• L'Occitanie, la Bretagne etc. sont-elles des colonies ?


    La réponse est NON ; ni aujourd'hui ni "plus depuis les années 1960" ; et dans la vision matérialiste qui est la nôtre, il ne doit pas y avoir de place pour l'approximation et encore moins la subjectivité postmodernoïde.

    Une colonie, cela signifie racialité du pouvoir ; un rapport social très spécifique et qui ne laisse pas place à la confusion avec autre chose.

    Le mot colonie, s'il est utile de le rappeler, dérive de COLON : des colons, des gens venus d'ailleurs, s'installent dans un pays (nombreux ou pas, ce n'est pas la question) et y forment un groupe social certes non-égalitaire, stratifié socialement, mais INTÉGRALEMENT SUPÉRIEUR à la société indigène dans l'ensemble de ses classes sociales (car elle aussi stratifiée, le plus souvent).

    Il n'y a bien évidemment jamais rien eu de tel en Bretagne. Depuis sa conquête à la fin du 15e siècle, celle-ci a été une NATIONALITÉ OPPRIMÉE conservant sa structure et son élite sociale, celles-ci étant simplement soumises (via l'État moderne) à la bourgeoisie d'un Centre extérieur, Paris, qui en a "plié" la vie sociale et productive à ses intérêts. Il n'y a jamais eu des milliers d'individus venant du Bassin parisien pour y constituer, loi à l'appui, un groupe social supérieur aux Bretons "inférieurs" (bien que le mépris des Bretons bretonnants soit quelque chose qui a existé, dans le discours dominant parisien voire même nantais).

    Il en va de même en Occitanie, où certes, lors de la Conquête au 13e siècle, un certain nombre de fiefs "hérétiques" ont été confisqués par des seigneurs venus avec Montfort du Bassin parisien, le terme "indigène" (opposé à "francigène") y faisant même son apparition dans la langue écrite (Statuts de Pamiers) ; mais néanmoins l'aspect principal est resté celui-là : une intégration des élites survivantes (non massacrées lors des révoltes) aux classes dominantes françaises et un "pliage" de l'existence sociale du pays aux intérêts économiques de Paris ; jusqu'à finir par fournir plus de la moitié du personnel politique de la République bourgeoise colonialiste et la quasi totalité des généraux bouchers de 1914-18. Même les Landes, qui ont connu une forme très particulière de "colonisation" avec destruction d'un mode de vie séculaire, associée à tout un discours anti-"sauvages", ne peuvent être mises strictement sur le même plan.

    Et encore de même au Pays Basque "français" (Iparralde), tandis que le Pays Basque "espagnol" (Hegoalde) jouit certes, pour trois provinces du moins, d'une large autonomie, mais sous un régime (la Constitution de 1978) héritier de celui (Franco) qui a mis fin à sa République indépendante en 1937, et consisté basiquement en 40 ans d'occupation militaire fasciste - mais ce n'est pas, là encore, du colonialisme.

    La Corse est elle aussi dans la même situation, bien que son insularité y amène des problématiques plus particulières.

    La Bretagne n'est pas une colonie lorsque, puisque l'on parle de la Corse, le "pacificateur" et plus brutal oppresseur de celle-ci a été un noble breton au service du roi de France (Marbeuf) ; avant d'être... un Corse (Napoléon), avec pour fondé de pouvoir local un Occitan (Morand). Le Pays Basque n'est pas une colonie lorsque c'est un noble basque, Sebastián de Segurola, qui a fait écarteler Tupac Katari.

    Nous avons là des situations d'oppression de périphéries par un Centre, recoupant, du fait du caractère nationalitaire de certaines périphéries, des situations d'oppression nationale.

    Ne pas comprendre correctement cela peut conduire aux raisonnements les plus erronés et finalement DÉLIRANTS non seulement sur les luttes dans l'État français (le rôle et le rapport à la bourgeoisie locale, ou encore la dimension de "reconquête"-"renationalisation" des masses populaires qu'a la lutte, sont ainsi très mal compris), mais aussi sur des sujets tels que la Turquie et la question kurde qui ont finalement une grande similarité*.

    Les seules situations "approchantes" d'une véritable colonisation et racialité du pouvoir en Europe ont historiquement été l'Irlande, avec une véritable infériorité juridique et pseudo-scientifique raciale des Irlandais catholiques vis-à-vis de colons protestants venus d'Angleterre et d'Écosse, et (jusqu'en 1945) la position des colons allemands installés depuis le Moyen Âge sur des territoires aujourd'hui en Pologne ou dans les Pays baltes, vis-à-vis des populations slaves et baltes. 

    À la rigueur, sous l'Ancien Régime (jusqu'au 19e siècle), l'Andalousie, le Sud de la Péninsule ibérique où la noblesse castillane et léonaise s'était emparée des terres des élites musulmanes et juives expropriées et massacrées, la limpieza de sangre ("pureté de sang", interdiction d'avoir du sang juif ou "maure" - chose quasi impossible - pour accéder à toutes sortes de propriétés et de positions sociales importantes) pouvant être vue comme une forme de lois raciales. Même le très fort mépris des Italiens du Nord pour les Méridionaux, et la très violente répression de ceux-ci entre les années 1860 et 1880, suivie de l'utilisation de leurs crânes par Cesare Lombroso pour définir son "Homme criminel", ne se sont pas accompagnés de l'implantation de gens du Nord dotés d'un statut juridique de supériorité (au contraire ce sont plutôt les Méridionaux, réservoir de main d'œuvre, qui sont montés massivement au Nord).

    L'Occitanie, la Bretagne etc. sont-elles des colonies ?

    Réponses à quelques questionnements : 

    - La politique contre les langues, souvent citée en argument, est presque un contre-argument en fait. Parce que si l'on regarde l'ex ou même actuel Empire colonial, les langues ont très bien survécu. C'est presque une caractéristique du colonialisme, que de s'en foutre que les sauvages qui le resteront parlent leurs langues de sauvages ! C'est plutôt une caractéristique de l'État-nation, dans ce qu'il considère sa métropole, que d'uniformiser la langue et la culture.

    Ce n'est pas non plus qu'une question d'"ancienneté" de la domination : les Antilles sont "françaises" depuis à peine moins longtemps que le Béarn, et plus longtemps que la Savoie et Nice, la Corse et la Lorraine, et même l'Alsace, le Nord, la Franche-Comté et le Roussillon. Le créole est pourtant loin d'y avoir été anéanti : il est omniprésent dans la rue !

    En réalité, l'hégémonie linguistique est une question sociale qui ne peut servir à caractériser un colonialisme, et qui est même totalement indépendante d'une politique centraliste en fait. L'Angleterre n'a jamais nié les nations celtiques comme nations, mais y a pratiquement fait disparaître les langues (sauf au Pays de Galles). L'Italie a au contraire été jacobine comme la France mais n'a jamais réussi à faire disparaitre les dialetti, tout juste à imposer l'italien parlé par tous. L'Angleterre ne colonise pas la Suède, mais il est impératif en Suède de parler très bien anglais pour réussir socialement. Et si bien sûr vous allez vivre à Londres, et ne parlez pas bien anglais, vous finirez à la plonge des restaurants.

    C'est PAR VOIE DE CONSÉQUENCE que la langue du colonisateur va s'imposer comme moteur social, marqueur de l'élite compradore dans une colonie. Ce n'est pas une "caractéristique" du colonialisme en soi.

    - * Cela pourrait même avoir des conséquences encore plus graves. Car après tout, ce que dit Alain Soral c'est que le sionisme ne fait pas qu'occuper la Palestine, mais règne sur le monde ; et que donc nous serions en fait "tous" des colonisés victimes du "Peuple élu", "tous" des Palestiniens. Il tente ainsi, en s'emparant systématiquement de toutes les questions que la gauche radicale bobo-métropolitaine lui laisse en pâture, de mettre à sa remorque politique le sentiment anticolonial-intérieur qui grandit dans les masses arabo-musulmanes et afro-descendantes d'Hexagone. À partir de là... en quoi considérer que nous serions "tous" (pareillement, strictement sur le même plan) "colonisés par la France", pourrait éviter de mener à des dérives similaires ; c'est-à-dire, une forme particulièrement astucieuse de (tentative de) mise de l'anticolonialisme intérieur à la remorque d'un gauchisme certes opprimé nationalement, mais non moins BLANC ? Nous ne disons pas que cela existe à l'heure actuelle, mais que c'est POSSIBLE ; car on a à la base le même confusionnisme plus ou moins conscient. L'on peut déjà observer les effets de ce confusionnisme, par exemple, lorsque nous voyons quelqu'un projeter sur la question de Rojava les mêmes schémas de "colonialisme turc" ou "arabe" (!) que de "colonialisme français" au sujet de la Bretagne ou de l'Occitanie : même confusion, même tout-se-vaut et non-analyse concrète de la réalité concrète (sait-il seulement que le bras droit et successeur de Kemal Atatürk, Ismet Inönü, était kurde ? que le pouvoir d'État syrien est totalement centré sur une minorité religieuse longtemps opprimée, les Alaouites, d'ailleurs pas très éloignés des Alévis de Turquie, religion de beaucoup de Kurdes ? et que l'une de ses premières bases sociales dans la reconquête du pays qu'il est en train de parachever, est outre ces Alaouites l'ensemble des minorités, chrétiens, chiites, druzes... et Kurdes ?).

    - [Compil' de commentaires FB]  Disons qu'il y a eu dans les périphéries "françaises" des situations RELATIVEMENT approchantes, dans les discours comme les pratiques. En Corse bien sûr... Rappelons que Fieschi, bonapartiste (tout sauf un paoliste !) qui tente en 1835 d'assassiner Louis-Philippe, est qualifié à son procès d'"étranger". Les capitales (Bastia et Ajaccio) qui sont des ports, regardant vers une métropole extérieure et non des villes centrales par rapport à l'île (comme Corte). Héritage, déjà, de Gênes et de sa sorte de colonisation par une sorte de "Compagnie des Indes"... Et puis forcément en Corse ça a été chaud, parce que ce n'était pas un duché féodal qui aurait simplement changé de maître, de son duc au roi de France : c'était une république démocratique !!  

    La situation dont nous avions fait un article en 2014, des Landes de Gascogne ; à l'époque nous employions le terme de colonisation... d'autant plus qu'il était employé sur le sujet au 19e siècle http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/les-landes. Effectivement des discours littéralement racistes, et des projets rappelant les colonisations de "terres sans peuple" outre-océans. Néanmoins à l'arrivée, on a plutôt eu une "bête" provincialisation : mise en valeur avec les pins, achat des lots par des notables locaux ou à la rigueur bordelais, transformation des bergers en ouvriers de la résine, et exode rural de ceux qui n'ont pas pu.

    Des discours sur la pointe de la Bretagne aussi : http://www.agoravox.fr/.../quand-les-bretons-etaient-23411 « La Basse-Bretagne, je ne cesserai de le dire, est une contrée à part qui n’est plus la France. Exceptez-en les villes, le reste devrait être soumis à une sorte de régime colonial . Je n’avance rien d’exagéré » (Auguste Romieu, sous-préfet à Quimperlé, 1831). Ou encore https://fr.wikipedia.org/wiki/Monts_d'Arr%C3%A9e...

    En Alsace c'est carrément une révolution ouvrière qui a été écrasée : novembre-1918. Il y a eu répression, l'expulsion d'1/10e de la population. Mais ensuite, après la nouvelle tentative d'annexion par le nazisme, les gens se sont francisés dans un esprit de "moindre mal"...

    Mais enfin, à l'arrivée l’État français a quand même eu ce raisonnement : les colonies, ça doit être séparé par des mers (la Corse l'est, certes). On ne peut pas avoir des colonies qui se soulèvent à 300 ou même 600 km de Paris, sans barrière naturelle.

    Donc, sur le territoire européen dit "Hexagone", il faut fabriquer des Français ; qui seront fidèles au Pouvoir, râleront une fois l'an dans la rue sans grande conséquence, sans plus.

