• Voguons encore une fois vers "l'Orient compliqué"...


    Pour expliquer le plus clairement possible notre position au sujet de l'"État islamique" et de l'ensemble des évènements en cours au Proche et Moyen-Orient, il serait possible de prendre beaucoup d'exemples historiques.

    Prenons, pour sa proximité géographique et ses similitudes géopolitiques, celui de l'Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale :

    - Celui-ci était, certes, déjà constitué sur un territoire donné (consistant en l'actuel État turc + le Machrek arabe) alors que Daesh "part de rien" ; toutefois, il s'agissait alors de "capitaliser" (au bénéfice de la bourgeoisie turque) cet immense territoire qui, dans sa majeure partie, ne fonctionnait pas encore dans le cadre d'une économie capitaliste moderne (bien que le capitalisme marchand y soit présent et ancien, plus ancien même qu'en Europe). Avec ses vilayet (provinces) et ses milliyet (communautés ethno-religieuses) très autonomes et liées au sultan par "traité", l'Empire n'était en fait pas vraiment un État-"nation" moderne au service d'une bourgeoisie "centrale" - et c'est justement ce que ses dirigeants voulaient faire de lui...

    - L'idéologie qui présidait à cela (celle des "Jeunes-Turcs" Union et Progrès) était certes plutôt de type laïciste (encore que beaucoup moins que le kémalisme ultérieur) et moderniste. Ces idéologies ont depuis, dans cette partie du monde, connu un recul considérable et l'on a assisté à un renouveau des étendards religieux supposés plus "authentiques" et "enracinés". Mais tout ceci est en réalité très secondaire.

    - Toute guerre contre cet Empire ne pouvait alors consister qu'à le dépecer en colonies directes ou en semi-colonies de l'Europe impérialiste. Le seul impérialisme à lui dire (en substance) "on ne touchera pas à votre intégrité territoriale si vous êtes nos fidèles vassaux" était l'impérialisme allemand ; et c'est par conséquent à celui-ci qu'était alliée Istanbul (Constantinople à l'époque) pour mener cette entreprise de "capitalisation" du territoire au service de la bourgeoisie turque.

    - Contrairement à ce qu'affirment les complotistes, l'"État islamique" n'a aujourd'hui aucun soutien impérialiste du G8 ni du G20. Deux "émergents" expansionnistes du G20 peuvent éventuellement lui apporter un soutien indirect et contradictoire : l’État turc et l'Arabie saoudite. Mais Daesh n'en est pas moins une démarche 1°/ nullement anti-impérialiste ni de libération nationale (arabe par exemple), 2°/ (au contraire) clairement au service d'un Grand Capital : les milliards de pétro-dollars accumulés entre les mains de quelques familles oligarchiques du Golfe, 3°/ consistant en la construction à marche forcée (par des méthodes d'une brutalité terrifiante) d'une base d'accumulation capitaliste ; cette fois-ci en conquérant/soumettant premièrement le territoire et la population là où l'Empire ottoman avait déjà son territoire, mais devait le "capitaliser" tout en en empêchant le dépeçage (là encore, ces différences sont secondaires).

    - Le projet "Jeune-Turc" s'appuyait sur la bourgeoisie turque qui se sentait "humiliée" et "marginalisée" dans son propre pays ; tandis que les minorités nationales étaient ouvertement utilisées (depuis plus d'un siècle) comme points d'appui par les projets impérialistes de dépeçage (exemple type : les Arméniens par la Russie et ses alliés... français, mais aussi les chrétiens en général - du Liban notamment, de Syrie etc. ou encore les Arabes par les Anglais, sans oublier l'immigration sioniste en Palestine). Aujourd'hui, toute personne réfléchissant un peu sait pertinemment où se trouve la matrice de l'"abomination" Daesh : dans la frustration et l'humiliation des tribus arabes sunnites du Nord irakien depuis la chute de Saddam Hussein (2003), l'occupation anglo-américaine du pays et l'installation à sa tête d'un pouvoir chiite (lire ici un très intéressant entretien avec un spécialiste de la région à ce sujet). Ce sentiment s'est communiqué par capillarité culturelle et tribale aux Arabes sunnites de l'Est syrien, confrontés eux aussi à un pouvoir "chiite" (alaouite) et pro-iranien dans une terrible guerre civile (depuis 2011). Sans s'appuyer sur cela, l'"État islamique" n'aurait pas pu exister. Il s'appuie certes, aussi, sur une démarche ressemblant beaucoup (pour le coup)... à l'un des instruments de dépeçage de l'Empire ottoman : le sionisme, en présentant le territoire qu'il contrôle comme une "Terre promise" pour les "musulmans du monde entier" invités à venir y mener une vie "islamiquement pure". Ceci est l'aspect principal du djihadisme venu des pays occidentaux : une logique sioniste "version musulmane" consistant à chercher une "Terre promise" plutôt que de lutter en tant que racisé là où l'on vit*. Mais ce phénomène n'est pas suffisamment massif pour permettre de contrôler un aussi vaste territoire sans appui local. Cet appui local, c'est donc la frustration arabe sunnite de cette vaste région longeant (en substance) le fleuve Euphrate.

