• L'Ukraine à feu et à sang, entre géopolitique et milices fascistes : la parole aux antifascistes locaux


    UkrainLa situation en Ukraine vient de franchir un nouveau seuil de violence (60 à 80 mort-e-s au cours des derniers jours) qui semble conduire le pays au bord de la guerre civile réactionnaire. L’enjeu – le même depuis 10 ans – est son appartenance à l’orbite impérialiste russe (comme la Biélorussie voisine par exemple) ou à celle de l’Union impérialiste (ouest-) européenne, notamment de l’Allemagne qui y a toujours vu une partie ‘naturelle’ de son Lebensraum, son espace vital’ (tout du moins) économique – d’où, par exemple, l’affaire montée en épingle (par Goebbels et le groupe de presse philo-nazi Hearst) de la ‘famine’ ukrainienne au début des années 1930. Plus largement, elle est aujourd'hui une pièce maîtresse (46 millions de producteurs et de consommateurs !) du "Grand Échiquier", cette théorie consistant, après la chute de l'URSS, à en dépecer les restes (voire, en dernier lieu, la Russie elle-même !) au profit des impérialismes occidentaux, afin d'empêcher à tout prix la constitution d'une superpuissance russe sur l'"Eurasie". L'Union européenne exerçant une fascination certaine sur les peuples voisins qui n'en font pas partie, elle est évidemment mise à contribution comme "mirage mobilisateur", alors même qu'elle est en crise terminale et que les années qui lui restent sont - sans aucun doute - comptées.

    Le camp pro-russe s’étend du ‘Parti des Régions’ (droite oligarcho-mafieuse) du président en place Yanoukovitch jusqu’au Parti ‘communiste’ refondé en 1993 et nostalgique du social-impérialisme soviétique – dont la prose est évidemment relayée par tout le ‘révisio-campisme’ international de la mouvance PTB-KKE-‘Solidarité internationale PCF’ et compagnie. Il a ses bastions dans l'Est (région de Donetsk, Kharkov etc.) et le Sud (côtes de la Mer Noire, notamment Crimée) du pays.

    Mais le camp pro-européen, lui, s’il s’est offert les services de BHL et compte effectivement des forces social-démocrates ou social-libérales (Parti socialiste d'Oleksandr Moroz etc.) ou encore libérales-démocrates comme l'Alliance démocratique de l'ancien boxeur Vitali Klitchko, s’avère désormais très clairement dominé par des nationalistes d’extrême-droite extrêmement virulents et dangereux. Ils sont pour la plupart originaires de l’Ouest du pays, la partie qui n’a pas été soviétique (mais polonaise, ou tchécoslovaque) de 1920 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et avait donc servi de base de repli à tous les nationalistes anticommunistes comme les pogromistes de l’hetman Petlioura (responsables de la mort d’une centaine de milliers de Juifs, justice fut faite à Paris par le révolutionnaire Samuel Schwartzbad en 1926). Par la suite, ce nationalisme réactionnaire évoluera vers le pro-nazisme avec Stepan Bandera et servira massivement d’auxiliaire slave au IIIe Reich pendant sa guerre d’extermination en Europe de l’Est, avec la Légion ukrainienne, la division SS Galicie, les Hiwis auxiliaires volontaires de l’extermination des Juifs, des Rroms, des communistes et de bien d'autres crimes, etc. Il poursuivra même la guérilla anti-soviétique pendant plusieurs années après la guerre, appuyé cette fois-ci par le ‘monde libre’ sans le moindre état d'âme.

