• Côte d'Ivoire : une guerre françafricaine


    (rédigé en novembre 2009)

    Depuis mars 2007, les accords de paix de Ouagadougou (Burkina) ont ramené le calme en Côte d'ivoire, sous un gouvernement d'union nationale.

    La "crise" (pour ne pas parler de guerre civile) a commencé le 19 septembre 2002, par une rébellion militaire dans le Nord du pays (venue du Burkina voisin) ainsi qu'à Abidjan, la capitale économique (où elle échouera), contre le président "mal élu" Laurent Gbagbo.

    Il est curieusement impossible, sur Internet, de trouver un bilan réel des affrontements et des exactions commises de part et d'autre. Mais le bilan se chiffre probablement en dizaines de milliers de morts.

    Nous sommes parfois accusés, pas spécifiquement SLP, mais les "anti-impérialistes" en général, de ne voir que l'impérialisme américain, et de servir au fond les autres impérialismes et en particulier l'impérialisme français.

    Il est donc important de souligner que, bien avant l'existence de ce blog, nous avons été parmi les rares à l'époque (2002-2005) à ne pas céder à la sympathie (naturelle, il est vrai) pour les "rebelles", "musulmans" de surcroît (les choses ne sont en réalité pas si simple, nous y reviendrons), et à dénoncer là une nouvelle guerre françafricaine.


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    Rappelons brièvement les faits : Laurent Gbagbo a été élu président de Côte d'Ivoire en octobre 2000, dans des circonstances troublées.

    En réalité, c'est toute la situation du pays qui était troublée depuis le coup d'État de Noël 1999, et même depuis la fin des années 1980, quand la chute des cours du cacao a plongé la "perle de l'Afrique" dans la crise économique, suivie d'une "libéralisation" du régime au début des années 1990, sur ordre de Mitterrand.

    Le 25 décembre 1999, donc, un putsch militaire mené par le général Gueï renverse le président, corrompu et haï, Henri Konan Bédié, successeur du "père de l'indépendance" (laquais néo-colonial en chef) Houphouët Boigny.

    Rarement depuis l'"indépendance", en 1960, on aura vu de fin d'année plus festive, et un vrai "vent de changement" souffle alors sur le pays.

    Une fois n'est pas coutume, la promesse de tenir rapidement des élections est tenue. Mais bien sûr, le général Gueï va s'y présenter, et en refuser le résultat. Trois hommes sont principalement en lice : le général, et deux opposants de longue date au pouvoir précédent, Laurent Gbagbo ("socialiste") et Alassane Ouattara (libéral). Mais ce dernier va être exclu de la compétition électorale, au nom du concept de l'"ivoirité", développé sous Konan Bédié pour - déjà - lui barrer la route.

    Le pays compte en effet 25% d'étrangers des pays voisins, qui se sont mêlés à la population et en particulier aux populations du Nord, elles-mêmes musulmanes. Il s'est donc développé, dans les années 90, un concept xénophobe exigeant que l'on puisse prouver son ascendance ivoirienne ("pays" qui n'existe, en tant que tel, que depuis 1960 !) pour pouvoir jouir de la citoyenneté... et notamment se présenter aux élections. Ouattara est dans ce cas. Ces conditions de nationalité sont reprises dans la nouvelle constitution adoptée en juillet 2000. 

    En réalité, le coup d'État de Noël 1999, totalement avalisé par Paris (d'un commun accord Elysée (droite) / Matignon (PS)), contre un Bédié devenu un boulet, était un coup d'État Gueï-OUATTARA... Ce dernier rentre en Côte d'Ivoire (il vivait à Paris), parle de "révolution des œillets" et son parti, le RDR (appellation quasi calquée sur le RPR français...) occupe la majorité des fauteuils du "gouvernement provisoire" de Gueï, au point que le FPI (Front populaire ivoirien) de Laurent Gbagbo refuse initialement d'y participer. Mais, au fil des mois, les ambitions personnelles de Gueï le poussent à réactiver l'"ivoirité" et à marginaliser Ouattara et le RDR. Il a peut-être été poussé, dans ce sens, par des réseaux françafricains gaullistes particulièrement "franco-français", Ouattara passant pour l'homme du "mondialisme", du FMI, des Anglo-saxons etc. Gueï fut notamment, en 1989, le coordonnateur de l'invasion, depuis la Côte d'Ivoire, du Libéria par les troupes sanguinaires de Charles Taylor ; invasion 100% françafricaine contre un régime (Samuel Doe) originellement lié aux USA.

    Bien sûr, Konan Bédié est également exclu des élections : on ne l'a pas retiré du pouvoir à Noël pour l'y remettre en octobre...

    Mais voilà : les masses ivoiriennes se divisent, globalement, en 2 grands blocs ; un Nord paysan arriéré (avec ses migrants au Sud) plutôt pro-Ouattara et un Sud ouvrier (urbains et agricoles) plutôt pro-Gbagbo, l'opposant "mythique" au régime de Houphouët.

    Ouattara exclu, tout comme l'ex-président Konan Bédié, ne restent que Gueï et Gbagbo. Il fallait alors s'attendre à une abstention massive, dans le Nord "dioula" favorable à Ouattara comme dans le Centre baoulé pro-Bédié ; ouvrant la voie à Gbagbo, fort de ses bases populaires dans la région d'Abidjan, le Sud-Ouest krou (il est lui-même Bété, une ethnie krou) et le Sud-Est akan de son épouse Simone, ainsi que de puissants relais dans la "gauche" bourgeoise alors à Matignon. Gueï, lui, n'ayant de réel appui que dans sa région de l'Ouest.

    C'est effectivement ce qui va se passer : Gbagbo va remporter l'élection avec 59% des voix, contre 32% à Gueï, mais seulement 37% de participation... Le "coup d'État" de Gbagbo, il est là : c'est tout simplement une conséquence du coup de force de Gueï, qui s'est tiré une balle dans le pied.

    Gueï refuse alors de reconnaître les résultats et se proclame vainqueur. Mais un vaste mouvement populaire, des partisans de Gbagbo comme de Ouattara, le fait reculer et il doit se retirer.

    Ce mouvement de masse dégénère, ensuite, en affrontements entre partisans de Gbagbo et de Ouattara. Le 26 octobre, 56 corps (probablement des partisans de Ouattara) sont retrouvés dans un terrain vague. Ont-ils été tués par des partisans de Gbagbo, ou de Gueï ? On ne le saura probablement jamais.

    Gbagbo a-t-il repris à son compte le sinistre concept d'ivoirité, qu'il a pourtant combattu comme opposant à Konan Bédié ? Ce qui est sûr, c'est que ce concept l'a grandement servi.

    Gbagbo est le leader du Front Populaire Ivoirien, "social-démocrate" (cette notion ne peut avoir aucun sens dans une néo-colonie). Il est, donc, naturellement lié aux réseaux françafricains du PS (en France, les réseaux françafricains sont étroitement liés aux partis, ou aux "clans" politiques). À l'inverse de Ouattara, qui fut Premier Ministre de Houphouët, zélé applicateur des mesures du FMI et dont le parti, le RDR, est réputé proche de la droite française et de Jacques Chirac. 

    En 2001, Gbagbo rend visite à ses amis du gouvernement PS à Paris : tout le monde pense alors que Lionel Jospin sera le prochain président de la République bleu-blanc-rouge... Dans la foulée, il organise avec les principales forces politiques ivoiriennes (FPI, RDR de Ouattara, PDCI de Bédié, UDCI de Gueï) un "Forum de réconciliation nationale" où toutes les parties font leur mea culpa pour leurs coups tordus, et promettent qu'on ne les y reprendra plus. Une des principales décisions du forum est de rendre son éligibilité à Alassane Ouattara, considérant que "la fracture politique et sociale dont souffre aujourd’hui la Côte d’Ivoire trouve fondamentalement sa cause dans les controverses sur la nationalité d’Alassane Ouattara [et] que la persistance de cette fracture est de nature à compromettre l’unité nationale, le développement économique et social, et l’avenir de la nation".

    Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes...

    Mais, un certain 21 avril 2002, les "réseaux" de Gbagbo à Paris vont subitement s'envoler... Le PS perd le pouvoir. Et Chirac est proche du désormais opposant juré, Ouattara !

    C'est là que tout va se jouer. Il n'y a pas d'éléments précis, mais il semble que Gbagbo, confronté à un adversaire politique à Paris et souhaitant réaliser des réformes (couverture maladie etc.), va se tourner vers les rivaux impérialistes de la France : les USA, à qui la France dispute pied à pied le continent depuis le début des années 90, et la Chine, qui commence à prendre pied en Afrique.

