• Bref panorama historique révolutionnaire des Amériques


    L'Amérique latine, depuis le Rio Grande jusqu'à la Terre de Feu en passant par la mer des Caraïbes, les Andes majestueuses et l'Amazonie verte émeraude, est d'une grande signification pour l'"imaginaire collectif" révolutionnaire mondial. Ses guérilleros barbus au teint cuivré, arpentant la selva avec leur cigare, leurs munitions en sautoir et leurs sombreros qui leur donnent une dimension solaire, dégagent un puissant romantisme au sens progressiste du terme : un romantisme qui mobilise les masses de la planète vers leur émancipation. Figure solaire, messianique entre toutes, est bien sûr la célèbre image - devrait-on dire l'icône - du "Che" Guevara, devenue un symbole mondial de ralliement révolutionnaire et progressiste ; que l'on retrouve en Azanie comme en Palestine, au Sénégal comme en Indonésie, comme bien sûr en Occident - même si souvent détourné, par le capitalisme, en phénomène de mode bobo.

    Il faut dire que ce continent se trouve particulièrement AU CŒUR de toutes les contradictions du monde impérialiste : contradictions entre travailleurs exploités et capitalistes exploiteurs ; entre peuples gémissant dans la misère, condamnés à la fuite migratoire, et "maîtres du monde" des grandes puissances et des "multinationales" du "Nord" ; entre bourgeoisies nationales tentant de s'affirmer et ces mêmes "maîtres du monde" ; et aussi, de manière particulièrement forte, entre capitalisme pourrissant et écosystème planétaire.  

    Il faut se souvenir, aussi, que c'est essentiellement sur le dos des Amériques, les "Indes occidentales", que s'est accomplie entre la fin du 15e et le début du 19e siècle la GRANDE ACCUMULATION CAPITALISTE européenne, qui devait déboucher sur l'ère industrielle ; une accumulation dans les crimes effroyables de l'asservissement et du génocide des indigènes, de la déportation et de l'esclavage des Africain-e-s.
    Mais cette grande tragédie a aussi engendré, dans le mariage des cultures ibériques, indigènes et africaines, un ensemble de nations-sœurs qui, depuis maintenant plus de deux siècles, lèvent le drapeau de leur libération.

    Cette grande signification révolutionnaire n'a cependant pas été de tout temps : elle remonte, en réalité, à une cinquantaine d'années - en fait, à la Révolution cubaine. Longtemps, du temps du Komintern et de Staline, le continent latino-américain ne fut pas particulièrement au centre des préoccupations du mouvement communiste international, qui n'avait pas de véritable stratégie révolutionnaire le concernant. À la conférence de Bakou, en 1920, lorsque l'Internationale communiste de Zinoviev appelait au soulèvement des peuples d'Orient, d'Asie et d'Afrique, il n'était même pas évoqué. Au Congrès anti-impérialiste de Bruxelles (1927), seul Victor Raúl Haya de la Torre (fondateur et leader de l'APRA) le représentait, alors qu'il y avait déjà des Partis communistes dans beaucoup de pays, Mariátegui au Pérou etc. Marx et Engels, avant cela, avaient tendance à vouer le plus grand mépris à ce continent "paresseux" et à ses baroques caudillos (comme Bolívar), alors même que se jouaient pourtant des évènements essentiels pour l'avenir de l'humanité : le passage de l'hémisphère occidental, à peine débarrassé de la Couronne espagnole (et portugaise), sous la coupe de l'Empire britannique et d'une autre puissance montante, appelée à une "destinée manifeste" terrible pour les peuples de l'humanité : les États-Unis.

    Pourtant, comme le rappellent très justement les écrits de Mariátegui, la résistance des masses populaires n'a jamais cessé ; tant en elle-même (révoltes populaires, paysannes, indigènes) qu'en se liant à des mouvements bourgeois qui, pour une raison ou une autre, s'appuyaient sur les masses pour atteindre leurs buts (à commencer, bien sûr, par les mouvements d'indépendance de 1810-30, ou de 1868-98 à Cuba et Puerto Rico) ou encore en résistant à des invasions étrangères (Argentine et Uruguay par la Grande-Bretagne en 1806-1807, Mexique en 1846-47 ou encore Nicaragua (1909-1933), Saint-Domingue (1916-1924) et Haïti (1915-34) par les États-Unis, Paraguay par la "Triple Alliance" en 1865-70, Pérou par le Chili en 1879-83 etc. etc.) - ces agressions étant, sinon directes, du moins pilotées par une puissance impériale.

    Ce panorama historique, succinct, vise à permettre aux révolutionnaires francophones de s'approprier les données essentielles sur la question.

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    Nous ferons volontairement commencer ce panorama historique au début de ce que nous appellerons l’époque "contemporaine", en lien direct avec la situation de nos jours : la première moitié du 19e siècle, qui voit l’essentiel des pays s’affranchir des Couronnes espagnole et portugaise – ainsi que de la France, pour Haïti ; dans ce qui représente typiquement une révolution bourgeoise avortée, comme en Europe méditerranéenne.

    Lorsqu’à la fin du 15e siècle, les Européens abordèrent les côtes de l’Amérique, celle-ci était peuplée pour l’essentiel de personnes vivant en communauté primitive : société peu différenciée en classes stables, au mode de production essentiellement chasseur-cueilleur agrémenté d’un peu d’agriculture vivrière et, éventuellement, de la domestication de quelques espèces (comme le dindon). Seules deux régions, la Mésoamérique (sud du Mexique, Guatemala, Belize) et la cordillère des Andes, avaient accédé à un stade de développement supérieur : un mode de production dit ‘‘asiatique’’, comme en Égypte ou en Mésopotamie dans la Haute-Antiquité ; c'est-à-dire qu’une population dominante, avec une caste aristocratique (à la fois chefs politiques, militaires et religieux) s’était greffée sur les communautés primitives d’une large région géographique (qui continuaient à produire de manière relativement collectiviste) et prélevait un tribut annuel sur ces communautés. Ces sociétés avaient atteint un degré technique, scientifique, artistique et architectural etc. très avancé, surprenant les premiers arrivants européens ; toutefois, leur organisation sociale et leur technique militaire ne leur permirent pas de résister plus de quelques années à quelques centaines de conquérants espagnols. Des civilisations du même type – légèrement moins avancées – semblent avoir également existé en Amérique du Nord, dans la région des fleuves Mississipi et Ohio ainsi qu’en Arizona/Nouveau-Mexique (Anasazis), mais elles se sont éteintes au début du 14e siècle, donc avant l’arrivée des Européens dans ces régions.

    Malgré une résistance qui n’a jamais cessé (cf. Mariátegui), ces populations, entre le régime d’esclavage auquel elles furent soumises, la violence des conquérants et les maladies importées d’Europe – contre lesquelles elles n’étaient pas immunisées, furent décimées : elles disparurent totalement de l’arc caraïbe ; furent pratiquement exterminées (les survivants parqués dans des réserves sous contrôle militaire) en Amérique du Nord ; quelques communautés primitives survécurent dans des zones très reculées de l’Amazonie (où certaines ne furent ‘’découvertes’’ qu’au 20e siècle…) ; tandis qu’en Mésoamérique et dans les Andes, bien que la population fut divisée par 10 voire 20 en moins d’un siècle, elles résistèrent un peu mieux, et forment aujourd’hui le fond ‘’ethnique’’ des masses populaires – bien que l’essentiel soit évidemment métissé : il y a peu d’indigènes ‘’purs’’. Dans la plupart des pays, elles furent peu à peu remplacées par des esclaves importés d’Afrique subsaharienne, ‘’mieux adaptés’’ au dur labeur des exploitations coloniales. La part de la descendance (et de l'influence culturelle) de ces derniers dans la population est inversement proportionnelle à l’ampleur dans laquelle la population originelle fut éradiquée (en Amérique du Nord, les Anglais et les Français, quant à eux, ne cherchèrent jamais vraiment à faire travailler les indigènes, se contentant de les chasser de leurs terres, et ne mirent en œuvre que l’esclavage des Africains).

    L’Amérique dite ‘’latine’’, qui nous intéressera ici, au sud du Rio Grande et du détroit de Floride, a été dans l’ensemble colonisée par les royaumes d’Espagne et du Portugal (Brésil et dans une certaine mesure Uruguay), seul l’arc caraïbe (sauf Cuba, Saint-Domingue et Puerto Rico) et les Guyanes étant partagés entre l'Angleterre, la France et la Hollande (avec quelques îles suédoises – Saint-Barthélemy – et danoises – îles Vierges – jusqu’au 19e siècle). L’Amérique du Nord fut partagée entre les Anglo-saxons et les Français (Québec, Louisiane), mais les territoires français furent annexés par les Anglo-saxons (Grande-Bretagne et USA) entre 1763 et 1803.

    Cette différence s’avèrera essentielle, nous le verrons, pour la suite des évènements historiques jusqu’à nos jours : elle en forme la base matérielle. En effet, la colonisation espagnole et portugaise mit en place un régime seigneurial-esclavagiste extrêmement dur et fondé sur le pillage, l’exploitation forcenée des matières précieuses pour le luxe des aristocraties portugaise et espagnole, sans chercher à mettre en place une économie locale développée ; seule une mince bourgeoisie venant se positionner en intermédiaire entre les grands propriétaires criollos (coloniaux), producteurs de sucre, café, bois précieux, or et autres métaux etc., et la métropole. Les colons étaient, pour l’essentiel, des cadets de famille aristocratique (n’héritant pas d’une terre en Espagne ou au Portugal, ils allaient donc s’en "tailler" une outre-Atlantique). Au contraire, l’Amérique du Nord britannique fut colonisée par des bourgeois, de religion et idéologie protestante, capitaliste conquérante ; persécutés à l’origine en métropole – l’Angleterre eut des monarques 'catholicisants' de 1625 à 1649 et de 1660 à 1689 – ils réduisirent au maximum les liens avec celle-ci et mirent en valeur les territoires colonisés dans un esprit capitaliste, progressiste pour l’époque ; ce qui, au terme du processus historique, donnera naissance à deux grands États impérialistes : les États-Unis d’Amérique (USA) et le Canada. Les territoires colonisés par la France connurent une situation intermédiaire.

