• Sur la fascination de toute une jeunesse populaire musulmane pour Recep Tayyip Erdogan


    Si l'on voulait résumer (à l'extrême) l'esprit de cet article de Slate : Poutine est kiffé par des millions de petits "beaufs" blancs (et même quelques non-blancs) de toutes les périphéries cambouiseuses d'Europe comme un mec qui "tient tête" (forcément, en tant que rival impérialiste...) à l'hyperpuissance US, aux "élites" libérales et européistes, à la "mondialisation" (tout ceci étant largement déconnecté de la réalité, précisons-le), ainsi qu'à un certain "progressisme" perçu comme élitiste et donneur de leçons aux "sans dents" ; et aussi, il faut hélas bien le dire, à "l'islaaaaam" dont on leur injecte quotidiennement une dose de psychose.

    Et Erdogan... eh bien joue le même rôle, bénéficie du même réflexe dans la communauté musulmane (sauf pour ce qui est de "l'islaaam" évidemment, enfin si mais en négatif : comme héros anti-islamophobe). La Chine ne bénéficie pas de ce type de réflexe car elle a mauvaise réputation dans les pays d'Afrique et d'ailleurs, et l'écho remonte dans les communautés indigènes d'Occident (cela dit une réalité est aussi que sans Chine pas d'Erdogan, tous les pays "émergents" ne sont pas potes entre eux - on peut légitimement douter qu'Erdogan apprécie le sort des Ouïghours... - mais se "portent" les uns les autres dans le grand phénomène d'émergence).

    Des réflexes dans les deux cas à combattre, sans l'ombre d'un doute... mais pour combattre, il faut d'abord expliquer et comprendre. Ce qui passe par repenser complètement notre façon d'être "de gauche" / révolutionnaires.

    Ce qui ne peut passer, à notre sens, par jouer la carte d'un truc tel que le HDP ; aussi conforme aux canons et kiffé (fut-ce en invisibilisant des éléments populaires moins "kiffant"...) par une gauche radicale occidentale toujours prompte à voler au secours de ce qui lui ressemble, dans les valises de la NED quand ce n'est pas carrément sous la queue d'un bombardier de l'OTAN [lire turquie-kurdistan-elections-anticipees voila-ca-y-est erdogan-est-un-fasciste] ; une "gauche" "radicale" qui n'est en réalité plus que longue et permanente décomposition, perdition, et même en définitive... police politique contre l'émergence de son propre sein (de quel autre ?) d'une véritable grille d'analyse révolutionnaire du monde analyse-retrospective-fascisme-anti-politique 1 - 2 - 3 - 4.


    http://www.slate.fr/story/163169/nombreux-jeunes-musulmans-franco-maghrebins-erdogan-leader-juste

     


    [Échange autour d'un intéressant article (fortement pro-HDP) d'un trotskyste d'origine turque :

    http://reflexions-echanges-insoumis.org/turquie-une-election-comme-un-cambriolage-durant-un-incendie/

    "en comptant sur le climat propice au nationalisme créé par l’opération militaire en Syrie avant que l’incendie économique et social ne s’étende trop" : et avant que les opérations en Syrie ne deviennent un Vietnam turc, aussi. C'est à mon sens une raison très claire de cette anticipation surprise des élections. Le lâchage par les impérialistes d'Afrin, et maintenant de Manbij n'est pas forcément un pur "cadeau" à Erdogan, ou du moins est peut-être un cadeau empoisonné et il semblerait que lui-même ne soit pas dupe.

    "Il faut relever que loin de se distancier du discours chauvin d’Erdogan, une grande partie des partis dits d’opposition participent au consensus nationaliste turc et anti-kurde" : hormis le HDP, bien entendu. Un parti ouvertement kurdophile est un parti mort aux élections en Turquie (sauf au Bakur et au Dersim).

    Mais... il était une fois en Colombie un monsieur au moins aussi anti-guérillas qu'Aksener n'est nationaliste et anti-kurde, et sans doute plus que ne l'est Ince. Et pourtant, fort de cette position de "faucon" en tant que Ministre de la Défense, une fois Président, Juan Manuel Santos a conduit les négociations et finalement les accords de paix que l'on connaît. Car depuis la "Fin de l'Histoire", dès lors que les forces révolutionnaires sont suffisamment affaiblies et/ou que l'opportunisme a suffisamment triomphé en leur sein, les accords de paix sont aussi une stratégie centrale de la contre-révolution. On l'a vu en Palestine, dans toute l'Amérique centrale, au Népal etc. etc. Il y a presque 15 ans que le PKK ne prône plus l'indépendance du Bakur mais sa "démocratisation", ce qui pourrait simplement vouloir dire que les municipalités HDP ne soient plus sous tutelle, et je ne vois pas ce qui empêcherait Ince ou même Aksener d'y accéder, au contraire ils seraient politiquement infiniment plus solides pour le faire qu'Erdogan (qui a dû totalement y renoncer dès lors que son pouvoir ne tenait plus qu'aux Loups Gris).

    D'ailleurs Erdogan lui-même pendant des années (avant la rupture avec les gülenistes, puis Gül et d'autres encore) a négocié en ce sens. Mieux, Saleh Muslim (le chef du PYD, le PKK de Syrie) se rendait encore en 2012-2013 régulièrement à Ankara, autrement dit, à cette époque Rojava avait d'un tout d'un deal : allez faire votre confédéralisme démocratique et décalquer du "barbare" en Syrie ; et contentez vous de ce qu'on vous accordera, comme par exemple le droit pour un parti de gauche kurde de gérer des municipalités, côté "turc" (Bakur). Le deal a été rompu quand les contradictions ont éclaté entre Rojava et les propres forces supplétives d'Erdogan en Syrie, puis avec le soutien toujours plus massif des Occidentaux à Rojava au détriment de l'ASL, puis la perte "à cause du HDP" de la majorité absolue aux élections de 2015, etc. etc.

    Donc à présent c'est mort, oui, Erdogan n'ayant plus d'autre allié possible que le MHP ("Loups Gris", extrême-droite ultra-nationaliste) qui ne veut pas en entendre parler. Mais si les négociations reprennent et aboutissent avec un éventuel nouveau régime... tu imagines la gauche occidentale (et bobo locale) en folie ? C'est fini. La Turquie n'est "plus fasciste". C'est la "Libération". Peu importe que ce soit tout sauf une révolution et que ce nouveau régime soit tout simplement... les gens qui ont dirigé le pays pendant 80 ans.

    "le CHP ainsi que la fondatrice du Iyi Parti, Meral Aksener, ont soutenu ces dernières années des mesures antidémocratiques visant en premier lieu les députés du HDP" : le CHP a tout de même désigné, contre son président actuel, comme candidat à la présidentielle Muharrem Ince qui a justement voté CONTRE cette levée de l'immunité parlementaire des députés HDP. Ce qui pourrait être interprété comme un premier signe d'ouverture dans le sens d'une "solution politique", pour s'assurer de reports HDP massifs sur lui en cas (très probable) de second tour.

    Parmi les innombrables trucs bizarres de cette élection, d'ailleurs, en plus de la précipitation à l'anticiper : le leader du HDP, Demirtas, est en taule... et peut être candidat. En Espagne "démocratique", quand des gens en taule ou en fuite veulent être présidents de la Catalogne, Madrid dit non et c'est non. Dans le très complexe État turc et ses innombrables États dans l’État, Erdogan est-il vraiment autant en position de force qu'il ne le paraît et que la Constitution qu'il s'est taillée sur mesure lui promet de l'être si il est réélu ?

    Enfin bon on pourrait effectivement en discuter 10 plombes sans arriver à être d'accord LOL (bon n'exagérons rien, je suis quand même d'accord avec les deux tiers de ton article).

    OK, le HDP est la force la plus "à gauche" si l'on prend les critères, les valeurs de ce qui en Europe fonde historiquement la gauche.

    Mais en admettant qu'il arrive au pouvoir (il en est loin pour le moment, sauf au niveau local au Bakur)... je ne vois pas, STRUCTURELLEMENT comment il peut faire autre chose que du Syriza, au delà de la (vague) ressemblance physique entre les deux leaders.