    Il rompt, pour les marchés publics, avec la tradition de "gré à gré", en faveur des grandes entreprises françaises, et commence à lancer des appels d'offres internationaux. Une affaire de retrait, au géant français Bolloré, de la concession du port d'Abidjan aurait été le déclencheur. On parle aussi d'une mise en concurrence de Bouygues avec des compagnies américaines et chinoises pour divers grands travaux, comme le 3e pont d'Abidjan ou l'aéroport. Les monopoles français perdent pied dans leur tête de pont africaine...

    C'est alors qu'éclate une rébellion militaire, le 19 septembre 2002, écrasée à Abidjan mais contrôlant rapidement la moitié Nord du pays, tandis que des groupes plus ou moins mercenaires venus du Libéria s'emparent de l'Ouest. Gueï, dont on ignore le rôle exact dans cette affaire (mais ce pourrait être un rôle... assez central, du côté de la tentative de coup de force bien sûr), est retrouvé mort à Abidjan ; tandis que les "rebelles" du Nord proclament leur attachement à Alassane Ouattara. Rapidement, 60% du pays est sous contrôle de la "rébellion".

    Immédiatement, la machine de propagande se met en place : les rebelles ne sont pas de doux agneaux, certes, mais Gbagbo l'aurait bien cherché, il s'est emparé du concept néfaste d'ivoirité, ses partisans sont des génocidaires rwandais en puissance, la rébellion représente et défend les populations musulmanes du Nord menacées d'un massacre...

    Seulement voilà... Wikipédia est normalement une arme de désinformation massive, un espace où chacun peut "librement" recracher toute la propagande médiatique dûment ingurgitée. Cependant, l'article consacré à la "crise politico-militaire" est (volontairement ou involontairement ?) édifiant sur certains passages :

    "Durant les jours qui suivent et jusqu'au mois de novembre, de nombreux syndicalistes, étudiants, opposants politiques du RDR ou des partis proches du RDR, soupçonnés d'être à l'origine de la rébellion, ou militants d'organisations communistes sont exécutés par les forces de l'ordre ou par des miliciens. Trois cent personnes au total ont ainsi été assassinées à l'automne 2002 (par l'armée et les partisans de Gbagbo NDLR). Des centaines d'étrangers ou de personnes suspectes sont également massacrées par les FANCI ou les mercenaires libériens. Des massacres similaires ont lieu dans la zone rebelle, entraînant la fuite vers le Sud d'un million d'Ivoiriens alors appelés déplacés."

    Donc, les "gentils" rebelles, censés défendre les populations musulmanes ultra-majoritaires dans la moitié nord qu'ils contrôlent, on provoqué l'exode de plus d'un million de ces personnes ! Rappelons que la Côte d'Ivoire comptait alors 17 ou 18 millions d'habitants, donc maximum 8 ou 9 millions en territoire rebelle....

    Mieux : "Selon le rapport Leliel :

    • le pouvoir ivoirien et la rébellion se sont rendus coupables des pires atteintes aux droits de l’homme » ;
    • le gouvernement de Laurent Gbagbo s’illustre par des assassinats ciblés de personnes enlevées le plus souvent à leurs domiciles à Abidjan, par les "escadrons de la mort" et des milices "à sa solde" ;
    • la rébellion en revanche s’illustre par des tueries en masse ."


    Ou encore : "L'Ouest de la Côte d'Ivoire est envahi début décembre 2002 à partir du Libéria par deux nouveaux mouvements rebelles qui exterminent plusieurs milliers d'Ivoiriens. Ces nouveaux rebelles sont constitués principalement de troupes libériennes commandées par le rebelle sierraléonais Sam Bockarie (il est notoire que les rebelles sierra-léonais étaient soutenus par la France via la Libye NDLR) mais également par des éléments de la rébellion du MPCI (Kass, Adam's) et des militaires partisans de Gueï."

    Il semble donc que les "Rwandais" soient plutôt à chercher du côté des "gentils" rebelles, sans chercher aucunement à défendre le concept ignoble d'ivoirité, les "escadrons de la mort" xénophobes ni même le bourgeois compradore "de gauche" Laurent Gbagbo....

    La France est liée à la Côte d'Ivoire par un accord de défense. Pourtant, alors que ce genre d'accord joue à plein, aujourd'hui même, au Tchad ou dans d'autres pays, elle va cette fois-ci invoquer une "affaire intérieure", se contenter d'abord de sécuriser ses (très nombreux) ressortissants, puis seulement au bout de plusieurs semaines stopper l'avance rebelle qui contrôle déjà près de 60% du pays, et établir une ligne de cessez-le-feu.

    Les rebelles, qui n'ont jamais été plus de 10.000, auraient pu être balayés en quelques heures par un simple bataillon d'infanterie de marine et quelques Mirages ! Comme cela a été le cas, il y a peu, au Tchad ou en Centrafrique.

    De même, les troupes françaises stationnées à Abidjan n'ont pas bougé lors du soulèvement militaire dans la ville.

    C'est absolument transparent : la France de Chirac n'a jamais eu l'intention d'arrêter la rébellion... puisqu'elle l'a elle-même fomentée !!!

    La rébellion a été organisée, principalement, par des militaires partisans de Ouattara, exilés au Burkina Faso après des putschs manqués contre le général Gueï, rejoints après octobre 2000 par des partisans... de Gueï, et des dissidents du FPI de Gbagbo.

    Et elle s'est organisée au Burkina sous l'égide de l'inénarrable Compaoré, président du pays et assassin (commandité par la France du PM Chirac, dont il est un grand ami) de Thomas Sankara en 1987 !!! 

    Dès les premiers affrontements, Ouattara, quant à lui, se disant "menacé" (Gueï a été tué, rappelons-le), a trouvé refuge... à l'ambassade de France, d'où il gagne Paris.

    Quand aux mouvements armés qui surgissent dans l'Ouest (les plus meurtriers de tous), ils sont composés comme on l'a dit de mercenaires libériens et sierra-léonais appartenant aux "réseaux Charles Taylor", le despote libérien lié (via la Libye) à la Françafrique pour s'emparer de ces pays anglophones d'Afrique de l'Ouest. Taylor est, en outre, réputé comme un proche ami de Robert Gueï, qui aurait "supervisé" son invasion du Libéria, en 1989, depuis le territoire ivoirien.

    [On parle parfois de "consortium de Ouaga" pour la triade criminelle Compaoré-Kadhafi-Taylor, liée aux réseaux françafricains gaullistes (Foccart-Chirac), scellée dans le sang du capitaine Sankara en 1987 et responsable des guerres meurtrières du Libéria et de Sierra Leone - 200.000 morts].

    Voyons cette photo de l'article Wikipédia :

    Le général Bakayoko, Chef d'État-Major des Force nouvelles de Côte d'Ivoire (rebelles), passe en revue ses troupes à Odienné. On constate l'organisation, et l'équipement flambant neuf des "forces nouvelles" rebelles, qui tranche avec les habituels soudards dépenaillés des guerres africaines (comme au Libéria ou en Sierra Leone). Il y a forcément de gros sous derrière, et ce n'est pas le petit et misérable Burkina qui pourrait assurer une telle chose. Et comment pourrait-on croire une seconde que Blaise Compaoré, le "sous-préfet" néo-colonial de Ouagadougou, aurait pu organiser une rébellion dans un pays voisin sans l'aval de Paris ?

    Quant à la question "ethnique", elle ne tient pas non plus franchement la route : le chef des forces rebelles, Guillaume Soro, est chrétien ; le Premier Ministre de Gbagbo, Mamadou Koulibaly, est musulman.

    Après avoir stoppé, pour la pure forme, l'avancée des rebelles sur Abidjan, l'objectif de la France va être d'amener les "parties" autour d'une table et de forcer Gbagbo à partager le pouvoir avec ses adversaires : autrement dit, d'abdiquer ses pouvoirs (et tout ses projets déplaisants pour Paris), pour devenir une "reine d'Angleterre".

    Nous l'avons dit, ce scénario rappelle furieusement celui du putsch au Honduras, dans un autre "pré carré" - américain celui-là.

    Mais les choses ne vont pas se passer comme prévu.

    Gbagbo sait qu'il jouit d'une solide base populaire, hostile aux rebelles et à Ouattara (qui appliqua de très dures mesures d'austérité, comme Premier Ministre, pendant la crise du cacao), et surtout du soutien de la communauté internationale qui le considère comme le dirigeant légitime, en particulier les États-Unis. Les relations de Washington avec Paris sont exécrables suite à l'affaire irakienne : la ligne US est de "pardonner la Russie, ignorer l'Allemagne et punir la France".

