• Il y a 110 ans mourrait le "brigand" Carmine Crocco : un texte LUMINEUX d'affirmation du Mezzogiorno, dominé et pillé depuis un siècle et demi par le Capital vert-blanc-rouge !


    En tant que communistes prônant la Libération révolutionnaire du Peuple occitan (LRP), nous avons consacré un grand nombre de pages de ce site à l'affirmation de la réalité historique et présente de ce que l'on appelle communément le "Midi", Peuple conquis et nié (aux côtés des Bretons, des Corses, des Basques et d'autres encore) par l’État français et même pour être exact conquête fondatrice de cet État qui est l'ennemi que nous combattons en tant que construction historique, appareil politico-militaire et idéologique et (État au sens de territoire) base d'accumulation première de la classe dominante, la bourgeoisie capitaliste BBR. Tout ceci fera prochainement l'objet d'un bon petit article très clair et synthétique, qui est actuellement en attente de traduction vers le castillan car il doit également être partagé sur la Red de Blogs Comunistas (RBC) à destination du public castillanophone.

    Nous nous sommes également penchés à plusieurs reprises sur l'autre Sud que représente dans l’État espagnol la Nation andalouse - elle aussi annexion première et fondatrice de cet État oppresseur au service d'un cartel bourgeois chapeauté par l'appareil militaire de l'oligarchie castillane.

    Nous allons à présent parler d'un troisième Sud que nous avons déjà pu aborder à l'occasion, mais enfin jamais in extenso : il s'agit bien sûr, vous l'aurez compris, du fameux Mezzogiorno italien (qui consiste essentiellement en l'ancien Royaume de Naples auquel on peut ajouter la Sardaigne, déjà rattachée au Piémont depuis le 18e siècle), dont la conquête beaucoup plus récente historiquement (années 1860) n'en est pas moins fondatrice et fondamentale pour l'existence même de cet État. Une question méridionale que le mouvement communiste italien, à commencer par l'immense Gramsci (qui prônait "à titre personnel" une "République fédérale des ouvriers et des paysans"), a l'insigne mérite d'avoir abordé frontalement dès ses tout débuts ; même si par la suite la compréhension du problème s'est sensiblement émoussée au profit d'un "unitarisme de gauche" centré sur la figure de Garibaldi (dont une Brigade internationale en "Espagne" et plusieurs unités de la Résistance antifasciste recevront le nom), de manière comparable au jacobinisme hexagonal avec son Robespierre et ses Montagnards - un Garibaldi présenté comme un révolutionnaire romantique qui, "s'il avait triomphé", aurait "vraiment" libéré le Sud de la misère et de l'exploitation ; et non comme un idiot utile de gauche faisant ce que l'Histoire à ce moment-là, en les personnes de la bourgeoisie piémontaise/padane (avec son chef de file Cavour) et de la Maison de Savoie, attendait de lui et qui consistait justement en la création d'un État dont la base d'accumulation fondamentale serait la conquête et la domination de type colonial du Royaume de Naples (il est tout de même surprenant qu'une gauche ayant l'antifascisme au cœur de son identité politique n'ait pas plus questionné une figure historique dont se revendiquait en même temps Mussolini...).

    Le "billet d'humeur" qui va suivre (traduit par nous du toscan/"italien"), rédigé par un jeune écrivain d'origine campano-sicilienne à l'occasion des 110 ans de la mort en prison de Carmine Crocco (l'un de ces fameux "brigands" qui menèrent pendant de longues années la guérilla contre les troupes d'invasion du Nord*), est d'ailleurs intéressant avant tout en ce qu'il aborde frontalement ce refoulement de la conquête des années 1860 et de la domination de type colonial qui a suivi ("péché originel" de l’État transalpin selon les mots de l'auteur) dans le discours politique public et privé, la conscience collective et la société civile de la Botte - un constat qui ne peut pas ne pas faire penser à ce que nous entendons et lisons, vivons et affrontons au quotidien depuis des années (notre "chemin de croix" politique en quelque sorte...) lorsque nous parlons d'Occitanie ou de Bretagne ou de quelque autre Peuple constitutif et nié de l’État français ; et qui devrait donc résonner tout particulièrement à nos oreilles (enfin, nos yeux) en substituant simplement "Mezzogiorno" et "Méridionaux" par nos Peuples en question (bien sûr ici ce type d'évènements est généralement plus ancien, encore que la "pacification" ait par la suite duré jusqu'assez récemment, mais l'"excuse" va bien un moment pas plus)... 

