• Les Landes de Gascogne, histoire d’une colonisation dans la logique même du capitalisme et de son État français


    maocNous avons vu ici comment le fond antisémite dans l'idéologie de l'État français était véritablement indissociable de la construction de cet État et en particulier de la conquête de notre Occitanie au 13e siècle, laquelle abritait l'essentiel des Juifs à l'époque et où s'appliquèrent les premières mesures de discrimination, persécution et expulsion - tout comme il est indissociable du Drang nach Osten en Allemagne, de la "Re"conquista dans l'État espagnol, bref de la formation de l'État moderne en général, dans le sang de la conquête, comme base première d'accumulation de la plus-value.

    Nous avons également vu comment le sionisme est né à la fin des années 1870 (avant même que Herzl ne le synthétise idéologiquement) dans un contexte de dépeçage de l'"homme malade" ottoman que venait de vaincre militairement la Russie (Congrès de Berlin 1878) et d'établissement de protectorats sur des territoires entiers (Égypte par l'Angleterre, Tunisie par la France, Bosnie par l'Autriche) ou des communautés particulières de celui-ci (comme les chrétiens du Liban) ; avec l'appui du Grand Capital financier ouest-européen dans un but (encore une fois) de former des bases d'accumulation capitaliste et dans un esprit de culte du "Progrès" et de la "civilisation" que l'Europe et l'Amérique du Nord se "devaient" de faire "rayonner" sur les peuples "sauvages" et "barbares"... Et nous avons vu comment cet esprit créait forcément de grandes affinités avec l'idéologie coloniale et "civilisatrice" bourgeoise spécifiquement française (indépendante d'ailleurs de la forme républicaine des institutions puisque ce n'est pas la république qui règne avant 1792 ni entre 1804 et 1848 et 1852 et 1870, mais qui s'est consolidée sous cette forme et que nous appelons aujourd'hui idéologie républicaine) ; dans son application tant "extérieure" (ultramarine, coloniale)... qu'intérieure ("provinces") ; et que de l'entrechoquement entre cette affinité fondamentale et le fond antisémite historique de la société capitaliste bleu-blanc-rouge procédait le caractère passionnel de la question sioniste/palestinienne en Hexagone.

    Nous allons maintenant nous pencher sur quelque chose qui n'a apparemment rien à voir (ce que ne manqueront pas de s'écrier tous les pseudo-"communistes" cartésiens francouilles)... et pourtant TOUT ; ou plus exactement qui illustre de manière parfois hallucinamment frappante cette identité (ou plutôt cette filiation) idéologique. Il s'agit des idées, débats et discours ayant présidé (entre 1750 environ et le Seconde Empire) à la fameuse mise en valeur des Landes de Gascogne ; discours dans lesquels cette terre occitane est présentée ni plus ni moins que comme un désert d'Afrique ou d'Asie centrale peuplé de Bédouins ou de Tatars mi-hommes mi-bêtes... Les Landais d'alors étaient tout simplement considérés comme un peuple à coloniser, des sauvages paresseux, peureux et lâches, des barbares vêtus de peaux de bêtes et vivant à la limite de l'humanité et de l'animalité dans des tribus arriérées, sur une terre nue et désolée loin de toute civilisation (source)[1]. Une civilisation que l’ère des "Lumières", de la "révolution" bourgeoise et du "progrès" colonisateur s’était justement mise en tête d’apporter à la région.

    Une très riche source documentaire à ce sujet est l'ouvrage Histoire de la Forêt Landaise - Du désert à l'âge d'or de Jacques Sargos ; mais il n'est malheureusement pas disponible en version numérisée sur Internet. Il convient donc de lire ce très intéressant article publié sur le site de la revue franco-brésilienne "Confins" :


    La transformation des Landes de Gascogne (XVIIIe-XIXe siècles),
    de la mise en valeur comme colonisation intérieure ?