    Il dénonce aussitôt les "accords" qui lui ont été imposés à Marcoussis, le 26 janvier 2003. Des manifestations anti-françaises éclatent à Abidjan en février, et en quelques mois le gouvernement de "réconciliation nationale" se délite, quitté par le PDCI de Konan Bédié, puis par les rebelles de Guillaume Soro, tandis que manifestations et affrontements secouent la capitale.

    Dans la limite de ce qui peut être permis à un chef d'État néo-colonial, Gbagbo fait de la résistance, contre ce qu'il estime (à juste titre) être une amputation de sa victoire électorale, acquise après 20 ans d'opposition, de séjours dans les prisons d'Houphouët etc. La France cherche à internationaliser l'affaire, l'ONU et la CEDEAO (Communauté des États d'Afrique de l'Ouest) sont chargés du dossier mais les négociations à Accra (Ghana) traînent en longueur.

    Fin 2004, la tension remonte et le gouvernement Gbagbo lance une offensive "finale" contre la rébellion... et les forces françaises (force Licorne). Le bombardement, le 6 novembre, par la (petite) aviation ivoirienne, du QG français à Bouaké (zone tampon entre les rebelles et la zone gouvernementale), avec 9 militaires tués, est le plus grave revers  militaire subi par l'armée impérialiste bleu-blanc-rouge depuis l'attentat du Drakkar à Beyrouth (en 1983, 58 morts) et avant l'embuscade d'Uzbin en Afghanistan en 2008.

    Bien sûr, la riposte va être sévère : le jour même, l'aviation française réduit à néant l'aviation ivoirienne. Des affrontements opposent, à l'aéroport d'Abidjan, les troupes françaises et les soldats ivoiriens.

    Surtout, une foule de nationalistes, emmenés par les Jeunes Patriotes partisans de Gbagbo, assaillent le "Bima", le QG de l'infanterie de marine à Abidjan, ainsi que l'Hôtel Ivoire où sont stationnées des troupes françaises arrivées d'urgence du centre du pays. L'armée française riposte à tirs tendus : on relève 67 morts et plus de 2000 blessés, au cours de ces journées noires du 6 au 9 novembre.

    Côte d'Ivoire : une guerre françafricaine Les intérêts français (l'économie ivoirienne est littéralement tenue par des entrepreneurs expatriés français, ainsi que des Libanais et des Marocains) sont également pris d'assaut, des centaines de Français se réfugient sur les toits des immeubles et sont évacués par les hélicoptères de la force Licorne.

    Les jours suivants, ce sont 8000 "expats" qui quittent définitivement la Côte d'Ivoire. Les mesures prises pour les rapatriés d'Algérie, en 1962, sont remises en vigueur.

    Pour autant, la France ne peut pas se débarrasser militairement de Gbagbo, comme elle l'a fait de Bokassa (opération Barracuda en 1979). Il a beaucoup trop de soutiens populaires et internationaux, à commencer par les États-Unis. Non seulement les "patriotes" ivoiriens, mais les peuples et même (à mots couverts) certains dirigeants d'États du continent le voient comme un héros qui a défié la puissance impérialiste bleu-blanc-rouge.

    Elle ne peut pas non plus le laisser tomber comme le tchadien Hissène Habré ou le centrafricain Patassé, se retirer en ouvrant la route de la capitale aux rebelles : la bataille d'Abidjan serait un terrible carnage, le "nouveau Rwanda" tant redouté. Et les médias mondiaux ont le regard braqué sur le petit pays.

    Alors, elle va jouer le pourrissement. Le départ des entrepreneurs français et libanais a de graves conséquences économiques. Et à partir de 2005, s'amorce un rapprochement franco-américain, sur des dossiers comme l'Iran ou le Soudan, derrière lesquels se profile un nouveau bloc Russie-Chine, une "nouvelle guerre froide".

    L'Union Africaine entre en lice avec le président sud-africain Mbeki, véritable Monsieur Bons Offices de tous les conflits du continent depuis 1999. Gbagbo autorise la modification constitutionnelle sur l'ivoirité (il faut désormais être ivoirien de père OU de mère, et plus des deux).

    En 2005, un mouvement nationaliste (le MILOCI - Mouvement ivoirien de libération de l'Ouest de la Côte d'Ivoire - du "pasteur Gammi") surgit dans l'Ouest du pays, attaquant les Forces Nouvelles rebelles et promettant "un nouveau Dien Bien Phu aux Français". La France envoie des renforts et (bien sûr) le Dien Bien Phu promis fait long feu.

    C'est dans ce contexte qu'a lieu l'affaire Mahé. Cet ivoirien, soi-disant "coupeur de route" (bandit de grand chemin) a été exécuté par les militaires français. En réalité, il aurait été éliminé en raison de son engagement nationaliste et contre la rébellion. Dans un souci d'apaisement, des militaires français, dont un général, seront inculpés pour homicide volontaire.

    Les pourparlers reprennent en 2006, et aboutissent en mars 2007 aux accords de Ouagadougou, les émissaires ivoiriens ayant refusé les "représentants de la France" (comme si Compaoré n'en était pas un !).

    Le chef rebelle Guillaume Soro est nommé à la tête d'un gouvernement "de transition", en attendant des élections (qui doivent toujours se tenir).
    La force Licorne se retire progressivement.

    La "fronde" de Gbagbo et des "Patriotes" a vite rencontré ses inévitables limites. L'exode des expatriés français a mis l'économie à genoux et l'a forcé à négocier, faute d'avoir un semblant d'embryon de projet révolutionnaire, national-démocratique, appuyé sur les masses.

    Cet accord s'inscrit dans une politique globale, franco-américaine, de règlement des conflits africains dans lesquels les deux puissances impérialistes sont impliquées depuis le début des années 90.
    Fin 2008, après le baroud d'honneur de Laurent Nkunda en République Démocratique du Congo (arrêté en janvier 2009), un accord congolais-rwandais (la France et les USA en arrière plan) met fin à 12 ans de guerre dans la région des Grands Lacs (5 millions de morts).

    Telle est, selon nous, l'analyse correcte de la situation concrète, dans ces 4 ans et demi de conflit qui ont ravagé l'ancien "modèle de stabilité" de l'Afrique de l'Ouest.

    D'analyse communiste "de l'intérieur", nous n'avons trouvé que celle du PCR de Côte d'Ivoire. Bien que n'étant pas nous-mêmes en Côte d'Ivoire, elle nous semble erronée.

    Le problème n'est pas que les attaques se concentrent contre le FPI "social-chauvin" de Gbagbo et les "patriotes" xénophobes, pour lesquels nous n'avons évidemment aucune sympathie et que nous ne soutenons pas. Il est évident que, basés pour l'essentiel autour d'Abidjan, les communistes ivoiriens ont été principalement victimes des exactions "patriotes", puisque les rebelles ne contrôlaient pas cette région. Le problème vient de leur analyse de la situation, produit de leur idéologie. Le PCRCI est marxiste-léniniste "pro-albanais" : les ML qui ont rejeté les théories de Mao.

    Pour eux, tous les pays du monde sont capitalistes et la contradiction principale y est, au fond, entre les masses et la bourgeoisie. Une phrase est révélatrice : "De ce fait, le pouvoir FPI, social chauvin ne lutte pas en réalité contre l'impérialisme. Il tente, grâce à cette mobilisation des masses, d'obtenir un soutien français plus ferme dans son combat contre les autres fractions bourgeoises"... ce qui est tout simplement ahurissant ! Comme si un chef d'État africain pouvait "faire pression", pour obtenir "plus de soutien", sur une puissance impérialiste mondiale en bombardant ses soldats !!!!

    La question principale serait l'affrontement entre "fractions bourgeoises", dans lequel l'impérialisme n'aurait qu'une "influence", ne serait qu'une "tierce partie"...

    Au contraire, ce que nous enseigne Mao Zedong, c'est que les pays des Trois Continents, d'Afrique par exemple, sont semi-coloniaux (et semi-féodaux). Les "indépendances" sont factices, les gouvernements sont des hommes de paille, des sous-préfets des Empires néo-coloniaux ! Il n'y aucune différence entre la Nouvelle-Calédonie (juridiquement française) et la Côte d'Ivoire (juridiquement indépendante).

    Les "fractions bourgeoise" n'ont aucune autonomie vis à vis des impérialismes, bien loin de faire "pression" sur ceux-ci. Et les "rébellions", sauf à assumer un programme révolutionnaire national-démocratique (il n'y en a actuellement pas, à notre connaissance, en Afrique), ne sont que des agents d'un impérialisme contre un autre ! Car aujourd'hui, les puissances mondiales, nucléaires, ne s'affrontent plus directement : les pays semi-coloniaux sont leurs nouveaux champs de bataille, les nouvelles tranchées de la guerre impérialiste.

