• Heroicos San Patricios, premiers internationalistes de notre époque


    David Rovics est un folksinger radical états-unien, de la région de New York. Bien qu'il manifeste un intérêt certain pour la cause irlandaise, il n'est nullement originaire d'Irlande mais d'ascendance ashkénaze. Il est membre de l'Industrial Workers of the World (IWW), le syndicat révolutionnaire historique en Amérique du Nord. 

    Militant anti-militariste (évidemment) convaincu, il va ici beaucoup plus loin : l'histoire qu'il nous conte est celle d'hommes qui, il y a plus d'un siècle et demi, n'ont pas seulement déserté l'armée US mais rallié les rangs adverses, ceux d'une petite nation misérable, envahie et assassinée par un ennemi puissant et assoiffé de ses richesses : le Mexique.

    Le Bataillon Saint-Patrick, los San Patricios au Mexique où ils sont des héros nationaux, étaient des immigrants essentiellement irlandais, mais aussi allemands ou encore polonais, enrôlés dans l'armée dès leur arrivée aux États-Unis (c'était souvent le seul emploi immédiatement disponible et la promesse d'obtenir la nationalité) et qui confrontés aux exactions d'une guerre de conquête (visant à s'approprier tout le Nord du Mexique, actuel Sud-Ouest des États-Unis, pour y étendre les plantations esclavagistes) firent le choix de la justice et de la solidarité, désertèrent et rallièrent l'armée mexicaine, participant à toutes les grandes batailles (hélas perdues) de ce conflit (1846-47) qui marquera profondément la conscience collective mexicaine et les relations, jusqu'aujourd'hui, avec le voisin impérialiste du Nord.

    Ils donnèrent là un des tous premiers et plus resplendissants exemples, bien que non-conscientisé (ou plutôt conscientisé comme "solidarité d'opprimés catholiques"), d'internationalisme populaire... Car certes, l'époque des révolutions bourgeoises avait elle aussi connu ses internationalistes (La Fayette, Thomas Paine ou Anacharsis Cloots, l'Irlandais William Brown "père de la Marine" argentine ou Garibaldi aux côtés des libéraux d'Uruguay) ; mais là pour la première fois il s'agissait de gens du peuple, de va-nu-pieds, d'ouvriers et de paysans.

    À cette époque, non seulement le socialisme scientifique n'existait pas encore (le Manifeste ne fut rédigé qu'en 1848) mais voici ce que pouvait écrire Engels au sujet de cette guerre quelques années plus tard (1849) : "Comment se fait-il qu'entre ces deux républiques qui, conformément à la théorie morale, devraient être « fraternelles » et « fédérées », comment se fait-il qu'une guerre ait éclaté au sujet du Texas ? Comment se fait-il que la « volonté souveraine » du peuple américain, appuyée sur la vaillance des volontaires américains, ait déplacé à quelques centaines de lieues plus au Sud les frontières tracées par la nature « pour des nécessités géographiques, commerciales et stratégiques » ? Et Bakounine reprochera-t-il aux Américains une « guerre de conquête » qui porte, certes, un rude coup à sa théorie fondée sur la « justice et l'humanité », mais qui fut menée purement et simplement dans l'intérêt de la civilisation  ? Ou bien est-ce un malheur que la splendide Californie soit arrachée aux Mexicains paresseux qui ne savaient qu'en faire  ? Est-ce un malheur que les énergiques Yankees, en exploitant rapidement les mines d'or qu'elle recèle augmentent les moyens monétaires, qu'ils concentrent en peu d'années sur cette rive éloignée de l'Océan Pacifique une population dense et un commerce étendu, qu'ils fondent de grandes villes, qu'ils créent de nouvelles liaisons maritimes, qu'ils établissent une voie ferrée de New York à San Francisco, qu'ils ouvrent vraiment pour la première fois l'Océan Pacifique à la civilisation et que, pour la troisième fois dans l'histoire, ils donnent au commerce mondial une nouvelle direction  ? L'« indépendance » de quelques Californiens et Texans espagnols peut en souffrir, la « justice » et autres principes moraux peuvent être violés ça et là, mais qu'est-ce en regard de faits si importants pour l'histoire du monde  ?" CQFD. Bien sûr, son opinion comme celle de Marx évoluera grandement par la suite à ce sujet (voir déjà ici en 1858 sur l'Algérie et puis bien sûr aussi sur la question irlandaise qui sera un matériau central de cette évolution, Marx et Engels vivant en Angleterre). Mais à l'époque, le fait est que les fondateurs du socialisme scientifique accueillaient favorablement les guerres "civilisatrices"... 

    Les San Patricios, eux, n'avaient aucune conscience socialiste d'aucune sorte. Ils étaient de bons paysans catholiques qui avaient fui leur pays misérable, affamé et écrasé sous la botte britannique (ou russe pour les Polonais, ou des dernières monarchies absolues d'Europe pour les Allemands et les Autrichiens), et avaient gagné le "pays de la liberté". Là, faute de travail (c'était déjà la crise !), ils s'engagèrent dans l'US Army où ils furent en butte à toutes les discriminations et tous les mauvais traitements en tant que néo-arrivants et, de surcroît, "papistes" dans une Amérique dominée par les Anglo-saxons protestants (WASP). Entraînés dans une guerre visant à offrir de nouveaux territoires aux esclavagistes du Sud, ils furent témoins des massacres, des pillages, des viols, des incendies de villages contre une population elle aussi misérable et affamée, mal protégée par une armée dont la désorganisation deviendra proverbiale... Les Mexicains se trouvant également être catholiques et les troupes yankees perpétrant également de nombreux pillages et destructions de biens d'Église, meurtres de prêtres et viols de religieuses, le "déclic" se fit : ils firent le lien avec leur propre oppression subie dans l'armée (et, au delà, dans leur Irlande natale occupée) et ils choisirent de déserter pour combattre aux côtés du Mexique agressé. 