    66-27-2267 commensacq la mouleyre bergers echassiers dans lIl faut dire que le paysage offre à cette époque, en effet, un aspect de désolation certain : des derniers vignobles au sud de Bordeaux jusqu'aux rives (barthes) de l'Adour s'étend une immense steppe sablonneuse piquée de bruyères, de genêts, d'ajoncs épineux et de quelques rares arbres ; parcourue de troupeaux de moutons sous la garde de leurs rudes bergers juchés sur leurs célèbres échasses. Un auteur du 19e siècle évoque "pendant l’été la nudité des déserts d’Afrique (et) pendant l’hiver, l’humide et froide surface des marais de Sibérie". La pignada (forêt de pins maritimes) existe déjà depuis des millénaires (l'espèce est endémique de la côte atlantique), mais elle reste généralement limitée (mêlée de feuillus) aux abords des cours d'eau ou des étangs (forêt-galerie) ou encore à certaines zones du littoral (à proximité de Lacanau, Arcachon, La Teste de Buch, Biscarrosse ou en Marensin entre Léon et Soustons) : elle couvre au total moins de 15% du territoire (200.000 ha). L'habitat est extrêmement dispersé : les "villages" consistent en quelques maisons autour d'une petite église et en divers hameaux de quelques maisons eux aussi, à l'ombre de quelques arbres et parfois très éloignés les uns des autres, appelés "quartiers". Sur l'étendue steppique se dressent, isolées de tout, les bergeries aux toits de tuiles (parcs) ou de paille (bordes)... qui deviendront les fameuses "maisons landaises" mais ne le sont alors nullement car le berger, lui, loge dans une sommaire cabane de branchages et/ou de fagots de genêts à côté. Les maigres cultures exigent un harassant travail de fertilisation du sol (principalement avec le lisier des bêtes, ainsi qu'avec de la bruyère), de désensablement et de sarclage des mauvaises herbes ; travail qui, société pastorale oblige, est généralement l'apanage des femmes. La notion de propriété privée individuelle, on l'imagine, est floue : base de l'élevage et donc principale source de revenus, les pâturages sont des "communs" appartenant à la collectivité (mais les cultures le sont parfois aussi !).

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    Par contraste, au sud de l'Adour, la riante Chalosse (aux parcelles paysannes bien individualisées depuis plusieurs siècles) fait figure d'"Eldorado" et voue d'ailleurs un mépris souverain à son infortunée voisine ; tandis qu'au nord se tient le richissime Bordelais viticole à l'élite déjà largement francisée. On a là, comme avec les Pyrénées profondes ou encore les Monts d'Arrée en Bretagne, un phénomène typique de périphérisation en cascade où la nation périphérisée (occitane ou bretonne) méprise et relègue elle-même ses parents pauvres, vus comme des êtres à peine humains. C'est d'ailleurs souvent de ces "périphéries privilégiées", de ces "centres relais" comme (principalement) Bordeaux que viendront les plus virulents discours "civilisateurs". Le terme même de "Landes" a une connotation si infamante que lors de la création des départements en 1790, les notables locaux s'insurgent contre cette appellation pour revendiquer plutôt celle de "département de l'Adour" (qui n'eût pas été illogique il est vrai).

    Pourtant cette société agro-pastorale est bel et bien cohérente et viable, permettant de vivre (bien que rudimentairement) au plus grand nombre. Son unique problème, alors que le capitalisme s'impose partout et que la bourgeoisie s'apprête à s'emparer - puis s'empare - du pouvoir politique par et pour elle seule (autoproclamée "Nation française"), c'est qu'elle ne permet la valorisation d'aucun capital.[2]

    Si le Second Empire (1852-70) parachèvera spectaculairement le processus, c'est donc dès le "Siècle des Lumières" que des "physiocrates" bordelais ou parisiens commencent à faire planter massivement des pins (endémiques et dont la semence coûte alors un prix dérisoire) qui ont l'avantage de fixer et drainer les sols sableux et marécageux (c'est le "grand combat" de l'ingénieur des Ponts et Chaussées Nicolas Brémontier) mais aussi et surtout de produire en grande quantité du bois et de la résine (gemme -> gemmage), matériaux dont l'économie de l'époque et du siècle suivant fait une consommation quotidienne et industrielle (de la construction au chauffage en passant par le papier, les essences diverses pour la résine etc.), offrant par conséquent des revenus considérables aux propriétaires de ces plantations.

