• Féroce répression contre des étudiants au Mexique : l’État bourgeois semi-colonial et les cartels du crime organisé main dans la main contre le Peuple


    Au Mexique, dans l’État de Guerrero (Sud), une action politique d'étudiants des Écoles normales rurales* s'est soldée par une terrible et barbare répression dans la ville d'Iguala. Des policiers municipaux ont d'abord ouvert le feu sur un bus dont s'étaient emparés les militant-e-s, tuant plusieurs d'entre eux/elles. Ensuite de quoi, quelques 43 étudiant-e-s ont purement et simplement disparu... avant de réapparaître, pour plusieurs dizaines, sauvagement assassiné-e-s et enfouis dans des fosses communes. Comme une grande partie du Mexique, l’État de Guerrero est à la fois aux mains de gouvernants corrompus et un fief du crime organisé, les terribles cartels qui sèment la terreur dans tout le pays depuis de nombreuses années. Il avait déjà été le théâtre d'une violente répression anti-étudiante en 1960 ; il est également connu pour être l'un des théâtres d'opération de l'Armée populaire révolutionnaire (EPR) ainsi que de l'Armée révolutionnaire du Peuple insurgé (ERPI, scission de la première sur une vision - dit-on - plus "horizontaliste"/"basiste" de l'organisation et de la société à construire, ce qui en ferait finalement nos "préférés" : ils ont entendu et répondu aux bonnes questions soulevées par le zapatisme sans pour autant jeter le marxisme aux orties - l'ERPI a par ailleurs annoncé la création d'une "brigade punitive" contre les personnes et les intérêts du cartel des Guerreros Unidos, en réponse au massacre d'Iguala).


    La disparition de 43 étudiants provoque la colère des Mexicains


    10170834 876642719014871 45657632461819550 nLes recherches se poursuivaient, vendredi 3 octobre, dans l'Etat de Guerrero, dans l'ouest du Mexique, une semaine après la disparition de quarante-trois étudiants dans la ville d'Iguala, à la suite de violents affrontements avec la police, qui ont fait six morts. La veille, dix mille personnes manifestaient dans la région pour dénoncer les dérives sécuritaires et mafieuses des autorités, alors que le pays célébrait le 46e anniversaire d'un massacre d'étudiants à Mexico.

    « Nous les voulons vivants ! », scandaient les manifestants dans les rues de Chilpancingo, capitale du Guerrero, en solidarité avec les parents des jeunes disparus vendredi 26 septembre. Ce jour-là, les étudiants d'une Ecole normale manifestaient à Iguala contre la réforme de l'enseignement. Les bus de transport public qu'ils avaient confisqués dans la soirée ont été pris pour cible par des policiers municipaux. Bilan : trois morts et vingt-cinq blessés. Les agents ont aussi attaqué un bus transportant les joueurs d'une équipe de football locale et un taxi, faisant trois victimes supplémentaires. Des témoins assurent avoir vu des dizaines de manifestants se faire emmener par la police municipale.

    Depuis, vingt-deux policiers ont été arrêtés, et quatorze des cinquante-sept portés disparus sont réapparus. Les autres restent introuvables. Jeudi, les manifestants ont bloqué l'autoroute qui mène à la station balnéaire d'Acapulco, sur la côte pacifique. La circulation a été rétablie après l'annonce d'une rencontre, vendredi 3 octobre, avec le ministre de l'intérieur, Miguel Angel Osorio Chong.

    LES POLICIERS SUSPECTÉS D'ÊTRE LIÉS AU CRIME ORGANISÉ

    « Tout est mis en œuvre pour trouver les disparus », assure le gouverneur du Guerrero, Angel Aguirre, qui offre un million de pesos (59 000 euros) pour toute information permettant de les retrouver. Menées par la police et par l'armée, les recherches mobilisent aussi plus de dix-huit cents fonctionnaires locaux. Mais des soupçons sur les liens entre les policiers impliqués dans ces disparitions et le crime organisé font planer un climat d'angoisse au sein de la population. Des inquiétudes attisées par la fuite, mercredi 1er octobre, du maire d'Iguala, Jose Luis Albarca, qui fait l'objet d'un mandat d'arrêt.