    Au début du 19e siècle, la monarchie espagnole étant affaiblie par les guerres napoléoniennes et le Portugal étant devenu, de fait, un appendice de la Grande-Bretagne, la mince couche bourgeoise dont nous avons parlé et l’aristocratie criolla ‘’éclairée’’ (imprégnée par l’idéologie des Lumières et l’exemple des Révolutions bourgeoises française et américaine)  vont se lancer dans la lutte pour l’émancipation de leurs pays, et la constitution d’États indépendants.


    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b4/BatallaCarabobo01.JPG/290px-BatallaCarabobo01.JPGDe 1810 à 1870 environ : c'est la période des indépendances (tous les États indépendants actuels sont constitués en 1840, sauf Cuba) et de leur CONFISCATION par l'impérialisme naissant. Il y a bien eu le "rêve continental" de Bolivar, des "rêves" sous-continentaux comme celui de l'Empire mexicain d'Iturbide (1821-24) ou de l'Empire du Brésil (1822-1889), et des gouvernements nationalistes comme celui de Rosas en Argentine (1829-1852), Rodriguez de Francia et ses successeurs (1811-1870) au Paraguay [1] [2], ou Santa Anna au Mexique (dominant la vie politique de 1823 à 1855) ; mais, systématiquement, la volonté politique sera en contradiction trop grande avec le niveau réel des forces productives léguées par l'Empire espagnol (qui surexploitait les territoires sans chercher leur réelle mise en valeur) ; et ainsi triompheront les féodalités locales (éclatement en une multitude d’États indépendants, eux-mêmes sans réel pouvoir central fort, avec des provinces quasi-indépendantes) et la bourgeoisie compradore (qui fonde son développement sur le rôle d'intermédiaire avec les puissances capitalistes étrangères). Ces féodalités locales auront raison, par exemple, du "despotisme éclairé" de l'empereur Pierre II du Brésil, qui tentait de construire un État moderne et "affirmé" dans le "concert des nations". Entre son renversement (1889) et 1930, le pays n'aura ainsi aucun pouvoir central réel, les potentats locaux régnant sans partage au service de l'impérialisme (principalement britannique). Paradoxalement, les forces qualifiées de "conservatrices" étaient souvent plus nationalistes, favorables à un développement autocentré et endogène de leur pays, que les "libéraux" qui étaient libre-échangistes, ce qui revient en pratique à ouvrir grand les portes aux marchandises et aux capitaux étrangers.

    Contrairement à une idée reçue, fondée sur une "doctrine de Monroe" (1823) qui relève largement de la légende, l'emprise impérialiste sur le continent est alors principalement BRITANNIQUE (première puissance mondiale à l'époque), et plus secondairement française. Les États-Unis sont alors surtout tournés vers leur propre "conquête de l'Ouest". Leurs ambitions ne s'affirmeront qu'à partir du milieu du siècle : annexion de la moitié du Mexique en 1848, puis assise de leur influence sur celui-ci avec le libéral Juarez (1858-72) ; tentative de mainmise sur le Nicaragua avec l'aventurier Walker (1855), qui échoue face à une coalition d’États centre-américains pilotée par la Grande-Bretagne ; puis, à la toute fin du siècle, annexion de Cuba et Puerto Rico (1898), suivie de la formation de l’État fantoche de Panama (1903), de l'occupation du Nicaragua (1909-1933), d'Haïti (1915-1934) et de la République dominicaine (1916-1924), etc. Ce n'est qu'entre 1918 et 1945 que l'impérialisme US s'affirmera totalement sur le continent, faisant de celui-ci son "arrière-cour". À travers les ports de San Francisco et la Nouvelle-Orléans, ses capitaux et marchandises "attaquent" plutôt le continent par les côtes pacifique et caraïbe, tandis que la façade atlantique reste tardivement sous influence européenne, principalement britannique.

    Durant toute cette période, donc, guerres civiles et entre États, dictatures de caudillos et "révolutions" ne sont pratiquement que l'expression de l'affrontement entre pénétration des capitaux étrangers (principalement britanniques) et rejet de ceux-ci par des éléments nationalistes de la classe dominante. Comme on l'a dit, les forces "libérales", qui luttent à l'intérieur contre l'influence de l’Église catholique, pour les libertés bourgeoises voire même un certain progrès social, ne sont pas systématiquement les plus opposées à la pénétration impérialiste...

    On a là, et ce sera valable pour toute la suite de ce panorama historique, l'expression d'une contradiction fondamentale et spécifique des pays qui, par la faiblesse de leur forces productives à un moment donné, passent sous la coupe de pays aux FP plus avancées (loi du développement inégal) : la contradiction entre le CARACTÈRE NATIONAL de la production et la (sur-)APPROPRIATION IMPÉRIALISTE ÉTRANGÈRE d'une partie importante de la plus-value ; le fait que ce soit du Capital étranger (impérialiste) qui se valorise à travers les forces productives nationales.

    On peut considérer comme un épilogue sanglant la guerre d'extermination (40% de la population, dont la quasi-totalité des hommes adultes...) menée contre le Paraguay, dernier pays à tenter un développement capitaliste endogène, par la triple alliance de l'Argentine, du Brésil et de l'Uruguay, pilotée par l'Empire britannique (1865-70).

    220px-TupacAmaruIIS'il est un constat dans le sentiment populaire comme dans les forces révolutionnaires conscientes d'Amérique latine, c'est que les "héros nationaux" de cette époque jouent un rôle important dans la mobilisation de masse, dans un sens progressiste. Les forces progressistes et anti-impérialistes du Venezuela et de Colombie invoquent Bolivar (et Ezequiel Zamora au Venezuela) ; en Amérique centrale, Morazàn (bien qu'également des figures postérieures, comme Sandino ou Farabundo Marti - qui, lui, était communiste). Au Pérou et en Bolivie, on se réfèrera à des figures un peu antérieures : José Gabriel Condorcanqui dit "Tupac Amaru II" et son lieutenant Tupac Katari, qui menèrent une grande révolte contre la Couronne espagnole en 1780-81, avant de mourir écartelés... L'importance, dans ces pays, de l'organisation sociale indigène, communautaire et collectiviste (ayllu), mise en lumière par le communiste péruvien José Carlos Mariátegui, explique l'ampleur historique de la résistance paysanne indigène et le succès de masse du maoïsme (particulièrement au Pérou), face au cubano-guévarisme très fort partout ailleurs. La notion (déviationniste selon nous) de jefatura, développée par le Parti communiste du Pérou avec Gonzalo (Abimaël Guzman), puise aussi, sans aucun doute, ses racines dans le lien "messianique" unissant les "restaurateurs" de l'Empire inca, comme Tupac Amaru II, aux masses indigènes dépossédées par les colons espagnols (dont les classes dominantes actuelles sont les descendantes).      

    729px-DeboisementArgentineAncienPort.jpgDe 1880 à 1930 : grand développement des forces productives. La plupart des pays, en tout cas au début, sont dirigés par des régimes oligarchiques conservateurs, ou des "libéraux" particulièrement droitiers, orléanistes. Mais (en lien avec ce développement des forces productives), la période voit aussi l'émergence de puissantes forces bourgeoises radicales, modernisatrices et généralement anticléricales (liées à la franc-maçonnerie), qui réussissent parfois à prendre le pouvoir : "révolution" libérale-radicale "authentique" en Équateur (Eloy Alfaro, 1895-1912), radicalisme argentin (1916-1930), "ère Batlle" en Uruguay (de 1903 à la crise de 1929), "révolution" de 1925 au Chili ou encore présidence de José Santos Zelaya au Nicaragua (1893-1909, qui s'achève avec l'invasion US), et bien sûr la "révolution" mexicaine (1910-1929). Dans les dernières colonies espagnoles (Cuba avec José Marti, Puerto Rico), ces forces mènent la lutte indépendantiste, qui s'achève malheureusement par la conquête yankee en 1898.

    Reflet des contradictions inter-impérialistes qui commencent à se faire jour à travers le monde, en 1879-83, le Chili poussé par l'Empire britannique agresse le Pérou (à qui il raflera la province de Tarapacá) et la Bolivie (qu'il privera jusqu'à ce jour d'accès maritime). Ces pays tendaient à devenir des "axes" de pénétration impérialiste US. Les contradictions inter-impérialistes pousseront également les USA à imposer un protectorat (1906) puis à occuper la République dominicaine (1916-24), en même temps que son voisin Haïti ; à accélérer la construction, sous leur contrôle, du canal de Panama - en appuyant la sécession de cette province colombienne ; et à s'impliquer fortement dans la "révolution mexicaine" (débarquement à Veracruz en avril 1914), les visées allemandes sur ce pays étant même - en grande partie - à l'origine de l'entrée des États-Unis dans la guerre mondiale. La période voit globalement monter en puissance l'impérialisme yankee sur le continent, même si l'impérialisme britannique résiste (ainsi, encore en 1932-35, le Paraguay au service des monopoles pétroliers britanniques l'emporte sur la Bolivie pro-US, qui perd encore une grande partie de son territoire dans la guerre du Chaco). 

    Là encore, la période a fourni un certain nombre de figures et d'évènements emblématiques à la gauche radicale et révolutionnaire d'un certain nombre de pays : José Martí à Cuba bien sûr ; Pancho Villa et Zapata (réformistes agraires radicaux) au Mexique ; Augusto César Sandino au Nicaragua ; colonne révolutionnaire de Luís Carlos Prestes (qui rejoindra plus tard le Parti communiste) au Brésil ou révolte des bananeraies en Colombie (1928)... En Équateur, les réformistes appuyant le "processus" actuel se réclament souvent d'Alfaro.

    peron12.jpgLa crise de 1929 impacte durement l'économie continentale. Elle impacte, d'autre part, durement l'impérialisme britannique (qui, du coup, perd pied) ainsi que son "successeur désigné", l'impérialisme US, engendrant une période de "vacance", de "flottement". À partir de 1930 émergent des forces populistes qui cherchent la mobilisation de masse pour arracher leurs économies nationales à la domination impérialiste (européenne comme nord-américaine) : gétulisme (Getúlio Vargas) au Brésil (de la "révolution" de 1930 à 1945, puis à nouveau de 1951 à 1954), péronisme en Argentine (1943-1955), Lazaro Cardenas et ses successeurs au Mexique (de 1934 jusqu'à la fin des années 1940), Ibáñez au Chili (1927-31 puis 1952-58) ; et d'autres forces qui ne parviennent pas (dans un premier temps) au pouvoir : MNR en Bolivie (fondé en 1941, en gestation dès 1935, prendra le pouvoir en 1952), APRA au Pérou (fondée en 1924), PRD en République dominicaine (fondé en 1939), Parti révolutionnaire fébrériste au Paraguay (1936), des partis d'inspiration sociale-démocrate (Venezuela, Chili), etc. Bourgeoises, ces forces s'opposent autant à l'impérialisme US et européen qu'à l'URSS et au mouvement communiste ("Ni Washington, ni Moscou !" était le mot d'ordre de Victor Haya de la Torre, fondateur de l'APRA). Certaines auront des sympathies, jusqu'au milieu de la Seconde Guerre mondiale (1942-43, voire 1944), pour les régimes fascistes européens (après-guerre, toutefois, la plupart "s'orienteront vers la gauche" et mèneront généralement des politiques de réformes sociales "classiques") : c'est notamment le cas du péronisme, du gétulisme, d'Ibáñez ou du MNR bolivien. D'autres, cependant, seront au contraire d'un antifascisme impeccable, comme Cardenas au Mexique, qui sera (avec l'URSS et la Tchécoslovaquie) le seul véritable soutien de la République espagnole.

