• Documentaire : The Black Panthers - All Power to the People (Lee Lew-Lee, 1996)


    Passionnant :



    D'autant plus dans un contexte où la "question raciale" revient brutalement sur le devant de la scène aux États-Unis, avec de gigantesques mobilisations populaires face à la multiplication des meurtres de Noirs par la police et à l'impunité qui entoure (généralement) ces crimes.

    Ceci avait été l'occasion pour nous, au mois d'août, d'écrire ces quelques paragraphes qui valent présentation du documentaire ci-dessus :

    "La question noire est réellement le secret de l'impuissance du prolétariat aux États-Unis comme pouvait l'être (lorsque Marx employa le terme) la question irlandaise en Grande-Bretagne, comme l'a été et peut encore l'être la question méridionale si brillamment traitée par Gramsci en Italie... et comme le sont clairement le jacobino-républicanisme, l'Empire colonial hier et le néocolonialisme (Françafrique) ainsi que le colonialisme intérieur ("question indigène") aujourd'hui dans "notre" État français. Ceci s'expose en quelques mots : il ne peut pas y avoir de révolution socialiste dès lors qu'une partie des classes populaires se définit comme "petite-bourgeoise" vis-à-vis d'une autre, et/ou plus largement "fait bloc" avec la bourgeoisie, son État et son idéologie contre un "autre" plus ou moins défini - "ennemi"/"barbare" extérieur ou beaucoup plus souvent intérieur ; et ce n'est pas quelque chose de "binaire" (groupe social A vs groupe social B) mais plutôt en "couches superposées" (ou en cercles concentriques) et en cascade, la "couche" immédiatement au contact d'une autre étant souvent la plus haineuse envers celle-ci tandis que les couches supérieures de l'édifice se permettent plus volontiers le paternalisme ou même carrément de jouer les "chevaliers blancs" défenseurs de l'opprimé ("antiracisme" paternaliste bourgeois et "cohésion sociale").

    fergusonPendant des siècles, le système "France" s'est ainsi construit sur l'opposition entre la région parisienne et la "province" (pays conquis) et au sein de chaque "province" sur l'opposition entre citadins "évolués" et ruraux "culs-terreux arriérés" (ignorants et "patoisants" pour le bourgeois, cléricaux et réactionnaires pour l'ouvrier) qui n'en formaient pas moins le réservoir de force de travail du Capital, entre territoires "riches" et territoires "pauvres" comme les Landes de Gascogne, jusqu'à ce que les Trente Glorieuses fassent en apparence "disparaître" les "culs-terreux" et donc cette opposition... puis que des études sociologiques réalisent que ces périphéries existent toujours bel et bien sous une nouvelle forme (l’infamie du vote FN ou des mouvements type "Bonnets rouges" ayant remplacé celle du "cléricalisme") ; et puis évidemment sur l'opposition entre "métropole" hexagonale "blanche" (toutes "provinces" réunies) et Empire colonial (aujourd'hui "outre-mer", néocolonies et colonies intérieures d'Hexagone qui en sont issues) ; avec une idéologie française/républicaine consistant plutôt à nier ces oppositions au profit d'une "communauté de citoyens égaux" unie par les "mêmes valeurs républicaines", où il peut certes y avoir des "problèmes" mais où le "progrès", le "génie/modèle français" et le "sens républicain de tous" finiront tôt ou tard par "tout résoudre" (idéologie largement portée par la "gauche" républicaine puis radicale et socialiste puis socialiste et "communiste")... Le système "États-Unis d'Amérique", quant à lui, s'est construit comme une société coloniale à classe dominante "détachée" de la métropole anglaise avec ses "cases" et ses hiérarchies raciales bien établies mais aussi ses hiérarchies entre blancs (entre classes, entre régions, entre villes "civilisées" et campagnes "rednecks", entre "WASP" et immigrants européens de fraîche date) et entre de-couleur (bourgeoisie noire "intégrée" dont le mépris pour les prolétaires des ghettos n'a parfois rien à envier à celui du pire raciste blanc) ; jusqu'à se parer lui aussi (à partir ferguson2des années 1960) d'un pseudo-"antiracisme" institutionnel bourgeois "affirmatif". Mais rien ne serait plus stupide - ou pour être exact idéaliste républicard petit-bourgeois francouille - que d'opposer les deux systèmes pour (bien entendu) sacraliser le premier.

    C'est ainsi qu'à travers les siècles, selon la formule consacrée, il a été "fait France" et "fait Amérique" - sans cela ces édifices sociaux n'auraient jamais tenu aussi longtemps et sans comprendre cela on ne peut pas correctement lutter pour les abattre ; il faut comprendre et admettre cela si l'on veut combattre l'exploitation et l'oppression que l'on subit... mais aussi se remettre en question, se dépouiller de ses "petits privilèges" structurels au système qui sont autant de "prisons mentales" !

