• Mariátegui : Régionalisme et Centralisme (première partie)


    À lire. Pourquoi ? Parce que c'est intéressant... LOL. Et bon, un peu aussi parce qu'il y a des gens qui aiment pointer une prétendue "contradiction" entre notre engagement "régionaliste" occitan, et notre soutien au Parti communiste du Pérou (PCP) qui serait soi-disant "centraliste".

    Or le PCP est, rappelons-le, un Parti officiellement fondé entre 1928 et 1930 par José Carlos Mariátegui, dont Gonzalo se présente comme le continuateur (et non comme le "fondateur" d'un "nouveau" Parti), et dont les scissions successives avec les révisionnistes sont définies comme des expulsions de ceux-ci (et non des scissions des marxistes-léninistes puis des maoïstes). L'idée est en gros qu'il n'y a qu'un seul Parti communiste du Pérou, celui fondé par Mariátegui et reposant sur sa pensée théorique non édulcorée (les édulcorateurs ayant été envoyés aux poubelles de l'histoire). 

    À partir de là, c'est basiquement assez simple : tout ce que Gonzalo et les successifs Congrès du Parti ne contredisent pas explicitement dans l'œuvre de Mariátegui, ils le confirment. 

    L'on peut donc y voir (dans ce texte) un Mariátegui fort peu amène envers le centralisme administratif d'une grande capitale, et n'évoquant pas l'idéologie (bourgeoise radicale) jacobine sans une très nette hauteur critique (cette idéologie serait "historiquement dépassée").

    Simplement et bien évidemment (et nous ne disons pas le contraire !), il rejette le régionalisme entendu comme expression des intérêts des notables exploiteurs locaux ; rappelant également que la décentralisation peut aussi être un instrument d'efficacité du pouvoir centraliste de la classe dominante (sur ces deux premiers points, la valeur du texte est presque universelle !) ; et il caractérise par ailleurs le clivage principal au Pérou comme celui... entre colonisateurs (descendants de colons espagnols et métis "plutôt blancs") et colonisés, une "dualité de races" (sociales, aujourd'hui qu'il est utile de le préciser) qui se retrouve territorialement dans l'opposition entre une côte principalement blanco-métisse et un arrière-pays andin (et amazonien encore derrière) principalement indigène, élément indigène particulièrement concentré dans le Sud où la côte est étroite et peu peuplée – car il ne s’agit pas, pour parler concrètement, de calquer abstraitement les problématiques et les "solutions" d’un pays sur un autre, mais bien de rechercher dans chaque pays sur quelle négation de peuple(s) (transformation des producteurs libres en force de travail du Capital) repose l’ordre social ; et au Pérou cette négation est bien entendu celle de "l’Indien", et non d’une quelconque "identité régionale" de ceux qu’on appelle les gamonales (en d’autre termes les colons, ou les métis assimilés à eux).

    Bonne lecture. 

     

    Régionalisme et centralisme

    Mariátegui : Régionalisme et Centralisme (première partie)

    I.  POSTULATS DE BASE 

    Comment se présente donc, à notre époque, la question du régionalisme ? Dans certains départements, surtout ceux du Sud, est absolument évidente l'existence d'un sentiment régionaliste. Mais les aspirations régionalistes sont imprécises, mal définies ; elles ne se concrétisent pas en revendications claires et puissantes. Le régionalisme au Pérou n'est pas un mouvement, un courant politique, un programme. Il n'est rien d'autre que la vague expression d'un mécontentement et d'un mal-être.

    Ceci trouve son explication dans notre réalité sociale et économique et dans notre processus historique. La question du régionalisme se pose, pour nous, en des termes nouveaux. Il n'est pas possible de l'aborder et de l'étudier à travers l'idéologie jacobine ou radicaloïde du XIXe siècle.

    Il me semble que nous pouvons nous orienter, pour traiter ce sujet du régionalisme, par le biais des propositions suivantes :

    1°- La polémique entre fédéralistes et centralistes est une polémique dépassée et anachronique au même titre que la controverse entre conservateurs et libéraux. En théorie comme en pratique, la lutte se déplace actuellement du terrain exclusivement politique vers le terrain économique et social. La nouvelle génération ne se préoccupe pas, dans notre régime politique, de l'aspect formel –les mécanismes administratifs– mais du substantiel –la structure économique.

    2°- Le fédéralisme n'apparaît pas dans notre histoire comme une revendication populaire, mais bien plutôt comme une revendication du gamonalisme et de sa clientèle. Les masses populaires indigènes ne la formulent pas. Son audience ne dépasse guère les limites de la petite bourgeoisie des vieilles villes coloniales.

    3°- Le centralisme s'appuie sur le caciquisme et le gamonalisme[1] local, disposé par intermittence à se dire où se sentir fédéraliste. La tendance fédéraliste recrute beaucoup de ses adeptes parmi les caciques et les gamonales en disgrâce auprès du pouvoir central.

    4°- L'un des grands vices de notre organisation politique est certainement son centralisme. Mais la solution ne réside certainement pas dans un fédéralisme de racines et d'inspiration féodales. Notre organisation politique a besoin d'être intégralement révisée et transformée.

    5°- Il est difficile de définir et de délimiter des régions d'existence historique au Pérou. Les départements proviennent du découpage artificiel des intendances de la vice-royauté. Ils n'ont par conséquent pas de réelle tradition, ni de réalité émanant véritablement de la population et de l'histoire péruvienne.

    L'idée fédéraliste n'a jamais montré dans notre histoire des racines véritablement profondes. Le seul conflit idéologique significatif du premier demi-siècle de la République a été celui entre libéraux et conservateurs, dans lequel n'était pas vraiment perceptible de réelle opposition entre la capitale et les régions, mais plutôt une opposition entre les encomenderos, les latifundistes [la grande propriété agraire], descendants de la féodalité aristocratique coloniale, et le demos métis des villes, héritier de la rhétorique libérale de l'Indépendance. Cette lutte transcendait, naturellement, la question du système administratif. La Constitution conservatrice de Huancayo, en supprimant les municipalités, exprimait la position du conservatisme quant à l'idée d'auto-gouvernement local. Mais tant pour les conservateurs que pour les libéraux d'alors, la centralisation ou la décentralisation administrative n'occupaient pas vraiment le premier plan de la polémique.