    - POUR AUTANT, être en lutte contre une telle marginalisation et de telles menées impérialistes ne pouvait justifier (de la part des Turcs) des choses telles que le génocide des Arméniens et les massacres perpétrés contre d'autres minorités (comme les chrétiens assyriens, aujourd'hui à nouveau visés par Daesh). Ces crimes contre l'humanité devaient (et doivent encore aujourd'hui) être dénoncés avec la dernière force et la place de leurs auteurs décisionnaires était au bout d'une corde ou devant un peloton d'exécution, comme celle des nazis après la Seconde Guerre mondiale.

    - De la même manière, aujourd'hui, le "Califat" de Daesh comme base de valorisation des pétro-dollars du Golfe (qui le financent) passe par l'anéantissement de toute minorité non-arabe sunnite (Kurdes, chrétiens assyriens, Yézidis, Turkmènes etc.), perçue comme hostile par nature, et ne peut au demeurant s'imposer aux masses arabes sunnites elles-mêmes que par la terreur. Ces atrocités ne peuvent évidemment être justifiées ni tolérées par les consciences progressistes ; et justifient au contraire un soutien total aux forces populaires qui leur résistent et les combattent, pour y mettre fin et en punir les auteurs.

    - Il n'en reste pas moins que, la Première Guerre mondiale terminée et l'Empire ottoman vaincu, la condamnation de ses atrocités n'était nullement incompatible avec le refus de son dépeçage impérialiste par les vainqueurs (Traité de Sèvres) ; lequel dépeçage n'avait rien à voir avec le droit des peuples à l'autodétermination et tout à voir avec la formation de colonies et de semi-colonies (de bases d'accumulation) au profit des monopoles occidentaux (les Arabes "libérés" ne tardèrent d'ailleurs pas à s'en rendre compte, sans même parler des Kurdes dont les droits nationaux furent tout simplement passés par pertes et profits). Les marxistes n'avaient pas à accepter une domination bourgeoise turque (appuyée par l'Allemagne) sur les Peuples de l'Empire ottoman, a fortiori une domination génocidaire  ; mais ils n'avaient pas non plus à accepter des États "nationaux" fantoches et autres protectorats au service de l'impérialisme, et une domination impérialiste sur le Peuple turc lui-même.

    Une telle politique ne pouvait en effet déboucher que sur un nouveau cycle de revanches et de massacres et engendrer (en réaction) un nouveau monstre réactionnaire : c'est ce qui se produisit avec une poignée d'anciens "Jeunes-Turcs" regroupés autour de Mustafa Kemal pour livrer une "guerre d'indépendance" qui terminera le "nettoyage" ethnique des communautés chrétiennes (Arméniens, Grecs) et donnera naissance à l'actuel État turc, nouvelle Prison des Peuples "modèle réduit" qui après moultes péripéties finira par trouver sa place - comme "pièce maîtresse" - dans le système de domination impérialiste de la région (il faut dire que son idéologie "moderniste" d'imitation fanatique de l'Occident lui aura largement facilité une telle intégration)... Un "ordre" régional à présent (comme chacun-e peut le voir) une nouvelle fois battu en brèche. Car en réalité seule une solution démocratique, forcément synonyme de révolution sociale contre les classes exploiteuses locales et le Capital impérialiste du "Nord", pouvait réellement en finir avec le va-et-vient éternel des "revanches" et des expansionnismes bourgeois (constructions de bases d'accumulation capitalistes) et permettre une véritable cohabitation fraternelle entre les Peuples, nationalités et autres communautés (confessionnelles par exemple) de cette région de monde.

