• SUR LA RÉVOLTE DE 1936 EN PALESTINE


    Par Gabriel Péri, alors journaliste à l'Humanité, qui sera arrêté pour résistance, torturé et assassiné par les nazis en 1941.

    [Servir le Peuple existe depuis bientôt 9 ans et nous avons l'impression depuis tout ce temps, sur un peu tous les sujets en général mais sur certains en particulier, de répéter toujours les mêmes choses et de répondre toujours aux mêmes "arguments"... Bon, en fait, comme nous le montre ce texte, il y a de quoi être rassurés : c'était déjà pareil il y a plus de 80 ans !!]

    "Depuis plus d’un mois - pour fixer une date depuis le 15 avril - la Palestine est en état de révolte ouverte ; les manifestations et les échauffourées sanglantes s’y multiplient. Les dernières journées ont fait 36 morts dans la population arabe, dans la population juive et dans le corps britannique d’occupation. De nouveaux renforts de tanks et d’autos bondées ont été envoyés vers la Palestine.

    Les évènements méritent de retenir l’attention et il est indispensable, à notre avis, de corriger les interprétations erronées qui peuvent surgir à leur propos. D’aucuns affirment volontiers que les troubles en Palestine ne sont, au demeurant, que le résultat de la propagande hitlérienne et des intrigues mussoliniennes. On nous permettra de ne pas souscrire à ce jugement.

    Que le fascisme hitlérien et le fascisme mussolinien s’efforcent d’utiliser tous les incidents de la vie internationale et de les exploiter pour leurs fins suspectes, nul ne saurait le contester. Mais on aurait tort de s’en tenir à ces données pour apprécier d’une façon correcte le mouvement palestinien.

    Les Arabes se sont révoltés en 1929 alors que l’hitlérisme n’était pas au pouvoir et qu' aucune rivalité n’opposait la Grande Bretagne et l’Italie. La révolte palestinienne se rattache au mouvement général de rébellion qui agite tout le monde arabe, celui d’Égypte, et de Syrie, comme celui de Palestine.

    Cette révolte était-elle justifiée ? Nous croyons qu'elle est parfaitement justifiée. Nous ajoutons qu' à notre avis on se trompe lourdement en l’assimilant à un mouvement antisémitique. L’antisémitisme nous est profondément odieux. Mais ce n’est pas contre les Juifs considérés comme tels que se rebellent les Arabes. C’est contre une forme d’exploitation imaginée et mise en train par l’impérialisme britannique.

    Au fond, sous prétexte de foyer national juif, s’est organisée en Palestine une véritable spoliation des Arabes. La grande société sioniste Keren Hayessod [2] est spécialisée dans ces spoliations. Profitant de l’absence de titre de propriété chez les fellahs et les bédouins, elle se met d’accord avec un féodal - cheikh - arabe pour s’approprier des terres.

    Après quoi, elle avise les fellahs qu' ils doivent abandonner la terre sur laquelle leurs ancêtres ont peiné pendant des siècles. Si les fellahs n’obtempèrent pas, la société appelle à la rescousse les soldats britanniques.

    Il y a mieux, une véritable chasse aux ouvriers arabes a été organisée par une autre organisation, l’Histadrouth [3]. Chaque année, à la fête de la cueillette des oranges, de véritables expéditions punitives sont organisées par les troupes d’assaut sionistes sur les chantiers, dans les usines d’où les ouvriers arabes sont impitoyablement chassés.

    Voilà comment le sionisme organise des pogroms à rebours. Les méthodes que nous mentionnons sont très exactement celles que l’hitlérisme emploie à l’égard des Juifs en Allemagne.

    Comment dans ces conditions, la population arabe ne s’insurgerait-elle pas avec vigueur ? Les chefs de cette révolte ont eu soin de répéter cent fois qu' ils n’entendaient pas donner dans l’antisémitisme. Ils veulent lutter contre l’impérialisme britannique et contre son allié le sionisme. Ils réclament l’arrêt de l’immigration juive passée de 80 000 en 1914 à 450 000 en 1935. Ce n’est pas là, quoi qu'on en dise, un mot d’ordre anti-juif. C’est dans le respect du droit d’asile, c’est dans la solidarité internationale contre le fascisme, et non pas dans la complicité avec une entreprise suspecte de spoliation, que nous entendons défendre la cause des Juifs persécutés par l’hitlérisme.

    Les Arabes réclament en outre l’interdiction de toute vente des terres arabes. Ils préconisent la constitution d’un gouvernement national arabe.

    Ces revendications sont justes. Elles s’inspirent de la volonté d’un peuple de secouer une domination suffocante.

    La cause des travailleurs juifs, pourchassés par les dictatures fascistes, n’est pas celle des expropriateurs des grandes sociétés sionistes et de leurs troupes d’assaut. Elle se confond avec celle des opprimés de toutes couleurs et de toutes races qui ne veulent pas se laisser dépouiller."

