• Réflexions locales sur la situation en Amérique latine


    Un article d'un militant brésilien, Daniel Moreno, au sujet des grands soulèvements actuels en Amérique latine (à présent au Chili : chili-sept-morts-dans-les-emeutes-le-pays-est-en-guerre-dit-le-president) et de leurs perspectives ; y compris (hélas) la "possibilité du fascisme" (comme dirait Palheta), qui en l'occurrence et malheureusement a déjà triomphé dans son pays... :


    Notes sur les récentes mobilisations en Équateur

    https://anovademocracia.com.br/noticias/12140-notas-sobre-as-manifestacoes-no-equador

    La récente séquence de soulèvements de masse spontanés en Amérique latine ne signifie pas pour autant, en dépit de son incontestable radicalité, le configuration d'un processus révolutionnaire conscient et complet à lui seul. Sans l'élément subjectif, conscient, sans une organisation révolutionnaire du prolétariat, cette séquence risque plutôt de ne conduire qu'à une nouvelle réactionnarisation de l’État, tant par le réformisme que par la mise en place de gouvernements avec des éléments d'extrême-droite.

    L'exemple le plus emblématique, peut-être pour être le premier du type "post-dictatures", a été le Caracazo au Venezuela en 1989, qui n'a de fait été que le plus grand et médiatisé d'une multitude de soulèvements violents contre les mesures économiques de Carlos Andrés Pérez.

    Mais le résultat historique de ce processus aura été, faute d'une avant-garde communiste, l'accumulation d'une direction dans les secteurs "radicaux" de l'Armée et de la société civile qui ont fini par se cristalliser dans le chavisme, et sa gestion réformiste du capitalisme bureaucratique une fois au pouvoir.

    En 2000, en Bolivie, une série de révoltes violentes contre la privatisation de l'approvisionnement en eau obligèrent elles aussi l’État à déclarer la loi martiale. Tous les partis traditionnels du pays moururent aux yeux du peuple, et un nouveau conglomérat de forces indépendantes, avec Evo Morales à sa tête, formèrent le Mouvement vers le Socialisme (MAS) qui allait lui aussi canaliser la colère du peuple et la domestiquer dans les urnes.

    En 2001, en Argentine, un des exemples les plus emblématiques : violente insurrection populaire avec pour mot d'ordre "qu'ils s'en aillent tous !", l'Argentinazo. Ce mouvement conduisit à rien moins que deux démissions présidentielles successives en une quinzaine de jours, une séquence incroyable de crise généralisée de l'Etat qui se dessinait depuis 1998, et un état de siège. Le résultat en fut le resurgissement de la vieille aile gauche du péronisme, qui gouvernera avec le couple Kirchner pendant suffisamment de temps pour "stabiliser" les révoltes qui secouaient le pays.

    Nous connaissons tous les résultats à long terme de tous ces gouvernements que nous venons de citer. [NdT : des progrès ont certes sans doute été accomplis pour la vie quotidienne des masses, en tout cas, généralement fortement ressentis au bout des premières années ; mais ensuite, cela restait du réformisme, la crise a généralement tous fini par les rattraper etc.]

    En ce sens, le mouvement de 2013 au Brésil revêt un caractère intéressant : il était dirigé cette fois contre une gouvernance réformiste [celle du PT de Dilma Rousseff, qui avait succédé au célèbre Lula], qui n'a plus dès lors réussi à se réorganiser dans l’État pour pacifier le pays, la crise économique ne lui permettant de surcroît plus d'acheter la conciliation de classes.

    Le résultat en a été une accélération formidable de la réactionnarisation générale de l’État [avec la destitution de Dilma Rousseff en 2016 par son propre vice-président... de droite - car le PT avait toujours gouverné en compromis avec la droite réputée "modérée" ; l'emprisonnement de Lula pour qu'il ne puisse concourir à la présidentielle et finalement l'élection de Bolsonaro en octobre 2018 ; le tout dans une ambiance de "coup d’État rampant" où la "corporation" militaire et des forces de sécurité revendique le "redressement" du pays...] ; déjà en marche depuis plusieurs années sous les gouvernements réformistes PT ; et le résultat nous le voyons aujourd'hui [Bolsonaro].

