• Haïti : la "malédiction", c'est l'impérialisme !


    La nuit dernière, Haïti a été frappée par un violent séisme de 7 sur l'échelle de Richter, dans la région de la capitale Port-au-Prince. Les premières estimations, dont on peut redouter qu'elles ne soient revues à la hausse, font état de plus de 100.000 morts (article du Point). Sur une population de 10 millions d'habitants ! C'est un véritable massacre, l'équivalent de plus de 600.000 morts en France...

    Depuis l'annonce de la catastrophe, les pathétiques trémolos ont envahi les ondes (et les oreilles du petit-bourgeois occidental) : Haïti, "l'île maudite", la "malédiction" a encore frappé ce petit pays le plus pauvre des Amériques...

    Une malédiction, vraiment ? Effectivement, 7 sur l'échelle de Richter c'est beaucoup. Pour donner un ordre d'idée, c'est légèrement un peu plus que le séisme de San Francisco en 1989, qui avait fait... 63 morts.

    Et, nous rappelle-t-on, l'île avait été frappée en 2008 par quatre terribles cyclones, qui ont fait des milliers de victimes. Mais voilà, des cyclones il en passe tous les ans sur les Antilles françaises, les Bahamas, la Floride ou Cuba, et on relève, tout au plus quelques dizaines de victimes.

    La réalité, c'est que Haïti n'est pas victime d'une "malédiction" de la nature. Haïti n'est pas victime de l'acharnement des éléments, d'on-ne-sait quelle "fatalité". La malédiction d'Haïti, c'est la misère, qui entasse des millions d'affamés (près de 4 millions à Port-au-Prince) dans des baraques de planches, de tôles et d'agglos que le premier cyclone ou tremblement de terre balaye.

    Ce qui s'est produit, c'est un génocide de la misère, et cette misère a une cause : la domination néo-coloniale impérialiste.

    Car Haïti a une histoire glorieuse, mais une histoire que - au sens littéral - elle paye, au prix lourd.

    A l'aube du 19e siècle, elle fut en effet le premier pays d'Amérique et la première colonie au monde (après les États-Unis) à conquérir son indépendance. Et surtout, le premier pays peuplé de Noirs, descendants des esclaves de ce qui était le plus riche territoire du monde, le pilier de l'empire colonial français, grâce à la culture de la canne à sucre.

    Pas n'importe quelle indépendance... Pas, contrairement aux pays d'Amérique espagnole, une indépendance conquise par une poignée, une petite élite locale "créole" - même si celle-ci a effectivement joué un rôle.

    L'indépendance haïtienne, est le fruit d'une révolte d'esclaves, commencée en 1791à Bois-Caïman, de ces esclaves noirs sur lesquels s'est bâti le capitalisme primitif européen et nord-américain.

    Menée par Toussaint Louverture, cette révolte fut une des toutes premières guerre de libération de l'Histoire, à forte dimension populaire.

    Napoléon tentera, en 1801, de reprendre le contrôle de la colonie - pour y rétablir l'esclavage. Louverture est arrêté (il mourra au fort de Joux dans le Jura), mais face à la résistance héroïque du peuple (et malgré une des premières guerres d'extermination moderne : un Noir ayant connu la liberté étant impossible à remettre en esclavage, il devait mourir, les diverses sources - comme l'historien Claude Ribbe - parlant de 80 à 100.000 morts !), la Terreur de l'Europe lui-même dut renoncer, et l'indépendance est proclamée le 1er janvier 1804 par Dessalines - successeur de Louverture.

    On peut facilement imaginer ce que représentait un tel exemple à l'époque. Les puissances coloniales ne lui laisseront pas le loisir de prospérer.

    Dès 1806, Dessalines est assassiné, et "l'unité nationale" éclate entre l'élite métisse (mulâtre) née libre et le petite bourgeoisie (souvent affranchie) noire, l'une dirigée par Pétion (président au Sud) l'autre par Christophe (roi au Nord).

    Puis vient la question du PRIX de l'indépendance. Car depuis la proclamation de l'indépendance, la France exige pour sa reconnaissance une indemnité de 150 millions de francs - une somme colossale pour l'époque.

    Détournée pendant un temps de son ancienne colonie par les guerres napoléoniennes, puis la défaite et la Restauration, elle revient à la charge à partir de 1816, et sous la menace d'une reconquête militaire (14 navires de guerre avaient déjà pris la mer), Haïti accepta finalement de payer en 1825 (la dette fut ramenée à 90 millions en 1838).

    Le point de départ de la "tragédie", de la "malédiction" d'Haïti, il est là. Alors que l'île était extrêmement prospère sous Boyer, successeur de Pétion, qui avait réussi à la réunifier et même à dominer la partie espagnole (l'actuelle République dominicaine), aucun développement des forces productives ne sera plus possible.
    Impôts et corvées écrasent les paysans et la petite bourgeoisie.

    Le conflit entre la bourgeoisie métisse (dominante au Sud) et noire (dont le bastion est au Nord) est permanent, et hormis de courtes périodes de stabilité (comme Faustin Soulouque, empereur de 1849 à 1859) ce sont les coups d’État, les révoltes, les guerres civiles et les sécessions Nord-Sud qui se succèdent.

    Petit à petit, la France qui a renforcé ses autres colonies sucrières (Guadeloupe, Martinique, Réunion), développé le sucre de betterave et s'est reconstitué un Empire colonial (Afrique, Indochine) - et empoché l'indemnité ! - se désintéresse de son ancienne possession.

    Haïti est un peu un no man's land sans maître, puis passe curieusement sous la domination de l'Allemagne - nouvelle puissance sur la scène internationale - qui y dispose d'une très importante colonie d'expatriés, liée à l'élite mulâtre, tient pratiquement toute l'économie et le commerce maritime, et intervient militairement 2 fois pour une affaire de dette.

    Mais en 1914, l'Europe entre en guerre, et le destin d'Haïti va dès lors, surtout, s'inscrire dans la "Méditerranée américaine" qu'est devenu la Caraïbe. L'île va passer principalement sous la botte des États-Unis (qui contrôlaient déjà la banque nationale).

    Prétextant une révolte (un énième président avait été assassiné) menaçant ses ressortissants, les troupes US envahissent le pays en 1915, et l'occupent... jusqu'en 1934 !

    Cette domination, n'a pour ainsi dire jamais cessé, bien que sous la dictature des Duvalier père et fils (tristement célèbre par les fameux "tontons macoutes") le pays ait pris une orientation plus pro-européenne (pour dire les choses clairement, pro-française) et que les relations aient été tendues avec les États-Unis (qui ne seront pas pour rien dans la chute de Duvalier junior en 1986, réfugié... en France).

    Depuis, l'histoire haïtienne  a surtout été dominée par la figure de Jean-Bertrand Aristide, "prêtre rouge" inspiré de la théologie de la libération. Mais il se révèlera finalement à l'image de ses prédécesseurs, corrompu et despote ; et surtout, proche du parti démocrate US (via les "lobbies" noirs), la famille Bush ne le porte pas dans son cœur...

    Élu triomphalement par les masses pauvres en 1990, il est renversé l'année suivante avec l'appui de la CIA et de Bush père (lui-même ancien directeur de l'agence).

    Rétabli en 1994 par... Clinton (sous la pression de la black bourgeoisie), réélu une nouvelle fois en 2000, c'est alors Bush fils qui lui inflige une "révolution orange" en 2004 ("groupe des 184" et pseudo mouvement étudiant) et installe une marionnette.

    Comme les partisans d'Aristide ne renoncent pas si facilement, une force des Nations Unies, la MINUSTAH, est envoyée. La situation de l'île aujourd'hui, bien que le bras droit d'Aristide ait été élu en 2006, en est là : un protectorat ONUsien.

    Le pays est le plus pauvre des Amériques, et l'un des plus pauvres du monde. 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté, 65% est sans emploi. L'agriculture est arriérée, éclatée en mini-exploitations incapables de produire assez pour une exportation sérieuse (en fait, le pays n'exporte pratiquement rien, sinon un peu de textile, son intérêt est surtout stratégique pour le contrôle de la mer Caraïbe).

    En raison le faiblesse extrême du rendement agricole (et de la pénurie d'énergie) les paysans ont littéralement anéanti la forêt, et la moindre pluie tropicale provoque des coulées de boue dévastatrices.

    Le menu gastronomique de Cité Soleil (plus grand bidonville du pays, 400.000 habitants) est la galette de boue, pour masquer la faim en donnant l'illusion qu'on mange !

    Et la principale exportation, c'est surtout la force de travail : presque autant d'Haïtiens (ou d'origine) vivent hors du pays que dedans, surtout aux Antilles françaises, en République dominicaine, aux États-Unis, au Canada, en France (45.000)... Leurs envois de devises sont, pour ainsi dire, la perfusion du pays.

    Un pays ruiné, sinistré pour être né en défiant les puissants. Puis pour son agriculture mais, surtout, sa position stratégique...

    Tout cela fait un tableau bien misérabiliste. Mais il n'y a pas (comme les médias nous le rabâchent à longueur de journée) de fatalité de la misère et de la souffrance.

    La seule loi universelle de l'existence humaine, c'est la lutte des classes.

    Et Haïti a une glorieuse histoire de lutte, depuis Bois-Caïman et Toussaint Louverture !

    Il y a eu la révolte de Charlemagne Péralte en 1918, qui faillit rejeter l'occupant yankee à la mer.

    Le soulèvement populaire contre les Duvalier en 1986... Et en 2008, le pays a été secoué par de violentes émeutes de la faim, brutalement réprimées par les troupes brésiliennes de l'ONU : plusieurs manifestants avaient été tués.

    Il y a eu Jacques Roumain, dirigeant et penseur communiste d'une grande profondeur, et Antoine G. Petit, qui anima la résistance aux Duvalier depuis Cuba, avant de se rallier aux positions maoïstes.

    Que les masses haïtiennes bientôt se lèvent, comme toutes les masses des Amériques, et que la guerre victorieuse du Peuple balaye la misère et la barbarie de l'impérialisme ! Ouvrant à l'héroïque Haïti l'avenir radieux qui lui a été volé depuis plus de 2 siècles !

     

    À lire, pour comprendre ce qu'il s'est passé dans les disons 20 années suivant l'indépendance ; et comment cela a mené à la situation, tragique comme on le sait, de ce pays aujourd'hui :

    http://ekladata.com/Le-caporalisme-agraire-Haiti-Ayiti.pdf

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :