• "À bas la gauche, vive le communisme" ?


    Disons qu'il y a deux variantes du problème.

    Il y a d'abord l'existence historique d'une gauche "progressiste" mais contre-révolutionnaire. On la connaît. Réformiste et qui lorsque ça chauffe, n'hésite pas à se retourner contre le mouvement radical des exploités : Gustav Noske, Jules Moch...

    Il ne faut pas oublier non plus que lorsqu'il y a des "coups de barre" à droite après des "pics radicaux" de progressisme, comme après Robespierre ou le Front populaire, on a encore souvent affaire à des gens de gauche pour l'époque. Les Thermidoriens (puisque républicains, pas royalistes, ne rétablissant pas la monarchie), ou Daladier, étaient de gauche pour leur époque. Une gauche "raisonnable"...

    Après la Commune (LES CommuneS en réalité : assez de parisianisme de gauche !), il y a certes eu une période de droite radicale, mais très vite au bout de quelques années s'installe le même type de gauche "raisonnable" (le programme du comte de Chambord, qui renoncera finalement à la restauration monarchique, était déjà plus social que le sien...), caractérisée notamment par son colonialisme (pour donner du pain et des jeux à la plèbe, il faut un Empire...), et qui autorise les syndicats (précédemment interdits par la gauche de 1791, celle de Le Chapelier) mais envoie la troupe aux ouvriers à Fourmies (1891, 9 morts) et Carmaux (1892). Ce dont s'indigneront le socialiste Jaurès... mais aussi le nationaliste Drumont : fini le "Parti de l'Ordre", le "social" devient un marqueur politique de la droite extrême (éventuellement avec l'astuce de détourner la cible vers "le Juif", mais pas forcément : "l'oligarchie", "les ploutocrates", "l'aristocratie financière", voire nommément "le capitalisme" et "le bourgeois" sont souvent dénoncés en tant que tels) ; ce qui culminera dans les fascismes du 20e siècle ; et après tout quand on y pense, et quand on voit la gauche à l'œuvre, auraient-ils eu tort de s'en priver ?

    Cette gauche, devenue trop à droite, sera remplacée une vingtaine d'années plus tard par une autre, qui était la gauche "radicale" 20 ans plus tôt, d'où son nom : le Parti radical. À l'arrivée, c'est toute la 3e République de 1879 à 1940 qui n'a pratiquement consisté qu'en un règne de la gauche (modérée, raisonnable) ! Jusqu'au fameux vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain, par une assemblée de gauche (celle du Front populaire), avec seulement 80 voix contre (certes majoritairement socialistes ou apparentées, mais seulement 80 sur plus de 600 !).

    À cette époque, le gauchisme dénoncé par Lénine dans son fameux ouvrage est surtout un petit "virus", un élément perturbateur, un cheveu sur la soupe dans la stratégie révolutionnaire des communistes ; mais il reste un courant extrêmement minoritaire, tout sauf hégémonique dans le mouvement organisé des classes exploitées. Le danger principal, l'ennemi ABSOLU, comme l'ont déjà tragiquement expérimenté les spartakistes allemands (mais aussi quelque part les bolchéviks eux-mêmes, face à Kerenski), c'est cette gauche bourgeoise réformiste, de plus en plus ralliée par des éléments opportunistes et "possibilistes" du mouvement ouvrier socialiste (le phénomène a commencé dans l’État français dès 1899). Et bien sûr ce phénomène nouveau, parfois dirigé par des gens venus du mouvement socialiste (Mussolini), ou qui se pare en tout cas des appellations de (national-) "socialiste", ou "social", ou "solidaire" etc. : le fascisme...

    Aujourd'hui, l'on pourrait dire que la gauche bourgeoise totalement convertie à la gestion "sociale" du capitalisme, et déconnectée du mouvement ouvrier (d'ailleurs totalement laminé et atomisé, ne concernant pas 80% de la classe ouvrière - et autre salariat au lance-pierre - qui en ignorent parfois jusqu'à l'existence), a pour pendant un gauchisme qui est l'extrême-gauche dans son immense majorité.

