• Un reportage poignant : le Yarmouk, ou l'histoire de la tragédie palestinienne en Syrie


    https://www.lorientlejour.com/article/1113189/le-yarmouk-ou-lhistoire-de-la-tragedie-palestinienne-en-syrie.html

    « J'ai toujours pensé que le jour où nous serions obligés de quitter le Yarmouk, ce serait pour enfin aller en Palestine », déplore Amar el-Codsi, contacté via WhatsApp. Cet activiste né en 1971, descendant de réfugiés palestiniens suite à la guerre israélo-arabe de 1948, subit à son tour un déplacement forcé. Comme de nombreuses familles, la sienne a été contrainte d’abandonner sa maison du camp palestinien du Yarmouk la semaine dernière pour aller se réfugier à Yalda, un peu plus à l’Est.

    Les forces du régime syrien pilonnent quotidiennement depuis 12 jours la banlieue sud de Damas, majoritairement contrôlée par le groupe jihadiste État islamique. Après avoir réussi à s’emparer de la Ghouta au terme d’une offensive sanglante, le mois dernier, le régime de Bachar el-Assad cherche à consolider son emprise sur la capitale et ses environs. Des préparatifs étaient en cours hier pour des évacuations de combattants du camp vers la province d’Idleb, dans le Nord-Ouest syrien, selon l’agence de presse officielle SANA. Les jihadistes de l’EI ne sont vraisemblablement pas concernés par l’accord, qui inclut principalement Hay’at Tahrir el-Cham, organisation formée autour de l’ex-branche d’el-Qaëda et des rebelles islamistes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

    En attendant, le pilonnage intensif se poursuit contre le camp assiégé, devenu depuis 2012 l’un des grands symboles de la tragédie palestinienne. « Lors de l’offensive du régime et de la Russie contre la Ghouta, nous nous préparions à être les prochains sur la liste. Mais nous savions que nous ne pourrions pas résister, nous les civils, car au Yarmouk nous n’avions déjà plus rien », confie Amar el-Codsi. Contrairement aux autres régions qui échappaient ou échappent encore aux forces du régime, le camp et les quartiers adjacents, Tadamon, Hajar el-Assouad et Qadam font preuve d’une réelle désorganisation, notamment au niveau médical. Selon l’activiste, le dernier hôpital alors actif aurait été bombardé le 20 avril, et il n’y aurait aucun centre de soins médicaux d’urgence, ni de défense civile (Casques blancs) pour venir en aide à la population. « Nous sommes partis de chez nous avec uniquement les vêtements sur la peau, en nous réfugiant d’immeuble en immeuble au rythme des bombardements jusqu’à arriver au point de passage de Ouruba, à Yalda, tenu par l’Armée syrienne libre (ASL). Sur notre chemin, on entendait des gens sous les décombres et on ne pouvait rien faire pour eux », se rappelle l’activiste, qui songe aujourd’hui à se rendre à Jarablos. Amar el-Codsi voit dans ce pilonnage intensif, orchestré par le régime, aidé de son allié russe, la main indirecte d’Israël. « Nous sommes nombreux à être persuadés qu’il y a eu un accord entre l’État hébreu et Moscou pour que le camp soit entièrement détruit », estime-t-il, s’appuyant sur les précédents accords d’évacuation entre le régime et l’EI dans d’autres régions.

    Cynisme

    « Les Palestiniens disent, avec un cynisme triste, que les Arabes aiment la Palestine, mais pas les Palestiniens. Le fait que l’on ne fasse pas du Yarmouk l’équivalent du massacre de Sabra et Chatila est, en soi, significatif », confiait, en octobre 2015, l’historien Henry Laurens à L’Express. Il rappelait notamment que, de 2011 à 2015, le régime de Bachar el-Assad a tué plus de Palestiniens que ne l’a fait Israël depuis vingt ans.

    Le camp de la banlieue sud de Damas vit probablement aujourd’hui ses derniers jours. Et, avec lui, l’histoire de générations de Palestiniens apatrides. Se présentant comme fer de lance de l’arabité, le régime syrien a toujours brandi la cause palestinienne comme faisant partie intégrante du mythe fondateur de l’idéologie baassiste. Et il a su, au cours de ces dernières décennies, instrumentaliser cette cause à sa guise, quitte à provoquer l’ire de Yasser Arafat, sans pour autant remettre en question son statu quo avec Israël.