    Par la suite, lorsque les anciens encomenderos et aristocrates, unis à certains commerçants enrichis par les contrats avec l'État, se transformèrent en classe capitaliste et reconnurent que l'idéologie libérale se conformait bien mieux aux intérêts et aux nécessités du capitalisme que les idées aristocratiques, la décentralisation commença à se trouver de plus ou moins timides partisans tant dans l'un que dans l'autre des deux grands bords politiques. Conservateurs et libéraux, indistinctement, se déclaraient plus ou moins favorables ou opposés à elle. Il faut bien dire qu'à cette nouvelle époque, le conservatisme et le libéralisme qui ne se désignaient déjà même plus sous ces noms ne correspondaient plus non plus aux mêmes impulsions de classe : les riches, en cette curieuse période, devenaient un peu libéraux, et les masses à l'opposé se faisaient parfois conservatrices.

    Quoi qu'il en soit, le fait est que le caudillo civiliste Manuel Pardo esquisse en 1873 une politique décentralisatrice avec la création des conseils départementaux et que quelques années plus tard, le caudillo démocrate Nicolás de Piérola –politicien et homme d'État de mentalité plutôt conservatrice, bien que sa condition d'agitateur et de démagogue invitât à croire le contraire– accepte et fait inscrire dans la "déclaration de principes" de son parti les thèses suivantes : "Notre diversité de races, de langues, de climats et de territoires, non moins que l'éloignement entre nos principaux centres de population, exigent depuis longtemps, comme moyen de satisfaire nos besoins d'aujourd'hui et de demain, l'instauration d'une forme fédérative ; mais dans les conditions conseillées par l'expérience des pays similaires au nôtre et celles qui sont particulières au Pérou".

    À partir de 1895, les déclarations anti-centralistes se multiplient. Le Parti libéral d'Augusto Durand se prononce en faveur de la forme fédérale. Le Parti radical n'épargne ni attaque ni critique à l'encontre du centralisme. Il apparaît même, comme par enchantement, un Parti fédéraliste. La position centraliste n'est alors plus soutenue que par les civilistes qui pourtant, en 1873, semblaient plutôt enclins à une politique décentralisatrice.

    Mais tout cela n'en était pas moins que pures spéculations théorique. En réalité, les partis ne ressentaient pas d'urgence à liquider le centralisme. Les fédéralistes sincères, en plus d'être peu nombreux et dispersés entre les différents partis, n'exerçaient pas d'influence effective sur l'opinion. Ils ne représentaient pas une véritable aspiration populaire. Piérola et le Parti démocrate avaient gouverné durant plusieurs années. Durand et ses amis libéraux avaient partagé avec les démocrates, durant un certain temps, les honneurs et les responsabilités du pouvoir. Ni les uns ni les autres ne s'étaient préoccupés, à cette occasion, du problème du régime ni de réformer la Constitution.

    Le Parti libéral, après la disparition de l'éphémère Parti fédéraliste et la dissolution spontanée du radicalisme  gonzález-pradiste, resta seul à agiter la bannière du fédéralisme. Durand se rendit compte que l'idée fédérale –qui dans le Parti démocrate en était restée au stade de platonique et mesurée déclaration écrite– pouvait servir au Parti libéral pour se renforcer dans les provinces, en attirant à lui les éléments hostiles au pouvoir central. Sous, ou plutôt contre le gouvernement de José Pardo, il publie un manifeste fédéraliste. Mais sa politique ultérieure démontrera, de la manière la plus claire, que le Parti libéral en dépit de sa profession de foi ne voyait dans l'idée de fédération qu'un instrument de propagande. Les libéraux feront partie du gouvernement et de la majorité parlementaire durant le second mandat de Pardo, et ils ne montreront là, ni comme ministres ni comme députés, aucune intention de relancer le combat fédéraliste.

    Billinghurst aussi –avec peut-être plus de passion et de conviction que n'importe quel autre politicien avançant cette plateforme– voulait la décentralisation. On ne pourra lui reprocher, comme aux démocrates et aux libéraux, l'oubli de ce principe une fois aux affaires : son expérience gouvernementale fut trop brève. Mais objectivement, force est de constater qu'avec lui accéda à la présidence un farouche ennemi du centralisme sans apporter aucun bénéfice pour la campagne anti-centraliste.

    À première vue, ce rapide passage en revue de l'attitude des partis péruviens face au centralisme pourrait laisser penser à certains qu'entre la déclaration de principes du Parti démocrate et le manifeste du docteur Durand, a existé au Pérou un effectif et bien défini courant fédéraliste. Mais ce serait là s'arrêter à l'apparence des choses. Ce que montre, en réalité, ce passage en revue, c'est que l'idée fédéraliste n'a jamais suscité ni d'ardentes et explicites résistances, ni d'adhésion énergique et passionnée. Elle a été un mot d'ordre ou un principe sans valeur ni efficacité suffisante pour, en lui-même, devenir le programme d'un mouvement ou d'un parti.

    Ce constat ne signifie nullement valider ou prôner le centralisme bureaucratique. Mais il met en évidence le fait que le régionalisme diffus du Sud du Pérou ne s'est jamais concrétisé, jusqu'à aujourd'hui, en une active et intense affirmation fédéraliste.

    II.  RÉGIONALISME ET GAMONALISME

    Il devrait apparaître de manière toute aussi évidente à tout observateur affuté de notre processus historique, quel que soit son point de vue particulier, que les préoccupations actuelles de la pensée péruvienne ne sont plus exclusivement politiques –le terme "politique" devant être ici entendu au sens de "vieille politique" ou "politique bourgeoise"– mais sont aussi, et surtout, sociales et économiques. Le "problème de l'Indien"[2], la "question agraire" intéressent beaucoup plus les Péruviens de notre époque que le "principe d'autorité", la "souveraineté populaire", le "suffrage universel", la "souveraineté de l'intelligence" et autres thèmes du dialogue entre libéraux et conservateurs du siècle dernier. Ceci ne dépend nullement du fait que les générations antérieures eussent été plus "abstraites" et philosophiques, plus universalistes ; et qu'à l'opposé, celle d'aujourd'hui serait de mentalité plus réaliste, et plus péruvienne. Ceci dépend du fait que les joutes politiques entre libéraux et conservateurs exprimaient, d'un côté comme de l'autre, les intérêts et les aspirations d'une seule et unique classe sociale. La classe prolétaire n'avait pas de revendications et d'idéologie qui lui soient propres.

    Libéraux et conservateurs ne considéraient l'Indien que depuis leur point de vue de classe supérieur et distincte. Lorsqu'ils ne s'efforçaient pas tout simplement d'éluder ou d'ignorer le problème, ils s'employaient à le réduire à une question philanthropique ou humanitaire. Aujourd'hui, avec l'apparition d'une idéologie nouvelle qui traduit les intérêts et les aspirations de la masse –laquelle acquiert dans le même temps, graduellement, conscience et esprit de classe–, commence à surgir un courant ou une tendance nationale qui se sent solidaire du destin de l'Indien. Pour ce courant, la solution du problème indien doit être la base du programme de rénovation ou de reconstruction péruvienne. Le problème de l'Indien a cessé d'être, comme au temps des libéraux et des conservateurs, un sujet accessoire et secondaire : il est devenu un sujet capital.

    C'est justement là un des faits qui, contrairement à ce qu'insinuent les soi-disants et superficiels nationalistes, démontre que le programme qui s'élabore dans la conscience de cette génération est mille fois plus national que celui qui, par le passé, s'alimentait exclusivement de sentiments et de superstitions aristocratiques ou de conceptions et de formules jacobines. Une conception qui soutient la primauté du problème indien est simultanément très humaine et très nationale, très idéaliste et très réaliste. Et son ancrage dans l’esprit de notre temps est démontré par la coïncidence entre l'attitude de ses partisans à l'intérieur et le jugement de ses critiques de l'extérieur.

    Eugenio d'Ors, par exemple. Ce professeur espagnol dont la pensée est si estimée, voire surestimée par ceux qui au Pérou veulent lier nationalisme et conservatisme, a pu écrire à l'occasion du centenaire de la Bolivie les choses suivantes : "Dans certains pays américains en particulier, je crois discerner quelle doit être, quelle est, la justification de l'indépendance selon la loi du Bon Service ; quels sont, quels doivent être les tâches, l’œuvre, la mission. Je crois, par exemple, le voir de cette manière dans votre pays. La Bolivie a, comme le Pérou, comme le Mexique, un grand problème local qui signifie à la fois un grand problème universel. Elle a le problème de l'Indien, le problème de la situation de l'Indien face à la culture civilisée. Que faire de cette race ? Nous savons qu'il a existé, traditionnellement, deux méthodes opposées. La méthode anglo-saxonne a consisté à la faire reculer, la décimer, lentement l'exterminer. La méthode espagnole, au contraire, a consisté à tenter le rapprochement, la rédemption, le mélange. Je ne saurais dire en ce moment précis quelle méthode il faut préférer. La seule chose qu'il faut dire avec la plus extrême clarté, c'est l'obligation qu'il y a de travailler selon l'une ou l'autre de ces méthodes. C'est l'impossibilité morale de se contenter d'une ligne de conduite qui esquive simplement le problème, et tolère l'existence et le pullulement de ces Indiens à côté de la population blanche, sans se préoccuper de leur situation autrement que dans le sens d'en profiter –égoïstement, avarement, cruellement– pour les misérables et obscures travaux pénibles ou domestiques".

    Je ne m'arrêterai pas ici pour contredire l'affirmation d'Eugenio d'Ors quant à la supposée opposition, vis-à-vis de l'Indien, entre le soi-disant humanisme de la méthode espagnole et l'implacable volonté exterminatrice de la méthode anglo-saxonne (probablement que, pour Eugenio d'Ors, la méthode espagnole est représentée par le généreux esprit du père Las Casas et non par la politique de la conquête et de la vice-royauté, totalement guidée par des préjugés hostiles non seulement à l'Indien mais également au métis). Je veux simplement, à travers l'opinion d'Eugenio d'Ors, montrer un exemple de la manière équivalente dont interprètent le message de notre époque les agonistes éclairés de la "civilisation" et les observateurs intelligents de notre drame historique.

    Une fois admise la priorité du "problème indien" et de la "question agraire" sur quelque autre débat relatif aux mécanismes du régime et à la structure de l’État, il apparaît absolument impossible de considérer la question du régionalisme ou, plus précisément, de la décentralisation administrative depuis un point de vue qui ne soit pas subordonné à la nécessité de résoudre radicalement et organiquement ces deux problèmes. Une décentralisation qui ne serait pas tournée vers ce but, ne mérite même pas d'être discutée.

    La décentralisation en tant que telle, la décentralisation comme pure réforme politique et administrative, ne signifierait aucun progrès sur la voie de la solution du "problème indien" et du "problème de la terre", qui dans le fond se réduisent à un seul et même problème. Au contraire, une décentralisation mise en œuvre sans autre but que d'octroyer aux régions ou aux départements une plus ou moins large autonomie, ne ferait qu'accroître le pouvoir du gamonalisme contre une solution inspirée par les intérêts des masses indigènes. Pour se forger cette conviction, il suffit de se demander quelle caste, quelle catégorie sociale, quelle classe s'oppose à l'émancipation de l'Indien. Il ne peut y avoir qu'une seule et catégorique réponse à cette question : le gamonalisme, le féodalisme, le caciquisme. Par conséquent, comment douter une seule seconde qu'une administration régionale de gamonales et de caciques, d'autant plus qu'elle serait autonome, saboterait et rejetterait toute revendication indigène conséquente.

    Il n'y a de place pour aucune illusion à ce sujet. Les groupes, les couches saines des villes ne réussiront jamais à prévaloir sur le gamonalisme dans l'administration régionale. L'expérience de plus d'un siècle suffit pour savoir à quoi s'attendre quant à la possibilité que, dans un avenir proche, parvienne à fonctionner au Pérou un système démocratique qui assure, formellement du moins, la satisfaction du principe jacobin de "souveraineté populaire". Et les masses rurales, les communautés indigènes, se maintiendraient dans tous les cas en dehors du suffrage et de ses résultats. Par conséquent, "les absents ayant toujours tort", les organismes et autres pouvoirs qui seraient créés "électivement", mais sans leur vote, ne pourraient ni sauraient jamais leur rendre justice. Qui peut avoir l'ingénuité d'imaginer les régions, dans leur réalité économique et politique présente, réellement régie par le "suffrage universel" ?

    Tant le système de "conseils départementaux" de Manuel Pardo que la république fédérale préconisée par le manifeste d'Augusto Durant et autres partisans de la fédération, n'ont jamais représenté ni ne pouvaient représenter autre chose que les aspirations du gamonalisme. Les "conseils départementaux", en pratique, transféraient aux caciques des départements un ensemble de prérogatives que détenait le pouvoir central. La république fédérale, approximativement, aurait eu la même fonction et la même "efficacité".

    Ont totalement raison les régions, les provinces qui condamnent le centralisme, ses méthodes et ses institutions. Elles ont totalement raison lorsqu'elles dénoncent un système qui concentre dans la capitale toute l'administration de la République. Mais elles se trompent gravement lorsqu'elles pensent, trompées par un mirage, que la décentralisation suffirait à elle seule à résoudre leurs problèmes essentiels. Le gamonalisme, au sein de la République centraliste et unitaire, est l'agent de la capitale dans les régions et les provinces. De tous les défauts, de tous les vices du régime centraliste, le gamonalisme est solidaire et responsable. De ce fait, si la décentralisation ne sert à rien d'autre qu'à placer l'administration régionale et locale directement sous le contrôle des gamonales, la substitution d'un système par un autre n'apportera ni ne permettra aucun remède à aucun mal profond.

    Luis E. Valcárcel s'est donné pour tâche de démontrer "la survivance de l'Inkario sans l'Inka". C'est là une œuvre autrement plus intéressante que les controverses dépassées de la vieille politique. C'est là un sujet, aussi, qui confirme l'idée que les préoccupations de notre époque ne sont plus superficiellement et exclusivement politiques, mais principalement économiques et sociales. Car le travail de Valcárcel touche dans le vif du sujet la question de l'Indien et de la terre. Il ne recherche pas sa solution dans le gamonalisme, mais dans l'ayllu.

    III.  LA RÉGION DANS LA RÉPUBLIQUE

    Nous en arrivons donc à l'un des problèmes substantiels du régionalisme : la définition des régions. Il me semble que nos régionalistes d'ancien type ne se le sont jamais posé de manière sérieuse ni réaliste ; omission conduisant inévitablement au caractère abstrait et à la superficialité de leurs thèses. Aucun régionaliste intelligent ne peut prétendre que les régions sont définies par notre organisation politique, c'est-à-dire que les "régions" seraient les "départements". Les départements sont des institutions politiques qui ne recouvrent aucune réalité ni encore moins une unité économique et historique. Le département, en fait, est une institution qui ne correspond à rien d'autre qu'une nécessité ou un critère fonctionnel du centralisme. Et l'on ne saurait concevoir un régionalisme qui condamne abstraitement le régime centraliste sans s'attaquer concrètement à ses divisions territoriales particulières. Le régionalisme se traduit logiquement en fédéralisme, ou du moins, en tout cas, en une forme concrète de décentralisation. Un régionalisme qui se contente de l'autonomie municipale n'est pas un régionalisme à proprement parler. Comme l'écrit Herriot, dans un chapitre de son livre Créer dédié à la réforme administrative : "le régionalisme doit superposer au département et à la commune un organe nouveau, la région".

    Mais cet organe n'a en réalité rien de nouveau, sinon comme organe politico-administratif. Une région ne naît pas d'une proclamation politique de l'État central. Une région a généralement des racines historiques plus anciennes que la nation elle-même. Pour revendiquer un peu d'autonomie vis-à-vis de cette dernière, elle doit précisément exister en tant que région. En France, nul ne peut contester la légitimité de la Provence, de l'Alsace, de la Lorraine ou encore de la Bretagne à se dire et se sentir régions. Ne parlons même pas de l'Espagne, où l'unité nationale est encore moins solide, ni de l'Italie, où elle est beaucoup plus récente. Dans ces deux derniers pays les régions se différencient nettement par la tradition, le caractère, la population et même la langue.

    Le Pérou, selon la géographie physique, se divise en trois régions : la côte, la sierra (les Andes) et le piémont ando-amazonien encore au-delà de cette dernière (au Pérou, la seule chose qui soit bien définie est pour ainsi dire la nature). Et cette division n'est pas seulement physique : elle transcende toute notre réalité sociale et économique. La piémont andin et la forêt amazonienne, sociologiquement et économiquement, ne signifient pas grand-chose. L'on peut en dire en substance qu'ils sont une colonie de l'État péruvien. Mais la côte et la sierra, en revanche, sont bel et bien les deux régions entre lesquelles se partage et sépare, de même que le territoire, l'essentiel de la population. La sierra est indigène ; la côte est espagnole ou métisse (comme on préfèrera la qualifier, étant donné que les notions d'"indigène" et "espagnol" on déjà ici une acception fort large). Je répèterai ici ce que j'ai écrit dans un article au sujet d'un livre de Valcárcel : "La dualité de l'histoire et de l'âme péruvienne, à notre époque, se précise comme un conflit entre la forme historique qui s'est élaborée sur la côte et le sentiment indigène qui survit dans la sierra, profondément ancré dans l'élément naturel. Le Pérou actuel est une formation côtière. La péruvianité actuelle s'est sédimentée dans les terres basses. Ni l'Espagnol ni le criollo[3] n'ont jamais su ni pu conquérir les Andes. Dans les Andes, l'Espagnol n'a jamais été qu'un pionnier ou un missionnaire. Et le criollo l'est lui aussi, jusqu'à ce que l'environnement andin n'éteigne en lui le conquistador et fasse de lui, peu à peu, un indigène".

    La race et la langue indigènes, délogées de la côte par la population et la langue espagnoles, apparaissent maussadement réfugiées dans la Cordillère. Par conséquent se concentrent dans la sierra tous les éléments d'une "régionalité", si ce n'est carrément d'une nationalité. Le Pérou côtier, héritier de l'Espagne et de la conquête, domine depuis Lima le Pérou andin ; mais il n'est pas assez fort démographiquement et spirituellement pour totalement l'absorber. L'unité péruvienne reste à faire ; et elle ne se présente pas comme la réunion, dans le cadre d'un grand État unique, de plusieurs anciens petits États ou villes libres. Au Pérou, le problème de l'unité est beaucoup plus profond car ce qu'il faut y résoudre n'est pas une pluralité de traditions locales ou régionales mais une dualité de races, de langues et de sentiments, née de l'invasion et de la conquête du Pérou autochtone par une race étrangère qui n'a réussi ni à fusionner avec la race indigène, ni à l'absorber ou l'éliminer.

    Le sentiment régionaliste, dans les villes et les circonscriptions où il est le plus profond et ne traduit pas un simple mécontentement d'une partie du gamonalisme, s'alimente évidemment bien qu'inconsciemment de ce contraste en la côte et la sierra. Le régionalisme, lorsque qu'il répond à ces impulsions-là, n'est plus un simple conflit entre la capitale et les provinces mais pointe du doigt le conflit entre le Pérou côtier et espagnol et le Pérou andin et indigène.

    Mais une fois définies ainsi les régionalités, ou mieux dit, les régions, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés dans notre examen concret de la décentralisation. Au contraire, l'on perd de vue cette question pour se tourner vers une autre beaucoup plus importante. Car la côte et la sierra, géographiquement et sociologiquement, sont deux régions ; mais elles ne peuvent pas l'être politiquement et administrativement. Les distances inter-andines sont plus importantes que celles entre les Andes et la côte. Les voies de pénétration sont plus importantes que les voies de communication longitudinales. Le développement des centres de production de la sierra dépend de leurs débouchés maritimes. Et tout programme positif de décentralisation doit s'inspirer, principalement, des nécessités de l'économie nationale. La finalité historique de la décentralisation n'est pas sécessionniste, mais au contraire de servir l'unité de pays. S'il faut décentraliser, ce n'est pas pour séparer et diviser mais pour assurer et perfectionner l'unité au sein d'une coexistence plus organique et moins coercitive. Régionalisme ne veut pas dire séparatisme.

    Ces constatations conduisent, par voie de conséquence, à la conclusion que le caractère imprécis et nébuleux du régionalisme péruvien et de ses revendications n'est autre qu'une conséquence de l'absence de régions bien définies.

    L'un des faits qui plaide le plus vigoureusement à l'appui de cette thèse, me semble être le fait que le régionalisme ne soit nulle part un sentiment plus sincère et profond que dans le Sud du Pérou, pour être précis, dans les départements de Cuzco, Arequipa, Puno et Apurímac. Ces départements constituent la plus définie et organique de nos régions. Les liens et les échanges entre eux maintiennent en fait en vie une très vieille unité : celle héritée des temps de la civilisation inca. Dans le Sud, la "régionalité" repose solidement sur le roc de l'histoire. La Cordillère des Andes en est le bastion.

    Le Sud est fondamentalement andin. Dans le Sud, la côte se rétrécit. Ce n'est plus qu'une mince et exiguë bande de terre, sur laquelle le Pérou côtier et métis n'a pas pu s'asseoir fortement. Les Andes s'avancent sur la mer, faisant de la côte une étroite corniche. Par conséquent, les villes ne se sont pas formées sur la côte mais dans la montagne. Sur la côte méridionale, il n'y a rien d'autre que de petits ports dans des criques. Le Sud a donc pu se maintenir andin, indigène en dépit de la conquête, de la vice-royauté et de la république coloniales.

    Vers le Nord, la côte s'élargit. Elle devient économiquement et démographiquement dominante. Trujillo, Chiclayo, Piura sont des villes d'esprit et de tonalité espagnols. Le trafic entre ces villes et Lima est facile et fréquent. Mais ce qui les rapproche le plus de la capitale, cela reste l'identité de tradition et de sentiment.

    Sur une carte du Pérou, mieux que par quelque confuse et abstraite théorie, se trouve ainsi expliqué le régionalisme péruvien.

    Le régime centraliste divise le territoire national en départements, mais il accepte et emploie, parfois, une division plus générale, celle qui réunit les départements en trois groupes : Nord, Centre et Sud. La Confédération péruvio-bolivienne de Santa Cruz avait quant à elle sectionné le Pérou en deux moitiés ; ce qui n'était pas, dans le fond, plus arbitraire que l'actuelle démarcation de la République centraliste. Sous les étiquettes de Nord, Centre et Sud sont regroupés des départements ou des provinces qui n'ont aucun rapport ni contact entre eux. Le terme de "région" apparaît ici appliqué de manière beaucoup trop conventionnelle.

    Ni l’État ni les partis politiques n'ont jamais réussi, cependant, à définir d'une autre manière les régions péruviennes. Le Parti démocrate, au fédéralisme théorique duquel j'ai déjà fait référence précédemment, a appliqué ce principe à son organisation interne, plaçant au-dessous du comité central trois comités régionaux au Nord, au Centre et au Sud (du fédéralisme de ce parti, l'on pourrait donc dire qu'il fut un fédéralisme à usage interne). La réforme constitutionnelle de 1919, en instituant les congrès régionaux, a sanctionné la même subdivision du pays.

    Mais cette subdivision, comme celle des départements, correspond caractéristiquement et exclusivement à une conception centraliste. C'est une opinion, une thèse centraliste. Les régionalistes ne peuvent l'adopter sans paraître imprégnés des présupposés et des concepts particuliers de la mentalité métropolitaine. Toutes les tentatives de décentralisation ont souffert, précisément, de ce vice originel.


    [Donc, par rapport à ce qu'il peut y avoir d'universel dans les thèses exposées ici, nous disons que notre "occitanisme" et plus largement notre "libérationisme" des nationalités renfermées dans l’État français ne veut pas être et ne sera pas au service des intérêts des notables et du petit ou moyen capitalisme local, comme tel est généralement l'esprit des discours "décentralisateurs" depuis un siècle ou plus (CELIB en Bretagne, rocardisme de manière générale – et c'est une vérité que la confusion entre cela et les aspirations populaires est présente dans beaucoup de mouvements d'affirmation nationalitaires en Europe) ; et que son objectif principal doit être la résolution des problèmes sociaux de nos territoires... y compris, quelque part, de la question raciale : en effet, la construction du "Blanc" (comme "glacis stratégique" de la bourgeoisie capitaliste-impérialiste) se confond largement dans l'État français avec celle du "Français" ; si bien qu'en rejetant cette identité "française" (en combattant la périphérisation socio-économique historique qui en est la base matérielle), en nous concevant et réaffirmant comme ce que nous sommes réellement, nous nous "déconstruisons en tant que Blancs" ou plutôt (en langage plus matérialiste) nous faisons voler en éclat le "glacis stratégique" et portons un coup sérieux au Pouvoir bourgeois impérialiste, servant par-là la libération de tous les peuples colonisés ou semi-colonisés et racisés de la planète, y compris leurs immigrations de travail à l'intérieur de la métropole, réalité évidemment très présente en Occitanie.

    Bien entendu, s'il est utile de le préciser (mais apparemment c'est toujours utile...), au-delà de ces aspects de valeur universelle, nous ne "comparons" pas notre situation à celle du Pérou que Mariátegui caractérise comme un pays COLONIAL, frappé d'abord et avant tout par une dualité SOCIO-RACIALE.]


    IV.  DÉCENTRALISATION CENTRALISTE 

    Les formes de décentralisation mises à l'essai dans l'histoire de la République ont donc toujours souffert de ce vice originel, d'être de conception et de dessein absolument centralistes. Les partis et les caudillos ont adopté de multiples fois, par opportunisme, le thème de la décentralisation. Mais lorsqu'ils ont tenté de mettre celle-ci en application, ils n'ont pas su ni pu se mouvoir en dehors de la praxis centraliste. 

    Cette force gravitationnelle centraliste s'explique parfaitement. Les aspirations régionalistes n'ont jamais constitué un programme concret ni proposé une méthode définitive de décentralisation ou d'autonomie, du fait qu'elles traduisaient, en lieu et place d'une revendication populaire, un sentiment féodal. Les gamonales se préoccupaient uniquement d'accroître leur pouvoir féodal. Ils ne réussissaient, dans le meilleur des cas, qu'à balbutier le mot "fédération". Par conséquent, les formules de décentralisation demeuraient un pur produit de la capitale. 

