• À lire absolument, par rapport à l'état d'esprit des volontaires révolutionnaires en Rojava :


    [Bien sûr nous ne sommes pas d'accord à 100% avec ce qu'il dit, nous ne donnons ainsi pas l'ampleur qu'il donne au "lâchage" des Kurdes par l'impérialisme (trouver des articles mainstream parlant d'Efrin, et sur un ton plutôt favorable à ses défenseur.e.s, n'est pas non plus un chemin de croix !), et nous pensons qu'il est tout sauf à exclure qu'en "sous-main", un soutien impérialiste ou un autre (occidental ou russe) permette à l'enclave de repousser l'offensive d'Erdogan, qui n'a d'ailleurs visiblement pas connu à proprement parler une progression fulgurante (attention, source manifestement "confu" et visiblement pro-iranienne)... Mais cet entretien apporte beaucoup d'éléments sur la réalité là-bas, qui rejoignent un peu ce qui a pu être dit ces derniers mois sur SLP.]


    https://www.vice.com/fr/article/j5vw83/jai-toujours-su-que-le-veritable-ennemi-du-kurdistan-etait-letat-turc?utm_source=vicefrfb

    Après avoir combattu l'EI, Arnaud*, un jeune Français engagé auprès des combattants kurdes, et suivi par VICE, a choisi de continuer la lutte. Cette fois, contre l'armée turque.

    Au milieu de l’été 2017, VICE s’entretenait avec Arnaud*, un jeune Français parti combattre l’organisation État islamique en Syrie aux côtés des forces kurdes. À l’automne, après la reprise de Rakka, nous avions repris contact pour évoquer la chute de l’EI et le destin des volontaires internationaux. Aujourd’hui, Arnaud repart sur un autre front, à Afrin, pour se battre contre l’armée turque qui tente d’envahir ce canton du nord-est de la Syrie.

     

    VICE : Dans quel esprit es-tu avant de partir à Afrin ?

    Arnaud : On peut dire que j’ai été « déçu » par l’invasion d’Afrin, parce que je comptais rentrer en Europe fin mars ou début avril. Je me voyais déjà revoir mes amis, mes proches et aussi me relaxer, prendre un peu de temps pour moi. Mais tout a changé le 20 janvier, à cause de l’invasion par la Turquie. Quelques heures après l’officialisation de l’invasion d’Afrin, on m’a proposé deux choix : suivre des entraînements un peu particuliers ou bien aller combattre à Afrin.

    As-tu hésité ?

    Je savais qu’en repartant à Afrin, j’allais donc être bloqué là-bas plusieurs mois. Et que j’allais reprendre des risques. J’ai hésité une ou deux minutes. J’ai pris ma décision quand j’ai demandé conseil à un de mes commandants. Il m’a dit qu'à titre personnel, il choisissait toujours la guerre. Tant qu’il y a une guerre à faire, une cause à défendre, on ne peut pas être mobilisé ailleurs. Et en ce moment, c’est à Afrin. J’ai donc compris que d’un point de vue politique, moral et militaire, il fallait y aller.

    Qu’est-ce qui te pousse à y aller ?

    Ce sont avant tout les convictions politiques. Avant même de venir au Rojava [ndlr, le Kurdistan syrien], j’ai toujours eu conscience que le véritable ennemi du Kurdistan était l’État turc – plutôt que l’EI, qui n’était qu’un ennemi momentané. On savait que l’on finirait par vaincre l’EI un jour ou l’autre. Puisque l’État turc nous attaque, cela fait donc sens d’aller combattre. Cela serait paradoxal de ne pas y aller.

    Il y a aussi une dimension affective. Le Rojava est attaqué de façon massive et violente par ce que je considère comme une forme de fascisme. Qu'un État antifasciste, pour lequel j'ai combattu et me suis pris d'affection, soit la cible d'une attaque fasciste a joué dans ma décision. Je considère le Rojava comme mon pays, plus que n'importe quel autre territoire, plus que la France. J’ai vraiment l’impression d’être moi-même envahi. Je me suis attaché politiquement et socialement à ce territoire. Impossible ne pas y aller. C’est viscéral.

    D’un point de vue légal, te battre contre la Turquie risque de te poser davantage de problèmes que ton engagement contre l’EI ?

