• Aux sources de l'antisémitisme nazi en Allemagne


    L'article qui suit n'est pas d'un auteur communiste ; mais il présente néanmoins un exposé très bien documenté et une analyse de classe (finalement) intéressante de la naissance de l'antisémitisme moderne (à l'époque capitaliste) en Allemagne. Une analyse qui montre bien que le nazisme exterminateur n'est nullement tombé du ciel ; contre la thèse qu'il serait une "crise de folie" ou un "envoûtement" collectif dans le contexte terrible de la crise de 1929... Au contraire, on voit bien comment l'antisémitisme nazi est clairement le prolongement de l'idéologie réactionnaire (à la fois antilibérale - au sens de libéralisme politique - et antisocialiste) qui a sous-tendu la formation de l'Allemagne, entre 1870 et 1900, d'Etat bourgeois fraîchement unifié à puissance impérialiste mondiale.

    Une idéologie, également, nullement "anticapitaliste", mais au contraire totalement bourgeoise et petite-bourgeoise ; et nullement "révolutionnaire", mais au contraire impulsée au plus haut sommet de l'Etat (Bismarck, puis l'empereur Guillaume II lui-même...). Elle naît, en définitive, de "l'immigration intérieure" (couplée à une véritable immigration étrangère, aussi) des Juifs, émancipés (entre 1847 et 1869) des restrictions féodales qui pesaient sur eux et faisant "irruption" dans la société capitaliste allemande, aussi bien en tant qu'entrepreneurs, commerçants ou banquiers qu'en tant que travailleurs (vendeurs de force de travail), les uns se heurtant à leurs concurrents capitalistes, les autres aux autres vendeurs de force de travail. C'est que l'ascension sociale, il faut le dire, est fulgurante, favorisée par la Haskala - souvent traduite par "Lumières juives" - qui est en fait une logique moderniste et ultra-intégrationniste comparable à l'"Islam de la République" aujourd'hui : si en 1815 (époque où la Réaction balaye les rares acquis de l'époque napoléonienne et où éclatent des pogroms meurtriers) seulement 25% des Juifs relèvent des classes moyennes, les autres vivant généralement dans une grande pauvreté, ils sont 50% en 1848 et 80% en 1868 (au terme du processus d'émancipation civique), très nombreux dans les professions intellectuelles et libérales, dans les administrations (du moment que les restrictions sont levées) ou à la tête d'entreprises, avec un niveau de vie moyen supérieur à la population générale allemande (dans le même temps leur nombre s'accroît considérablement, de peut-être 150 ou 200.000 à plus de 600.000 en 1914). Très vite les Juifs d'Allemagne n'ont plus grand chose de commun avec ces Ostjuden d'Autriche-Hongrie ou de l'Empire russe, pauvres, "arriérés" et ne parlant que le yiddish, qu'ils n'accueilleront d'ailleurs pas forcément à bras ouverts lorsque ceux-ci commenceront à immigrer dans les années 1910 (environ 80.000 en 1919). Le ressentiment, que le socialiste August Bebel qualifiera du fameux "socialisme des imbéciles", est donc considérable alors que comme partout ailleurs, mais de manière encore plus rapide et brutale, les grandes masses de la paysannerie et de la petite bourgeoisie sont jetées dans les taudis du prolétariat, la communauté villageoise traditionnelle et "solidaire" disparaissant presque totalement en un siècle : il est absolument impossible de comprendre l'antisémitisme nazi si l'on fait l'impasse sur ce "choc de modernité" radical subi par la société allemande entre 1815 et 1914, "choc" particulièrement "verticaliste" (impulsé "d'en haut", par les monarchies régnantes), volontariste et autoritaire dont les "idées nouvelles" se confondent, dans les esprits, avec la dure occupation française du début du siècle ET avec l'émancipation et l'ascension sociale fulgurante des Juifs.

    L'aristocratie (mutée en capitalisme agraire), quant à elle, associe irrémédiablement cette émancipation à la mort de la vieille société féodale, chrétienne, où "chacun était à sa place"... Or le nouvel Empire allemand de 1871, de par les conditions de sa naissance, a dû laisser à cette aristocratie une large place dans l'appareil d'État.

    Ce sentiment antijuif sera considérablement renforcé par la crise mondiale de 1873 et ses terribles conséquences (faillites entrepreneuriales, chômage) ; et il ne tardera pas, alors, à s'emparer la grande bourgeoisie la plus réactionnaire (associée à l'aristocratie capitaliste agraire), comme instrument de lutte anti-démocratique, anti-progressiste et anti-socialiste ; ce qui ne fera que se renforcer - pour ne pas dire exploser - après la situation révolutionnaire de 1918-20, alors que les directions révolutionnaires comptaient un grand nombre de Juifs (Rosa Luxemburg à Berlin, Eisner en Bavière, sans oublier la direction bolchévique russe, "à l'origine de tout").