    GintracLandesAu tout début de la "révolution" bourgeoise, vers 1790, le grand notable bordelais Journu Aubert (membre du directoire de la ville) évoque ces "200 lieues de terrain dans un état de mort", "un trente-sixième de la superficie du royaume" auquel il est plus que temps d'apporter la "civilisation", puisque l'on va bien s'emparer d'"isles lointaines" qui ne "prospèrent qu'arrosées de la sueur des Nègres" et qu'il faut de surcroît défendre contre la convoitise des puissances rivales...[3] C'est bien une logique totalement coloniale qui s'exprime là vis-à-vis de cette terre particulièrement déshéritée de nostra Occitània. Le terme de "colonisation" est même ouvertement employé à l'époque, comme encore en 1849 lorsque naît une Compagnie ouvrière de COLONISATION des Landes de Gascogne (qui tentera une expérience de culture du riz). Le terme revêt alors, à vrai dire, son sens premier et essentiel (et extrêmement valorisant dans le contexte historique) : amener sur un territoire donné les "bienfaits du commerce et de l'industrie", autrement dit du capitalisme ; en arrachant ce territoire à l'arriération... mais en arrachant aussi la grande masse de la population à ses moyens de subsistance immémoriaux pour en faire de purs instruments de la production de plus-value.

    On envisage à cette même époque (ou un peu auparavant) l'implantation de colons suisses ou allemands mais des voix s'élèvent pour invoquer les risques de frictions avec les "indigènes" locaux, en sus du protestantisme des colons en question et des banquiers qui se proposent de les financer (dans une "France" encore largement "fille aînée de l'Église" et dans une région sur laquelle les visées anglaises ne semblent jamais tout à fait éteintes) : le projet est donc finalement abandonné.

    La description des habitants, comme l'évoque Sargos dans son livre, mêle alors allègrement "le singe, l'Arabe et le Peau-Rouge d'Amérique", le tout perché sur des échasses qui en renforcent encore l'aspect inhumain. Il n'est d'ailleurs pas exclu par certains, à l’époque, qu'ils descendent réellement de quelques-uns des "Maures" stoppés par Charles Martel à Poitiers en 732 (ce grand et fameux mythe de la construction "nationale" monarcho-bourgeoise "France"). Des pièces de théâtre aux décors de carton-pâte se chargent d'offrir ces pittoresques "sauvages" au divertissement du big arnaudin-p37bourgeois parisien dans ce qui préfigure les expositions coloniales, zoos humains et autres spectacles de Buffalo Bill quelques décennies plus tard... Sauf que les acteurs réellement autochtones sont rares et, de fait, ces "Landais" d'opérette s'expriment plutôt dans ce qui ressemble à un français populaire de la campagne normande, où ils ont plus vraisemblablement été recrutés.

    C'est que le Gascon des Landes, tel l'ours dans sa tanière auquel on le compare souvent, est de tempérament casanier. Lorsque la "révolution" bourgeoise instaure la conscription militaire, rien n'est plus difficile que de l'y soumettre et lorsque c'est enfin chose faite, à des années-lumière de tout sentiment patriotique envers la "Grande Nation", "il quitte avec désespoir ses bruyères solitaires et jamais aucune des séductions de la civilisation ne peut le retenir sous les drapeaux au-delà du terme fixé par la loi". Il ignore évidemment tout de la "noble langue" de Montaigne, Racine et Boileau, ne s'exprimant (lorsqu'il s'exprime, c'est-à-dire rarement) que dans son "patois" incompréhensible ; il ignore même (souvent) tout du gouvernement en place à Paris voire de la notion même de France, "étranger à l'empire de toute loi" et même de "toute église", baigné dans ses traditions et ses "superstitions" ancestrales.

    Même vu d'Occitanie "utile" (et surtout bien francisée comme il faut...), de Bordeaux, Toulouse, Pau ou Bayonne, il est absolument intolérable pour la bourgeoisie alors triomphante que de tels individus règnent sans partage sur près de 15.000 km² ; à l'heure où il s'agit d'annexer définitivement à la "Nation française" proclamée, autrement dit à la bourgeoisie capitaliste et à la valorisation de son capital, la grande masse des producteurs et de transformer les Peuples (occitan comme breton, catalan comme normand ou picard, corse comme lorrain ou franc-comtois) en "français"/force de travail et les territoires sur lesquels ils vivent en forces productives génératrices de plus-value - le "fluide vital" du capitalisme.