    Voilà donc de quels monstres la course à la guerre pour le repartage impérialiste du monde permet la résurgence, comme troupes mercenaires. Il y en a déjà et il y en aura à l’avenir beaucoup d’autres, dans tous les camps en présence (impérialisme US comme Russie, France ou Allemagne comme Chine) : si les énergumènes de la place Maïdan sont violemment indépendantistes et anti-russes, il y a en Russie une très puissante extrême-droite qui, si elle peut être en bisbille avec Poutine, voit en tout cas en Kiev le ‘berceau de la Russie’ un peu comme le Kosovo pour les fascistes grand-serbes, et certainement pas un pays indépendant. Ils ne sont donc pas franchement les amis des néo-bandéristes ukrainiens, sans être pour autant plus recommandables. Il ne sera évidemment pas question dans les pages de Servir le Peuple de ‘campisme’ ni d’anti-impérialisme/antifascisme à sens unique. En Ukraine même, des militants anarchistes locaux (qui semblent sur une ligne ni-ni à penchants pro-opposition) font état, du côté du pouvoir pro-russe de Yanoukovitch, d'escadrons de la mort et d'autres forces antipopulaires guère plus sympathiques que les nostalgiques de la collaboration avec le nazisme [*]. D'ailleurs (à toute chose malheur étant bon), ce dossier ukrainien intervient à un moment où la ligne "eurorussiste" [pour un fascisme identitaire européen incluant et même célébrant la Russie mais refusant l'"eurasisme" de Douguine, c'est-à-dire les alliances chinoise et asiatiques, iranienne, arabe et "tiers-mondistes" en général] a plus ou moins acquis l'hégémonie sur le fascisme hexagonal et ouest-européen ; et il est plutôt agréable de voir ses tenants s'arracher les cheveux, entre leur demi-dieu Poutine d'un côté et, de l'autre, des national-fascistes arborant fièrement le drapeau européen bleu étoilé et souhaitant rejoindre l'Europe-puissance (l'intellectuel organique Guillaume Faye, lui, a finalement tranché en faveur de Poutine et du pouvoir pro-russe).

    2Mais les fascistes qui, face aux forces de sécurité, mettent en ce moment même Kiev à feu et à sang font l’actualité et, dans le même temps, guère d’efforts pour se cacher ; ce qui au demeurant en dit long sur de quoi sont capables (qui sont capables de soutenir sans honte) les impérialistes ouest-européens en crise terminale et aux abois, au moment même où en Centrafrique semble se profiler un nouveau Rwanda. Ils nous offrent donc une ‘belle’ et – surtout – massive illustration de notre propos.

    Il est intéressant et important de dire cela, car la mouvance antifasciste des pays occidentaux tend peut-être parfois à ‘prendre le problème à l’envers’ : ce n’est pas le fascisme qui engendre la guerre, c’est la tendance mondiale à la guerre qui sécrète le fascisme comme forme politique adaptée à ses besoins ; fascisme qui va dans un premier temps ‘pulluler’ sous de multiples formes jusqu’à ce que tant la volonté des pouvoirs dominants que les évènements eux-mêmes procèdent à une ‘sélection naturelle’, seules survivant les formes les plus ‘efficaces’.

    ‘Efficacité’ qui consiste, bien entendu, à massacrer par milliers des personnes du peuple qui n’aspirent qu’à vivre leur vie en paix, et à terroriser toutes personnes organisées porteuses d’une perspective progressiste d’avenir. Ces personnes – est-il utile de le rappeler – existent en Ukraine comme dans tous les ‘pays de l’Est’ et, face à l’omniprésence des forces réactionnaires terroristes, sont depuis longtemps organisées pour leur autodéfense antifasciste.

    Des antifascistes nord-américains leur ont donné la parole, entrevue traduite par l’AA Paris Banlieue et reprise sur le site Coutoentrelesdents :

    Interview de l’Action Antifasciste Ukraine


    Sascha, Andrei et Mira sont membres de l’Union Antifasciste Ukrainienne, un groupe qui surveille et combat le fascisme en Ukraine.

    Nous nous sommes assis pour parler de l’influence du fascisme sur EuroMaidan, voilà ce qu’ils m’ont dit :

    Sascha : Il y a beaucoup de Nationalistes ici, dont des nazis. Ils viennent de toute l’Ukraine, et ils représentent environ 30% des manifestants.