    Mais ça tout le monde dans la gauche occidentale s'en fout de toute façon. Qui s'est jamais VRAIMENT intéressé à la politique économique intérieure en Turquie ? Pas grand monde en vérité (à part quelques uns comme toi). Le seul clivage qui les intéresse, c'est laïcité / pas laïcité. Que la politique d'Erdogan ait été libérale et "ruissellement" (et soit confrontée maintenant à la même crise que tous les "émergents"), allez, quelques uns l'ont vu et pioché comme argument-renfort contre l'horrible islamiiiiste. Mais la capacité de ceux capables de le renverser à mener une AUTRE politique, pour 80 millions de travailleurs de toutes les nationalités de l’État, alors que le parti qui incarnait l'espoir en Grèce ne l'a pas pu, tout le monde s'en fout. On aura jamais droit à ce débat-là.

    Erdogan a été le représentant d'une bourgeoisie turque "noire" issue de la Turquie profonde, point.

    Il faut parfois se méfier d'un emploi trop schématique des grands concepts, et comprendre par exemple que le néo- ou ultra-libéralisme AKP, et özalien avant lui, a aussi pu signifier briser le monopole capitaliste bureaucratique d’État (ou subventionné) de l'oligarchie "blanche" marmaro-égéenne ou rapat' des Balkans.

    Sauf que cette classe qu'il représentait était par nature éphémère, en naissant elle portait en elle sa propre fin à brève échéance : en s'embourgeoisant à Istanbul (dont Erdogan a commencé comme maire, pas d'un bled paumé de Cappadoce !), Ankara et autres grandes villes du Nord-Ouest, la nouvelle bourgeoisie turque noire intègre elle-même à terme la "métropole mondialisée", et tourne le dos à l'austérité "calviniste" sunnite de l'AKP. Si ça ne donne pas des kémalistes ou des libéraux séculiers, c'est du moins le cœur du fameux phénomène "güleniste".

    Il y a même eu une bourgeoisie kurde, du Sud-Est, qui s'est reconnue d'abord dans Özal puis a voté Erdogan pendant des années. Mais sa jeunesse aujourd'hui s'en détourne et rejoint le projet progressiste petit-bourgeois du HDP.

    Son piédestal de sable disparaît. Par sa fuite en avant autocratique à travers un référendum truqué, il s'enferme en position d'assiégé et retire ses tentacules d'une partie croissante du corps social.

    Évidemment la grande masse laborieuse, ouvrière et paysanne "turque noire" existe toujours. Mais l'étape est maintenant à ce qu'elle comprenne qu'elle n'a rien à attendre des parvenus issus de ses rangs.]

    Sur la fascination de toute une jeunesse populaire musulmane pour Recep Tayyip Erdogan

    [Histoire de bien situer les choses dans leur perspective historique :

    http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/qu-est-ce-que-l-akp-a134714962

    Le Parti démocrate de Menderes, puis les successifs "Parti de la Justice", "de la Juste Voie" etc. de Demirel ont été les partis historiquement chargés d'encadrer la Turquie "noire", rurale, traditionnelle, attachée à l'islam et à l'orientalité.

    Et il est possible de dire que l'AKP a repris le flambeau dans ce rôle ; mais à la différence d'un populisme anti-occidental et d'un "indépendantisme" géopolitique nettement plus marqué (les autres avaient toujours opté pour un alignement "sage" sur l'Occident dans le contexte de la Guerre froide).

    En ce sens il est possible de dire que, bien qu'Erdogan soit généralement considéré "de droite", il a joué sensiblement le même rôle canalisateur et de "soupape" que les "gauches" en Amérique latine.

    Le TKP(ML) terminait son texte de 1992 ou 93, "On ne peut pas être communiste sans défendre le maoïsme", par "Les conditions sont bonnes" ; détaillant en quoi elles l'étaient malgré les apparences de la "Fin de l'Histoire" proclamée par l'impérialisme.

    Et la même chose aurait très certainement pu être écrite au sujet d'à peu près tous les pays d'Amérique latine.

