• Quelques considérations sur le confédéralisme démocratique et la question nationale


    Comme nous avons pu le dire dans un précédent article en réponse à un contradicteur, il semble ressortir des communiqués des camarades de l'ILPS, comme de beaucoup d'autres sur la question, une vision MINORITAIREMENT claire dans le mouvement communiste quant à ce qu'est réellement le "Kurdistan syrien" autrement nommé Rojava, ou alors (au choix) ce que signifie le confédéralisme démocratique.

    Qu'est-ce qu'un TERRITOIRE NATIONAL ? On peut imaginer (au hasard) que c'est un territoire donné, sur lequel les membres d'une nationalité donnée sont majoritaires. Pour les Kurdes, ce n'est pas très compliqué à déterminer tant ils se différencient des Arabes comme des Turcs ou Turkmènes par la langue...

    Sauf que voilà : dans l'État syrien, si l'on prend ce critère et l'applique kilomètre carré par kilomètre carré, l'on se rend compte que le Kurdistan de Syrie couvre en fait un territoire... très réduit. Si l'on prend les données d'avant le conflit (et ses énormes mouvements de population), la population kurde n'apparaît un tant soit peu majoritaire que dans la "corne" du Nord-Est (Hassaka), le (fameux) district d'Efrin, et un peu autour de Kobané. Cela fait, c'est le moins que l'on puisse dire, une sacrée différence avec le territoire actuellement contrôlé par les FDS et revendiqué comme "Fédération démocratique de Syrie du Nord" (DFNS) !

    Quelques considérations sur le confédéralisme démocratique et la question nationale

    En réalité, en termes de majorité kurde incontestable, Rojava qui signifie "Ouest" en kurde et sert à désigner le Kurdistan "syrien"... n'existe pas vraiment : il ne s'agit que de quelques enclaves qui prolongent le Bakur (Kurdistan "turc" du Nord), dont elles ont été coupées en 1920 par la frontière artificiellement tracée par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale (une grande part, même, est en fait venue du Kurdistan "turc" après cette date pour fuir la répression anti-kurde du régime kémaliste) ; les mêmes clans et grandes familles, parlant le même dialecte (kurmanji) etc. etc.

    Ailleurs, sur toute une bande de terre au sud de la frontière turque jusqu'à Alep et Raqqa, vivent des Kurdes... en minorité, de l'ordre de 10 à 35%, aux côtés d'Arabes (qui peuvent être musulmans ou chrétiens, ces derniers parlant parfois encore le syriaque), de Turkmènes, parfois de quelques Arméniens ou Circassiens, etc.

    Les questions nationales sont COMPLEXES dans cette partie du monde ! Si l'on regarde par exemple une carte nationalitaire de l'Empire ottoman en 1910... on se rend compte qu'il n'existait pas de Kurdistan ni d'Arménie : les deux populations étaient absolument imbriquées sur le même territoire, depuis la région d'Alexandrette-Antioche jusqu'aux frontières de l'Arménie russe (actuelle Arménie indépendante) et de l'Iran. S'il n'y a aujourd'hui plus d'Arménie occidentale, et il y a par contre un Kurdistan du Nord "turc", c'est parce que les Arméniens ont été exterminés par le régime jeune-turc et pas les Kurdes.

    C'est la raison pour laquelle, DE PRIME ABORD, le confédéralisme démocratique pouvait sembler intéressant : on ne cherche plus à établir un État-"nation" uniformisateur qui tôt ou tard débouchera sur la violence répressive, mais une Fédération démocratique de Communes populaires où les gens seraient ce qu'ils sont sans être favorisés ou discriminés du fait de l'être, et vivraient en paix avec leurs voisins.

    SACHANT QUE les différentes nationalités et confessions ne sont pas hostiles les unes aux autres "comme ça" : elles le sont (comme d'ailleurs les clans, les tribus d'une même nationalité et confession entre elles) sur la base d'intérêts et de concurrences ÉCONOMIQUES, pour les terres agricoles notamment, ou entre "niches" sociales qu'elles occupent – donc... il faut une RÉVOLUTION SOCIALE pour renverser la base économique de ces haines, et des massacres qu'elles engendrent régulièrement.

    Jusque-là donc, tout va bien.

    Mais voilà : il y a anguille sous roche... Une anguille qu'il n'est possible de détecter qu'en lisant attentivement Öcalan avec les "lunettes" d'une formation politique bien particulière (marxiste-léniniste-maoïste c'est à dire matérialiste scientifique au plus haut degré, et anti-impérialiste intransigeante).

    Une telle lecture attentive, une telle formation politique, permet alors de voir combien le chauvinisme petit-bourgeois kurde suinte en réalité par tous les pores du discours "confédéraliste" et "anti-nationaliste radical" ; simplement enrobé d'une "mission civilisatrice" pour la Nation kurde : celle d'apporter aux autres populations de la région cette "essence" démocratique qu'elle porterait pour ainsi dire dans ses gènes... Quant à la nécessaire révolution sociale, elle est noyée dans un salmigondis altermondialiste fumeux, zapato-negriste fait d'assembléisme, d'"horizontalisme", de "démocratie directe" censée tout régler en mettant les "gros" et les "avides" en minorité numérique. Dans les faits, toutes les informations sérieuses concordent à montrer un pouvoir des notables kurdes absolument INTACT dans la "Fédération du Nord", que ce soit dans la direction de la production économique, les autorités civiles ou le commandement militaire.