    - C'est exactement la même chose aujourd'hui ; et tel est le fondement de toute notre position. Les communistes que nous sommes n'acceptent pas la barbarie infligée par l'"État islamique", au service de ses financeurs pétro-milliardaires du Golfe, aux populations des territoires qu'il contrôle. Mais ils n'acceptent pas non plus, pour autant, les "découpages" et autres "re-dessins" de la région que les puissances impérialistes nous servent depuis (justement) la Première Guerre mondiale et qui ont à voir avec tout sauf l'intérêt des Peuples.

    La question kurde doit trouver sa solution démocratique dans un Kurdistan démocratique (au service du Peuple kurde et non d'une oligarchie liée à l'impérialisme). Mais les Arabes sunnites, quels que soient les crimes commis par leurs élites en alliance avec Daesh ou (hier en Irak) avec le régime de Saddam Hussein, ont eux aussi le droit de recevoir un traitement démocratique. Sans cela, le cycle de revanche ne ferait que "repartir pour un tour" au seul et unique bénéfice des rivalités impérialistes et expansionnistes régionales. Cette solution démocratique pourrait fort bien (pourquoi pas ??) prendre la forme d'une "Assyrie" démocratique le long de l'Euphrate et du Tigre jusqu'à Bagdad (ville conçue à l'origine comme un "carrefour", un hub à la "croisée des chemins" plutôt que la capitale-"centre" d'un État-"nation") ; entité qui aurait (après tout) une toute autre cohérence et continuité historique et culturelle que les États irakien et syrien actuellement existants, et dans laquelle les minorités non-arabes et non-sunnites (présentes depuis des millénaires) auraient bien sûr naturellement leur place. L'Irak chiite, au sud de Bagdad, s'appelle historiquement la Chaldée (ou "Basse Mésopotamie") et il a lui aussi sa cohérence sociale et culturelle depuis des millénaires. Quant à la ville de Bagdad elle-même, elle pourrait redevenir la place-carrefour et la métropole multiculturelle qu'elle était à son origine (et que la région, où le Tigre et l'Euphrate se rapprochent jusqu'à presque se toucher, a de fait toujours joué dans l'histoire - depuis Babylone en passant par Ctésiphon et Séleucie) : ʿĀsimat ad-Dunyā, le "centre du monde" arabo-oriental. Le Proche-Orient proprement dit (Syrie, Jordanie, Liban et Palestine) a vocation à tendre vers l'unification démocratique ; et la question palestinienne doit elle aussi être résolue dans une Palestine unie et démocratique où la population juive venue d'Europe, des autres pays arabes, d'Iran ou encore d’Éthiopie (sans oublier celle qui a... toujours été là : il y avait 20.000 Juifs en Palestine avant l'immigration sioniste)  n'aurait pas plus ni moins de droits que les Palestiniens définis comme arabes (chrétiens ou musulmans) - dans cette perspective, d'ailleurs, pourquoi la présence juive devrait-elle s'arrêter au Jourdain ? Les Palestiniens de l'exil, eux, auraient bien entendu un droit absolu au retour sur leur terre, dont ils ont été chassés en 1948-49 et en 1967.

    On pourra bien sûr nous rétorquer que tout ceci est "utopique", "irréaliste". Mais à un moment donné, être communiste, c'est aussi savoir dire "you may say I'm a dreamer but I'm not the only one", "soyons réalistes, exigeons l'impossible" : affirmer que ce qui sépare le "rêve" de la réalité n'a souvent pour seul nom que la VOLONTÉ POLITIQUE, la stratégie révolutionnaire correcte et les moyens implacables de la mettre en œuvre.

    Tout ceci pourrait (et même devrait, et même doit) avoir pour base un principe politique de COMMUNE POPULAIRE se fédérant d'échelon en échelon dans un esprit de subsidiarité (rien de traité "d'en haut" s'il peut l'être "d'en bas")... pourquoi pas jusqu'à l'ensemble de ce qui formait en 1914 l'Empire ottoman ! Mais cette fois sans aucune domination d'une nationalité, d'une communauté confessionnelle ou d'une région particulière sur les autres.

    Cette idée, d'ailleurs, nous croyons la percevoir en germe (avec toutes ses limites de germe, de chose naissante et fragile) dans les conceptions des combattant-e-s kurdes de Rojava ; lutte que nous soutenons fermement et sans réserve. En réalité, cette lutte a d'ores et déjà cessé d'être une simple lutte de libération nationale kurde : elle est devenue celle d'une certaine vision progressiste du Proche et Moyen-Orient de demain, contre d'autres toutes plus réactionnaires et ennemies des Peuples les unes que les autres.