    Mais c'était sans compter l'irruption de ces "gauches" pour canaliser la colère populaire dans des illusions réformistes, "socialistes du 21e siècle" etc. etc.

    Comme, strictement de la même façon, Erdogan et son AKP sont donc intervenus en 2002 pour la canaliser dans un "islam de justice" et des discours "musclés" d'indépendance vis à vis de l'Occident, de solidarité avec la Palestine et les pays musulmans agressés par l'impérialisme (Irak, Afghanistan) etc.

    Ce qui peut sembler "surréaliste" ou "bancal" comme raisonnement, ne l'est en réalité pas du tout : dans l’État turc, la monopolisation de la richesse a été historiquement assurée par une force de "centre-gauche", laïque et moderniste (le kémalisme) ; et le "ruissellement" de cette même richesse un thème porté par la droite conservatrice, islamiste ou du moins "ouverte" vis-à-vis de l'islam majoritaire de la population. On peut à la rigueur y voir un parallèle avec le PRI mexicain, lui aussi classé au "centre-gauche", et son renversement après 80 ans de pouvoir (lui aussi) par le PAN conservateur de droite. Faute de véritable perspective révolutionnaire anticapitaliste, supposément enterrée par la "Fin de l'Histoire", c'est un appel au "ruissellement" de la richesse nationale qu'émettaient les masses ; et ont surgi comme "soupapes" politiques les forces à même (en apparence du moins) de le satisfaire. Dans le reste de l'Amérique latine, la monopolisation au service de l'impérialisme était assurée peut-être parfois par des forces anciennement de "centre-gauche" (APRA péruvienne, AD vénézuélienne, divers "sociaux-démocrates" brésiliens ou radicaux argentins), mais depuis les années 1980 totalement converties au "néolibéralisme" donc de droite ; et c'est donc sur leur gauche, à coups de "socialisme du 21e siècle" qu'un contrefeu "soupape" a pu être allumé.

    Et aujourd'hui, strictement de la même manière, les deux "modèles" sont en faillite.

    Dans une Turquie en crise économique galopante, le régime d'Erdogan a achevé de montrer un visage néolibéral et fasciste que l'on peinerait désormais à distinguer des politiques des années 1980-90 dans ce pays ; sans pour autant que les médias occidentaux ne cessent d'exprimer la volonté impérialiste erdogan-est-un-fasciste de le voir remplacé par un bon vieux kémaliste bon teint à la Ince ou une nationaliste reconvertie en Macron locale comme Meral Akşener turquie-kurdistan-elections-anticipees.

    De même que les "gauches" latino-américaines soit ont capitulé devant l'ordre capitaliste-impérialiste occidental ("néolibéralisme"), soit sont soumises à l'asphyxie économique et à une déstabilisation fasciste de type Maïdan si elles s'accrochent à leur "socialisme" et à leur alignement sur la Russie et la Chine (Venezuela) ; subissent dans tous les cas la crise économique de leur "modèle" extractif ou agro-extensif "redistributeur" ; même des dirigeants qui n'avaient qu'infiniment peu bousculé les intérêts du Grand Capital local et impérialiste se retrouvent la cible de "coups d'État" institutionnels et judiciaires (Correa en Équateur, Lula et Dilma au Brésil, Cristina Kirchner en Argentine) ; etc. etc., bref.

    Tout l'enjeu à présent, dans les uns et les autres cas, est de parvenir à transformer ces situations en ENSEIGNEMENT pour les masses qui avaient voulu voir en ces régimes un Peuple turc (mais c'est aussi valable pour beaucoup de minorités nationales, Arabes, Lazes et même une bonne partie des Kurdes !) ou une Amérique latine "debout" ; afin de montrer que le seul moyen d'être "debout" contre l'impérialisme et la misère qu'il impose est dans la Révolution démocratique et la Guerre populaire.]


  • Commentaires

    1
    Pascal
    Mercredi 20 Juin à 13:31
    Que la Russie tienne tête (même un peu plus) à Daech, d'accord. De là à faire de Poutine un croisé... En Tchétchénie, la charia est appliquée.
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