• Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie


    Il y a 50 ans, le 30 septembre 1965, débutait l'un des plus sanglants massacres de l'histoire de l'humanité ; aussi sanglant que complètement tombé dans l'oubli (alors que l'on nous rebat les oreilles du matin au soir avec les "crimes du communisme", "Staline", "Pol Pot", "la Corée du Nord" etc. etc.)... Et pour cause : ce massacre visait essentiellement les membres et les sympathisants (réels ou supposés) du Parti communiste indonésien (PKI), qui était alors - en nombre de militants comme en influence - le premier Parti communiste au monde en dehors des pays déjà socialistes (URSS et Europe de l'Est, Chine, Vietnam, Cuba etc.) ; bien qu'il y ait eu aussi de très nombreuses victimes "collatérales" avec notamment des pogroms contre les Chinois (la haine anti-chinoise est en quelque sorte l'"antisémitisme" du Sud-Est asiatique, et les choses ne s'étaient évidemment pas arrangées depuis que la Chine était devenue en 1949 le bastion du communisme révolutionnaire en Asie). 

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    Le bilan est estimé à plus d'un million de morts au cours des derniers mois de 1965 et des premiers de 1966, dans une Indonésie qui comptait alors environ 115 millions d'habitants.

    Le "monde libre" impérialiste remportait là une victoire décisive face à un pays qui, après avoir arraché son indépendance de haute lutte (1945-49), s'affirmait depuis une dizaine d'années (avec son président Soekarno) comme une puissance-phare du "Tiers Monde" et "risquait", du moins aux yeux des dirigeants occidentaux (la réalité était un peu plus complexe...), de devenir sous peu un nouveau "géant communiste".

    Les forces nationalistes musulmanes (l'Indonésie est le plus grand pays musulman au monde), qui avaient joué un rôle non-négligeable dans la libération du pays du joug néerlandais et avaient même parfois manifesté un certain intérêt pour les thèses socialistes, se convertirent là en sinistres supplétifs de la domination impérialiste [d'après l'article du Secours Rouge de Belgique, "Les sympathisants communistes étaient souvent eux-mêmes musulmans. L’antagonisme de 1965 s’est structuré entre santri, musulmans fondamentalistes proches des propriétaires terriens, colonne vertébrale des milices, et abangan, forme religieuse syncrétique de l’islam, tolérante, ancrée dans les masses rurales sympathisantes du PKI"] ; aux côtés d'autres forces religieuses réactionnaires (notamment hindouistes à Bali, défendant le système des castes), d'éléments de la "voyoucratie" (proxénètes ou milieu des jeux d'argent, activités auxquelles les communistes étaient bien entendu très hostiles) et de groupes paramilitaires fascistes comme la Pemuda Pancasila ; tandis que les éléments conservateurs de l'armée portaient au pouvoir suprême le tristement célèbre Suharto pour un règne de sang et de corruption de plus de 30 ans (il sera renversé par un soulèvement populaire en 1998, sans que ne s'instaure pour autant autre chose qu'une "démocratie" capitaliste semi-coloniale de façade).

    Son régime, l'"Ordre nouveau" (cela ne peut pas être plus clair...), s'illustrera notamment 10 ans plus tard (1975) par l'invasion et l'occupation du Timor-Oriental ; occupation qui durera 24 ans (jusqu'en 1999) et causera la mort de plus de 200.000 personnes, soit... un quart de la population (et pourtant personne n'a jamais parlé ici de "Pol Pot de droite"...). L'oppression de la Papua occidentale ("Irian Jaya"), qui résiste à son rattachement à l'Indonésie depuis 1963, n'est pas non plus en reste avec potentiellement plusieurs centaines de milliers de victimes (la lutte et la répression se poursuivant, pour le coup, après la chute de Suharto et jusqu'à nos jours).

    Sur les tragiques évènements indonésiens de 1965, un très intéressant et factuel article a été publié sur le site du NPA (voilà c'est dit et vous voilà briefés, mais vraiment l'article est factuel et très complet et mérite la lecture).

    L'OCML-VP avait aussi publié en janvier 2013 sur le sujet, et surtout fourni un document historique d'une valeur exceptionnelle : l'autocritique du PKI effectuée après la terrible défaite subie.


