• Retour sur Poitiers (la question de l'action violente dans la lutte révolutionnaire)


    Inutile de mettre un lien, il suffit de taper "émeutes poitiers" sur Google. Tout le monde a entendu parler des évènements de Poitiers il y a 3 semaines. Environ 200 émeutiers, militants anti-carcéraux, ont détruit des symboles du capitalisme dans le centre-ville.

    Nous ne nous sommes pas exprimés à ce moment là, car nous ne souhaitions pas participer au "buzz" médiatique. Les "anarcho-autonomes" semblent en effet devenus le nouveau thème sécuritaire à la mode du côté du Ministère de l'Intérieur, après les banlieues. Normal : l'action radicale ne se limite plus aux quartiers, et concerne de plus en plus de jeunes "petits-bourgeois blancs". La contre-révolution préventive doit se préparer, non seulement militairement mais aussi sur le plan de la propagande, de la guerre psychologique.

    Ces évènements sont pour nous l'occasion de rappeler quelles sont nos positions, sur la question de l'action illégale et sur la conception d'un parti révolutionnaire d'avant-garde.

    Sur la question de la légalité : nous sommes maoïstes, donc léninistes. Nous considérons que les révolutionnaires doivent "marcher sur deux jambes" : en fonction des limites de la légalité à un moment, agir à la fois à l'intérieur et à l'extérieur.

    Nous ne condamnons pas, par principe, les actions illégales. Telle est la conception marxiste, matérialiste : la légalité n'est pas "naturelle", ni "au service de tous" (idéalisme). Elle est, à chaque moment de l'histoire, l'expression d'une classe et au service de celle-ci. Ainsi, sous la féodalité, celui qui se rebellait contre le seigneur ou braconnait sur ses terres était pendu, celui qui attentait à la personne du roi était écartelé, celui qui attentait à l'Église était brûlé, etc.

    Aujourd'hui tout cela n'est plus, nous sommes non seulement dans une société capitaliste, qui représente un progrès par rapport à la féodalité, mais dans une société capitaliste avancée, où à la fois l'existence d'une importante classe moyennisée (grâce aux bénéfices de l'impérialisme) et les luttes démocratiques et sociales du siècle passé, le rapport de force établi par les classes laborieuses, font que la dictature bourgeoise s'exprime de manière assez libérale. Ce qui n'est pas le cas dans les semi- et néo-colonies ! Les cas récents du Honduras et de la Guinée, ou de l'Iran (semi-colonie russo-chinoise menacée par une "révolution colorée" pro-occidentale) le montrent...

    Mais il y a des limites, et la récente répression contre les "Contis" (ouvriers révoltés de Continental) le montre aussi.

    La "démocratie" bourgeoise et son "suffrage universel" sont étudiés, par exemple, pour ne jamais permettre à une perspective révolutionnaire d'arriver par les urnes : règle des 500 signatures, rôle des médias détenus par le Grand Capital...

    Et même si c'était le cas (pure utopie), il faudrait alors immédiatement enfreindre la légalité... puisqu'il faudrait la détruire, non seulement changer toutes les lois, mais aussi la Constitution et les Traités internationaux (qui lui sont supérieurs), le fonctionnement profond de l'administration et de la justice, etc... Car tout repose sur le principe absolu et sacré de la propriété capitaliste (privée ou "publique") des moyens de production, et de l'appropriation de la plus-value.

    Cela impliquerait un "coup de force" (car il y aurait nécessairement des résistances), cela impliquerait de s'absoudre de toute la légalité antérieure, qui fixe les conditions de sa propre réforme.

    On entend déjà les cris d'horreur de la "gauche radicale", trotskistes, P"c"F, altermondialistes et même certains anarcho-syndicalistes : "dictature" ! "stalinisme" !!!

    Ça tombe bien, c'est ce qui nous différencie d'eux. C'est la raison pour laquelle leur "socialisme du 21e siècle" ne peut être que du réformisme bourgeois.

    Signalons justement, en passant, qu'il y a quelques jours, l'ensemble des groupes politiques de "gauche" à la mairie de Poitiers, Modem, PS, Verts mais aussi PC et Pour une Alternative à Gauche (NPA, "anti-libéraux") ont signé une déclaration appelant... à la plus grande fermeté contre les émeutiers : link

    La légalité bourgeoise est mouvante, elle varie selon les époques, et la menace que ressent la bourgeoisie !

    La période allant du milieu des années 1970 au début des années 1990 a correspondu (avec une relative prospérité, la disparition des "modèles" révolutionnaires, et dans la foulée des revendication démocratiques petites-bourgeoises de Mai 68) à une dictature bourgeoise "libérale". Mais depuis une quinzaine d'années, le champ de ce qui est légal (pas seulement dans les textes, mais dans leur application, car un texte peut ne pas être appliqué) s'est considérablement restreint. Aujourd'hui un regroupement de 3 jeunes dans un quartier populaire est un délit.

