• Cameroun, la guerre qui n’a jamais dit son nom

    L'Humanité 

    689.jpgAu lendemain de la guerre d’Indochine et parallèlement à celle d’Algérie, l’État français en a mené une autre, celle qu’il faudra bien reconnaître sous le nom de guerre du Cameroun. Extrait du hors-série Afrique, le temps des indépendances édité par l’Humanité, disponible chez votre marchand de journaux.

    Douala (Cameroun), envoyé spécial.

    « On a décidé de mettre le feu à la brousse ; c’était la seule solution pour les avoir. On s’est mis dans le vent et on a balancé des grenades au phosphore dans le ci-sangho (herbe à éléphant). Le ci-sangho s’embrase comme de l’essence. Les rebelles sont partis en courant, mais ils ont vite été rattrapés (…). On a attendu que le feu meurt de lui-même et, quand ça s’est refroidi, on s’est posé pour voir le résultat. » Récit signé Max Bardet, adjudant du corps expéditionnaire au Cameroun en 1962-1964 (1). Pilote d’hélicoptère, il a pris part aux frappes visant à raser humainement et matériellement toute une partie du pays. De cette intervention militaire, note-t-il avec une certaine amertume, « la presse n’a pas parlé. Les Français aident un peu ces pays quand il y a ce genre de guerre, mais ils ne veulent pas savoir exactement ce qui se passe. On faisait plaisir au président Ahidjo parce qu’il fallait que le Cameroun garde ses liens avec la France ».

    Après l’ANC et le Parti communiste sudafricains, l’Union des populations du Cameroun (UPC) est le plus ancien parti politique du continent. Sa création fut précédée, dès 1938, par celle de la Jeucafra (Jeunesse camerounaise française). Parmi les membres fondateurs de cette dernière, Ruben Um Nyobé, commis greffier au tribunal de Yaoundé. En 1944, cette organisation pense pouvoir prendre appui sur la conférence de Brazzaville pour faire aboutir ses revendications dans le domaine de la liberté de parole et de la presse. Dans la même période émerge un fort mouvement de syndicalisation soutenu par des salariés cégétistes français expatriés (enseignement et chemins de fer), au premier rang desquels Gaston Donnat. L’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC) se constitue avec la participation active de Ruben Um Nyobé. Une grève éclate le 27 septembre 1945 ; un groupe de colons armés ouvrent le feu sur des manifestants (au moins 60 morts). Mars 1947, la Jeucafra laisse place au Racam (Rassemblement camerounais, interdit un mois plus tard), qui réclame ouvertement un État indépendant. Sur cette lancée, Um Nyobé participe, le 10 avril 1948, à la fondation de l’UPC. Il se fait très vite dénoncer comme agent du communisme international. Face au haut-commissaire André Soucadaux, Um Nyobé dénonce la discrimination raciale dont l’institutionnalisation « fait beaucoup pour renforcer notre méfiance et notre combativité » (2). L’UPC fait vite souche dans les pays bassa (dont est originaire Um Nyobé) et bamiléké (ouest du pays), ainsi que dans la ville portuaire de Douala. Soucadaux, proche de la SFIO, et Louis-Paul Aujoulat (secrétaire d’État à la France d’outre-mer), MRP, suscitent un bloc des démocrates camerounais (BDC), qui joue de l’arme favorite de l’impérialisme français, la division ethnique, agitant l’épouvantail bamiléké à destination notamment des Doualas. Élections de 1951 et de 1952, la restriction du corps électoral et la fraude permettent au Bloc de devancer l’UPC. Um Nyobé dénonçant les bourrages d’urnes massifs se voit qualifier d’adversaire de la démocratie !

    gal_3155.jpgMai 1955, la répression d’un rassemblement UPC dans le quartier New Bell, à Douala, ensanglante toute la région ; plusieurs centaines de morts, certains Camerounais parlant même en milliers. Le 13 juillet suivant, Roland Pré, successeur de Soucadaux, lance un mandat d’arrêt contre Um Nyobé et interdit l’UPC, contraignant celle-ci à la clandestinité et au passage « sous maquis ».

    À son tour haut-commissaire, Pierre Messmer réaffirme « le maintien de la tutelle confiée à la France », mais esquisse une médiation via un prélat camerounais. La négociation tourne court, l’UPC confirmant sa double volonté de réunification du Cameroun (ancienne colonie allemande divisée après 1918 en deux tutelles, française et britannique) et de souveraineté nationale. L’Église missionnaire dénonce Um Nyobé, de confession protestante, pour ses liens avec le « communisme athée condamné par le souverain pontife ». Ancien séminariste et leader du Bloc, André-Marie Mbida s’en prend à la « clique de menteurs » qu’incarnerait l’UPC. Sous la direction de Maurice Delauney – un proche de Jacques Foccart, lequel sera plus tard préposé aux affaires africaines par de Gaulle –, les troupes françaises organisent la « pacification ». Le 13 septembre 1958, Um Nyobé est exécuté au terme d’une opération menée par une troupe coloniale franco-tchadocamerounaise. Le docteur Félix Moumié lui succède à la tête de l’UPC. Implanté jusque-là en pays bassa, le maquis s’étend aux montagnes du pays bamiléké et forme l’ALNK (armée de libération nationale kamerunaise, orthographe héritée de la colonisation allemande). À l’ONU, l’UPC est soutenue par une majorité d’États africains et asiatiques.