    Indonésie 1965 : un million de communistes massacrés (NPA)


    Le 50e anniversaire des massacres de masse en Indonésie vient rappeler que dès lors que leurs intérêts sont tant soit peu menacés, l’impérialisme et les classes dominantes à son service se révèlent sous leur vrai visage, tout sauf « démocratique »…

    Vu de France, que connaît-on de ce pays ? Bali est la destination paradisiaque soumise à un tourisme forcené. Aceh, au nord de Sumatra, est la région la plus touchée par le tsunami de 2004, où la Charia a force de loi, et où s’échouent depuis le début de l’année les réfugiés du Bangladesh et de Thaïlande. Quant à la Papouasie, annexée en 1969, les journalistes y sont interdits de parole sur les exactions commises par les militaires et la police. Considérée d’un point de vue plus global, l’Indonésie est généralement présentée comme l’une de ces « économies émergentes » qui devrait nous redonner confiance dans l’avenir du capitalisme.

    Plusieurs « anniversaires » ont lieu cette année : la Conférence des Non-alignés de Bandung en 1955, le coup d’État militaire de Suharto et les massacres des communistes indonésiens en 1965, l’annexion du Timor en 1975. On ne s’arrêtera ici qu’aux deux premiers évènements. Ils sont liés, car c’est bien la menace que l’Indonésie joue un rôle clé dans la mise en place d’un nouvel ordre mondial lors de la Conférence de 1955 qui a amené les États-Unis, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à soutenir activement, en 1965 et après, le coup d’État puis la dictature de Suharto. C’est ainsi que voilà 50 ans, suite au coup d’État, l’Indonésie subit l’un des plus sanglants massacres de l’histoire.

    Un passé au parfum d’épices

    L’Indonésie est l’un des plus grands États archipélagiques avec les Philippines. Ce sont plus de 13 000 îles, au milieu de la « ceinture de feu », avec le risque permanent d’éruptions volcaniques de très grande ampleur. Aujourd’hui, ce sont plus de 250 millions d’habitants, concentrés sur quatre grandes îles soit 70 % du territoire : Java, la plus peuplée, Sumatra, Sulawesi et Kalimantan. C’est un pays que traversent trois fuseaux horaires, comme de Londres à Téhéran.

    L’espace indonésien regroupe encore sur son territoire un très grand nombre de peuples, de cultures et de langues différentes. Au niveau de l’espace central (Java et Sumatra), il appartient à l’aire culturelle du monde malais. Nous ne raconterons pas ici l’histoire des États indianisés, le royaume de Shrivijaya centré sur Sumatra du 5e au 14e siècle, l’essor du royaume du Mojopahit au 14e siècle, les premiers États musulmans à Java au 15e siècle. Il faut surtout garder à l’esprit l’arrivée des Chinois et l’ancienneté des relations commerciales dans toute l’Asie du Sud-est bien avant cette époque, ainsi que l’introduction de l’Islam au travers des marchands, les premiers musulmans n’étant pas des Arabes mais des Indiens convertis à l’Islam d’Asie centrale ou du Yu-Han.

    Les îles les moins connues aujourd’hui, mais qui ont attiré les européens dès le début du 16e siècle, sont celles de l’archipel des Moluques : les « îles aux épices ». Ces marchandises précieuses, utilisées en cuisine et en pharmacie, étaient soumises à de fortes taxes par leurs intermédiaires chinois, malais, ottomans… Deux routes les acheminaient vers l’Europe : l’une par la mer, l’autre terrestre, celle de la soie. Ce sont d’abord les Portugais qui montèrent des expéditions maritimes pour tenter de trouver la « route des Indes » et s’affranchir de ces taxes. Arrivés aux Moluques, ils parvinrent à des accords avec les princes locaux pour la production des épices. Les Anglais, puis les Hollandais les combattirent militairement et soumirent les sultanats locaux. Pour bâtir un monopôle et mieux contrôler toute la production, les Hollandais allèrent jusqu’à concentrer les plantations sur quelques îles en faisant arracher les arbres des plus grandes. À Banda, ils massacrèrent la population qui s’y opposait.