    Dans les années 1820, sous le règne des frères "restaurés" de Louis XVI (Louis XVIII et Charles X), naît de l'imagination fertile de deux hommes d'affaires (Joseph du Pau et Eugène Lucet) un projet encore plus hallucinant : ils se proposent tout simplement de constituer une société au capital de 100 millions de francs et d'acheter 750.000 hectares (7.500 km², soit plus de la moitié des landes !) pour un prix symbolique... à l'État, car ces terres sablonneuses constitueraient selon eux des "lais et relais de la mer" sur lesquels (en vertu d'un principe juridique remontant aux origines de la monarchie franque) aucune collectivité ni aucun particulier n'a de titre de propriété valable ; et de les diviser en quelques centaines de lots de taille égale (plusieurs milliers d'hectares donc) qui seront affermés à des gentlemen farmers prêts à relever le défi de les mettre en culture (et qui pourront éventuellement eux-mêmes big interieur landais2les subdiviser et les sous-affermer). C'est carrément ici un discours de "terre sans peuple" (en tout cas sans peuple légitime) et de "faire fleurir le désert" qui est appliqué à la Gascogne maritime ; exactement le même[4] que dans les hautes plaines du Kansas face aux Cheyennes, dans l'outback australien face aux Aborigènes ou dans les djebels d'Algérie face aux tribus kabyles ; et que l'on retrouvera logiquement dans le sionisme (pur produit de cette époque rapidement enrobé de mythologie biblique...) face à des Palestiniens tout aussi légitimes sur leur terre que les bergers landais à échasses sur la leur - si sableuse et ingrate qu'elle fût. Voilà, à l'attention de tous les petits connards "gauche"-coloniale dont le pro-sionisme honteux le dispute seulement au jacobinisme revendiqué, AU NOM ET SUR LA BASE DE QUOI nous sommes antisionistes, anticolonialistes et anti-impérialistes : tout simplement du fait que l'histoire de notre Peuple comme de tous les Peuples de la planète sous le capitalisme est finalement l'histoire d'une conquête et d'une colonisation au sens premier que nous avons vu plus haut - et nullement au nom et sur la base d'un quelconque "antisémitisme obsessionnel", "anticapitalisme romantique" ou "socialisme français" (surtout "français") ! En parlant de "socialisme français", d'ailleurs, il est intéressant de relever ici combien cet esprit saint-simonien associant "socialisme" et "progrès" façon rouleau compresseur imprègne profondément l'identité de la gauche hexagonale...

    Un autre grand bourgeois (et député), bordelais encore une fois, s'éleva cependant contre ce projet en arguant (comme déjà pour les projets de colonisation suisse ou autre) que cela risquerait de rendre la région ingouvernable, qu'il valait mieux s'en tenir au (vieux) projet de canal reliant la Garonne à l'Adour et que c'était avec les Landais et non contre eux qu'il fallait procéder à la mise en valeur et au développement de leur territoire. Il faut dire qu'à l'époque l'Occitanie était championne d'Hexagone toute catégories pour les soulèvements et rébellions collectives contre les forces de l'ordre, que bientôt dans les Pyrénées commencerait la "Guerre des Demoiselles" et que déjà, dans les Landes, se multipliaient les incendies (moins signe de colère, d'ailleurs, que pratique indispensable à l'économie pastorale) contre les pignadas existantes.

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    C'est finalement cette vision qui l'emportera quelques décennies plus tard sous le Second Empire, seul le projet de grand canal étant abandonné au profit du chemin de fer - qui a pris son essor entre temps et s'avère de réalisation beaucoup plus commode : ligne reliant Paris à l'"Espagne" natale de l'impératrice en passant par son cher Biarritz, et ligne Bordeaux-Arcachon sous l'égide des (localement) incontournables frères Pereire.