    En l'occurence, Gbagbo, privé de ses "amis" (marionettistes) socialistes à Paris, a "tourné casaque" et pris bouche avec les Américains. La rébellion n'était que la force mercenaire de la France pour reconquérir sa néo-colonie ! Gbagbo = USA (+ peut-être Chine), Forces Nouvelles = France. Ni plus ni moins.

    De la même façon, les "pro-albanais" ont (moins que les anars ou les trotskystes, mais quand même...) un problème avec la question de la libération nationale. Ils ont un problème avec la contradiction principale et la contradiction secondaire. Pour eux, l'aspect capitaliste des néo-colonies est l'aspect principal, toujours, et ne s'affrontent que des fractions bourgeoises. L'impérialisme, le caractère dominé et dépendant de ces pays est au fond toujours secondaire...

    Voilà pourquoi l'homologue du PCRCI au Burkina (le PCR Voltaïque) a eu beaucoup de mal à soutenir le "processus révolutionnaire" sankariste. Ils ont du mal à comprendre qu'à un moment donné, une contradiction (masses travailleuses/bourgeoisie) peut passer au second plan, derrière la contradiction nation dominée/impérialisme dominant.

    En l'occurence, Gbagbo est clairement un ennemi du peuple, personne ne peut croire une seconde à sa "social-démocratie" africaine. Il s'agit tout simplement d'une modernisation de l'État instrument de l'impérialisme, au "mieux" en changeant d'impérialisme de tutelle. Ses soutiens "patriotes", qui rejettent un quart de la population comme "étrangère", ne portent clairement aucune perspective panafricaniste révolutionnaire.

    Mais à un moment donné, la contradiction avec ces bourgeois-là, et leurs soutiens US, peut passer au second plan : quand l'impérialisme français, qui écrase l'Afrique de l'Ouest depuis plus de 100 ans, soutient manifestement une "rébellion" meurtrière au service de ses intérêts, qu'il attaque les forces armées ivoiriennes, se comporte en force d'occupation et massacre le peuple !

    Le PCRCI finit par le dire, mais c'est laborieux ! En tout cas, pour nous communistes français, la défaite de notre impérialisme dans son "pré carré" est bien sûr la priorité. Mais il va de soi que sitôt cet objectif atteint, la contradiction avec les agents de l'impérialisme adverse redevient principale...

    Quelles perspectives pour les masses exploitées d'Afrique ? Nous connaissons la faiblesse des forces révolutionnaires sur ce continent. Mais il n'en existe qu'une seule : la Guerre du Peuple, la guerre révolutionnaire sur un programme anti-impérialiste et démocratique-populaire !


    Vidéo : les massacres de l'armée française devant l'hôtel Ivoire :



    Images ici : attention certaines sont insoutenables !!!

     
    Cet article étant très lu, voici un LIEN vers un dossier d'analyse, qui permet d'y voir relativement plus clair sur le rôle et les connexions des uns et des autres.
     

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    Ou encore cet entretien avec l'excellent Grégory Protche (source incontournable sur le sujet, sachant de quoi il parle etc.), autour de son ouvrage "On a gagné les élections mais on a perdu la guerre" (sur la crise finale de 2010-2011) : gagne-elections-mais-perdu-guerre-raisons-marcher-victoire-alassane-ouattara ; des propos qui conforment peu ou prou tout ce que nous avons dit dans cet article.

    Novembre 2010. Au terme du second tour des élections présidentielles qui opposait Laurent Gabgbo à Alassane Ouattara, la Côte d’Ivoire plonge dans le chaos. Avec l’aide de la France et des Nations unies, c’est finalement l’opposant au président sortant qui prend les rennes du pays. Faut-il toutefois parler d’élections ou de coup d’État ? La paix est-elle revenue en Côte d’Ivoire maintenant que le pays n’est plus dans l’œil du cyclone médiatique ? Gbagbo pourrait-il être jugé devant la CPI ? Quel rapport entre la crise ivoirienne, la guerre en Libye et la partition du Mali ? Nous avons posé ces questions à Grégory Protche, spécialiste de la Côte d’Ivoire et auteur d’un livre salutaire : « On a gagné les élections mais on a perdu la guerre ». Dans son célèbre discours à Cotonou, Sarkozy avait promis de bâtir une relation nouvelle avec l’Afrique et de ne pas collaborer avec les gouvernements corrompus. Paris tenu ?

    D’après la version officielle, Gbagbo, en bon dictateur et en mauvais perdant, a refusé de reconnaitre sa défaite aux élections. Finalement, grâce à un petit coup de pouce de la France, la démocratie a pu triompher en Côte d’Ivoire et Ouattara est devenu président. Mais vous contestez la légitimité de ces élections. Pourquoi ?

    Tout d’abord, parce que l’élection de Ouattara ne s’est pas imposée au terme d’un processus démocratique mais par la force. En Côte d’Ivoire, la crise électorale n’a pas pu être résolue par un procédé très courant et employé il y a peu en Haïti et en 2000 aux USA : le recompte des voix. Ce recompte, Laurent Gbagbo l’avait proposé à plusieurs reprises dès décembre 2010. Mais le camp Ouattara s’y est opposé à chaque fois. Et le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, a eu une réaction étonnante en déclarant que recompter les voix serait une injustice. Cette rigidité de l’ONU, inqualifiable et inexplicable, est responsable en grande partie de milliers de morts.

    Vous dites aussi que ce scrutin a été forcé. Pourquoi Laurent Gbagbo ne voulait-il pas organiser les élections alors que son mandat avait officiellement pris fin en 2005 ?

    Depuis 2002, Laurent Gbagbo et l’État ivoirien ne contrôlaient plus que 40% du territoire national. Le reste du pays était aux mains d’une rébellion sponsorisée par la France et le Burkina Faso, le petit État africain servant en quelque sorte de courroie de transmission. Petit État africain qu'on retrouve, étonnamment présent, aux premières loges de la crise malienne aujourd'hui...

    Or, pour organiser les élections, il fallait que les rebelles soient désarmés. Cette condition avait été fixée dans les accords d’Accra et de Ouagadougou entre les rebelles et Laurent Gbagbo. Les soldats rebelles devaient réintégrer l’armée régulière ivoirienne ou la société civile. Ça n’a jamais été fait, en dépit des engagements pris par la France et la Nations unies.

    Cette situation a perturbé la bonne tenue des élections en 2010 ?

    En effet. Sur 60% du territoire au moins, le scrutin ne s’est pas déroulé dans des conditions normales et transparentes. On a ainsi pu voir des observateurs de l’Union européenne quitter en catastrophe des bureaux de vote dans le nord. Ils ont fui dans des avions privés alors qu’ils étaient poursuivis. La télé ivoirienne a également diffusé les images d’une femme violée dans un bureau de vote. Enfin, on a constaté d’énormes aberrations parmi les premiers répertoires électoraux qui sont sortis. A Bouaké par exemple, dans le Centre-nord du pays, on a recensé 250.000 votants alors qu’il n’y avait que 159.000 inscrits !

    Bref, il y a eu toute une série de problèmes rendus possibles par le fait que l’État ivoirien n’a jamais pu restaurer son autorité sur tout le pays. C’est la raison pour laquelle Laurent Gbagbo, dont le mandat était arrivé à terme en 2005, avait reporté l’organisation des élections depuis. Mais il était mis sous pressions par la France et une certaine communauté internationale.

    Les élections seraient-elles un objectif à atteindre, quelque soit le contexte ?

    C’est l’idée. En 1990, François Mitterrand prononçait le célèbre discours de la Baule lors de la 16ème conférence des chefs d’État d’Afrique et de France. Depuis ce discours, l’aide au développement est conditionnée à la bonne gouvernance en Afrique. Il faut donc absolument organiser des élections, même si elles doivent se résumer à un jeu de dupes. En Côte d’Ivoire particulièrement, le contexte ne se prêtait pas à une expression démocratique normale.

    Voilà pour les conditions de déroulement du scrutin. Vous contestez aussi la probabilité du résultat qui a donné Ouattara vainqueur à 54 %. Pourquoi ?

    Il y a tout d’abord un problème avec le taux de participation. Lors du premier tour, ce taux était de 83%. Le dimanche 28 novembre 2010, au soir du second tour, c’était la déception : le taux n’était plus que de 70%. Le lendemain, ce taux en baisse a été confirmé par la presse ivoirienne, toutes tendances confondues. Mais aussi par Young-jin Choi, le représentant du Secrétaire général des Nations unies en Côte d’Ivoire, ainsi que par Gérard Latortue, chef de la mission d’observation de la Francophonie.

    Or, il faut comprendre que ce taux de participation en baisse ne pouvait affecter mécaniquement qu’Alassane Ouattara. En effet, le FPI de Laurent Gbagbo est un parti très organisé, qui milite depuis de nombreuses années et qui peut compter sur un électorat fidèle. Il n’y a pas eu de problèmes de reports de voix observés entre les deux tours pour le FPI. Il n’y a pas eu d’électeurs qui auraient voté Gbagbo au premier tour avant de brusquement virer pro-Ouattara lors du second.

    Quels électeurs ont manqué à l’appel du second tour alors ?

    Ce sont principalement ceux du PDCI d’Henri Konan Bédié. Bédié est arrivé troisième au premier tour. Après sa défaite, il s’est rallié à Ouattara. Mais tous ses électeurs n’ont pas suivi, ce qui explique la chute importante du taux de participation entre les deux tours.

    Or, toutes les projections allaient dans le même sens : pour gagner, Ouattara devaient bénéficier d’un report de 80% des voix du PDCI de Bédié. Si le taux de participation tombe à 70% pour le second tour, il est impossible d’atteindre ces 80% de voix reportées. C’est mathématique, la victoire de Ouattara ne colle pas.

    C’est pourtant lui le président de la Côte d’Ivoire aujourd’hui…

    Il y a eu un tour de passe-passe. Alors que tout le monde reconnaissait un taux de participation de 70% le 29 novembre 2010, on a soudainement annoncé un taux de 83% le 03 décembre ! Il y avait une différence de 439.000 voix qui permettaient de donner Ouattara vainqueur à 54%.

    D’où sortaient ces 439.000 voix ?

    Il faut comprendre qu’il y a un véritable business autour la logistique électorale en Côte d’Ivoire. Ce pays compte une population immigrée très importante. Cette particularité a donné lieu à toutes sortes de trafics sur les identités et les cartes d’électeurs durant toute la dernière décennie. Et c’est malheureusement inquantifiable. Pour les élections de 2010, on s’était entendu sur un fichier de 6 millions d’électeurs, ce qui est très peu au regard de la vingtaine de millions d’habitants.

    Il faut ensuite comprendre toutes les controverses qui ont entouré les actions de la Commission électorale indépendante (CEI) d’une part et du Conseil constitutionnel (CC) d’autre part.

    Ces deux organes avaient chacun proclamé un résultat différent, si bien que le pays s’est trouvé avec deux présidents !

    Oui. Suite aux accords d’Accra et de Ouagadougou entre le président Gbagbo et les rebelles, la CEI a été créée pour contrebalancer le pouvoir supposé du CC. En effet, le président du CC est nommé par le président de la république. On a donc considéré que le CC était pro-Gbagbo alors que vous avez la même institution avec la même configuration en France !

    Soi-disant pour rééquilibrer les rapports de force, on a donc créé la CEI composée à 80% de ouattaristes. Ce rééquilibrage a été opéré sous la houlette de la France. Il fallait impérativement procéder à l’union nationale entre Gbagbo et les rebelles. En cas de crise politique, l’union nationale est toujours prônée comme la solution politique ultime. En réalité, même si ça semble agréable à l'œil démocratique occidental, je pense que l’union nationale est un mythe. La démocratie est sanctionnée par la victoire d’un camp sur l’autre. Pourquoi faudrait-il rééquilibrer les rapports de force en faveur du perdant ? Concrètement, l’union nationale entraîne une paralysie politique absolue et marque les premiers pas d’un pays vers sa mise sous tutelle par les puissances internationales. C’est ce qui arrive en Afrique et ailleurs chaque fois que l’union nationale est prônée.

    Et c’est ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire donc ? On a vu les élections bloquées à cause des contradictions entre la CEI et le CC. Et la communauté internationale s’est octroyé la compétence de valider les résultats des élections.

    Tout à fait. Officiellement, la CEI valide le bon déroulement du scrutin tandis que le CC proclame les résultats définitifs. En outre, la CEI doit certifier le processus électoral sur base du consensus entre ses membres. Ce qui était difficilement imaginable puisque Gbagbo dénonçait des irrégularités dans sept régions au moins et que la CEI comptait quelques membres du camp Gbagbo dans ses rangs.

    Cette impossibilité d’obtenir le consensus a offert une scène qui a fait le tour du monde. On a pu voir un membre pro-Gbagbo de la CEI arracher des feuilles des mains du vice-président de la commission qui tentait d’annoncer les résultats.

    On a donné à ces images le sens qu’on voulait leur donner : le camp Gbagbo ne reconnait pas sa défaite et refuse que la démocratie s’exprime en Côte d’Ivoire. Comme toujours, il y a la séquence d'avant et la séquence d'après qui manquent ! En réalité, si Damana Pickass a arraché les feuilles des mains de Bamba Yacouba, c’est justement parce que le processus démocratique n’était pas respecté. Le même Bamba Yacouba, la veille, avait tenté exactement le même passage en force, en avait été empêché et s'en était même excusé devant ses collègues ! Cette CEI voulait certifier la validité du processus démocratique et annoncer ses résultats alors que le consensus n’était pas atteint et que le camp Gbagbo dénonçait des irrégularités.

    Mais ce n’est pas la seule scène surréaliste que la CEI nous a offerte. Cette commission avait jusqu’au 2 décembre pour annoncer les résultats partiels. Mais le mercredi 1er décembre, à 23h45, son président Youssouf Bakayoko était incapable de donner ces résultats en conférence de presse. « Votre mandat se termine dans quinze minutes, vous serez hors-délais » lui lançaient les journalistes ivoiriens. « Il n’est pas encore minuit » répétait inlassablement Bakayoko. Finalement, la CEI a effectivement rendu ses résultats en retard. Le lendemain, Youssouf Bakayoko a été emmené par les ambassadeurs de France et des États-Unis pour prononcer les résultats depuis le siège de l’ONUCI. Voulant sans doute préserver son image de pseudo-neutralité, le représentant Choi les a remballés. On a donc emmené Bakayoko à l’hôtel du Golfe, le quartier-général de campagne d’Alassane Ouattara. Je ne sais pas si vous imaginez : la Commission électorale « indépendante » a proclamé les résultats depuis le QG d’un des deux candidats ! En l'absence des médias nationaux et en présence de ceux de l'Audiovisuel extérieur français (France 24) ! Et, bien évidemment, ces résultats n’ont pas eu l’aval nécessaire du Conseil constitutionnel. Quelques jours plus tard, Bakayoko déclarera sur RFI qu’il ignorait que l’hôtel du Golfe était le QG de Ouattara !

    Il faut ajouter que début 2010, cette CEI a été confondue suite à une enquête pour tricherie : elle essayait de faire entrer de force 450.000 noms dans le fichier électoral. Son président avait alors été remplacé. A-t-on jamais entendu un journaliste français rappeler ce fait, parmi combien d'autres ?

    Donc la CEI a un passé trouble. Elle n’a pas obtenu le consensus comme c’était prévu. Elle n’a pas respecté les délais. Elle n’est pas habilitée à donner les résultats définitifs des élections. Et c’est pourtant sur son travail que la France et les Nations unies se sont appuyées pour déclarer Ouattara vainqueur !

    Sur le média interne des Nations unies, le représentant Choi a reconnu qu’il y avait eu des irrégularités mais qu’elles ne remettaient pas en cause les résultats. Ce qui, moralement, pose un problème politique réel : un candidat convaincu de tricheries peut-il gagner une élection ?

    De son côté, le Conseil constitutionnel, l’unique institution habilitée à le faire, a proclamé Laurent Gbagbo vainqueur des élections. Voilà comment nous avons débouché sur une crise où le pays s’est trouvé avec deux présidents. Sur base de tous les éléments que je viens de mentionner, je peux difficilement concevoir que Ouattara a gagné les élections.

    En tout cas, il a gagné la guerre ! Ce conflit est le point d’orgue d’une crise plus profonde que vous faites débuter en 1990 dans votre livre. Pouvez-vous replacer les événements dans ce contexte historique pour nous aider à mieux comprendre ?

    En 1990, Félix Houphouët-Boigny qui régnait sur la Cote d’Ivoire depuis l’indépendance, accepte d’organiser des élections. Suite au discours de la Baule de Mitterrand et parce qu'une opposition, incarnée par le FPI et Laurent Gbagbo, n'a de cesse de réclamer le multipartisme. C’est l’occasion pour Laurent Gbagbo de revenir de son exil français. Après avoir été emprisonné par Houphouët-Boigny dans les années 70, Gbagbo avait dû fuir la répression politique.

    Houphouët-Boigny gagne ces élections avec un score de 84%. Laurent Gbagbo et son FPI se font tout de même remarquer mais ils refusent d'entrer au gouvernement malgré l’offre proposée. Gbagbo rompt ainsi avec cette pratique habituelle qui consiste à intégrer les opposants et à les salarier.

    Ouattara par contre devient Premier ministre à cette époque.

    Il le devient après un passage généralement peu évoqué. Ouattara est passé en Haïti auparavant. Il travaillait pour le compte du FMI mais n’est pas resté longtemps car la famille Duvalier, qui dirigeait l’île des Caraïbes, lui reprochait de trop s’immiscer dans les affaires du pays.

    Toujours pour le compte du FMI, Ouattara retourne donc en Afrique où il prépare, entre autres, la dévaluation du franc CFA de 1994 et les ajustements structurels qui le porteront à la primature ivoirienne. En tant que Premier ministre, Ouattara procède à une libéralisation outrancière de l’économie : il applique les recettes du FMI faisant la part belle à la monoculture, il vend les actifs nationaux à des multinationales étrangères, souvent pour une bouchée de pain, il multiplie les contrats nationaux sans appel d’offres… Du véritable gangstérisme d’État ! Les rapports parlementaires de l'opposition de l'époque, il faut les relire, sont accablants.

    Ces recettes du FMI ont été appliquées partout en Afrique avec les résultats désastreux que l’on connait. Maintenant, c’est au tour de la Grèce : elle pourra sans doute bientôt intégrer l’Union africaine !

    En 1991, peu de temps après l’élection d’Houphouët-Boigny, des mouvements sociaux éclatent. Comment expliquez-vous cette crise ?

    C’est d’abord une crise des ressources. Durant les années précédentes, on a beaucoup parlé du "miracle ivoirien". Le pays suivait les recettes du FMI et ses indicateurs économiques rendaient les experts néolibéraux enthousiastes. C’était en réalité un miracle artificiel qui reposait sur la monoculture cacao-café. Mais au début des années 90, le cours de ces matières premières a commencé à baisser, provoquant une crise que la Côte d’Ivoire, "structurellement ajustée", ne pouvait affronter. Encore aujourd’hui, le pays pourrait difficilement sortir de cette crise car il n’y a toujours pas eu d’industrialisation ni une grande diversification des cultures. Rendez-vous compte : la Côte d’Ivoire est le premier producteur de cacao mais vous n’y trouverez pas une seule chocolaterie !

    En 1991 donc, les gens descendent dans la rue pour manifester leur mécontentement. Le FPI est très actif à ce moment-là et la répression est très forte. Gbagbo et d’autres fondateurs du FPI, dont Simone Gbagbo, sont jetés en prison. Les manifestations sont pourtant pacifiques, le FPI étant réputé pour combattre à mains nues.

    Deux ans plus tard, Houphouët-Boigny s’éteint. Il y a alors une lutte pour la succession…

    Ouattara cherche à prendre le pouvoir en force mais bute sur le dauphin de l’ancien président : Henri Konan Bédié. Comme Houphouët-Boigny, Bédié était originaire de l’ethnie Baoulé. La grille ethnique ne suffit pas à comprendre la situation en Côte d’Ivoire mais elle a une certaine importance à l’époque. En effet, pour écarter Ouattara, Bédié va pervertir un concept qui était d’abord culturel : l’ivoirité. Le dauphin va en faire un argument racial contre son concurrent. Il va prétendre que Ouattara n’est pas ivoirien et ne peut donc pas se présenter aux élections.

    On a souvent accusé Gbagbo de xénophobie à l’encontre de Ouattara mais il semble que c’est Bédié le champion dans ce domaine !

    Tout à fait. Non seulement Gbagbo va boycotter les élections par solidarité, mais c’est aussi lui qui va rendre son éligibilité à Ouattara en 2005.

    En 1995 donc, Bédié a la voie libre pour devenir président.

    Il le devient mais son bilan est nul. C’est un personnage assez vide, très obéissant, qui n’a pas réalisé grand-chose. Quatre ans plus tard, un coup d’État le renverse. Il est organisé par des rebelles et des soldats qu’on retrouvera ensuite parfois aux côté de Ouattara. Bédié est donc déposé et fuit par un petit tunnel qui relie la résidence présidentielle à l’ambassade de France.

    Comment réagit la France à ce coup d’État ?

    Elle n’intervient pas pour soutenir Bédié qui est pourtant un grand ami de Chirac. Il faut se rappeler qu’à l’époque, c’est la cohabitation en France : Chirac est à l’Élysée tandis que Jospin occupe Matignon. Peut-être que Jospin était moins interventionniste et qu’il a pu neutraliser Chirac.

    En tout cas, la France laisse faire les événements et ne s’oppose pas non plus à l’élection de Gbagbo. En effet, lorsque Bédié est renversé en 1999, les putschistes mettent au pouvoir le général Guéï. Et celui accepte assez rapidement d’organiser des élections que Gbagbo remporte. Mais Guéï ne reconnait pas sa défaite. Le FPI met alors la foule dans la rue. Des centaines de milliers de personnes descendent pour protester. Très vite, les soldats ivoiriens refusent de s’opposer aux manifestants. Et même les médias français reconnaissent la victoire populaire de Gbagbo. Ils vont pourtant s’acharner, durant les dix années suivantes, à prouver que le président n’est pas populaire.

    Comment se passe l’arrivée au pouvoir de Gbagbo ?

    Il n’est pas pleinement satisfait de sa victoire car il juge que les conditions sont calamiteuses. Ouattara n’a pas pu se présenter, Guéï n’a pas reconnu sa défaite et des combats ont éclaté à Abidjan. Ces combats sont d’ailleurs le point de départ de la mauvaise réputation internationale de Laurent Gbagbo puisque les Ouattaristes ont fabriqué une histoire de charnier à Yopougon. Cette histoire circule encore aujourd’hui. Pourtant, le président Gbagbo a laissé la Fédération Internationale des droits de l’homme (FIDH) et Reporters sans Frontières (RSF) enquêter librement sur le soi-disant charnier de Yopougon. Ces deux organisations, qu’on peut difficilement soupçonner de « gbagbisme aïgu », ont conclu qu’il était impossible d’établir qu’il y avait effectivement eu un charnier à Yopougon : il y avait moins de corps que ce qu’on avait dit, les morts n’étaient pas tous de la même ethnie, ils n’avaient pas été tués de la même manière et pas au même moment. Certains cadavres avaient même été déplacés d’une dizaine de kilomètres !

    Cette histoire - et quelques autres, sur-interprétées, comme le meurtre de Jean Helène de RFI en 2003, ou la disparition de Guy-André Kieffer (qui avait en réalité mis à jour la participation du clan Ouattara aux spéculations sur le cacao) - a médiatiquement terni les premières années du mandat de Gbagbo. Son équipe n’a pas été capable de fournir un tir de barrage médiatique, elle a trop négligé la communication sur le plan international.

    De son côté, Ouattara est écarté du jeu politique depuis 1995. Que fait-il pendant tout ce temps ?

    Il passe beaucoup de temps à Paris. Dans son livre sur le coup d’État de 2010, le journaliste Charles Onana rapporte un document de l’ambassadeur français qui a rencontré Ouattara à cette époque. Le diplomate est stupéfait par la « neurasthénie du personnage » et son « peu d’appétence pour la Côte d’Ivoire et les Ivoiriens ». Il ajoute que Ouattara semble être plus porté sur le whisky que sur l’islam, ce qui ne manque pas de piquant. En effet, suite aux attaques de Bédié sur le concept d’ivoirité, Ouattara va se poser comme l’ardent défenseur des Dioulas et des musulmans qui seraient persécutés en Côte d’Ivoire. Mais ça tient plus de la manœuvre tactique que de la réelle vocation : Ouattara est musulman quand ça l’arrange, surtout quand des caméras bienveillantes trainent dans les parages. En réalité, sa religion est plus celle du FMI.

    Quand le général Guéï tombe en 2000, Ouattara retourne à Abidjan même s’il n’est toujours pas éligible. On sait qu’il est alors lié avec les jeunes rebelles du nord, c’est un fait établi. Il y a notamment ce commandant de zone, Koné Zaccharia, qui a déclaré en 2004 que c’est Ouattara qui les nourrit, qui leur donne de l’argent et qui les chapeaute. De retour en Côte d’Ivoire, Ouattara commence donc à mettre en place des réseaux dans le nord du pays et au Burkina Faso qui servira de base-arrière pour les rebelles.

    Qui sont ces rebelles ? Comment sont-ils apparus ?

    Ils viennent du nord du pays mais présentent une certaine diversité sur les plans ethnique et religieux. Au départ, ils ont des revendications qui peuvent sembler légitimes : ils s’estiment lésés socialement et économiquement par le pouvoir politique. En conséquence de quoi ils ont participé au coup d’État contre Bédié en 1999. Si leurs revendications sont audibles, la prise des armes est plus problématique. Dès 2000, il va y avoir des assassinats politiques. Les tentatives de coup d’État se multiplient et elles sont accompagnées d’actions très violentes. Surtout en 2002, lorsque les rebelles tentent de prendre le pouvoir alors que Laurent Gbagbo est en voyage diplomatique en Italie. Notez que Chirac vient d’être réélu avec un score de dictateur africain et qu’il n’y a plus de Jospin à Matignon. Je pense que ce contexte était favorable aux rebelles qui avaient ainsi les mains libres.

    Ces rebelles tentent donc de renverser le pouvoir. Beaucoup de dirigeants politiques sont abattus dont Émile Boga Doudou, le ministre de l’Intérieur proche de Gbagbo. Ce dernier rentre précipitamment et, toute proportion gardée, il se passe alors quelque chose de semblable à ce qui s’était produit quelques mois plus tôt au Venezuela : c’est la foule qui descend dans la rue pour soutenir son président et empêcher le coup d’État. Finalement, les rebelles sont repoussés d’Abidjan et leur état-major s’installe à Bouaké. Guillaume Soro prend alors la tête du commandement de la rébellion.

    Quelle est l’attitude de la France durant cette crise ?

    Elle joue un drôle de jeu. En vertu des accords de coopération qui date du pacte colonial de 1961, le gouvernement ivoirien sollicite l’aide de la France pour stopper les putschistes. Mais le gouvernement français refuse d’intervenir, il est redevenu « neutre ».

    Les rebelles prennent donc leur position dans le nord, une zone tampon est instaurée dans le centre du pays et la Côte d’Ivoire se retrouve de fait coupée en deux. A partir de là, une grande partie de l’État ivoirien plonge dans la terreur. Pour subvenir à leurs besoins, les rebelles imposent une fiscalité parallèle, rackettent, commettent des délits et des actions violentes, terrorisent les populations, s'emparent et revendent à leur profit une partie de la production de cacao…

    De plus, si la France était une mauvaise camarade de Gbagbo en 2002, elle en devient une franche adversaire en 2004. Cette année-là, le gouvernement ivoirien procède à l’opération Dignité. Il pense avoir soutiré des informations importantes aux renseignements français : des rebelles se trouveraient dans un camp français de Bouaké pour y tenir une réunion secrète et le gouvernement ivoirien aurait carte blanche pour les bombarder.

    Le problème, c’est qu’il n’y avait pas de rebelles dans ce camp mais des soldats français !

    Je pense que les renseignements français ont enfumé les Ivoiriens et que les neuf soldats tués n’avaient rien à faire là. Les Ivoiriens pensaient bombarder une réunion de rebelles se déroulant dans un local, un foyer, du campement de l'armée française de Bouaké. Pas des soldats français. Je signale que l'avocat des familles des soldats français tués à Bouaké est à peu près convaincu de l'innocence de Laurent Gbagbo dans cette tragique affaire.

    Pour les Ivoiriens, c'est presque religieux : on ne tire pas sur les Français.

    (C'est d'ailleurs aussi pour cette raison qu'en 2011, l'Afrique du Sud n'a pas "plus" soutenu militairement la Côte d'Ivoire : Zuma savait que Gbagbo empêcherait, comme il l'a toujours fait, l'armée ivoirienne de tirer sur les Français, de s'en prendre aux Français. Non pas que Zuma ait particulièrement souhaité se battre avec les Français, mais comment imaginer gagner une guerre qu'on ne veut militairement pas faire ?).

    J'ai souvent entendu dire et lu qu'au fond, Chirac n'était pas nécessairement au courant des détails techniques de l'opération barbouzarde d'intoxication des Ivoiriens pour les pousser à la faute. Qu'il vaudrait sûrement mieux enquêter du côté de Villepin… un Villepin qui prétend quasiment ne plus se souvenir de rien ! Un Villepin que l'écrivain Claude Ribbe a publiquement et plusieurs fois accusé d'avoir œuvré, avec la complicité de Régis Debray, son BHL, à l'arrestation et à la déportation du président d'Haïti Aristide à la même époque.

    Vous expliquez aussi que le gouvernement français n’était pas très fier de ce qui est arrivé à ses soldats.

    Les soldats français tués à Bouaké ont été enterrés sans autopsie et sans le minimum d’égard pour leur dépouille. En effet, la mère d’un des défunts a obtenu de faire exhumer le corps de son fils. On s’est alors rendu compte que ce n’était pas le bon ! Les neufs corps ont bien été enterrés là mais n’importe comment : on s’est mélangé dans les tombes, les cadavres portent encore leur treillis déchiré, ils n’ont pas reçu de soins, ils sont encore tachés de sang… Personne ne semble très fier de cette histoire.

    De plus, les deux pilotes qui ont bombardé le camp français de Bouaké ne sont pas poursuivis alors qu’on en a les moyens. Ce sont deux Biélorusses qui travaillaient pour l’armée ivoirienne. Après l’opération, ils sont retournés à la base. Les soldats français les ont filmés, retenus quelques heures puis relâchés sans même, semble-t-il, les interroger. Les deux pilotes ont alors rejoint le Togo où ils ont tranquillement séjourné pendant trois semaines. C’est inédit dans l’histoire de l’armée française : on savait où étaient ces personnes qui avaient tué des soldats français, mais on ne les a pas appréhendés. Un ministre togolais s’est même ému auprès du gouvernement français de la présence de ces gens dans son pays. Mais Paris n’a pas bougé. Finalement, les deux Biélorusses ont disparu dans la nature. On m’a dit qu’ils étaient morts mais personne n’a pu me confirmer.

    En représailles à l’opération Dignité, les troupes françaises détruisent l’aviation militaire ivoirienne. Des affrontements éclatent à Abidjan entre les supporters de Gbagbo et les soldats français qui, finalement, se retirent.

    Sous ses faux airs de neutralité, il apparaît que la France avait clairement choisi son camp dans la crise ivoirienne. Une position qui se confirmera avec les élections de 2010. Quel intérêt avait Paris à remplacer Gbagbo ?

    Objectivement, aucun. Et c’est le plus troublant dans cette affaire. Gbagbo est un vieux briscard. Je ne le dis pas au sens péjoratif du terme, c’est un malin, un roublard. Ces adversaires rebelles les plus violents disent eux-mêmes qu’il vaut mieux ne pas s’asseoir à côté de Gbagbo au risque de se mettre à discuter et de perdre inévitablement.

    Le boulanger !

    Oui, c’est le surnom qu’on lui a donné pour ses aptitudes à rouler ses adversaires dans farine. Gbagbo est donc une bête politique, mais ce n’est pas un révolutionnaire enragé, un utopiste radical ou même un indépendantiste frénétique. Si bien que lorsque son mandat a officiellement pris fin en 2005, il a veillé à ménager certains intérêts français en Côte d’Ivoire. Il a soigné Bolloré et il n’a pas remis en question les affaires de Bouygues ou d’Orange. Il aurait sans doute progressivement cherché à commercer davantage avec d’autres puissances internationales. Mais il n’était pas assez fou pour faire table rase du passé et éjecter les Français de Côte d’Ivoire.

    Pourquoi Sarkozy a-t-il donc été si violent avec un président qui, d’une certaine façon, défendait les intérêts de la France en Côte d’Ivoire ?

    On a dit que Sarkozy était un très bon ami de Ouattara. C’est vrai mais c’est un peu court pour expliquer ce qui s’est passé. En réalité, il faut voir le problème d’un point de vue régional. Après le coup d’État en Côte d’Ivoire, il y a eu la guerre en Libye. Et maintenant la partition du Mali. Ouattara, qui dirige à présent la Communauté Économique Des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), est l’homme de la situation. C’est un pion parfaitement à sa place pour servir les intérêts occidentaux. En quand je dis les intérêts occidentaux, ce sont plus ceux des États-Unis que ceux de la France. La position de Sarkozy sur la crise électorale en Côte d’Ivoire a été critiquée jusque dans les rangs de l’UMP par quelques vieux briscards gaullistes.

    Il semble en effet que Washington manifeste un intérêt croissant pour l’Afrique en général et l’Afrique occidentale en particulier.

    Dans le cas de la Côte d’Ivoire, il y a une raison très prosaïque mais néanmoins importante : le cacao. La multinationale anglo-saxonne Armajaro a la mainmise sur cette ressource. Le beau-fils de Ouattara travaille d’ailleurs pour la filiale ivoirienne. En 2002 et 2010, Armajaro a spéculé à hauteur de 400.000 tonnes de cacao qui ont été achetées avant les crises politiques. Elle les a ensuite revendues lorsque les cours du cacao ont explosé suite aux événements.