    La conscience de cette question méridionale connaît cependant un assez net regain là-bas depuis quelques années, sur une ligne que l'on peut généralement qualifier de progressiste (de "gauche"), avec des démarches politiques comme celle du site Briganti ou politico-culturelles comme celle du groupe napolitain 99 Posse ou d'intellectuels comme Pino Aprile ou l'auteur de ce texte, Marco Incardona - tandis qu'en face, prises à la gorge par la crise générale du capitalisme, la bourgeoisie du Nord et les masses moyennisées aliénées par elle durcissent leurs positions à travers la tristement célèbre Lega qui, sous couvert de la revendication (risible pour ne pas dire honteuse...) d'une "Padanie" (Piémont, Lombardie, Vénétie etc.) qui serait "dominée" par Rome et le Sud, recherche en réalité un "fédéralisme fiscal" qui ferait du Meridione un "Tiers-Monde intérieur" au service d'une bourgeoisie "padane" "libérée" de ses (maigres) obligations de redistribution sociale et de développement vis-à-vis du Sud, concédées aux masses après la Victoire antifasciste de 1945 et sous la pression des luttes sociales ultérieures...

    [Nous tenons à préciser et souligner ici que le Nord compte aussi ses territoires et populations périphérisées, en particulier dans les campagnes et surtout les montagnes (comme les vallées occitanes des Alpes cottiennes) ; territoires et populations dont la Ligue du Nord n'a historiquement rien à voir avec les affirmations d'identité populaire ; qui ont subi eux aussi de plein fouet l'aspect de guerre contre le Peuple ouvrier et paysan qu'a représenté l'Italie bourgeoise unifiée et dont sont issus de grands héros révolutionnaires comme Prospero Gallinari, qui luttèrent aux côtés de Méridionaux de l'exil comme le Sicilien de Toscane et "voix" de Lotta Continua Pino Masi : l'ennemi des masses populaires du Sud n'est pas les masses populaires du Nord mais la bourgeoisie vert-blanc-rouge qui (comme en Hexagone) consiste en une pyramide dont le sommet est la bourgeoisie du triangle Turin-Gênes-Milan**, et face à laquelle les Peuples d'Italie sont les doigts d'un poing uni.]


    https://imiagolatoridiviasangalloafirenze.wordpress.com/2015/06/18/marco-incardona-carmine-crocco-e-la-fine-del-folklore/

    CARMINE CROCCO ET LA FIN DU FOLKLORE

    (ARTICLE DE MARCO INCARDONA)

    Carmine Crocco
    Carmine Crocco


    Carmine Crocco, non, ton temps n'est pas encore venu ; mais aussi longtemps que je vivrai je ne cesserai de crier Palestine libre, Sud libre ! (Marco Incardona)

    Briganti
    Cadavre de "brigand" exhibé par un bersaglier piémontais


    Le pays dans lequel nous vivons est véritablement un pays bizarre et difficilement compréhensible ; tant il semble obstiné à s'accrocher à des catégories historiques, des faits historiques pour se comprendre lui-même et comprendre ses contradictions, et tant il semble capable dans le même temps des plus grandes opérations de refoulement idéologique jamais vues dans l'histoire.

    Il suffit de marcher dans les rues, de naviguer sur internet, de lire les journaux, de discuter de politique au bar, et des mots comme fascisme, communistes, Résistance, Brigades rouges et terroristes envahiront la discussion comme autant de mots clés pour comprendre la réalité, pour pouvoir se ranger dans un camp, pour pouvoir interpréter quelque affirmation publique ou privée que ce soit.

    Briganti
    Brigands tués par l'Armée royale italienne d'occupation


    Et, à dire vrai, je n'ai rien contre une telle volonté de garder vivante notre histoire passée comme grille d'interprétation de notre situation actuelle. Mais alors, si nous voulons vraiment aller au bout de cette voie, il est grand temps de dire les choses comme elles sont.

    Ce pays, l'Italie, est un pays qui a été unifié à travers la colonisation d'une partie par l'autre, à travers la conquête impitoyable - et favorisée par le contexte international d'alors - du Sud par le Nord.

    Les Italiens sont prompts à mettre absolument tout en discussion, à discuter de comment est né le fascisme, de comment est née la Mafia, de comment est né le terrorisme, de comment est née la République, de comment est née la Loge P2, de comment est née l'opération Mains Propres, etc. etc.