    « La population est en colère face aux nombreuses violations des droits humains par les autorités, qui ravivent les vieux démons d'un passé autoritaire, marqué par le massacre de Tlatelolco », explique Sergio Barcena, politologue à l'Institut technologique de Monterrey. Le 2 octobre 1968, à Mexico, des militaires ouvraient le feu sur des milliers d'étudiants qui protestaient contre le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui a gouverné le pays sans partage soixante et onze durant, jusqu'en 2000. Quarante-six ans plus tard, l'omerta règne toujours sur les circonstances d'une répression qui aurait fait cent cinquante à trois cents morts, selon des enquêtes indépendantes.

    « Aujourd'hui, l'Etat central n'est plus aussi autoritaire, souligne M. Barcena. Mais les gouvernements locaux gardent une culture de répression et de corruption, accentuée par l'infiltration des institutions locales par les cartels de la drogue. » D'autant qu'une autre affaire provoque la colère des Mexicains. Le 1er octobre, trois militaires ont été accusés d'avoir assassiné de sang froid vingt-deux délinquants présumés, le 30 juin à Tlalaya, dans l'Etat de Mexico. Cinq autres soldats ont été arrêtés, après un témoignage contredisant l'affirmation précédente de l'armée selon laquelle les victimes avaient trouvé la mort dans un affrontement avec des soldats.

    HAUSSE DES DISPARITIONS

    Le 29 septembre, la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) a exprimé sa préoccupation face à « de possibles exécutions extrajudiciaires » à Tlatlaya et à Iguala. Sans compter les dénonciations des organisations non gouvernementales Human Right Watch (HRW) et Amnesty International (AI), de la hausse ces dernières années des actes de torture et des disparitions forcées.

    Ces abus relancent la polémique sur le recours à l'armée, accusée de mettre le feu aux poudres, dans la lutte contre le narcotrafic. Le président Enrique Peña Nieto, dont l'élection en juillet 2012 a marqué le retour du PRI au pouvoir, ne parvient pas à mettre fin aux assassinats liés à la guerre des cartels de la drogue, entre eux et contre le gouvernement, qui s'élèvent à six mille depuis janvier, selon le quotidien Milenio, soit plus de quatre-vingt mille morts depuis sept ans et demi. « La protection des droits humains doit être une pratique systématique dans l'exercice de l'autorité », a promis, le 1er octobre, M. Peña Nieto. Le temps presse pour retrouver les disparus d'Iguala. Sinon la politique sécuritaire du gouvernement risque d'être décrédibilisée.

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    Finalement donc, comme nous l'avons dit, les disparu-e-s ont été retrouvé-e-s... sauvagement assassiné-e-s :


    Mexique : deux criminels avouent avoir tué 17 étudiants


    Quarante-trois étudiants avaient disparu fin septembre à Iguala. Des fosses contenant 28 corps ont été découvertes samedi ; des analyses ADN viendront dire si certains des étudiants disparus en font partie.

    Le doute sur le sort des 43 étudiants mexicains disparus le 29 septembre à Iguala s’est dramatiquement réduit dimanche soir : deux membres présumés d’un gang criminel ont avoué avoir tué 17 d’entre eux, a annoncé un procureur régional. Iñaky Blanco, procureur de l’Etat du Guerrero, a également annoncé lors d’une conférence de presse que 28 corps avaient été retrouvés jusqu’à présent près de la ville d’Iguala. Mais il faudra au moins deux semaines pour établir avec certitude qu’il y a parmi ces cadavres certains des étudiants disparus, a-t-il dit.

    Les 43 jeunes portés disparus depuis 10 jours sont des élèves de l’école normale d’Atzoyinapa, proche de Chilpancingo, capitale de l’Etat de Guerrero, connue pour être un foyer de contestation. Ces étudiants étaient venus le 26 septembre avec des dizaines d’autres du même établissement à Iguala, à 100 km environ de leur école pour, selon leurs dires, récolter des fonds et manifester. Ils s’étaient ensuite emparé de trois autobus des transports publics locaux pour rentrer chez eux.

    Des policiers municipaux et des hommes armés non identifiés avaient tiré sur ces autobus, faisant trois morts, et d’autres fusillades dans la soirée avaient fait trois autres morts. Puis on est resté sans nouvelles de 43 étudiants. Des témoins ont assuré avoir vu des dizaines d’étudiants être emmenés peu après dans des voitures de police vers une destination inconnue.

    Le directeur de la sécurité publique et le maire en fuite

    Le procureur Blanco a annoncé que deux présumés criminels du groupe Guerreros Unidos - sur la trentaine de personnes arrêtées dans cette affaire - «ont indiqué avoir participé directement au meurtre d’étudiants». Les tueurs ont fait descendre les étudiants d’un autobus, «se sont emparé de 17 d’entre eux pour les transférer vers les hauteurs d’une colline de Pueblo Viejo (commune d’Iguala) où ils ont des fosses clandestines et où ils disent les avoir abattus», a déclaré le procureur.