    Grâce au pognon extorqué des colonies, justement, on va leur offrir une vie de petits bourgeois à condition qu'ils soient fidèles et abandonnent leur conscience de peuple conquis. C'est ce qu'il s'est passé et même si dans une moindre mesure, ce phénomène a aussi affecté la Corse, terriblement. Il suffit de penser à un peuple qui a subi les atrocités de Marbeuf et Morand, et qui se retrouve 150 ans plus tard, acheté par les postes de fonctionnaires coloniaux, SEUL à voter contre l'indépendance de l'Algérie...

    - "Le fait que la connaissance d'une langue extérieure à la langue locale parlée par la très grande majorité de la population des dites régions était la condition absolue d'accès à l'emploi qualifié et/ou administratif n'est-il pas déjà un privilège ?" => Oui, bien sûr ! C'est la définition d'une oppression nationale dans la construction d'un État-"nation". Mais de fait, la majeure partie de ces privilégiés par la maîtrise du français étaient des LOCAUX. On a encouragé par le français-ascenseur social l'éradication de la conscience nationale, pour qu'un glacis stratégique de "Français" protège le Capital "français", pyramide de bourgeoisies locales coiffée par celle de Paris. Dans une colonie, on a tendance à former à sa langue une élite de laquais, mais à laisser la masse dans la différence, qui doit être claire car elle fonde la hiérarchie raciale coloniale.

    Si tu veux un exemple qui clashe [de l'importance de la distinction] : aux journées de Corte, où règne cet esprit de confusion entre peuples sans État et colonies, est régulièrement reçu le MAK. Le MAK qui est loin de faire l'unanimité dans la population amazigh (tous les Algériens sont plus ou moins amazigh, mais ceux qui ne sont pas "trop" arabisés et ont un lien fort à cette identité sont déjà un tiers de la population), et qui surtout a le soutien de BHL, se pavane en Israël, etc., tout ça pour essayer d'affaiblir l'Algérie, pays SEMI-COLONIAL, et de le semi-colonialiser encore plus.  Nous soutenons les revendications berbères et pouvons penser en effet que la politique d'arabisation à outrance, d'inspiration nassérienne, a peut-être été une erreur. Mais dans la condition semi-coloniale, néocoloniale qui est celle de l'Algérie, on ne peut pas non plus soutenir n'importe quoi.

    C'est pour ça que la distinction entre situation coloniale et nationalité opprimée dans le cadre d'un État-"nation" est fondamentale. La Turquie est dans son ensemble un territoire semi-colonisé, dominé par l'impérialisme. Elle ne "colonise" pas le Kurdistan : elle a choisi pour son organisation interne (ouvertement) le "modèle" français, c'est-à-dire, dénationaliser des peuples et en extraire des élites qui, à la tête de l'État, se montreront souvent pires que les gens "de souche" de la nation centrale (turque ou vraie-française du Bassin parisien) ! Louis XIII et Louis XIV étaient fils et petit-fils de Béarnais ; Napoléon était corse, Thiers marseillais et Jules Ferry lorrain... De même qu'Atatürk était un mix d'Albanais et de Slaves islamisés (Pomaques), Inönü et Özal étaient kurdes, et Erdogan est laze.


  • Commentaires

    4
    Pascal
    Lundi 12 Février à 16:35
    3
    Pascal
    Lundi 12 Février à 12:59
    Inonü était peut être kurde comme Gaston Monnerville était guyanais. "Atatürk était moitié albanais. Albanie et Bulgarie étaient-elles des colonies sous l'Empire ottoman ? Albanais et Pomaks ont été largement utilisés lors des révoltes grecques et bulgares. Pendant l'entre deux guerres, la Corée et Taïwan étaient-elles des colonies ? Historiquement, le Baas est un parti laïc mais jacobin arabe. Kurdes, Arméniens et Circassiens lui préfèrent le PC syrien.
    2
    Dimanche 11 Février à 23:18

    La départementalisation est une forme de néocolonialisme (faire gérer le pays par une élite indigène cooptée). 

    Néanmoins pendant 300 ans ça a été comme ça et forcément ça laisse des traces.

    1
    Pascal
    Dimanche 11 Février à 13:10
    A la Guadeloupe, la Martinique, les "rupins" sont essentiellement békés mais être blanc ne donne plus droit à des privilèges. Il y aurait pour le moins des survivances mais à proprement parler, ce ne seraient plus vraiment des colonies.
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