    Carlo Aianello
    Carlo Alianello***


    Mais aucun ne semble prêt à discuter véritablement de l'authentique, immense et tragique péché originel de l'Italie, celui de sa propre naissance. Ils pourront et nous pourrons pourtant nous raconter toutes les histoires que nous voulons, tout dérive de ce seul et unique moment fondateur.

    Je connais bien les arguments des “négationnistes” de la conquête du Sud par le Piémont.

    À ces derniers je ne m'abaisserai pas à répondre, et la raison en est très simple à expliquer. Pour justifier l'absolue justesse de l'unification, ces “patriotes” sont implicitement contraints à jouer la surenchère contre les arguments des tenants de la thèse de la colonisation, dont je suis. Les Méridionaux seraient porteurs d'une arriération anthropologique, peut-être historique et économique, mais avant tout anthropologique en réalité.

    À moi, il me suffit d'apporter un seul et très simple fait. Si 150 ans après l'unification les rapports entre le Nord et le Sud étaient ceux d'un État unitaire, d'un État qui cherche réellement à uniformiser le niveau de vie et l'économie de tous ses citoyens, alors même si conquête il y avait bel et bien eu l'unification cesserait d'avoir une signification aujourd'hui, elle cesserait de faire scandale et rentrerait sans trop de bruit dans le champ d'étude des historiens de la période.

    Mais il n'en est pas ainsi et nous le savons tous. Depuis 150 ans, le Midi colonisé et conquis manifeste tous les symptômes d'une société et d'un territoire colonisé et ceci de manière croissante et non décroissante, comme ce devrait être le cas dans un pays ayant vraiment à cœur sa propre unité territoriale.

    Chers Italiens cessons d'être hypocrites, nous savons tous que ceci est un fait. Tous les chiffres, les faits concrets, les statistiques et les anecdotes ne peuvent être compris et admis que si et seulement si nous nous montrons suffisamment matures pour admettre à nous-mêmes cette blessure interne contre une partie de notre territoire.

    Les ouvriers qui s'en prennent aux immigrants sont certainement la plus belle œuvre des classes dominantes, qui divisent et règnent ainsi impunies. Mais les Méridionaux qui critiquent le Sud, les Méridionaux qui exploitent d'autres Méridionaux, les Méridionaux qui jouent au folklore ne sont rien d'autre que le fruit vénéneux de ce même artifice.

    Pour cette raison, c'est avant tout vers les Méridionaux que je me tourne. L'heure est venue de regarder en face ce que nous sommes : des conquis, des dominés, des exploités, des violés au cœur même de notre identité. L'heure est venue d'arrêter avec le victimisme, la fatalité, le folklore et l'acceptation servile d'une histoire qui n'est pas la nôtre. L'heure est venue de regarder vers l'avenir, et de le faire avec la conscience que résoudre les problèmes de notre immense diaspora sera une tâche immense de tous les points de vue.

    Ils nous ont enlevé et nous nous sommes laissés enlever absolument tout, y compris la dignité de célébrer nos propres héros.

    Le 18 juin 1905 mourrait en prison le célèbre “brigand” Carmine Crocco.

    Brigand ? Terroriste ? Patriote ?

    Choisissez vous-mêmes, car si cette date ne signifie encore rien aujourd'hui, la faute n'en incombe qu'à nous Méridionaux colonisés et incapables de réfléchir en profondeur sur notre passé.

    Qu'a été réellement ce “brigandage” ? Pourquoi dans toutes les Cours européennes de l'époque, la conduite de l'Armée royale contre ces “brigands” méridionaux était-elle vue comme ce qu'elle a effectivement été, à savoir une guerre de conquête de la part des Piémontais ?

    Ninco Nanco
    Ninco Nanco (compagnon de Crocco tué en 1864)


    Il appartient à nous Méridionaux d'aujourd'hui, dans la diaspora ou dans la colonie, de donner voix à ces personnages dont la voix a été sciemment humiliée, réduite au silence, dépossédée. Donner voix aux millions de paysans partis en exil aux quatre coins du monde, voix aux morts, aux humiliés, à nos frères dispersés, à notre histoire mutilée.

    Carmine Crocco et tous ceux comme lui ne doivent pas seulement être souvenus et célébrés, mais doivent vivre dans nos cœurs et tracer la voie à suivre ensemble.

    Je ne vois pas d'autre manière d'honorer la mémoire de ce grand homme, mort prisonnier comme nous nous sommes des prisonniers mentaux. Un homme auquel, dans la mémoire également, est attribuée une tâche trop grande, celle d'incarner la lutte manquée d'un Peuple entier.

