-communistes (ICV-EUiA) et les progressistes comme à Barcelone. Au sein de la majorité, l'ERC représente 21 député.e.s sur 62.

    - Les Démocrates de Catalogne, de tradition chrétien-démocrate, représenté.e.s par 3 député.e.s.

    - Le Moviment d'Esquerres (MES) qui est une scission du Parti des Socialistes de Catalogne (PSC - PSOE) et qui dispose d'un siège.

    - Catalunya Sí, une plate-forme politique à gauche qui a aujourd’hui fusionnée avec l'ERC.

    - Des personnalités politiques comme Raül Romeva, ancien député européen de l'Initiative pour la Catalogne Verts (ICV - ex-PSUC).

    - Et d'associations trans-partisanes comme le Reagrupement Independentista, Avancem, l'Associació de Municipis per la Independència, l'Òmnium Cultural, l'Assemblea Nacional Catalana. On retrouve au parlement Carme Forcadell i Lluís, ancienne présidente de l'ANC et Muriel Casals (ICV - ex-PSUC), ancienne présidente d'Òmnium (aujourd'hui décédée).

    Et enfin, non membre de la coalition Junts pel Sí, la Candidatures d'Unité Populaire (Candidatura d'Unitat Popular - CUP). Une formation politique anticapitaliste, antifasciste, féministe, communiste et inspiré du municipalisme libertaire. Avec 10 député.e.s au parlement catalan, cette formation très à gauche permet aux indépendantistes d'avoir la majorité. Et les CUP ont exigé deux choses pour apporter leur soutien : La démission d'Artur Mas (symbole de l'austérité) et une réorientation des politiques en rupture avec le libéralisme.  

    [Rappels historiques]

    Quelques dates historiques et comment la Catalogne fut absorbée par l'Espagne

    L'origine de la Catalogne se trouve dans la "Marche d'Espagne" de l'empire carolingien. La Catalogne naît au IXème siècle. Le "père fondateur" légendaire de la Catalogne serait Guifred le Velu "El pelut" nommé comte de Barcelone en 878 au concile de Troyes. Guifred le Velu est l'ancêtre de la dynastie de Barcelone, qui construit peu à peu l'État catalan autour du comté de Barcelone.

    En 1137, le comte de Barcelone épouse l'héritière du royaume d'Aragon. À ce moment naît la Couronne d'Aragon qui développe un mode d'administration original, très décentralisé pour répondre aux fortes différences tant politiques qu'économiques et linguistiques des deux parties de la Couronne, le Royaume d'Aragon et la Principauté de Catalogne. Ce royaume sera une véritable thalassocratie en méditerranée.

    En 1283, la Principauté de Catalogne approuve les constitutions catalanes et, en 1359, a créé la Députation du General (ou Generalitat). Le plus vieux parlement d'Europe.

    Une union dynastique avec la Couronne de Castille et celle d'Aragon est actée en 1479. La Principauté de Catalogne conserve toutes ses prérogatives, son autonomie et son parlement comme "droits historiques".

    Avec la Guerre des Faucheurs (Guerra dels Segadors) un conflit va toucher une grande partie de la principauté de Catalogne entre les années 1640 et 1659. Elle prendra fin à la signature du traité des Pyrénées entre les royaumes d'Espagne et de France. C'est à ce moment là que le Roussillon et la moitié du comté de Cerdagne se retrouvent annexés à la France.

    Cette guerre fait suite à la guerre de Trente Ans (1618 - 1648) et au raz-le-bol des populations catalanes de devoir subir la présence des troupes castillanes dans les campagnes. À cette époque les armées vivaient sur le terrain. Au début de mai 1640, les paysans de Gérone attaquent les troupes qu'ils hébergent. À la fin du mois, les paysans, auxquels se joignent les faucheurs en juin, atteignent Barcelone et se rendent maîtres de la cité. Ils assassinent des fonctionnaires et des juges royaux. Le vice-roi lui-même est assassiné alors qu'il essaie de fuir par la mer.

    Pau Claris, un ecclésiastique à la tête de la Generalitat de Catalogne, proclame la République catalane. Mais l'oligarchie catalane perd vite la maîtrise du mouvement. Le soulèvement se transforme en une révolte des paysans appauvris contre la noblesse et les riches des villes qui sont à leur tour l'objet d'agressions.

    Une authentique révolution sociale vient d'éclater. Cette révolution sera réprimée par l'Espagne et par la France. L'hymne national de la Catalogne, Els Segadors, est inspiré par la révolte des faucheurs de 1640.

    Les conséquences de la Guerre des Faucheurs de 1640-1659, de la prise de Barcelone le 11 septembre 1714 par les forces franco-castillanes de Philippe V de Bourbon, des guerres carlistes au xixe siècle ou de la dictature nationaliste et centralisatrice de Francisco Franco entre 1939 et 1975 ont fortement diminué le rôle politique et culturel joué par la Catalogne en Espagne et en Europe.

    La Catalogne cesse d'exister le 11 septembre 1714.

    La Renaixença

    Depuis les années 1880, la question de l'autonomie catalane, à laquelle le roi Felipe V avait mis fin par les décrets de Nueva Planta entre 1705 et 1716, resurgit à la faveur de la Renaixença catalane.

    Les guerres carlistes déchirent le XIXe siècle espagnol et marquent profondément le pays. C'est aussi suite à cette période troublée que le renouveau culturel de la Catalogne (la Renaixença) et un retour des revendications linguistiques et nationalistes catalanes (le catalanisme). Au tournant du XXème siècle, la Catalogne est l'un des pôles de développement de l'Art nouveau, qui y prend le nom de modernisme catalan, marqué par les productions d'architectes (Antoni Gaudí, Lluís Domènech i Montaner, Josep Puig i Cadafalch), de peintres (Ramon Casas, Santiago Rusiñol), de sculpteurs (Eusebi Arnau, Josep Llimona) et de revues proches du milieu catalaniste (L'Avenç).

    En 1914, les partis catalanistes ont gagné la création de la "Mancommunauté de Catalogne", sans autonomie spécifique, mais avec un ambitieux programme de modernisation. Elle est abolie en 1925 par la dictature espagnole de Miguel Primo de Rivera.

    En 1931 est proclamée la République catalane confédérée à l'Espagne à la suite de la victoire électorale des partis catalanistes de gauche et obtient en échange, après négociation avec le nouveau gouvernement de la République espagnole, un statut d'autonomie en 1932 qui ressuscite l'institution de la Généralité de Catalogne (en catalan : Generalitat de Catalunya), présidée par l'indépendantiste de gauche Francesc Macià. Sous la présidence de Francesc Macià (1931-1933) et Lluís Companys (1933-1940), tous deux membres de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), la Généralité développe un programme social et culturel avancé. Ce statut est suspendu en 1939 lorsque la Catalogne, fidèle à la république, se soumet aux troupes nationalistes de Franco durant la guerre d'Espagne.

    En 1940, le président catalan, Lluís Companys, est arrêté en France par les nazis et exécuté par le régime franquiste.

    La Généralité de Catalogne est rétablie en 1977.


     


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