• Revue de presse : Jérusalem-Est ou la "gentryfication ethnique"


    Depuis plusieurs mois maintenant - en fait, depuis le début de l'été qui a également vu la terrible offensive de bombardements contre Gaza etc. - la tension est à son comble dans la ville de Jérusalem/Al-Qods et en particulier dans sa partie orientale (dite "arabe").

    palestinien jeruLes affrontements, quasi-quotidiens, ont déjà fait plusieurs dizaines de mort-e-s ; principalement - il va sans dire - du côté palestinien, ce que tentent de nous faire oublier les médias en mettant en avant les quelques actions-suicides ayant frappé des Israéliens.

    En toile de fond de ces affrontements, il y a bien sûr (comme le rappelle le FPLP, lien tout en bas) l'occupation, la colonisation et l'apartheid imposés par le sionisme en Palestine depuis 65 ans ; mais il y a plus spécifiquement un phénomène bien particulier de cette occupation-colonisation : un phénomène que l'on peut qualifier de "gentryfication ethnique" ou "gentryfication coloniale".

    C'est à dire que nous avons finalement affaire comme dans nos métropoles européennes ou nord-américaines (voir ici et ici) à phénomène de "repoussement" et d'expulsion-"nettoyage" d'une population pauvre/défavorisée au profit de l'habitat d'une population nettement plus aisée - ici, en ce qui nous concerne, à grands coups de "réhabilitations" où l'explosion du prix du mètre carré vaut bien toutes les armes de guerres, mais aussi par des moyens de "quadrillage" et de harcèlement policier visant à rendre la vie impossible aux habitants de classe populaire. Mais à la différence (et donc avec un NIVEAU DE VIOLENCE BIEN SUPÉRIEUR, soulignons-le bien face aux "professionnels des procès d'intentions") que nous sommes en Palestine sur une ligne de front directe entre "Nord" et "Sud", dans une situation coloniale où une population de "Blancs occidentaux" sociaux dotée de forces productives supérieures s'est emparée du territoire d'une population indigène sociale moins "développée" - ces deux populations, à savoir les Israéliens et les Palestiniens, remplaçant les "catégories aisées" et les "revenus modestes". Donc avec une dimension "ethno"-nationale-coloniale et (on l'a dit) un niveau de violence sans comparaison : violence d'une armée et d'une police colonialistes et violence de la résistance populaire qui lui répond en conséquence, avec déjà plus de 80 ans d'héritage de lutte derrière elle. Mais nous sommes cependant bel et bien dans la même logique.

    Dans cette perspective, les éléments extrémistes religieux et ultra-sionistes qui brandissent l'argument de la "promesse divine au Peuple juif" jouent simplement un rôle d'"avant-garde" ou d'"éclaireurs" : des éléments plus "laïcs" et moins politisés (et souvent aussi plus aisés !) ne tarderont pas à suivre... et le marché capitaliste qu'ils représentent avec eux, puisque c'est de cela qu'il s'agit en réalité - les autochtones palestiniens n'étant pas un "bon marché", un marché palestinien-pierre-manif_sn635.jpgsuffisamment lucratif (houla attention ! nous avons employé les mots "marché", "capitaliste" et "lucratif" beaucoup trop près du mot "juif" et cela - vous allez voir - va nous valoir les anathèmes de quelques bandes de conneaux bien connus...).

    En réalité, les "arguments" historiques et religieux de part et d'autre donnent au conflit palestinien sa dimension passionnelle, mais pas son existence. La racine de ce qu'il se passe en Palestine (comme dans bien d'autres endroits du monde !) n'est tout simplement pas autre chose que la logique même du capitalisme : EXPANSION PERPÉTUELLE du marché/base d'accumulation comme condition de la REPRODUCTION DU CAPITAL et extension permanente du "domaine" des "gagnants" de celui-ci (ceux qui assurent, en produisant comme en consommant, un taux de profit optimal) au détriment des "perdants". Ceci dans une situation (on le répète) un peu particulière qui est une situation coloniale, c'est-à-dire "pipée dès le départ" : le déséquilibre intercontinental des forces productives au profit des arrivants-colons fait que ces derniers arrivent déjà gagnants.*