    Voilà encore une illustration de ce que dit inlassablement Servir le Peuple depuis des années : la conscience révolutionnaire a besoin d'une théorie scientifique pour vaincre, mais pas pour exister ni pour faire de très belles choses ; l'oppression engendre objectivement la résistance et la solidarité entre les opprimés ; et cela alors même que parfois, comme le montre l'exemple d'Engels, les théoriciens scientifiques de la révolution sont complètement à côté de la plaque ! Bien entendu, pour des générations, ces hommes furent autant des héros au Mexique (où on leur rend encore hommage tous les 12 septembre, date de leur exécution pour trahison) qu'ils furent haïs aux États-Unis, où leur engagement sera présenté comme une "trahison papiste" d'hommes "fidèles à Rome et non à la bannière étoilée". Étant donné qu'ils ne se définissaient pas comme "socialistes" ni comme "révolutionnaires" et étaient effectivement profondément catholiques, il ne serait d'ailleurs pas surprenant d'entendre le même discours, aujourd'hui, de la part de prétendus "révolutionnaires"...

    On soulignera, en passant, qu'aux côtés des San Patricios combattirent également d'importants bataillons de Noirs qui avaient fui l'esclavage des plantations du Texas, le Mexique ayant quant à lui aboli l'esclavage peu après son indépendance (cette abolition sera d'ailleurs la cause de la sécession des colons anglo-saxons du Texas, en 1836, sécession elle-même en partie à l'origine de la guerre de 1846).

    Des hommes, finalement, COMME IL Y EN A PEU, loin du "patriotisme" béat au pas-de-l'oie mais aussi du pacifisme bêlant et pleurnichard des "bonnes consciences" : des opprimés qui tournèrent leurs fusils contre leurs oppresseurs et se rangèrent du côté d'autres opprimés, contre l'abomination impérialiste. Dans l'État français on peut citer à ce titre l'exemple de Georges Boudarel, "soldat idéologique" (professeur) de l'impérialisme bleu-blanc-rouge, communiste et insoumis à l'"appel sous les drapeaux" en Indochine, qui rallia le Viêt-Minh : 40 ans plus tard, des associations d'anciens militaires d'extrême-droite le traîneront en justice sous la pire des accusations, celle de "crimes contre l'humanité" (ces crimes qu'eux-même auront gaiement perpétrés en Indochine, en Afrique du Nord, à Madagascar etc.). Ou encore celui de l'aspirant (communiste) Henri Maillot, qui déserta pour rejoindre le FLN pendant la guerre de libération algérienne et qui sera capturé, torturé puis sommairement assassiné par l'armée colonialiste.

    Quant aux héroïques San Patricios, eux, eh bien les tyrans, les esclavagistes de "nègres" et autres massacreurs de "peaux-rouges" et de "graisseux" mexicains, en violation de toutes les lois de la guerre (puisqu'ils étaient officiellement des prisonniers ennemis), les firent pendre haut et court au moment précis où la bannière étoilée de la "destinée manifeste" (à opprimer tout un continent) était hissée sur la forteresse de Chapultepec... Que bêlent les moutons, les héros du peuple sont immortels.

    Laissons maintenant David Rovics nous raconter cette magnifique histoire : 

     
     

    0703leahy09My name is John Riley
    I'll have your ear only a while
    I left my dear home in Ireland
    It was death, starvation or exile
    And when I got to America
    It was my duty to go
    Enter the Army and slog across Texas
    To join in the war against Mexico

    It was there in the pueblos and hillsides
    That I saw the mistake I had made
    Part of a conquering army
    With the morals of a bayonet blade
    So in the midst of these poor, dying Catholics
    Screaming children, the burning stench of it all
    Myself and two hundred Irishmen
    Decided to rise to the call

    From Dublin City to San Diego
    We witnessed freedom denied
    So we formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side,
    We formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side

    We marched 'neath the green flag of Saint Patrick
    Emblazoned with "Erin Go Bragh"
    Bright with the harp and the shamrock
    And "Libertad para Mexicana"
    Just fifty years after Wolftone
    Five thousand miles away
    The Yanks called us a Legion of Strangers
    And they can talk as they may

    But from Dublin City to San Diego
    We witnessed freedom denied
    So we formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side,
    We formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side

    We fought them in Matamoroshttp://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/60/Sanpatricioshang.jpg
    While their volunteers were raping the nuns
    In Monterey and Cerro Gordo
    We fought on as Ireland's sons
    We were the red-headed fighters for freedom
    Amidst these brown-skinned women and men
    Side by side we fought against tyranny
    And I daresay we'd do it again

    From Dublin City to San Diego
    We witnessed freedom denied
    So we formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side,
    We formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side

    We fought them in five major battles
    Churobusco was the last
    Overwhelmed by the cannons from Boston
    We fell after each mortar blast
    Most of us died on that hillside
    In the service of the Mexican state
    So far from our occupied homeland
    We were heroes and victims of fate

    From Dublin City to San Diego
    We witnessed freedom denied
    So we formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side

    From Dublin City to San Diego
    We witnessed freedom denied
    So we formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side,
    We formed the Saint Patrick Battalion
    And we fought on the Mexican side

    F-IE2

     

     

     


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