• Dieudonné-Soral ou le maurrassisme pour les non-Blancs


     Charles Maurras (1868-1952) disait en substance aux Occitans, aux Bretons, aux Corses, aux Catalans et autres Basques : "c'est dans une France 'nationaliste intégrale' monarchiste et catholique que vos 'identités', vos 'valeurs' (forcément réactionnaires dans son esprit) et vos 'libertés' seront le mieux gardées". Centralisme "uniformisateur" et république parlementaire, "progressisme", "juiverie" et franc-maçonnerie vont de pair, proclamait-il. En somme : il y a un "concept France" et vous sentez bien qu'il vous écrase et vous opprime (tout particulièrement depuis l'"accélération" centralisatrice post-1789), que vous n'en faites pas réellement partie, que vous n'êtes pas réellement les "Français" que l'on veut faire de vous... Eh bien, plutôt que de vous imposer l'uniformité "française" à coups de "hussards noirs" républicains, nous allons vous reconnaître dans vos particularismes, dans vos "petites patries" que sont vos nationalités réelles, mais nous allons néanmoins vous souder au grand projet "France" face à l'ennemi tant extérieur qu'intérieur des "quatre États confédérés" juif, franc-maçon, protestant (= Allemagne et Angleterre) et "métèque" (étrangers extra-hexagonaux), auxquels vient encore s'ajouter le socialisme révolutionnaire marxiste ou l'anarchisme (à moins qu'il ne s'agisse là d'une "création commune" des quatre...).

    C'est ce que l'on peut appeler le compromis maurrassien. Et c'est sans doute ce qui a valu à Maurras l'hostilité d'une bonne partie de la droite de la droite de la IIIe République qui partageait pourtant, en dehors de ce "régionalisme", l'essentiel de ses conceptions ("État fort" autoritaire, militarisme, antisocialisme et anticommunisme, antisémitisme) ; et de passer à la postérité comme l'archétype d'une extrême-droite de l'époque qui ne se réduisait - en réalité - pas du tout à lui, avec au contraire des courants attachés au centralisme napoléonien beaucoup plus puissants que son Action française décentraliste (mais comme ces courants ont en bonne partie engendré le gaullisme, alors...).

    Cette ligne est aujourd'hui globalement reprise par les Identitaires (ce sont eux qui en sont le plus proche), en y ajoutant l'échelon Europe ("patrie civilisationnelle") maintenant que l'impérialisme bleu-blanc-rouge a compris l'intérêt de travailler en partenariat avec ses voisins et ne se vit plus comme entouré d'ennemis. Certains éléments comme le breton Jean-Pierre/Yann-Ber Tillenon, ses compatriotes d'Adsav ou de Breiz Atao ou encore (dans une mesure à déterminer) la Ligue du Midi de l'ex-identitaire languedocien Richard Roudier font même carrément "sauter" l'échelon "France" entre leur nationalité réelle (bretonne, occitane) et l'Europe-"civilisation" ; autrement dit font comme le Parti national breton (PNB) des années 1930-40 ; mais l'esprit reste globalement le même (et le rapport à l'entité France reste dans tous les cas très ambigu : on sent bien que ne lui est pas vraiment reprochée son existence ni sa négation des Peuples à travers les siècles, mais seulement de ne pas être l’État ouvertement raciste qu'ils voudraient qu'elle soit).

    Et en substance, Dieudonné et Soral disent aujourd'hui exactement la même chose aux colonisé-e-s intérieur-e-s ("indigènes"), aux personnes de culture musulmane et/ou afro-descendantes, et dans une certaine mesure directement aux néocolonies dont sont issu-e-s ces dernier-e-s : une France gouvernée par le Front National, par les "patriotes", serait la meilleure gardienne de vos "identités", de vos "valeurs" et de vos droits. "Tout ce dont vous souffrez au quotidien dans vos ghettos" (ou vos pays pillés) vient en réalité du "système" dirigé par les "sionisssses et les pédo-satano-francs-maçons", ceux-là mêmes qui se disent antiracistes et viennent vous dire qu'on est racistes alors qu'en réalité on est vos meilleurs potes.

    En somme : vous ne vous sentez pas réellement "français", vous êtes exclus et parqués dans des ghettos par des gouvernements successifs "de droite comme de gauche" qui ne cessent pourtant de proclamer "l'intégration" et l'"antiracisme" ; eh bien nous, "patriotes français authentiques", nous vous tendons la main et vous allez vous unir à nous contre "l'Empire américano-sioniste" et ses agents intérieurs que sont justement les gouvernements de-droite-comme-de-gauche successifs, contre le "mondialisme" et ses corollaires que sont le féminisme, le "lobby gay" et les "idiots utiles gauchistes"... et vous verrez que tout ira beaucoup mieux car après tout, nos bonnes valeurs françaises catholiques et vos valeurs musulmanes n'ont-elles pas de très nombreux points communs ? Et tout cela rencontre hélas, dans une mesure non-négligeable, un certain écho.

