• Les jacobinards de la République des Monopoles et leur délirium tremens de "complot ethno-régionaliste allemand"


    Cet article a été publié sur Mediapart (juin 2013) et mérite d’être reproduit ici. Cela fait longtemps que ces fumeuses théories sévissent, aussi bien dans les milieux républicards-bleu-blanc-rouge de droite et d’extrême-droite (voir ici la position de Marion Maréchal-Le Pen sur les langues ‘‘régionale’’ à l’Assemblée, et ici les positions du FN en général) que (voire surtout) dans le milieux de ‘‘gauche’’ (l’inénarrable Mélenchon et ses copains/copines à la Françoise Morvan etc.) voire d’‘‘extrême-gauche’’ (POI trotskyste ou PRCF ‘stalinien’, CNT-AIT ‘libertaire’ etc., sans oublier bien sur le ‘p’‘c’‘mlm’ ‘maoïste’), revivant chaque nuit en rêve Valmy et l’An II, purs héritiers de la Libre Pensée, du petit père Combes et du Parti radical de la IIIe République ; sans parler bien sûr des traditionnelles passerelles entre les deux, qui ont toujours existé. On a notamment pu le voir lorsque la périphérie Breizh-Izel s'est levée en masse contre sa périphérisation l'automne dernier...

    Nous avons déjà écrit dans nos pages que la théorie du ‘‘complot de l’étranger’’ est une constante de l’idéologie bourgeoise francouille depuis que Waterloo (1815) a mis fin à l’hégémonie européenne et quasi-mondiale de l’entité France (‘‘la fin de la France des 130 départements’’ dixit ce brave Zemmour...). Des thèses profondément fascistes mais qui, sous la plume d’‘‘intellectuels de garde’’ de la ‘‘Sainte République’’ se voulant ‘‘de gôôôôche’’ et comme pour donner raison posthume à (ce que n'a en réalité jamais dit) sir Winston Churchill (‘‘les fascistes de demain se diront eux-mêmes antifascistes’’), se parent allègrement de reductio ad hitlerum à tour de bras (comme si, on l’a déjà dit, la France n’avait pas elle-même fait Hitler par son traitement de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale !).


    La théorie du complot ethnique de la Charte des langues régionales


    francoise-morvanEn réponse au texte de Françoise Morvan publié en avril dernier sur Mediapart, l'historien Jean-Pierre Cavaillé critique la théorie du complot ethniciste de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires développée par quelques auteurs. « Ainsi, derrière tout acte militant non seulement en faveur de la ratification de la charte, mais tout aussi bien pour la reconnaissance voire même la transmission des langues minorées, c’est le spectre de l’ethnicisme qui tirerait les ficelles. »


    Rien n’est plus intéressant à étudier, mais aussi rien n’est plus terrible à subir que les théories conspirationnistes, car leur reconstruction de la réalité, à la fois délirante et hyperlogique, qui exploite la peur et attise la haine –ces passions tristes qui sont le poison de la politique–, possède un pouvoir considérable de persuasion dont les effets sont toujours nocifs. Les exemples ne manquent pas : les jésuites tramaient l’assassinat des rois de France ; ce sont les francs-maçons qui ont engendré dans l’ombre la Révolution française ; les juifs complotent pour dominer le monde ; c’est la CIA qui a manigancé les attaques du 11 septembre, etc., etc.

    En France (car il s’agit d’une théorie nationale, guère exportable), nous sommes confrontés à une théorie du complot anti-européenne et antigermanique, selon laquelle l’Europe, avec toutes ses institutions, ne serait rien d’autre que la couverture d’une politique secrète pangermaniste visant à rien de moins que la destruction des autres États nations –et en particulier de la France– au profit d’une Allemagne triomphante. Ainsi l’Europe serait-elle le brasier des États qui fait renaître le phénix du Reich des cendres du nazisme.

