• Encore une fois sur la question de l'"islamisme"


    http://lequotidienalgerie.org/2018/06/29/lislamisme-est-il-la-forme-musulmane-de-la-theologie-de-la-liberation/

    "Pendant la période de la guerre froide, les groupes et les penseurs islamiques étaient souvent en concurrence avec leur principal rival idéologique, le marxisme, avec lequel ils partageaient des positions anticapitalistes, populistes et de justice sociale. Nous l’avons vu dans les idées socialistes de Mahmoud Taha au Soudan, l’anticapitalisme de Sayyid Qutb [on pourrait encore citer le "père" fondateur des Frères Musulmans syriens, Moustapha Siba'i], la gauche islamique de Hassan Hanafi en Égypte, le marxisme économique d’Ali Shariati en Iran, ou la perspective distributionniste de Mohamed Bakr Al-Sadr en Irak. Ainsi, alors que l’islamisme des années 1980 et 1990 se caractérisait par une sorte de populisme de gauche, nous observons aujourd’hui une tendance au populisme néolibéral parmi les islamistes et les post-islamistes — par exemple, dans la pensée de figures comme Mahmoud Ahmadinejad en Iran, Kheirat Al-Shater, dirigeant des Frères musulmans égyptiens, Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, ou les « salafistes Costa » qui ne s’intéressent ni à la redistribution ni à la protection sociale, mais à la « prospérité » par l’entrepreneuriat individuel. Cela représente un changement significatif vers ce que l’on pourrait appeler le « néo-islamisme » de notre époque néolibérale."

    C'est bien vu. C'est vrai que l'affrontement marxistes-islamistes du temps de la Guerre froide était en fait moins une question d'antagonisme total de vision du monde, que plutôt une concurrence sur le même créneau... Avec pour seul vrai clivage peut-être croyance/incroyance, voire un "indépendantisme" (des islamistes) vis à vis de l'URSS que l'on trouvait aussi chez les groupes pro-chinois.

    Les Frères Musulmans avaient ainsi commencé par être des alliés de Nasser et Néguib, on l'oublie souvent. Ils avaient soutenu leur coup d'État contre la monarchie laquais de l'Empire britannique. La rupture ne s'est pas vraiment faite sur un rapport différent à l'impérialisme occidental (les uns et les autres avaient combattu côte à côte les Anglais sur le Canal de Suez), mais plutôt sur le rapprochement à partir de 1954 avec l'URSS "athée" et (selon leur point de vue) "ennemie des musulmans".

    Ceci étant RÉCUPÉRÉ par l'impérialisme occidental dans une optique anti-soviétique, COMME c'est arrivé à des groupes 'chinois' ou 'albanais' parmi lesquels on peut citer l'UNITA en Angola, les maos afghans qui ont combattu aux côtés des islamistes d'ailleurs, ou le PCRV contre Sankara au Burkina.

    Ensuite bien sûr, eh bien il y a eu reflux général de la révolution mondiale et COMME l'immense majorité des groupes cocos, glissement vers la social-démocratie voire le social-libéralisme de 'ruissellement' qui serait la position que l'on pourrait prêter aujourd'hui aux Frères ou à Erdogan.

    Encore une fois sur la question de l'"islamisme"

    Lire aussi : http://ekladata.com/aMWtD4biDmduz0KwuECvsQC_eus/2008_12_Dot.pdf

    http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/religion-et-revolution-un-excellent-texte-maoiste-arabe-a114071990

    http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/encore-quelques-petites-reflexions-sur-les-religions-et-l-attitude-des-a114496946

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    [Complément - discussion FB]

    [Nasser] C'est l'histoire d'une triste rupture avec les Frères alors qu'ils étaient côte à côte dans les combats de Suez avant la révolution (le pronunciamiento militaire de 1952) et ont pratiquement organisé celle-ci ensemble.

    Aux conséquences géopolitiques et intérieures peut-être peu visibles (hors la répression brutale de la Confrérie...) de son vivant, mais qui se sont tragiquement révélées ensuite.

    Une rupture entre un alignement sur l'URSS d'un côté et un "ni capitalisme croisé ni communisme athée" de l'autre ; pour qu'à l'arrivée les successeurs de Nasser deviennent... des valets modèles de l'Occident et les Frères, devant ce mouvement général des nationalismes (relativement) "laïcs", fasse finalement figure de derniers poils à gratter pour l'impérialisme (en dehors des djihadistes purs et durs).

    Avec des responsabilités, bien sûr, de part et d'autre hein... Mais bon.

    Les FM ont rompu avec Nasser sur la question de l'alignement sur l'URSS, la Yougoslavie et autres "marxismes athées", point. Ils sont donc devenus pour l'Occident des alliés objectifs ou en tout cas, un beau bâton à mettre dans les roues du régime et des régimes similaires (Syrie, Libye, voire Algérie même, encore "socialiste" des années 1980, avant la conversion au néolibéralisme fin 80s début 90s) ; à une époque où un peu tout était bon à prendre en ce sens.

    Mais un jour, la Guerre froide a pris fin, aussi.

    Les Frères Musulmans sont capitalistes. Ils prônent une économie de marché et de libre entreprise, avec "ruissellement" et redistribution des richesses (et une certaine idée de non-accaparement des positions sociales opulentes, que tout le monde puisse avoir sa chance - par l'effort et avec l'aide de Dieu - d'y parvenir, en fait ils ne sont pas si éloignés que ça, en théorie économique, d'Amartya Sen).

    Mais dans les pays dominés par l'impérialisme, ce n'est pas qu'une question d'être ou non capitaliste.

    C'est d'abord et avant tout une question de "pompe" qui "exfiltre" la richesse vers l'Occident (ou la Russie, la Chine, le Japon, dans une moindre mesure).

    Les Frères Musulmans (et les apparentés, erdoganistes etc.) sont capitalistes mais aussi et surtout les représentants d'un capitalisme très "endogène", d'une bourgeoisie foncièrement anti-"partageuse" mais néanmoins ce qu'on appellera nationale, née de la vie sociale du pays où les gens produisent et vendent, bref font du bizness, et certains deviennent riches et d'autres pas.

    Autrement dit les représentants d'un circuit économique trop national, ou arabo-arabe ou orientalo-oriental qui n'"exfiltre" pas assez la richesse vers ailleurs ; en tout cas c'est ce que l'Ailleurs en question craint.

    Il est là le problème. Pas qu'ils nationalisent tout et nous fassent des communes populaires.

    "Les 'islamistes', eux, sont l'expression politique du 'capitalisme par en bas', le capitalisme (et la bourgeoisie) qui émerge 'spontanément' des 'entrailles' de la vie sociale (où les gens produisent et vendent, bref font du bizness, et certains deviennent riches et d'autres pas...), et se heurte au capitalisme bureaucratique impulsé 'd'en haut' par les régimes. Contrairement, en effet, à ce capitalisme bureaucratique-comprador 'd'en haut', le capitalisme 'spontané' 'd'en bas' ne va pas permettre au surproduit (plus-value 'sur-accaparée') de 'remonter' correctement jusqu'aux monopoles impérialistes - qui vont donc le combattre en conséquence, dans leur perspective de domination totale des économies du 'Sud'." [analyse de classe répétée dans une dizaine au moins d'articles portant sur la question]

    Nous ne voyons pas (pas l'ombre) d'une meilleure analyse de classe du phénomène. À moins qu'on nous en propose une autre, mais laquelle ?

    Encore une fois sur la question de l'"islamisme"En général, on nous rétorque "des féodaux". Mais ça ne tient pas debout...

    Soit la féodalité est une affaire de grande propriété foncière, et ça n'a rien à voir avec le sentiment religieux. Des individus très séculiers et totalement imberbes peuvent être de très grands propriétaires.

    Et ça n'a rien à voir avec la sociologie des cadres de la Confrérie, qui est extrêmement bourgeoise et bourgeoise active et gagne-sa-croûte, pas rentière : Morsi était ingénieur ; beaucoup de professions libérales, médecins ou avocats (des métiers "altruistes", c'est pas un hasard...).

    Les militaires "laïcs" sont (aujourd'hui) beaucoup plus certainement  issus de familles de notables grands propriétaires ruraux. Après tout, ils sont les héritiers des Mamelouks qui dirigeaient le pays lorsque Napoléon tenta de le coloniser (1799-1800).

    Les "officiers libres" de 1952 étaient des petits bourgeois, des paysans moyens entrés dans l'armée pour y rechercher une ascension sociale, certes. Mais avec l'échec de ce cycle de la révolution arabe (échec consommé à la mort de Nasser), leur régime a pourri sur pieds et ils sont devenus une BOURGEOISIE BUREAUCRATIQUE, c'est à dire une caste accumulant à travers l'appareil d’État. D'abord liée à l'URSS, elle a tourné spectaculairement casaque à la fin des années 1970 pour devenir garde-chiourme local des monopoles occidentaux.

    SOIT on assimile (absurdement) "féodalité" et religion, piété religieuse ; misère du "marxisme" le plus primaire ; mais là c'est absolument tout mélanger. Le "haut clergé" (difficile à définir dans le sunnisme, mais bon, "on" se débrouille) est souvent aux ordres du pouvoir hoggraïque. Des forces sociales très différentes et en contradiction interviennent en réalité dans le "camp religieux", sans parler de jeux de puissances régionales rivales.

    "Islamisme" = "féodalité" revient ici à mettre dans un même grand sac une abbaye (sous l'Ancien Régime) seigneure de dizaines de kilomètres carrés et hostile à la remise en cause de cette propriété éminente, d'un côté... et Savonarole, ou carrément Thomas Münzer ou les Camisards, de l'autre.

    "Les Égyptiens sont sortis en masse dans les rues pour l'enterrement" de Nasser : certes mais c'était en 1970, il avait rendu une certaine fierté et dignité au pays malgré la défaite de 1967.

    Aujourd'hui, ne nous voilons pas la face, c'est aux obsèques de Morsi que la population se rendrait en masse, surtout s'il devait mourir exécuté ou en prison.

    En un sens les FM sont aujourd'hui les nouveaux nassériens ; au sens de seuls bourgeois qui font un peu passer l'intérêt du pays avant leurs comptes en Suisse (en tout cas c'est comme ça que la population les perçoit... donc cette fumée doit avoir un peu de feu au-dessous, quand même).


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