    Nous avions déjà montré comment le sionisme n'était finalement qu'un sous-produit idéologique (à destination d'une population spécifique : la minorité juive opprimée d'Europe) et une expression spécifique locale (en Palestine) de cette logique intrinsèque du capitalisme dans un article consacré à la "mise en valeur"  - dans une logique absolument identique !! - des Landes de Gascogne au 19e siècle : créer une base d'extraction de plus-value (par la production ou la consommation ou les deux) en investissant et en "capitalisant" un territoire dont la population est soit transformée en force de production et/ou de consommation, soit chassée/reléguée soit même carrément liquidée. On pourrait également établir un parallèle (mais là encore attention aux procès en "antisémitisme", donc précisons bien qu'il s'agissait d'un projet particulièrement radical et d'ailleurs jamais réalisé) avec le Generalplan Ost nazi qui prévoyait de "tisser", jusqu'aux confins de la Sibérie et du Caucase, une "toile" de "cités idéales" germano-aryennes (marché/base d'accumulation "idéale") dans les interstices desquelles la population slave (les "perdants") aurait été vouée pour moitié à constituer une masse "hilote" (de force de travail esclave) et pour l'autre à mourir de faim - les Juifs et les Rroms étant quant à eux, à de rares exceptions près, des "improductifs indésirables" à faire disparaître. Rien de tel certes (gardez donc vos procès d'intentions !) en Palestine, où les plans les plus radicaux ne prévoient pas d'exterminer mais "simplement" de faire partir (en rendant la "vie impossible" par laisrael-bulldozer-palestine-mosque.jpg brutalité des troupes d'occupation, les bombardements meurtriers etc.) le plus possible de Palestiniens en ne gardant qu'une minorité prête à courber l'échine (produire de la plus-value) sans broncher ; mais le rapprochement avec la "toile" "tissée" par les colonies (reliées entre elles et au mainland par des routes réservées, séparées des Palestiniens par des murs et rétrécissant toujours plus leur espace disponible) peut toutefois laisser songeur...

    Ceci NON PAS parce que "sionisme = nazisme" ; mais parce que sionisme comme nazisme (avec une barbarie sans comparaison dans ce dernier cas) comme colonialisme dans les Amériques, en Afrique et ailleurs, comme "Conquête de l'Ouest" par les États-Unis et même construction et "mise en valeur" des États modernes en Europe elle-même obéissent en dernière analyse à la MÊME LOGIQUE que nous venons d'exposer !
    [sur ce sujet d'"Israël-Palestine comme microcosme des rapports Nord-Sud", l'on peut voir ici une traduction résumée de l'idée-force de cet article en anglais]

    Ce qui fait - finalement - la particularité de la Palestine, c'est que son histoire très particulière (qui en fait la terre "sainte" des trois grandes religions "du Livre", regroupant ensemble plus de la moitié de l'humanité) ainsi que l'histoire particulière des parties en présence lui vaut un "éclairage" médiatique particulier ; lequel éclairage va "tomber" pile poil sur des mécanismes à l’œuvre de manière particulièrement flagrante... qui sont les mécanismes au fondement même (hier comme aujourd'hui !) du monde capitaliste dans lequel nous vivons tou-te-s !

    Voici une petite revue de presse au sujet des actuels évènements à Jérusalem/Al-Qods :
    Jérusalem occupée : qui a vendu les appartements de Silwan aux-colons ?
    Des colons s'emparent de 23 appartements à Silwan
    En photos et en détail : 26 maisons aux mains des colons à Silwan
    Jérusalem en danger pendant que le monde dort
    Colonies israéliennes : la construction de 78 logements approuvée à Jérusalem-Est
    L'adolescent de Jérusalem blessé par un soldat israélien la semaine dernière est mort de ses blessures
    58 mineurs palestiniens derrière les barreaux après un été de protestation à Jérusalem-Est
    Vifs affrontements à Jérusalem
    Affrontements entre Palestiniens et forces israéliennes dans le nord de Jérusalem
    La révolte de la jeunesse à Jérusalem conduira-t-elle à un soulèvement ?
    Jérusalem brûle
    Israël fait d’Al-Aqsa une poudrière
    La judaïsation de Jérusalem

    Lire aussi : L'occupation est responsable de l'escalade à Jérusalem (FPLP)


    Au sujet de ce qui vient d'être dit, nous ne pouvons que vous inciter aussi à découvrir la géographie sociale marxiste de David Harvey



    colonie_isr_JerEst.jpg postimg03


    * Et c'est ce qui fait que, quels qu'aient été les idéaux généreux voire "socialistes" dont il a pu se parer à l'origine et le caractère ultra-opprimé des Juifs quittant l'Europe pour s'installer en "Terre promise" (toutes choses qu'aiment tant mettre en avant ses défenseurs "de gauche" voire "d'extrême-gauche"), le sionisme ne POUVAIT PAS DEVENIR AUTRE CHOSE que ce qu'il est devenu aujourd'hui. Car ce qui compte en dernière analyse, c'est ce déséquilibre des forces productives entre l'arrivant et l'autochtone (raison pour laquelle d'ailleurs, n'en déplaise à l'argumentaire des Le Pen et Zemmour et consorts, l'immigration n'est PAS une "colonisation inversée") et non le caractère opprimé de l'arrivant dans son pays d'origine.

    Pour nous, Occitans, le fait que des opprimés partis vers une terre lointaine puissent s'y transformer en oppresseurs n'a rien de surréaliste puisque la communauté afrikaner d'Afrique du Sud REGORGE de descendants de huguenots occitans chassés par les persécutions de Louis XIV : le nazi Eugène Terre'Blanche (originaire de Provence), le docteur Malan (un fondateur et idéologue de l'apartheid) ou encore le "docteur de la mort" Wouter Basson (le Mengele sud-africain...)... C'est sans états d'âme que leurs ancêtres, victimes d'une répression atroce dans leur pays natal pour avoir représenté (l'espace d'un siècle) un intolérable contre-pouvoir occitan face à l'État centralisateur parisien, se transformèrent une fois au pays des "Cafres" en colons impitoyables persuadés de leur "droit divin" (que la "Divine Providence" leur avait "offert" cette terre...).