    Mira : Les deux plus gros groupes sont Svoboda et Pravy Sektor (Secteur Droit ou "de Droite"). Les forces de défense ne sont pas à 100% du Pravy mais beaucoup le sont.

    S : Svoboda est un groupe légal, mais ils ont aussi une faction illégale. Pravy Sektor est plus illégal, mais ils veulent prendre la place de Svoboda.

    M : Il y a beaucoup de querelles entre Pravy et Svoboda. Ils ont travaillé ensemble pendant les violences, mais maintenant que tout est calme ils ont le temps de se focaliser les uns sur les autres. Pravy et Svoboda reçoivent tous les deux des dons et ils ont beaucoup d’argent.

    Pravy a récemment eu de tout nouveaux uniformes, des treillis militaires. L’une des pires choses est que Pravy a sa structure officielle. Ils sont coordonnés. Tu as besoin de laissez-passer pour aller sur certaines places. Ils ont le pouvoir de donner ou de ne pas donner la permission aux gens d’être actifs. Nous essayons d’être actifs mais nous devons éviter les nazis, et je ne vais pas demander la permission à des nazis !

    S : Un groupe de 100 anarchistes a essayé d’organiser leur propre groupe d’autodéfense, différents groupes anarchistes sont venu ensemble pour un meeting sur le Maidan. Pendant qu’ils faisaient leur meeting, un groupe de nazis est arrivé en plus grand nombre, ils avaient des haches, des battes de baseball, des bâtons et des casques, ils ont dit que c’était leur territoire. Ils ont appelé les anarchistes « juifs », « noirs », « communistes ». Ils n’étaient même pas communistes, c’était juste une insulte. Les anarchistes ne s’attendaient pas à ça et ils sont parti. Les gens qui ont des visions politiques différentes ne peuvent pas rester sur certaines places, ils ne sont pas tolérés.

    M : Plus tôt, une tente stalinienne a été attaquée par des nazis [NDLR : nous ne savons pas trop de quelle organisation ils parlent les camarades, les "staliniens" en Ukraine étant plutôt du côté de Yanoukovitch]. Une personne a été envoyée à l’hôpital. Un autre étudiant a dénoncé le fascisme et il a été attaqué. Pravy Sektor a beaucoup attiré l’attention après les premières violences, les médias leur ont donné de la popularité et ils ont commencé à croire qu’ils étaient des gars cool. Pravy existait déjà avant, mais maintenant ils grandissent et ils attirent beaucoup de nouvelles personnes.

    S : Après ça Pravy a recruté beaucoup de jeunes gens. Ils ont de l’argent pour faire de la propagande, des uniformes, ils attirent l’attention et ils ont l’air cool. 


    Un groupe de jeunes hommes qui ont récemment rejoint la Milice de Défense.Un groupe de jeunes hommes qui ont récemment rejoint la Milice de Défense.


    M : L’Ukraine est un pays patriarcal alors être un homme fort qui combat est une bonne chose.

    S : Les groupes nazis essayent également d’imiter les gauchistes, d’essayer de les intégrer. Ils utilisent un vocabulaire anarchiste, des mots comme « autonomes ». C’est ce qu’est en train de faire l’un des plus affreux groupe nazi en s’appelant « Résistance Autonome ». Ils ont beaucoup de succès avec cette tactique. Ils attirent quelques anarchistes qui pensent qu’ils font changer les nazis, alors qu’en vérité c’est les nazis qui sont en train de les changer. Ils deviennent plus nationalistes, ils ont des visions plus antiféministes, etc. C’est maintenant que les anarchistes doivent s’exprimer et se faire entendre.

    Deux symboles que l’on peut retrouver à EuroMaidan. La croix celtique (en haut) est un symbole commun qui représente la suprématie blanche. La Wolfsangel (en bas) était un symbole utilisé par différentes divisions SS pendant la seconde guerre mondiale et représente maintenant le Néonazisme:

                                              stormfrontwolfsangel


    S : Tout l’éventail nationaliste est représenté. Ils se divisent entre groupes qui ont leurs propres symboles. Ils veulent du soutient alors ils n’utilisent pas tant de symboles nazis ou fascistes que ça. Ils utilisent des symboles reconnaissables par d’autres fascistes, mais qui sont inconnus pour les autres gens. Par exemple il y a le symbole d’un aigle spéciale. Il est dessiné de telle manière qu’il ne ressemble à rien à moins que tu connaisses la signification.

    Personnes n’a idée de comment les choses vont tourner, quelle forme va prendre le nouveau gouvernement. Les groupes fascistes n’ont pas de but communs, ils savent à quoi ils sont opposés, et qu’ils sont opposés les uns aux autres, mais ils ne veulent pas tous la même chose. Si Pravy a une place dans un nouveau gouvernement, ce serait vraiment dangereux, mais c’est impossible, ils ne sont pas assez puissants pour ça.

    M : Les gens chantent ces slogans : « Gloire à l’Ukraine », « Gloire aux Héros », « Mort aux ennemis ». Mais qui sont ces héros, qui sont ces ennemis ? Je pense qu’ils n’en ont pas idée. « L’Ukraine avant tout » en est un autre, comme ils chantent en Allemagne.

    Andrei : Je viens d’Allemagne et je pense que le nationalisme en Ukraine date de la chute de l’URSS. Le sentiment nationaliste à Maidan est là pour diviser les gens. L’Est de l’Ukraine est pro-russe, l’Ouest est nationaliste.

    Les gens sont plutôt divisés, mais si tu regardes le pays tout entier, tout le monde a les mêmes problèmes sociaux et économiques. Si les gens s’en rendaient compte et venaient ensemble, ce serait le plus gros danger pour Svoboda, ou Yanukovich, ou n’importe quel parti politique. Svoboda et Yanukovich défendent la même politique néolibérale qui empire la vie des ukrainiens.

    M : Ces nationalistes sont là non pas pour défendre leurs droits mais pour défendre la nation, et c’est pratique pour les leaders d’encourager ça, parce que pendant que les gens se concentrent sur des questions nationalistes, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Il y a surtout des ouvriers et des pauvres à EuroMaidan, et il faut détourner leur attention des problèmes réels. Beaucoup de gens veulent manipuler les gens ici…” 


    Un symbole accroché à une tente à EuroMaidan : « Ultra-Radical Pacifist »Un symbole accroché à une tente à EuroMaidan : « Ultra-Radical Pacifist »


    Traduit par des camarades depuis ce site.



    [*] Un autre article (presse bourgeoise) évoque une "milice cosaque de Sébastopol" en Crimée, dirigée par un certain Mareta qui en appelle à l'intervention russe "comme en Ossétie" - la Crimée, rattachée à l'Ukraine en 1954 seulement et ultra-majoritairement russe, russophone et russophile (avec une minorité indigène tatare alliée tactique des nationalistes ukrainiens), pourrait effectivement bien s'acheminer vers la sécession... Quant à l'affirmation "cosaque", elle renvoie à ces troupes de cavaliers du tsar qui formèrent souvent l'élite des armées blanches anticommunistes, en Ukraine et en Russie du Sud, durant la guerre civile (1918-21, la République anti-bolchévique du Don comprenait Donetsk, bastion des pro-russes aujourd'hui) et encore pendant l'invasion nazie... à méditer pour ceux et celles qui croiraient simplistement que pro-russe = "antifasciste".
    Il faut cependant souligner, pour être absolument juste, que cette "cosaquerie" (lire son histoire ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cosaques) notamment zaporogue n'a pas non plus toujours été cela : ce sont à l'origine des communautés slaves (mêlées à d'autres populations, notamment tatares) et (généralement) orthodoxes mais "libres", souvent nomades d'ailleurs, parlant une langue composite (mêlant russe, ukrainien, polonais, turc etc.) et vivant dans les "champs sauvages" de l'Est et du Sud de l'actuelle Ukraine où ils échappaient tant à l'autorité de l'Empire polono-lituanien que des Tatars (vassaux des Ottomans ; les Zaporogues sont célèbres pour une de leurs missives adressée au sultan)... et de la Russie, s'organisant de fait en républiques démocratiques farouchement attachées à leurs libertés. Ce n'est que tardivement (fin 17e, 18e siècle) qu'ils feront allégeance à Moscou pour conquérir (notamment) les territoires tatars et repousser les Polonais, mais cette relation n'ira jamais sans contradictions et conflits (notamment avec la tsarine "despote éclairée" Catherine II, qui écrasera leurs révoltes - Pougatchev - et supprimera leurs institutions libres avant d'introduire le servage dans le pays). Si beaucoup seront "blancs" lors de la Révolution bolchévique et d'autres encore pro-nazis durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup se rallieront aussi dès le début à l'Armée rouge tandis que finalement, le plus pur "esprit cosaque" originel (égalitariste, démocratique et "libre" de toute tutelle extérieure) se trouvait peut-être dans l'Armée "révolutionnaire insurrectionnelle" anarchiste de Nestor Makhno (dont le territoire correspondait pratiquement à celui de la cosaquerie zaporogue du 17e siècle). Bien évidemment les divisions de classe joueront un rôle fondamental dans ces différents positionnements, étant donné qu'après l'introduction du servage et (globalement) de l'ordre social russe par Catherine II les "hordes" cosaques perdirent leur farouche égalitarisme des 16e-17e siècles : les chefs devinrent des aristocrates (et un corps de cavalerie d'élite en temps de guerre) tandis que le "commun", les Cosaques "de base" devinrent pauvres fermiers voire serfs, d'autres encore des koulaks (paysans libres et aisés, employant souvent des journaliers) etc. etc. - un mécanisme faisant penser à la dissolution des clans écossais entre les 17e et 19e siècles, les chefs de transformant en landlords, la "base" en pauvres métayers expulsés pour céder la place aux moutons etc. Ce sont donc essentiellement des Cosaques possédants qui s'opposeront farouchement à la Révolution bolchévique et iront (pour certains) jusqu'à servir sous l'uniforme nazi en invoquant un "génocide communiste" contre leur Peuple et leur culture, leurs "traditions" etc. etc. ; tandis que les masses paysannes pauvres (passées par le servage jusqu'en 1861) se diviseront entre aliéné-e-s suivant les premiers et d'autres qui, conscient-e-s, comprendront leur intérêt de classe dans le socialisme et le communisme (fut-ce le communisme anarchiste et rejetant le léninisme de Makhno). Les "colons russes" (pour reprendre la terminologie imbécile de certains...) de l'Est et du Sud de l'Ukraine (ainsi que de Crimée) sont donc en réalité, pour la plupart, des descendants de ces Cosaques zaporogues - bien que l'introduction du servage et (surtout) l'industrialisation aient aussi amené d'autres apports de population russe par la suite. 
    L'Europe de l'Est (depuis les frontières allemandes, autrichiennes et italiennes jusqu'à l'Oural) a de toute manière une histoire et (encore) une réalité présente d'une telle complexité, faite de questions et de luttes nationales parfaitement légitimes mais profondément traversées par les luttes de classes (et aux expressions parfois très réactionnaires !) ainsi que de menées impérialistes et expansionnistes pour l'"espace vital" prenant appui sur ces aspirations (dans leur expression bourgeoise), qu'il est tout simplement interdit d'y appliquer abstraitement des schémas du style "X est un colonisateur, Y est colonisé" (car Y prenant le dessus peut parfois se révéler plus oppresseur et "nettoyeur ethnique" que X ne l'a jamais été...) ; quand bien même une puissance clairement impérialiste comme la Russie serait impliquée (mais voilà, à en écouter ou lire certains, on aurait presque l'impression qu'elle est le SEUL impérialisme impliqué dans cette crise ukrainienne !). Lénine était déjà très clair là-dessus à l'époque de sa théorisation de l'impérialisme et de sa lutte contre la Première Guerre mondiale (1914-18) : il distinguait nettement trois groupes de pays dont l'un, consistant en l'Europe centrale et orientale déjà (à l'époque) théâtre de puissantes luttes nationales et enjeu de tous les appétits impérialistes (russes, allemands, autrichiens, français etc.), ne pouvait se voir appliquer les même analyses et prises de positions que les deux autres - à savoir les pays impérialistes d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord et les pays colonisés ou semi-colonisés d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Il posait dès lors, pour ce grand ensemble est-européen, deux principes essentiels qui ont gardé toute leur actualité : un droit absolu des Peuples à l'autodétermination allant jusqu'au droit (mais pas l'obligation !) à la sécession (car "la liberté de se fédérer passe obligatoirement par la liberté de se séparer") ; mais aussi une impérieuse
    nécessité de convergence (dans le même intérêt de classe et les luttes communes) des différentes classes ouvrières et autres classes exploitées nationales, assortie d'une vigilance de chaque instant envers les nationalismes bourgeois et leurs quasi-systématiques mises au service de l'impérialisme (pour se créer des protectorats ou, après la Révolution d'Octobre, pour encercler et attaquer celle-ci) - il combattit ainsi implacablement les nationalistes ukrainiens de Petlioura et de Skoropadsky, qui n'étaient en fait pas grand-chose d'autre qu'une force compradore et contre-révolutionnaire entre les mains de l'Allemagne et de l'Autriche (qui occupaient alors l'Ukraine après la paix de Brest-Litovsk).
    Pour revenir à notre sujet, la réalité c'est que l'Ukraine est historiquement partagée (depuis le Moyen Âge, lire notamment ce très bon exposé historique) entre un Ouest qui regarde vers la Pologne et l'Europe centrale et un Est (et Sud) tourné vers la Russie (qui a éliminé au 18e siècle, grâce aux Cosaques justement, les khanats tatars héritiers de la Horde d'Or turco-mongole et alliés aux Ottomans) ; plus spécifiquement vers la Russie du Sud qui fait partie de la même steppe eurasienne, longtemps domaine des peuples de cavaliers nomades asiatiques (Sarmates, Khazars, Petchenègues, Koumans et enfin Tatars) avant que Moscou ne s'y impose progressivement entre les 16e et 18e siècles. Ce caractère de confins (entre Moscovie/Russie, Pologne-Lituanie et Tatars/Ottomans), de zone frontière a d'ailleurs vraisemblablement donné son nom au pays : U-krajina, étymologie que l'on retrouve dans la Krajina (ancienne zone frontalière avec l'Empire ottoman) en Yougoslavie.
    Les nationalistes ukrainiens (notamment ceux de la première indépendance, 1918-20) se sont souvent réclamés de l'"État cosaque" des 16e-18e siècles, effectivement assez central (sur le fleuve Dniepr) par rapport à l'Ukraine actuelle ; leurs leaders (Skoropadsky, Petlioura) se parant souvent des titres d'"hetman" ou "ataman" et leur parlement prenant le nom de Rada (c'est aussi le nom du Parlement ukrainien aujourd'hui), comme l'assemblée des guerriers cosaques dans le sitch (campement fortifié "capitale") zaporogue de naguère. Pourtant, la réalité c'est que dès le milieu du 17e siècle ces Cosaques se divisent entre l'Est et l'Ouest du fleuve, les uns regardant vers la Ruthénie (Pologne-Lituanie, "vraie Ukraine" nationaliste actuelle) qu'ils intègrent petit à petit nationalement et les autres vers la Russie impériale, dont ils deviendront pour certains les plus fidèles serviteurs (y compris, donc, contre le bolchévisme à partir de 1917 ; même si beaucoup se rallieront aussi à la Révolution d'Octobre et défendront farouchement le pouvoir soviétique contre la guerre d'extermination nazie).