    C'est CELA qui a conduit dans les faits, EN PRATIQUE, le confédéralisme démocratique et ceux qu'il guide (PKK, PYD, YPG/J) à n'être qu'un menchévisme complètement déséquilibré : côté "turc", là où vivent le plus grand nombre de Kurdes sur le plus grand territoire contigu où ils sont majoritaires, et où le MHP "Loup Gris" au pouvoir (car c'est ce qu'il est, à travers Erdogan depuis qu'il le soutient) devrait totalement mettre à l'ordre du jour la "séparation avec ce qui est réactionnaire", toute revendication d'autodétermination nationale est abandonnée au profit d'une autonomie négociée avec l'État... fasciste, en tout cas jusqu'à ce qu'Erdogan s'énerve que le HDP l'ait privé de sa majorité absolue aux élections de 2015, et relance à nouveau la guerre (mais même là il ne s'agit encore du côté kurde que d'"autodéfense" des communautés, principe de la violence totalement acceptée pour l'autodéfense, un peu comme chez les zapatistes, et en aucun cas d'une guerre de libération assumée comme telle...) ; et de l'autre côté, côté "syrien", après avoir résisté héroïquement à l'assaut de Daesh... ce que l'on a est bel et bien un État sécessionniste dont toutes les forces ont été lancées dans une expansion qui, au nom d'apporter la lumière du confédéralisme démocratique aux Arabes "à l'obéissance servile" ocalan-arabes-turcs.png, finit par ne plus être que les meilleures troupes au sol de l'Occident pour se tailler sa part de gâteau dans le conflit.

    Mais même là, le projet enveloppé dans toute une rhétorique alambiquée demeure d'une profonde ambiguïté : dans la zone au Nord-Est de l'Euphrate pourrait peut-être s'établir... un "protectorat" officieux du bloc impérialiste de l'OTAN, ou du moins une zone d'influence partagée entre ce dernier et l'axe régime-Iran-Russie grand vainqueur de la guerre ; mais globalement, les dirigeants civils comme militaires de la DFNS n'ont de cesse de répéter que celle-ci est une "fédération géographique" (?) censée "jouer un rôle dans la solution démocratique" au conflit en cours, mais faisant bel et bien "partie intégrante de la Syrie"... Face à l'offensive turque contre Efrin, les appels incessants à ce que le régime vienne "défendre l'intégrité de SON territoire national" ont finalement été entendus : des forces pro-Assad ont commencé depuis hier à entrer dans le district attaqué.

    Ainsi donc, ce qui ne deviendrait pas un protectorat occidental ou un condominium russo-occidental, si – comme nous le promettent les rojavalâtres – les Américains se "cassent" bientôt du secteur où ils épaulent les YPG/J, reviendrait tout simplement dans le giron du régime... Qui certes ne pourra sans doute plus jamais régner comme avant ; mais n'en est pas moins un régime clanico-mafieux fasciste qui vient de triompher d'un soulèvement populaire contre lui après 7 ans de guerre sans pitié et un demi-million de morts (en grande majorité de son fait malgré la férocité de certaines forces djihadistes en face), et qui n'a par ailleurs auparavant eu de cesse, pendant un demi-siècle, d'effacer toute existence visible de la minorité kurde (ce que d'ailleurs le PKK des années 1980-90, très lié à lui et à son protecteur social-impérialiste soviétique, ne contestait pas vraiment !).

    [Concrètement, pour reprendre un exemple déjà évoqué ici, la lutte de Rojava contre Daesh et les divers groupes djihadistes plus ou moins mercenaires d'Erdogan aura été en quelque sorte un 1er Front uni chinois contre les seigneurs de guerre (1924-27), plus ou moins en partenariat tant avec l'Occident qu'avec le régime et son parrain russe... et maintenant, devant tant de naïveté dans l'analyse des enjeux, le régime va jouer le rôle de Tchang Kaï-chek : après avoir bien fêté la victoire, écraser ceux qui oseront émettre la moindre prétention d'"autonomie", "Syrie fédérale" ou quoi que ce soit dans le genre.]

    "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement", et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'"énoncé" de sa pratique concrète montre combien le PKK a à travers les "lunettes" de son idéologie bookchiniste une "lecture" de la région et du monde, des conflits et de leurs enjeux, totalement brumeuse !

    Que l'on nous permette donc, en communistes attachés aux libérations nationales et engagés d'ailleurs dans l'une d'elles au sein de l’État français, d'y préférer la clarté lumineuse de la vision léniniste en la matière, portée notamment, pour la région kurdo-anatolienne, par Ibrahim Kaypakkaya !!

    Une vision qui pourrait déboucher... sur un VÉRITABLE confédéralisme démocratique proche-oriental et anatolien : des Communes populaires, des "oblast", des Républiques aux statuts variés, autonomes dans un esprit de subsidiarité du pouvoir et où le respect des identités nationales-culturelles majoritaires... et minoritaires serait réglé démocratiquement ; en même temps que serait révolutionné l'ordre social, collectivisé les moyens de production etc.

    Mais pas comme simple emballage, destiné à séduire la gauchisterie occidentale, d'un nationalisme petit-bourgeois condamné à servir l'impérialisme ou à s'auto-liquider devant les États oppresseurs !


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