    L’Allemagne triomphante 

    Yvonne Bollmann est l’une des représentantes majeures de cette théorie, obsédée par la soi-disant germanisation de l’Alsace et ce que l’on pourrait appeler la « question allemande » [1]. Ses arguments sont à ce point caricaturaux que je me suis toujours demandé comment elle pouvait être prise au sérieux par les universitaires qui l’invitent dans leurs colloques à prétention scientifique. Dans le cadre de cette théorie générale, Bollmann et quelques autres auteurs (en particulier Lionel Boissou, Pierre Hillard, Françoise Morvan) développent la théorie locale du complot ethniciste de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, selon laquelle cette charte, les institutions qui l’ont portée (en particulier le Conseil de l’Europe), les vingt-quatre pays qui l’ont signée et ratifiée et tous ceux qui militent en France pour sa ratification, sont ou partisans ou dupes d’une conception politique racialiste et ethniciste, et travaillent en sous-main à l’édification d’une Europe des Volksgruppen, c’est-à-dire des ethnies et des tribus, grâce à laquelle l’Allemagne s’apprête à imposer sa domination impériale retrouvée. Soit, pour le dire avec Bollmann, « la Charte des langues est une chose allemande, inspirée par l’ethnisme, à l’opposé de la culture politique propre à la France, et destinée à la détruire » (table ronde du 14 mai 2004 organisée par François Taillandier, avec Michel Alessio, Yvonne Bollmann et Henri Giordan).

    Ainsi, derrière tout acte militant non seulement en faveur de la ratification de la charte, mais tout aussi bien pour la reconnaissance voire même la transmission des langues minorées, c’est le spectre de l’ethnicisme qui tirerait les ficelles. L’ethnicisme, à son tour, est entendu de manière univoque, dans cette reductio ad hitlerum systématiquement pratiquée par cette logique paranoïaque, comme crypto-racialisme et « donc », in fine, crypto-nazisme... Nous, qui œuvrons pour la ratification, serions « donc », en dernier recours, des nazis sans le savoir, encore que de multiples arguments pseudo-historiques soient déployés pour montrer que nous ne sommes dupes qu’à moitié, et donc à moitié, voire tout à fait complices du complot.

    9782755401998Cette thèse délirante, selon laquelle la reconnaissance des langues minoritaires est le cheval de Troie d’une Europe ethnique (et allemande !), n’est pas nouvelle ; à parcourir les sites, les blogs et les forums, elle semble assez largement partagée dans les milieux souverainistes et libres penseurs (Réseau Voltaire, Libre Pensée, Riposte Laïque, Comité Valmy…). Au-delà, elle est instrumentalisée par beaucoup de ceux qui sont hostiles, non seulement à la ratification de la Charte, mais à toute reconnaissance des langues minorées. On la trouve énoncée jusque dans des revues universitaires comme Hérodote (voir à ce sujet, mon post de décembre 2007 : Hérodote radote. Langue et nation en France). Le combat mené contre les écoles associatives bilingues exploite aussi volontiers l’idée d’un complot du « communautarisme » contre l’école française de la République (voir, ici, l’Odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique). Sauf que, dans ce cas, ce serait le libéralisme économique et le grand capital qui tireraient les ficelles et non plus l’Allemagne, mais il suffit de mettre en avant la promotion allemande du libéralisme pour associer les deux entités maléfiques derrière toute initiative, quelle qu’elle soit, en faveur de nos langues. Du reste, certains, comme Pierre Hillard, ont ajouté un chapitre au grand récit du grand complot en expliquant que les États-Unis ont pris le relais de l’Allemagne dans cette opération de destruction des États européens visant à imposer partout l’économie libérale sans plus aucune résistance (« Washington considère comme prioritaire de priver les Européens de leurs États pour mieux les faire entrer dans un libre-marché globalisé », article de P. Hillard, sur le site du Réseau Voltaire, se proposant de montrer que « Les Verts sont partisans d’une Europe des Ethnies »).

    Ainsi, l’écho de la thèse complotiste contre les langues régionales est-il beaucoup plus large et ce n’est pas sans une certaine stupeur que je l’ai trouvé exposé dans sa forme la plus pure par Françoise Morvan, passionaria des opposants au mouvement breton [2], « invitée » par la rédaction de Mediapart à présenter et défendre son point de vue, dans un article intitulé Contre la charte des langues régionales. Je vous invite à le lire, car il s’agit d’un chef d’œuvre du genre. Chef d’œuvre sans doute, car, pour étonnant que cela puisse paraître, j’ai entendu des avis embarrassés, voire positifs sur ce texte, jusque dans les milieux occitanistes [3].

    Histoire du complot 

    C’est que, en faisant explicitement fonds sur les travaux de Bollmann et de Boissou, Morvan appuie son argumentaire sur « l’histoire » ; l’histoire du complot ethniciste ou, comme elle l’appelle, du « lobby ethniciste européen ».