    Brigantessa
    Femme brigand


    Carlo Alianello*** écrit dans le roman “L'Héritage de l'Abbesse”:

    Pactes et trahisons mis à part, Crocco était bien trop intelligent pour ne pas comprendre que pour lui, la prise de Potenza serait une défaite personnelle. Lorsqu'un gouvernement bourbonien serait restauré en terre de Basilicate et assumerait le pouvoir sur les autorités constituées, lorsque l'Autriche et l'Espagne - et peut-être même la France - auraient ainsi trouvé une raison valable pour intervenir, comme cela semblait alors probable non seulement aux partisans des Bourbons mais aussi aux ministres du Royaume d'Italie, lorsqu'en somme se trouveraient aux commandes des gouverneurs, des généraux, des messieurs, que serait-il resté de Crocco ? La Basilicate bourbonienne aurait voulu dire la guerre avec des officiers et des soldats, des chevaux et des canons, en somme la guerre de sécession que les trois quarts des Napolitains espéraient.”

    Cette guerre n'eut jamais lieu et le prix nous le payons encore aujourd'hui et nous le payerons toujours plus à l'avenir, vous pouvez en être certains.

    Michelina De Cesare
    Michelina De Cesare (femme brigand tuée en 1868)


    Si seulement les Méridionaux cessaient de faire du folklore comme des chiens savants et regardaient la réalité en face... Carmine Crocco, non, ton temps n'est pas encore venu ; mais aussi longtemps que je vivrai je ne cesserai de crier Palestine libre, Sud libre !


    MARCO INCARDONA

     


    * Carmine Crocco (1830-1905) - et nous qui le mettons en avant par la même occasion - sera sans doute dépeint par tous les petits donneurs de leçons de l'aile gauche de la pensée dominante bourgeoise comme un de ces abominables "chouans" ennemis de la marche inexorable de l'Histoire et du Progrès - une Histoire et un Progrès conçus comme des processus linéaires et non dialectiques et contradictoires ; au même titre que les Chouans et Vendéens (et autres Barbets nissards ou paysans de 1798 en Belgique et au Luxembourg) face à la Révolution bourgeoise française, les carlistes basques opposés à la modernisation libérale-centraliste espagnole ou les jacobites écossais et irlandais combattant la révolution bourgeoise orangiste d'Angleterre. Un "marxisme" primaire pour ne pas dire primitif, digne des tout jeunes Marx et Engels de 1848-49 qui pouvaient encore applaudir à la défaite de l'émir Abd el-Kader en Algérie ou à la conquête de la moitié du "Mexique paresseux" par les États-Unis (avant de mûrir et d'affiner considérablement leur vision des choses) ; incapable de voir la réalité complexe d'un processus capitaliste bourgeois qui, donnant naissance aux "États-nations" et aux sociétés capitalistes que nous connaissons aujourd'hui, a en tant que processus capitaliste bourgeois (nous insistons) signifié la guerre non seulement contre les forces féodales de l'aristocratie et du cléricalisme (encore qu'en Italie cette guerre ait été profondément inachevée, lire ici) mais aussi et surtout contre les masses populaires qu'il s'agissait de mettre totalement et définitivement dans les chaînes du Capital et de l'extraction de la plus-value. C'est d'abord et avant tout contre cela (et non par "amour" de l'exploitation seigneuriale féodale et de l'obscurantisme religieux, de la corvée et de la dîme...) que se dressaient des hommes et des femmes comme les Chouans, les carlistes ou les "brigands" de Crocco, lequel illustrait à lui seul par son parcours toute la complexité de l'étape historique, où toute une paysannerie méridionale avait pu accueillir très favorablement et même rejoindre (comme il l'avait fait) les "Chemises rouges" de Garibaldi avant de déchanter et de se tourner vers les Bourbons déchus qui manœuvraient pour reconquérir leur royaume annexé. La "guerre contre le brigandage" se prolongera pendant plus de deux décennies et coûtera à l'Armée piémontaise/unitaire plus de vies (près de 8.000) que toutes les guerres de l'Unité réunies et aux masses populaires du Sud conquis et occupé plusieurs dizaines de milliers d'autres - peut-être même 100.000 ; faisant de ce qui était en fin de compte un État relativement prospère et moderne (Naples était dotée de la première ligne de chemin de fer et du premier éclairage public de la future Italie) le "Tiers-Monde de l'Europe" que nous connaissons aujourd'hui, livré aux organisations criminelles et à la prévarication, à la pauvreté et à l'émigration de masse, aux montagnes d'ordures qui s’amoncèlent dans les rues de l'ancienne capitale etc. etc.