    Sur la base des forces productives accumulées depuis la fin du 19e siècle, ces dirigeants et mouvements social-réformistes ou populistes vont tenter, une seconde fois après les tentatives du 19e siècle, d'affirmer un capitalisme national indépendant et autocentré. Mais ces tentatives seront durement écrasées lors de la période suivante...

    Après la Seconde Guerre mondiale, l'impérialisme US a enfin acquis l'hégémonie totale sur le continent américain. Dès la fin des années 1940 commence alors une grande guerre d'extermination non-déclarée, poursuivant trois objectifs :
    - écraser les forces révolutionnaires anti-impérialistes authentiques, à une époque où la vague révolutionnaire mondiale, partie de Russie en 1917, est à son apogée ;
    - contrer les visées social-impérialistes soviétiques ;
    - écraser les tentatives d'émancipation capitaliste nationale, pour asseoir un ordre semi-colonial féroce, quasiment néo-colonial (bien qu'aucun de ces pays n'ait été une colonie directe des USA, sauf Cuba), qui débouchera dans le "néolibéralisme" des années 1980-2000 ("consensus de Washington").

    Cette guerre non-déclarée, mais bien réelle, entre guerres civiles et dictatures réactionnaires terroristes, fera sans doute plus d'un million et demi de victimes.

    Dès le début, cela commence "très fort". Les pays caraïbes et d'Amérique centrale, déjà sous contrôle US avant-guerre, ont leurs dictatures réactionnaires sanglantes et corrompues dès les années 1930 : Nicaragua (dynastie Somoza dès 1937, après plus de 20 ans d'occupation militaire américaine), Salvador (Hernandez Martinez dès 1931, règne inauguré par la répression du soulèvement paysan de janvier 1932 - dirigé entre autres par Farabundo Martí - et ses 30.000 victimes, puis succession de juntes du même tonneau), Cuba (Machado 1925-1933, puis Batista sera "l'homme fort" jusqu'à sa chute fin décembre 1958), République dominicaine avec l'abominable Trujillo (1930-61) responsable d'au bas mot 50.000 victimes ; tandis qu'en Argentine se succèdaient les généraux de la "décennie infâme" (1930-43) au service de l'Empire britannique.

    img4.jpgEn Colombie, le libéral de gauche Jorge Eliécer Gaitán est assassiné en 1948. S'ensuivent des émeutes qui, sous les gouvernements conservateurs puis la dictature militaire de Rojas Pinilla (1953-57), dégénéreront en une guerre civile, "la Violencia", opposant libéraux de gauche, socialistes et communistes aux conservateurs et aux libéraux de droite. Entre 200.000 et 300.000 personnes perdront la vie dans les atrocités puis s'installera, jusqu'au début des années 1980, une "alternance concertée" (un mandat de 4 ans chacun) entre conservateurs et libéraux de droite. C'est dans ce contexte que se formeront, contre les exactions anti-populaires, des milices d'autodéfense ; par la suite, se tournant vers le PC prosoviétique (FARC), la révolution cubaine et le modèle guévariste (ELN) ou la révolution chinoise (EPL), elles deviendront les fameuses "guérillas marxistes". Cependant, aux mains du camp conservateur, d'autres milices ouvriront la sinistre tradition paramilitaire du pays - aux atrocités innombrables. Depuis les années 1960 jusqu'à ce jour, le "conflit armé colombien" aura fait encore (au moins) 300.000 autres victimes (250.000 entre 1985 et 2005).
    Le Venezuela, lui, est écrasé sous la botte implacable de Pérez Jiménez de 1948 à 1958. Lui succédera un autre "pacte", celui de Punto Fijo, entre les "deux jambes" de l'oligarchie : l'Action démocratique social-démocrate et le Copei démocrate-chrétien, écartant (évidemment...) le Parti communiste. Le "puntofijisme" sera affronté par une guérilla révolutionnaire (Forces armées de Libération nationale, FALN) conduite d'abord par le PCV puis par la scission plus radicale de Douglas Bravo, le Parti de la Révolution vénézuélienne, jusqu'au milieu des années 1970 - malheureusement sans succès.

    guatemala-1954-operation-pbsuccess-x-diego-rivera1.jpgLe Guatemala, de 1944 à 1954, traverse un "Printemps de Dix Ans", ère de réformes démocratiques et sociales. Lorsque le président réformiste Jacobo Arbenz prétend s'attaquer aux intérêts de la United Fruit, monopole US implanté depuis le début du siècle et plus grand propriétaire terrien du pays, la CIA déclenche l'opération PBSUCCESS. Arbenz est renversé ; s'ensuit une guerre civile et une succession de régimes militaires qui feront jusqu'aux années 1990 entre 200.000 et 250.000 mort-e-s. L'intellectuel radical états-unien Noam Chomsky dira à ce sujet : "Nous nous sommes arrangés pour interrompre, en 1954, une expérience démocratique. Il s'agissait pourtant d'un régime réformiste, capitaliste et démocratique, de type new deal, que notre intervention a permis d'éliminer, laissant à sa place un véritable enfer sur terre, probablement le régime de la période contemporaine le plus proche de l'Allemagne nazie".

    Au Mexique, le "retour dans le giron" est obtenu par une "droitisation" progressive (si tant est qu'il ait un jour été de gauche, sauf sous Cardenas...) du grand parti bourgeois hégémonique, le PRI. En 1968, peu avant les Jeux olympiques qui doivent se tenir à Mexico, un mouvement étudiant est réprimé dans le sang (300 mort-e-s). À la même époque, des guérillas d'inspiration marxiste et guévariste émergent dans toutes les régions du pays : Grupo Popular Guerillero d’Arturo Gámiz García au Chihuahua (nord), Association civique nationale révolutionnaire - ANCR, Mouvement d'Action Révolutionnaire - MAR ou Ligue communiste du 23 Septembre (d'implantation nationale), Procup-PDLP au Guerrero (sud), etc. Elles feront parler d'elles jusqu'à la fin des années 1970 et seront impitoyablement réprimées avec les mêmes méthodes qu'ailleurs, tandis qu'à l'extérieur le régime PRI dénonçait avec virulence les autres dictatures du continent ou encore le blocus impérialiste US contre Cuba...

    En République dominicaine, le sanglant Trujillo est assassiné en 1961 avec le feu vert de la CIA, qui avait tenté jusqu'au bout de lui faire accepter un départ "honorable". L'un des ses fidèles collaborateurs, Joaquín Balaguer, prend sa succession (flanqué de Trujillo junior à la tête des forces armées) mais fin 1962 un réformiste, Juan Bosch, est élu président. Comme Arbenz au Guatemala, sa politique se heurte aux intérêts oligarchiques et américains et il ne fait pas long feu : il est renversé 9 mois plus tard par le général Elias Wessin y Wessin, qui installe un triumvirat civil sous contrôle militaire. S'ensuit une période de guerre civile (une fraction constitutionnaliste des forces armées restant fidèle à Bosch, sous la conduite du colonel Caamaño) qui culmine dans l'intervention et l'occupation militaire US (avril 1965 - septembre 1966), la deuxième de l'histoire du pays (après 1916-24), pour éviter un "nouveau Cuba". La guerre civile et l'occupation feront au moins 5.000 victimes.

    Mais entre temps, à moins de 200 kilomètres des côtes de Floride, était survenue au premier jour de 1959 la RÉVOLUTION CUBAINE sur laquelle nous reviendrons plus avant. C'est là la seule "ombre" (pour l'impérialisme) et lumière (pour les peuples) au tableau.

    260px-Revolucion.jpg

    À ce stade, le sort de la zone "nord-andine" et de l'Amérique centrale et caraïbe semble scellé. Les opérations se déportent alors vers le "Cône Sud". Dernier pays à avoir résisté aux capitaux impérialistes jusqu'à la guerre d'extermination de 1865-70, le Paraguay est alors en proie à une grande agitation sociale depuis la "révolution" de février 1936. De 1954 à 1989, il connaîtra avec le général Stroessner la plus longue dictature réactionnaire du continent (une autre particularité méconnue de ce pays est que son Parti communiste a vu une partie plus que conséquente de ses effectifs s'opposer au khrouchtchévisme, derrière le dirigeant historique Oscar Creydt qui animera une "fraction maoïste" jusqu'au début des années 1980).

    En Bolivie, le MNR qui a pris le pouvoir à la faveur d'un soulèvement en 1952, puis largement trahi les espérances populaires placées en lui est renversé en 1964 par le coup d’État du général René Barrientos. Ce régime est tristement célèbre pour avoir "eu la peau" de Che Guevara, capturé et abattu dans le centre du pays le 9 octobre 1967, après avoir tenté d'y implanté un "foyer" (foco) de guérilla supposé entraîner derrière lui les larges masses. Après la mort de Barrientos (1969), une brève parenthèse militaire "progressiste" (Juan José Torres, 1970-71) est renversée à son tour par le général fasciste Banzer, qui règnera jusqu'en 1978. La "démocratie" néolibérale ne reviendra qu'en 1980 (ce qui n'empêchera pas Banzer, candidat de la droite dure, de redevenir président "démocratiquement" entre 1997 et 2001 !). L'ELN (Armée de Libération Nationale), formée par Guevara, sera rapidement réduite à néant. La même année 1964 survient le coup d’État militaire au Brésil, où deux "progressistes" (Kubitschek et Goulart) ont succédé à Vargas. Les militaires resteront en place jusqu'en 1985. Ce pays est celui d'une autre figure bien connu des marxistes un peu conséquents : Carlos Marighella, fondateur de l'Action Libératrice Nationale après son expulsion du PC et auteur du Manuel de Guérilla urbaine.