    Les principaux théoriciens marxistes (eux-mêmes afro-descendants) à avoir traité de la question noire aux États-Unis sont Harry Haywood côté "stal" et maoïste (membre éminent du PC des USA, surnommé le "Black bolshevik", peu à peu marginalisé par le révisionnisme et qui prendra la tête du renouveau marxiste-léniniste dans les années 1960), dont on ne trouve hélas les textes qu'en anglais (son ouvrage phare est Negro Liberation en 1948), et C.L.R James plutôt invoqué par les trotskystes (bien qu'il ait assez vite pris ses distances avec la IVe Internationale et le trotskysme, "orthodoxe" en tout cas).

    L'on peut encore citer une figure méconnue mais très importante, puisqu'à l'origine directe de la démarche des Panthers : Robert F. Williams, militant des droits civiques (NAACP) qui organisa en 1957 l'autodéfense armée des Noirs de la ville de Monroe (Caroline du Nord), épisode qu'il raconte dans son ouvrage Negroes with Guns, avant d'évoluer vers le marxisme-léninisme et de s'exiler à Cuba, où il anima une émission de radio révolutionnaire destinée aux Noirs du Sud états-unien, puis carrément en Chine populaire en pleine Révolution culturelle (ici une compilation en anglais de ses écrits, on ne trouve hélas rien en français). Dans une veine assez similaire d'autodéfense armée et de proximité avec les idées communistes, la démarche de Williams s'inscrivait en fait dans la filiation - quelques 40 années plus tôt (1919-25) - de l'African Blood Brotherhood (ABB), groupe socialiste de libération noire qui s'illustrera notamment dans la défense de la communauté contre le sanglant pogrom raciste de Tulsa (1921), et dont la plupart des dirigeants rejoindront par la suite le CPUSA - lequel prônera pendant quelques années (jusqu'à la Seconde Guerre mondiale) l'"autodétermination nationale noire" dans les États du Sud (Black Belt).

    Et puis bien sûr donc, dans la continuité de tout cela, il y a le Black Panther Party (BPP, 1966-82 mais globalement disparu/liquidé au milieu des années 1970) dont les principaux dirigeants et théoriciens auront été George Jackson, Bobby Seale, Huey Newton (hélas grave parti en vrille réformiste et mégalo après sa sortie de prison en 1970...), Fred Hampton (dont le style oratoire évoquait déjà quelque part le phrasé du hip-hop), Emory Douglas connu pour ses célèbres créations graphiques (voir ci-dessous) ou encore Geronimo Pratt (plutôt expert militaire) ; expérience prolongée (après des scissions) jusqu'aux années 1980 par la Black Liberation Army avec notamment Assata Shakur... Un mouvement qui, fédérant autour de lui les luttes de Chicanos et des Porto-Ricains, des Premières Nations, des Sino-Américains et même des jeunes "petits blancs" rednecks du Sud et de l'Ouest, sera qualifié de "menace intérieure n°1" par le gouvernement US qui fera absolument tout pour l'anéantir (avec le programme COINTELPRO sous la houlette de John Edgar Hoover) : assassinats ciblés (ou pas) comme celui de Fred Hampton, emprisonnements sans la moindre charge sérieuse (beaucoup sont encore derrière les barreaux 40 ans après...), informateurs et agents provocateurs, corruption, excitation de dissensions internes et introduction massive de drogues dures dans les communautés (Huey Newton y succombera) dans le but (explicitement !) de plonger "une ou deux générations de jeunes noirs" dans la toxicomanie, la délinquance, la prison (50% des 2,3 millions de prisonniers états-uniens sont afro-descendants et 25% "hispaniques", un Noir sur 15 - un jeune noir entre 20 et 34 ans sur 9 ! - et un Latino sur 36 sont actuellement emprisonnés) et l'apolitisme. Sur cette épopée passionnante, il faut absolument voir cet excellent documentaire de Lee Lew-Lee réalisé en 1996.

    D'une manière générale, pour une vision d'ensemble de ces liens entre la libération révolutionnaire noire aux États-Unis et le mouvement communiste international (en particulier la Chine populaire de Mao), il faut lire cet excellent (très complet) document paru dans la revue Période : http://revueperiode.net/black-like-mao-chine-rouge-et-revolution-noire/ 

    D'autres personnages ont joué un rôle de premier plan, comme Stokely Carmichael (auteur du concept de Black Power qui deviendra "Premier ministre honoraire" du BPP en 1968 et finira sa vie en exil en Guinée) ou Malcolm X, mais ils n'étaient pas (ou pas clairement) marxistes."


    À lire aussi : Revue de presse : aux States comme en Hexagone, les classes populaires ne veulent plus être tirées comme des lapins

    Et puis aux dernières nouvelles :
    Deux policers assassinés à New York : un acte de représailles ?
    Policiers tués à New York : le tireur voulait venger la communauté noire
    Qui est le meurtrier des deux policiers à New York ?
    ... !!!


    emorydouglas PowerToThePeople1220px-Black-Panther-Party-armed-guards-in-street-shotguns
     


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