    C'est LÀ que l'on en vient d'ailleurs au dernier, mais INDISPENSABLE élément du "déclic" exterminateur ayant conduit à la "Solution Finale" : l'association de la communauté juive à la "subversion" (démocratique radicale, socialiste/communiste) de l'ordre social établi (ainsi qu'à "l'ennemi" étranger dans une situation de lutte inter-impérialiste sur-aiguisée par la crise). SEUL CELA, et non le simple "socialisme des imbéciles" imprégnant des masses populaires broyées par la modernité industrielle capitaliste, peut déboucher sur une politique de massacre à grande échelle - a fortiori sur un génocide planifié. Il est évident qu'une chose telle que la Shoah, même si elle n'était pas forcément "programmée" dès 1933, même si elle n'est peut-être pas dissociable du contexte de guerre (et de guerre que l'Allemagne se voyait perdre), n'a EN AUCUN CAS pu être mise en œuvre par un "petit comité" nazi "dans le dos" de tout le monde (comme l'imagerie impérialiste occidentale de la Shoah, souhaitant - forcément - ménager la bourgeoisie allemande et les autres bourgeoisies européennes impliquées après-guerre, l'a souvent dépeinte) : elle a FORCÉMENT été voulue, ou du moins acceptée comme une "nécessité désagréable", par au moins une frange conséquente des bourgeoisies concernées (allemande-autrichienne, BBR, belge etc.) ; elle n'a pu, en d'autres mots, être qu'une politique du POUVOIR (capitaliste, étatique) et non un "simple" "pogrom géant" relevant du "socialisme des imbéciles" populaire, ce "socialisme" fut-il cristallisé en un gigantesque parti (le NSDAP) ayant pris le pouvoir.

    Voilà qui fait penser, finalement, au discours anti-immigrés d'aujourd'hui : fondé sur le sentiment de concurrence ressenti aussi bien par les salariés que par les petits entrepreneurs ou commerçants ; associant l'immigré à "l'ennemi intérieur" depuis la guerre d'indépendance algérienne jusqu'à notre monde post-11-Septembre en passant par les attentats de 1986 et 1995 ; permettant de viser, à travers l'immigration, ses "complices socialo-communistes" ; il mute finalement en véritable théorie du complot : "Eurabia", un "djihad sournois" démographique et culturel, financé par l'argent du Qatar et autres pétro-monarchies (alors que le pétrole et ses pays producteurs, à tort ou à raison, sont vus comme au "cœur du problème" de la crise actuelle) et favorisé par les "mondialistes" qui veulent "détruire les nations", les Etats-Unis qui veulent anéantir la vieille Europe et bien sûr les "gauchistes immigrationnistes", "collabos des collabos"...

    À noter que cette analyse, portant sur l'Allemagne, est totalement transposable à l'entité francouille (où les Juifs ont été émancipés en 1791), à quelques détails près : l'aristocratie, catholique et non protestante, n'a pas muté en agro-capitalisme mais en une classe de rente foncière (plus faible) ; et l'idéologie intégratrice des Lumières, plus forte qu'en Allemagne, amenera une distinction précoce (dès la 1ère Guerre mondiale) entre "Juifs français, patriotes, enracinés, anciens combattants, de droite" et "cosmopolites sans racines, anti-France", souvent démocrates radicaux ou "rouges" (distinction qui sera omniprésente dans la politique anti-juive de Vichy) ; le nombre et la situation des Juifs en Allemagne, que nous avons vu, fait aussi associer dans l'esprit de Maurras et Drumont la "juiverie" à ce pays, alors ennemi juré... Tandis qu'en Allemagne, qui se voit depuis le Moyen-Âge comme le "fer de lance de l'Occident contre l'Asie" (vision transposée dans le plan impérialiste nazi pour l'Europe de l'Est), le caractère "asiatique", "khazar" des Juifs sera nettement plus mis en avant et le caractère "biologique" de l'antisémitisme triomphera au 20e siècle - ici apparaît la dernière "filiation" de l'antisémitisme allemand pangermaniste et nazi : tout simplement celle de l'idéologie coloniale européenne depuis le 16e siècle, où des peuples entiers sont réduits en esclavage mais où aussi, parfois, l'on fait "place nette" lorsqu'une population n'est pas considérée comme exploitable mais comme une espèce animale nuisible à détruire ; idéologie que la nazisme a finalement appliquée À L'EUROPE MÊME ce qui, comme le rappellent certains intellectuels anticolonialistes (Aimé Césaire, Frantz Fanon), a fait "tout drôle" aux Européens et explique le traumatisme que représentent le nazisme, la Shoah et la Seconde Guerre mondiale dans leur mémoire collective. 