    Junta Militar Argentine 1976L’Argentine est le théâtre de l'affrontement le plus aigu et le plus sanglant entre tentative d'affirmation capitaliste nationale et volonté nord-américaine d'imposer un ordre semi-colonial de fer. Ce pays, il faut le rappeler, était alors un "émergent" de premier plan, de l'ordre de la 10e économie mondiale, devant l'Italie ou l'Espagne (qui lui fournissaient une abondante force de travail immigrée...) ; bien que ce produit intérieur brut fut largement aux mains de capitaux britanniques, US ou européens. Il avait donc une bourgeoisie développée (moins oligarchique qu'ailleurs) avec en son sein un fort courant "affirmationiste" ; ainsi qu'une aristocratie ouvrière, chose peu courante à l'époque sur le continent : cette frange formera la base de la bureaucratie syndicale (appuyée sur un prolétariat ouvrier - descamisados - récent et de faible niveau politique), pilier du péronisme, mais qui par anticommunisme collaborera fréquemment... avec les juntes militaires national-catholiques.

    Le naufrage économique et social des années 1980 et 1990, s'achevant dans le "crash" de 2001, est donc une illustration particulièrement radicale des résultats de la politique impérialiste US en Amérique latine pendant la "Guerre froide", de ses objectifs non seulement contre-révolutionnaires mais de re-semi-colonisation sans merci.

    Nous avons vu comment les deux camps bourgeois portant ces deux aspirations historiques (le clivage existait déjà au 19e siècle) avaient réussi à structurer totalement la vie politique du pays à partir des années 1940, depuis l'extrême-droite jusqu'à l'extrême-gauche. Par trois fois, tous les 10 ans, les tentatives péronistes (1946-55 et 1973-76) et la "parenthèse radicale" appuyée par les péronistes (1958-66) sont renversées par des coups d’États du "parti militaire" national-catholique fascisant à la solde de Washington qui impose une dictature chaque fois plus terroriste et meurtrière, particulièrement la dernière (1976-83) qui met en place un véritable régime génocidaire de type nazi[3], exterminant les forces révolutionnaires et progressistes du pays selon les méthodes de la bataille d'Alger (enseignées par des "experts" militaires français à l’École militaire des Amériques, et déjà mises en œuvre avant la dictature, sous Isabel Perón, entre 1974 et 1976). Il faut dire que, dès le milieu des années 1960, le pays est également en proie à une forte agitation sociale et à l'émergence de luttes révolutionnaires armées : des péronistes "de gauche" (prenant pour argent comptant le discours social et anti-impérialiste de Perón) comme les Montoneros, les Forces armées révolutionnaires etc., mais aussi les marxistes du PRT-ERP (se réclamant de Lénine et du Che ainsi que de Trotsky, partisan des révolutions chinoise, cubaine et vietnamienne, prônant la "fusion des apports du trotskysme et du maoïsme dans une unité supérieure qui signifiera un plein retour au léninisme"), tandis que les marxistes-léninistes du PCR et du futur PCML ainsi que de nombreux groupes trotskystes ou anarcho-syndicalistes agitent les masses ouvrières dans les usines. Pour le coup, l'aspect contre-révolutionnaire de la contre-offensive oligarchique deviendra principal, expliquant l'ampleur de la répression qui commence déjà sous la parenthèse péroniste (1973-76), et l'on verra les péronistes de droite (notamment la sinistre Triple A, Alliance Anticommuniste d'Argentine) rallier en 1976 les militaires dans la chasse aux "gauchistes".

    L'Uruguay voisin a longtemps été qualifié de "Suisse de l'Amérique latine", pour sa prospérité et sa stabilité politique (bien qu'il ait déjà connu, de 1933 à 1938, la dictature pronazie de Gabriel Terra). Cependant, dès les années 1950, se fait jour une crise économique qui voit la remise en cause de la politique grand-bourgeoise traditionnelle, avec ses deux partis blanco et colorado (respectivement, à l'origine, conservateur et libéral, mais ensuite le "spectre" s'est considérablement élargi, les blancos restant cependant globalement plus à droite - du centre-droit à l'extrême-droite, des éléments pouvant cependant rallier la gauche - tandis que les colorados vont du libéral-conservatisme "dur" au centre-gauche réformiste bourgeois). Un Frente amplio réformiste émerge, regroupant démocrates-chrétiens, socialistes et communistes ; en même temps qu'une organisation de gauche révolutionnaire armée, les Tupamaros. L'armée prend donc le contrôle du pays, de 1973 à 1985, avec toutefois des présidents civils (colorados de droite ou blancos), mais sous étroit contrôle d'un Conseil militaire de sécurité nationale. Il y aura un prisonnier politique pour 450 habitants...

    chile-venceremos-02Enfin, au Chili a lieu le coup d’État bien connu de Pinochet, le 11 septembre 1973. Une expérience d'autant plus traumatisante que le pays avait certes connu des gouvernements civils particulièrement réactionnaires, mais pratiquement jamais de dictature militaire. Cette dernière durera 17 ans... Entre 1938 et 1958 s'étaient succédés des gouvernements réformistes et populistes, mais ceux-ci étaient globalement restés "dans les clous".

    Les années 1958 à 1970 auront des majorités bourgeoises conservatrices, jusqu'à l'élection "surprise" du socialiste Allende, soutenu par le PC révisionniste, l'URSS et Cuba ainsi que le Mouvement de la gauche révolutionnaire (à la ligne assez proche du PRT-ERP argentin voisin), tandis que le leader du PS, Carlos Altamirano, était sur une ligne beaucoup plus radicale que le PC lui-même (partisan d'armer les masses, etc.). L'administration US organisera l'ingouvernabilité politique et économique du pays, entre chute organisée des cours du cuivre (principale ressource nationale), grèves des transporteurs routiers et activités squadristes de Patria y Libertad (extrême-droite). Allende et le PC, de leur côté, refuseront d'armer les masses ouvrières et paysannes (comme le réclamaient le MIR et Altamirano), et iront jusqu'à confier à Pinochet (franc-maçon comme Allende et originaire de la même région) le commandement général des armées... Moins d'un mois après cette nomination, le même Pinochet allait prendre le pouvoir pour le compte de la droite oligarchique et de Washington, transformant la capitale Santiago en champ de bataille et faisant bombarder le palais présidentiel d'Allende (qui se suicidera après avoir refusé de se rendre). On connaît la suite...

    En 1975, toutes les "opérations" de la région sont coordonnées dans le Plan Condor, qui réunit les juntes du Chili, d'Uruguay, du Paraguay, du Brésil, de Bolivie et les militaires argentins (pas encore au pouvoir, mais déjà dotés de pouvoirs extraordinaires par Isabel Perón). Face à cela tente de se mettre en place une "Junte de coordination révolutionnaire" entre le PRT-ERP, le MIR chilien, l'ELN bolivien et les Tupamaros uruguayens - entreprise hélas sans lendemain.

    À la fin de la décennie 1970, on peut considérer que le Cône Sud est "sous contrôle" des oligarchies et de l'impérialisme US. Le "front" principal se déplace à nouveau vers l'Amérique centrale. À partir du milieu des années 1970, les guérillas marxistes procubaines montent en puissance. "Pire" : au Nicaragua, après 18 ans de lutte et un an de combats acharnés (40.000 victimes), le Front sandiniste de libération nationale (FSLN, plus social-démocrate radical que réellement marxiste) s'empare du pouvoir en 1979 avec le soutien de Cuba, renversant le clan Somoza en place depuis plus de 40 ans. L'impérialisme US organisera alors les Contras (forces contre-révolutionnaires) et le conflit fera encore 50.000 autres mort-e-s ; puis les sandinistes, sans véritable ligne marxiste révolutionnaire, capituleront en 1990 et convoqueront des "élections libres" qui rendront le pouvoir à la droite. Au Salvador, après un (énième) coup d’État militaire, le fmlnsalvador.jpgFrente Farabundo Martí de Liberación Nacional (FMLN), unifiant 5 groupes de guérilla marxistes, passe à l'offensive en 1980 et affronte l'ARENA (Alliance républicaine nationale), organisation paramilitaire de type nazi ; conflit "arbitré" par le démocrate-chrétien José Napoleon Duarte, soutenu par Washington et - bien entendu - avant tout anticommuniste : 100.000 morts durant toute la décennie. Au Guatemala, les guérillas en présence [Forces armées rebelles du Parti guatémaltèque du Travail prosoviétique, Armée de Guérilla des Pauvres (EGP) plutôt guévariste, Organisation révolutionnaire du Peuple en armes (autodéfense paysanne indigène) et PGT-Noyau Directeur National (scission ML du PGT)] accentuent également leur offensive et convergent au début des années 1980 dans l'URNG (Union révolutionnaire nationale guatémaltèque). L'essentiel des 250.000 victimes de la guerre civile (qui s'étend d'environ 1960 jusqu'en 1996) trouvent la mort dans cette première moitié des années 1980, en particulier sous le sinistre général Efraín Ríos Montt (1982-83) , dans une véritable guerre d'extermination raciste visant particulièrement les indigènes mayas : bombardements, déplacements de populations, massacres de villages entiers par les forces spéciales "Kaibiles" (440 villages complètement rasés, massacre de Dos Erres), milliers d'indigènes jetés par hélicoptère dans l'océan Pacifique, etc. etc. La militante paysanne indigène Rigoberta Menchú donnera à ce conflit génocidaire une certaine notoriété internationale...
    Plus "calme", le Honduras fera office de base pour l'appui "technique" impérialiste US et de "profondeur stratégique" pour les forces réactionnaires... Toutes ces guerres civiles s'achèvent au début des années 1990 par des "accords de paix", qui consacrent les forces criminelles de droite à la tête des pays et absorbent les anciennes guérillas dans la mascarade parlementariste comme partis sociaux-démocrates.