    Début 1958, empêtré en Algérie, Paris entend bien empêcher l’ouverture d’un second front. L’indépendance est annoncée pour le 1er janvier 1960, mais Mbida, trop ostensiblement pion des Français, est remplacé par Ahmadou Ahidjo. Un homme en faveur duquel le pouvoir colonial mettait « des paquets de bulletins dans l’urne », selon une formule de l’ambassadeur Guy Georgy (3). Dans son étude, le Mouvement nationaliste au Cameroun (Karthala, 1986), Richard Joseph souligne qu’il s’agit là d’une première : un pays où ceux qui se sont battus pour l’indépendance sont écartés du pouvoir lorsqu’elle est officiellement prononcée au profit de ceux qui s’en déclaraient auparavant les adversaires…

    Contre les « bandes rebelles », Foccart suit la situation en permanence, se faisant remettre un rapport quotidien par le Sdece (services français de renseignements extérieurs, ancêtre de la DGSE). En 1960, son premier couteau, le colonel Maurice Robert, crée le service Afrique de cette officine barbouzarde. Le Sdece Afrique se forge aussitôt une filiale camerounaise, le Sedoc (service de documentation et d’études de la sécurité camerounaise). Dirigé par Jean Fochivé, commissaire formé par la France, le Sedoc s’illustre par sa pratique de la torture et des exécutions sommaires. Côté police, un Français, Georges Conan. Sur le plan militaire, deux conseillers encadrent Ahidjo, le colonel Noiret et le capitaine Leroy. Foccart expédie une véritable armée avec blindés, hélicoptères de combat et chasseurs bombardiers T 26. À sa tête, le général Max Briand, ancien d’Indo et d’Algérie. La « guerre révolutionnaire » théorisée par Trinquier et les officiers vaincus d’Indochine puis d’Algérie fait preuve de son atroce efficacité au Cameroun. Avec une stratégie en deux volets : les déplacements de population et la concentration de cette dernière dans des camps de regroupement ; la politique de la terre brûlée dans les régions ainsi censées avoir été évacuées. Napalm, puis opérations de nettoyage au sol.

    Dans un ouvrage aussitôt interdit sur intervention de Foccart (4), Mongo Beti cite Charles Van de Lanoitte, alors correspondant de Reuters à Douala, parlant de 40 000 morts pour le pays bassa et les seules années 1960-1961. Le même dénonçait « le régime effroyable des camps de torture et d’extermination » dont il avait été « le témoin horrifié ». Ahidjo demande à Michel Debré, alors chef du gouvernement, de maintenir des administrateurs français après l’indépendance. « Je décide, écrit l’hôte de Matignon, d’entreprendre une véritable reconquête. » Dans ses Mémoires, le même révèle une certaine frustration face au secret dont il avait dû entourer son action : « L’intervention militaire de la France au Cameroun est peu connue. L’attention des journalistes n’a pas été attirée par la décision que j’ai prise et son exécution. Jusqu’à présent, les historiens ont fait preuve de la même discrétion. Cet oubli est sans doute dû au fait que cette intervention s’est terminée par un succès. » Bref, l’ex-premier ministre regrette de ne pouvoir se tresser publiquement la couronne du vainqueur. Pour la première fois, les troupes françaises intervenaient dans une ancienne colonie pour sauver un régime serve en difficulté.

    Partage des rôles. Le Sedoc camerounais se charge du militant de base (arrestations par milliers), le Sdece français des têtes pensantes. Le 15 octobre 1960, Félix Moumié est empoisonné à Genève par un agent des services français, William Bechtel. L’assassinat aurait été commandité par Ahidjo à la Main rouge, organisation passerelle entre les services français et l’extrême droite liée aux milieux colonialistes d’Afrique du Nord, en fait le service action du Sdece.

    Une direction bicéphale de l’UPC se met en place : Abel Kingue en exil au Ghana, Ernest Ouandié dans le maquis. L’armée franco-camerounaise multiplie les massacres de villageois jusqu’en 1963. Deux noyaux de guérilla se maintiennent néanmoins et se manifestent sporadiquement. Installé dans les forêts proches de la frontière congolaise, le premier est décimé en 1966, son chef Afana Osendé décapité et sa tête ramenée à Yaoundé. Ernest Ouandié dirigera en pays bamiléké un petit groupe de maquisards jusqu’à son arrestation (août 1970). Il sera fusillé sur une place de Bafoussam en janvier 1971. La « reconquête » peut être considérée comme achevée, à la grande satisfaction d’Ahidjo.

    Encore une fois le bilan humain de ces quinze années d’atrocités demeure ponctuel. Max Bardet, le pilote cité en début de cet article, estime que sur les seules années 1962-1964 et dans le seul pays bamiléké, l’armée francocamerounaise a fait trois ou quatre cent mille morts. « Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race », constate-t-il froidement. Max Bardet ayant fait ses premières armes en Algérie et achevé sa carrière militaire au Tchad en 1969-1973, nul ne saurait lui contester le titre d’expert en ce domaine.