    Un pendant, oui, derrière une opposition en apparence violente et même parfois plus forte que celle entre révolutionnaires et réformistes il y a un siècle, de sa logique sociale-libérale et de "conquêtes" même plus collectives mais individualistes et sans conscience qu'elles ne peuvent jamais se faire que sur le dos d'autres (à trouver...) ; de dérégulation sous une exaltation de l'Individu-roi ; et bien souvent de ses orientations géopolitiques (celles d'une certaines droite, sans même parler de l'extrême, pouvant de fait être parfois plus proches de la tradition internationaliste du mouvement communiste, du devoir anti-impérialiste de s'opposer à la base militaire "Israël" au Proche-Orient par exemple, etc. etc.).

    Tel est le premier aspect.

    Le deuxième, peut-être (encore) moins "safe" à aborder, est que disons jusqu'aux années 1970 grosso modo, la gauche en général et le mouvement communiste en particulier (malgré son opposition au "progressisme" réformiste bourgeois) ont eu cela en commun de consister à être EN AVANCE sur la société de leur temps, plus "progressistes" et "modernes" en termes d'émancipation démocratique pour les divers groupes sociaux (travailleurs bien sûr mais aussi femmes, jeunes etc., et même bien que tardivement homosexuel-le-s) que l'hégémonie culturelle souvent conservatrice ambiante.

    Mais depuis les années 1980, on est presque en droit de se demander si être "progressiste" d'un véritable point de vue communiste, ce n'est pas devenu être "réac", conservateur... ou du moins prendre (et assumer) le risque d'être considéré comme tel.

    [Sur la possible "fécondité" politique de telles "régressions" conservatrices, on peut lire : beaufs-barbares-houria-bouteldja]

    Sur le plan "purement social", c'est on-ne-peut-plus clair : être "progressiste", comme se proclame maintenant l'être Macron, être "moderne", c'est prôner la destruction de décennies de conquêtes des luttes ; et les défendre, c'est du "conservatisme". Voilà qui donne envie d'être résolument anti-"moderne" et "conservateur", donc !!

    La laïcité, progrès émancipateur face à une Église catholique toute-puissante, est dévoyée dans son concept ; détournée en instrument d'oppression de populations originaires de l'Empire ex-colonial et néocolonial qui représentent peut-être aujourd'hui le tiers du véritable prolétariat d'Hexagone, hors aristocratie ouvrière (très majoritairement euro-descendante) - et à l'extérieur, l'anti-"obscurantisme" en arme géopolitique permettant de justifier des dizaines de guerres de repartage ou de renforcement de la domination impérialiste à travers le monde. Dans les principes du léninisme, la vision peut-être euro-centrée du recul de la foi et des traditions musulmanes chez les peuples concernés, du "dévoilement" des femmes etc. peut être aujourd'hui sérieusement discutée ; mais toujours est-il que JAMAIS il n'était question d'une "victoire" sur l'"obscurantisme" et l"'oppression de lafâme" obtenue purement par décrets "progressistes" bourgeois, sans une transformation radicale de la base économique de la société (et il en allait de même avec les convictions et traditions chrétiennes ou juives, ou bouddhistes ou autres) ; et bien sûr JAMAIS non plus d'en prendre prétexte pour une quelconque "mission civilisatrice" coloniale (comme pourra le faire une URSS dévoyée en Afghanistan dans les années 1980, mais c'est un exemple face à des centaines du côté capitaliste depuis Jules Ferry - ou encore Léopold II "libérant" les Congolais des esclavagistes arabes et swahilis, tenez !).

    Les uns dévoient la laïcité de 1905 tandis que d'autres, se la jouant plus "ouverts" (libéraux, en fait), n'en noient pas moins dans des concepts tels que l'"intersectionnalité" ou l'"articulation" (des "oppressions" et des luttes contre) le même poisson fondamental qui est qu'il n'y a désormais plus seulement des peuples colonisés ou dominés et des luttes anti-impérialistes à l'extérieur de la métropole hexagonale, mais également des prolongements de ces peuples et, par voie de conséquence, de ces luttes à l'intérieur même ; dans ce qu'on a coutume d'appeler "l'immigration" et les "issus de"... Et d'ailleurs, encore une fois, idem sur le plan international et géopolitique : on serait presque tenté de dire, en toute honnêteté, que l'on préfère un sionard défenseur patenté et assumé d'Israël à quelqu'un qui nous sort que "sa solidarité va prioritairement aux communistes, féministes et queers palestinien.ne.s"... (mais ce pourrait être aussi plus basiquement à "la gauche palestinienne", bref).

    Dans le domaine qui a de plus en plus tendance à faire le plus parler de lui, celui du genre, de la "moitié du ciel" (les femmes), des minorités sexuelles etc., depuis les années 80, après les conquêtes fondamentales des années 60-70 (fin de la minorité à vie pour les femmes, dépénalisation totale de l'homosexualité - et de la transidentité, "travestissement" qui était confondu avec), le "progrès" ne consiste concrètement plus qu'à l'ouverture de nouveaux marchés (tout comme d'ailleurs, particulièrement en Amérique du Nord mais ça vient en Europe, le développement d'une petite classe moyenne non-blanche...) et l'"émancipation", de fait, on pourrait presque dire, en la même "émancipation" que celle des ouvriers des "horribles" corporations par Le Chapelier : la "liberté"... oui, formidable, d'être seul-e et "nu-e" face à la machine à broyer du Système !

    Marche ou crève... comme les mecs, pour aller gagner ta croûte ; ou alors quoi, tu voudrais encore vivre aux crochets d'un mari en échange de lui torcher le cul, comme ta grand-mère ? Y a pas à dire, avec de telles "alternatives" binaires "progrès"/"archaïsme", on arrête difficilement un tel "progrès"... Quoi qu'on s'"étonne" de plus en plus, depuis quelques temps, d'un apparent retour (et absolument pas que chez les musulmans, simplement un certain "instinct" républicain a tendance à se focaliser dessus...) aux "valeurs traditionnelles" de la femme au foyer, "complémentaire" de son conjoint qui ramène les sous tandis qu'elle s'occupe de la maison et des enfants - un retour de la volonté des femmes elles-mêmes, hein, donc gardez vos rengaines des "premières concernées", ça ira pour cette fois.

    "Femmes libérées" (comme disait la chanson) ou homosexuel-le-s, voire demain transgenres-queers (avec le grand mouvement actuel là-dessus) : on se retrouve en fin de compte avec une "liberté" sur un MARCHÉ de l'Être-marchandise, consommant pour pouvoir se "vendre" (comme les autres d'ailleurs, ce n'est pas spécifique à ces identités, elles ont simplement rejoint en cela... la norme, sous leur emballage de particularisme et de "différence" exaltée) ; finalement peut-être si dure à vivre qu'elle en ferait regretter le patriarcat d'antan (d'avant les années 1970), pas son oppression bien sûr, mais les grandes luttes contre lui (pour le droit de vote, l'avortement, la fin des persécutions homophobes etc.) et leurs "blocs" collectifs clairs.

    Et dans tout ce qui vient d'être évoqué... le gauchisme "radical" (avec ces dernières années son nouvel avatar "postmoderne", identity politics ou "intersec") joue son rôle ; on aurait presque envie de dire : invente, élabore, revendique... et le "progressisme" bourgeois à la Hollande ou Macron exécute !!

    Bref voilà : on serait tenté de se demander si de plus en plus, être communiste révolutionnaire ce n'est pas (à contrepied de Rimbaud, qui lui vivait sous le poids des conservatismes du 19e siècle) "être résolument anti-moderne" ; être "réactionnaire" au sens de défendre un certain nombre de principes et de valeurs, qui ne sont pas des "nouveautés" mais ont DÉJÀ existé dans notre grand mouvement mondial du 20e siècle, et un certain nombre d'identités et de LUTTES collectives, face à la dissolution de tout dans l'Individu-consommateur-roi...


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