• 1907, la Grande Révolte occitane

     

    maocCet article paru en mai 2009 sur le site de l'Action Antifasciste de Bordeaux retrace bien ces formidables évènements d'il y a 107 ans avec leur étroite imbrication de conscience de Peuple et de conscience de classe, leur héroïsme et leurs profondes contradictions - revenant notamment sur le rôle ambigu du Pelut, le (souvent sacralisé) maire socialiste de Narbonne Ernest Ferroul (qui finira partisan de la Grande Boucherie en 1914 puis adversaire acharné du communisme au Congrès de Tours en 1920, avant de mourir l'année suivante).

    Il repose essentiellement sur les travaux de l'ancien maoïste Michel Le Bris (breton de naissance et occitan d'adoption après un passage par le Paris des "années 68", directeur de la Cause du Peuple en 1970-71 etc. etc.).

    Nous avons déjà eu l'occasion, l'automne dernier, de rapprocher ce gigantesque mouvement ouvrier et paysan contre l'État central de celui des "Bonnets rouges" bretons ; et nous aurons une pensée émue pour notre "cher" Premier ministre Manuel Valls, dont Clemenceau est une idole revendiquée...


    1907

    E VOLGUERON PAS TIRAR !

    Era l'an 1907
    Los paures manifestavan
    E volguèron pas tirar
    Pòble e soldats éran fraires,
    E volguèron pas tirar
    los soldats lengadocians

    C'était en l'an 1907
    Les pauvres manifestaient
    Et ils n'ont pas voulu tirer
    Peuple et soldats étaient frères
    Ils n'ont pas voulu tirer
    Les soldats languedociens

    Extrait de Lengadoc Roge.
    C. Marti.


    1907. Le vin ne se vend pas. Et quand le vin ne se vend pas, c'est tout le Midi qui a la fièvre...

    Un député supplie le Parlement de prêter attention, avant qu'il soit trop tard, à la rumeur qui s'élève d'Occitanie :

    "Une chanson rude et farouche, qui remue des paroles de colère et de révolte, qui exhorte à se lever pour la lutte finale ceux qu'elle appelle les damnés de la terre, les forçats de la faim... La cigale a travaillé tout l'hiver comme tout l’été. Ce n'est pas sa faute si elle vient aujourd'hui crier famine. Je supplie la chambre de l'entendre..."

    Le Parlement applaudit le style vibrant de l'orateur, mais ne fait rien. C'est une longue tradition d'ailleurs que de supposer les Méridionaux volontiers exagérant leur situation : « Ce n'est pas si grave »...

    Mort aux fraudeurs !

    Et pourtant la situation est dramatique. Les cours se sont effondrés, on ne sait que faire du vin, on va jusqu'à s'en servir pour noyer un incendie à Marseillan ! C'est l'époque où nombre de petits viticulteurs ruinés deviennent des «bergougnous» allant mendier aux portes des villes. Les témoins rapportent des scènes de misère extrême : des familles se nourrissant de glands, des enfants marchant pieds nus, le vin vendu dans les cafés de Narbonne a deux sous l'heure (1)  !

    La crise atteint son paroxysme cette année-là, mais le marasme se développe depuis sept ans environ. À cette situation, trois causes essentielles :

    Les importations. Dans les années 80, le phylloxéra ravageant le vignoble occitan, les négociants se tournent vers les vins étrangers afin de satisfaire à la demande : 12 000 000 d'hectolitres sont ainsi importés chaque année.

    Dès la crise surmontée, le gouvernement encourage la reconstitution du vignoble en dégrevant de l'impôt foncier pendant cinq ans toute nouvelle plantation. Une véritable frénésie s'empare des vignerons méridionaux : forêts et mûriers sont arrachés, les prés retournés, on plante même dans le sable ! Aussi, dès 1904, l'Aude a-t-elle de nouveau un vignoble de 130 000 hectares, pour une production de 6 000 000 d'hectolitres.

    C'est une catastrophe, dans la mesure où les négociants préfèrent continuer à importer des vins d'Algérie, fort utiles pour le coupage, et de coûts moindres.

    Le sucrage. La réduction de la production intérieure française pendant la crise phylloxérique avait incité le gouvernement à autoriser la mise en vente de « vins de sucre », produits par la fermentation de marcs de raisin additionnés de sucre et d'eau (2).

    En théorie, ce sucrage ne devait pas dépasser 10 kilos de sucre pour 3 hectolitres de vin.

    Dès l'instant où la production redevient normale, la poursuite de ces pratiques devient un scandale : c'est susciter volontairement une crise que l'on appellera ensuite de « surproduction ». De fait, le gouvernement maintient cette loi, sous la pression des betteraviers du Nord, qui entendent ne pas perdre ce nouveau débouché à un moment où la Convention de Bruxelles interdit les primes à l'exportation et où les sucres de canne envahissent le marché intérieur. Il va même jusqu'à ramener les taxes sur le sucre de 60 francs par quintal à 25 francs, le 29 janvier 1903 !

    Sucrage du vin

    La fraude. En théorie ce sucrage est réglementé, soumis à la surveillance de l'administration. En fait on assiste à des fraudes colossales : « Certains ne se contentent pas de corser une vendange médiocre ou d'extraire des vins de deuxième, voire de troisième cuvée : on fabrique littéralement le vin à partir de sucre, de colorants, d'acides et de raisins secs importés de Grèce et de Turquie par dizaines de milliers de tonnes depuis la crise phylloxérique (3). »

    C'est l'époque où l'on voit en un an la consommation de sucre passer de 430 000 tonnes à 700 000 tonnes, c'est l'époque où les recettes les plus étonnantes circulent impunément, telle celle-ci que rapporte Félix Napo :

    Dans un fût défoncé, mettre un kilo d'acide tartrique, un kilo d'acide citrique, un kilo d'acide sulfurique. Jeter dessus un litre ou deux d'eau froide pour éviter l'explosion, puis mettre environ 60 litres d'eau bouillante, agiter avec un bâton et jeter dedans 100 kilos de sucre. Tenir le tout en mouvement en agitant pendant une demi-heure. Le sirop ainsi obtenu est prêt à employer. Vous savez qu'il faut environ 100 kilos de sucret pour 6 hectos de vin à obtenir à 10°. Le mélange ci-dessus est bon pour 6 hectos, et on renouvelle autant de fois qu'il est nécessaire...

    Le moût expédié, il vous restera le marc avec lequel vous opérerez une quantité égale de piquette en utilisant du sucre.

    revolte 1907 3En 1907 il a été calculé que la fraude porte sur 13 millions d'hectolitres, soit très exactement la différence entre l'offre et la demande. Qui parlera encore de "surproduction" ?

    Si la fraude atteint des proportions aussi incroyables, c'est qu'elle est protégée à tous les niveaux. En 1907, à Béziers, un trafiquant connu depuis longtemps n'est arrêté enfin que parce qu'il commet l'imprudence d'abattre un contrebandier. Les jurés le condamnent, mais le juge déclare que, bien que les formes légales aient été respectées, les jurés se sont trompés sur le fond et l'affaire est renvoyée à une autre session. Les jurés, scandalisés démissionnent ! ...

    Un autre exemple : dans une affaire d'acquit fictif et de mouillage à 35 %, un négociant de Charenton, installé à Béziers, le sieur Tessier, a été acquitté sur la seule affirmation que les 100 hl en cause étaient destinés à ses ouvriers. De nouveau poursuivi pour un excédent de 5 000 hl, découvert dans son magasin, il expliqua qu'une conduite d'eau crevée s'était déversée dans les foudres. On retrouva aussi des acquits validés par de faux tampons, mais les puissants amis du trafiquant tentèrent de faire suspecter... des employés de l'octroi. Il fallut un télégramme du Garde des Sceaux en personne pour décider le Parquet à ouvrir l'instruction. Quand on arrêta Tessier, ses livres de caisse et de comptabilité avaient disparu (4).

    Ces affaires se comptent par centaines, l'indulgence des juges fait scandale : c'est ainsi qu'un trafiquant de Millau impliqué dans une très grosse affaire se voit infliger... 50 F d'amende et quinze jours de prison avec sursis !

    Et le gouvernement continue tranquillement à nier l'évidence : « Tout cela n'est que fantasmagorie », prétend M. Guyot Dessaigne, ministre de la Justice ! On deviendrait enragé à moins...

    J'ai promis d'amener 100 000 hommes, les voila !

    Et le peuple occitan, de fait, devient progressivement enragé.

    Jadis tout n'était qu'allégresse;
    Aux vignerons point de souci.
    Hélas ! aujourd hui, la tristesse
    Règne partout en ce pays (bis)
    On n'entend qu'un cri de colère (bis)
    Guerre aux bandits narguant notre misère
    Et sans merci guerre aux fraudeurs,
    Oui, guerre à mort aux exploiteurs,
    Sans nulle merci guerre aux fraudeurs
    Et guerre à mort aux exploiteurs.
    Oui !

    La Vigneronne sur l'air de "Charles VI".

    Deux hommes vont alors jouer un rôle décisif : Ernest Ferroul, médecin, maire socialiste de Narbonne, et Marcellin Albert, cafetier et petit viticulteur d'Argelliers, un village situé à dix kilomètres au nord de Narbonne.

    Marcellin Albert, celui qu'on appellera d'abord ironiquement « le prêcheur des platanes » avant qu'il ne devienne, le temps d'une révolte, « le roi des gueux »...

    Pour Marcellin Albert, dès 1903, le sucrage apparaît comme «la petite fissure par laquelle passera l'éléphant capitaliste, qui sous peu de jours, viendra inonder nos marchés de vins artificiels au détriment de nos produits naturels».

    Il prêche d'abord pour son clocher : les vignerons d'Argelliers forment une « commission communale de surveillance » pour lutter contre la fraude. Leur exemple est bientôt suivi par les villages voisins de Coursan et Sallèles-d'Aude. Mais ailleurs, Marcellin Albert n'est toujours pas pris au sérieux. Et quand il vient apporter la contradiction à une réunion tenue à Narbonne par le député socialiste Félix Aldy, Ernest Ferroul, furieux, déclare : « Il est fou ! »

    Prolétariat agricole 1907

    Mais Marcellin s'obstine, parcourt les villages. Les jours de marché, il grimpe sur un arbre, harangue la foule des viticulteurs. Il commence à faire signer une pétition : Les soussignés décident de poursuivre leurs justes  revendications jusqu'au bout, de se mettre en grève contre l'impôt, de demander la démission de tous les corps élus et engagent toutes les communes du Midi et de l'Algérie à suivre leur exemple aux cris de : « Vive le vin naturel ! À bas les empoisonneurs ! »

    Il recueille 400 signatures. Le 16 juin 1905 la municipalité  d'Argelliers  démissionne, après celle d'Alignan-du-Vent (Hérault). Le 20 juin les viticulteurs empêchent une saisie à Argelliers même. À Coursan, les habitants décident la grève de l'impôt.

    C'est dans ce climat d'agitation diffuse que le correspondant lézignannais de La Dépêche du Midi écrit :

    De gaieté de cœur, les représentants du Nord, dignes descendants de Simon de Montfort, viennent de décider la destruction économique du Midi, qui a le tort d'avoir trop de soleil et aussi trop d'idées généreuses.

    Cette destruction, pour être plus lente et d'aspect moins violent que celle des Albigeois, produira les mêmes effets : la désertion dans nos campagnes, l'affreuse misère avec son cortège de privations et de douleurs dans nos villes.

    Mais ce n'est que feu de paille : les maires reviennent sur leur décision, Marcelin tente d'intervenir lors d'une réunion des maires tenue par Ferroul à Narbonne, il est éconduit. C'est alors qu'il va sur le marché, monte sur un platane et s'écrie : "Mes amis, écoutez-moi. J'ai promis à Ferroul, en 1903, de réunir ici cent mille hommes. Ayez confiance, un jour je tiendrai parole..."

    Marcellin Albert n'est encore que le  « prêcheur des platanes »...

    En mars 1907, dans un climat rendu très tendu par le scandale grossissant de la fraude, une commission parlementaire est désignée, qui devra enquêter dans la région. Marcellin Albert saisit immédiatement l'occasion : il réunit tous ses amis pour organiser une manifestation lors de l'arrivée de la commission et lui remettre sa pétition aux 400 signatures. Ils seront 87, petits propriétaires et ouvriers agricoles — les gros ne veulent même pas prêter de voitures. Drapeau en tête, au son du clairon et des tambours, ils se rendent à Narbonne où ils accueillent la commission, pour le moins surprise... Ferroul éclate : « Ah ! ça ne m'étonne pas, ce sont ces fous d'Argelliers et cet imbécile d'Albert... »

    Marcellin retourne à Argelliers triomphalement, il y installe un « bureau de défense viticole » qui sera animé par quelques amis du village.

    Le 24 mars ils organisent une réunion à Sallèles-d'Aude : 300 vignerons seront au rendez-vous. Le 31 mars ils sont 600 à Bize, le 7 avril 1 000 à Ouveillan» le 21 avril, à Capestang, dix à quinze mille... le fleuve s'est mis en marche. 

    Le tocsin

    Marcellin Albert monte à la tribune : Unissons-nous tous, sans distinction de partis, sans distinction de classes... Pas de jalousie ! Pas d'ambition ! Pas de haine ! Pas de politique ! Tous au drapeau de la défense viticole !

    À la fin du meeting dix-neuf communes décident de se fédérer : une semaine plus tard paraît le premier numéro du journal du comité d'Argelliers, Le Tocsin. Sa première page est comme un coup de poing : en trois parties, « Qui nous sommes ? », « Ce que nous voulons », « Notre organisation », tout y est dit de manière admirable.

    La commission d'enquête rentre à Paris, fait son rapport. La seule mesure proposée par Caillaux, ministre des Finances, c'est... l'impôt sur le revenu qui permettrait de « décharger de la plus grande partie de l'impôt foncier les départements du Midi ». La réponse est immédiate : le lendemain vingt-cinq mille personnes descendent dans la rue à Lézignan.

    Le 2 mai, 61 communes sont fédérées. Le 5 mai, à pied, en voiture, à bicyclette, par trains, la foule converge sur Narbonne. À 13 heures le défilé commence, commune après commune, chacune avec drapeaux, musique et pancartes de protestation. « " L'aigo al canal e lou sucre  al sucriè ", proclame la pancarte de Gruissan; Mont-redon défile avec son curé et une bouteille vide garnie d'un crêpe; Ginestas et Pépieux avec leur dernier croûton; Boutenac avec une souche fleurie; Moux avec une sardine; Villesèque-des-Corbières avec une courge au bout d'un parapluie; d'autres avec des porte-monnaie vides (5)... » C'est un torrent. Ils sont cent mille.

    Ferroul qui n'avait jusqu'alors que mépris pour ces « fous d'Argelliers et cet imbécile d'Albert » monte à la tribune :

    Citoyennes et citoyens, au nom de la ville de Narbonne, je salue les viticulteurs du Midi qui se sont levés pour la défense de leurs droits. Je vous souhaite la bienvenue et vous apporte notre adhésion... Voici longtemps que vous faites Crédit à l'État. L'heure est venue où la dette contractée envers vous doit être payée !

    Puis c'est au tour de Marcellin Albert de parler :

    "Au nom des amis fédérés et en mon nom personnel, je salue les Narbonnais. Il y a deux ans, j'ai promis à Ferroul de lui amener cent mille hommes. Les voilà !

    Les vignerons ne sont pas seuls à être venus : c'est tout le peuple occitan qui est là, et en particulier les ouvriers agricoles. Ce qui se décide ce jour-là, de fait, c'est la grande alliance de tout le Midi : les ouvriers marcheront aux côtés des paysans, tout comme les petits commerçants."

    Un ouvrier agricole monte à la tribune, et demande en pleurant si l'on peut se fier à l'union avec les propriétaires, vu que ceux-ci font jeter en prison des camarades, comme dans l'Hérault, à la suite des grèves de Cruzy. Bourges promet leur délivrance prochaine, mais l'assistance paraît sceptique. Ferroul se relève : "Je propose que les quatre-vingt mille citoyens ici présents demandent la libération immédiate de ces ouvriers !" La motion est acclamée (6). Le soir, les comités se réunissent à la mairie. Ils n'élaboreront pas de cahiers de revendications, plusieurs délégués ne voulant pas en entendre parler. Par contre c'est ce soir-là qu'est adopté à la demande de Marcellin Albert le texte du fameux « serment des fédérés ».

    Constitués en comité de salut public pour la défense de la viticulture, nous jurons tous de nous unir pour la défense viticole, nous la défendrons par tous les moyens.

    Celui ou ceux qui, par intérêt particulier, par ambition ou par esprit politique, porteraient préjudice à la motion première et, par ce fait nous mettraient dans l'impossibilité d'obtenir gain de cause seront jugés, condamnés et exécutés séance tenante.

    Si, à la date du 10 juin, le gouvernement n'a pas pris les mesures nécessaires...

    Le 12 mai, nouvelle manifestation, cette fois à Béziers. Il y aura environ 160 000 personnes. Frédéric Mistral, bien qu'il refuse de prendre la tête du mouvement, envoie un télégramme : « Vivo la terro et l'habitan que la boulego. Plus de poulitico : unioun en Lengadoc ! » (« Vive la terre et l'habitant qui la remue. Plus de politique : union en Languedoc ! »).

    revolte 1907 6

    Devant la détermination des manifestants, un ultimatum est adressé au gouvernement :

    Si, à la date du 10 juin, le gouvernement n'a pas pris les dispositions pour provoquer un relèvement des cours, la grève de l'impôt sera proclamée, et le comité envisagera s'il n'y a pas lieu de prendre des mesures plus énergiques.

    Le 19 mai, nouveau rendez-vous à Perpignan. Beaucoup   de   manifestants arborent à la veste une branche de pin ou une feuille d'amandier, pour répondre à leur manière au préfet des Pyrénées-Orientales, Dautresme, qui leur avait déclaré : « La vigne ne peut pas vous nourrir ? remplacez-la par des pins ou des amandiers ! »

    Et toujours plus de monde... Il en vient de partout, même du Jura ! Deux cent trente-sept communes envoient des délégations, les trains spéciaux se succèdent en gare, certains manifestants trop pauvres peur prendre le train ont fait 150 kilomètres à pied, acclamés de village en village. Ils sont 172 000 au rendez-vous...

    Le 26 mai, 250 000 personnes à Carcassonne. Cinq cents étudiants venus de Toulouse manifestent aux côtés des gueux, sous les acclamations. Et c'est ce jour-là, sous un tonnerre d'applaudissements, que Marcellin Albert s'écrie : "Comme au temps des anciennes croisades, comme au temps où les Albigeois venaient défendre sous les murs de Carcassonne, leur pays et leur foi, l’armée des vignerons est venue camper, aujourd’hui, au pied de l’antique capitale Carcassès. Cause aussi noble ! Cause aussi sainte ! Nos ancêtres du XIIIème siècle tombèrent en héros pour la défendre."

    Et le fleuve grossit toujours : 300 000 personnes le 2 juin à Nîmes, 800 000 à Montpellier le 9 juin ! Et puisque le gouvernement reste sourd à tous ces cris de révolte, la grève des impôts et la démission des élus est décidée à partir du lendemain. Ferroul donne l'exemple :

    "Nous sommes le Midi debout pour protester contre la misère et la faim. Dès demain, pas une municipalité qui soit digne du nom de méridionale ne sera debout. D'ici trois jours, vous répondrez à ce défi : nous sommes chargés d'exécuter le décret des gueux. Midi, nous jurons de te sauver, de te faire respecter du riche.

    Citoyens, aux actes maintenant : demain à 8 heures du soir je fermerai l'hôtel de ville après y avoir fait arborer le drapeau noir et, au son du tocsin de la misère, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement !"

    Les municipalités démissionnent et la grève de l’impôt devient effective.

    Le 10 juin la Chambre des Députés entame la discussion sur le projet de loi tendant à réduire les abus du mouillage et du sucrage des vins. Mais la coalition des betteraviers est trop forte : il ne sort pratiquement rien des débats.

    Le même jour Clemenceau reçoit les préfets du Midi : les démissions des municipalités ne seront pas acceptées.

    Avant tout, force doit rester à la légalité républicaine.

    Le 12 juin, 149 municipalités ont déjà démissionné. Le 14 juin, elles sont 442 : 185 dans l'Hérault, 160 dans l'Aude, 88 dans les Pyrénées-Orientales, 9 dans le Gard.

    On hisse le drapeau noir, on brûle les écharpes tricolores, on annonce aux populations que l'impôt est supprimé, les portes de nombreuses mairies sont murées. À Pollestres, dans les Pyrénées-Orientales, on place une pancarte « Commune libre » à l'entrée du village.

    Le 15 juin, les fédérés décident de s'organiser en « fédérations départementales, qui formeront une confédération générale placée sous la direction du comité d'Argelliers ». Certains y verront une sorte d'embryon d'un « pouvoir occitan ».

    L'explosion occitane.

    jpg_histoire_vins1907-e054e.jpgQue ses dirigeants le veuillent ou non — en fait dès cet instant on les voit en perpétuelle oscillation — le mouvement déborde largement le problème du vin, pour prendre une dimension occitane.

    Ce qu'affirme la voix des « gueux », c'est que c'est tout le Midi qui crève, que c'est tout un peuple qui est visé ; et que c'est tout un peuple qui se lève. Et dans l'instant du soulèvement le peuple occitan retrouve son histoire, brandit sa culture et sa langue avec fierté.

    C'est ce qui explique les déclarations fracassantes de Ferroul et Marcellin Albert, c'est ce qui explique les contacts pris avec Mistral pour qu'il assure la direction idéologique de la révolte. Car cette idée occitane n'est pas née dans le cerveau de quelques-uns : elle est, même confuse, le sentiment de tous. Elle seule pouvait permettre ce mouvement uni de toutes les classes populaires, elle seule pouvait jouer le rôle d'opérateur de l'unité de tout un peuple. Il est frappant de noter que la quasi-totalité des pancartes étaient rédigées en langue d'Oc et que beaucoup d'entre elles marquaient l'opposition du Midi et du Nord (7).

    Ce caractère occitan est si net que tous les journalistes le notent. Certains pour applaudir, tels Reverdy dans La République sociale : "Peut-être viendra-t-il le jour où le Midi, prenant lui-même la direction de ses affaires, trouvera, dans une direction nouvelle, le bonheur qu'on lui aura refusé..."

    D'autres, pour s'inquiéter, tel Le Figaro : "Ne vous y trompez pas, c'est un pays à reconquérir, comme au temps de Simon de Montfort."

    ... Ou pour s'indigner, comme L'Aurore : "Autrefois, ça n'aurait pas traîné : on aurait déjà appris à ces messieurs des départements fédérés qu'il y a une République une et indivisible, et que cette République ne tolère pas qu'on joue avec elle au séparatisme". Dans un tel climat, la démission de toutes les municipalités, la grève de l'impôt prennent un caractère d'extrême gravité.

    La réponse de Clemenceau : l’armée.

    Pendant que le Parlement se perd en discussions, Clemenceau agit : l'arrestation de Ferroul et Marcellin Albert est décidée, les troupes et des renforts de gendarmerie convergent sur le Midi.

    Et pendant que déferlent sur Narbonne le 14e régiment d'infanterie de Brive, le 80e de Tulle, le 10e cuirassier de Lyon, le 139e de ligne d'Aurillac, pendant que le 17e de ligne jugé peu sûr est déplacé de Béziers à Agde, et alors que la population tente de l'en empêcher et se regroupe pour défendre sa demeure, Ferroul se rend aux autorités !

    1907 révolte vignerons

    Plusieurs membres du comité d'Argelliers sont arrêtés, mais Marcellin Albert, qui multiplie les appels au calme, demeure introuvable.

    L'agitation est considérable.

    Le 19 juin le comité viticole d'Olonzac expulse le juge de paix; de la mairie. Le soir, à Montpellier, c'est l'émeute : 24 gendarmes seront blessés et 25 personnes arrêtées. Émeute aussi à Narbonne : la sous-préfecture est attaquée. Là troupe tire, charge, massacre sauvagement. Bilan : un mort, plusieurs dizaines de blessés graves.

    Rémy de Gourmont devait écrire plus tard : On a envoyé contre les vignerons en détresse des escadrons qui ont chargé comme à Reichshoffen.

    Les incidents se multiplient partout, la présence des troupes d'occupation rend folles de rage les populations. Narbonne est placée en état de siège après que plusieurs « mouchards » (agents de la sûreté) aient été lapidés. Une section du 139e de ligne tire sur la foule : 4 morts, une dizaine de blessés. Le même jour la préfecture de Perpignan est attaquée et incendiée. Deuxième soir d'émeute, aussi, à Montpellier. Et les arrestations se multiplient, ainsi que les blessés...

    E volguèron pas tirar !