    Une espèce de réactionnarisation continue que nous n'avions pas vue, dans l'ère "post-dictature", en dehors du Mexique qui [sous le long règne de 80 ans des "révolutionnaires" bourgeois victorieux des années 1910, assassins de Zapata et Villa, sortes de kémalistes locaux se voulant au départ "de gauche"] avait connu un État en réactionnarisation constante, et où la "rupture démocratique" ne s'était pas produite de manière "classiquement" latino-américaine [en effet, à contre-courant des victoires de gauche réformiste au Venezuela, au Brésil etc. : victoire en l'an 2000 d'un parti de droite conservatrice, le PAN] ; et d'Haïti, que vit sous le contrôle directe des troupes de l'impérialisme (à travers l'ONU) depuis que le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide a été renversé en 1991.

    Tout ceci nous amène aux conclusions suivantes :

    1. Le mouvement spontané des masses populaires possède une limite, et dans les années 1990-2000, l'impérialisme a principalement eu recours au réformisme pour pacifier l'Amérique latine en lutte acharnée ; avec ce que l'on a appelé le Pink Tide ["vague rose" de gouvernement réformistes plus ou moins "radicaux" qui ont concerné presque tous les pays à quelques exceptions près : Venezuela, Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili, Pérou, Équateur, Bolivie, Nicaragua, Salvador etc.].

    2. Il existe deux grandes possibilités pour une résolution contre-révolutionnaire des soulèvements actuels, et il ne nous est guère possible de prévoir l'avenir... La première, celle de la pacification par des gouvernements réformistes, montre en effet des signaux de décadence historique ; ce qui semble tendre toujours plus vers l'hypothèse d'un réformisme lui-même balayé par la réactionnarisation générale de l’État, le "modèle" mexicain ou haïtien.

    La vigilance doit toujours être constante face au réformisme, étant donné que celui-ci a maintes fois démontré être la première arme de désarticulation des luttes spontanées en Amérique latine au 21e siècle ; mais attention, le fascisme reste toujours à l'affût et c'est à lui que la Réaction a recours lorsque la crise économique, politique, idéologique et sociale atteint des niveau extrêmes, dans l'objectif de mener à bien les tâches de la contre-révolution en écrasant dans le sang les éléments hostiles à l'ordre ancien, et en corporativisant les masses populaires.

    L’Équateur se trouve maintenant dans une situation similaire à celles citées précédemment : l'avant-garde du prolétariat n'est pas en condition d'imprimer immédiatement sa direction à ce grand mouvement spontané (ce qui est une évidence : ceci ne peut s'obtenir que pas à pas...), pour autant qu'il puisse même y avoir des éléments transfuges de l'Armée en confrontation directe avec la police, une instauration de l'état de siège etc.

    La question que les communistes et les progressistes équatoriens doivent en fait se poser (comme en réalité tous les communistes confrontés à une telle situation de soulèvement spontané des masses), est la même que soulevait Mao dans son "Rapport sur l'enquête menée au Hunan à propos du mouvement paysan" :

    "Tous les partis révolutionnaires et tous les camarades seront mis à l'épreuve par les paysans, étant acceptés ou rejetés selon les choix qu'ils auront fait. Il n'y a que trois possibilités : nous mettre à la tête des paysans et les diriger ? Rester derrière eux en nous contentant de gesticuler et de les critiquer ? Ou nous dresser devant eux pour les combattre ? Tout Chinois est libre de choisir une de ces trois voies, mais les événements obligeront chacun à faire rapidement ce choix."

    La grande question en ce moment n'est pas de savoir si le soulèvement se transformera en révolution, mais si seront ou non semées les graines de celle-ci ; comme la Révolution démocratique russe de 1905 initia le processus qui devait conduire à la Révolution bolchévique d'Octobre 1917.

    C'est en cela, que toute l'attention doit être portée au combat contre l'opportunisme que ne manquera pas de pointer son nez devant le développement de la situation et de ses contradictions. Le processus, tel qu'il est, ne se maintiendra pas durant un temps indéfini ; la lutte, par conséquent, consiste principalement à consolider et enraciner profondément ses forces dans les masses, pour le moment sans direction cohérente et consciente.