    Bâti en 1957, le Yarmouk n’avait de camp que son appellation. Ce quartier est peu à peu devenu une ville où Syriens et Palestiniens cohabitaient avant la guerre. L’économie y était prospère, le niveau d’éducation élevé et la vie culturelle foisonnante. En 2011, les premiers soulèvements en Syrie viennent rapidement bousculer cette stabilité. Dès le début du conflit, plusieurs réunions s’organisent dans le camp palestinien. Les 150 000 habitants de la ville arrivent rapidement à un consensus : pour les civils, le camp doit rester neutre. Les factions palestiniennes présentes au Yarmouk se divisent sur le parti à soutenir. Le Front populaire pour la libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG) apporte dès cette époque son soutien aux forces de Bachar el-Assad, alors que le mouvement Liwa el-Assifa choisit de collaborer avec les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL). « Aucun combat ne touche l’intérieur du Yarmouk avant décembre 2012 », précise Issam*, rencontré dans le camp de Mar Élias, à Beyrouth. Originaire du nord de la Palestine, le jeune homme est né dans le camp. En 2012, comme des milliers d’autres, il prend la route du départ pour échapper aux bombardements qui frappent les quartiers sud de la capitale. « Ça ressemblait à la Naqba », se souvient Issam, en allumant une autre cigarette. Faisant référence à l’exode massif connu par sa communauté en 1948, ce Palestinien admet qu’il ne pensait pas vivre un jour ce que ses grands-parents ont vécu avant lui. « Les Palestiniens sont toujours poussés à partir de là où ils vivent, à croire qu’il est impossible pour eux de construire une vie quelque part », constate Malik*, la trentaine, également originaire du Yarmouk, aujourd’hui à Beyrouth.

    Alors que le printemps syrien ne fleurit pas encore dans le quartier sud de la capitale, un incident à la frontière israélienne vient pourtant gonfler la colère de ses habitants. Le 5 juin 2011, le FPLP-CG décide d’envoyer des jeunes du camp dans le Golan pour commémorer la guerre des Six-Jours. Neuf adolescents y perdent la vie. Beaucoup y voient un stratagème du régime pour détourner le regard international attentif aux crimes perpétrés en Syrie. Une partie de la population du camp se retourne alors contre le gouvernement. À cette époque, beaucoup de Palestiniens sont sensibles à l’insurrection syrienne, mais la plupart font pourtant profil bas. Certains, cependant, décident de rejoindre des groupes rebelles installés aux abords du camp pour combattre à leurs côtés. D’autres préfèrent organiser une réponse pacifique. « Ce n’était pas parce qu’on était antirégime qu’on devenait automatiquement prorebelles », insiste Issam. À l’intérieur du Yarmouk, des réunions clandestines s’organisent progressivement pour construire cette riposte. Malik en abrite plus d’une chez lui. « On ne parlait pas d’armes, mais de comment faire des manifestations cohérentes avec des revendications politiques très claires », explique-t-il. Pour lui, ces rassemblements sont surtout « un mélange d’idées entre des personnes syriennes et palestiniennes » dont les deux histoires se rencontrent aujourd’hui.

    Arrivée de l’EI

    À la fin de l’année 2012, l’espoir de garder le camp pacifique tombe peu à peu en désuétude. Le 16 décembre, un obus s’écrase sur la Mosquée Abdel Qader Husseini, faisant plusieurs victimes. Les combats qui enflammaient les régions alentour s’invitent alors à l’intérieur du camp. « Les gens sont partis, c’était gigantesque, des foules entières abandonnaient leurs maisons », raconte Issam. Sur les 150 000 habitants, seuls 20 000 vont rester, dont beaucoup par manque de moyens. Quelques mois après cet exode, le régime assiège complètement le quartier du Yarmouk, provoquant une crise humanitaire sans précédent dans le conflit syrien. Si les groupes rebelles n’y sont pas encore actifs militairement, le camp occupe une place stratégique dans la région. Situé à 8 km de Damas, le quartier représente la seule enclave encore neutre dans un espace majoritairement prorebelles. Le régime décide d’en bloquer totalement l’accès. « Cela a été sans aucun doute l’année la plus dure pour la ville », concède Malik. Si certains rebelles, situés au sud du camp, réussissent à faire entrer quelques provisions, l’envolée des prix ne permet pas aux familles de s’en procurer. En quelques semaines, 200 personnes meurent de cette situation désastreuse, selon l’OSDH.