    La période coloniale

    Muscade, girofle, poivre, cannelle, piments, vanille feront la fortune de la Compagnie des Indes orientales, implantée dès 1619 à Batavia (l’actuelle Jakarta), sur l’île de Java. À la fin du 18e siècle, l’État néerlandais assumait la responsabilité directe de l’exploitation. Les villages indonésiens étaient corvéables et sur les bonnes terres étaient aménagées des plantations de café, de canne à sucre, d’indigo.

    À la fin du 19e siècle, après le creusement du Canal de Suez, les Indes orientales se rapprochèrent de la métropole, l’émigration de colons néerlandais s’intensifia. Les transformations de la révolution industrielle en Europe et dans le monde, la course aux matières premières influèrent sur les choix des cultures agricoles. Deux nouveaux produits furent cultivés : l’hévéa et l’huile de palme. Des mines d’étain furent exploitées. L’histoire de l’Indonésie est un exemple particulièrement cynique d’une métropole qui exploite méthodiquement sa colonie à son seul profit. Les États-Unis s’intéressèrent aux ressources en pétrole et au caoutchouc dès le début du 20e siècle.

    Le contrôle de cet immense territoire fut cependant un processus de longue durée qui se fit par annexions successives. Au début du 19e siècle, une révolte éclata suite à la modification du mode de fermage. Les Hollandais tirèrent la leçon de cette rébellion d’un prince local, adossée à un mécontentement profond des paysans. Désormais, ils flattèrent la noblesse javanaise afin de garder le contrôle des populations par son intermédiaire.

    Vers l’indépendance

    Au début du 20e siècle, un mouvement nationaliste divers se forma principalement autour de deux courants, le mouvement islamiste et le mouvement socialiste. Le premier grand parti nationaliste musulman, le Sarekat Islam, était d’ailleurs lui-même inspiré au début par les idées socialistes, dont la figure de proue à sa création était Henk Sneevliet, futur cadre de l’Internationale communiste puis de l’Opposition de gauche animée par Trotsky.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    À la fondation du Parti nationaliste indonésien (PNI), Soekarno utilisa le slogan « Nasakom » pour tenter d’établir l’unité du mouvement nationaliste indonésien : une harmonie entre nationalisme, religion (« Agama ») et communisme. Durant cette période, une nouvelle langue fut choisie, le « Bahasa », qui est aujourd’hui la langue enseignée dans toutes les écoles du pays, afin de renforcer l’idée d’une nation qui en tant que telle n’avait jamais existé avant l’époque coloniale du moins à cette échelle.

    En 1941 commençait la guerre du Pacifique. En 1942, les Japonais débarquèrent. Ils furent accueillis tout d’abord en libérateurs, mais menèrent une politique brutale d’exactions et de pillage afin de mettre les ressources de l’Indonésie au service de leur effort de guerre. Les nationalistes indonésiens étaient partagés entre collaboration et résistance. Après avoir imaginé une annexion, les Japonais leur promirent l’indépendance à la fin de la guerre. Ils favorisèrent la mise en place d’un corps militaire, préfiguration de la future armée indonésienne, puis d’une organisation de masse rassemblant les musulmans.

    À la fin de la guerre, malgré la volonté des Hollandais de récupérer leur colonie, l’indépendance fut finalement proclamée, mais elle fut suivie de quatre ans de lutte armée. Les Hollandais utilisèrent les aides du plan Marshall à la reconstruction des Pays-Bas pour faire débarquer des troupes en Indonésie. Le 27 décembre 1949, lorsqu’enfin les Hollandais acceptèrent l’indépendance, la situation économique était catastrophique.

    Soekarno, un dirigeant anti-impérialiste confronté à ses propres contradictions

    Le président Soekarno est à la fois le fondateur de l’Indonésie moderne et celui du « Mouvement des pays non-alignés ». Derrière le mythe du dirigeant anti-impérialiste se trouvait un nationaliste populiste et autocrate.