    Les deux détenus ont assuré que l’ordre de venir sur les lieux où se trouvaient les étudiants avait été donné par le directeur de la sécurité publique d’Iguala. L’ordre de les capturer et de les assassiner aurait été donné par un des dirigeants des Guerreros Unidos, surnommé «El Chucky». Tant le directeur de la sécurité publique que le maire d’Iguala, Jose Luis Albarca, ont pris la fuite après les fusillades. Ils sont actuellement recherchés par la justice.

    Dans ces fosses découvertes samedi, les autorités ont exhumé jusqu’à présent «28 corps au total, certains complets, d’autres fragmentés et présentant des signes de calcination», a aussi dit le procureur. «Dans les fosses localisées à Pueblo Viejo, a été mise en place une couche de branches et des troncs sur lesquels ont été placés les corps des victimes, qu’il ont arrosé d’une substance inflammable, du diesel, de l’essence ou du pétrole», a-t-il détaillé.

    Un des pires massacres au Mexique

    dt.common.streams.StreamServer.clsIñaky Blanco a demandé que l’on attende les résultats des tests génétiques pour confirmer qu’il y a parmi eux certains des étudiants disparus. Des spécialistes argentins, dirigés par l’anthropologue et légiste Mercedes Loreti, vont participer aux travaux d’identification des cadavres. Des représentants des étudiants de l’école normale ont accepté de participer aux travaux.

    Dans la journée de dimanche un avocat des familles, Vidulfo Rosales, avait indiqué que 35 parents des victimes avaient déjà fourni des échantillons d’ADN. Mais ce travail risque de durer : «Les spécialistes en la matière considèrent que le processus pour déterminer l’identité des restes va osciller entre 15 jours et deux mois», a souligné le procureur.

    Tandis que les familles attendaient des nouvelles dans l’angoisse, des centaines de collègues des élèves-enseignants ont bloqué l’autoroute menant de Chilpancingo à Acapulco, exprimant leur colère à l’intention des autorités. Le gouverneur de Guerrero, Angel Aguirre, a lancé un appel au calme et à «éviter la violence».

    S’il se confirmait que les corps trouvés sont ceux des étudiants disparus, il s’agirait de l’un des pires massacres au Mexique depuis le début de la guerre lancée en 2006 contre les narcotrafiquants et qui a fait plus de 80 000 morts.

    AFP


    Lire aussi :

    MEXIQUE. Une fosse commune à l'endroit où 43 étudiants ont disparu


    Ou encore l'article (en castillan) d'une organisation marxiste-léniniste du Panama :
    http://nuevademocraciapanama.<wbr>blogspot.fr/2014/10/mexico-<wbr>matanza-de-57-estudiantes.html


    En français, l'article du site "zapatiste" Basta! offre une bonne présentation militante des faits :


    Mexique - "Y el señor andaba bailando" : la nuit d'Iguala


    par Fausto Giudice, 7/10/2014

    Un maire mafieux, complice d'un gouverneur d'État mafieux, couvert par un Président mafieux, donne l'ordre à ses hommes de tuer puis va danser, pendant que les tueurs agissent dans la nuit, tuant, blessant, kidnappant des jeunes étudiants en lutte, mais aussi des passants, des footballeurs, des passagers de taxi, bref tout ce se trouve sur le parcours de leurs projectiles. Bilan provisoire de l'horreur qui vient d'ensanglanter la ville d'Iguala de la Independencia : 49 morts, 17 blessés, 22 policiers municipaux détenus, un maire en fuite, recherché par Interpol, et un pays tétanisé par ce nouvel épisode la chronique noire d'une plongée dans l'abîme. Retour sur les événements de la nuit d'Iguala.

    D'abord un peu d'histoire et de géographie.

    Les scènes se passent dans l'État du Guerrero, dans le sud du Mexique, nommé d'après Vicente Guerrero, le 2ème président éphémère (8 mois) du Mexique indépendant au destin tragique : venu au pouvoir par un coup d'État, il fut destitué par un autre coup d'État et capturé puis fusillé par un acte de traîtrise (une invitation à déjeuner) préfigurant un acte similaire qui provoquera la mort, presque un siècle plus tard, d'Emiliano Zapata. Le Guerrero, connu à l'étranger pour son haut lieu de cauchemar climatisé touristique d'Acapulco – une Babylone du Pacifique – est à l'image du reste du Mexique : livré à la prédation sauvage de la part d'un conglomérat de groupes criminels – narco-gangs, partis politiques, policiers pourris, bureaucrates corrompus, entrepreneurs mafieux, élus par achat de votes - collaborant tous entre eux. Ce pauvre Mexique, "si loin de Dieu et si proche des USA", est aujourd'hui réduit à l'état d'une Colombie où les frontières entre "politique" et "parapolitique" (terme colombien désignant les représentants parlementaires des groupes paramilitaires auxquels l'armée et la police sous-traitent le "sale travail") se sont effacées, et connaît une très forte conflictualité sociale. Les conflits qu'il vit portent sur des thèmes universels : la terre, l'eau, l'éducation, la santé, bref la défense des communs contre la prédation qui, au nom du marché, détruit le cadre de vie et les conditions mêmes de survie de la population. Une des batailles les plus spectaculaires qui se livre depuis des années concerne l'éducation. Dans ce domaine comme dans d'autres (la structure agraire) les régimes qui se sont succédé au Mexique depuis 20 ans ont tous poursuivi le plan visant à démanteler les acquis de la Révolution mexicaine de 1910, autrement dit l'éducation libre et gratuite pour tous. 

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    Une des structures les plus importantes issues de la Révolution sont les écoles normales rurales, qui forment les instituteurs ruraux, généralement eux-mêmes issus de milieux paysans et indiens (les Mexicains disent "indigènes"). Vivant en internat, les normaliens alternent formation théorique et pratique, passant la quatrième année de leur cursus comme instituteurs-stagiaires dans une école primaire rurale. Le gouvernement d'Enrique Peña Nieto veut tout simplement les liquider comme "résidu anachronique", arguant que désormais on n'en a plus besoin. Cela entraînerait tout bonnement la disparition de l'école de base dans toutes les zones rurales abandonnées par l'État. Les normaliens font donc de la résistance depuis plusieurs années, payant un lourd tribut : 2200 d'entre eux ont été arrêtés depuis 2000.

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    Les luttes des normaliens sont des luttes de survie, donc violentes. Les lieux et objets emblématiques de ces luttes sont les autobus, les péages d'autoroutes et les boîtes en fer blanc. Explications : les normaliens ont en permanence la fringale et le ventre vide, vu que le gouvernement leur coupe les vivres. Ils sont obligés de financer eux-mêmes leurs déplacements entre les écoles où ils sont internés, leur lieu d'origine et les localités où ils font leurs stages. Ils récupèrent donc des autobus privés ou publics, occupent – "libèrent" - des péages d'autoroutes, dont ils demandent aux préposés de dégager et démontent les caméras de surveillance et organisent des "coperachas", des collectes d'argent, parfois un peu trop insistantes, ce qui déclenche parfois des bagarres généralisées, par exemple avec les chauffeurs de taxis collectifs, de bus ou de camions qui s'insurgent contre ce "racket". Les malheureux chauffeurs ont des circonstances atténuantes : ils sont déjà soumis aux exigences de "mordida" (orig. morsure), le bakchich traditionnel prélevé sous tout prétexte par les policiers, et au racket des gangs criminels. Mais le plupart des gens sollicités acceptent sans problèmes de mettre un petit billet dans les boîtes de conserves tendues par les normaliens en lutte, qui pourraient être leurs enfants ou leurs petits frères.

    Venons-en à Iguala de la Independencia. C'est une ville de 120 000 habitants, à mi-chemin de Mexico et d'Acapulco. Elle est entrée dans l'histoire puisque c'est là que fut signé et proclamé le Plan d'Iguala, déclaration d'indépendance du Mexique, fruit d'un accord entre Iturbide, le monarchiste qui se voulait empereur, et Guerrero le libéral, républicain et franc-maçon. Et c'est à Iguala, en ce même jour historique du 24 février 1821, que le tailleur et coiffeur José Magdaleno Ocampo inventa le drapeau mexicain. Jamais depuis la conquête espagnole Iguala n'avait si peu mérité son nom originel en langue nahuatl (la langue des Aztèques) de yohualcehuatl, qui signifie "là où la nuit apporte la sérénité".

    Ce qu'a apporté la nuit du vendredi 26 au samedi 27 septembre 2014, à Iguala, a été tout le contraire de la sérénité. Dans l'après-midi, les normaliens en lutte de l'École normale rurale Raúl Isidro Burgos d'Ayotzinapa, à 126 km de là, étaient arrivés en ville pour collecter de l'argent afin de financer leur déplacement collectif vers la capitale, pour y participer à la grande manifestation prévue le jeudi 2 octobre, en commémoration du massacre de Tlatelolco. Le 2 octobre 1968, plusieurs centaines d'étudiants en lutte de la capitale avaient été massacrés par des snipers des escadrons de la mort sur la Place des Trois-Cultures. Ce traumatisme n'a jamais été guéri, le crime étant resté impuni à ce jour, 46 ans plus tard. Symbole de la criminalité du pouvoir en place, Tlateloco déclenche une prise de conscience qui conduit certains militants étudiants à rejoindre la voie de la lutte armée, dans laquelle divers militants se sont engagés durant les années 1960. Parmi eux Lucio Cabañas et Genaro Vázquez, étudiants de cette même école d'Ayotzinapa. Lucio fonda le Parti des Pauvres et tomba au combat le 2 décembre 1974, âgé de 36 ans. Genaro, plus âgé que lui (il avait 7 ans de plus) et avec une déjà longue expérience de lutte syndicale, passa à la lutte armée en 1968, après avoir été libéré de prison par ses camarades, créant l'Asociación Cívica Nacional Revolucionaria (ACNR). Il est mort le 2 février 1972 à Morelia, dans des circonstances restées mystérieuses à ce jour : il semble qu'il ait été laissé mourir par les militaires qui avaient découvert son identité suite à un accident de voiture dans lequel il avait été gravement blessé.

    Cabañas et Vázquez sont considérés comme des héros, au même titre que Che Guevara ou Emiliano Zapata, par les normaliens en lutte d'aujourd'hui. Ce vendredi-là, les normaliens se retrouvent en plein Iguala face aux policiers municipaux accompagnés de tueurs du gang criminel Guerreros Unidos, sous les yeux de militaires et de policiers fédéraux complices, qui laisseront faire. Les tueurs attaquent et tirent. Les normaliens se dispersent, les tueurs les poursuivent. Bilan de la nuit : 6 morts, 17 blessés graves et une soixantaine de normaliens disparus, c'est-à-dire kidnappés par les escadrons de la mort. La réaction de toute la société mexicaine est un mélange d'indignation et de résignation rageuse. Tout le monde se met à enquêter : la "justice" – le procureur ordonne l'arrestation de 22 policiers municipaux -, les citoyens, les médias. Quelques jours plus tard une douzaine de kidnappés réapparaissent, vivants. On vient de retrouver les corps des 43 autres, brûlés, dans 6 fosses communes.

    Les travailleurs de l'Ecole normale d'Ayotzinapa exigent :
    -le châtiment des assassins de normaliens
    -la destitution des fonctionnaires complices
    Ayotzinapa unie jamais ne sera vaincue

     

    Entretemps, les normaliens ont participé activement et en masse au grand rassemblement du 2 octobre sur le Zócalo de Mexico en commémoration de Tlatelolco.

    Zócalo, 2 octobre. Photos Argelia Zacatzi Pérez mezcali

    Les normaliens exigent de revoir en vie leurs camarades disparus

    Por mi raza hablará el espíritu (« pour ma race parlera l'esprit »), la devise de l'Université nationale autonome du Mexique forgée par l'écrivain José Vasconcelos qui en fut le recteur de 1920 à 1921. La « race » fait référence à la « race cosmique » décrite par Vasconcelos, celle issue, en Amérique latine, du métissage de deux cultures (européenne et amérindienne). Elle n'a rien à voir avec le "concept" européen de "race"

     

    Pour demain mercredi 8 octobre, est prévue au même endroit une grande manifestation contre la boucherie d'Iguala, qui s'ajoute à la longue liste qui va de Tlateloclo à Acteal en passant par Aguas Blancas en 1995 et le massacre d'étudiants dit du Jour de Corpus Christi, le 10 juin 1971, effectué par le groupe clandestin des Halcones, les "faucons" formés par la CIA, crime pour lequel le président d'alors, Luis Echeverría Álvarez, inculpé en 2005, a bénéficié d'un non-lieu pour "absences de preuves" en 2009. Faudra-t-il attendre l'an 2048 pour que des poursuites soient engagées contre le président Enrique Peña Nieto, auquel les deux premiers responsables du massacre d'Iguala sont étroitement liés ?

    Ces deux hommes sont :

    - Le maire d'Iguala, actuellement "en fuite" et recherché par Interpol : après avoir donné l'ordre à ses sbires de tirer sur les normaliens, dans la soirée, il est allé danser. "Y el señor andaba bailando", commentait une présentarice de télévision. L'homme a le profil classique du "parapolitique" mexicain du XXIème siècle. José Luis Abarca Velázquez a commencé comme marchands de sombreros sur les marchés, puis s'est retrouvé à la tête de grands supermarchés et d'autres entreprises lucratives. L'explication du mystère de son enrichissement est simple : c'est un blanchisseur d'argent du crime organisé. Avec cet argent, il a pu s'acheter un poste de maire après s'être acheté une place au PRD, le parti de la "Révolution démocratique", qui mérite ses guillemets car il n'est qu'un PRI bis, c'est-à-dire, une machine mafieuse de pouvoir (remarque en passant : les 2 partis sont membres de l'Internationale socialiste, lisez ceci si vous cherchez encore de bonnes raisons de vous foutre en colère. Mais bon, l'IS a quand même attendu le 17 janvier 2011 pour exclure le RCD du dictateur tunisien Ben Ali, trois jours après sa chute et sa fuite, et le 31 janvier 2011 pour exclure le PND de Moubarak, 12 jours avant la chute de celui-ci). Le PRD a bien sûr exclu Abarca de ses rangs… il y a deux jours, ce qui fait rire jaune les Mexicains. Je vous mets sa photo, au cas où vous le croiseriez, Interpol vous donnera une récompense. Sa page existe toujours sur Facebook, où son dernier post, en date du 29 septembre, souhaite un bon dimanche à ses administrés. Vous pouvez écrire à Mark Zuckerberg pour lui demander de supprimer cette page, puisque c'est celle d'un criminel recherché par Interpol…

    - Le gouverneur du Guerrero, Ángel Aguirre Rivero, lui aussi, bien sûr "militant" du PRD et élu en 2011. Lui aussi lié aux Guerreros Unidos, le gang local de narcotueurs, il a pratiqué les retours d'ascenseur avec Abarca, ce qui est normal puisqu'ils mangeaient au même râtelier. Voici deux photos du bonhomme: la première, photoshopée, de sa campagne électorale de 2011 et la seconde, qui le montre sous son vrai visage. Notez l'impudence du candidat, qui a carrément utilisé comme message de sa campagne le subliminal "Unidos transformaremos Guerrrero" (Unis nous transformerons Guerrero), qui évoquait immédiatement ses narcocriminels d'amis, protecteurs et financeurs, les Guerreros Unidos.

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    Nous avons déjà eu l'occasion de caractériser - dans cet article d'août 2013 - le phénomène latino-américain des cartels (crime organisé) comme une expression, au même titre que les islamistes dans les pays musulmans, du "capitalisme d'en bas" qui émerge de manière informelle et spontanée des entrailles de la "société civile" face au "capitalisme d'en haut", celui que l'impérialisme perçoit comme "normal" et impulse à travers une bourgeoisie bureaucratique-compradore à sa solde. Une expression particulièrement visible et violente (du fait du caractère illégal de la marchandise qu'elle manie) de ce capitalisme "spontané" "d'en bas" qui, contrairement au capitalisme bureaucratique-comprador "d'en haut", ne va pas permettre au surproduit (plus-value "sur-accaparée") de "remonter" correctement jusqu'aux monopoles impérialistes - qui le combattent donc en conséquence, dans leur perspective de domination totale des économies du "Sud" (comme l'explique doctement  au sujet du Mexique cet expert en renseignement, spécialiste du crime organisé : "le pays a besoin d’investisseurs étrangers et ceux-ci risquent d’y regarder à deux fois si la corruption et l’insécurité sont galopantes"...).

    Mais nous avions également expliqué - et nous en avons maintenant la terrible illustration - que ces forces expression du "capitalisme d'en bas" n'étaient nullement "subversives" et encore moins "progressistes" : elles se caractérisent généralement par une grande barbarie dans leurs pratiques quotidiennes et dès que le vent de la révolte populaire se lève, elles ont systématiquement tendance à "faire bloc" avec la classe dominante "d'en haut" pour l'écraser. Cela ne date pas d'hier : il suffit de penser au rôle des fameuses triades dans la répression-massacre des communistes en Chine, en 1927.

    Au Mexique cette collusion est totale, certains groupes armés des cartels étant même directement issus des forces armées contre-révolutionnaires de l’État, comme les tristement célèbres Zetas.