    Alors que les habitants arrivent à un point de saturation extrême, les premiers jihadistes pénètrent dans le camp au cours de l’année 2014 et en prennent progressivement le contrôle. Al-Nosra (alors branche syrienne d’el-Qaëda) d’abord, l’EI ensuite, le 1er avril 2015. Le 6 avril 2015, le Yarmouk est totalement assiégé depuis 644 jours. À Gaza, des responsables politiques lancent un appel à cesser les violences contre les Palestiniens de la banlieue de Damas. « Il faut que le camp soit un lieu neutre, à distance de la folie de la guerre », et « que les armes se tournent plutôt vers l’occupant sioniste », déclare alors un député du Hamas. « Assad ne peut que se féliciter de l’horreur dans laquelle il vient de plonger le Yarmouk et ses habitants. Au lieu d’avoir un bastion de la résistance, il a désormais une enclave jihadiste qui lui permet de mettre en scène auprès du monde entier la menace de Daech, afin de justifier son maintien au pouvoir », résumait Jean-Pierre Filiu à France info, quelques jours après l’entrée de l’EI.

    Le groupe jihadiste ne tarde pas à imposer ses règles à une population pétrifiée. « Quand Daech est arrivé, nous avons dû changer nos habitudes vestimentaires, faire pousser notre barbe, ne plus fumer. Les écoles et les associations civiles ont rapidement fermé. Ces derniers temps, ils nous forçaient même à prendre des cours de charia contre notre gré », raconte Amar el-Codsi, qui se sent enfin libre aujourd’hui de parler. « Je n’aurai pas pu vous raconter tout cela il y a 10 jours. Si un policier de Daech m’écoutait sur le réseau wifi, je pouvais finir au cachot », dit-il. Les exactions répétées, crucifixions, pendaisons et autres viennent plonger les habitants davantage dans l’horreur. Chaque jour, les habitants du Yarmouk passent d’une zone à l’autre pour tenter d’accéder à des points de ravitaillement. « Malgré tout cela, nous avons été nombreux à refuser de partir de chez nous. J’étais là avant l’EI, et jamais je serai des leurs », assure Amar el-Codsi.

    À la fin 2017, il ne reste que quelque 4 500 civils au sein du camp, selon différentes ONG. Suite à l’offensive du régime en cours, une grande partie d’entre eux se trouve aujourd’hui déplacée dans les quartiers adjacents sous contrôle de l’ASL. L’association des réfugiés palestiniens en Syrie est en charge de l’accueil de ces déplacés, assurant les repas et le logement dans des campements de fortune. L’autorité palestinienne (AP) est restée murée dans le silence depuis l’offensive du régime sur le Yarmouk. Un proche de l’ambassade palestinienne en Syrie aurait émis un communiqué en faveur de Damas, annonçant que les habitations n’étaient pas visées par l’aviation. « C’est totalement faux. Le camp est en train d’être rasé. L’AP travaille main dans la main avec Damas. Elle a échoué et ne compte plus à nos yeux, tout comme les milices palestiniennes qui combattent auprès des forces du régime », fustige Amar el-Codsi.

    Les derniers descendants des réfugiés palestiniens en Syrie devront bientôt quitter le camp. « Le camp, c’est mon pays alternatif à la Palestine. Mais nous sommes habitués aux « nakabat ». On cherche aujourd’hui à nous enlever définitivement le droit au retour et personne ne lèvera le petit doigt. Avec la chute du Yarmouk, c’est le sort des Palestiniens qui s’éteint », conclut l’activiste.


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