    La bourgeoisie a peur, et l'on voit se réduire le champ de nos "libertés" que les idéalistes croient être absolues...

    Telle est la conception matérialiste. Le marxisme-léninisme s'est construit, en (très) grand partie, contre le légalisme qui s'était emparé du mouvement marxiste au début du 20e siècle, l'idée que dans les "démocraties libérales", l'action légale pouvait suffire à conduire tranquillement au socialisme, par conquêtes successives.

    Lénine vivait certes en Russie, une monarchie absolutiste qui ne pouvait être renversée que par la force.

    Mais le fascisme a ensuite prouvé que les régimes "libéraux", "parlementaires", pouvaient se transformer en dictatures terroristes ouvertes, quand la révolte du peuple grondait un peu trop fort... Sans oublier que le "libéralisme" français et anglais ne s'appliquait pas aux colonies (et ne s'applique toujours pas aux néo-), que le libéralisme américain ne s'appliquait et ne s'applique toujours pas aux "colonies intérieures" (Noirs, Natifs, Chicanos) ni aux semi-colonies au sud du Rio Grande. Tout comme la "démocratie" grecque était réservée aux citoyens, et ne s'appliquait pas aux "métèques" et aux esclaves...

    Donc, nous, les communistes révolutionnaires, ne rejettons pas par principe l'illégalité (dont la violence fait partie).

    Mais, comme disait Mao, "la politique commande au fusil" : l'action illégale est au service de la politique, un moyen et non une fin en soi. Lénine a également dénoncé le culte de l'illégalité comme "gauchiste".

    Cela pose la question de ce qu'il y a derrière des actions comme Poitiers, des perspectives qu'elles ouvrent, de leur productivité révolutionnaire.

    La violence doit être au service de la révolution : la question de l'avant-garde.

    Nous sommes des révolutionnaires communistes, qui travaillons à la création d'un Parti révolutionnaire du prolétariat.

    Nous voulons le Parti de la révolution : pas le Parti de tout ce qui bouge.

    Cette conception mouvementiste, qui fait (parfois contre le légalisme ambiant à gauche) l'apologie de la violence, de l'illégalité, de la "propagande par le fait", n'est pas nouvelle. Elle était celle des anarchistes de la fin 19e-début 20e siècle, et Lénine y voyait la "rançon" du légalisme et de l'opportunisme des directions ouvrières. Elle était celle d'une partie des marxistes "radicaux", qu'il dénoncera dans La Maladie Infantile du Communisme.

    Dans les années post-68, elle a été celle de la Gauche Prolétarienne. Le PC de l'époque était devenu non seulement légaliste, mais un instrument de la domination bourgeoise, et les Partis marxiste-léninistes en rupture avec lui (PCMLF, PCRML) avaient du mal à rompre avec ce légalisme. La GP a été une réaction à cela.

    Mais les aspects positifs de cette organisation ne reposent pas sur ce "violentisme", ils reposent sur le travail des "établis" (militants infiltrés dans les usines) auprès des ouvriers non-qualifiés (les OS) et des prolétaires immigrés.

    En 1973-74, la GP a volé en éclat, laissant en plan les établis (dont beaucoup avaient déjà été victimes des "purges" accompagnant les guéguerres de chefs), les OS et les travailleurs immigrés. Les dirigeants petit-bourgeois intellectuels ont rejoint la social-démocratie, voire l'anti-communisme "nouveaux philosophes" : Serge July, André Glucksmann etc. LE leader Benny Levy est devenu intégriste religieux et sioniste fanatique.

    Mais toute une partie de la petite bourgeoisie radicale, qui constituait la GP, a perpétué cette culture de la clandestinité et du "mouvementisme" illégal, appelé "autonomie", jusqu'à aujourd'hui.

    Car le fond du problème est là : ce "gauchisme" selon Lénine n'est au fond pas l'expression du prolétariat, mais d'une petite bourgeoisie déclassée et "radicalisée". Il traduit, au fond, un grand idéalisme et un grand individualisme même "regroupé".

    Il exprime au fond une vision aristocratique de la lutte de classe, de l'avant-garde révolutionnaire.

    Les masses sont "abruties" par le capitalisme, il faut les "éduquer politiquement". Cette "éducation" passe par la violence, la "propagande par le fait". Cette vision s'exprime très nettement, par exemple, sur le site MLM "Contre-informations" ("un prolétaire qui n'aime pas les vitrines qui volent, est un con qu'il faut éduquer politiquement").

    Le "groupe de Poitiers" n'a bien sûr rien à voir avec "Contre-informations", ni avec les héritiers de la GP. Il s'inscrit, comme le "groupe Tarnac" et le "Comité invisible", dans un mélange de références anarchistes, situationnistes et selon certaines sources de mysticisme kabbaliste.