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    Il faut bien avoir à l'esprit un certain nombre de choses :

    - Le Mexique partage plus de 3.000 km de frontière avec la première puissance impérialiste mondiale, les États-Unis ; une frontière qui en bien des endroits n'a plus grand chose à envier au fameux et défunt Rideau de Fer (dont les anticommunistes nous ont rebattu les oreilles pendant 40 ans...) ou au mur de séparation des territoires occupés en Palestine ; gardée d'ailleurs (du côté US) par de féroces patrouilles policières militarisées et de sinistres milices racistes (les Minutemen) qui ont sans doute déjà assassiné des milliers de personnes (lire ici, ici et ici ; on rappellera aussi qu'au Nord de cette frontière se trouve... la moitié de l'ancien territoire mexicain, annexé en 1848 après deux ans de guerre sanguinaire puis colonisé). Il s'agit donc d'une ligne de front directe entre "Nord" et "Sud", entre le monde impérialiste et le monde semi-colonisé, comme il y en a peu à travers le monde (la Palestine en est une autre, ou encore les enclaves "espagnoles" de Ceuta et Melilla au Maroc). C'est là tout le sens de ce que proclamait déjà, à la fin du 19e siècle, le président-dictateur Porfirio Díaz lui-même : "Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des États-Unis !". Cette ligne de front ne se traduit pas (pour le moment) par une lutte armée entre les deux bords, mais par la puissance des flux dans un sens comme dans l'autre : la force de travail (migrants) et la marchandise vont du Mexique vers les États-Unis (dont cette marchandise illégale et ultra-lucrative que sont les stupéfiants) tandis que le capital, les dollars redescendent dans le sens inverse - investis dans des entreprises à bas coût de main d’œuvre installées près de la frontière (les maquiladoras) ou dans les poches des touristes qui viennent les claquer à cœur-joie, y compris dans des "commerces" aussi sordides que la prostitution (l'ultra-violence qui règne depuis une dizaine d'années a cependant "refroidi" les moins téméraires). Tous ces facteurs donnent à l'économie "souterraine" du Mexique des caractéristiques très particulières (notamment le fait que certaines organisations criminelles sont... plus riches que bien des administrations locales, voire des États fédérés !) et débouchent sur des pratiques de guerre contre le peuple absolument effroyables, comme ces disparitions de centaines de femmes (salariées des maquiladoras sans doute en quête d'un "passage" vers le Nord et/ou plus ou moins acculées à la prostitution) dans la région de Ciudad Juárez. Ces flux gigantesques de capitaux descendant du Nord et de marchandises (ou de force de travail) en provenance du Sud forment en fait un gigantesque "gâteau" que des dizaines de centres de pouvoir concurrents cherchent à se partager (il faut bien comprendre que la drogue - aux côtés du jeu, de la prostitution ou encore du "passage" d'immigrants - est une base d'accumulation permettant de se constituer très vite un énorme capital, mais qu'ensuite les investissements se font dans toutes sortes d'activités économiques y compris tout à fait légales). La violence atteint un degré de barbarie sans nom, avec de macabres mises en scènes des victimes qu'il serait insoutenable de montrer ici (on peut voir ici la photo d'un des étudiants retrouvés mais vous n'êtes pas obligés de cliquer sur le lien - cette pratique de l'arrachement du visage est courante chez les cartels, trouvant peut-être son origine dans l'ancien culte nahua de Xipe Totec). Plus on s'approche de la frontière avec les États-Unis plus le phénomène est fort, mais c'est tout le territoire qui est concerné.