    ** La Lega (Ligue du Nord, mais qui a récemment abandonné la référence nordiste pour s'étendre péninsulairement) représente les couches basses et moyennes de la "pyramide" situées géographiquement dans la Plaine du Pô et aux pieds des Alpes, ainsi que dans une certaine mesure en Toscane ou dans les Marches ; moins les couches supérieures ; mais cette petite et moyenne bourgeoisie du Nord est numériquement nombreuse (très important "tissu" de PME) et particulièrement frappée et rendue agressive par la crise. Berlusconi, bien que Milanais pur jus, est d'abord et avant tout l'homme de paille d'un secteur capitaliste qui consiste ni plus ni moins qu'en les organisations criminelles (Mafia, Camorra etc.) : c'est donc au Sud qu'il "cartonne" historiquement, au Nord son "centre-droite" ne gagnerait pas sans l'appoint de la Ligue. Il représente aussi une certaine bourgeoisie "bling bling" qui a émergé dans le cadre du "miracle économique" (années 1950-70) et des "années fric" néolibérales 1980-90 ; bourgeoisie parvenue assez présente à Milan et globalement au Nord. Le Grand Capital "historique", traditionnel et "installé" - monopoles du Nord et du Centre, grands notables du Sud - reste généralement sur la ligne de la démocratie-chrétienne ou du libéralisme cavourien... c'est-à-dire aujourd'hui du "Parti démocrate" (PD), où ces forces ont été rejointes par les derniers rebuts du P'c'I révisionniste au stade ultime de toutes les trahisons : attachement à l'héritage unitaire, politique redistributive inspirée par la doctrine sociale de l’Église et "développementisme" pour le Mezzogiorno. C'est le courant politique de Matteo Renzi.

    *** Carlo Alianello est un célèbre intellectuel et écrivain originaire de Lucanie/Basilicate (terre de Crocco), connu pour son affirmation du Mezzogiorno comme conquête coloniale du Nord et son "révisionnisme" vis-à-vis de l'historiographie officielle de l'Unité italienne.


    Annexe : afin d'illustrer le schéma de pensée sud-italien que nous avons vu ci-dessus et le "révisionnisme historique" c'est-à-dire le refus de l'historiographie officielle apologétique de l'Unité italienne, voici sans porter de jugement de valeur (il y a évidemment des points de vue, tels qu'exposés ici du moins, que nous ne partageons pas) une petite présentation d'un penseur "phare" de ce courant.


    Nicola Zitara : le marxiste qui inventa le révisionnisme historique


    Nicola Zitara est le marxiste qui a donné naissance au révisionnisme historique au sujet de l'Unité italienne.

    Nous devons beaucoup à Nicola Zitara, économiste et historien méridionaliste calabrais qui vécut entre Siderno et la Côte amalfitaine entre journalisme méridionaliste et engagement marxiste et néo-bourbonien. Et pourtant, ceux qui se souviennent de lui aujourd'hui ne sont pas les travailleurs du Sud italien mais seulement les spécialistes, et encore pas tous... Sa vie se déroula entre le 16 juillet 1927 et le 1er octobre 2010 à travers une activité entrepreneuriale, académique, journalistique et politique* ayant produit une personnalité complexe, rigoureuse et à contre-courant. Alors que l'Italie était nourrie "au pain et au Risorgimento" et que le Mezzogiorno était éduqué à fuir tout type de pensée critique qui, perçant le mur de la version officielle, ouvrirait la voie au révisionnisme historique, Zitara initia parmi les premiers la redécouverte des racines culturelles méridionales.

    Il y a 110 ans mourrait le "brigand" Carmine Crocco : un texte LUMINEUX d'affirmation du Mezzogiorno, dominé et pillé depuis un siècle et demi par le Capital vert-blanc-rouge !Parmi ses œuvres majeures nous pouvons retenir "L'Unité italienne : naissance d'une colonie", "L'invention du Mezzogiorno - une histoire financière" ou encore "Le prolétariat extérieur", travaux qui face aux nouveaux défis de la construction européenne renouvelèrent la tradition des études méridionalistes en une pensée des Sud, ou du "Midi européen". Si l'on laisse de côté son espérance déclarée et délirante en une concrète sécession du Meridione vis-à-vis du reste de l'Italie, l'importance de son œuvre réside et demeure dans le critère critique marxiste appliqué à la recherche historique, économique et sociale ; recherche aux prétentions quasi-encyclopédiques en faveur d'un révisionnisme italien.