    2.2 - Nationalisme, théorie des races, antisémitisme : l'antisémitisme dans l'empire de Bismarck
     


    C’est ici le moment d’aborder la question de l’antisémitisme. Ce phénomène n’est nullement nouveau. Partout et à toutes les époques de l’histoire, les Juifs ont été persécutés, expulsés et assassinés. Tantôt on invoquait l’argument religieux, tantôt la fonction spoliatrice des Juifs ou encore leur qualité d’étrangers. Il n’est pas de notre tâche d’écrire cette histoire. Ce qui nous intéresse ici est le tournant qu’a pris le mouvement antisémite à la fin du siècle dernier en Allemagne.

    À partir de 1870, l’antisémitisme s’est revivifié en Allemagne et a pris des formes tout à fait nouvelles. C’est ce pays qui le premier a organisé politiquement l’antisémitisme.[54] Des partis se formèrent, ayant pour seul but de combattre les Juifs. Les véritables origines du NSDAP, où l’élément antisémite joue un grand rôle, se situent à la jonction de ces courants politiques et du racisme biologique esquissé ci-dessus. Un historien du national-socialisme à même pu dire : « On ne peut comprendre l’histoire de ce parti que par l’esprit antisémite qui a influencé pendant presque 30 ans la politique intérieure de l’Empire allemand ».[55] Nous croyons donc utile de raconter brièvement les origines et l’évolution de cet antisémitisme. Nous essayerons en même temps d‘en expliquer les véritables mobiles.

    La révolution française, en jetant à bas les privilèges féodaux et en émancipant le Tiers État par la proclamation de l’égalité entre tous les hommes, avait inséré les Juifs dans le reste de la nation. Ceux-ci devenaient citoyens au même titre que les Français. Peu à peu leur sort s’améliora aussi dans d’autres pays économiquement avancés, comme la Hollande et l’Angleterre. En Allemagne, cependant, l’industrialisation capitaliste se développa lentement et la féodalité subsista encore plusieurs décennies après sa chute dans les pays plus évolués d’Europe occidentale. Mais une fois en marche, l’évolution capitaliste ne pouvait s’arrêter en chemin.

    Les privilèges dynastiques et féodaux qui empêchent ce développement sont foulés aux pieds et remplacés par la libre concurrence. Les capitalistes ont besoin de capitaux et de force de travail pour l’extension de leur entreprises. On ne pouvait exclure plus longtemps les Juifs de cette évolution. Comme le dit Kautsky : « Plus la concurrence est grande entre les fournisseurs de crédit, plus l’industrie en profite. »[56] Vis-à-vis de ces nécessités économiques, l’inégalité politique dans laquelle se trouvaient les Juifs était devenue par trop intenable. En 1847, après beaucoup de tergiversations, la Diète prussienne donna aux Juifs des droits égaux à ceux des citoyens chrétiens. Si en théorie les Juifs avaient ainsi obtenu l’égalité, ils restaient dans la pratique soumis à des mesures d’exception. Malgré cette loi, un Juif ne pouvait pas devenir juge, ni officier dans l’armée. En 1869 une loi, soutenue par le Premier ministre Bismarck, supprima ces dernières restrictions. Dans la classe féodale, cependant, ces mesures ne firent pas disparaître l’antisémitisme. Tout au contraire, il s’y revivifia. Quand les classes inférieures montent dans les classes supérieures, elles rencontrent des sentiments de répulsion et d’hostilité, surtout quand elles menacent l’existence de celles-ci, le phénomène est connu.[57] Ce n’est pas le sang étranger, mais le succès du sang étranger qui a fait naître le problème juif (Olda Olberg – Nationalsozialismus, p. 33). Ainsi le professeur Sulzbach montre que l’ascension des nègres est considérée aux États-Unis comme une perversité, tandis que les descendants des peaux-rouges occupent des fonctions élevées et jouissent de l’estime générale.[58]

    L’opposition des « Junkers » prussiens à l’avancement des Juifs, tout en étant vive, demeurait inorganisée. Elle consistait surtout en intrigues sournoises pour bloquer l’ascension de cette nouvelle couche sociale. L’antisémitisme se constitua en mouvement politique au moment où la petite-bourgeoisie commença à embrasser ce type d’idées.