    iguala father- C'est un État très décentralisé (fédéral selon sa constitution) avec des pouvoirs locaux très puissants et autonomes, qui ne sont pas de simples rouages de l’État central. Ce n'est pas que nous (affreux "régionalistes" occitans que nous sommes) soyons de grands défenseurs de la centralisation étatique ; mais c'est un constat de fait : les pays dominés, les États semi-coloniaux d'une certaine taille se caractérisent TOUJOURS par cette importance des pouvoirs et des potentats locaux. C'est même ce qui permet de distinguer un pays semi-colonisé "émergent" (à forte croissance) comme le Mexique, le Brésil ou l'Inde d'un nouvel impérialisme comme la Chine (où l’État central est très fort). Un État qui devient impérialiste passe toujours par une phase de centralisation autoritaire (y compris les États-Unis fédéraux après la Guerre de Sécession). C'est absolument logique : un État faible livre littéralement en pâture ses forces productives aux capitalismes plus puissants. Au Mexique, donc, ces pouvoirs locaux forment véritablement ce que les communistes turcs appelleraient "l’État profond" : des régimes despotiques, clientélistes, répressifs brutaux et corrompus, alors que l’État central essaye  - depuis une vingtaine d'années du moins - d'assumer une certaine "respectabilité" internationale. C'est surtout contre eux que les grands soulèvements populaires des 10 dernières années ont éclaté, comme par exemple la "Commune de Oaxaca" contre le corrompu et tyrannique gouverneur Ulises Ruiz (1-2-3-4). C'est encore le cas aujourd'hui dans le Guerrero. Et ces pouvoirs locaux n'hésitent que rarement à pactiser avec les tout-puissants cartels, forces susceptibles de commander au comportement social (donc à la loyauté envers le pouvoir en place) de centaines de milliers de personnes auxquelles elles inspirent soient le respect, soit la terreur soit un peu des deux...

    - Du fait même de l'illégalité de leurs activités, les contacts entre les cartels et les forces de sécurité de l’État sont de toute façon permanents. Les premiers ont systématiquement affaire aux secondes, qui sont en principe chargées de les mettre hors d'état de nuire. Alors on s'affronte, affrontements qui ont fait plus de 80.000 morts depuis 2006 ; mais on s'arrange aussi... L’État est parfois prêt à "fermer les yeux" sur certaines choses, à laisser se faire tranquillement certaines "affaires" en échange de quelques "menus services". Et notamment des "services" consistant à l'aider à "tenir" ces foutues masses populaires dans un pays considéré comme l'un des plus inégalitaires au monde, où les revenus moyens de 10% les plus pauvres sont de l'ordre de 20 fois inférieurs à ceux des 10% les plus riches... 10% les plus riches dont font évidemment partie les capos des cartels ! Ainsi, petit à petit, le "jeu" du gendarme et du voleur s'est mué en une interpénétration totale et profonde entre l’État et le crime organisé ; jusqu'au point où - comme on l'a vu - des policiers et des militaires à la retraite (ou éventuellement radiés pour corruption) passent directement au service de ce dernier, quand ils ne sont pas carrément flics le jour et sicarios (hommes de main, tueurs sur contrat, chargés d'enlèvements contre rançon etc.) la nuit !

    C'est donc un ennemi protéiforme qu'affrontent les masses et notamment la JEUNESSE populaire du Mexique, en lutte contre le "néolibéralisme" qui est le nom donné là-bas à l'ordre semi-colonial semi-féodal dans la forme très dure qu'il a pris depuis une trentaine d'années. Protéiforme mais formant néanmoins un tout indivisible, malgré la violence (apparente) des affrontements qui peuvent "opposer" l'aile étatique centrale à l'aile mafieuse liée aux pouvoirs locaux. La violence criminelle pourrait bien, par exemple, servir un jour de prétexte (c'est d'ailleurs déjà un peu le cas) à un état d'exception militarisé qui ferait tout sauf les affaires des progressistes... Dans cette situation, au demeurant, une partie des forces mafieuses serait peut-être éliminée mais une autre trouverait très certainement un modus vivendi avec le pouvoir, comme cela a pu se passer en Russie avec Poutine (ou dans le Sud italien sous Mussolini).

    L'ennemi des masses et de la jeunesse du Mexique, c'est le système semi-colonial semi-féodal mis en place par l'impérialisme (principalement US) à son service ; un système qui doit être balayé par la Guerre du Peuple.

    Ce jour-là les assassins mafieux et fascistes verront s'abattre sur eux le bras du juste châtiment ; et ce seront leurs cadavres qui pourriront suspendus aux branches des belombras !

    EPR members II anti_imperialism.jpg

    * Créées après la "révolution" (modernisation bourgeoise radicale sous pression populaire) des années 1910, les ENR accueillent de manière relativement démocratique les jeunes de milieu populaire des campagnes pour devenir instituteurs. Elles font l'objet (depuis une quinzaine d'années environ) d'une offensive du gouvernement mexicain pour les priver de moyens et (à terme) les liquider - le président actuel, Enrique Peña Nieto, a parlé de "résidus anachroniques" à leur sujet. Leurs enseignants et étudiants sont donc en résistance depuis de nombreuses années et ont déjà payé un lourd tribut : on parle de plus de 2.200 arrestations depuis l'an 2000.
     

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