    L'Unité italienne revisitée

    La catégorie spéculative de Nicola Zitara est celle de l'Unité italienne, qui dans sa signification juridique et économique comme idéologique, culturelle et politique, a littéralement fait les Italiens sur la base de l'éradication de l'identité méridionale et de la phagocytose des lambeaux de cette dernière par l'invention de l'épopée risorgimentale. Grâce aux travaux de Zitara a commencé à apparaître dans l'espace public ce qui est devenu par la suite la lecture néo-bourbonienne de l'histoire d'Italie.

    Selon Zitara, le processus unitaire devait être revu comme une pure opération militaire et coloniale d'une monarchie contre une autre, d'un royaume souverain face à un second. L'unification par en haut, à travers l'instrument militaire, économique et juridique, et donc l'appropriation souveraine d'une multiplicité d’États, se faisant sans le Peuple ni la moindre subjectivité politique préliminaire, a condamné historiquement l'Italie à la fragmentation et le Sud au sous-développement, à la subordination culturelle et à la schizophrénie politique que nous connaissons encore aujourd'hui.

    Par la dévastation et le saccage d'un royaume souverain et indépendant (le Royaume de Naples ou des "Deux-Siciles"), les Savoie, appuyés sur un entrelacement d'intérêts qui les liait en particulier à la Grande-Bretagne et à la France, livrèrent une guerre non-déclarée et criminelle contre un Peuple uni et indépendant depuis plus de 1000 ans. Le Royaume des Deux-Siciles n'était pas une réalité idiote, obscurantiste et anachronique mais la troisième réalité politique, économique et scientifique de la planète ; une nation caractérisée par un absolutisme éclairé, ouvert à un processus de sécularisation et de modernisation graduelle, proto-socialiste et non-libéral. [NDLR - là c'est clairement très exagéré : le Royaume de Naples n'était pas si "idéal" que cela et des révoltes populaires y étaient brutalement réprimées comme à Messine (Sicile) bombardée par la Flotte en 1848, valant au souverain Ferdinand II le surnom de "Roi-bombe" (Re bomba) ; mais il est vrai que la peinture d'une autocratie complètement arriérée et obscurantiste est elle aussi à des années-lumières de la réalité (on reconnaît bien là le discours "Lumières/civilisation vs obscurantisme/barbarie", "on a mis fin au Moyen Âge" par lequel tout État moderne - et tout Empire colonial - justifie son existence alors même qu'il a parfois annexé des sociétés relativement avancées), et que l'arriération relative par rapport à la Plaine du Pô était bien moindre en 1860 que quelques décennies plus tard... et encore aujourd'hui - c'est précisément cette richesse qui a attiré le prédateur nordiste et ses soutiens étrangers (français et anglais), Gramsci pouvant encore écrire dans les années 1920 que la Sicile était en richesse absolue la région la plus prospère de l’État.]

    Zitara à travers ses études contredit l'historiographie officielle, qu'il juge asservie à la propagande politique et culturelle des classes dominantes de l'Italie septentrionale.

    Antagonisme entre travailleurs du Nord et travailleurs du Sud

    Parmi les passages scientifiques les plus significatifs, mais aussi les plus contestés par l'historiographie officielle de son œuvre, l'on peut retenir l'hypothèse amplement démontrée par toutes les sources que les conditions de subordination économique, politique et scientifique dans lesquelles plongeait le Sud étaient la conséquence directe de l'unification juridique et économique de la péninsule par la force des armes et de la diplomatie du 19e siècle ; le capitalisme du Nord était un capitalisme de type mercantiliste (c'est-à-dire se nourrissant de la paupérisation des régions méridionales et de la division entre travailleurs du Nord et du Sud) qui a caractérisé un processus bien plus de fragmentation que d'unité nationale.

    Zitara mariait éclectiquement marxisme et révisionnisme, sur la base d'intuitions déjà gramsciennes avant lui (Carnets de Prison), et développera la thèse selon laquelle le Nord était une "pieuvre qui s'enrichissait aux dépens du Sud, sa croissance économique et industrielle étant en rapport direct avec l'appauvrissement de l'économie et de l'agriculture méridionale". Selon lui les retards méridionaux étaient déterminés par une fracture entre le prolétariat septentrional et celui du Sud ; laquelle fracture, en opposition à la thèse de Gramsci (qui y voyait le fruit du désintérêt de l'industrie du Nord pour celle du Sud), était due à des causes intrinsèques à la logique même des rapports de classe et de production au plan régional.

