• Nouvelle crise : deux Présidents en Côte d’Ivoire

    Repoussées pendant des années, les élections présidentielles en Côte d’Ivoire se sont enfin tenues et ont connu leur « épilogue »… si l’on peut dire.

    Car voilà la situation : la Commission électorale « indépendante » (il faut toujours des guillemets à ce mot) donne vainqueur l’opposant Alassane Ouattara avec 54% des voix, résultat avalisé par la « communauté internationale ». Mais, de son côté, le Conseil « constitutionnel » (idem) a invalidé le résultat et donne vainqueur le président sortant, Laurent Gbagbo.

    Des violences ont déjà éclaté entre les partisans des deux hommes, et le pays est en état de siège.

    Alassane Dramane Ouattara (ADO) est un pur produit de la Françafrique, et des réseaux françafricains de la droite chiraquienne. Le nom de son parti, le RDR, est calqué presque lettre pour lettre sur le RPR, prédécesseur de l’UMP. Economiste au FMI, il est, comme Premier ministre de 1990 à 1993, le « père » de la terrible cure d’austérité infligée aux Ivoiriens lors de la crise économique des cours du cacao. Il est originaire du Nord du pays, à majorité musulmane, qui est son fief électoral, et il s’appuie sur les personnes originaires du Nord dans tout le pays. Il a la particularité d’avoir été écarté pendant près de 10 ans de la vie politique pour « ivoirité douteuse », autrement dit, mise en doute de sa nationalité réellement ivoirienne de père et de mère. C’est le cas de nombreux-ses Ivoirien-ne-s : à l’époque coloniale, la frontière n’existait pas réellement entre les ethnies du Nord et les pays voisins, Mali ou « Haute-Volta » (Burkina).

    Accusé d’être le chef politique, ou au moins l’instigateur de la rébellion militaire qui a ensanglanté le pays entre 2002 et 2007, il a vécu réfugié en France à cette époque.

    Laurent Gbagbo, lui, est un social-réformiste et opposant de longue date au régime d’Houphouët-Boigny et de son successeur Konan Bédié. Il est issu d’un groupe ethnique minoritaire du Sud-Ouest du pays. Après le coup d’État qui a renversé Henri Konan Bédié à la Noël 1999, il a remporté à la surprise générale l’élection présidentielle en octobre 2000. Fondateur et leader incontesté du « Front populaire ivoirien », il était historiquement lié aux réseaux françafricains du PS (bien que ceux-ci aient longtemps gardé leur soutien à Houphouët)… Mais peu après son élection, en mai 2002, ses réseaux socialistes (déjà affaiblis par l’affaire Jean-Christophe Mitterrand) perdent le pouvoir à Paris. Peut-être aussi que sa politique « ingrate » envers les intérêts français, nationaliste et axée sur la « repentance » lui avait déjà fait perdre pas mal de soutiens du côté « gauche » de l’échiquier bourgeois…

    Gbagbo va alors se tourner vers les concurrents impérialistes de la France en Afrique, les Chinois et surtout les Américains, pour chercher des soutiens. À cette époque, la France et les États-Unis se livrent une guerre meurtrière (par Africains interposés) pour le contrôle du continent depuis la fin de la Guerre froide (soit plus de 15 ans) et Washington cherche faire payer à la France son sabotage de l’intervention en Irak.

    Ce retournement d’alliance, en particulier la volonté de mettre fin à l’exclusivité française sur tout un ensemble de marchés publics, va provoquer la colère de Paris. La suite des évènements est décrite ici, dans un des articles d’analyse les plus lus de ce blog.

    Après 5 ans d’affrontements meurtriers, culminant dans le massacre d’Abidjan par l’armée française (force Licorne) en novembre 2004, l’épilogue de la guerre « civile » ivoirienne arrive en 2007 avec les accords de Ouagadougou.

    Ouagadougou, au Burkina Faso : le despotat de Blaise Compaoré, un pilier de la Françafrique et de tous ses coups tordus depuis l’assassinat de son « frère » le révolutionnaire anti-impérialiste Sankara, en 1987, jusqu’au soutien (avec Khadafi) aux « guerres de Taylor », au Libéria et en Sierra Léone. Le Burkina où s’est organisée et armée la « rébellion » de 2002 qui a ensanglanté le Nord et l’Ouest de la Côte d’Ivoire.