    La liste, on le voit, à de quoi faire pâlir Stéphane Courtois et son "Livre noir du communisme" (et cela, sans grossir les chiffres, ni y inclure des nazi-fascistes justement châtiés, ni compter comme "morts" des déficits démographiques...).

    À la fin des années 1980, l'impérialisme occidental, principalement US, sort GLOBALEMENT VICTORIEUX de ces quatre décennies de guerre totale, contre les bourgeoisies (trop) réformistes, national-populistes ou "philo-soviétiques", mais surtout contre les peuples. Seule la guérilla maoïste du Parti communiste du Pérou (au contraire) menace encore gravement l’État oligarchique laquais péruvien et, du coup, fait face à une guerre sans merci (70.000 victimes), mais surtout à une campagne de diabolisation médiatique (peut-être) sans équivalent dans l'histoire récente pour un Parti non encore au pouvoir...

    Cette défaite est due à la puissance de l'offensive réactionnaire, dans laquelle la méthode française antisubversive de Roger Trinquier jouera un rôle fondamental ; mais aussi (cf. ci-dessous) et même surtout aux faiblesses idéologiques et stratégiques des forces révolutionnaires en présence (sans même parler des forces nationalistes bourgeoises, par nature incapables d'affronter efficacement l'impérialisme).

    menem_bush.jpgLa victoire impérialiste US apparaît alors totale : sont à la fois écrasées les forces révolutionnaires (sauf ça et là, mais rien de nature à menacer l'ordre établi, sauf au Pérou au début de la décennie 90) et démantelées les structures réformistes et national-populistes d'affirmation du caractère national de la production (entreprises étatisées, circuits redistributifs servant aux bourgeoisies pour s'appuyer sur les masses, etc.).

    Les juntes militaires rendent le pouvoir aux civils entre 1980 (Bolivie, Pérou) et 1990 (Paraguay, Chili), le temps de laisser les "Chicago Boys" exercer leurs prouesses ; puis c'est le triomphe du "néolibéralisme", synthétisé dans le "consensus de Washington" (1989) : un ordre semi-colonial sans merci, imposé par l'impérialisme principalement US à travers des régimes "démocratiques" (parlementaires oligarchiques) fantoches qui n'hésitent pas à massacrer la population lorsqu'ils sont contestés, comme au Venezuela en 1989, au Chiapas (Mexique) en 1995 ou en Bolivie en 2000 et 2003.

    Mais parallèlement, ce "néolibéralisme" (et les régimes militaires qui l'ont précédé) a amené un (nouveau) grand développement des forces productives et encore une fois l'émergence de nouvelles couches bourgeoises. Les sociétés latino-américaines sont aujourd'hui très éloignées de ce qu'elles étaient dans les années 1950 ou 1960. L'organisation sociale telle que léguée par les dictatures militaires réactionnaires ne pouvait donc perdurer.

    chaveznod.jpgDepuis la toute fin du 20e siècle, avec Chavez au Venezuela en passant par le Brésil (2002), l'Argentine (après la situation insurrectionnelle de fin 2001-2002), la Bolivie, l’Équateur, l'Uruguay ou le Paraguay, on voit donc surgir ces fameuses "gauches" latino-américaines (plus ou moins modérées ou radicales), nouvelles coqueluches des bobos tendance Monde Diplomatique : les nouveaux nationalismes bourgeois ; d'orientation parfois sociale-démocrate, parfois nationale-radicale-populiste. Ces nouveaux nationalismes sont indissociables de l'"émergence" (forte croissance du PIB, tendance à exporter "régionalement" des capitaux tout en restant principalement importateurs, tendance à l'affirmation diplomatique sur une scène internationale verrouillée par le "G8", etc.) de pays comme le Brésil, l'Argentine, le Mexique ou le puissant Venezuela pétrolier ; de l'affirmation sur la scène internationale des nouveaux impérialismes russe et chinois et de la concurrence discrète mais sans concessions entre les blocs impérialistes déclinants US-Commonwealth et France-Allemagne (tendance à ne plus "respecter" le "pré carré" de l'autre, français/européen en Afrique et US dans les Amériques). L'on a ainsi pu voir surgir, dans les allées du pouvoir, ici d'anciens guérilleros urbains (Uruguay, Brésil), là un militaire ex-putschiste "progressiste" (Venezuela), ici un syndicaliste paysan opposant de longue date flanqué d'un ancien intellectuel partisan de la lutte armée (Bolivie) ou d'anciens persécutés politiques sous les dictatures (Argentine, Chili) et là un "prêtre rouge" (Paraguay), etc. etc., sans oublier le retour des sandinistes au Nicaragua.

    Les vieux nationalismes/"affirmationismes" (MNR et MIR boliviens, péronisme argentin - sauf le courant Kirchner, social-démocrates et travaillistes brésiliens - héritiers du gétulisme et du "progressisme" de Kubitschek, PRI mexicain, socialistes chiliens etc.) étant devenus quant à eux, depuis les années 1980, les champions du "néolibéralisme"...

    Cependant, depuis la fin des années 2000, les nouveaux nationalismes montrent eux aussi leurs limites de classe, après avoir été un temps (même les plus modérés) la marotte des "altermondialistes" de tout poil. En 2006, les maoïstes du Parti communiste révolutionnaire du Canada avaient réalisé une analyse complète et intéressante (vu d'un pays impérialiste occidental) de ce phénomène des nouvelles "gauches" nationalistes (et une critique efficace de leurs soutiens inconditionnels occidentaux).

    Dans d'autres pays, en revanche, ce sont des droites réactionnaires terroristes, oligarchiques et pro-impérialistes qui sont au pouvoir, dans une perspective d'affrontement avec les forces populaires et les nouvelles "gauches" affirmationistes : au Mexique où c'est une droite de ce type (le PAN) et non une "gauche" qui a détrôné le vieux PRI en 2000, au Pérou jusqu'à l'élection d'Humala (national-populiste qui n'a d'ailleurs pas changé grand chose...) en 2011, au Chili depuis 2010 et bien sûr en Colombie, "pivot" du dispositif impérialiste US sur le continent où le conservateur-populiste Uribe (2002-2010) a brisé le duopole libéral/conservateur avec son "Parti de la U" (Parti social d'unité nationale), amenant littéralement l'extrême-droite paramilitaire au pouvoir dans ce qui s'apparente le plus, ces 15 dernières années, à un régime fasciste (répression terroriste + mobilisation de masse) sur le continent. À présent que les guérillas et tout mouvement social organisé sont écrasés, et les voisins vénézuélien et équatorien tenus en respect, son successeur (et ancien ministre de la Défense) Santos se montre plus "libéral"...

    Jose_Carlos_Mariategui.jpgEt le mouvement communiste, dans tout cela ? Il émerge, comme dans le monde entier, entre 1920 et le début des années 1930. Pour autant, son niveau idéologique est alors très faible. Jusqu'à la Révolution cubaine (1959), on peut dire que son seul dirigeant et théoricien d'envergure est le péruvien  José Carlos Mariátegui. Celui-ci, comme doit le faire tout véritable communiste, mène une profonde analyse historique, culturelle et de classe de son pays, et adapte le marxisme à ce cadre géographique d'action. Il faut noter qu'il a, entre 1920 et 1922, vécu en Italie, et il n'est pas exclu qu'il ait gardé, par la suite, des contacts avec les militants de ce pays, notamment Gramsci, dont la démarche intellectuelle est assez proche. Hélas, il est de santé fragile (suite à une blessure de jeunesse à la jambe, dont il sera finalement amputé) et il meurt en 1930, deux ans seulement après avoir fondé le Parti socialiste, qui deviendra le premier PC du Pérou cette même année.

    Les autres Partis communistes sont, généralement, des cercles de bourgeois intellectuels, de pratique réformiste et à la traîne des mouvements populaires revendicatifs, parfois prêts aux pires compromissions (comme celle, infâme, du PC argentin avec l'ambassade US contre Perón en 1945, ou celle du premier P"c" cubain avec Batista). Ils sont notamment très influencés par l'ultra-révisionnisme d'Earl Browder, alors dirigeant du PC des USA. Celui-ci voyait dans l'impérialisme US, son propre impérialisme (!), un impérialisme "progressiste" pouvant être, main dans la main avec l'URSS, le garant d'une "nouvelle ère de paix et de démocratie" après la Seconde Guerre mondiale... CQFD.

    418390_1.jpgEn 1956-59, un groupe de jeunes bourgeois nationaux démocrates-radicaux, le Mouvement du 26 Juillet de Fidel et Raùl Castro, intègre des éléments marxistes (en premier lieu le "Che" Guevara) et renverse après 25 mois de guérilla le régime pro-américain sanguinaire de Fulgencio Batista. Il rassemble sous sa direction et fusionne avec le vieux Parti communiste (devenu "socialiste populaire"), le mouvement ouvrier et paysan organisé, les étudiants "radicaux" et anti-impérialistes (Directoire révolutionnaire du 13 Mars) etc. pour déboucher finalement, en 1965, sur un nouveau Parti communiste. Ces évènements, quoi que l'on pense de leur "pureté" marxiste-léniniste, apportent un "afflux de sang neuf" au mouvement révolutionnaire sur tout le continent. Répondant au mot d'ordre du Che ("créer deux, trois, plusieurs Vietnam"), des groupes se séparent des vieux PC (qui rejettent cette voie ou l'abandonnent rapidement, sauf en Colombie) et s'engagent dans la lutte armée. D'autres, par ailleurs (comme le PRT-ERP en Argentine), surgissent sans lien aucun avec le mouvement communiste antérieur, d'autres encore proviennent du populisme des années 1940 (organisations combattantes péronistes "de gauche") ou de l'aile gauche de la social-démocratie (MIR au Venezuela)... Cependant, comme le Che lui-même, ces organisations de lutte armée pêcheront par idéalisme, aventurisme et/ou militarisme. Généralement, sauf en Colombie et en Amérique centrale, la répression les écrasera militairement avant la fin des années 1970. Ernesto "Che" Guevara lui-même, on l'a vu, mourra en Bolivie en 1967, après une tentative infructueuse de "foyer" révolutionnaire guérillero.