    Leur composition est mal connue, car n'ont été arrêtés que des "suiveurs", de très jeunes gens ou des "exclus", des précaires à la limite de la marginalité. Mais Julien Coupat, le leader de Tarnac, nous donne une idée des "cerveaux" de l'action : petite bourgeoisie voire bourgeoisie intellectuelle.

    Le problème de ces groupes n'est pas la violence, qui ne va d'ailleurs pas très loin comparée à la véritable violence ouvrière (voir le clip de Gomeru), même s'ils permettent à la bourgeoisie de la stigmatiser - et à la petite-bourgeoisie "de gauche" de tomber le masque.

    Le problème est fondamentalement leur vision aristocratique, voire "arche de Noé" ("le monde coule, une poignée d'élus sera sauvée, réveillez vous !"), totalement coupée de la réalité et des problématiques des masses (même si l'incarcération, qui était à la base de l'action, en est une).

    Les Brigades Rouges en Italie, souvent présentées comme un groupe aventuriste irresponsable (quand ce n'est pas des agents de la CIA), n'étaient pas dans ce cas. Ses fondateurs, des sociologues, n'ont en réalité rien "fondé" du tout ! Ils n'ont fait que relever, et systématiser, des pratiques de résistance et d'action illégale qui se développaient depuis plusieurs années dans le prolétariat italien, contre la bourgeoisie et contre le réformisme légaliste du P"c"I.

    Les Brigades avaient plusieurs centaines de combattants dans la clandestinité (pour la plupart d'extraction populaire), mais dans le fond des dizaines de milliers de prolétaires étaient "brigadistes" dans l'âme !

    Voilà qui tranche avec les actions groupusculaires décrites plus haut. Les dirigeants des BR ont cependant reconnu eux-même qu'un excès de militarisme, aux dépends du travail idéologique de masse légal, a conduit à des dérives et à l'échec des années 80.

    La Fraction Armée Rouge allemande reposait, elle, sur le mouvement étudiant de la fin des années 60. Elle manquait de liens avec la classe ouvrière (qu'elle considérait d'ailleurs comme non-révolutionnaire, se voyant avant tout comme un appui aux luttes des peuples opprimés) et là encore, les leçons des échecs ont été tirées.

    Le mouvement basque, lui, n'a jamais commis ces erreurs. Les clandestins d'ETA sont une poignée mais reposent sur un large mouvement de masse, illégalisé en 2003 mais longtemps légal, et qui cherche encore à exploiter toutes les "niches" de légalité pour pousser l'Etat espagnol dans ses retranchements.

    Voilà pourquoi, malgré les arrestations, ETA renaît sans cesse de ses cendres.

    À l'inverse, Action Directe est un bon exemple d'aventurisme militariste isolé. Alors même que, dans les années 80, les illusions démocratiques des masses étaient puissantes et imposaient un travail politique de fond. Les Cellules Communistes Combattantes de Belgique, beaucoup plus sérieuses sur le plan de la théorie marxiste, mais ayant connu des déboires similaires (ainsi que, par ailleurs, de vilains coups tordus de la part d'Action Directe), ont mené à ce sujet une très intéressante autocritique : dans La Flèche et la Cible ; et dans ce débat franc et ouvert avec l'OCML-VP.

    Que les choses soient bien claires : nous ne soutenons pas et ne soutiendrons jamais la répression. Nous soutiendrons toujours ses victimes (sauf les fascistes), car la répression de l'Etat bourgeois est une et indivisible : qui qu'elle frappe elle nous concerne tous, car elle nous frappera peut-être un jour.

    Celui qui ne dit rien quand on arrête les "anarcho-autonomes", doit s'attendre à ce qu'il n'y ait plus personne quand ce sera son tour, et ça sera mérité.

    Cela n'empêche pas de rappeler ce que doit être une avant-garde révolutionnaire : SERVIR LE PEUPLE.

    La violence et l'illégalité ne sont pas condamnables en tant que telles : telle est notre ligne de démarcation avec les légalistes, forcément réformistes.

    Mais elles ne sont pas une fin en soi, et doivent toujours être au service de la politique ET DU PEUPLE.

    Pour servir le peuple, il faut déjà travailler politiquement en son sein, connaître ses besoins et ses aspirations et son niveau de conscience révolutionnaire, et travailler si nécessaires sur celui-ci.

    Telle est notre différence avec l'aventurisme, le mouvementisme, "l'illégalisme" qui expriment toujours, au fond, une vision aristocratique, petite-bourgeoise de la lutte des classes.

    L'avant-garde, ce n'est pas se mettre à la remorque du niveau de conscience des masses, qui spontanément sont réformistes en période de croissance, défensives et "protectionnistes" en période de crise.

    Mais ce n'est pas non plus faire la course tout seul 40 km devant !

     


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