    Malheureusement (pour eux), la plupart des prises de position d'un FN en pleine "résistible ascension" viennent complètement contredire cela ; exactement comme la plupart des prises de position de la Fédération républicaine, des Jeunesses patriotes, des Croix-de-Feu, bref de 90% des forces d'extrême-droite des années 1930 et de la "Révolution nationale" (qui sera initiée en 1940 sur cette base idéologique) venaient contredire ceux qui avaient écouté Maurras ou d'autres dans le même style (comme le PNB).

    Le régime de Vichy, qui avait totalement recyclé l'appareil d’État de la IIIe République, méprisera souverainement les nationalistes bourgeois (bretons et occitans principalement) qui avaient vu en lui un "vent de changement" pour leur reconnaissance en tant que nationalités (quelques heures d'enseignement facultatif de l'occitan à l'école par-ci, une région "Bretagne" amputée du Pays nantais par-là) ; et ni les tentatives de jouer la surenchère anticommuniste et antisémite, ni celles de traiter directement avec l'occupant nazi n'auront plus de succès. À la Libération, la répression s'abattra sur eux sans l'ombre de la moindre indulgence tandis que dans le même temps un René Bousquet (qui avait envoyé à la mort des dizaines des milliers de Juifs - hommes, femmes et enfants - et d'antifascistes), après - certes - trois petites années de prison à Fresnes, s'en tirait avec "5 ans de d'indignité nationale" dont il fut au demeurant... immédiatement relevé pour "faits de résistance" (à partir de la fin 1943, arrestation par les Allemands peu après le débarquement de Normandie), avant de poursuivre une brillante carrière dans le secteur bancaire, la presse (Dépêche du Midi) et la politique (radical-socialisme, proximité avec Mitterrand...) ; sans même parler des centaines de Maurice Papon qui ne seront même pas inquiétés (poursuivant eux aussi de brillantes carrières en entreprise ou dans l'appareil d’État). 

    Il en irait exactement de même, demain, pour toute la clique des "régionalistes" identitaro-réactionnaires à la Tillenon... et pour les racisés qui auraient suivi Dieudonné et Soral.

    Ce qu'il faut bien comprendre, en réalité, c'est qu'en situation de crise générale du capitalisme vont pulluler les fantaisies réactionnaires chez les personnes "agressées" par cette crise, car le premier réflexe de l'être humain est d'abord de regarder vers le "paradis perdu" et les "valeurs sûres" plutôt que vers les lourdes tâches d'un avenir émancipé, lumineux mais totalement à construire. Et ces fantaisies réactionnaires vont bien sûr avoir leurs marchands du temple, car cela fait vendre des livres, des DVD et des t-shirts et donne - aussi - l'autosatisfaction du "tribun", du "gourou".

    MAIS VOILÀ, pour paraphraser (encore une fois) C.L.R. James :

    - le cours général de l'histoire de "France" est tel que tout mouvement fasciste d'étendue hexagonale (aussi déguisé soit-il) sera obligé de s'attaquer à la "puissance indigène", à l'affirmation et à la lutte des "minorités visibles"/colonies intérieures pour l'égalité ;

    - le cours général de l'histoire de "France" est tel que tout mouvement fasciste d'étendue hexagonale sera obligé de s'attaquer à l'affirmation des Peuples conquis au fil des siècles et emprisonnés dans l’État (puisque les classes populaires n'ont globalement d'autre voie pour cette affirmation que la voie révolutionnaire communiste et la "bourgeoisie nationale" autonomiste celle de se faire le "parti de l'étranger" - se lier à des États voisins et concurrents comme le Royaume-Uni, l’État espagnol, l'Italie, l'Allemagne ou la Suisse ; ce qui est d'ailleurs également valable pour les colonisé-e-s intérieur-e-s : voie révolutionnaire ou alors se lier aux États d'origine dont certains - Algérie, Turquie - sont "turbulents" et "affirmationnistes", au Qatar et autres pétro-monarchies arabes qui cherchent des terrains d'investissement pour leurs capitaux sur-accumulés, à l'axe Iran-Syrie avec Dieudonné etc. etc. ; or l'agitation sociale-révolutionnaire et l'intelligence avec l'étranger sont deux choses que ne peut tolérer le fascisme, qui est l'instrument terroriste de la fraction la plus réactionnaire du Grand Capital et de son État pour la contre-révolution préventive et la guerre impérialiste mondiale).

    Cela signifie - toujours en substance - qu'à l'arrivée, les "fantaisistes réactionnaires" qui auront suivi les Soral, Dieudonné et autres Kémi Séba ou qui auront fait du "régionalisme" identitaire à la Tillenon (sur le terreau idéologique putride de l'extrême-droite francouille) ne seront jamais que les PAUVRES DINDONS D'UNE SINISTRE FARCE.

              maurras_decentralisation.jpgliste_antisioniste.png


    * Il suffit pour s'en convaincre de jeter un œil aux positions du Front National sur la - toute bénigne - Charte des langues minoritaires et régionales : http://www.frontnational.com/terme/langues-regionales/


    Lire aussi (d'un blog militant réunionnais) : Comprendre le colonialisme et le racisme - le cas d’Alain Soral

     


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