    Louis-Napoléon "Badinguet" Bonaparte, élu président par le Parti de l'Ordre en 1848 et devenu empereur quatre ans plus tard après le sanglant coup d'État que l'on connaît (et que l'Occitanie démocrate-socialiste combattit les armes à la main), a en effet pris fait et cause pour le projet "civilisateur" et la conjonction de ceci avec (nous y reviendrons) le début de l'engouement touristique pour le "Sud-Ouest" donne dans les années 1850 l'impulsion décisive, avec tout l'autoritarisme et le dirigisme étatique qui caractérise l'époque : la Loi relative à l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne est finalement promulguée le 19 juin 1857. Elle oblige les municipalités à 1°/ assainir les terres communales par drainage, afin d'enlever le surplus d'eau de la partie capillaire de la nappe phréatique et ainsi rendre le sable apte à la plantation, et 2°/ vendre aux enchères les communaux ainsi drainés à des propriétaires privés, à raison d'un douzième chaque année pour ne pas brusquer cette réforme foncière (on a donc suivi les préconisations du baron d'Haussez trois décennies plus tôt). Ces propriétaires ont ensuite à leur charge de rentabiliser les sols achetés par la plantation (la loi n'excluait pas que les communes plantent avant de vendre, mais l'investissement était bien trop lourd). Il n'est pas fait explicitement mention de planter du pin mais, le processus étant déjà enclenché depuis plusieurs décennies, c'est évidemment la culture qui sera choisie dans 99% des cas. C'est le coup de grâce pour la société agro-pastorale dont les communaux (s'il est utile de le rappeler) n'étaient ni plus ni moins que les pâtures, autrement dit le premier ou plus exactement l'unique moyen de production (vu que les cultures végétales avaient elles-mêmes besoin des déjections du bétail). Bien que pendant tout le demi-siècle qui suit la loi de 1857 des voix s'élèvent pour invoquer la nécessité de maintenir l'activité d'élevage, à la veille de la Première Guerre mondiale il ne reste pratiquement plus de pasteurs landais.

    big femme resineQuant aux lots mis aux enchères, les notables des villages et autres cultivateurs aisés (il existe tout de même çà et là de bonnes terres...) "bien introduits" auprès des municipalités et/ou des autorités préfectorales (lorsque l'État se substitue aux communes "défaillantes") en seront évidemment les premiers bénéficiaires. En 30 ans, de 1857 à 1887, les deux tiers des communaux des Landes et la moitié de ceux de Gironde sont ainsi vendus ; avant que l'on ne recommence (à la fin du siècle) à reconnaître le droit à une propriété communale et collective... dès lors presque totalement disparue.

    C'est donc à l'arrivée, en effet, principalement à des Landais que va profiter la "cocagne" du bois et de la résine... mais au prix d'un creusement terrible (à vrai dire hors de tout schéma de pensée pour les frustes bergers autochtones) des inégalités et de la condamnation à la misère des non-propriétaires de ces "mines d'or vert", qui se recyclent tant bien que mal (plutôt mal que bien...) comme prolétaires ruraux ou métayers (ce qui revient pratiquement au même...) dans la récolte et la transformation des deux matériaux. La démographie d'ailleurs, que les plans "physiocratiques" voyaient croître exponentiellement, tend plutôt à la diminution ; la monopolisation des terres par les grandes pinèdes privant  le reste des habitants de toute ressource et les poussant à émigrer en masse vers les grands centres industriels qui se développent autour de Bordeaux, Toulouse ou Bayonne (ou carrément vers Paris) ; non sans avoir provoqué au préalable des luttes sans merci entre forestiers et éleveurs (avec comme on l'a dit des plantations incendiées etc.) ainsi qu'entre les ouvriers et métayers du gemmage (eux-mêmes souvent anciens bergers) et les propriétaires qui les emploient : http://www.histoiresocialedeslandes.org/ landes_modernes.asp.

    De fait, si la population du département des Landes augmente de 25.000 habitants (soit près de 9%) entre 1831 et 1866, elle connaît ensuite une diminution de 3,86% jusqu'à la Première Guerre mondiale (contre 10% d'augmentation au niveau hexagonal) et de 4,74% (contre +6,9%) entre les deux guerres. L'"âge d'or" de la forêt de pins est donc aussi et surtout, comme dans toutes les périphéries de l'État français, celui de l'exode rural.

    big table soupeLa population restée et (donc) prolétarisée sur place, quant à elle, donne naissance à un très important mouvement syndicaliste, socialiste (surtout) voire (dans une moindre mesure mais quand même) communiste rural ; avec une agitation sociale importante notamment dans les années 1930 (crise mondiale du capitalisme) mais aussi en 1920, ayant laissé à la postérité le Chant des Piquetalos - littéralement "ceux qui ramassent les vers de terre" pour survivre, évocation claire de la misère de ces métayers qui dépendent totalement de leurs propriétaires, auxquels ils versent la moitié du produit de leur récolte et doivent même (en plein 20e siècle !) corvées et redevances en nature ! Bien entendu, la SFIO futur PS et (dans les pas de celle-ci) le PC se chargeront bien comme il faut de pétrir tout cela dans le moule "républicain", secret de l'impuissance du prolétariat hexagonal....

    Et puis la "mise en valeur" du pays landais ne se fait de toute façon pas sans une certaine colonisation extérieure, qu'il s'agisse du tourisme qui se développe à partir du Biarritz impérial, de la ville thermale de Dax ou encore de l'Arcachon des frères Pereire, ou du "phalanstère" que le très saint-simonien Louis-Napoléon "Badinguet" établit en 1857 entre Morcenx et Labouheyre et baptise quelques années plus tard du nom de la sanglante boucherie militaire de Solferino, son "petit Austerlitz" à lui. Celui-ci, comme d'autres projets parfois aussi farfelus que l'élevage extensif de... dromadaires, connaîtra un succès pour le moins limité et culmine aujourd'hui à 343 habitants (n'ayant jamais dépassé de beaucoup les 600) ; en revanche, l'on voit nettement se dessiner dès le début de l'exode paysan le systématique "chassé-croisé" entre celui-ci et la villégiature bourgeoise (rares sont les villages qui ne comptent pas au moins un somptueux et... détonnant manoir de la fin du 19e siècle) qui s'est depuis massifiée, la destination étant relativement cheap comparée à d'autres (lotissements de maisonnettes "style landais", campings etc.).

    Pins des Landes -04"Ainsi soit-il" : comme (on l'a dit) dans le Grand Ouest américain, en Afrique, en Australie ou en Palestine, la "Marche du Progrès" est triomphalement passée. Le "désert" de genêts et d'ajoncs est devenu forêt d'émeraude... et une société séculaire a disparu à tout jamais, laissant la place à quelques riches sylviculteurs et à des prolétaires peu à peu condamnés à l'exil puis désormais remplacés par des touristes, des résidents secondaires, des retraités pas assez friqués pour la côte provençale ou basque et des "rurbains" de Bordeaux ou de Biarritz-Anglet-Bayonne qui trouvent là un mètre carré un poil plus abordable (s'ils veulent une maison avec jardin pour les enfants) qu'aux abords de ces villes, au prix d'une demi-heure ou une heure de route pour se rendre au boulot le matin. Le moindre des paradoxes n'est sans doute pas que le vignoble bordelais, qui méprisait hier souverainement ce "Désert des Tartares", forme aujourd'hui le "couloir de la pauvreté" aquitain avec un taux beaucoup plus élevé de bas revenus, de chômage et d'exclusion ; toutes choses qui ne sont pas pour autant négligeables dans les Landes du moment que l'on laisse de côté les retraités (relativement) aisés, les gros professionnels du tourisme et les cadres des grandes villes, et que l'on s'éloigne de la côte et des grands axes... La Haute Lande autour de Labouheyre, secteur historiquement parmi les plus déshérités, reste ainsi une "poche" importante de bénéficiaires du RSA.

    De fait, l'"âge d'or" de la sylviculture landaise a pris fin à peu près en même temps que les Trente Glorieuse sous l'effet de la crise et de la concurrence mondiale ; le recul du bois dans la construction et l'industrie en général puis du papier comme support de communication, le développement (salutaire) du recyclage etc. etc. enfonçant encore le clou. Du pétrole a été découvert en 1954 à Parentis près de Biscarrosse, mais le gisement s'est vite avéré très limité (il assure aujourd'hui moins d'1% des besoins hexagonaux). C'est véritablement l'industrie touristique qui a pris le relais, en plus comme on l'a dit (depuis une grosse vingtaine d'années) d'un phénomène de "rurbanisation" (dans un rayon de 60 km autour de Bordeaux et Bayonne-Dax) et d'une économie de sous-traitance pour l'activité des "métropoles régionales" facilitée par une nette amélioration du réseau routier (A63 Bordeaux-A63LandesBayonne et A660 vers Arcachon, A65 Pau-Mont-de-Marsan-Langon ouverte en 2010, voie rapide reliant Mont-de-Marsan à l'A63 et Bayonne etc.) ; économie de PME forcément porteuse de beaucoup de précarité pour son salariat. La très contestée ligne à grande vitesse (LGV) Bordeaux-"Espagne", projet pour bourgeois inaccessible aux classes populaires, traversera peut-être bientôt le pays landais ; mais elle ne s'arrêtera de toute façon qu'à Dax (ou dans une gare ex nihilo entre Dax et Bayonne), laissant l'essentiel du territoire sans autre moyen de transport que la voiture personnelle (avec l'indispensable et coûteux sésame du permis de conduire pour la jeunesse).

    Nous avons encore là une illustration de ce que nous avons tant de fois exposé : aussi loin que l'on puisse sembler être de la violence qui se déchaîne actuellement en Palestine, ou qui a pu frapper par le passé tel ou tel Peuple hors d'Europe, la logique est la même et nous avons vu combien le discours l'accompagnant peut présenter des similitudes édifiantes ; la société séculaire, collectiviste et solidaire des pasteurs landais a été niée par le développement du capitalisme qui a "plié" le pays et ses habitants aux besoins de la valorisation de son capital (extraction de la plus-value), laquelle est son moteur même. Le capitalisme a apporté le "progrès" et il ne s'agit pas pour nous de dire qu'il aurait "fallu" que les Landes restent dans la misère, l'ignorance, la faim et le paludisme d'il y a trois siècles. Mais ce "progrès" a été apporté, d'abord et avant tout, par et pour les intérêts et le profit de quelques uns (comme toujours avec le capitalisme : c'est sa logique même !) ; conformément à ces intérêts (hexagonaux et pas seulement locaux) et donc irrémédiablement façonné par eux. En d'autres termes et en clair, le "progrès" a été impulsé "d'en haut" (par les détenteurs de capitaux souhaitant valoriser ceux-ci) et non dans une logique de SERVIR LE PEUPLE - ce qui n'est de toute façon pas possible avec le capitalisme, poursuivant l'intérêt personnel privé, mais seulement avec le SOCIALISME où les classes productrices définissent (planifient) elles-mêmes les besoins et le travail nécessaire pour y répondre dans l'intérêt de tou-te-s : "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins".

    Aujourd'hui, l'ordre du jour pour l'humanité est de nier le capitalisme par le communisme (à travers le socialisme) et de faire ainsi renaître, quelque part, cette solidarité et ce collectivisme disparus mais À UN NIVEAU SUPÉRIEUR, "avec la fibre optique" en quelque sorte : avec tous les acquis du stade douloureux mais nécessaire pour l'humanité qu'aura été le règne du Capital ! 


    Lire aussi :

    http://confins.revues.org/6351 

    http://www.histoiresocialedeslandes.org

    http://fr.wikipedia.org/wiki/For%C3%AAt_des_Landes#Histoire

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Système_agro-pastoral_dans_les_Landes_de_Gascogne


    [1] En 1798, Grasset de Saint-Sauveur estimait que "les paysans landais sont peu civilisés ; le genre de vie qu’ils mènent les rend tout à fait rustiques et presque sauvages". Si le trait, pour l’observateur d’aujourd’hui, reste forcé, il essaye néanmoins de nuancer son jugement tandis que d’autres, tel Lamoignon de Courson, sont plus définitifs en affirmant que "[…] les habitants des Landes sont des espèces de sauvages, par la figure, par l’humeur et par l’esprit […]". Ces quelques mots, écrits en 1714 et très largement plagiés par la suite, sont le point de départ de l’histoire du sauvage landais.