    D'autres forces révolutionnaires, dès le milieu des années 1960, rompront avec le révisionnisme khrouchtchévien pour se tourner vers l'antirévisionnisme chinois et albanais : PCR et PCML d'Argentine, PCR du Chili, PCML d’Équateur, etc. Mais, sauf en Colombie (où le PCC-ml s'engagera dans la lutte armée avec l'EPL), elles resteront globalement engluées dans l'ouvriérisme et l'économisme "radical" (et, là encore, souffriront durement des dictatures militaires). Depuis, certaines sont restées fidèles à la "pensée Mao", d'autres se sont tournées vers le hoxhisme (marxisme-léninisme "albanais"), d'autres encore vers un éclectisme "marxiste" comme le PCML argentin, devenu Parti de la Libération, proche internationalement du Parti du Travail de Belgique. Globalement, leur pratique n'est pas d'un grand antagonisme avec les États de l'oligarchie, et elles trouvent généralement toujours une fraction "progressiste" ou "patriotique" de celle-ci à soutenir...

    En Amérique centrale, également d'orientation cubaniste, mais plus "ancrées" dans le mouvement populaire-révolutionnaire de masse et plus durables, des guérillas émergent dès les années 1960, au Nicaragua (FSLN, dès 1961), au Salvador (fusionnant en 1979 dans le FMLN) et au Guatemala (formant en 1982 l'Union révolutionnaire nationale guatémaltèque, URNG). Elles mèneront une lutte armée révolutionnaire héroïque, contre des régimes et des forces paramilitaires fascistes ultras, appuyés de toutes ses forces par l'impérialisme US (surtout à partir de 1981, avec Reagan) ; les sandinistes du FSLN prenant même le pouvoir en 1979, jusqu'en 1990. Toutefois, après la chute de l'URSS, au début des années 1990, elles capituleront dans la voie des "accords de paix" et de la "réconciliation nationale", et deviendront des partis sociaux-démocrates (le FSLN, par des élections "libres" bourgeoises, rendra le pouvoir à la droite en 1990).
    elncolombia.jpegEn Colombie, il y aura également des "accords de paix" en 1984, refusés par la seule ELN ; mais ces accords seront trahis par la droite réactionnaire, qui fera massacrer les militants des FARC et du PC reconvertis dans "l'Union patriotique" : 4.000 assassinats. Depuis lors, les FARC et une fraction dissidente de l'EPL ont repris le sentier de la guerre (que l'ELN n'avait jamais quitté), mais il est évident que cela n'a plus qu'un très lointain rapport avec la guérilla révolutionnaire des années 1960-70 (l'EPL/PCC-ml, en ce qui le concerne, est devenu "albanais" en 1980, et la très grande majorité a capitulé en 1991, seule une fraction minoritaire poursuivant la lutte). En 1999, les FARC avaient connu un certain regain de puissance, et obtenu de l’État la "zone démilitarisée" (autrement dit, sous leur contrôle exclusif) du Cagùan (42.000 km² quand même, plus que la Belgique !). Mais elles n'en profitèrent pas pour mettre en place un véritable Pouvoir populaire révolutionnaire dans cette zone, pour en faire une véritable base rouge, et celle-ci fut démantelée par Uribe à peine arrivé au pouvoir, en 2002. Aujourd'hui, l'on peut considérer l'essentiel de ces forces comme étant en situation de défaite militaire.

    revolucion_cubana2.jpgLa Révolution cubaine, de son côté, après un intense bouillonnement révolutionnaire et un engouement mondial immense, s'est définitivement rangée, à la fin des années 1960, sous le parapluie soviétique. L'élan révolutionnaire est brisé, l'économie orientée vers la monoculture sucrière (échangée contre des hydrocarbures et des matières premières soviétiques) et la politique internationale s'oriente vers le pragmatisme et l'opportunisme, le soutien à des "révolutions" par en haut, des "processus" réformistes finalement écrasés comme au Chili, ou des juntes militaires "progressistes" comme au Pérou (Velasco, 1968-75) et des gouvernements "nationalistes" comme en Argentine (second péronisme 1973-76), nonobstant que ceux-ci répriment les révolutionnaires... Après la chute de l'URSS, Cuba connut l'isolement et la terrible crise économique et sociale que l'on sait, dont elle ne commence à sortir que depuis une dizaine d'années, avec l'appui des nouveaux nationalismes (principalement du Venezuela), de la Russie, de la Chine et des "émergents". Il pouvait certes "tomber sous le sens", dans les années 1960, de se dire : "Compter sur ses propres forces ? Impossible, idéaliste, suicidaire... Les Chinois ? Ils sont loin, pris dans leur Révolution culturelle, ils ne nous conduiront qu'au naufrage gauchiste..." etc. etc. Mais voilà, à présent, la rançon du pragmatisme. Plus généralement, on a là la contradiction, non résolue par les marxistes-léninistes du 20e siècle, entre intérêts de l’État (révolutionnaire) et intérêts du Parti et de la Révolution mondiale. Ce qui est certain, c'est qu'à partir de 1970, Cuba ne joue clairement plus un rôle de base rouge pour la révolution dans les Amériques. Bien loin est la déclaration de l'OLAS (Organisation latino-américaine de solidarité) en 1967, selon laquelle "la lutte armée constitue la voie fondamentale de la révolution en Amérique latine". Là où la lutte armée reste soutenue (Amérique centrale, Colombie, Chili avec le "Front patriotique Manuel Rodriguez" dans les années 1980), c'est de manière très pragmatique, uniquement dans l'objectif d'arriver à des "accords" et à une "solution démocratique" (les organisations combattantes devant alors se lancer dans le "jeu" parlementaire)... Ce qui s'appelle du révisionnisme/réformisme armé. Clairement, une prise de pouvoir armée par les masses populaires était absolument exclue pour La Havane et, plus encore, pour le "grand frère" soviétique.

    EPR-members-II.jpgAujourd'hui, il ne reste que peu de mouvements assumant l'antagonisme armé avec les États oligarchiques au service de l'impérialisme. Il y a, on l'a dit, les guérillas colombiennes. La principale, les FARC, se réclame du "marxisme-léninisme" tendance brejnévienne-cubaniste et de l'héritage de Bolivar (ainsi que de Gaitán, le "libéral de gauche" assassiné en 1948). Elles ont entamé depuis peu un processus de négociation avec le gouvernement (le quatrième après celui des années 1980, celui de 1990-92 et celui de 1999-2002). Au Mexique, il y eut dans les années 1990 le célèbre EZLN, au réformisme assumé (refusant la prise du pouvoir), mais un autre groupe, le Parti démocratique populaire révolutionnaire - Armée populaire révolutionnaire (PDPR-EPR - héritier du Procup-PDLP), opérant dans l’État de Guerrero et la région de Oaxaca depuis 1996, assume quant à lui la lutte armée pour la prise de pouvoir révolutionnaire. Au Paraguay a émergé depuis quelques années une Armée du Peuple paraguayen (EPP). Les uns comme les autres se réclament du marxisme-léninisme et des expériences "radicales" du passé (Rodriguez de Francia au Paraguay, les années 1910 au Mexique).

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    C'est finalement au Pérou, où le PC historique a totalement éclaté dans les années 1960, que le nouveau Parti communiste du Pérou d'Abimael Guzman "Gonzalo", connu dans les médias bourgeois sous le nom de "Sentier Lumineux" ("Par le sentier lumineux de José Carlos Mariátegui" était l'en-tête de sa publication étudiante, à la fin des années 1960), a mis en avant le marxisme-léninisme-maoïsme comme troisième et supérieure étape du marxisme, et déclenché en 1980 une héroïque Guerre populaire. Celle-ci, si elle ne fut pas exempte de dérives, a surtout été dépeinte sous les traits les plus démoniaques par toute la réaction mondiale, le réformisme et le révisionnisme ; jusqu'à l'arrestation de Gonzalo en 1992 et l'écrasement militaire à peu près total du Parti au milieu de la décennie, après avoir étendu son action armée sur une partie impressionnante du territoire. Au-delà de cet aspect purement militaire, le PCP a joué un rôle fondamental dans l'affirmation internationale du maoïsme comme développement supérieur du marxisme, et a "tenu le flambeau" du maoïsme pendant une période "noire" pour le mouvement communiste international ; sans quoi, des expériences formidables comme la Guerre populaire au Népal (1996-2006), ou celles qui ont repris aux Philippines depuis la fin des années 1990 ou en Inde depuis le début des années 2000, n'auraient peut-être pas pu ou ne pourraient pas exister.

    1Par la suite, des organisations se réclamant du MLM et de Gonzalo se sont formées dans de nombreux pays du continent (Équateur, Colombie, Bolivie, Chili, Argentine), sans toutefois atteindre l'ampleur du PCP des années 1980-90, et présentant par ailleurs, comme ce dernier, des problèmes de sectarisme pour devenir de réels centres d'agrégation de toutes les luttes révolutionnaires.

    Au Pérou même, subsistent des groupes épars se réclamant du PCP, qui mènent pour certains des actions militaires contre les forces armées de l’État (d'autres se contentant de communiquer). Ils ne sont toutefois pas coordonnés entre eux par une direction centrale, et se qualifient régulièrement, mutuellement, de "révisionnistes" et "opportunistes" assorti de moult épithètes animaliers. L'un d'eux, le "groupe Artemio" du Huallaga, a récemment annoncé sa reddition.

    Nous voyons donc bien que, même si l'offensive réactionnaire/impérialiste fut déchaînée, sans pitié, la cause principale dans la défaite subie réside à l'intérieur des forces révolutionnaires elles-mêmes (primat des causes internes). Les forces trotskystes ou marxistes-léninistes prochinoises qui n'ont pas assumé la lutte armée révolutionnaire, n'ont pas assumé l'antagonisme minimal qui s'imposait dans les conditions concrètes (avant de sombrer pour la plupart dans les troubles eaux de la théorie des trois mondes ou du hoxhisme). Les forces guévaristes/foquistes, souvent petites-bourgeoises ultra-radicales, qui se sont lancées dans la lutte armée au milieu ou à la fin des années 1960, ont péri des tares du foquisme : militarisme, aventurisme, idéalisme, coupure d'avec les masses (encore que celle-ci soit à relativiser, notamment concernant le PRT-ERP : son assise de masse commençait, en 1974-75, à devenir non-négligeable ; mais la ligne était militariste dans tous les cas). Les guérillas de Colombie et d'Amérique centrale ont mené ce qui aurait pu être une Guerre populaire révolutionnaire, avec à la fois une lutte armée assumée et un enracinement certain dans les masses exploitées. Mais là, c'est l'idéologie prolétarienne qui faisait défaut : elles étaient inféodées aux intérêts du social-impérialisme soviétique (à travers Cuba), et ont sombré avec lui.