    Il était absolument convaincu que la question méridionale ne pouvait être résolue ni par les instruments institutionnels démocratiques bourgeois ni par ceux d'une lutte des travailleurs, du fait que par exemple (selon ses mots) "les intérêts du prolétariat septentrional sont inconciliables avec ceux du prolétariat méridional". Le marxisme gramscien, écrasé sous le poids de l'universalisme abstrait, était incapable de comprendre cette affirmation. [NDLR là aussi, autre point sur lequel nous apporterions un bémol : ce qui est décrit ici est la manière la plus classique qui soit dont les travailleurs de la région dominante d'un État ou encore de la métropole d'un Empire bénéficient des retombées, de la redistribution de miettes des surprofits réalisés par la classe dominante à travers la surexploitation** des territoires et des populations dominées. Il n'en reste pas moins, comme nous l'avons déjà dit plus haut, que le Nord compte également ses périphéries - en particulier dans les campagnes et les montagnes et notamment dans des territoires comme l’Émilie-Romagne ou la Vénétie, le Trentin ou le Frioul qui sont aussi rappelons-le des annexions ; des périphéries plus proches du Centre mais non moins inscrites dans le même système de domination concentrique (qui correspond à la base d'accumulation/reproduction du Capital) ; et que ces masses notamment paysannes soumises à la grande propriété (il suffit de visionner l'immense Novecento de Bertolucci), aujourd'hui largement "ouvriérisées" bien entendu, ont elles aussi leur glorieuse histoire de lutte révolutionnaire que ce soit lors du Biennio Rosso ou dans la Résistance antifasciste*** ou encore durant la "Guerre populaire de basse intensité" des années 1970, et ont un intérêt commun fondamental avec les prolétaires du Sud qui est le renversement de l’État bourgeois italien création et instrument de classe du Capital. C'est pour cela que nous refusons par principe, dans le cas italien comme en général, la logique "le prolétariat A est l'ennemi du prolétariat B" : non, le prolétariat A plus proche du Centre peut être "favorisé" et donc aliéné, moins conscient du système de domination voire serviteur plus ou moins conscient de celui-ci, mais il n'est pas "l'ennemi" au sens où la bourgeoisie peut-être l'ennemie des classes populaires laborieuses.]

    Reparcourant l'histoire du Mezzogiorno et compilant l'immensité des données empiriques possibles, Zitara arriva jusqu'à conclure que "lorsque les victoires politiques et syndicales se traduisent en lois générales, le prolétariat du Sud n'en bénéficie pas car ces lois envisagent une situation étrangère au cadre méridional".

    Le prolétariat du Nord est porté à conduire sa propre lutte contre le Capital à partir d'un présupposé d'antagonisme avec les travailleurs méridionaux. La révolte de Reggio Calabria a été un symptôme historiquement déterminé de cet antagonisme et de l'impuissance économique et politique de ces derniers. [NDLR - explosion insurrectionnelle, en 1970, dans cette ville la plus peuplée de Calabre lorsqu'une autre ville nettement plus petite (Catanzaro) fut choisie à sa place comme capitale régionale (simple détonateur, vous l'aurez compris, de toute une accumulation de frustrations) ; mouvement dans lequel les néofascistes du MSI jouèrent un rôle important étant donné que la gauche institutionnelle le traita avec un souverain mépris ; les communistes révolutionnaires de l'époque ayant parfois eu une approche plus ouverte (c'est-à-dire tout simplement dialectique, marxiste), Reggio étant ainsi citée dans L'Ora del Fucile de Pino Masi.]

    Il y a 110 ans mourrait le "brigand" Carmine Crocco : un texte LUMINEUX d'affirmation du Mezzogiorno, dominé et pillé depuis un siècle et demi par le Capital vert-blanc-rouge !Dans une référence claire aux Carnets de Prison de Gramsci, Zitara recueille en 1972 en un seul volume ses articles journalistiques écrits au fil des années dans les Carnets calabrais. L’ouvrage sera publié par Jaca Book sous le titre "Le prolétariat extérieur". Dans celui-ci, Zitara relit avec un regard marxiste l'histoire d'Italie et la question méridionale en tant que réalité symptomatique, pour pouvoir relire en termes généraux la subordination du Mezzogiorno au Nord.