    L'on pourrait encore citer l'Australie où la plupart des colons massacreurs d'Aborigènes étaient des sous-prolétaires anglais, irlandais ou écossais déportés là-bas pour avoir enfreint les lois de leurs exploiteurs et (dans le cas des Irlandais, Écossais ou Gallois) de leurs occupants. Et c'est sans même parler du cas (peut-être) le plus sidérant et emblématique : celui des esclaves afro-descendants libérés aux États-Unis et "renvoyés" en Afrique pour y fonder le Libéria, un protectorat colonial (de fait) pour leurs anciens maîtres et tortionnaire, dédié notamment à l'extraction du caoutchouc et où ils formeront la caste dominante de cette "république" proclamée en 1847, privant les autochtones de tout droit civique...

    Dans la plupart des colonies "françaises", l'appareil de domination était très largement constitué d'agents issus des Peuples "provincialisés" et périphérisés de "métropole" (Occitans, Corses, Bretons, Basques etc.), presque aussi méprisés (lorsqu'ils "montaient" travailler à Paris) que les immigrés maghrébins ou africains aujourd'hui mais se transformant tout naturellement en "race supérieure civilisatrice" (pour reprendre les mots de Jules Ferry, d'ailleurs lui-même lorrain, Peuple annexé et "provincialisé" à la fin du 18e siècle) lorsqu'ils abordaient les rivages d'Algérie, du Gabon ou du Tonkin.

    L'on peut citer à ce titre l'(assez marxisant) historien belge Jacques R. Pauwels, parlant de l'Empire colonial de son pays : "Les gens trop pauvres, on pouvait s’en débarrasser en les envoyant dans les colonies. L’impérialisme était donc aussi une manière de résoudre les problèmes sociaux. Les pauvres pouvaient faire carrière dans ces colonies. De la sorte ils se muaient en patriotes, au lieu de rester des emmerdeurs. En les laissant intervenir de façon agressive dans les colonies, ils ne posaient plus le moindre problème dans la métropole. Il y avait par exemple pas mal de fils de fermiers sans travail, et ce du fait que l’agriculture devenait trop productive. Ces gars, on pouvait les envoyer au Congo comme missionnaires. On a expédié là-bas une vingtaine de missionnaires de chaque bled agricole flamand. On leur a collé un uniforme sur le dos et, dès lors, ils ont pu aller jouer au patron chez les Noirs."

    Tout simplement parce que le statut d'opprimé, de relégué, de périphérisé voire pratiquement... de colonisé (Irlandais) du colon dans son pays d'origine est inopérant (à de rares exceptions près) une fois arrivé dans le pays à coloniser : c'est le rapport de force découlant de la possession (ou de la capacité d'appropriation rapide) de forces productives qui détermine la constitution mentale en "race supérieure" et (par conséquent) celle de l'autochtone en "race inférieure" (tout ceci s'enrobant par la suite d'"argumentaire" tant religieux que "scientifique"). Les États "métropoles" puis les Empires capitalistes, en tant que bases d'extraction de plus-value, se sont ainsi construits et développés en cercles concentriques de périphéries autour des Centres du pouvoir bourgeois ; et tant que les masses n'ont pas compris cela, un "cercle" de périphérisation plus proche du Centre peut se montrer (en apparence) plus oppresseur vis-à-vis d'un cercle plus "lointain" que le Centre en question lui-même, qui s'abrite confortablement dans ses tours d'ivoire et délègue les basses besognes.

     

     


  • Commentaires

    1
    Pascal
    Jeudi 25 Décembre 2014 à 21:17
    S'il n'est pas question d'exterminer les Palestiniens, je peux témoigner que certains sionistes extrémistes ne sont pas contre le principe (tout en étant parfois "de gauche" et contre la peine de mort mais question cohérence, il ne faut peut être pas trop leur en demander !).
    Sinon le nom Al Qods ("la Sainte") est très religieux. Le nom arabe laïque serait plutôt Ursalim. Elle s'appelait Jebus à l'époque cananéenne.
    2
    Pascal
    Jeudi 25 Décembre 2014 à 21:17
    J'admets que mettre le signe égal entre sionisme et nazisme serait artificiel. N'oublions pas néanmoins que beaucoup de sionistes se sont réjouis de l'arrivée d'Hitler à la Chancellerie, voyant là un échec de "l'assimilation" ; que l'Allemagne nazie a aidé le Betar ou l'Irgoun à faire émigrer clandestinement des juifs en Palestine ; que, même si cela n'a pas abouti, le groupe Stern a fait des offres de collaboration à l'Allemagne en 1941. Beaucoup plus près de nous, un site extrémiste sioniste a été jusqu'à parler de juifs antisionistes ou sionistes modérés "rescapés - hélas ! - des camps de concentration" !
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :