• Clarifications sur quelques points


    Contrairement à ce qu'a cru interpréter une personne qui nous a interpellés là-dessus, nous ne pensons pas, en des termes aussi caricaturaux, qu'Erdogan soit "anti-impérialiste" ou "antisioniste".

    La nature de classe de son parti, l'AKP, est bien expliquée ici : qu-est-ce-que-l-akp-a134714962

    Nous pensons en vérité que, bien plus que ses postures en ce sens que l'on sait largement factices, le problème pour l'impérialisme (principalement occidental) est surtout que l'économie turque menace à court terme de donner naissance à une véritable puissance régionale autonome qui serait décidément une de trop au Proche Orient.

    [L'on pourrait dire, en d'autres termes, que tout État semi-colonial un minimum "costaud" et industrialisé possède une certaine marge de manœuvre ; et Erdogan n'a pas, comme Chavez au Venezuela, essayé d'élargir celle-ci mais s'est plutôt, comme Lula et Dilma au Brésil ou Gbagbo en Côte d'Ivoire, employé à l'utiliser au maximum... ce qui est déjà devenu intolérable pour l'impérialisme en crise générale terminale. Au final, un peu comme Lula-Dilma et surtout comme Gbagbo, c'est conflictuel et violent ; et nous ne nions pas qu'il soit un dirigeant (bourgeois) foncièrement réactionnaire ; mais la focalisation sélective sur ce genre de "Grand Méchant" a le don de nous fatiguer (un peu)... Pour tout communiste authentique, la Turquie contemporaine est (de par son bloc de classe dirigeant) née fasciste avec Mustafa Kemal au début des années 1920 ; mais certains semblent littéralement découvrir qu'elle l'est depuis qu'Erdogan l'"islamiiiiste" fait parler de lui. Rappelons que pour nous la Russie est carrément un État impérialiste, profondément réactionnaire et présentant même, de par sa position dans le monde impérialiste, le terreau d'un fascisme de type hitlérien ; mais la focalisation sur cet impérialisme et ses crimes alors que les plus grands massacreurs et affameurs mondiaux restent l'Occident et ses fers de lance comme Israël, a aussi le don de nous fatiguer.]

    [Il y a aussi globalement, depuis la fin des années 2000 surtout ("fin de non-recevoir" opposée au "rêve" d'adhésion à l'Union européenne), un glissement tendanciel de l’État turc vers ce que l'on appellera le "bloc oriental" impérialiste-expansionniste, concrétisé une première fois en 2012 par l'accès au statut de "partenaire de discussion" de l'Organisation de coopération de Shanghai ; puis, après une "pause" liée à la position d'Erdogan dans le conflit syrien (la Russie surtout, mais aussi la Chine étant des soutiens d'Assad), un nouveau rapprochement à partir de 2016 avec le "raidissement" d'Ankara face au soutien occidental à Rojava, les suspicions envers l'Occident d'être derrière la tentative de coup d’État "güleniste" de cette année-là et (quoi qu'il en soit) les condamnations par celui-ci des purges qui ont suivi ; amenant ("sorti" après les élections de 2018 mais sans aucun doute déjà "dans les tuyaux" avant) à la volonté, fortement appuyée par Moscou et Pékin, de rejoindre les "BRICS" turquie-brics.pdf ; ce qui, dans un contexte de guerre monétaire livrée par (principalement) les États-Unis livre-turque-chute-libre-guerre-monetaire, et plus largement de crise économique galopante (éclatement de la "bulle" émergente turque), lui donnerait accès à la Nouvelle Banque de Développement réservée aux membres de ce "club" de nouvelles puissances non-occidentales...]

    À partir de là, l'impérialisme (principalement occidental) "fait les choses dans l'ordre" : après avoir en tout premier lieu écrasé "l'hydre" Daesh (plus long que prévu, mais néanmoins le plus "facile" à faire), il a d'abord repris en main l'Arabie saoudite (c'était là aussi relativement facile) et il s'évertue maintenant à détruire politiquement Erdogan et à s'assurer de sa défaite aux prochaines élections, pour pouvoir alors se consacrer au combat géopolitique de longue haleine... celui contre l'Iran et, derrière celui-ci, la Russie.

    Ce n'est pas prêter de particulières vertus politiques à l'homme fort d'Ankara, que de considérer la volonté impérialiste occidentale d'en finir avec lui comme un paramètre précieux pour comprendre ce qu'il se passe dans la région, au-delà de la profondément erronée lecture rojaviste.

    C'est juste l'équivalent de l'accent que nous avons mis durant des années sur le nouveau rôle géopolitique impérialiste de la Russie et de la Chine (que nous ne "défendons" pas non plus), là où des "maoïstes" s'évertuaient à désigner derrière les gouvernements réformistes sud-américains (par exemple)... l'impérialisme français ; afin de faire de leurs attaques contre ces régimes... et leurs peuples une "lutte contre notre propre impérialisme".

    [Et une autre confusion est peut-être que nous ne disons nullement que l'État "Turquie", comme État-"nation" Prison des Peuples et de plus en plus machine de guerre expansionniste, ne doit pas être détruit ; mais qu'il doit l'être par la RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE, dans la voie que nous a indiqué Kaypakkaya, et non par du dépeçage impérialiste et des protectorats "nationalistes" bourgeois, comme son prédécesseur l'Empire ottoman en 1919-20 ; cela nous nous y opposons en effet.]

    Et puis pour finir : nous sommes profondément pour l'autodétermination du Peuple kurde. Ceux qui ne le sont pas, c'est le PKK sur-le-confederalisme-democratique-et-la-quest ; prônant désormais une "autonomie démocratique" qu'ils pensent pouvoir négocier... avec des États pour lesquels "démocratie" (même bourgeoise) ne veut pas dire grand-chose, et conquérant dans le même temps, au nom de l'"autodéfense", des milliers de kilomètres carrés de terre arabe pour le compte de l'impérialisme !

    De manière générale, la questions nationale dans l’État turc et au Kurdistan ne peut être abordée par simple "projection" depuis l'Occident de schémas occidentalo-centrés, qu'ils soient "antifascistes" ou même de "libération nationale", "à la basque" ou "à la bretonne". L’État turc est un État semi-colonial (un protectorat non-dit, si vous voulez) où depuis les années 1910 (ère jeune-turque, suivie de l'ère kémaliste) sont construits une identité "nationale" et un nationalisme "turc" sur la base de populations très variées, parmi lesquelles les Turcs ne sont en fait qu'une minorité : Wikipédia donne ainsi un chiffre de 27 millions qui représenteraient (donc) un tiers à peine de la population [tiens tiens... depuis que nous avons mis ce lien, les chiffres ont été modifiés sur la base... du CIA World Factbook (!!) qui donne 70-75% des "Turcs" soit dans les 60-65 millions], tandis que seulement 10% seraient vraiment des descendants des Turcs osmanli venus d'Asie centrale au Moyen Âge.

    http://servirlepeupleservirlepeuple.eklablog.com/il-y-a-100-ans-l-etat-fasciste-turc-naissait-dans-le-sang-du-genocide--a117493162

    Dans cette construction, cette turquisation des populations, l'imposition violente, la peur d'être massacrés comme plus d'un million de personnes entre 1915 et 1923 (et encore en 1937-38 au Dersim), a bien sûr joué un rôle fondamental ; mais ce n'est pas tout. Cette construction et imposition d'une identité "nationale" turque, joue aussi sur un TERREAU POPULAIRE qui est justement le caractère dominé du pays... et la réaction contre cela : en gros, on est dominés mais si on se divise, si on n'est pas unis (fut-ce au prix de mesures "un peu autoritaires" comme l'interdiction de toute affirmation d'identité autre que turque), ce sera encore pire ; les séparatismes, les affirmations centrifuges "ne peuvent que servir" l'impérialisation totale de l'Anatolie – ici, c'est sur le souvenir du Traité de Sèvres que l'idéologie turquisatrice kémaliste ou néo-jeune-turque AKP s'appuie avec une efficacité redoutable ; car l'on se doute bien que si seulement un tiers de la population la prenait au sérieux, la révolution démocratique aurait triomphé depuis longtemps !! L'État turc actuel, celui de Mustafa Kemal, est né d'une guerre de refus de Sèvres ; et la TERREUR de Sèvres est depuis son carburant idéologique, tout simplement.

    Ce n'est pas là qu'une affaire de gens de droite ou d'extrême-droite (comme l'électorat AKP, anciennement celui de la droite Demirel-Özal des années 1980-90, qui remplit des salles de milliers de places lors des tournées d'Erdogan auprès de la diaspora en Europe...), ou de kémalistes qui se disent de gauche mais qui pour nous seraient des fascistes : bien que laminée opérationnellement par la répression, la plus puissante organisation révolutionnaire armée des années 1990, le DHKP-C, était et reste encore sur des raisonnements de ce type (on peut aussi citer l'exemple de Deniz Gezmiş et son THKO, au début des années 1970), et son idéologie (qui va bien au-delà de ses rangs) représente encore aujourd'hui une question à traiter pour que les maoïstes puissent conquérir l'hégémonie déjà dans le champ politique anticapitaliste/anti-impérialiste... Rien que sur la question de l'autodétermination du Peuple kurde, que nous soutenons comme nos camarades du TKP/ML : le gauchisme petit-bourgeois occidental projette ses fantasmes de révolutionnaires romantiques "progressistes", affrontant son (autre) fantasme de "despotisme oriental", sur un Kurdistan du Nord où le PKK est loin d'être hégémonique (qu'il ait "raison" ou pas n'est même pas la question) et qui a en réalité, avant l'émergence du HDP social-démocrate en 2014-15, accordé pendant près de 15 ans la majorité de ses suffrages... à l'AKP, dès lors que celui-ci proposait un "pacte sunnite" turco-kurde (un peu comme sous l'Empire ottoman) en lieu et place de la turquité imposée (tandis que les Alévis, en partie kurdes, qui ne sont pas de la minorité rouge sont tout simplement... kémalistes).

    On a là encore un exemple, parmi hélas tant d'autres, de l'inefficacité et même de la dangerosité idéologique de l'"internationalisme" comme projection de ses certitudes et de ses schémas de pensée occidentaux sur une réalité lointaine (semi-coloniale) absolument ignorée et comprise de travers ; de la conception de la révolution comme lancer de formules magiques, récitation de mantras non pas politiques mais dogmato-religieux ; et non comme lutte prolongée au service des masses populaires, patiente conquête de celles-ci en leur montrant la révolution comme le POUVOIR pour elles, ce qui signifie prendre en compte et répondre aux préoccupations qui jusque-là les conduisaient à soutenir des forces anti-révolutionnaires.

    *********************

    Le Parti démocrate de Menderes, puis les successifs "Parti de la Justice", "de la Juste Voie" etc. de Demirel ont été les partis historiquement chargés d'encadrer la Turquie "noire", rurale, traditionnelle, attachée à l'islam et à l'orientalité.

    Et il est possible de dire que l'AKP a repris le flambeau dans ce rôle ; mais à la différence d'un populisme anti-occidental et d'un "indépendantisme" géopolitique nettement plus marqué (les autres avaient toujours opté pour un alignement "sage" sur l'Occident dans le contexte de la Guerre froide).

    En ce sens il est possible de dire que, bien qu'Erdogan soit généralement considéré "de droite", il a joué sensiblement le même rôle canalisateur et de "soupape" que les "gauches" en Amérique latine.

    Le TKP(ML) terminait son texte de 1992 ou 93, "On ne peut pas être communiste sans défendre le maoïsme", par "Les conditions sont bonnes" ; détaillant en quoi elles l'étaient malgré les apparences de la "Fin de l'Histoire" proclamée par l'impérialisme.