    La capitale n'a jamais défendu non plus avec beaucoup d'ardeur, ni avec beaucoup d'éloquence sur le terrain théorique, le régime centraliste ; mais sur le plan de la pratique, elle a su et pu conserver intacts ses privilèges. En théorie, elle n'a jamais eu trop de difficultés à faire quelques concessions à l'idée de décentralisation administrative. Mais les solutions recherchées à ce problème étaient systématiquement coulées dans le moule des conceptions et des intérêts centralisateurs, à l'image du premier essai effectif que fut l'expérience des conseils départementaux à travers la loi des municipalités de 1873 (l'expérience fédéraliste de Santa Cruz, trop brève, restera en dehors de cette étude, non seulement pour sa brièveté mais pour son caractère de concept supranational imposé par un homme d’État dont l'idéal était, fondamentalement, l'union du Pérou et de la Bolivie). 

    Ces conseils départementaux de 1873 montraient non seulement dans leur facture, mais aussi dans leur inspiration leur esprit centraliste. Leur modèle avait tout simplement été recherché et trouvé... en France, pays s'il en est de la centralisation à outrance. Nos législateurs prétendaient adapter au Pérou, comme réforme décentralisatrice, un système de la Troisième République française qui venait de naître totalement enferrée dans les principes centralisateurs du Consulat et de l'Empire. 

    La réforme de 1873 apparaît par conséquent comme l'exemple type de décentralisation centraliste. Elle ne signifiait pas la satisfaction de revendications précises du sentiment régional. Bien au contraire, les conseils départementaux contrariaient ou balayaient tout régionalisme organique étant donné qu'ils renforçaient la division artificielle de la République en départements, c'est-à-dire en circonscriptions administratives au service du régime centraliste. 

    Dans un essai sur le régime administratif local, Carlos Concha prétend que "l'organisation donnée à ces institutions, calquée sur la loi française de 1871, ne correspondait pas à la culture politique de l'époque". Ceci est un jugement typiquement civiliste, porté sur une réforme elle aussi civiliste. Les conseils départementaux échouèrent, en réalité, pour la bonne et simple raison qu'ils ne correspondaient absolument pas à la réalité historique du Pérou. Ils étaient destinés à transférer au gamonalisme régional une partie des prérogatives du pouvoir central, l'enseignement primaire et secondaire, la justice, les services de gendarmerie et la garde civile. Et le gamonalisme régional n'avait pas, en vérité, grand intérêt à assumer toutes ces prérogatives, en plus de n'avoir aucune aptitude à le faire. Le fonctionnement du système était, en outre, beaucoup trop compliqué. Les conseils étaient des espèces de petits parlements élus par les collèges électoraux de chaque département et les membres des municipalités provinciales. Les grands caciques voyaient naturellement dans ces parlements une machine inextricable. Leurs intérêts réclamaient quelque chose de plus simple dans sa composition et son maniement. Que pouvait leur importer, par ailleurs, l'instruction publique ? Ces préoccupations fastidieuses étaient bonnes pour le pouvoir central. Les conseils départementaux ne satisfaisaient, par conséquent, ni le peuple laissé en dehors du jeu politique, surtout les masses paysannes, ni les seigneurs féodaux et leurs clientèles. L'institution était au final complètement artificielle. 

    La guerre de 1879 mit finalement un point final à la tentative, mais les conseils avaient déjà échoué depuis longtemps. Il avait été démontré en pratique, au long de leurs quelques années d'existence, qu'ils étaient incapables de remplir leurs missions. Lorsqu'au sortir de la guerre [guerre contre le Chili durant laquelle une grande partie du pays avait été occupée, et des territoires annexés encore jusqu'à ce jour NdT] se fit sentir le besoin de réorganiser l'administration, plus personne ne jeta un seul regard à la loi de 1873. 

    La loi de 1886, qui créa les juntes départementales, correspondait à la même orientation. La différence était que cette fois, le centralisme devait beaucoup moins se préoccuper formellement d'une décentralisation de façade. Ces juntes fonctionnèrent jusqu'en 1893 sous la présidence des préfets. Sur le principe, elles étaient totalement subordonnées à l'autorité du pouvoir central. 

    Ce que proposait réellement cette apparence de décentralisation, ce n'était pas l'établissement d'un régime graduel d'autonomie administrative des départements. L’État n'avait pas créé les juntes pour satisfaire les aspirations régionales. Ce dont il s'agissait, c'était de réduire ou de supprimer la responsabilité du pouvoir central dans la répartition des fonds disponibles pour l'enseignement et la voirie. Tout l'appareil administratif demeurait rigidement centralisé. Aux départements n'était reconnue d'autre indépendance administrative que ce que l'on pourrait appeler l'autonomie de leur misère. Chaque département devait à ses frais, le pouvoir central s'épargnant ce souci, construire les écoles que l'on consentait à lui laisser construire et ouvrir ou réparer les routes qu'on l'autorisait à ouvrir ou réparer. Les juntes n'avaient d'autre objet que le partage entre les départements du budget de l'éducation et des travaux publics. 

    La preuve que ceci était la véritable signification des juntes départementales nous est apportée par leur dépérissement et leur suppression. À mesure que le service public se rétablissait des conséquences de la guerre de 1879, le pouvoir central recommença à assumer les fonctions précédemment déléguées aux départements. Le gouvernement prit intégralement en main l'instruction publique. L'autorité du pouvoir central s'accrut en proportion du budget général de la République. Les recettes fiscales départementales commencèrent à représenter peu de chose à côté des recettes de l’État. Et comme conséquence de ce déséquilibre, se renforça à nouveau le centralisme. Les juntes départementales, remplacées par le pouvoir central dans les fonctions éphémères que celui-ci leur avait confiées, s'atrophièrent peu à peu. Lorsqu'il ne leur resta plus d'attributions secondaires que la révision des actes des municipalités et quelques autres fonctions bureaucratiques dans l'administration départementale, elles furent enfin supprimées. 

    La réforme constitutionnelle de 1919 n'a pas pu s'abstenir de donner une satisfaction, formelle du moins, au sentiment régionaliste. Mais la plus audacieuse de ses mesures décentralisatrices, l'autonomie municipale, n'a pas encore été à ce jour appliquée. Le principe d'autonomie municipale a été intégré à la Constitution de l’État, mais rien n'a été en réalité touché aux mécanismes et à la structure du régime local. Au contraire, celle-ci a même régressé : c'est désormais le gouvernement qui nomme les municipalités. 

    En revanche, l'on a cherché à expérimenter sans attendre le système des congrès régionaux. Ces parlements du Nord, du Centre et du Sud sont des espèces de filiales du Parlement national. Ils sont mis en place pour la même durée, lors de la même période électorale. Ils naissent de la même matrice et à la même date. Ils ont pour mission de voter une législation subsidiaire et additionnelle. Leurs propres auteurs sont certainement déjà convaincus qu'ils ne servent à rien. Six années de cette expérience suffisent à en juger et à n'y voir, en dernière instance, qu'une parodie absurde de décentralisation. 

    Il n'y avait pas besoin, en réalité, de cette preuve pour savoir à quoi s'attendre au regard de leur efficacité. La décentralisation à laquelle aspire le régionalisme n'est pas législative mais administrative. On ne peut concevoir l'existence d'une assemblée délibérante ou d'un parlement régional sans un organe exécutif correspondant. Multiplier les législatures n'est pas décentraliser. 

    Les congrès régionaux n'ont même pas réussi à décongestionner le Congrès national, dans les deux chambres duquel restent débattus des sujets locaux. 

    Le problème, en somme, est demeuré intégralement sur pied. 

    V.  LE NOUVEAU RÉGIONALISME 

    J'ai jusqu'ici examiné la théorie et la pratique du régionalisme d'ancien type. Il me faut maintenant formuler mon point de vue sur la décentralisation et exposer concrètement en quels termes, selon moi, se pose désormais le problème pour la nouvelle génération. 

    La première chose qu'il convient d'éclaircir est la solidarité ou le compromis auxquels sont progressivement parvenus le gamonalisme régional et le régime centraliste. Le gamonalisme a pu par le passé se manifester de manière plus ou moins fédéraliste ou anti-centraliste, tandis que dans le même temps s'élaborait et mûrissait cette solidarité. Mais depuis qu'il s'est converti en le meilleur instrument, le plus efficace agent du régime centraliste, il a également renoncé à toute revendication désagréable pour ses alliés de la capitale. 

    Il semble bien falloir déclarer caduque la vieille opposition entre centralistes et fédéralistes de la classe dominante ; opposition qui, comme je l'ai fait remarquer tout au long de cette étude, n'a de toute façon jamais pris une tournure réellement dramatique. L'antagonisme théorique a fini par se résoudre dans un accord pratique. Seuls les gamonales en position de défaveur auprès du pouvoir central peuvent encore se montrer disposés à une attitude régionaliste que, bien évidemment, ils sont résolus à abandonner à peine viendrait à s'améliorer leur fortune politique. 

    Il n'existe plus désormais, au premier plan, de problème de la forme de gouvernement. Nous vivons à une époque où l'économie domine et absorbe la politique de manière beaucoup trop évidente. Dans tous les pays du monde, on ne discute plus simplement des mécanismes d'administration mais, principalement, des bases économiques de l'État. 

    Dans la sierra subsistent, beaucoup plus enracinés et forts qu'ailleurs, les résidus de la féodalité espagnole. La nécessité la plus impérieuse pour notre progrès national est la liquidation de cette féodalité, qui constitue une survivance de l'ère coloniale. L'émancipation, le salut de l'Indien, est aujourd'hui le programme et l'objectif de la rénovation péruvienne. Les hommes nouveaux veulent que le Pérou repose sur des ciments biologiques naturels. Ils sentent la nécessité d'instaurer un ordre social plus péruvien, plus autochtone. Et les ennemis historiques et logiques de ce programme sont les héritiers de la Conquête, les descendants des colons. Autrement dit les gamonales. Il n'y a sur ce point aucune équivoque possible. 

    Par conséquent s'impose la répudiation absolue, le rejet radical d'un régionalisme qui trouve son origine dans des sentiments et intérêts féodaux, et qui, par là, vise comme objectif essentiel au renforcement du pouvoir gamonaliste. 

    Le Pérou doit choisir entre le gamonal et l'Indien. Tel est son dilemme. Il n'existe pas de troisième voie. Une fois posés les termes de ce dilemme, toutes les questions d'architecture du régime passent au second plan. Ce qui importe réellement aux hommes nouveaux, c'est que le Pérou se prononce contre le gamonal et pour l'Indien. 

    Comme conséquence de ces idées et de ces faits qui nous placent chaque jour avec plus de force devant cet inévitable dilemme, le régionalisme commence à se différencier et se séparer en deux tendances nettement distinctes. Ou plutôt, il commence à apparaître un nouveau régionalisme. Ce nouveau régionalisme n'est pas une simple protestation contre le régime centraliste : c'est une expression de la conscience et du sentiment andins. Les nouveaux régionalistes sont, avant tout, indigénistes. On ne peut les confondre avec les anti-centralistes de la vieille école. Valcárcel aperçoit intactes, sous la meuble couche sédimentaire du colonialisme, les racines de la société inca. Son œuvre, plus que régionale, est cuzquègne, andine, quechua. Elle s'alimente du sentiment indigène et de la tradition autochtone. 

    Le problème central, pour ces régionalistes, est celui de l'Indien et de la terre. Et en cela, leur pensée coïncide totalement avec celle des hommes nouveaux de la capitale. On ne peut plus parler, à notre époque, de contraste entre la capitale et la région, mais plutôt de conflit entre deux mentalités, deux idéaux, l'un qui décline, l'autre en pleine ascension, l'un et l'autre représentés et répandus sur la côte comme dans la sierra, dans la province comme dans l'urbs. 

    Ceux qui, parmi les jeunes gens, persistent à parler le même langage vaguement fédéraliste que les vieux, se trompent de voie. Il appartient à la nouvelle génération de construire, sur un solide ciment de justice sociale, l'unité péruvienne. 

    Une fois ces principes posés, une fois ces finalités admises, tout désaccord éventuel émanant d'égoïsmes régionaux comme centralistes est écarté et exclu. La condamnation du centralisme va de pair avec celle du gamonalisme, et ces deux condamnations reposent sur une même espérance et un même idéal. 

    L'autonomie municipale, l'auto-gouvernement, la décentralisation administrative ne peuvent plus être discutés ni négociés en tant que tels, mais doivent au contraire, du point de vue d'une intégrale et radicale rénovation, être considérés et appréciés en relations avec la question sociale. 

    Aucune réforme qui renforcerait le gamonal contre l'Indien, pour autant qu'elle puisse paraître satisfaire un sentiment régionaliste, ne peut être considérée comme une réforme bonne et juste. Au-dessus de quelque triomphe formel de la décentralisation et de l'autonomie que ce soit, trônent les revendications substantielles de la cause indienne, inscrites en première page du programme révolutionnaire de l'avant-garde.

    [Sur ces deux dernières parties, les choses ne peuvent pas être plus claires : Mariátegui n'est PAS centraliste, pas "jacobin". Il ne considère pas qu'une construction historique donnée, une construction historique de classe, comme le Pérou ancienne colonie espagnole mais comme aussi (en vérité) tout État bourgeois de la mappemonde actuelle, serait "indépassable" sinon vers un "universel" suffisamment utopique et abstrait pour que nul (pas même celui qui en parle) n'ait trop à le craindre.

    Il est pour un "régionalisme" révolutionnaire, ce "nouveau régionalisme" dont il salue explicitement l'émergence. Il rejette formellement le régionalisme réactionnaire, expression des intérêts d'une caste exploiteuse locale (les gamonales, les colons dans le cas péruvien). Il rappelle aussi que non seulement cette "décentralisation"-là doit être rejetée, mais que l'idée même de "décentralisation" peut être reprise et utilisée par le pouvoir central (représentant les intérêts de la bourgeoisie "principale", du Centre capitalistique de l’État) pour rendre plus efficace son appareil de domination.

    Mais il n'est absolument pas hostile au "régionalisme" qui exprime les aspirations populaires à la LIBÉRATION. En définissant au préalable, bien entendu, quelle oppression et donc quelle libération est la clé pour renverser l'ordre social existant ; et au Pérou c'est bien entendu celle de "l'Indien", la libération des masses indigènes des griffes du gamonalisme colonial – ensuite seulement, l'on verra quel régime d'autonomie locale appliquer ici et là sous le Nouveau Pouvoir du Pérou libéré.

    Ici, la problématique "pilier" a deux aspects. La bourgeoisie "principale", celle de Paris et du Bassin parisien, s'est d'abord (appuyée sur la monarchie capétienne) taillée un "Empire" européen : ce que l'on appelle aujourd'hui la "France métropolitaine", "absorbant" et subordonnant les bourgeoisies (et aristocraties, à l'époque) locales et transformant les masses de producteurs en force de travail de son accumulation capitaliste. Puis elle s'est taillée un (immense) Empire colonial esclavagiste puis semi-esclavagiste outre-mer, hors d'Europe, qui persiste aujourd'hui sous des formes rénovées ("nos compatriotes d'outre-mer" ou des pays pseudo-"indépendants", totalement "tenus" par le Capital impérialiste BBR). Enfin, dernière étape en date, une partie de ces populations colonisées d'outre-mer a été amenée en "métropole" pour (concrètement) y prendre la place des couches laborieuses "métropolitaines" (blanches) qui s'étaient "petit-embourgeoisées" au cours des dites "Trente Glorieuses".

    L'Empire colonial et ses "représentants" en métropole, soumis au racisme structurel des institutions et de la société blanche, sont très clairement le problème fondamental, le support de toute la structure et (pour reprendre les mots de Marx au sujet de l'Irlande par rapport à la classe ouvrière anglaise) le secret de l'impuissance de la classe ouvrière blanche "métropolitaine". Tant parce que nous sommes capables (aussi !) d'être sensibles à l'intérêt des autres (celui de ces Peuples surexploités en l'occurrence) que parce que nous savons y voir à long terme le nôtre, ces luttes de libération-là sont à soutenir de manière inconditionnelle.

    Mais ces luttes, le passé l'a montré, ne sauraient aboutir pleinement à une libération TOTALE si la "métropole" reste intacte, sans renversement révolutionnaire de celle-ci. Et c'est là que NOS luttes de libération, celles des Peuples travailleurs (blancs) de "métropole" qui de francisation en francisation ont été transformés en "glacis stratégique" (la "société civile" selon Gramsci) de la bourgeoisie capitaliste-impérialiste tricolore, entrent en scène : en affrontant nos PROPRES problématiques (l'intérêt économique qui régit nos territoires relégués est toujours en dernière analyse celui du Grand Capital parisien, et de la petite bourgeoisie franchouillarde qui forme sa "garde rapprochée" - sous forme de cadres "cherche-soleil" ou de touristes ; ceci s'accompagnant d'une annihilation linguistique, culturelle, mémorielle historique afin que nous soyons bien serviles comme il faut), nous permettons de faire voler en éclat le "glacis" de "société civile" et de détruire en quelque sorte (de façon imagée) la tête de la tique, sans quoi celle-ci se reformera toujours en suçant le sang de la planète entière.

    Tel est, sur la base et face à cette double problématique, le sens de notre "régionalisme" ; exactement comme le "régionalisme" soutenu par Mariátegui était celui exprimant la soif de libération des grandes concentrations géographiques indigènes.]

    Mariátegui : Régionalisme et Centralisme (première partie)


    [1] Système semi-féodal hérité du colonialisme. Contre l’autorisation de cultiver une parcelle de terre, le propriétaire exigeait du paysan qu’il travaille à l’hacienda et qu’il accomplisse toutes sortes de tâches pour le patron : semer sur ses terres, servir de domestique (pongo) chez le maître, vendre sa production au propriétaire au prix fixé par ce dernier, etc., pour ne citer que quelques abus parmi beaucoup d’autres.

    Le terme peut aussi désigner plus largement toute l'inégalité sociale (et raciale, coloniale !) consacrée par ce système dans les campagnes ; ceux qui en bénéficient – autorités, clergé, propriétaires fonciers blancs et métis – étant appelés les gamonales.

    Pour Mariátegui, le gamonalisme ne désigne donc pas seulement une catégorie sociale et économique mais l'ensemble d'un phénomène qui est représenté non seulement par les gamonales proprement dits, mais qui comprend également une ample hiérarchie de fonctionnaires, d'intermédiaires, d'agents, de parasites etc., soulignant que le facteur central du phénomène est l'hégémonie de la grande propriété semi-féodale dans la politique et dans le mécanisme de l’État, et que l'on doit s'attaquer à cette racine.

    [2] Nous reprenons ici tel quel le terme employé par Mariátegui, bien que le terme correct soit évidemment "indigène" et devrait peut-être même être tout simplement "Américain" (les indigènes d'Amérique n'ont évidemment rien à voir avec l'Inde, que Christophe Colomb croyait par erreur avoir atteinte en 1492) ; et qu'il soit désormais considéré comme tout aussi péjoratif que "nègre" (qui était lui aussi largement employé dans la littérature communiste, et par les mouvements noirs des État-Unis et des colonies eux-mêmes, à cette même époque).

    [3] Blanc descendant des colons espagnols, en Amérique latine.

    Mariátegui : Régionalisme et Centralisme (première partie)


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