    En 1839, le vicomte de Métivier (riche propriétaire landais intéressé par la mise en valeur de sa région) ajoute que les Landais s’organisent en "[…] tribus presque nomades ; de ces tribus plus ou moins malheureuses aux yeux de l’homme qui, pour la première fois, visite une nation qui est en quelque sorte une nation à part, de par le physique et le moral de ses individus, ses usages, ses coutumes, ses vêtements, ses peines et ses plaisirs". Une décennie plus tard est encore écrit que "le pasteur landais, être éminemment paresseux, peureux et lâche, préfère de beaucoup le métier inactif qui l'emploie et qui lui rapporte peu à la vie de travail qui le ferait subsister avec aisance. On peut, sans exagérer, dire que cet être à la mine livide et féroce ne pense ni ne réfléchit. On peut soutenir que tous ses mouvements sont purement instinctifs. Juché sur ses tchankes [sic… le k n’est pas nécessaire, ce n’est pas le Pays Basque !], il ne sait faire que l'ouvrage des femmes. Il ne rougit point de tricoter [on apprécie au passage l’esprit ultra-patriarcal de l’époque, et l’on observe comment la division sexuelle du travail n’était pas encore si complète dans cette société archaïque, les femmes accomplissant quant à elles des travaux "d’hommes" dans les champs]. Complètement dépourvu d'intelligence, passé par ses fonctions à l'état de brute, il représente probablement l'intermédiaire tant cherché de l'homme et du singe. Sa constitution physique tient du crétinisme. On peut en trouver les causes dans la perversité de ses mœurs, qu'on ne pourrait trouver plus abominables en aucun pays ni en aucun temps. Du reste, s'il est devenu crétin par état et par vice de conformation, il est cruel, barbare et sans pitié. Gardez-vous de l'offenser : il devient alors une bête fauve, n'épargnant ni les femmes ni les enfants" (Gabriel Bouyn, 1849)

    [2] Pour le baron d'Haussez (1826), successivement préfet des Landes puis de Gironde, deux causes contrariaient la mise en valeur de la région, à savoir "la nature des propriétés et le caractère des habitants". En plus de l’immigration (ou plutôt de la colonisation de peuplement !) et du métissage (pour "gommer" le fameux "caractère" vu comme une tare génétique...), il proposait "l’aliénation des landes communales" comme seul moyen de remédier "à de si graves inconvénients". Ainsi "face au plus puissant des intérêts, l’amour de la propriété, [le] déplorable régime de communauté, dernier vestige des siècles de barbarie [qui] asservit encore ces plaines immenses" disparaîtrait. Dès lors, il résume un point de vue largement partagé lorsqu’il affirme que "bien des choses restent à faire avant que, dans la contrée des Landes, on ait placé la civilisation à la hauteur où elle est parvenue dans le reste de la France".

    [3] "Il ne s’agit pas moins de que de rendre la vie à deux cents lieues de terrain dans un état de mort. [...] C’est vraiment là une conquête digne d’un peuple qui a renoncé solennellement à celles que l’on n’obtient que par effusion de sang. [...] Puisque la plus grande ambition des peuples et des individus est d'étendre constamment leurs domaines, pourquoi hésitons-nous à prendre, pour ainsi dire, possession de celui-là, à mettre en valeur une portion même de l’intérieur du royaume."

    [4] Voici ce qu’écrit un auteur alors que commence la phase finale et "radicale" de la mise en valeur : "40 lieues [les 160 km séparant Bordeaux de Bayonne] de désert plus inconnues que les savanes lointaines du Missouri ou que les solitudes de l’Afrique Centrale, [dont les bergers] sont les Arabes ou les Indiens de nos landes" [...] "ce grand désert sablonneux, le Sahara de la France […] attend leur dépouille, et doit recouvrir bientôt ces derniers sauvages destinés sans doute à disparaître. La civilisation, en effet, les chasse devant elle, comme le fait aux États-Unis la colonisation américaine" (Henry Ribadieu, 1859)  http://confins.revues.org/6351

     


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