    Et la même chose aurait très certainement pu être écrite au sujet d'à peu près tous les pays d'Amérique latine.

    Mais c'était sans compter l'irruption de ces "gauches" pour canaliser la colère populaire dans des illusions réformistes, "socialistes du 21e siècle" etc. etc.

    Comme, strictement de la même façon, Erdogan et son AKP sont donc intervenus en 2002 pour la canaliser dans un "islam de justice" et des discours "musclés" d'indépendance vis à vis de l'Occident, de solidarité avec la Palestine et les pays musulmans agressés par l'impérialisme (Irak, Afghanistan) etc.

    Ce qui peut sembler "surréaliste" ou "bancal" comme raisonnement, ne l'est en réalité pas du tout : dans l’État turc, la monopolisation de la richesse a été historiquement assurée par une force de "centre-gauche", laïque et moderniste (le kémalisme) ; et le "ruissellement" de cette même richesse un thème porté par la droite conservatrice, islamiste ou du moins "ouverte" vis-à-vis de l'islam majoritaire de la population. On peut à la rigueur y voir un parallèle avec le PRI mexicain, lui aussi classé au "centre-gauche", et son renversement après 80 ans de pouvoir (lui aussi) par le PAN conservateur de droite. Faute de véritable perspective révolutionnaire anticapitaliste, supposément enterrée par la "Fin de l'Histoire", c'est un appel au "ruissellement" de la richesse nationale qu'émettaient les masses ; et ont surgi comme "soupapes" politiques les forces à même (en apparence du moins) de le satisfaire. Dans le reste de l'Amérique latine, la monopolisation au service de l'impérialisme était assurée peut-être parfois par des forces anciennement de "centre-gauche" (APRA péruvienne, AD vénézuélienne, divers "sociaux-démocrates" brésiliens ou radicaux argentins), mais depuis les années 1980 totalement converties au "néolibéralisme" donc de droite ; et c'est donc sur leur gauche, à coups de "socialisme du 21e siècle" qu'un contrefeu "soupape" a pu être allumé.

    Et aujourd'hui, strictement de la même manière, les deux "modèles" sont en faillite.

    Dans une Turquie en crise économique galopante, le régime d'Erdogan a achevé de montrer un visage néolibéral et fasciste que l'on peinerait désormais à distinguer des politiques des années 1980-90 dans ce pays ; sans pour autant que les médias occidentaux ne cessent d'exprimer la volonté impérialiste erdogan-est-un-fasciste de le voir remplacé par un bon vieux kémaliste bon teint à la Ince ou une nationaliste reconvertie en Macron locale comme Meral Akşener turquie-kurdistan-elections-anticipees.

    De même que les "gauches" latino-américaines soit ont capitulé devant l'ordre capitaliste-impérialiste occidental ("néolibéralisme"), soit sont soumises à l'asphyxie économique et à une déstabilisation fasciste de type Maïdan si elles s'accrochent à leur "socialisme" et à leur alignement sur la Russie et la Chine (Venezuela) ; subissent dans tous les cas la crise économique de leur "modèle" extractif ou agro-extensif "redistributeur" ; même des dirigeants qui n'avaient qu'infiniment peu bousculé les intérêts du Grand Capital local et impérialiste se retrouvent la cible de "coups d'État" institutionnels et/ou judiciaires (Correa en Équateur, Lula et Dilma au Brésil, Cristina Kirchner en Argentine) ; etc. etc., bref.

    Tout l'enjeu à présent, dans les uns et les autres cas, est de parvenir à transformer ces situations en ENSEIGNEMENT pour les masses qui avaient voulu voir en ces régimes un Peuple turc (mais c'est aussi valable pour beaucoup de minorités nationales, Arabes, Lazes et même une bonne partie des Kurdes !) ou une Amérique latine "debout" ; afin de montrer que le seul moyen d'être "debout" contre l'impérialisme et la misère qu'il impose est dans la Révolution démocratique et la Guerre populaire.


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