    En conclusion, Nicola Zitara était un marxiste gramscien du courant révisionniste historique qui a repensé le marxisme en l'insérant dans les contingences historiques méridionales. Il en résulte une richesse scientifique extraordinaire qui abstraction faite de quelques positions ingénues ou discutables, demeure un patrimoine inestimable et injustement négligé pour élaborer une théorie politique méridionale forte.


    * D'après sa page Wikipédia en italien, sa famille possédait une petite entreprise de transport de marchandise par bateau à voile, dans laquelle il aida son père puis qu'il reprit brièvement avant que la conjoncture économique propre au Sud ne l'amène à faire faillite ; il se consacrera alors au journalisme. Diplômé de droit à Palerme, il avait également enseigné quelques années le droit et l'économie à Crémone (Nord). Sur le plan politique, socialiste, il participe en 1964 à la scission qui donne naissance au PSIUP (Parti socialiste italien d'unité prolétarienne) mais prend ses distances avec la direction au bout de quelques années pour ne plus s'engager dès lors dans aucune organisation, voyant la politique "systémique" comme un "mal pour toute la Nation méridionale". Il dirigera néanmoins le comité de rédaction de... Lotta Continua pendant quelques mois en 1971 (il participera aussi la même année à la fondation d'un "Mouvement méridional" qui existe toujours mais reste d'audience confidentielle). C'est donc un parcours politique totalement dans le champ progressiste, "à gauche". Sa vision de société était grosso modo celle d'un socialisme autogestionnaire.

    ** L'on peut parler de SUREXPLOITATION lorsque l'on est à la limite permanente de ne même plus permettre la reproduction des conditions d'existence de la force de travail (c'est-à-dire du travailleur...). Une manière de fonctionner qui ne PEUT PAS être la manière générale du capitalisme, car si celui-ci produit c'est pour VENDRE (comment, sinon, dégager des profits et reproduire le Capital ?) et il a donc besoin d'acheteurs, qui ne peuvent pas être simplement 5 ou même 10% de bourgeois et autres personnes aisées. Il lui faut donc des personnes "simplement exploitées", c'est-à-dire à qui leurs revenus laissent une "margeounette" pour consommer. Mais pour que ces personnes puissent exister et exister en quantité conséquente, il est NÉCESSAIRE que d'autres, sur le territoire qu'une bourgeoisie donnée contrôle, soient dans ces conditions de surexploitation (ce qui signifie, en substance, définir et assigner à cette position des "ultra-pauvres" pour que puissent exister des "moins pauvres", que l'on pourra en sus aliéner en leur disant qu'ils ne sont "pas les plus à plaindre").

    *** Résistance antifasciste qui contrairement à une idée reçue et - hélas - répandue a également existé au Sud ; "moins" uniquement dans la mesure où la présence militaire nazie fut beaucoup plus brève (Sicile totalement libérée mi-août 1943 ; Mezzogiorno au sud du célèbre Monte Cassino à la fin de la même année et en totalité au printemps 1944). La population de Naples a ainsi libéré elle-même la ville des troupes allemandes et des fascistes résiduels avant l'arrivée des Alliés (fin septembre 1943) ; tout comme Matera en Basilicate huit jours auparavant (au prix d'une sanglante répression).

     


  • Commentaires

    1
    Pascal
    Mercredi 24 Juin 2015 à 10:03

    Même si c'était à des époques plus lointaines, l'intégration de la Franche Comté et de la Vendée a occasionné des massacres pires que dans le Mezzogiorno. De là à vouloir des républiques populaires de Franche Comté, de Vendée ou des Deux Siciles...

    Les mouvements qui se réfèrent à l'ancien royaume se disent bourboniens, pas nationalistes. S'ils ont peut être des traits caractéristiques, les dialectes napolitain et sicilien ne sont pas considérés comme des langues, contrairement au sarde. Pas vraiment comparable à l'Occitanie.

    2
    Mercredi 24 Juin 2015 à 16:10

    Pascal, un article va très prochainement répondre (on ne peut plus clairement et définitivement on espère) à toutes les questions très intéressantes que tu soulèves.

    Nous tenterons d'y expliquer clairement que ce n'est, pour nous, ni une question d'ancien royaume ou duché ou principauté disparu(e) ni même vraiment une question de langue (même si c'est "tant mieux" lorsque cela existe).

    PS : Nous n'avons pas d'hostilité de principe à une Franche-Comté ou un Poitou (Vendée = Bas Poitou) rouge et fédéré dans un Hexagone socialiste, une Europe socialiste etc.

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