    C'est ce clivage que l'on retrouve aujourd'hui entre une Ukraine "cosaque" ou "Nouvelle Russie"/Novorossiya, se sentant finalement proche de la Russie du Sud, et une Ukraine "ruthène" (Rusyn, terme d'ailleurs préféré à "ukrainien" jusqu'à la fin du 19e siècle) anti-russe avec d'autant plus de force que l'on va vers l'Ouest (Galicie et Volhynie, rattachées à l'URSS en 1939 puis 1945 seulement et sièges - il y a bien plus longtemps en arrière - d'une principauté médiévale "matrice" de la nation ukrainienne proprement dite).
    La période soviétique justement, autre paramètre historique incontournable (dont tous ces territoires s'inscrivent dans la "légende" et l'"épopée", notamment contre l'invasion nazie), viendra encore renforcer le sentiment d'unité et d'artificialité de la frontière entre Russie du Sud et Est de l'Ukraine ; le Donbass industriel (ou encore la région de Kharkov) mêlant allègrement Russes, Ukrainiens et autres nationalités et la définition comme "soviétiques" venant souvent mettre un point final au questionnement identitaire [tandis qu'en Ukraine ruthène (Galicie-Volhynie-Podolie), après une décennie 1920 de grande mise en avant démocratique de la culture ukrainienne, la russification "jacobine" initiée dès les années 1930 par Staline verra s'accroître et s'ancrer le ressentiment nationaliste]. C'est donc avec méfiance que ces régions accueilleront la dissolution de l'URSS et l'indépendance de l'Ukraine, votant généralement en sa faveur (1er décembre 1991) mais plaidant pour des autonomies régionales fortes (par exemple) ou encore pour une protection légale de la langue russe. Toutes les élections par la suite ne feront que refléter, en dernière analyse, qui a surtout peur de la satellisation par la Russie et qui a surtout peur... du nationalisme "ruthène" de l'Ouest, perçu comme un fanatisme identitaire étranger à la culture de l'Est et du Sud (où existent certes des fanatiques identitaires "russes orthodoxes" ou "grands-russes" ou "cosaques", mais ce n'est pas la majorité du "pro-russisme") et ne cachant souvent pas, par ailleurs, sa sympathie pour les collaborateurs du nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale - de fait, ce qui caractérise l'Ukraine "pro-russe" est moins sa supposée "russité" que sa multiethnicité (comme toutes les cartes concordent à le montrer), avec le russe comme lingua franca (carte des pourcentages de partisans de sa co-officialité en 2007) ; c'est l'Ukraine nationaliste qui se caractérise par sa "pureté ethnique" (90% ou plus d'Ukrainiens ruthènes) et le vrai clivage pourrait bien en réalité être là, non pas entre des "Russes" et des Ukrainiens mais entre une culture de "pureté ethnique" et une culture de coexistence des identités. 
    Les contradictions inter-impérialistes poussent désormais ce clivage vers une sanglante guerre "ethnique" ressemblant énormément à celle de Yougoslavie, les "Cosaques" pro-russes de l'Est rappelant les tchetniks serbes et les "Ruthènes" anti-russes de l'Ouest (souvent catholiques, revendiquant la collaboration nazie pendant la Seconde Guerre mondiale etc.) rappelant les nationalistes croates nostalgiques du régime oustachi...
    C'est ainsi que, de problématique "identitaire" pouvant être résolue DÉMOCRATIQUEMENT (dès lors que l'on a la communauté de classe laborieuse bien à l'esprit), on en arrive à un terrible carnage et au final à des espèces de "principautés ethniques" totalement soumises aux monopoles impérialistes, mises en coupe réglée. Heureusement, il y a une différence entre l'Ukraine d'aujourd'hui et la Yougoslavie d'il y a 20 ans, et cette différence c'est la lumière qui s'est levée... d'ex-Yougoslavie justement, balayant sublimement l'ombre de ces conneries chauvinardes ! Puisse(nt) le(s) Peuple(s) d'Ukraine admirer et réfléchir sur cet exemple !

     


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