    La crise violente, qui atteignit l’Allemagne après la guerre de 1870 contre la France, frappa surtout la petite-bourgeoisie. Favorisée par l’abondance de l’or français résultant du paiement de l’indemnité de guerre, l’économie allemande connut un incomparable essor qui dura jusqu’en 1873. Les succès sur les champs de bataille et la fondation de l’Empire, joints à cette prospérité économique, avaient réveillé dans la bourgeoisie allemande des espoirs illimités. La spéculation se propagea et on crut à un progrès indéfini. Mais l’évolution de l’industrialisation avait, pour la première fois dans l’histoire, déplacé le foyer de la crise, de la France et de l’Angleterre, vers l’Allemagne et les États-Unis.[59] En mai 1873, éclata un krach général. Les faillites se multiplièrent et toutes les classes furent cruellement touchées par ce formidable bouleversement économique. La panique fut générale dans ce pays qui n’avait jamais connu une pareille crise et la bourgeoisie vit brusquement fondre ses espoirs. On chercha les causes et on trouva le Juif. La colère de tous ceux qui avaient perdu leur capital par la spéculation se dirigea contre les banquiers juifs dont certains s’étaient maintenus. Ce courant de haine se manifesta chez les artisans et les petits boutiquiers qui se virent menacés dans leur existence par la concurrence des grands magasins, fréquemment entre les mains des Juifs. Sans doute y eut-il des Juifs qui avaient souffert par la crise, tout comme certains chrétiens en avaient tiré profit. Ce ne sont pas eux qui retenaient l’attention. On retenait seulement « Monsieur Kohn » qui, vingt ans auparavant, avait immigré sordide et crasseux en Allemagne et qui, maintenant, participait à la pompe resplendissante de l’Empire.

    La presse commença à travailler. Bismarck, qui s’était engagé dans les opérations financières avec des banquiers juifs, fut soupçonné d’avoir favorisé ces derniers et fut attaqué par des journaux conservateurs (Kreuz-Zeitung). En général ces idées se limitèrent à un milieu assez restreint qui n’entretenait guère de contacts avec la petite-bourgeoisie. Il appartint à Adolf Stöcker, le prédicateur de la Cour impériale de Guillaume 1er, d’opérer l’union de ce milieu conservateur avec les grandes masses de la classe moyenne et ainsi de propager les idées antisémites dans de larges couches de la population. Vers 1880, il fonda un parti – appelé dans ses débuts Christlich-soziale Arbeiterpartei (parti chrétien social ouvrier) – par lequel il entendait combattre le matérialisme de la social-démocratie et résoudre le problème social par le recours à la charité.

    Peu à peu, le parti se transforma. Après avoir été dissoute par Bismarck, la social-démocratie avait disparu de la scène politique. Resté seul, sans adversaire politique, Stöcker continua cependant son agitation. Devant l’insuccès qu’il rencontra dans la classe ouvrière, il dirigea son attention principalement sur la petite-bourgeoisie. Le nom du parti fut alors changé : on laissa tomber le qualificatif « ouvrier ». Stöcker découvrit que la cause de l’esprit matérialiste et mammoniste, résidait dans le Juif. La boucle est fermée. Un parti ouvrier utopique a donné naissance à un parti petit-bourgeois et antisémite, soucieux d’instaurer un soi-disant capitalisme chrétien. Il est impossible d’insister ici sur les pérégrinations de celui-ci. Wawrzinek a étudié l’origine et les changements de ce parti dans un excellent ouvrage.[60] Nous nous contenterons d’en résumer l’essentiel.

    Bismarck qui, personnellement, se méfiait de Stöcker, n’interdit pas sa propagande et même la considérait d’un bon œil. Les milieux possédants craignaient l’influence grandissante de la social-démocratie qui, au début de son existence, entretenait une agitation violente. Ils voyaient dans l’antisémitisme un moyen pour détourner l’attention de la lutte des classes. Bien qu’il réprouvât les exigences sociales sur lesquelles Stöcker voulait fonder le capitalisme chrétien, Bismarck voyait également dans son antisémitisme une arme qui pouvait être employée dans la lutte contre le socialisme.[61] Or, ce mouvement ne se bornait pas à cette fonction de soupape de sécurité contre les tendances anti-capitalistes. La propagande antisémite avait sa dynamique propre. À Berlin, des Juifs furent molestés. Dans certaines provinces de Prusse, des Juifs s’étaient établis en grand nombre et faisaient la concurrence aux ouvriers et commerçants chrétiens. Parmi ces derniers, Stöcker avait trouvé un terrain propice. En Poméranie et dans la Prusse occidentale la persécution commençait. Des synagogues furent incendiées (Neustettin). Le mythe du crime rituel refit surface. Bismarck refusait toujours d’intervenir. Des journaux antisémites surgirent de tous côtés. Des congrès antisémites furent organisés. L’héritier de la couronne, le futur Empereur Frédéric III s’opposait bien à l’antisémitisme, mais il ne régna que cent jours. Dans un premier temps, son successeur, l’Empereur Guillaume II, se révélât un fidèle ami de Stöcker. Toutefois, par la suite, l’influence de celui-ci sur l’empereur s’affaiblit. Il est possible que les milieux financiers d’Angleterre et des États-Unis, avec lesquels l’Allemagne était contrainte de traiter, n’aient pas été étrangers à cette évolution. Stöcker fut poussé à démissionner de sa charge de prédicateur de la Cour. Son parti se divisa. Sous la direction de Friedrich Naumann, les éléments les plus radicaux formèrent un nouveau parti, le « National Sozialverein », qui fut absorbé en 1909 par la « Freisinnige Vereinigung ».