    JEAN CHATAIN

    (1) OK Cargo, de Max Bardet et Nina Thellier, (Grasset, 1988). (2) Le Problème national camerounais, recueil de discours de Ruben Um Nyobé, publié par Achille Mbembé chez l’Harmattan (1984). (3) Propos cités par François-Xavier Verschave : La Françafrique. Le plus long scandale de la République (Stock, 1998). (4) Main basse sur le Cameroun, de Mongo Beti, (Maspero, 1972)

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    Après 1960, le temps des déportations…

    Jeune instituteur en 1958, Iloga Thomas Mbee se souvient des affrontements qui ont éclaté au lendemain de l’indépendance d’un pays coupé en deux. Il raconte la répression féroce.

    Instituteur débutant en 1958 à Ngambe, un arrondissement du département d’Edea (ville située à une soixantaine de kilomètres de Douala), Iloga Thomas Mbee, garde un souvenir cruel du 1er janvier 1960, date qui pour lui, comme pour des dizaines de milliers de ses concitoyens, évoque moins l’idée d’indépendance que celle de déportation.

    « En 1958, à Ngambe, il n’y avait pas véritablement de troubles, mais une pression de tous les instants. Ici, tout le monde ou presque était nationaliste. Et lorsque l’indépendance a été proclamée, cela a éclaté chez nous. Le jour même. »

    Des maquisards sortent de la forêt pour rencontrer ceux qui s’apprêtaient à fêter l’événement. Ils font référence à la charte des Nations unies ainsi qu’à l’exigence de réunification du pays (le Cameroun était toujours divisé en deux parties : francophone et anglophone) pour dire que « l’indépendance est suspendue car elle n’est ni totale ni inconditionnelle  ». Vers quinze heures, les militaires arrivent avec véhicules blindés et mortiers. «  La bataille a éclaté avec des morts des deux côtés. » Les maquisards se retirent, mais, dès les jours suivants, vont de village en village délivrer leur message.

    « À partir de 1961, le gouvernement fait évacuer les villages lointains. Parfois dans un rayon d’une centaine de kilomètres. Les populations sont regroupées soit au bord d’une route, soit à proximité de l’arrondissement. Le villageois qui refusait était pourchassé ; s’il n’était pas tué, il lui fallait gagner le maquis. Les villages abandonnés étaient fichus après une saison des pluies. » Outre ceux qui étaient originaires du Cameroun, les soldats étaient tchadiens, centrafricains, sénégalais, l’encadrement français, « même si sa présence est devenue moins ostensible après 1962 ». Dans les villages dits regroupés, « un jour vous était fixé pour aller chercher de la nourriture dans vos plantations, sinon interdit de gagner la brousse ». Racket et pillage étaient de règle : « Des militaires s’improvisaient commerçants. Pétrole, savon, riz… Chaque foyer devait entretenir une lampe tempête, de jour comme de nuit, avec interdiction de la laisser s’éteindre sous peine de sanction. Vous étiez bien obligé d’être client chez le militaire ! »

    « La base s’installait là où il y avait l’église et l’école. J’étais une fois dans une petite école où, les militaires étant temporairement absents, les maquisards sont venus. Vers 1962 ou 63. L’un d’eux me prend à parti : “ On a dit que l’indépendance était suspendue, pourquoi continuez-vous à enseigner ? ” Je lui fais remarquer qu’il m’a parlé en français, donc que lui-même a reçu une éducation. Les maquisards repartent en emmenant une dizaine d’élèves et moi-même. Colère de leur chef : “ Qui vous a dit d’amener le directeur ici ? Ramenez-le ! ” Ils nous ont reconduits au camp, mais là tous les autres s’étaient enfuis, redoutant le retour prévisible des militaires. Lesquels reviennent effectivement vers 6 heures du matin. Ils me contrôlent puis lancent des appels à travers la brousse. Les villageois réapparaissent un à un, à pas lents. »

    Pour être moins visible, la présence des Français imprégnait l’atmosphère du camp. « Ce sont eux qui, éventuellement, vous interpellent pour une enquête » sur la foi des « renseignements colons » (les informations fournies par les indicateurs). Un exemple des méthodes d’interrogatoire : « On met un fût ; on met du charbon ; on met ce qu’on appelle le piment ; on allume… Vous, vous êtes suspendu la tête en bas, juste au-dessus. Coupable, pas coupable, au courant, pas au courant, vous parlez. »

    Cette vie, Iloga Thomas Mbee l’a subie jusqu’en 1972, date où les villages regroupés furent fermés. « La période a été très difficile, très menaçante et il y a eu beaucoup d’exilés. Durant tout ce temps, il n’y a eu qu’un vent qui est venu et ce vent s’appelait l’UPC. »

    J. C.


    AfricaFistZm.jpg image by nyandad


    Lire aussi :  https://visionscarto.net/la-guerre-du-cameroun

    Ici un excellent documentaire :


     


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