    En 1950, l’Indonésie était plongée dans le chaos et devait faire face à trois défis : construire une nation en faisant l’unité d’un pays soumis à de nombreux mouvement centrifuges ; s’entendre sur la place de l’islam alors que de nombreux mouvements militaient pour l’établissement de la Charia ; faire face à la question sociale et tout particulièrement au problème de la réforme agraire.

    Pour faire l’unité de l’Indonésie et réaliser le slogan de la jeunesse indonésienne en 1928 (« Une patrie, une nation, une langue »), Soekarno réprima des mouvements de contestation de diverse nature. Dès 1948, il tenta d’écraser le mouvement communiste en s’appuyant sur l’armée [NDLR c'est à ce moment-là qu'est tué le grand dirigeant communiste Tan Malakka (lire ici et ici), bien que celui-ci ait alors déjà quitté le PKI pour fonder son propre mouvement - le Partai Murba ("Parti des Masses")]. Puis il dut faire face à la rébellion du Darul Islam qui mena une lutte armée dans les années 1950 pour établir un État islamique. Il s’opposa au mouvement de sécession dans les Moluques, encouragé par les Hollandais. Il proclama la loi martiale en 1957 pour faire face à des rébellions militaires locales. Il annexa la Papouasie qui réclamait son indépendance.

    Soekarno lança en 1959 le principe de la « démocratie dirigée » destinée à renforcer considérablement le pouvoir présidentiel, tout en s’appuyant sur le « Pancasila ». Devenu le fondement idéologique de l’État, le Pancasila est formé de cinq principes : unanimité et délibération, unité du pays, justice sociale pour tous, foi en une humanité juste et civilisée, croyance en l’existence d’un dieu unique. Cela veut dire un État non pas laïc mais multiconfessionnel sur la base de cinq religions : l’islam, le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme et le bouddhisme. L’islam était mis au même rang que les autres religions, l’idée nationale semblant primer sur le reste.

    Dans ce contexte, Soekarno finit par trouver dans le Parti communiste indonésien (PKI) un allié de poids, qui a fait le choix de soutenir les aspects progressistes de sa politique après avoir renouvelé assez profondément sa direction et sa stratégie. Le PKI parlait de conquérir le pouvoir dans la légalité et faisait passer les intérêts nationaux avant les intérêts de classe. Formé en 1920 et issu du Parti socialiste, le PKI était l’un des plus importants partis communistes hors Union Soviétique. Il avait survécu à deux fortes répressions : l’une en 1927 par les autorités coloniales hollandaises, l’autre en 1948 par le nouveau gouvernement indonésien. En 1956, lors des dernières élections pluripartistes, il avait recueilli 16,7 % des voix, tandis que le parti nationaliste (PNI) de Soekarno en obtenait 25 %. En 1962, trois millions de membres du PKI étaient recensés, ainsi que de 10 à 20 millions de sympathisants dans les organisations de masse proches. Le pays avait alors 115 millions d’habitants.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    Après Bandung, la fuite en avant

    En 1955, l’Indonésie s’affirmait à l’échelle internationale. Soekarno prit l’initiative de la Conférence afro-asiatique, qui symbolisa l’éveil du Tiers Monde. 25 pays d’Afrique et d’Asie furent réunis à Bandung – dont l’Inde de Nehru et la Chine de Mao et Zhou Enlai. C’était l’affirmation d’une troisième voie possible dans le contexte de la guerre froide. C’était aussi pour Soekarno une manière de faire oublier les difficultés internes.

    Fin 1957, l’Indonésie entrait dans une crise économique importante due à la baisse des produits d’exportation vers le marché mondial, mais également à l’état chaotique d’une administration minée par la corruption. La roupie indonésienne s’effondrait. Les syndicats de gauche militaient pour qu’on saisisse les biens des Hollandais. Mais lorsque les entreprises furent nationalisées, l’armée en prit le contrôle et entendit en profiter sur le plan politique et économique. Dans les entreprises les nouveaux patrons, souvent militaires, s’opposèrent à la participation ouvrière. La mise en œuvre de l’économie dirigée se fit difficilement. En 1960, la réforme agraire qui prévoyait de limiter la taille des propriétés, une redistribution des terres et un partage des récoltes, se heurta également à des résistances. Au final, tout ceci ne fit que polariser davantage les tensions entre d’un côté le PKI et de l’autre les militaires.

    En 1963, après un cessez le feu entre l’Indonésie et les Hollandais et plusieurs mois d’administration onusienne de la colonie hollandaise, l’ouest de la Nouvelle-Guinée (la Papouasie ou Irian Jaya) passa sous administration indonésienne, malgré la résistance indépendantiste. Toujours en 1963, la fédération de Malaisie fut proclamée par les Britanniques avec l’intégration des anciens territoires britanniques de l’île de Bornéo. Cela mit fin à l’ambition nationaliste de Soekarno qui voulait défendre l’idée d’une grande Indonésie dépassant les frontières coloniales. En réaction, l’Indonésie sortit de l’ONU et des institutions issues de Bretton Wood en 1965 et nationalisa toutes les entreprises étrangères.

    Aux yeux des Américains, qui l’avaient pourtant soutenu face aux Hollandais en 1948-1949, Soekarno apparaissait de plus en plus incontrôlable, alors même que les États-Unis engagés dans le « bourbier vietnamien » avaient justement besoin d’alliés fiables dans la région.

    1965, bien plus qu’un coup d’État militaire

    Le 30 septembre 1965, l’assassinat de sept généraux était imputé aux communistes. Ce fut le point de départ et le prétexte pour justifier le coup d’État du général Suharto, qui se transforma assez rapidement en un véritable pogrom visant à l’extermination des communistes ou supposés tels.

    L’assassinat des généraux fut revendiqué par un « Mouvement du 30 septembre » (GS30 ou Gerakan September Tiga Puluh), qui aurait voulu protéger Soekarno d’une tentative de coup d’État de généraux de droite complotant depuis plusieurs années. S’agissait-il à l’inverse d’un coup d’État raté, soutenu par les communistes, ou encore d’une mise en scène – mais manipulée par qui ? Toujours est-il qu’Aidit et Lukman, respectivement président et vice-président du PKI, étaient eux-mêmes à ce moment-là membres du gouvernement. Et que le PKI, après avoir soutenu le GS30, se rétracta et ne mobilisa pas ses sympathisants pour les soutenir. Par contre, le général Suharto profita d’une lutte interne au sein de l’armée pour s’emparer du pouvoir, tout en écrasant ce mouvement de rébellion, avant d’écarter Soekarno et se lancer dans une croisade contre le communisme.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    Après la reprise en main de la capitale Jakarta, une propagande massive fut lancée. Renommé Gestapu, le GS30 fut présenté comme un complot soutenu par la Chine, avec un scénario de prise du pouvoir et l’installation d’une dictature prônant l’athéisme. Les militaires mobilisèrent la population au nom de la défense des traditions et de la religion, transformant ce combat en une lutte vitale pour la défense de son identité. Dans l’imagerie propagandiste, les généraux avaient été émasculés par des prostituées membres de Gerwani, l’organisation des femmes du PKI.

    L’extermination du courant communiste fut progressive : interdiction du parti et de ses organisations sœurs ; puis, une semaine plus tard, des jeunes anti-communistes d’une association islamique (la Nahdatul Ulama, forte de plusieurs millions de membres) commencèrent à incendier les locaux du PKI avec leurs occupants. L’armée encouragea la population à l’aider, et des groupes d’extrême droite furent dépêchés pour tuer. À Bali, par exemple, des unités de l’armée disposaient de listes de personnes à exécuter.

    [Dans l'article du Secours Rouge de Belgique : "Ce sera à peu près le même schéma partout : encouragements venant des militaires, intervention et soutien logistique là où le PKI est puissant. L’intervention des para commandos, proches de Suharto, permettra le massacre sans risque des communistes. Venant de Jakarta “pacifié”, ils inaugurent le 19 octobre à Semarang un scénario qui se répétera le 21 à Magelang, le 22 à Solo, le 23 à Wonosobo : démonstration de force puis, sous leur protection, déclenchement de la chasse aux communistes par les milices ; on tue, on brûle sièges d’organisations comme demeures particulières ; les survivants, qui fuient vers les campagnes, y sont pourchassés par les milices locales. C’est ainsi que vers la mi-novembre le secrétaire-général du PKI, Aidit, est capturé près de Solo puis “confessé” et sommairement exécuté."]