    L’antisémitisme atteignit son apogée en 1889. La majorité de la petite-bourgeoisie était alors mobilisée sous le drapeau des partis antisémites. En 1892, le grand parti conservateur inséra encore dans son programme, connu sous le nom de « Tivoliprogramm », certaines revendications antisémites. Mais, au fur et à mesure que la situation économique s’améliorait, les conservateurs perdaient des voix. La bourgeoisie commença à oublier les catastrophes de « la période de la fondation ». Les ouvriers, quant à eux, étaient toujours restés en dehors de ce courant.

    À ce moment précis, toutefois, apparaît un facteur tout à fait nouveau. L’antisémitisme avait jusqu’alors masqué les intérêts économiques qui le guidaient derrière des motivations religieuses. Le programme de Tivoli exprime encore très bien cette tendance quand il énonce qu’il veut éliminer les influences destructrices des Juifs en instaurant une autorité chrétienne pour le peuple allemand chrétien et en exigeant des instituteurs chrétiens pour un système scolaire chrétien. Avec l’amélioration de la situation économique, cet appel à la religion perdait de sa force. Qui plus est, les Juifs pouvaient se dérober facilement à cet antisémitisme religieux par la conversion.

    L’apparition de la théorie des races donnera à l’antisémitisme nouveau une justification idéologique ainsi qu’un regain de vigueur. Déjà, en 1880, avait paru un livre dont le titre indiquait cette nouvelle orientation.[62] Ce livre constitue un document historique car il contient, de manière plus ou moins développée, toutes les idées et tous les arguments qui sont à la base de l’antisémitisme hitlérien. Le Dr Dühring reproche aux Juifs leur influence dans la presse et les finances, leur pénétration dans les professions libérales. Selon lui, cela prouve leur esprit corrompu, leur égoïsme et leur désir de dominer les autres peuples. Il en arrive ainsi à conclure qu’ils sont une race inférieure : « La physiologie et la biologie ne sont pas encore assez avancées pour émettre des jugements sur les fonctions organiques : les sécrétions, le sang, les nerfs, les muscles ; mais par l’observation, on peut déterminer la valeur des personnes et des peuples entiers d’après leurs actions. »[63] Il serait intéressant de rapprocher les écrits nationaux-socialistes de cet ouvrage et de comparer les arguments : même critique et même conclusions. Il existe cependant une différence : le racisme de Dühring se dirige exclusivement contre les Juifs. Ceux-ci sont inférieurs à tous les autres peuples qui ne peuvent être sauvés de la judaïsation que par l’exclusion des Juifs de la politique, de la jurisprudence, de la finance, de la presse de l’enseignement, etc. Pour être efficaces, ces principes d’exclusion doivent se baser sur la race et non sur la religion, qui permettrait toujours aux Juifs d’éluder ces mesures par le baptême. Les mariages mixtes sont une honte pour le peuple supérieur et doivent être légalement défendus.

    Le parallélisme est frappant. Si le Dr Dühring n’établit pas de hiérarchie entre les autres peuples, il adresse tout de même un avertissement significatif à la France et à l’Angleterre qui se laissent gouverner par les Juifs comme Crémieux, Gambetta et Disraëli. À l’Allemagne incombe la tâche d’inaugurer la politique antisémite qui affranchira les peuples d’une domination insupportable. Voici l’essentiel de ce livre qui connut un assez grand succès. Il a influencé de nombreux auteurs antisémites et a directement contribué à la multiplication de leurs ouvrages. Par la suite, ce courant d’idées convergera avec les théories esquissées ci-dessus pour fournir une base unifiée à tout l’antisémitisme futur. 

    Source

    enfantn.jpg


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :