• Du païs à la Commune populaire, de la communauté populaire précapitaliste à la société communiste – suite


    (1ère partie

    L'organisation sociale médiévale, en résumé, c'est donc :

    olargues castrum2 ll1°/ Une autorité politique féodale (éminente) qui a un rôle essentiellement subsidiaire ; qui n'intervient dans la vie sociale que lorsque l'on fait appel à elle (elle n'a même pas vraiment de percepteurs pour les taxes et redevances, puisqu'elle gère le 'commerce extérieur' du fief et ponctionne à ce moment-là). Le reste du temps, les nobles chassent, ripaillent, font la fête, écrivent des poèmes (troubadours), voyagent (beaucoup !) et font la guerre (leur fonction sociale première) ; les moines et autres hommes d’Église prient Dieu d'épargner au peuple les calamités naturelles ou autres (cela peut sembler ridicule, mais à l'époque c'est ainsi : on n'a pas d'autre 'recours' contre la nature), et compilent le savoir (en recopiant et recopiant à l'infini traités de science ou de jurisprudence et 'annales' historiques, les écrits d'alors ne se conservant que quelques dizaines d'années). Si leurs décisions sont contestables et donc contestées, on fait appel au suzerain (comte, duc), puis au roi ou à l'Empereur (dans l’Empire romain germanique), à l'évêque puis à l'archevêque puis carrément au Pape. Issus de l'administration (toute théorique) des royaumes germaniques (burgondes, wisigoths, mérovingiens, carolingiens), qui a elle-même succédé... à l'administration romaine (depuis le niveau le plus local jusqu'à celui de la grande province), ils assurent certes, politico-militairement et idéologiquement (religion, 'valeurs chevaleresques'), la cohésion de la société. Mais il faut s'enlever de la tête l'idée d'une autorité omniprésente dans la vie quotidienne des masses populaires : cela n'apparaît qu'avec l’État moderne, indissociable du capitalisme qui transforme la collectivité sociale en une somme d'individus, mode de production instable par nature qui doit en permanence être défendu de ceux qu'il exploite et gruge... et de lui-même, de ses propres contradictions, de la concurrence acharnée qui est son essence même. Les 'libéraux' ultra-capitalistes fantasment sur un ’État minimal' qui jouerait un rôle purement subsidiaire ; mais en réalité, si celui-ci est possible dans une féodalité 'qui va bien' (pas en crise), il est totalement impossible dans le capitalisme, qui a au contraire besoin d'une puissance publique maximale (la seule question étant, en réalité, de savoir si cette puissance publique doit faire du social ou se limiter au 'régalien').

    2°/ Une communauté sociale et productive (urbaine et villageoise) qui l'essentiel du temps s'administre elle-même, en 'républiques' (avec des 'rangs' en fonction du patrimoine) qui ont leurs conseils, leurs magistrats élus etc. Les bourgeois urbains sont devenus la classe dominante, qui a paysansauchamppris totalement le pouvoir en 1789 ; ce sont donc eux qui ont laissé des 'traces' de cela ; mais il est certain que les villages de campagne ou les vallées de montagne fonctionnaient sur un mode similaire – dans ce dernier cas des exemples ont subsisté jusque très tard (1789), avec par exemple les Escartons des Alpes occitanes ou les 'républiques pyrénéennes', voire jusqu'aujourd'hui puisque la 'principauté' d'Andorre (en fait une république, l'autorité des ‘coprinces’ étant purement symbolique) ou encore les cantons suisses ne sont à l'origine rien d'autre. Ce rôle de la géographie dans le maintien tardif de l'organisation communautaire est évidemment à souligner, puisqu'avec les moyens techniques de l'époque une géographie montagneuse était un sérieux obstacle à l'imposition d'une autorité étatique moderne (n'oublions pas que si les Capétiens y ont finalement réussi, les grands féodaux avant eux avaient également essayé). Une géographie accidentée était également incompatible avec la grande villa romaine, devenue au Moyen-Âge le type de domaine féodal où la condition paysanne était la plus dure, la plus proche de l'esclavage antique (qui est l'étymologie de serf : servus = esclave) ou de l’hilotisme spartiate. Il suffit de regarder une carte de l’État français pour voir dans quelle partie de celui-ci le relief est le plus montagneux... 

    Alors, peut-on parler d'ayllu, de communauté populaire 'communiste' en Europe médiévale ? Cela dépend, à vrai dire, du lieu et de l'époque.

    C'est sans doute beaucoup plus vrai au Haut Moyen-Âge (avant l'An Mille) qu'ensuite, lorsque la féodalité entre dans sa première crise générale (12e-15e siècles), et a fortiori dans la féodalité 'en survie artificielle' de l'époque absolutiste (après 1500).

    escartouLe paysan occitan est souvent plus libre (alleu, tenure libre ou servage réel) : à la veille de la Conquista, vraisemblablement près de la moitié des paysans sont ainsi alleutiers ; surtout dans les régions montagneuses plus difficiles d'accès où même prélever l'impôt relève pour l'autorité féodale de la gageure, au point que parfois elle y renonce en échange d'un tribut annuel symbolique (comme celui que versait, encore récemment, la principauté d'Andorre à la République française et à l'évêque d'Urgell, mais on trouvait aussi le cas dans d'autres vallées pyrénéennes et dans les Escartons alpins). Là, l’économie de type pastorale et forestière présente évidemment des caractéristiques collectivistes marquées, et les populations vivent en complète république villageoise. La majorité des autres est en tenure plutôt libre et même le servage est considérablement adouci par le droit écrit, hérité de Rome et des Wisigoths, qui limite l'arbitraire seigneurial [dès l'époque wisigothique (Bréviaire d'Alaric), le servus dispose librement quoi qu'il arrive de la moitié de ses biens]. "Paradoxalement", 6 siècles plus tard, au lendemain de la "Révolution", les départements occitans seront ceux qui compteront la plus forte proportion de métayers, statut paysan le plus défavorable : cherchez l'erreur ! "Que diable" a-t-il donc bien pu se passer... Mais quoi qu'il en soit, l'individualisation de la parcelle et de la production est donc, dès l'époque des comtes de Toulouse, bien prononcée dans les plaines de tenure.

    De l'autre côté de la barrière de classe, ces conditions ainsi qu'un système d'héritage complexe affaiblissent considérablement l'aristocratie... qui est aussi l'institution militaire : c'est la cause du grand développement de l'économie marchande et de la civilisation urbaine dès avant l'An 1000, mais aussi sans doute l'une des causes de la défaite du 13e siècle face à des chevaliers francs féroces et déterminés, appuyés sur une masse de paysans quasi-esclaves.

    Car au Nord de la Loire, en 'vraie France' (Bassin parisien), on l'a dit, le grand domaine féodal tend beaucoup plus vers la villa romaine esclavagiste (servage personnel, 'dur').

    Dans tous les cas, la communauté villageoise médiévale est sans doute plus 'solidaire' que réellement collectiviste ; la propriété familiale (d’abord lopin de subsistance, puis s’étendant avec la tenure) y cohabite, à des degrés divers selon les régions, avec la propriété collective (pâturages, forêts etc.) et avec la propriété directe du seigneur (réserve), que l'on cultive dans des conditions qui peuvent être quasiment ‘asiatiques’ tributaires comme, au contraire, de servage 'dur', semi-esclavagiste (à la fin de l’Ancien Régime, la réserve directe du châtelain – ni affermée ni en métayage – sera surtout cultivée par des journaliers, des ouvriers agricoles au salaire de misère : au moins les choses étaient devenues claires)... Tout dépend !

    Les villes, quant à elles, sont des républiques BOURGEOISES, à tendances oligarchiques, avec de fortes hiérarchies de fortunes et de privilèges, des 'grandes familles' etc. : pas l'ombre d'un collectivisme ici (d'ailleurs, si un mouvement politique met en avant cette organisation sociale corporatiste, ce sont les fascistes, pas les communistes !). La conquête capétienne s'appuiera rue_marchande.jpgd'ailleurs largement sur ces contradictions internes entre rangs sociaux, sur les rivalités entre grandes familles patriciennes urbaines etc. pour asseoir son autorité (on se vend à la monarchie pour devenir 'calife à la place du calife', pour prendre sa revanche ou éliminer ses rivaux etc.). 

    Ce qu'il faut, selon nous, retenir de l'organisation sociale/politique médiévale, c'est plutôt son idée de subsidiarité, de la communauté politique locale vers l’autorité supérieure et encore supérieure, qu'un véritable mode de vie 'communiste' des communautés.

    La communauté du pagus, qui a la propriété utile (concrète) des moyens de production (la terre, les semences, les troupeaux, les outils) répartie de manière variable entre le collectif et les familles individualisées, organise son travail de manière, une fois versé au seigneur (baron, abbaye, grand patricien vivant en ville) ce qui lui est ‘dû’, à garder le plus possible pour elle. Rien n’empêche le seigneur, sur sa réserve directe, de faire travailler ses serfs personnels (c’est la personne qui est servile, pas la terre qu’il travaille) comme des esclaves, avec des contremaîtres etc., mais cette organisation du travail a déjà montré ses limites sous l’Empire romain, et l’a conduit à la décadence. On ‘sait’ donc, en principe, que plus la communauté est librement organisée plus elle est productive ; et globalement, le servage personnel a pratiquement disparu à la veille de la Guerre de Cent Ans en 'vraie France', et bien avant la Conquista en Occitanie. Parfois, la communauté villageoise ‘fait sa vie’ pendant la plus grande partie de l'année, et ‘doit’ un certain nombre de jours de travail à la réserve seigneuriale (plus les redevances pour utiliser les équipements banaux : moulin, four, pressoir etc.) : les systèmes varient et abondent, il n’y a pas de ‘modèle’ établi. Et lorsque, dans la vie interne du village, un problème ne peut pas être résolu par l’application collective de la coutume, le seigneur intervient en juge de paix.

    victorian UKDans le capitalisme, en revanche, l’individu possède sa force de travail (il n’y a plus aucune ambigüité là-dessus)… mais ne possède généralement QUE celle-ci. Il ne possède strictement plus rien des moyens de production (à la campagne, de plus en plus de tenures tendent vers cela, le seigneur devenant propriétaire terrien au sens moderne, le paysan locataire et la part laissée au paysan revenant à un salaire, cela jusqu’à la quasi-disparition de la paysannerie en Europe au 20e siècle), et, pour remplir les objectifs de valorisation du capital investi par l’employeur (la fameuse ‘compétitivité’ que l’on nous sert à toutes les sauces), il n’a AUCUNE PRISE sur l’organisation du travail, confiée à des ‘superviseurs’, des chefs d’ateliers et ingénieurs en tout genre. L’organisation sociale politique prend alors la forme de l’organisation sociale productive : la société comme l’atelier est une somme d’individus vendeurs de force de travail en concurrence, ou acheteurs/exploiteurs de force de travail également en concurrence ; en conséquence, pour défendre le capitalisme contre ses exploités comme contre lui-même (les coups bas que chaque capitaliste est susceptible de faire aux autres), l’État à son service doit devenir tout-puissant, s’immiscer au plus profond de la vie productive et sociale en général, au service des deux préoccupations essentielles que sont l’ordre (la ‘stabilité’) et la productivité (valorisation du capital). Dès ses débuts le capitalisme a été confronté à cette double menace qui, si elle n’avait pas les outils idéologiques pour instaurer un nouveau mode de production (socialiste), pouvait en tout cas amener la destruction de toutes les classes en présence (le retour ‘à la case départ’, à l’An Mille justement !).

    leviathanL’État devient le Léviathan de Hobbes : une fois qu’il est investi du Pouvoir par ‘la société’ (en réalité la/les classe(s) dominante(s) exploitant la force de travail ; il est peu probable que Hobbes envisage une autre ‘société’ que celle-là !), il l’exerce en majesté, sans entraves, du haut vers le bas, sans aucune place pour l’auto-organisation, pour le génie des masses. L’État français, qui s’incarnait hier dans le Roi-lieutenant-de-Dieu-sur-terre et aujourd’hui dans la ‘République’ avec sa statue de Marianne, est profondément et culturellement hobbesien. Certains États, anglo-saxons ou d’Europe du Nord, tentent de tempérer cela avec du ‘contrat social’ entre société (classe dominante) et État, une plus grande nécessité pour celui-ci de rendre des comptes, une plus grande marge laissée à la ‘puissance privée’ (le patron capitaliste) et à la gouvernance ‘horizontale’ de celle-ci, à la ‘main invisible’, ce qui n’est en définitive que de la treue germanique : appelons cela système lockien-smithien, mais dans le fond cela revient au même (ce libéralisme s’est implanté en France avec les philosophes du 18e siècle, mais il est toujours resté superficiel et dans les pays anglo-saxons et nordiques la réalité finit toujours par revenir au galop, tandis que les nouvelles puissances capitalistes russe ou asiatiques sont 300% hobbesiennes). Cela dit, on en a encore vu un exemple récemment au sujet de l’intervention en Syrie, puisque l’anglais David Cameron a dû reculer devant un vote défavorable du Parlement alors qu’en France absolument aucun aval parlementaire n’est nécessaire pour décider d’une telle intervention militaire.

    À ce Léviathan, Hobbes opposait (dans une œuvre moins connue) une autre créature biblique : Béhémoth, synonyme de dissolution de l’État tout-puissant que Hobbes glorifie ; de tout, en fait, ce que redoutait le possédant de l’époque (après les terribles guerres civiles anglaises)… comme d’aujourd’hui : ingouvernabilité, ‘anarchie’ (= pouvoir auto-organisé des masses), révolte et guerre civile (= révolution !) ; en un mot, désordre sous le ciel ! Il est facile de voir combien toute la pensée politique bourgeoise d’aujourd’hui découle de cela (Hobbes est souvent présenté comme un théoricien de l’absolutisme, ce qui n’est pas faux, mais c’en est un théoricien bourgeois, pour qui le pouvoir souverain découle d'un ‘contrat’ – d’une délégation par la classe dominante – et non d’une onction divine surnaturelle) ; et combien il est grand temps de libérer le Béhémoth de la révolution contre le Léviathan de l’État moderne, devenu État contemporain du Capital pour le Capital !

    1 8f6foLe prolétariat qui peuple aujourd’hui nòstra Occitània et tout l’État français n’est pas tombé du ciel avec l’apparition de la grande industrie, à partir du 17e siècle et aux suivants. C’est tout simplement la paysannerie arrachée à sa communauté villageoise (par l’individualisation de la propriété utile et sa ‘sélection naturelle’, l’appropriation aristocratique ou… bourgeoise rurale – ‘notable’ – de la ‘terre du commun’, la pression croissante des taxes et redevances etc. etc.) qui a été transvasée dans les villes et les grands bassins industriels, puis rejointe par des travailleurs immigrés d’abord européens, puis extra-européens, eux aussi généralement arrachés à une communauté villageoise traditionnelle. D’ailleurs, longtemps, si le prolétaire allemand ou des îles britanniques était réellement arraché à la terre, dans l’État français on a pu être ouvrier et paysan (c’était l’une de ses spécificités) : soit que l’on allait chercher du travail à la ville pendant les ‘périodes creuses’ de l’activité agricole, ou tout simplement à l’usine locale (elles étaient très nombreuses dans les campagnes encore au début du 20e siècle) ; soit que l’on y envoyait ses ‘jeunes’ lorsque l’on avait pas trop besoin d’eux, en attendant qu’ils puissent reprendre la terre familiale (ceux ‘en trop’ devenant ouvriers définitivement) ; soit que même sans exploitation agricole proprement dite, la famille ouvrière ‘provinciale’ avait gardé un lopin de subsistance, ce que l’on retrouvait d’ailleurs même au cœur des grandes villes, avec les jardins ouvriers : autant dire que les patrons n’avaient pas la vie si facile, car en cas de mécontentement et de grève, il y avait les moyens de tenir longtemps sans salaire !

    article_0609-PAR02-GREVE.jpgCe n’est qu’avec les ‘Trente Glorieuses’ 1945-75 que le capitalisme a réussi à enfermer la grande majorité des masses populaires dans un métro-boulot-dodo citadin, ou même à la campagne qui est devenue de plus en plus souvent un ‘dortoir’ des grandes villes, ou carrément le lieu d’implantation de zones d’activité (bénéficiant de taxes légères) employant des travailleurs qui ne sont plus guère capables de faire pousser un chou. Le travailleur, seul face à la vie, n’a strictement plus aucune autre ressource que son salaire, tout en étant étranglé de charges et crédits en tout genre ; ce qui a évidemment rendu très difficile de mener de grandes luttes sociales comme il y a encore 50 ou 60 ans – et des ‘social’-fascistes, comme on pouvait s’y attendre, mettront évidemment cela sur la compte de l’’immigration’ qui aurait ‘brisé l’unité de la classe ouvrière’, alors que les derniers à faire encore un peu grève sont justement ces prolétaires d’origine ‘immigrée’, qui ont gardé des solidarités communautaires que le ‘Français moyen’ n’a plus. Pour beaucoup, que ce soit pour s’en réjouir ou pour le déplorer sur un ton aigri, c’est ‘la fin de la lutte des classes’, ce qu’évidemment nous contesterons, car 1°/ il y a selon nous d’autres terrains de lutte que l’entreprise : le capitalisme est partout, fait des profits partout et s’affronte partout, 2°/ il y a d’autres moyens de faire grève que ‘dans les règles’ (cesser le travail en se déclarant gréviste et ne plus être payé) : faire mal son travail par exemple, ou multiplier les arrêts-maladie pour ‘souffrance psychique au travail’, faire la ‘grève du zèle’, saboter la production ou voler de la marchandise (dans le commerce) etc. etc., toutes choses qui frappent le capitaliste dans son taux de profit – d’ailleurs ces phénomènes (absentéisme, ‘démotivation’ etc.) inquiètent aujourd’hui beaucoup plus le patronat que les grèves proprement dites, y compris les conflits ‘durs’ en cas de ‘plan social’ ou délocalisation, vus comme des ‘formalités’ incontournables.

    30910.jpgPour autant, cette organisation sociale ‘solidaire’ continue à vivre largement dans les aspirations des masses qui, quelle que soit la faible conscience qu’elles en ont, ont soif de communisme. Un sentiment guère mieux résumé que par le slogan occitan des années 1970 : "Volem viure e trablhar al païs" ("Nous voulons vivre et travailler au pays"), véritable cri de guerre contre le déracinement, contre un capitalisme en phase terminale broyant la vie sociale, la communauté populaire ouvrière et paysanne, pour jeter les individus vers ses grands Centres économiques, armée impersonnelle de petites forces de travail isolées sur le grand ‘marché’ du métro-boulot-dodo. Au point que les fascistes, dans leur stratégie contre-révolutionnaire, tentent de s’en emparer, mettant en avant la ‘patrie charnelle’ locale comme les Identitaires (et de plus en plus de groupes à la droite du FN) ou encore un ‘solidarisme’ racial-corporatiste comme Troisième Voie, concepts opposés bien sûr à un ‘mondialisme’ unissant sous un même terme l’extension mondiale du capitalisme et l’internationalisme prolétarien – pour nous bien sûr, au contraire, la Commune populaire locale n’est conçue que comme un marchepied vers la Commune universelle. Cela ne veut nullement dire, comme l’affirmeraient des ‘marxistes’ à la petite semaine, qu’il faut rejeter cet attachement ‘nostalgique’ (‘anti-moderne’ patati patata) des classes populaires ; mais bien au contraire, cela ne fait que prouver sa réalité, son importance et son potentiel de mobilisation, dont les communistes doivent savoir s’emparer pour le porter à un niveau supérieur : vers une conscience socialiste de masse.

    Étudier cette communauté sociale précapitaliste, que l’émergence et le développement accéléré du capitalisme (et la transformation de la propriété féodale qu’il a induite) a broyé et balayé, est donc d’une grande importance pour notre lutte révolutionnaire de classe et de libération populaire dans chacun de nos Peuples de ‘France’ ; elle peut et doit inspirer notre conception de la société future, avec sa solidarité, sa culture du bien et de l’intérêt collectif, et surtout sa subsidiarité des échelons politiques du bas vers le haut, contre la verticalité du haut vers le bas de l’État centraliste bourgeois.  Dazhai-1970 thumb5La Guerre populaire, négation du capitalisme par le communisme se déployant des zones périphérisées, où le capitalisme a concentré misère, exploitation et relégation, vers les Centres du pouvoir, amènera la Commune populaire qui ne sera, finalement, rien d’autre que cette communauté populaire précapitaliste ‘traditionnelle’ à un niveau supérieur.

    À une nuance près toutefois : à la différence de la plupart des pays européens, où a subsisté très longtemps (parfois jusqu’au 20e siècle) la dichotomie/contradiction entre une communauté villageoise ‘solidaire’ et une propriété féodale qui, devenant soit capitaliste agraire soit courtisane parasite et criblée de dette, accentuait sur la première une pression quasi-esclavagiste et la jetait vers les villes et l’industrie ; dans l’État français, les exigences de la vie de Cour (autour du roi à Versailles ou autour de ses fondés de pouvoir en ‘province’) et la course aux offices (charges administratives ou militaires que l’on achetait au roi) ont poussé l’aristocratie (et la très nombreuse bourgeoisie anoblie !) à développer la tenure libre contre redevance, l’affermage etc. etc. pour s'assurer des revenus conformes à leurs besoins (le noble, en principe, ne pouvant vivre que des rentes foncières de ses terres et pas de vil négoce, même si en pratique beaucoup 'dérogent') ; en un mot l’individualisation familiale de la propriété de la terre, tendance déjà bien en place depuis les 12e-13e  siècles (notamment en Occitanie), finalement ratifiée par la Nuit du 4 Août 1789. De là l’importance, soulignée par Marx dans ses écrits sur les révolutions et contre-révolutions de 1848-51, de la petite propriété paysanne dans l’État français : encore en 1930, 60% des terres agricoles étaient exploitées par leurs propriétaires, environ un tiers en fermage (bail rural à perpétuité et à loyer fixe, où le fermier se sent quasi-propriétaire), et seulement un peu plus de 5% en métayage (le bail ‘féodal’ par excellence, où le loyer est un pourcentage du produit). C’est en réalité l’exode rural d’après la Seconde Guerre mondiale (les ‘Trente Glorieuses’) qui a peu à peu fait ‘exploser’ la proportion du fermage, jusqu’à représenter près des deux tiers aujourd’hui (tandis que le métayage disparaissait). Et de là l’origine, dans une société encore à majorité rurale à la veille de la Seconde Guerre mondiale, avec ses industries rurales où l’on était à la fois ouvrier et paysan, etc. etc. (configuration unique en Europe), de l’idéologie républicaine, à la fois hostile aux ‘gros’ (grands propriétaires terriens et, par extension, de ico-commune-1moyens de production, 'privilégiés') et attachée à la propriété individuelle, hostile à l’égalitarisme et au collectivisme ‘partageux’. S’il est faux et injuste de caricaturer, comme l’ont beaucoup fait les marxistes, la ‘ruralité’ comme un ramassis de Versaillais réactionnaires (ce que dément une grande quantité de faits entre 1789 et nos jours), il est néanmoins vrai que les révolutions populaires, sociales et égalitaristes de 1848 et 1870-71 ont pu être écrasées en s’appuyant sur une frange de la paysannerie moins ‘catholique et royale’, à vrai dire, que bonapartiste et/ou partisane d’une république bourgeoise ‘modérée’ (à la Thiers ou Cavaignac), défenseuse de l’ordre et de la propriété, 'modèle' qui triomphera finalement dans les années 1870. On peut aussi y voir la source des épopées militaires napoléoniennes, ou encore du colossal effort de guerre consenti en 1914-18 et même (bien que non-victorieux) en 1870-71 : les soldats ‘français’, très majoritairement paysans (les ouvriers étaient généralement réformés pour leur mauvaise santé), ne se battaient pas seulement pour ‘la France’ comme une abstraction patriotique chauvine, mais pour une terre sur laquelle se situait la leur ; alors que les armées d’en face étaient, sous Napoléon, des serfs enrôlés de force et, en 1914-18, majoritairement des ouvriers industriels et des journaliers agricoles qui finiront par s’insurger et conduire l’Empire allemand à l’armistice. Au fil des exodes ruraux, cette conception idéologique s’est ‘transvasée’ dans les villes et les bassins industriels, contaminant même durablement le mouvement socialiste et communiste du 20e siècle, pour lequel la ‘République’ était finalement une rupture avec le capitalisme en soi, et briser le pouvoir néfaste des ‘200 familles’ suffirait à mettre ‘tranquillement’ le pays sur la voie du socialisme – aujourd’hui, les ‘200 familles’ ont été remplacées par l’‘aristocratie de la finance’ (à laquelle se résumerait le ‘problème capitaliste’), dans le discours d’un Mélenchon par exemple. À vrai dire, à l’exception de peut-être 1% de royalistes (dont certains au demeurant ne se définissent pas comme d’extrême-droite, mais de ‘centre-droit’ voire de ‘centre-gauche’) et des quelques % de révolutionnaires prolétariens conséquents, cette idéologie ‘républicaine’ couvre aujourd’hui l’intégralité du champ politique bourgeois, de l’extrême-droite fasciste (FN et même à la droite de celui-ci) jusqu'à la ‘gauche de la gauche’ mélenchoniste.

    Le prolétariat d’un pays (abstraction faite de l’immigration et quelque part, en ‘France’, heureusement qu’il y a les immigrés !) n’étant en fin de compte rien d’autre que sa paysannerie pré-industrielle jetée vers l’industrie (puis de l’industrie vers l’économie ‘tertiaire’ aujourd’hui dominante), cette longue (de la fin du Moyen-Âge au milieu du 20e siècle !) histoire de la petite propriété rurale est un paramètre que nous devons évidemment prendre en compte, et sur les implications culturelles/idéologiques duquel nous devons être vigilants.


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    Petit lexique pour s’y retrouver : 

    Dans la Haute-Antiquité (et bien au-delà selon les régions), au sortir de la communauté primitive, lorsque la production devient nettement supérieure au nécessaire pour la reproduction des conditions d’existence (‘survie’), il y a deux grands types d’organisation sociale (que l’on trouvait encore dans les Amériques à l’arrivée des Européens) :

    -       Dans les zones ‘fertiles’ et massivement sédentaires ; ASIATISME [1] : une ‘caste’ (autochtone par fonction sociale ‘détachée’ de la production, ou issue d’envahisseurs) ‘coiffe’ un ensemble de communautés de producteurs demeurant collectivistes, qui lui versent régulièrement une partie de la production (‘tribut’), en échange de quoi la ‘caste’ se porte garante de la paix sociale, assure les grands travaux (routes, irrigation etc.), développe la science et les techniques, joue les ‘intermédiaires’ avec les ‘dieux’ (les forces de la nature, auxquelles l’humanité est encore totalement soumise). Les castes dominantes égyptienne, inca ou maya sont vraisemblablement autochtones, en revanche les Grecs (Achéens/Mycéniens puis Doriens) et les Aztèques sont des envahisseurs, en Crète (Minoens) les historiens en discutent encore.

    -       Dans les zones ‘rudes’ au mode de vie nomade ou semi-nomade ; organisation GENTILICE : la communauté est divisée en gentes ou clans familiaux qui tendent à se hiérarchiser en ‘pyramide’ avec un clan dominant ; néanmoins la propriété des moyens de production (terres cultivables, troupeaux) reste propriété collective, au moins de chaque clan (qui compte des dizaines voire centaines de personnes). 

    Lorsque ces formes sociales et productives entrent en crise générale (à la fin du 2e millénaire avant l’ère chrétienne), l’asiatisme évolue vers l’HILOTISME (terme employé en Grèce, en particulier à Sparte, mais valable pour l’Égypte tardive, la Perse, la Chine ou l’Inde, de grandes parties de l’Europe etc.) : la condition des communautés productives se ‘durcit’ pour se rapprocher de l’esclavage, leur humanité est niée etc. Les peuplades gentilices (comme les Indo-Européens) se lancent quant à elles à l’assaut des zones fertiles, et se substituent à leur caste dominante en important leur système ‘pyramidal’.

    L’ESCLAVAGISME proprement dit, c’est lorsqu’au terme de cette crise générale (entre les 8e et 5e siècles avant J-C. en Europe-Méditerranée) la propriété des moyens de production (surtout la terre) et des producteurs s’individualise : elle n’est plus (même si cela persiste, jusque sous l’Empire romain) collectivement  celle de la Cité ou de l’État, mais celle de propriétaires particuliers, sur leurs propriétés (latifundia, villa etc.). L'évolution se traduit aussi au niveau de l'organisation de la production : ainsi, par exemple, les 'équipes' d'esclaves au travail ont un régisseur, un contremaître qui surveille et diligente la production ; ce que les hilotes n'avaient pas : ils s'organisaient à leur guise pour produire, du moment qu'ils pouvaient verser à la Cité la (lourde) contribution demandée, et garder suffisamment pour survivre. La main d’œuvre esclave provient soit des guerres (prisonniers), soit de producteurs misérables tombés en prolétariat (origine du terme, à Rome), s’endettant auprès des riches et finissant par se vendre à eux. Dans ce système, donc, non seulement les moyens de production mais également la force de travail (les travailleurs) sont la propriété privée du maître qui les exploite. D’abord principalement agricole et extractif (mines), l’esclavage englobe petit à petit (Grèce classique et surtout Empire romain) toutes les activités productives (artisanat, manufacture etc.) ; le petit peuple (plèbe) libre étant réduit à l’oisiveté. Sur cette base productive commence à se développer un premier capitalisme, où l’on fait produire mais aussi achète de la marchandise pour la vendre ou revendre avec un bénéfice – la monnaie fait alors son apparition, car une telle opération nécessite une mesure claire et précise de la valeur.

    Mais cette main d’œuvre esclave s’avère à terme peu productive et d’une productivité limitée dans le temps, ce qui oblige à la renouveler en permanence (par des guerres) dès lors que l’économie en dépend totalement : c’est la principale cause de l’effondrement de ce système (hypertrophie militaire et tout ce qui en découle).

    Lorsque des peuples gentilices (Germains et Arabes) se lancent à nouveau à l’assaut des Empires romain, byzantin et perse, et que triomphent le christianisme et l’islam qui sont des réactions intellectuelles à la cruauté de ce système, on entre alors dans la FÉODALITÉ. L’on comprend alors qu’une relative ‘liberté’ et dignité humaine du producteur sont des facteurs de productivité ; et de toute manière, généralement, cette ‘liberté’ le producteur la prend à la faveur de la confusion générale et des grandes contradictions (entre chefs ‘barbares’, entre Église et ‘barbares’ etc.). En (futures) Occitanie et Arpitanie, les Wisigoths et les Burgondes sont réputés avoir passé de véritables alliances de classe avec les esclaves agraires et la petite plèbe contre les potentats gallo-romains ; tout ceci finissant gravé dans le marbre juridique du Bréviaire d'Alaric (506) et de la Loi Gombette (501-502). L’organisation gentilice des envahisseurs (mais aussi l’héritage clientéliste du substrat romain, peuple également gentilice et ‘pyramidal’ à l’origine ne l’oublions pas !) donne à la classe dominante féodale une organisation ‘pyramidale’ de relations complexes vassal-suzerain, où la soumission du subordonné au supérieur n’a rien d’une évidence ; tandis que pendant un temps (5e-10e siècles) les villes périclitent (au nord des Pyrénées et des Alpes en tout cas), puisque s’effondrent tant l’autorité politique romaine que le proto-capitalisme esclavagiste qui fondaient leur existence.

    Au niveau des producteurs, le SERVAGE (qui vient à l’origine du terme romain – servus – pour ‘esclave’) recouvre en fait des réalités très diverses, avec pour caractéristique comme qu’un territoire donné (le domaine) et sa population sont la propriété éminente d’un seigneur (noble ou religieux), mais que les producteurs sont censés avoir une propriété utile sur la terre et autres moyens de production. Le servage personnel, sur les anciens grands domaines (villae) romains devenus réserves seigneuriales, est au début du Moyen-Âge un esclavage ou un hilotisme amélioré : la terre et le paysan qui la travaille sont propriétés du seigneur. Le servage réel signifie que c’est la terre qui est servile, soumise à la propriété du seigneur et à tout un ensemble de droits et redevances, mais que le paysan et sa famille ne sont pas vraiment sa propriété, qu’ils sont libres d’aller et venir etc. Il y a aussi des terres libres ou semi-libres (tenure, alleu etc.) où le paysan n’est tenu qu’à des redevances symboliques, aux taxes communes à tout le domaine (péages, usages des équipements banaux – four, moulin, pressoir etc., denier de l’Église) et à certaines corvées. De manière générale, le grand distinguo avec l’asiatisme ou sa forme ‘dure’ hilotiste, c’est qu’au sein de la communauté productive la propriété est beaucoup plus (et de manière croissante) individualisée par famille, même si des terres du commun se maintiennent longtemps (parfois jusqu’au 18e voire 19e siècle) aux côtés des lopins familiaux et de la réserve directe du seigneur. En résumé, la féodalité consiste fondamentalement en la coexistence/contradiction, sur les moyens de production (surtout la terre) et la force de travail, d’une propriété éminente féodale et d’une propriété utile du producteur dans des rapports diversement en faveur de l’une ou de l’autre. La propriété féodale est personnelle (le fief appartient en propre au seigneur et à sa famille, qui a des suzerains mais cela n’est pas réellement un ‘titre de propriété’, ceux-ci ayant aussi leur domaine propre) ; la propriété utile des producteurs voit cohabiter et s’articuler propriété individuelle familiale (qui se développe au fil des siècles) et propriété collective (terre du commun, qui recule). Il est néanmoins possible de parler d’asiatisme à un niveau supérieur, dans le sens où l’on retrouve le même caractère tributaire de la communauté productive (taxes, redevances, corvées) vis-à-vis de la noblesse et du clergé, au service et en ‘échange’ de fonctions sociales assez similaires : protection militaire et judiciaire, ‘intercession’ avec le divin, organisation des grands travaux d’infrastructure, ‘temps libre’ pour se consacrer à la science, au progrès technique, à l’art etc. (cela surtout dans les pays musulmans, peu en Europe avant l’An Mille).

    Dans les villes en revanche, l’esclavage artisanal/manufacturier a presque totalement disparu (après le 10e siècle en tout cas, sauf dans les ‘zones de contact’ chrétienté/islam puisqu’il est permis – de part et d’autre – de mettre les ‘infidèles’ en esclavage) : l’on revient à la plèbe romaine libre à un niveau supérieur, de manière très hiérarchisée et petit à petit organisée en corporations de métiers. C’est dans ce cadre qu’émerge à nouveau, sur une main d’œuvre ‘libre’ donc plus productive, le CAPITALISME. La grande accumulation de richesse et de ‘capital’ technique et scientifique par ce système permet aux villes, assez rapidement (entre le 11e et le 14e siècle), de s’émanciper quasi totalement de la propriété éminente seigneuriale (‘l’air de la ville rend libre’) ; mais il renforce également (à un niveau bien supérieur à l’Empire romain) la contradiction entre celles-ci et les campagnes (de plus en plus réservoirs de main d’œuvre). La bourgeoisie de Paris et des alentours s’allie avec la monarchie capétienne (dont l’autorité, en l’An 1000, était devenue toute symbolique) pour devenir la bourgeoisie dominante du Royaume de France (État français moderne) qui se forme progressivement ; puis elle s’en débarrasse à la fin du 18e siècle. Dans le capitalisme, la séparation passe entre les moyens de production, qui sont propriété d’un employeur (ou d’un propriétaire terrien, dans le capitalisme agricole), et la force de travail, propriété exclusive du travailleur, mais sa seule propriété : il ne peut donc pas (sans moyens, outils etc.) produire, et doit alors en quelque sorte ‘louer’ ses bras à celui qui les détient, mais aux conditions de ce dernier, car posséder sa force de travail pèse peu de chose face à la propriété des moyens de production, et (qui n’a jamais entendu cela de son patron ?) face aux ‘milliers prêts à prendre votre place’ en cas d’exigences excessives (la concurrence dans la location quotidienne de sa force de travail)… Nous avons donc ce que les marxistes ont pu souvent appeler un esclavage salarié ; et une organisation sociale, étatique et impériale rappelant l’Empire romain, à un niveau supérieur (avec tout le progrès technologique et scientifique depuis, et une plus grande productivité de la main d’œuvre juridiquement ‘libre’). Dans les plantations coloniales d’outre-mer (qui apparaissent au 16e siècle), le capitalisme en accumulation primitive, partant de la conception chrétienne qu’il est possible de mettre les ‘païens’ en esclavage, rétablira même l’esclavage de masse (comme main d’œuvre quasi-exclusive) pour les Africain-e-s, ce continent étant vu comme un réservoir inépuisable de paires de bras. Dès le départ des voix en souligneront la cruauté et (surtout) la faible productivité, mais celle-ci (par rapport à l’Antiquité romaine) était compensée par les nouveaux moyens techniques modernes, et l'esclavage des Africain-e-s ne sera finalement aboli qu’au 19e siècle (généralement au profit d’un métayage très dur). Pour ‘suivre le mouvement’, les États musulmans développeront eux aussi la traite à travers le Sahara (mais l’esclavage comme rapport de production gardera quand même un caractère ‘d’appoint’) ; tandis que l’Europe de l’Est mettra ses communautés paysannes (mir) dans un servage très dur (comparable au servage personnel de l’Hexagone médiéval).

    En ‘droit’ féodal médiéval ;

    -         Le fief est le territoire où s’exerce l’autorité politique d’un seigneur (aristocrate ou ecclésiastique) et, sous des formes variables, sa propriété économique dite éminente : lorsque les Mérovingiens puis les Carolingiens tentent de maintenir ou restaurer l’État romain, le seigneur (duc, comte, marquis, baron, bailli, sénéchal etc. etc. et leurs équivalents religieux abbé, évêque, archevêque etc.) est en principe un administrateur, équivalent d’un préfet, préfet de région ou sous-préfet ; mais comme la monnaie est devenue extrêmement rare, il ne peut être rémunéré qu’en ayant un pouvoir économique sur son territoire. C'est l'origine du fief et du système féodal européen. Mais par la suite, ces tentatives de restaurer l'État romain échouant, le seigneur s'affranchit de l'autorité qui lui a confié ce domaine, il le rend (dans le cas de l'aristocratie guerrière) héréditaire de plein droit (transmissible à ses enfans sans confirmation du souverain), et il en devient le ‘petit roi’, ne devant guère de comptes à son supérieur (suzerain), et en même temps le propriétaire éminent de la terre, des habitants et de tout ce qui s'y trouve, selon des formes diverses : sur certaines terres il est le propriétaire direct et fait travailler sous ses ordres des serfs personnels quasi-esclaves (voir ci-dessous), sur d'autres les cultivateurs ne lui doivent qu'une partie de la production (redevances) et/ou des journées de travail (corvée), etc. Sur certaines terres, cependant, son autorité est purement politique et on ne lui doit rien ou presque (alleux, cf. ci-dessous). Il commence également, à son tour, à confier des terres avec leurs habitants à des hommes de main qui l'ont bien servi (et continueront, en vertu d'un ‘contrat’, l'hommage), qui deviennent ses vassaux.   

    -         Le servage personnel est l’héritier direct de l’esclavage latifundiaire romain (villa), ‘humanisé’ par le christianisme. C’est la personne du serf qui est propriété du seigneur, pas sa terre (d’ailleurs généralement il n’en a pas, sinon un petit potager de subsistance). Le serf personnel vit et travaille sur la réserve ‘directe’ du seigneur. Ce qui le distingue du hilote grec antique (ou gaulois), c’est que la propriété seigneuriale est individuelle (familiale), et non collective (d’une ‘caste’). C’est un système surtout répandu en plaine (logique), et surtout au nord du Massif ‘central’, dans le Bassin parisien, en ‘vraie France’ (où il n’y a ‘nulle terre sans seigneur’) ; et c’est surtout un système du Haut Moyen Âge (époque mérovingienne et carolingienne), qui tend à disparaître totalement entre l’An Mille (en Europe du Sud, dont l'Occitanie) et la Guerre de Cent Ans (Europe du Nord).

    -         Le servage réel est la propriété seigneuriale éminente d’une terre, exploitée par une famille paysanne contre une redevance (cens, taille), qui est une portion de la production (généralement lorsqu’est utilisé un équipement du domaine : tant de farine pour utilisation du moulin ou du four, tant de raisin pour utilisation du pressoir etc.), et une corvée (jours de travail obligatoire et gratuit sur la réserve ‘directe’ du seigneur), qui tend à disparaître à la fin du Moyen Âge (devient payée en monnaie) ; éventuellement dans certains cas un service militaire (‘gens à pied’), mais en principe la fonction militaire est un attribut de la noblesse. C’est finalement l’ancêtre de la forme juridique bourgeoise du métayage (bail agricole à loyer variable : un pourcentage du bénéfice), qui subsistera jusque très récemment (Trente Glorieuses !). L’autorité politique du seigneur (droit de justice) s’y applique évidemment. Cette forme prédomine en Occitanie après l'An Mille (si tant est qu'il en ait sérieusement existé une autre), les tenants bénéficiant du droit écrit, d'origine gallo-romaine et repris par les rois germaniques, qui offre une certaine protection contre l'arbitraire contrairement au droit coutumier franc du Nord. En Europe du Nord, elle ne se développe et supplante totalement le servage personnel qu'entre le 13e et le 16e siècle (yeomanry en Angleterre, fournissant à ce royaume ses redoutables régiments d'archers). Elle se prolonge sous l’Ancien Régime (métayers ou ‘ménagers’), avec cette fois une redevance monétisée.

    -         La tenure est un terme juridique désignant la terre que l’on tient de quelqu’un. Ce peut donc être une tenure noble : la châtellenie, la baronnie confiée par un suzerain à son vassal, à un chevalier/gentilhomme, contre hommage et assistance militaire. Mais ce peut être aussi une tenure ‘vile’, roturière. Une tenure libre voit le paysan libéré de la plupart des redevances, corvées (celles qui touchent à la réserve seigneuriale, pas celles qui touchent les travaux d’intérêt public), etc. ; mais reste néanmoins précaire (puisque l’on tient la terre de la volonté seigneuriale). La notion de tenure servile tend quant à elle à se confondre avec le servage réel. Parfois s’instaure une redevance annuelle fixe (libérant le paysan de toute autre obligation) : c’est l’origine du fermage.

    -         L’alleu est un autre terme juridique, désignant la terre que justement l’on ne ‘doit’ à personne, que l’on transmet de plein droit et sans aucune contrainte à ses enfants, etc. Ce peut être là encore un alleu noble (ou ecclésiastique) : une terre pour laquelle on ne doit aucun hommage ni service à un suzerain, comme ‘dégagée’ de la hiérarchie féodale (rare). Mais ce peut être aussi la terre d’un paysan ‘affranchi’, et ‘privilégié’ au sein de la communauté, généralement de condition aisée (possédant un cheval et une charrue, on commencera à parler petit à petit de laboureur) ; ou encore des communautés entières (villages, vallées) soumises juridiquement/politiquement à un seigneur (droit de justice) mais ne lui devant rien économiquement, sinon parfois un ‘tribut’ annuel collectif et symbolique, et la ‘corvée’ d’entretien des ouvrages publics (généralement exécutée sans contrainte, de manière coutumière). Ces communautés alleutières sont très répandues en Occitanie (particulièrement en région montagneuse), où l'on a pu parler de la moitié de la population rurale sous ce régime au début du 13e siècle ; ou encore dans les régions jurassiennes (Franche-Comté), vosgiennes et ardennaises (Alsace, Lorraine, Ardennes, Wallonie etc.). C’est là aussi une forme (sans doute) plutôt répandue au Haut Moyen Âge et (de source plus sûre) jusqu’au 13e siècle, sous l’autorité/’protection’ vague et lointaine du comte ou de l’évêque local, reculant ensuite à la fois face à l’individualisation de la propriété paysanne et à l’affirmation de l’autorité étatique moderne, certaines ne disparaissant toutefois qu’avec la révolution bourgeoise (les ‘droits’ de propriété seigneuriaux, qui ne voulaient plus dire grand-chose, étant ‘nationalisés’ puis rachetés par les notables, qui en font des exploitations capitalistes). Une ville ‘franche’ (comme il s’en multiplie à partir de 1150-1200), organisée en ‘république’ bourgeoise plus ou moins oligarchique, est quant à elle un grand ‘alleu’ urbain.

    Dans tous les cas, ce qu’il faut retenir c’est que :

    1°/ Hors la propriété directe (réserve) du seigneur, où sous l’Ancien Régime les journaliers ou ‘brassiers’ (ouvriers agricoles) remplacent les serfs personnels, la propriété paysanne se décompose en a/ une propriété individuelle (familiale) qui évolue au fil des siècles du lopin de subsistance vers la parcelle (libre/propriétaire, fermière ou métayère), plus ou moins grande donc inégalitaire, b/  une terre du commun, propriété collective de la communauté ‘libre’ ou propriété éminente du seigneur, mais dont celui-ci laisse le droit d’usage (pleine jouissance) à la communauté ; ce qu’aboliront peu à peu les domaines d’État ou de grands ‘pairs’ du royaume sous l’Ancien Régime puis (surtout) les ‘racheteurs’ bourgeois après la Révolution, dans un processus comparable aux enclosures britanniques qui verra triompher la propriété clôturée (tant seigneuriale que roturière) d'où vaine pâture et glanage sont bannis (au 19e siècle, les communes héritières des 'républiques' villageoises croiseront encore le fer là-dessus avec l'État, condottiere de la propriété privée).

    2°/ Avant l’État moderne, qui émerge au 13e siècle mais se consolide définitivement entre 1450 et 1600 environ, l’autorité politique est caractérisée par sa SUBSIDIARITÉ du bas vers le haut, l’autorité supérieure étant finalement la ‘juridiction d’appel’ de l’autorité inférieure, totalement au contraire de ce que nous connaissons actuellement et depuis le 17e siècle.

    3°/ L’affirmation du capitalisme, accumulation primitive (appuyée sur l’État monarchique moderne) puis 'révolution' bourgeoise (instaurant l'État bourgeois 'pur'), a été une guerre de classe et cette guerre de classe s'est menée sur deux ‘fronts’ : une guerre contre l'aristocratie et le clergé pour liquider leur suprématie sociale/politique/idéologique et abattre leur propriété éminente (donnant ‘droit’ à redevances) sur les terres et les populations, perçue comme arbitraire et (à mesure que s'effaçait leur utilité sociale) de plus en plus parasite ; mais aussi une GUERRE CONTRE LE PEUPLE pour arracher les producteurs aux moyens de production (terres, bêtes, outils), à leur propre force de travail (leur en laissant la propriété ‘symbolique’... et l'obligation de la vendre quotidiennement sur le ‘marché de l’emploi’) ainsi qu'aux moyens de subsistance collectifs offerts par la nature, afin de les enfermer totalement dans les chaînes du salariat (dépendance totale vis-à-vis de l'employeur capitaliste) voire carrément de l'esclavage colonial pour les peuples 'non-blancs'. La masse des producteurs représentant plus de 90% de la population contre 1 ou 2% pour l'aristocratie et le clergé réunis, ce deuxième ‘front’ verra naturellement une guerre beaucoup plus dure et brutale que le premier, se prolongeant jusqu’à la fin du 19e siècle et que le premier marxisme, dans un contexte d'hégémonie intellectuelle de la bourgeoisie 'révolutionnaire', tendra parfois à oublier ou à minimiser au profit des aspects positifs du capitalisme (contre l’arriération économique/technologique et l’obscurantisme intellectuel), bien qu'il soit faux de dire qu'il n'en parle jamais : Marx l'évoque très clairement dans le Capital [2] par exemple. Il n'y a absolument aucun problème et même au contraire une absolue nécessité à dire cela ; l'erreur à éviter est simplement de tourner cette dénonciation du 'progrès' capitaliste vers les anciennes classes dominantes féodales et leurs reliquats idéologiques, qui ne représentent en aucun cas une perspective sociale d'émancipation et d'avenir.

    4°/ Notre Peuple occitan est le dépositaire d’un double héritage : des villes gardiennes d’un peu d’‘esprit civilisé’ romain au bon sens du terme (force du droit plutôt que de l’épée) et lieux de brassage culturel-intellectuel de toute la Méditerranée occidentale ; et des communautés rurales (surtout en montagne) ‘libres’, très ‘déliées’ d’une autorité féodale lointaine et symbolique, s’organisant de manière autonome, démocratique et solidaire. La fusion de ces deux héritages en une FORME SOCIALE SUPÉRIEURE peut et doit être la matrice de l’Occitanie révolutionnaire que nous voulons.

    Tout ceci est TRÈS IMPORTANT car JAMAIS l’organisation sociale, les formes de la propriété etc. et la culture collective dans une société capitaliste ne sont ‘sans lien’ avec les formes de la propriété féodale et de la propriété utile paysanne de la société précapitaliste. Pour une illustration concrète de tout cela, il faut lire attentivement Illustration de la théorie par un exemple historique : la Guerre des Demoiselles en Ariège. 

      


    [1] Sur ce mode de production assez 'controversé' entre les marxistes, lire cet article (social-démocrate) plutôt complet et bien sourcé : http://www.gauchemip.org/spip.php?article1174

    [2] "Quant au travailleur, au producteur immédiat, pour pouvoir disposer de sa propre personne, il lui fallait d’abord cesser d'être attaché à la glèbe ou d'être inféodé à une autre personne; il ne pouvait non plus devenir libre vendeur de travail, apportant sa marchandise partout où elle trouve un marché, sans avoir échappé au régime des corporations, avec leurs maîtrises, leurs jurandes, leurs lois d'apprentissage, etc. Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie industrielle. De l’autre côté, ces affranchis ne deviennent vendeurs d'eux-mêmes qu'après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de production et de toutes les garanties d'existence offertes par l'ancien ordre des choses. L'histoire de leur expropriation n'est pas matière à conjecture - elle est écrite dans les annales de l'humanité en lettres de sang et de feu indélébiles." K. Marx, Le Capital Livre 1, Huitième section 'L'accumulation primitive', à lire ici (c'est l'une des parties les plus passionnantes et faciles à lire de l'ouvrage) : 

    Huitième section : l'accumulation primitive

    1.   Le secret de l'accumulation primitive
    2.   L'expropriation de la population campagnarde
    3. La législation sanguinaire contre les exprorpiés à partir de la fin du XV° siècle. - Lois sur les salaires.
    4.   Genèse des fermiers capitalistes
    5.   Contrecoup de la révolution agricole sur l'industrie. Etablissement du marché intérieur pour le capital industriel.
    6.   Genèse du capitaliste industriel
    7.   Tendance historique de l'accumulation capitaliste.
    8.   La théorie moderne de la colonisation

     

     


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