    Ces accords prévoyaient : 1°/ que le chef de la rébellion, Guillaume Soro, devienne Premier ministre, 2°/ l’organisation de nouvelles élections et 3°/ la réforme de la Constitution sur la question de la nationalité des candidats, pour permettre à ADO d’y être candidat.

    Autant dire que l’élection de Ouattara était pour ainsi dire une « clause non écrite » des accords…

    Elle a d’ailleurs été permise par un troisième larron qui n’est autre que… Konan Bédié, qui a offert à Ouattara son fief électoral du centre (région de Yamoussoukro), le pays baoulé, et ses 25% des suffrages (Ouattara ayant recueilli 32% et Gbagbo – en tête – 38%). Tragi-comique lorsque l'on sait que Konan Bédié est celui qui a monté le fameux concept d’’ivoirité’ pour exclure son rival Ouattara de la succession d’Houphouët, en 1995 ! Disons-le : les 54% d’ADO et la défaite de Gbagbo sont crédibles, d’un point de vue arithmétique cela "colle". Mais une arithmétique typique du semi-féodalisme des néo-colonies africaines, avec leurs « fiefs politiques » régionaux sur une base ethnique.

    Dernier fait en date : le Premier ministre et ancien rebelle Soro a reconnu la victoire d’ADO, qui l’a reconduit dans ses fonctions. Reste, sans doute, à gratifier les houphouëtistes de quelques beaux strapontins… La boucle est bouclée.

    Car le fond des accords de Ouaga est absolument clair et Servir le Peuple l’a toujours clairement exposé : c’est un revirement dans les alliances entre impérialistes pour la mainmise sur l’Afrique. C’est l’irruption des ambitions chinoises sur le continent, au détriment des Occidentaux, qui a poussé la France et les États-Unis à mettre fin à leurs guerres meurtrières et à faire cause commune. Notamment le soutien de Pékin au Soudan, qui déstabilise le Tchad et la Centrafrique mais pourrait aussi s’en prendre à l’Ouganda ou au Kenya (traditionnellement pro-US) ; ou encore l’achat par les monopoles chinois de régions entières du Congo-Kinshasa.

    Depuis 2005-2006, les gestes de « pacification » franco-US se sont succédés : lâchage et arrestation du libérien (et créature françafricaine via Compaoré et Houphouët) Charles Taylor au Nigéria en 2006, lâchage et arrestation du chef tutsi pro-rwandais (donc pro-US) Laurent Nkunda en 2008… et bien sûr les accords de Ouagadougou, qui marquent de fait une retraite de Gbagbo devant la rébellion et la force d’occupation française Licorne ; avec à la clé le retour du « joyau de la couronne » ivoirien dans la Françafrique.

    Une situation à mettre en parallèle, peut-être (et en beaucoup plus pacifique…), avec les récentes élections au Chili où la social-libérale pro-européenne Bachelet a « cédé la politesse » au néo-pinochettiste Piñera, plutôt pro-US ; et d’une manière générale le recul des gauches, « modérées » ou « radicales bolivariennes », avec de nombreuses défections de « modérés », qui marque un apaisement de l’offensive UE sur le « pré carré » américain des USA.

    Mais bien sûr, les partisans de Gbagbo ne l’entendent pas de cette oreille. Des violences contre les partisans de Ouattara ont déjà fait des dizaines de morts de part et d’autre. Il faut dire que Gbagbo, issu d’une population minoritaire (les Krous, 10% de la population ivoirienne), a su par sa politique social-populiste et nationaliste se gagner le soutien de larges couches de la population, en particulier à Abidjan la populaire et multiethnique. Dans les quartiers populaires de Yopougon, Abobo ou Adjamé, « dioula » (sénoufo ou mandingue du Nord) n’est plus automatiquement synonyme de pro-Ouattara...

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes : issu d’un groupe ethnique représentant 10%, il a remporté 46% au second tour, en progression par rapport au premier (38%, en tête) tandis que Ouattara régresse par rapport à l’addition de ses voix et de celles de Bédié (32+25). Quelle que soit sa nature de classe de bourgeois parvenu, de populiste et de maffioso, Gbagbo a su devenir la seule figure politique multiethnique de Côte d’Ivoire, et peut-être l'une des seules d’Afrique de l’Ouest.