    FNlanguesIl reviendrait à la FUEV (Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen), encore dite UFCE (Union fédéraliste des communautés européennes [4]), aujourd’hui FUEN, d’avoir « concocté » et « rédigé » la Charte pour le Conseil de l’Europe : ainsi celle-ci est-elle « une arme de guerre contre les États-nations (et en premier lieu la France) ». Cette ONG fondée en 1949 serait, selon Françoise Morvan et les autorités auxquelles recourt celle-ci (Bollmann et Boissou), un réseau pangermaniste aux relents nazis. Ainsi la Charte serait-elle, en sous-main, un cheval de Troie ethnique visant, on l’a déjà vu, à la destruction des États nations. D’ailleurs, elle dévoilerait ses intentions cachées en octroyant des droits spécifiques à des groupes de citoyens –raison invoquée par le Conseil constitutionnel français pour bloquer sa ratification– ; la reconnaissance de ces droits collectifs ouvrant grand le chemin à l’affirmation ethnique. 

    La critique du complot est la preuve de son existence

    Le propre des théories complotistes consiste à développer des scénarios d’explication hyper-rationnelle à partir d’éléments isolés ayant un degré minimal de validité ou de probabilité liés les uns aux autres dans un système d’une cohérence infernale. Le complot, comme l’a bien analysé Pierre-André Taguieff (L'Imaginaire du complot mondial), est irréfutable, toute preuve visant à démontrer que le complot n’existe pas étant immédiatement renversée en preuve de son existence. Bien sûr, dans cette logique paranoïaque, ceux qui s’engagent dans cette voie de la déconstruction du pseudo-complot, comme je le fais ici, ne font rien d’autre que de « prouver » en fait qu’ils font partie des comploteurs. Taguieff a repéré quatre principes dans cette logique irréfutable : « rien n’arrive par accident ; tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées ; rien n’est tel qu’il parait être ; tout est lié, mais de façon occulte. »

    400px-SpeakFrenchBeCleanPourtant, le démontage de la logique conspirationniste est absolument nécessaire, vital pour le combat que nous menons, qui vise à affirmer haut et fort que les locuteurs des langues minorées ont droit à la reconnaissance culturelle et institutionnelle sans laquelle l’existence même de ces langues et des formes culturelles auxquelles elles sont associées se trouve purement et simplement niée. À ce titre, la Charte européenne a longtemps constitué pour nous, particulièrement en France, où il est si difficile de se faire entendre, une attente, un espoir. Quoi que nous dirons en sa faveur, les conspirationnistes nous répondront toujours et invariablement que derrière l’engagement pour les langues, nous cherchons à promouvoir secrètement une Europe des micro-nations, des ethnies, des races et des tribus sous domination allemande. Mais le bon sens n’est pas conspirationniste, il ne saurait l’être, il sait que nous vivons dans un monde contingent où l’accidentel, l’inattendu ne cesse de survenir, de troubler la carte et compromet souvent les complots les mieux ourdis (car il serait absurde évidemment de nier l’existence de cette forme de prise de pouvoir aussi vieille que l’action politique). Nous savons que les seules intentions et les volontés que nous pouvons prêter aux acteurs sont celles qui, d’une façon ou d’une autre, se déclarent dans les discours et dans les actes (autrement dit les spéculations sur ce que les acteurs pensent au fond d’eux-mêmes sont nulles et non avenues et conduisent d’abord à leur faire dire ce que nous voulons) ; nous savons qu’il est absurde de diviser la réalité historique entre un monde d’apparences fallacieuses et une réalité vraie strictement dissimulée ; nous voyons bien qu’il est faux de penser qu’un système de liens occultes unit tout ce qui arrive dans les affaires humaines ; si cela était le cas, la réalité serait autrement mieux ordonnée qu’elle ne l’est !

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    couva1152

    Sur cette question des langues "régionales", lire aussi : Comment les langues du Peuple ont été rendues illégitimes - très bon article d'une occitaniste universitaire montpelliéraine rappelant ces évidences que "la Révolution de 1789 est une révolution bourgeoise, et les républiques qui l’ont suivie le sont tout autant" (ce qui fait toute sa différence avec la Révolution bolchévique de Lénine, ouvrière et paysanne) ; et que "ce qui est en jeu est fondamentalement d’ordre social" : "supprimer le « patois », c’est ôter un écran entre les masses et la parole normative des nouveaux maîtres", lesquels pensent "non sans naïveté" que "quand ils (les masses travailleuses) parleront comme nous (les bourgeois), ils penseront comme nous et ne bougeront que dans les limites que nous leur fixerons"... 


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