    L'importance, aussi, de la force d'attraction des réformistes radicaux ou des national-populistes, dans tous les pays, pour les aspirations révolutionnaires des masses, a joué un rôle d'obstacle puissant pour le mouvement communiste ; et celui-ci n'a pas su trouver les "clés" pour arracher les masses à cette influence. Ce fut le cas avec le péronisme en Argentine, en tout cas jusqu'en 1974-75, exemple le plus frappant ; et ça l'est encore aujourd'hui avec les "bolivarismes" de tout poil...

    000312891Le Parti communiste du Pérou, on l'a vu, a eu un rôle positif essentiel tant pour le continent que pour le mouvement communiste international : en survivant et en inquiétant l'impérialisme au-delà de toutes les autres guérillas révolutionnaires, en affirmant internationalement le maoïsme comme troisième et supérieure étape du marxisme et l'universalité de la Guerre populaire, et en "passant le flambeau" de la lutte révolutionnaire à la succession (qui se trouve, aujourd'hui, plutôt en Asie). Pour autant, il ne doit pas être sacralisé. La rapidité de son effondrement en 1992-97, après son triomphe apparent en 1988-92, est bien la preuve de grandes faiblesses internes, de grands "défauts sous la cuirasse". La jefatura et la "pensée" de Gonzalo érigées en talisman ont permis que son arrestation soit un revers pratiquement insurmontable pour le Parti, et que les "Lettres de paix" (prétendu appel à la capitulation de sa part) soient acceptées et suivies par la grande majorité des forces militantes, ce qui traduit au demeurant une grande faiblesse idéologique à la base comme chez les cadres : que Gonzalo soit l'auteur (volontaire ou forcé) de ces lettres ou pas, elles n'auraient jamais dû être suivies, aucun communiste conséquent ne pouvant accepter une telle reddition au moment où la "démocrature" fasciste de Fujimori battait son plein ! C'est là une déviation, que l'on peut classer dans la catégorie dogmato-gauchiste. Dans la même veine de déviation gauchiste, un certain sectarisme, une confusion entre contradictions au sein du peuple et contradictions avec l'ennemi, la difficulté à construire des alliances de classe (au delà de la paysannerie pauvre et du prolétariat rural de l'Altiplano, et des masses paysannes sans terre des bidonvilles de Lima), a pu conduire à des dérives qui ont permis à l’État de dresser une partie des masses populaires, ouvrières et paysannes (ou indigènes), contre le Parti et son Armée populaire - même si, par la suite, ces faits ont été largement grossis et exagérés par la propagande bourgeoise, sans compter les très probablement nombreuses exactions "false flag" (par des militaires ou des paramilitaires "déguisés" en guérilleros), comme cela a pu être fait en Algérie dans les années 1990, et comme la Colombie ou l'Amérique centrale n'en ont sans doute pas été exemptes (le massacre de Dos Erres avait sans doute été commis dans cette optique-là).

    Pour le moment, le Mouvement communiste sur le continent renaît peu à peu, beaucoup plus lentement que les aspirations spontanées des masses au "changement", aspirations qui se tournent, du coup, massivement vers les nouveaux nationalismes, réformistes bourgeois ou national-populistes.

    Ce qui s'impose, donc, comme cela a pu être fait en Italie à la fin des années 1980, ou peut commencer à l'être en Euskal Herria, c'est un bilan critique et une synthèse de l'expérience révolutionnaire accumulée au cours de cette "Guerre de Cinquante Ans" (appelons-la ainsi) 1945-1995 ; sans, serait-on tenté de dire, sacralisation de sa "chapelle" ni préjugés ou a priori sur les autres ; pour que de là jaillisse le nouveau : la renaissance d'un authentique Mouvement communiste révolutionnaire de masse entre le Rio Grande et la Terre de Feu.

    La situation sociale est OBJECTIVEMENT plus révolutionnaire que jamais (les mouvements populaires des 15-20 dernières années en sont la preuve ; simplement, ils se sont pour le moment tournés vers les nouveaux nationalismes des bourgeoisies "émergentes"). Les structures fondamentales d'exploitation et de domination demeurent INCHANGÉES :
    - le bourgeoisie bureaucratique livre toujours à vil prix les matières premières et énergétiques essentielles aux monopoles impérialistes ; et encadre toujours les masses populaires misérables avec la même brutalité ;
    - la bourgeoisie compradore inonde toujours le marché national de productions des monopoles impérialistes, mais de manière plus massive, "démocratique" qu'auparavant ;
    - l'une et l'autre livrent toujours à vil prix la force de travail continentale aux monopoles impérialistes, pour que ceux-ci valorisent leur capital avec un retour sur investissement maximum ; le caractère social de la production est simplement plus développé qu'auparavant, car les monopoles, depuis 30-40 ans, ont délocalisé vers leurs semi-colonies de plus en plus d'étapes du processus productif ;
    - la question de la terre reste entière. La propriété terrienne (latifundiste) a évolué vers un agro-capitalisme de type junker prussien ou landlord anglais. Nous avions (encore vers 1960) des paysans pauvres, louant leur terre contre un part plus ou moins importante des bénéfices (métayage) ou carrément du produit en nature (colonat partiaire) ; ou encore, exploitant péniblement leur petit lopin pour survivre, et vendant (déjà) leur force de travail par périodes à la grande propriété voisine, pour faire un peu plus que survivre... Déjà en 1954, lors de l'opération PBSUCCESS au Guatemala, le principal propriétaire terrien du pays était le monopole agroalimentaire US United Fruit Company.  

    bananero.jpgNous avons désormais d'un côté des PAYSANS SANS TERRE (un problème fondamental et continental), ne pouvant accéder à la propriété faute de terres "disponibles" (alors que des milliers d'hectares sont accaparés par les grands propriétaires ou les "multinationales", ou carrément... laissés à l'abandon) ; et de l'autre des ESCLAVES (à peine) salariés, phénomène mis en lumière lors des campagnes internationales contre la "multinationale" Chiquita (ex - United Fruit), mais l'on trouve exactement la même chose sur les exploitations de propriétaires "nationaux". Et enfin, des micro-propriétaires résiduels qui tentent de survivre - mais les grandes exploitations ne peuvent plus, comme auparavant, absorber périodiquement leur force de travail pour leur permettre de gagner "un petit plus". Les masses qui s'entassent dans les barriadas ou les favelas, autour des grandes métropoles, survivant de l'économie informelle ou illégale, sont des paysans sans terre, chassés de la campagne par la misère, mais pas encore une classe ouvrière (ne pouvant, là encore, être tous et toutes absorbé-e-s par la production industrielle). Ainsi en est-il, par exemple, des récupérateurs/recycleurs de déchets en Colombie, auprès desquels travaille l'UOC-mlm.

    Le "junkérisme" agro-capitaliste, qu'il soit propriété privée autochtone, propriété monopoliste de "multinationales" étrangères (comme Chiquita) ou propriété d’État, reste du semi-féodalisme : il n'y a pas de "saut" vers un capitalisme agricole véritable, qui impliquerait a minima une répartition démocratique-bourgeoise de la terre, une combinaison de grandes exploitations extensives (d'agriculture ou d'élevage) comme dans le Bassin parisien, de petites et moyennes propriétés et de terres tout au plus en fermage (location à prix fixe). Et, surtout, l'économie non-agricole est incapable d’absorber la population rurale sans terre, et de suivre la croissance démographique. Car le problème (des sans-terre, des masses s'entassant dans les bidonvilles, de l'émigration massive vers l'Amérique du Nord ou l'Europe) est là : d'un côté, pas de "saut" vers une agriculture capitaliste rationnelle tout simplement... parce qu'impossible à l'époque de l'impérialisme !) ; de l'autre, la contradiction entre production nationale et appropriation monopoliste étrangère qui, ajoutée à la crise mondiale généralisée du capitalisme, empêche plus encore que dans les pays impérialistes (eux-mêmes confrontés au chômage de masse) de mettre en place une économie productive nationale susceptible d'absorber toute la main d’œuvre devenue surnuméraire à la campagne.

    Venezuela-Caracas-Bidonville-1-5Nous avons finalement là, à la différence près qu'on ne pend plus les "gueux" pour vagabondage, un phénomène assez similaire à celui des enclosures en Grande-Bretagne, à l'époque de la mutation (16e-18e siècle) de la féodalité britannique vers le grand capitalisme agraire landlord ; et d'une manière générale à la situation de l'Europe occidentale à cette époque : un développement capitaliste considérable, colossal, mais "pris" dans les entraves féodales (et bureaucratiques) de la superstructure politique et de l'organisation sociale, engendrant des souffrances indescriptibles pour les masses. À ceci près qu'à l'époque, parallèlement, un capitalisme industriel jeune, pratiquement seul au monde et en pleine expansion avait permis, à terme, d'absorber ces paysans chassés de leurs terres, sous la forme d'une classe ouvrière (le "surplus" étant évacué vers l'Amérique du Nord, l'Australie etc.). Puis, la Révolution anglaise de 1688-89 et les réformes de 1830-50, ainsi que les Révolutions bourgeoises françaises et ouest-européennes de 1789-1815, 1830 et 1848, avaient permis de briser définitivement ces entraves ; d'autre part, la question de la domination impérialiste (capitaliste étrangère plus avancée) était absente. Aujourd'hui, même avec des taux de croissance de l'ordre de 5% du PIB voire plus, rien de tel n'est évidemment possible en Amérique latine. Quant aux tâches autrefois dévolues à la révolution bourgeoise, elles appartiennent désormais à la révolution prolétarienne.

    Nous avons donc là un RENFORCEMENT brutal des structures de domination impérialistes, bureaucratiques, compradores et latifundistes, sous la forme d'un véritable génocide social, afin de "lutter" contre la chute exponentielle du taux de profit dans le monde impérialiste en crise ; et nullement un "dépassement" de l'ordre semi-féodal semi-colonial vers "autre chose".