    Mais la répression fut infiniment plus large. Car très rapidement, on s’en prit à tous les partisans d’une réforme agraire et à tout opposant à la tradition des castes issues de l’hindouisme. À Sumatra, ce furent les travailleurs agricoles des plantations. Les Chinois, considérés comme riches et exploiteurs [et "agents du communisme de Pékin" : le fameux "antisémitisme de l'Asie du Sud-Est" NDLR], figurèrent également parmi les victimes, principalement à Java. Toutes les organisations liées au PKI furent touchées : les femmes, les paysans, les syndicats, etc.

    L’ampleur des massacres est estimée entre 500 000 et 1 million de morts [certaines estimations vont jusqu'à 3 millions, tandis qu'un autre million de communistes et de sympathisants seront emprisonnés ou astreints à des travaux forcés dans les plantations, les mines et les chantiers de construction, pendant que leurs femmes étaient violées puis contraintes par milliers à la prostitution, ce que reconnaît le rapport de 2012 de la Commission indonésienne des droits de l’Homme]. Au-delà d’un simple coup d’État, la classe dominante tenta d’éradiquer d’un coup l’ensemble des contradictions qui minaient le pays depuis l’indépendance.

    Le rôle des États-Unis, de la Banque Mondiale et des puissances occidentales

    L’Indonésie fit alors son retour au sein du « monde libre » dans un bain de sang. En 1966, l’ambassadeur US à Jakarta prenait la peine de rassurer Suharto : « les États-Unis voient plutôt d’un bon œil et admirent ce que l’armée est en train de faire ». Il est reconnu que la CIA avait donné une liste de 5 000 personnes à liquider, et que cela est devenu un modèle notamment pour le coup d’État militaire au Chili.

    L’Indonésie rejoignit le FMI en 1967 et obtint une annulation de la dette contractée par Soekarno, ainsi qu’une aide supplémentaire pour résorber la crise du pays, tout en fermant l’œil sur la corruption. Les décennies suivantes virent l’économie se développer à travers une mise en coupe réglée des richesses naturelle du pays. La BBC parle d’un « régime autoritaire qui a autorisé les technocrates à gérer le pays avec succès ». L’Indonésie de Suharto, comme le Chili de Pinochet avec l’« École de Chicago », devint un terrain d’expérimentation des politiques néolibérales.

    La double fonction de l’armée perdurait : défense contre l’ennemi intérieur, mais également acteur économique. La corruption était érigée en système. Le centre, c’est-à-dire Java, récupérait les revenus de la périphérie avant d’en redistribuer une fraction selon un système de népotisme qui a fait de la famille Suharto la plus riche du pays. Un programme de transmigration, c’est-à-dire le déplacement volontaire ou forcé de paysans javanais vers d’autres îles, constitua le moyen de contourner la réforme agraire mais fut source de conflits avec les populations locales, comme en Papouasie.

    Il y a 50 ans, le massacre des communistes en Indonésie

    L’histoire revisitée sous la dictature et les traces aujourd’hui

    Chaque année au 1er octobre, tous les écoliers doivent regarder un film sur le G30S qui justifie l’action de Suharto, la mise à l’écart de Soekarno et la répression du Parti communisme. Mais c’est en fait toute l’histoire qui a été revisitée pendant la dictature au profit d’un « ordre nouveau » censé marquer une nouvelle naissance pour l’Indonésie.

    Les cartes d’identité des rescapés des camps de travail et d’internement portaient l’inscription « ET » pour ex-tapol (ancien prisonnier politique). Ils étaient astreints à résidence et frappés d’interdits professionnels, leurs familles placées sous contrôle collectif. Les familles des communistes ou supposés tels ont été discriminées. Aujourd’hui, se dire communiste reste tabou et passible d’emprisonnement. On présente souvent l’Indonésie comme un pays musulman modéré, et de fait il existe plusieurs traditions en son sein. Mais il est toujours impossible de se dire athée ou même agnostique, d’autant que la question a aussi un enjeu politique.

