• Encore quelques réflexions discursives sur les notions de "patrie"/patriotisme, souverainisme, populisme, "la France" etc. etc. (échange sur FB)


    - Au stade de l’impérialisme, de façon totale ; mais même dans un sens dès le début, puisque la Modernité capitaliste n’est pas simplement "l’économie de marché" (qui a toujours existé dans toutes les sociétés depuis l’entrée dans l’Histoire), mais un Marché financiarisé et surtout intrinsèquement (dès le début) expansionniste impérial/colonial à partir de Centres d’accumulation controverse-de-definitions… eh ben forcément, le patriotisme est lui aussi (en miroir) intrinsèquement le préalable à la libération sociale de classe (de l’exploitation des patrons). C’est ainsi.

    - À partir de là, ça ne peut pas être "n’importe quoi" comme patriotisme non plus certes. J’aime bien, en fait, mobiliser à ce titre un auteur non-marxiste et sur lequel il y a beaucoup de choses à dire par ailleurs, mais dont je trouve cette phrase précise brillante : Jaurès, "un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène" ; sentence par ailleurs réversible dans le même esprit : un peu de patriotisme, médiocre en quelque sorte, éloigne de l’internationalisme (n’est que chauvinisme, et pourrait être finalement la définition du nationalisme fasciste lorsqu’il se met au service du pouvoir financier qu’il prétend dénoncer) ; mais beaucoup y ramène, c’est-à-dire qu’un vrai patriotisme non-médiocre au sens d’attachement profondément à son Peuple travailleur et de refus de son oppression, de sa dépossession du pouvoir sur sa vie, rapproche de tous les autres peuples de la Terre dans la même situation, dans ce qu’on appelle l’interNATIONalisme…

    - C’est ici que surgissent plusieurs "difficultés" :

    1°/ Qu’est-ce qui est une patrie et qu’est-ce qui n’en est pas une, déjà. Tous les États (pratiquement) de plus de 100.000 km² dans le monde ne sont pas des "nations" au sens scientifique léniniste de ce mot ; mais… des États, qui sont à la base des "empires" de Centres capitalistiques et qui en regroupent, ou plutôt en ont au cours de l’histoire annexé, soumis, opprimé plusieurs. La France est bien entendu dans ce cas, construction séculaire par la conquête autour de Paris, et même parmi les derniers États au monde à s’étendre en administration directe "sur les 5 continents", c’est-à-dire à posséder des colonies outre-mer.

    2°/ Aujourd’hui (enfin, depuis quelques décennies) on peut effectivement considérer être dans une tendance à une nouvelle concentration du pouvoir capitalistique, au-delà de celle qui a donné ces grands États : concentration européenne autour de l’axe rhénan, concentration mondiale (la "mondialisation", avec ses instruments comme le FMI, l’OMC, la Banque mondiale etc.) autour de l’"Anglo-Saxonie" planétaire, principalement la superpuissance hégémonique unique US. Tout cela est une réalité ; mais c’est aussi une réalité que les contestations "souverainistes" de cela partent en général sur la base des constructions États, elles-mêmes Prisons de Peuples, qui ne sont pas remises en cause.

    3°/ La construction-concentration Europe, ce n’est pas juste l’Allemagne et l’Allemagne... La France aussi y a sa part et ses intérêts ; sauf une fraction de la bourgeoisie qui n’y trouve pas son compte et qui est précisément celle qui impulse les discours souverainistes et anti-"mondialisme" quand-un-referendum-chez-la-perfide-albion-provoque-des-fretillements. Que la Grèce, le Portugal, voire l’État espagnol voire l’Italie se sentent des provinces reléguées de cette construction, ça peut se comprendre, mais la France c’est quand même autre chose. Ou alors, il faut affiner un peu les choses dans leur complexité : le Centre financier parisien (+ ses quelques "métropoles connectées" "relais" régionales) s’est "greffé" à l’axe rhénan et y trouve son compte (cette métropole, ce Centre de la construction européenne apparaît même sur les cartes... des émissions de gaz polluants) ; le reste, qui était sa "province" violemment entubée, se retrouve encore plus "provincial" (mais enfin, quand même pas comme la Grèce ou le Portugal ou la Roumanie) dans ce nouvel édifice. À la limite on peut voir les choses comme ça.

    4°/ La contestation souverainiste de l’UE et de la "mondialisation" par une fraction bourgeoise qui n’y trouve pas son compte, n’est tout de même pas la seule chose en ligne de compte. On ne peut pas réduire qu’à pure aliénation (à cette fraction bourgeoise) le refus des classes populaires d’aller, dans ces nouveaux édifices continentaux ou planétaires, vers encore plus de dépossession de tout pouvoir sur leurs vies que celle déjà infligée depuis des siècles par le capitalisme et l’appareil technocratique d’État (parisien en France).

    5°/ Le souci c’est que ce sentiment légitime reste largement dans les griffes de la fraction bourgeoise souverainiste, et de ce fait ne remet pas en cause la construction séculaire étatique et impériale bleu-blanc-rouge, qu’au contraire il va souvent sacraliser. Il ne va pas remettre en cause, en fait, cette dépossession séculaire des peuples par l’appareil d’État parisien, ni (voire encore moins) celle infligée depuis le "camp de base" hexagonal à des dizaines de peuples sur la planète, et qui l’est toujours d’ailleurs (sous une forme néocoloniale départementalisée ou pseudo-indépendante). Tout ça n’est évidemment pas contesté par la bourgeoisie souverainiste, c’est au contraire ce qu’elle veut préserver (car elle le sent menacé, la hantise du dépeçage territorial et de la perte de colonies est pour ainsi dire consubstantielle à l’idéologie bourgeoise française…) ; et les classes populaires dans leur grande majorité marchent dedans.

    6°/ La France n’est pas une nation si on prend la définition léniniste de celle-ci (même si ni Illitch ni l’Oncle Jo ni Kaypakkaya ne se sont trop penchés sur son cas), c’est un fait incontestable. Pour autant, elle peut exister dans les masses populaires comme signifiant pas forcément uniquement réactionnaire ; car cet ensemble de peuples, dans le même bateau depuis des siècles, a déjà pu vivre dans ce même bateau des expériences qu’on peut considérer positives (la Révolution de 1789 du moins avant que ça parte en couille avec le retour en force du centralisme, 1848 ou encore décembre 1851, la Défense nationale de 1870 débouchant sur le moment révolutionnaire de 1871, les luttes sociales de 36 et la lutte et la victoire antifasciste de 1940-45, bref, "Ma France" de Ferrat quoi).

    [Voir ici quelques réflexions à ce sujet et une "rectification" récente : les-francais-selon-nous-ne-sont-pas-les-gens-du-bassin-parisien]

    C’est ce que tu as su percevoir face aux drapeaux tricolores et aux Marseillaises des Gilets Jaunes, et je me suis largement rangé à ton analyse : des références conçues dans ce contexte précis comme révolutionnaires, 1789, Bastille et compagnie, raccourcir la tête au roi ; à une époque, la nôtre, où le fait est que les références drapeau rouge et Internationale ne rallieraient pas 10% de ce monde (il n’est même pas sûr qu’elles en ralliaient autant au plus fort de 36 ou de 68, en fait…), donc ne feraient pas bouger un cil au pouvoir macronien.

    "La France" avec ses grands symboles a peut-être été, globalement, depuis 800 ans, 90% du temps une armée plus ou moins volontaire au service d’un cartel de bourgeoisies sous la conduite de Paris, dans ses projets impériaux ; mais elle a pu AUSSI parfois "faire France" dans le sens d’une libération démocratique et sociale (repossession de souveraineté sur leurs vies) au moins de ceux et celles qui l’habitent (mais c’est déjà ça…). Il existe, bel et bien, cette possibilité de "faire France" comme ensemble de Peuples travailleurs (et cette conscience-là aussi se manifeste chez les GJ par une floraison de drapeaux régionaux - voir lien ci-après) ralliés autour d’un projet politique qui ne soit pas exclusivement réactionnaire (pas être les petits soldats du cartel bourgeois).

    Voire même, peut-être, la possibilité… de renouer avec l’esprit originel tout sauf centralisateur parisien d’une Révolution née à Grenoble contre une manœuvre (justement) centralisatrice royale, avant le retour de bâton de 1794 ; esprit de République "une et indivisible" certes, mais sur la base d’une démocratie participative locale vivante et permanente ? Pourquoi pas…

    Mais évidemment, et malheureusement, l’ambigüité autour du signifiant France-BBR-Marseillaise permet toujours (et assez facilement) le retournement de la chose en son contraire.

    Bref, question compliquée et qu’on est à mon avis loin d’avoir tranchée.


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