    Voguons encore une fois vers "l'Orient compliqué"...Voguons encore une fois vers "l'Orient compliqué"...Voguons encore une fois vers "l'Orient compliqué"...Voguons encore une fois vers "l'Orient compliqué"...


    * Pour celles et ceux qui penseraient encore qu'il y a quelque chose de "subversif" et d'"anticapitaliste" dans l'idéologie salafiste (djihadiste ou pas) : le salafiste djihadiste "repenti" - et désormais "militant anti-djihad" - Mourad Benchellali (30 mois d'emprisonnement à Guantanamo dans les années 2000) organisait ce jour même une "rencontre" à Vénissieux... avec l'ancienne présidente du Medef, Laurence Parisot ! http://www.20minutes.fr/lyon/1560027-20150311-venissieux-laurence-parisot-invitee-minguettes-mourad-benchellali

    Mais attention hein, faut pas confondre : on parle là de capitalisme "musulman", "éthique" bien sûr ! À la trappe la lutte de libération en tant que racisé-e-s en articulation avec la lutte des classes ; place au salut capitaliste individuel par l'entreprise et le "bizness". Et si ce n'est pas possible "au quartier", comme Mourad Benchellali s'efforce d'en convaincre les "jeunes", alors il y a la "Terre promise" du "Califat" pour "devenir quelqu'un" ; dans le même esprit que les sionistes allant en Palestine en 1910 ou 1920 ou les colons américains partant vers l'Ouest au 19e siècle. Il n'y a pas à chercher plus loin la racine de ce sionisme musulman qui a déjà poussé des centaines de personnes à partir en Syrie : c'est cet esprit de "devenir quelqu'un" individuellement (fut-ce enrobé dans un pseudo-esprit de "communauté") qui se trouve "bouché" par la structure même du capitalisme en Hexagone et qui se cherche donc un terrain "débouché", plutôt que de "déboucher" les choses sur place en abattant le capitalisme et ses structures racistes (colonialistes intérieures). Mourad Benchellali en est aujourd'hui revenu comme des dizaines d'autres (avec un peu de chance) en reviendront demain. Ce qui est beaucoup moins certain, c'est qu'il ait identifié et extirpé la racine du problème...

     


  • Commentaires

    1
    Pascal
    Mercredi 11 Mars 2015 à 14:47
    Un espace "ottoman" où toutes les nationalités seraient égales ? A la limite pourquoi pas sauf que ça laisse entendre que cet empire aurait eu une cohérence ou une légitimité (davantage que la Horde d'Or ou l'Empire romain ?). Je ne pense pas que les Kurdes se battent pour ça. Un peu comme si on voulait une Autriche-Hongrie socialiste...
    2
    Mercredi 11 Mars 2015 à 16:58

    Pascaaaaaal.... On a dit : une confédération démocratique dont le territoire correspondrait à celui de l'Empire ottoman de 1914. Territoire qui dans ces limites de 1914 (je ne dis pas dans celles d'autres époques, je ne dis pas dans son extension maximale) OUI avait sa cohérence socio-économique et culturelle séculaire, ayant déjà correspondu à d'innombrables empires à travers l'histoire, correspondant à ce que les Arabes appellent Machrek, et pas seulement la cohérence de la coercition sous la botte ottomane.

    Il n'a jamais été question d'Empire ottoman "socialiste" bien évidemment. Mais d'un Proche/Moyen-Orient démocratique dont les limites pourraient être voisines de celles de l'Empire ottoman de 1914, puisque celui-ci correspondait + ou - à ce que nous appelons aujourd'hui Proche et Moyen Orient (moins la Perse/Iran).

    Au demeurant une logique fédérative dans ce qui s'appelait en 1914 l'Autriche-Hongrie, ce n'est pas délirant non plus. Cette "Danubie" (en quelque sorte) a une cohérence socio-économique & culturelle historique par delà ses multiples nationalités. Et dès la fin de l'Empire il y a eu toutes sortes de démarches tant diplomatiques que douanières pour lui redonner cette cohérence. La Petite Entente était dans cette logique. Le COMECON était dans cette logique (manquait l'Autriche). Après la chute du COMECON il y a eu le groupe de Visegrad... Bref. Tout cela était bourgeois ou au mieux révisionniste, mais ça montre bien qu'il y a une réalité matérielle qui s'affirme contre vents et marées.

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