    Rafael Correa, l'ex-président gérant réformiste du Pink Tide, s'est d'ores et déjà présenté comme ssue possible à la crise, bien que d'un point de vue économique, un gouvernement dirigé par lui soit probablement aujourd'hui la solution qui convient le moins à l'impérialisme, au regard des mesures néolibérale qu'il est nécessaire d'imposer de manière brutale. Nous n'en oublions pas moins d'où il vient : comme dans les évènements que nous avons vus précédemment, en 2005, un gigantesque soulèvement en Équateur avait poussé vers la sortie le président d'alors, le militaire Lucio Gutiérrez. Cette période de turbulences qui avait débuté en l'an 2000 avec un soulèvement général contre la dollarisation de l'économie et la fonte comme neige au soleil des économies de la population ; soulèvement au cours duquel le même Gutiérrez avait renversé le président néolibéral, valet de Washington, Jamil Mahuad (et même, de fait, déjà en 1997 lorsque Abdalá Bucaram avait été destitué suite à des mobilisations populaires similaires) ; a précisément pris fin avec l'élection de Correa et la décennie de stabilité qu'il a alors assurée au pays.

    Le rejet parfois agressif dont peut faire l'objet la suggestion d'un retour à la présidence de Correa (de la part de ses ennemis politiques de droite et des traîtres morénistes bien sûr, mais aussi d'une partie des masses populaires, notamment les puissantes organisations indigènes), nous dit en réalité deux choses : premièrement, que le réformisme n'a pas résolu les problèmes qu'il avait promis de résoudre et, de ce fait, son imposture apparaît plus évidente qu'auparavant aux masses ; mais deuxièmement... que si le réformisme est hors-jeu, la possibilité objective d'une réactionnarisation plus profonde encore de l’État aux mains d'une extrême-droite est sérieusement à l'ordre du jour. 

    Ce qui, en contrepartie, signifie aussi la germination d'une situation révolutionnaire toujours plus aiguë, à laquelle les communistes de ce pays doivent rester extrêmement attentifs pour être prêts à la saisir au vol...

    D.M.

    Article d'autant plus intéressant, qu'il semble s'inscrire dans une tendance générale (après les prises de position face à la crise politique au Venezuela, ou encore face au gouvernement Moreno en Équateur) à la prise de conscience de la menace majeure représentée par l'extrême-droite au programme économique néolibéral, le "nouveau Plan Condor" ; fascisme que non, contrairement à ce qui a pu parfois être affirmé, n'est pas le réformisme que ce soit à la Chavez ou à la Lula (qui est aussi un problème, mais un autre, peut-être condamné à l'échec, peut-être son "fourrier", mais pas "la même chose"...) ; ceci après rappelons-le une grosse décennie d'intoxication intellectuelle massive du mouvement communiste maoïste, particulièrement sur ce continent puisque sa principale langue d'expression était le castillan, par la ligne liquidatrice ultra-gauchiste des "réfugiés" en Suède et agents de l'impérialisme du "Mouvement Populaire Pérou - Sol Rojo" histoires-avec-le-mouvement-populaire-perou.

    Durant les années de gouvernance du PT (Lula puis Dilma), les camarades maoïstes brésiliens ont "fait leur travail" (ne l'avons-nous pas fait nous aussi ici, face à la présidence Hollande dont Macron lui-même est d'ailleurs issu ?) ; qui pour des communistes consiste à éviter à la plus grande quantité de personnes du peuple possible, de rester engluées dans les illusions du réformisme et son impuissance face à la tendance inexorable du capitalisme au fascisme. Mais à présent la situation a changé, le réformisme a eu ses succès mais aussi et surtout ses échecs ; il a fait son temps et n'est plus susceptible de canaliser la nouvelle vague de révoltes populaires qui se lève : l'offensive générale fasciste est là ; en Amérique latine sous la forme d'une droite "dure" néolibérale à la solde de Washington ; et il n'est plus possible de se tromper d'ennemi principal, ce qui reviendrait selon les mots de Dimitrov à "désorienter les masses populaires dans la lutte contre leurs pires ennemis". 


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