    Bien sûr, puisque c’est illégal. La Turquie est un État souverain, membre de l’OTAN, et considéré comme un allié par nombre de pays. D’un point de vue politique, cela fait sens de se battre contre la Turquie, mais légalement, cela pose plus de problèmes.

    Tes proches n’ont pas essayé de te décourager ?

    Certains ont essayé. Mais ils savaient que c’était peine perdue. Quand je prends une décision – même si elle est rapide – elle est réfléchie malgré tout. Mes proches qui ont une conscience politique un peu plus profonde savent que ce conflit avec la Turquie est très important, politiquement et militairement.


    Arnaud* agenouillé en bas à droite dans le canton de Kobané en janvier 2018.

    L’appréhension est plus grande qu’avant ton départ pour la reprise de Rakka ?

    Oui, bien plus. Tout le monde appréhende. Quand on allait à Rakka, on s’attendait tous à en revenir. Notamment parce qu'on avait avec nous l’appui aérien. Mais là, on va se retrouver dans la situation de l’EI. On va devoir pratiquer la guérilla, se cacher... Et cette fois, c'est nous qui seront bombardés. On se voit beaucoup moins revenir, j’avoue. Mais j’ai quand même l’espoir de ne pas y rester.

    Un épisode illustre bien l’état d’esprit général : on a refait les vidéos et photos qui sont diffusées si on tombe en martyr au combat. Jusqu’à présent, on avait gardé les mêmes pour toute la guerre contre l’EI. Mais là, pour la guerre contre la Turquie, on en a refait de nouvelles. Avant, on se disait qu’on avait peu de chance que la vidéo serve, mais là c’est différent.

    Vous n’avez pas le sentiment d’aller un peu au casse-pipe ?

    Si, un peu. Quand on allait à Rakka, on était prévenu une heure avant. Là, cela fait déjà plusieurs jours qu’on se prépare. On est plus minutieux. Parce qu'on sait qu’on va en baver : du coup, il ne faut pas qu’on merde. Et puis, chaque jour, des dizaines de camarades sont tués là-bas. Pas mal de civils aussi – plus que de combattants d’ailleurs. En proportion, on a déjà bien plus de morts que lors des combats contre l’EI. C’est une hécatombe. On devait partir aujourd’hui [samedi], mais des amis sont morts, alors on a dû différer notre départ.

    Dans les rangs des YPG, n’y a-t-il pas le sentiment d’avoir fait le sale boulot contre l’EI - et d’être finalement un peu abandonnés ?

    Clairement. Les YPG ont toujours su qu’ils allaient se faire saigner contre l’EI et allaient prendre tous les risques au sol. On a toujours su, aussi, que ce soutien ne durerait pas. Mais le vivre, c’est autre chose. On savait qu’on se retrouverait seul, un jour ou l’autre. On est un peu dégoûtés. On a à peine fini de combattre l’EI – et encore, cela continue au sud – qu’on se retrouve seuls face à la Turquie.

    Après Rakka, on a été les héros d’un jour. Il y a eu cette vague pro-YPG, parce que ce sont ceux qui ont fini Rakka et ont réussi à mettre à bas l’EI. On était une sorte de buzz militaro-diplomatique. Mais c’était une sorte de mode momentanée. Maintenant, on se retrouve moitié aux oubliettes, moitié dans cette zone sombre dans laquelle on nous assimile à n’importe quel groupe terroriste. Dépendre autant de l’opinion publique, c’est une faiblesse, mais on ne peut pas y faire grand-chose.

    Est-ce que la bataille d’Afrin peut relancer une vague d’arrivées de volontaires internationaux selon toi ?

    Je pense que cela va calmer pas mal de gens. La plupart des gens qui sont venus ici ne sont pas des révolutionnaires. Beaucoup sont des aventuristes, des ex-militaires, des gens de droite ou d’extrême droite, qui veulent tuer au mieux des islamistes, au pire juste de « l’arabe ». Ces gens-là viendront beaucoup moins, parce que combattre la Turquie ne les intéresse pas.

    Je pense aussi que l’EI, c’était l’ennemi facile. Facile politiquement, puisque tout le monde hait l’EI. L’EI n'a aucun soutien officiel au niveau international. Dire que l’on allait combattre l’EI, c’était un engagement courageux, mais que tout le monde approuve politiquement. En revanche, dire que l’on va combattre l’État turc, cela ne fait pas l’unanimité.

     


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