    N'oublions pas que qui contrôle la Côte d'Ivoire contrôle quasiment le Golfe de Guinée, réputé pétrolifère...

    Par ailleurs, on constate de manière générale un émiettement du pré carré français dont les États-Unis semblent être les marionnettistes. L’objectif peut être de contrer les Chinois ou, au minimum, de s’accaparer les ressources. La Côte d’Ivoire est très riche et destinée à l’être plus encore grâce à sa capacité de développement.

    Enfin, les crises ivoirienne, libyenne et malienne étant liées, elles vont à nouveau poser la question de l’Africom : ce centre de commandement militaire US pour l’Afrique qu’aucun pays du continent n’a accepté d’accueillir est actuellement basé à Stuttgart. Maintenant qu’il y a l’AQMI, menace réelle ou supposée, la crise malienne va devenir une question étasunienne. Et avec Ouattara à la tête de la CEDEAO, l’installation d’Africom dans la zone du Mali ne devrait pas poser problème.

    Que se passe-t-il maintenant en Côte d’Ivoire ? On imagine que tout va bien puisque les médias n’en parlent plus…

    Pas vraiment, non. Sur l’éducation, le bilan est cinglant : des universités ont été fermées deux années de suite : les étudiants sont globalement perçus comme potentiellement pro-Gbagbo. Par ailleurs, on a rouvert quelques écoles dans le nord.

    Dans les divers gouvernements qui se sont succédé sous la présidence de Ouattara, on constate un phénomène que le chef d’État qualifie lui-même de rattrapage ethnique. On ne choisit donc plus le personnel politique en fonction de ses compétences mais en fonction de ses origines. C’est justement ce qu’on reprochait à Gbagbo. Ça donne des scènes cocasses. L’actuelle ministre de l’Éducation, la nordiste Candia Kamara, n’est sans doute pas la plus qualifiée pour cette fonction. Elle invente régulièrement des néologismes comme « capturation » ou « recrutation » !

    Et les violences ont-elles cessé ?

    Pas du tout. La ville d’Abidjan a été divisée entre tous les commandants des zones rebelles qui étaient fidèles à Ouattara depuis 2002. Ces commandants mènent la belle vie car ils bénéficient des largesses du régime. Mais pour les petits soldats, c’est le racket, les exactions, etc.

    Sur l’ensemble du pays aussi il y a encore beaucoup de violence. On recense chaque semaine des meurtres ethniques ou politiques. Si bien que plusieurs centaines de milliers de réfugiés ivoiriens ont quitté le pays pour rejoindre le Ghana, le Bénin ou le Togo. D’autres ont bougé à l’intérieur-même du pays. On constate que beaucoup d’habitants de l’ouest, là où on cultive le cacao, ont été dépossédés de leurs terres au profit de paysans burkinabés. Ça permet d’assurer un meilleur contrôle sur l’exploitation du cacao.

    Tous ces réfugiés posent aussi le problème de l’élite de la nation. On a coutume d’évoquer la fuite des cerveaux en Afrique. En Côte d’Ivoire, cette fuite est manifestement orchestrée. Parmi les réfugiés que j’ai rencontrés au Ghana, il y avait beaucoup de cadres, d’ingénieurs, de responsables politiques, d’enseignants, etc.

    Tout cela, les médias français n’en disent pas un mot. La presse ivoirienne couvre-t-elle mieux les événements ?

    La liberté de la presse est bafouée quotidiennement. Chaque semaine ou presque, un ou deux titres sont suspendus. De nombreux journalistes ont été jetés en prison. Herman Aboa y est resté plus de trois mois.

    Vous avez sans doute vu la photo du couple Gbagbo malmené par des rebelles dans une chambre d’hôtel. En Côte d’Ivoire, les journaux n’ont pas le droit de publier cette photo.

    Autre exemple : le Nouveau Courrier a reçu un blâme pour avoir rapporté les propos du politologue français Michel Galy qui, à propos des élections de 2010, parlait de « coup d’État franco-onusien ».

    Justement, la victime de ce coup d’État a été arrêtée et doit passer devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Pensez-vous que Laurent Gbagbo pourrait être jugé pour les crimes qu’on lui reproche ?

    Luis Moreno Ocampo, le procureur de la CPI, est quand-même un des personnages les plus troubles de notre époque. Dans le dossier qu’il a monté contre Gbagbo, il y a des charges assez grotesques. Par exemple, dans un discours de campagne, Gbagbo avait déclaré : « On gagne ou on gagne ». Il avait ainsi repris, certes un peu de façon démagogique, les paroles d’une chanson populaire ivoirienne. Mais pour Ocampo, cela constitue une preuve que Gbagbo est un dictateur ! On trouve des éléments aussi ridicules que celui-là dans le dossier du procureur.

    Si on s’en tient aux charges crédibles, le problème est qu’une seule peut suffire à fonder le procès. Sans manquer de respect aux nombreuses personnes qui sont mortes, on peut espérer que le niveau de l’instruction va s’élever pour poser les vraies questions.

    Quelles sont ces vraies questions ?

    Il y a deux façons de présenter l’enjeu de ce procès. La première, celle que semble avoir choisi l’avocat de Laurent Gbagbo, dénonce l’incompétence de la CPI à juger le président ivoirien. En effet, depuis 2003, cette juridiction est autorisée à enquêter en Côte d’Ivoire. C’est Laurent Gbagbo lui-même qui l’avait autorisé pour mettre un terme aux fausses accusations sur les charniers. Cependant, si la CPI a le droit d’enquêter, sa juridiction n’est pas reconnue par la Côte d’Ivoire.

    La deuxième façon d’aborder l’enjeu du procès est plus politique mais se défend juridiquement. Du 28 novembre 2010 au 11 avril 2011, on peut considérer que Laurent Gbagbo n’a jamais cessé d’être président de la Côte d’Ivoire. Il avait en effet été nommé par le président du Conseil constitutionnel, Paul Yao N’Dré. C’est ce même président du CC qui a ensuite nommé Ouattara en mai 2011. Si on reconnait à Paul Yao N’Dré la légitimité de nommer Ouattara président en mai 2011, c’est qu’il avait aussi la légitimité de nommer Gbagbo en novembre 2010.

    De plus, au moment des faits, le président Gabgbo était suivi par l’ensemble de son administration. Toutes les entités, corps constitués et administrations sur lesquelles il avait autorité le reconnaissaient comme président. Par conséquent, si Gbagbo était bien le président de la Côte d’Ivoire au moment des faits qui lui sont reprochés, toutes les accusations de la CPI tombent d’elles-mêmes. Voilà les deux questions importantes à trancher : la CPI est-elle compétente et Gbagbo était-il président ?

    On vient d’apprendre ce 12 juin que l’audience de confirmation des charges prévue le 18 juin était reportée au 13 août.

    La Présidente de la cour a désavoué Ocampo qui prétendait s'opposer à cette demande de report. Ocampo avait, délibérément, remis très tardivement un dossier énorme, accumulation de "preuves" que la défense de Gbagbo ne pouvait techniquement pas étudier dans le délai imparti. Pour la première fois depuis le début de la crise post-électorale, on a écouté Laurent Gbagbo. Ce qui m'inspire une question : la CPI aurait-elle été aussi diligente si Nicolas Sarkozy était encore aux affaires à Paris ? En outre, en marge du report la défense de Laurent Gbagbo a formulé une demande de mise en liberté provisoire.

    Finalement, cette crise électorale ne montre-t-elle pas que l’Occident n’est pas prêt à laisser le jeu démocratique s’exprimer librement et sans ingérence en Afrique ? Le temps des colonies ne semble pas fini…

    À l'ingérence humanitaire ont succédé l'ingérence politique, l'ingérence économique, l'ingérence judiciaire, l'ingérence militaire… La communauté internationale a pris pour argent comptant les résultats de la Commission électorale indépendante tout en écartant ceux du Conseil constitutionnel. Alors que c’est la deuxième institution qui est habilitée à nommer le président. Ça témoigne d’un certain mépris pour les institutions ivoiriennes.

    De plus, j’ai eu l’occasion de discuter avec des personnalités politiques en France, dont Alain Bauer, proche conseiller de Sarkozy. Pour ces personnes, le fait que Gbagbo ait porté plainte pour tricheries au second tour et que Ouattara ne l’ait pas fait n’est pas important : « Vous savez, la justice là-bas… », « L'État, là-bas... », etc.

    On voit donc que tout ce qui touche à la démocratie, à la Constitution, aux institutions républicaines, bref, tout ce qui est sacré ici, ne l’est pas dans leur esprit là-bas. C’est sans doute un bel héritage de la mentalité coloniale.

    Source : Investig'Action


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