    Gabriel Péri

    Notes :

    [1] Gabriel Péri, responsable de la rubrique étrangère de l’Humanité, fut l’un des rares à dénoncer dans ce même journal l’accord Hitler/Staline (signé entre Molotov et Ribbentrop) par lequel l’Allemagne nazie et l’URSS se partageaient la Pologne*. Péri fut fusillé par les nazis le 15 décembre 1941 après avoir refusé de signer une déclaration condamnant les " actes de terrorisme ".

    [2] Keren Hayessod : principal instrument financier de l’Agence juive, reçut entre 1934 et 1938 de la Lloyds Bank un montant total de prêts de 675 000 livres sterling.

    [3] Histadrouth : organisation syndicale sioniste créée en 1920 et chargée d’organiser le monopole du travail juif

    [* Lecture quelque peu caricaturale de ce qui fut sa position réelle, ou plutôt le dilemme et les tiraillements qu'il a pu traverser à ce moment-là au même titre que tous les communistes de la planète : Gabriel_Péri#Résistance

    "Comme bon nombre de parlementaires communistes, Péri est surpris par l’annonce du pacte germano-soviétique, le 23 août 1939. D’après les témoignages recueillis par l’historien Guillaume Bourgeois : « Gabriel Péri fut très affecté par la signature du pacte ». Profondément confiant dans la politique soviétique, mais aussi farouchement antifasciste depuis des années, il a, plus que tout autre, l’impression de se retrouver tout à coup au centre d’un conflit insurmontable. Par esprit d’abnégation, et en pariant qu’il avait fait de toute façon le bon choix, il se refuse à se désolidariser du PCF, en supposant qu’il ait même envisagé cette solution. Toujours d’après les recherches menées par Guillaume Bourgeois : « Péri s’enferme dans un certain mutisme bien qu’il ait choisi de continuer à militer ».

    Ses choix sont plus clairs fin septembre 1939, lorsqu’il demande à être incorporé, malgré une grave atteinte pulmonaire qui l’avait fait réformer en 1922. C’est en attendant sa mobilisation, qui est acceptée, qu’il prend connaissance de la lettre adressée le 1er octobre 1939 par le groupe parlementaire communiste reconstitué, au président de la chambre, Édouard Herriot ; cette lettre, suivant la nouvelle politique soviétique demandait que des offres de paix soient faites à Hitler. Si, d’après Guillaume Bourgeois, « Péri ne manifeste sans doute pas de désaccord avec son contenu », Amilcare Rossi donne une tout autre version. En effet, il signale que Péri aurait protesté avec véhémence en déclarant : « Nous fournissons au gouvernement un excellent prétexte pour nous envoyer au poteau de Vincennes ». La missive, écrite par Jacques Duclos et Florimond Bonte, rompt son engagement et ses choix patriotiques, alors qu’au même moment, la direction du PCF a depuis des semaines rompu la ligne antifasciste, pour lancer la lutte contre la guerre qui renvoie dos-à-dos « les capitalistes anglais et français, et le fascisme allemand ».

    Sans nul doute Péri, même s’il demeure fidèle au PCF, éprouve des difficultés à accepter cette nouvelle ligne politique qui heurte ses convictions antifascistes et patriotiques. Son indépendance d’esprit ne manque pas de susciter certaines inquiétudes pour les caciques du Komintern. C’est ce que remarque Roger Bourderon dans une missive adressée de Moscou par André Marty, le 20 janvier 1940 : « Il faut écarter Péri du poste confié/ rédaction des documents/ à cause de tout son passé/journalistique/, son appui aux éléments trotskistes dans la région frontière des Pyrénées-Orientales/Catalogne française ».

    Député membre du groupe ouvrier et paysan français, il parvient à s'échapper par chance à son arrestation, le 8 octobre 1939, et est déchu de son mandat, le 21 janvier 1940, et condamné par contumace le 3 avril 1940 par le 3e tribunal militaire de Paris à 5 ans de prison, 5 000 francs d'amende et 5 ans de privation de ses droits civiques, civils et de famille pour être resté fidèle à la ligne du Parti communiste et ne pas avoir dénoncé le pacte germano-soviétique. Il entre alors dans la clandestinité.

    Ainsi, durant toute la drôle de guerre, il est l’un des cadres de l’équipe chargée de la rédaction de L'Humanité clandestine. Péri est d’ailleurs l’un des rares dirigeants du PCF clandestin à demeurer dans la capitale au moment même où la Wehrmacht défile sous l’Arc de Triomphe et que l’équipe Benoît Frachon-Arthur Dallidet a suivi l’exode des Parisiens. Lorsque Maurice Tréand, le responsable de la commission des cadres du parti, est de retour avec Jacques Duclos le 15 juin 1940, Péri s’oppose avec virulence aux tentatives des deux hommes de négocier avec l'occupant allemand la parution légale de L'Humanité. Il n’a, semble-t-il, pas perdu son attachement à la ligne antifasciste des années de Front populaire. Il est en constant désaccord avec Tréand qui transmet des télégrammes négatifs à son encontre à Moscou."

    Sur la décontextualisation et les caricatures outrancières ("preuve que stalinisme = nazisme" etc.) autour du "pacte", sans nier ses aspects forcément "sans principes" d'un point de vue marxiste et léniniste : pacte-germano-sovietique-pour-tenter-de-clarifier

     

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