    Tout cela implique une révolution agraire (expropriation des grands propriétaires et des monopoles agro-industriels impérialistes), une révolution anti-impérialiste (expropriation et réappropriation populaire des monopoles impérialistes en général) et une révolution anti-oligarchique (liquidation de la couche parasitaire, qui ne vit - dans un luxe insolent - que comme interface des monopoles), c'est à dire des tâches DÉMOCRATIQUES qui sont celles d'une Révolution de Démocratie Nouvelle[4] dirigée par le prolétariat et son Parti (même si l'étape démocratique peut être de - beaucoup - plus courte durée que dans des pays plus arriérés, comme le sous-continent indien, ou la Chine de 1949).

    La lutte armée reste la voie fondamentale de la révolution ; puisque cela est de toute manière valable UNIVERSELLEMENT, sans considération qu'un pays soit dominé ou impérialiste, arriéré ou avancé, très majoritairement rural ou très urbanisé, etc. N'est pas révolutionnaire celui ou celle qui n'envisage pas l'affrontement armé avec la classe dominante et son État ; même si ensuite, il existe un réformisme armé (lorsque le "blocage" au niveau de la classe dominante est tel que des avancées démocratiques et sociales, malheureusement, ne peuvent être obtenues que par les armes) ; mais il n'y a pas de révolutionnaires refusant la lutte révolutionnaire armée. Le pouvoir est au bout du fusil. Aucune "grève politique de masse" ne peut accomplir les tâches démocratiques énoncées ci-dessus (qui ne sont elles-mêmes qu'une première étape), et l'histoire récente du continent le prouve mieux que tout : les mouvements de masse, comme en Argentine ou en Bolivie, n'ont abouti qu'à la fuite précipitée des "néolibéraux" les plus emblématiques, et à l'élection la plus bourgeoise qui soit de réformistes à leur place... [L'on pourrait également avancer, en contre-exemple, les évènements arabes de 2011-2012 : les autocrates et leurs clans ont fui, mais il n'y a pas eu de révolution démocratique.]

    À partir de là, et seulement à partir de là, le prolétariat au pouvoir, en alliance avec la paysannerie (et tous les petits-bourgeois, intellectuels etc. patriotes et progressistes), pourra mettre en place, avant même la socialisation, une économie rationnelle au service du peuple, partageant le travail et protégeant les travailleurs, développant les forces productives, résolvant la contradiction entre les villes et les campagnes (dans les communes populaires), etc. etc. Toutes choses dont le capitalisme est absolument incapable en soi (puisque l'intérêt social ne compte pas, seul prime l'intérêt personnel du capitaliste), et encore plus sous sa forme impérialiste, de SUREXPLOITATION des ressources et de la force de travail d'un pays par les monopoles d'une lointaine puissance postindustrielle.

    unidad de los trabajadoresMais pour cela, comme on l'a dit plus haut, il faut un Mouvement communiste et révolutionnaire suffisamment important, large quantitativement et implanté qualitativement, agrégé autour de Partis communistes conséquents qui "envoient dans toutes les classes de la société, dans toutes les directions les détachements de leur armée" ; qui adaptent réellement leur praxis à la société dans laquelle ils opèrent (après l'avoir analysée en profondeur) et ne se contentent pas de plaquer dessus des schémas préétablis, etc. (toutes choses qui s'appliquent également - sinon plus - à nous communistes "occidentaux", que l'on se réclame de Russes du début du siècle dernier, d'un Chinois ou d'un Albanais des années 1940 etc.).

    Aujourd'hui, ces Partis n'existent pas encore en tant que tels : ils sont en gestation, dans des organisations arborant le marxisme révolutionnaire de notre époque - le marxisme-léninisme-maoïsme - mais qui doivent encore s'épurer des déviations gauchistes ou opportunistes ; mais aussi, dans les masses populaires encore emprisonnées au sein de forces cubano-guévaristes, réformistes, national-populistes ou "bolivaristes radicales", d'organisations "pensée Mao" ou même trotskystes, hoxhistes voire anarchistes. Comme dans la plupart des pays du monde, un processus de décantation, de fragmentation et recomposition est en cours. Le "catalyseur" de ce processus, on l'a dit, sera le bilan sincère et critique, la synthèse et l'élévation à un niveau supérieur de l'expérience des 50 ou 60 dernières années ; ceci s'inscrivant dans une démarche mondiale de bilan et de synthèse de l'expérience du Mouvement communiste international depuis la Révolution bolchévique de 1917.

     Les camarades communistes conséquent-e-s d'Amérique latine, engagé-e-s dans cette démarche, ont tout le soutien internationaliste des communistes conséquent-e-s engagés dans la même démarche en Europe, et partout dans le monde. Car il ne peut y avoir de Révolution prolétarienne mondiale, s'il manque un continent à la Zone de Tempêtes !

    che revolucion-continental

    À regarder absolument : L'Heure des Brasiers, très intéressant documentaire argentin de 1968 (sur une ligne "péroniste de gauche") retraçant tout cela (cliquer en bas des vidéos pour les sous-titres en français) :


    [1] Le Dr. José Gaspar Rodriguez de Francia dirigea la République du Paraguay de son indépendance en 1810 jusqu'à sa mort en 1840. D'esprit plutôt jacobin et anticlérical (contrairement, par exemple, à son "très catholique" voisin argentin Rosas), il mit en place un régime personnel et autoritaire mais POPULAIRE, profondément appuyé sur les masses (avec, par exemple, la mise en place des Estancias de la Patria, "exploitations agropastorales du Peuple" louées pour un montant symbolique aux communautés paysannes) et farouchement indépendantiste face à ses deux grands voisins, le Brésil et l'Argentine, pilotés par l'Empire britannique qui, peu à peu, s'efforçait de remplacer l'Espagne et le Portugal dans la mainmise sur le continent... Son modèle économique fut essentiellement agricole, mais sa prospérité et son indépendance permirent à ses successeurs de commencer à développer un capitalisme industriel souverain (radicalement fermé aux investissements extérieurs) jusqu'en 1865-70, lorsque le pays subit l'une des premières guerres d'extermination de l'époque impérialiste (300.000 mort-e-s pour à peine plus de 500.000 habitant-e-s !) face à la "Triple Alliance" du Brésil, de l'Argentine et de l'Uruguay, pilotée par Londres.
    Il y a au Paraguay une Armée du Peuple Paraguayen (EPP) qui a choisi de prendre comme référence cette personnalité historique nationale. SLP, on le sait, a toujours (notamment) durement critiqué le PCF "historique" de Maurice Thorez pour avoir placé son projet politique dans le "prolongement" et le "parachèvement" de "93", de la République conventionnelle jacobine de 1793-94, ignorant la différence qualitative fondamentale entre une révolution bourgeoise "radicale" et une révolution prolétarienne. De la même manière, le PC d’Équateur - Comité de Reconstruction a pu critiquer, à juste titre, la mise en avant par les réformistes bourgeois, les révisionnistes mais aussi certaines Forces subjectives de la Révolution prolétarienne, de la figure libérale-radicale bourgeoise d'Eloy Alfaro. Pour autant, il en est ainsi et l'EPP, à qui Servir le Peuple adresse ses plus sincères salutations révolutionnaires, est à ce jour la force révolutionnaire la plus avancée dans l’État oligarchique-bourgeois dénommé Paraguay.

    [2] Avant le régime de Francia (unique sur le continent à l'époque pour sa stabilité, son indépendance et sa politique de développement au service de la population), le Sud du Paraguay, avec le Nord-Est de l'Argentine et quelques parties de l'Uruguay et du Sud du Brésil, avait déjà été le théâtre d'une expérience unique en son genre : entre le début du 17e et le milieu du 18e siècle, la Compagnie de Jésus (jésuites) avait mis en place un tissu de missions catholiques auprès des indigènes guaranis, qui formaient un ensemble de petites républiques extrêmement démocratiques, égalitaires et progressistes pour l'époque. Celles-ci gênaient (déjà) les grands propriétaires coloniaux et les milices de chasseurs d'esclaves (au service de ces derniers), si bien que vers 1750 l'Espagne et le Portugal, sous l'influence des "lumières" grandes-bourgeoises et aristocratiques "éclairées" (comme le marquis de Pombal), proscrivirent les Jésuites de leurs colonies et liquidèrent militairement les missions. Cet épisode historique est notamment retracé dans le célèbre film hollywoodien Mission de Roland Joffé. Jusqu'à la Constitution bolivienne de 2009, proclamant l’État "plurinational" de Bolivie, le Paraguay était le seul pays latino-américain, même sous les pires dictatures, à reconnaître une langue indigène (le guarani) comme langue officielle.

    [3] 30 000 « disparus » (desaparecidos), 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, et 1,5 million d’exilés pour 30 millions d’habitants.

    [4] C'est là une question très importante pour la stratégie révolutionnaire et les alliances de classe à adopter. D'une manière générale, ce qui décide du caractère socialiste ou de nouvelle démocratie d'une révolution, c'est moins le caractère dominé de la nation (englobée dans un grand État bourgeois, colonisée, ancienne colonie devenue "indépendante" mais toujours sous tutelle étroite, "indépendante" mais dominée par le capital impérialiste, etc.), que l'importance de la semi-féodalité et l'arriération des forces productives et de l'organisation sociale. Ainsi, le Pays Basque est une nation sans État, englobée dans les États espagnol et français, qui doit être libérée et réunifiée, mais les tâches de la révolution y sont immédiatement socialistes : c'est une nation industrielle, avancée, très majoritairement ouvrière, avec une organisation sociale capitaliste avancée similaire à toute nation d'Europe occidentale, etc. Au contraire, un pays comme le Népal doit connaître une étape de nouvelle démocratie d'assez longue durée ; la Russie et les nations de l'URSS - même si l'on ne parlait pas de nouvelle démocratie - l'ont nécessité pour une dizaine d'années - dans les années 1920 - etc. Aujourd'hui, dans les pays particulièrement avancés comme le Brésil, l'Argentine, le Mexique ou le Chili, les forces bourgeoises "radicales" s'affirmant "révolutionnaires" ont pratiquement disparu : la gauche bourgeoise assume le réformisme et la social-démocratie. C'est un indice que l'étape démocratique de la révolution prolétarienne "tend vers zéro", que l'on tend vers une quasi-immédiateté des tâches socialistes. En revanche, la nature socialiste ou de nouvelle démocratie de la révolution à mener ne décide pas de la stratégie générale de Guerre populaire (qui est universelle) ou insurrectionnelle (accumulation de forces-grève générale-insurrection, qui est universellement erronée) à suivre.

     


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