    De son côté, expliquent les merdias françafricains, Ouattara serait détesté parce que « dioula » musulman du Nord, « ivoirien douteux »… La réalité c’est que ces conceptions chauvines existent, un peu comme ce que l’on entend parfois en France sur les origines étrangères de Sarkozy. Mais surtout, Ouattara est resté dans les mémoires comme l’homme de la cure d’austérité (made in FMI) suite à la crise du cacao, au début des années 1990, qui a étranglé les masses populaires ; puis comme l’homme de Chirac et un soutien intellectuel de la rébellion, et donc de l’occupation française venue en appui.

    Disons-le clairement : l’élection de Ouattara est une reconquista de la Françafrique en Côte d’Ivoire, contre l’homme qui a défié l’empire bleu-blanc-rouge en bombardant le camp militaire de Bouaké et en faisant partir des milliers d’expatriés, petits agents du néo-colonialisme.

    D’ailleurs l’extrême-droite, notamment par la voix de son « Monsieur Afrique » Bernard Lugan, sait parfaitement reconnaître les siens…

    Il ne s’agit pas d’apporter un quelconque soutien à Laurent Gbagbo, membre de l’Internationale social-traître et démagogue corrompu. D’ailleurs, la crise va trouver son épilogue incessamment sous peu. La victoire de Ouattara est une clause non-écrite du traité de paix africain entre la France et les États-Unis, qui ont d’ores et déjà demandé à Gbagbo de se démettre. Le « Monsieur Bons Offices » de toutes les crises du continent, le sud-africain Thabo Mbeki, est arrivé à Abidjan et va trouver à Gbagbo une porte de sortie honorable ou au pire (comme au Kenya ou au Zimbabwe) une solution de partage du pouvoir… À la rigueur, s’il souhaite vraiment s’accrocher au pouvoir, il peut se tourner vers la Chine qui semble lui vouer une « neutralité bienveillante ». Mais c’est peu probable : Gbagbo est un roublard, pas un héros, même « malgré lui ».

    Mais comprendre les ramifications de la Françafrique est quelque chose d'absolument fondamental. L’État profond français puise ses ramifications dans le profondeurs de l’Afrique pillée et saignée. Quatre grands réseaux françafricains exercent de fait une influence, parfois déterminante, sur les combinaisons de la politique bourgeoise : les réseaux « socialistes » (les expat’s votent en proportion notable pour le PS), les réseaux gaullistes récupérés par Chirac et maintenant disputés par ses successeurs à l’UMP, ceux récupérés par Pasqua, et ceux du FN (essentiellement tournés vers les « affreux », le mercenariat).

    Sarkozy n’est pas un bourgeois « industriel » ou « traditionnel » non-impérialiste : aucune autre classe que la bourgeoisie monopoliste ne peut diriger un pays impérialiste. Sarkozy est un américanophile, mis au pouvoir par les monopoles pour incarner le rapprochement franco-américain rendu impératif dès 2005 par (essentiellement) la menace chinoise en Afrique et la menace iranienne (la Chine en arrière-plan) au Proche/Moyen-Orient.

    Mais à l’époque de la guerre qui a ensanglanté la Côte d’Ivoire, Villepin était ministre des Affaires étrangères - puis Premier ministre. Ses appels à une « république solidaire » ne doivent pas leurrer les jeunes éduqués issus de minorités qui détestent à juste titre Sarkozy : Villepin est un néo-colonialiste comme les autres. Il ne faut pas se leurrer non plus sur Mélenchon, un homme qui trouve que Zemmour a de l’esprit et qui pourrait bien converger avec Villepin dans un « pôle républicain » contre le « pôle de l’argent » de Sarkozy et Strauss-Kahn… Mais un « pôle » tout aussi françafricain, plongeant ses racines comme une liane suceuse de sang dans le ventre de l’Afrique martyre.

    Notre ennemi, c’est l’impérialisme français et sa bourgeoisie monopoliste !

    Abattre l’impérialisme français, c’est abattre la Françafrique !


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