    Le travail de la Commission sur les droits de l’Homme et de « réconciliation et vérité » est bloqué depuis 2012 sur la reconnaissance des massacres de 1965, mais également sur les plus de 1.200 morts, 90 blessés et 30 disparus des émeutes de 1998 qui ont mis fin à la dictature de Suharto dans le contexte de la crise asiatique.

    Les blocages ne viennent pas que des militaires, qui occupent toujours une place déterminante dans la vie du pays. Ce n’est pas non plus uniquement le résultat d’un « lavage de cerveau » après des dizaines d’années d’une dictature qui avait une dimension totalitaire. C’est aussi un phénomène profondément ancré dans la société parce que des millions de gens ont participé aux massacres collectifs de 1965-1966 et que la peur d’une vengeance a été transmise aux générations suivantes. Prendre en compte l’ampleur de ce qui a été en réalité l’amorce d’un génocide permet de comprendre la difficulté aujourd’hui à briser le silence sur cette histoire.

    Christine Schneider

    Pour aller plus loin 

    Livres

    « Le Parti communiste indonésien », Françoise Cayrac-Blanchard, Fondation nationale des sciences politiques, A. Colin, 1973.

    « Dissidence : Pramoedya Ananta Toer, itinéraire d’un écrivain révolutionnaire indonésien », Anton Aropp, Ed. Kailash, 2004.

    « Mitt Romney, la diplomatie à la pointe du fusil », Johann Hari, Le Monde Diplomatique, octobre 2012.

    « La Banque mondiale et le FMI en Indonésie : une intervention emblématique », Eric Toussaint, CADTM , 2 novembre 2014.

    Films

    « The Act of Killing », 2012 et « Look of Silence », 2014, Joshua Oppenheimer. 


    Lire aussi :


    1965 : Le massacre des communistes indonésiens (OCML-VP)

    Le massacre des communistes indonésiens (Secours Rouge)

    (et surtout) Autocritique du PKI (septembre 1966) - en PDF

    Un documentaire anglo-dano-norvégien réalisé par Joshua Oppenheimer, The Act of Killing ("Indonésie 1965 : Permis de tuer" en VF), est sorti en 2012. Il est de qualité plus qu'honorable et c'est l'un des rares documents occidentaux disponibles sur ces évènements :

    http://theactofkilling.com/screenings/

    http://www.myskreen.com/documentaire/societe/5605705-indonesie-1965-permis-de-tuer/

    http://www.youtube.com/watch?v=hHGbb64YxAk

    Un autre film d'Oppenheimer est d'ailleurs sorti tout récemment sur le même sujet : The Look of Silence (https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Look_of_Silence).


    MàJ : un rassemblement hommage s'est tenu le 30 septembre à Paris à l'initiative du Réseau Indonésie et de Sortir du Colonialisme, avec la participation de l'OCML-VP.

    Autres liens : Réseau Indonésie (page Facebook francophone) ; International People's Tribunal 1965 (en anglais et néerlandais).

     


  • Commentaires

    1
    Pascal
    Jeudi 1er Octobre 2015 à 10:39

    Les trotskistes ont attribué ce qui s'est passé à la ligne "stalinienne" (anti révolution permanente) de collaboration avec le Sarekat Islam que malgré l'autocritique du PKI après coup, la Chine aurait d'après eux cautionnée (parallèle avec la répression anticommuniste en Chine en 1927).

    Pendant au moins dix ans les communistes indonésiens ont opposé une résistance armée. Il y avait aussi des guérillas communistes en Birmanie, Malaisie, Nord Kalimantan, Thaïlande (avec le soutien de la RD du Vietnam pour ce dernier pays). La lutte armée a continué jusqu'à nos jours aux Philippines mais partout ailleurs elle a cessé. Impossible de savoir si les partis engagés dans la lutte armée ont  utilisé d'autres formes de lutte, se sont réorganisés, si même ils existent toujours. Pour qu'il ait pu mener une lutte armée pendant plusieurs années, le PKI n'était pas complètement démantelé. A en croire un article de Libé, certains responsable locaux de la guérilla maoïste en Birmanie seraient devenus des mafieux !

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