    C'est alors qu'éclate une nouvelle qui va secouer toute la France : 500 soldats du 17e de ligne, cantonnés à Agde se mutinent, refusent de tirer sur leurs compatriotes, pillent la poudrière, prennent la route de Béziers.

    Nous serions des fainéants si nous laissions tuer nos parents. Nous irons chasser les cuirassiers qui ont tué nos frères.

    Des gendarmes se portent à leur rencontre, essaient de les raisonner. Sans résultats : "On assassine nos parents, nous allons les défendre. Inutile d'insister, vous ne nous ferez pas changer d'avis."

    Au petit matin du 21 juin les mutins du 17e arrivent à Béziers, sur les allées Paul-Riquet. Ils n'iront pas plus loin, ils vont se faire vendre. Le comité de défense viticole se précipite, tente de les calmer, fait pression sur la troupe et sur les autorités militaires pour « arranger » l'affaire.

    Les mutins se rendent : Clemenceau leur a juré qu'il n'y aurait pas de punitions individuelles. Mais ce serment de Clemenceau est un faux, rédigé par Palazy, un des membres du comité de défense... Et le  17e paiera très cher cette trahison : déporté à Gafsa dans des conditions d'hygiène déplorables, il sera plus tard envoyé en première ligne, sans protection d'artillerie, contre les Allemands. Un seul en réchappera. Il portait sur son front une inscription : «enfant du malheur»... 

    205-gaston-montehus-gloire-17ieme-1907-l-8.jpeg

    Ce soir-là c'est à nouveau l'émeute à Montpellier tandis qu'à Paulhan les habitants ont coupé la voie pour empêcher le 142e de rejoindre Béziers. Ils séquestrent aussi le sous-préfet de Lodève, qui ne sera libéré que le lendemain. Ce sont les derniers sursauts. Le commencement de la fin...

    La fin du roi des gueux.

    Mais que devient Marcellin Albert ? Le 20 juin, il est parti à Paris, le 23 juin il demande à voir Clemenceau. Le « Tigre » se joue de lui, le convainc de retourner dans le Midi pour tenter d'y calmer les esprits avant de se constituer prisonnier. Clemenceau lui délivre un sauf-conduit, lui donne un billet de 100 francs pour son voyage de retour.

    Dès le lendemain, la presse en est informée. On décrit Marcellin Albert pleurant dans le bureau de Clemenceau, se lamentant sur ses fautes, jurant d'essayer de réparer. Marcellin Albert tente de s'expliquer ? Peine perdue : le sauf-conduit et le billet de 100 F sont les preuves évidentes de sa trahison !

    Quand il rentre et qu'est connue la nouvelle, son peuple l'accueille comme un traître. Dans son village même on veut le pendre. Plus tard à Sigean, il sera roué de coups...

    Ainsi finit le « roi des gueux ».

    Un traître ? Certainement pas : sa sincérité fut évidente. Mais sans aucun doute fut-il si effrayé par là tournure des événements qu'il tenta un dernier effort auprès de Clemenceau.

    Ferroul qui sait son heure venue l'enfoncera au maximum : « Marcellin Albert est un grand enfant... le rôle qu'il avait assumé n'était pas à sa taille. » Ce serait moins gênant si cela ne signifiait pas aussi : « Les gueux sont de grands enfants... c'est maintenant aux politiciens et aux riches de prendre les choses en main... »

    La révolte vendue.

    La « trahison » de Marcellin Albert, l'arrestation de Ferroul, les appels au calme de dirigeants dans lesquels ils plaçaient leur confiance... la mobilisation décroît peu à peu. C'est un nouvel acte qui commence, où les « gueux » n'auront plus la parole.

    Dès le début des affrontements, on avait d'ailleurs vu la direction du mouvement se scinder. Marcellin Albert croyait vraiment que la succession de manifestations de plus en plus énormes suffirait à faire plier le gouvernement. Les jours suivant la manifestation de Montpellier, lorsqu'il comprend qu'il ne peut pas aller plus loin et que le gouvernement ne bronchera pas, Marcellin se rend «coupable» d'un appel désespéré à Clemenceau désavoué par le Comité d'Argelliers.

    ferroul.jpgFerroul, lui, est beaucoup plus politique : il a méprisé la révolte des miséreux tant qu'elle n’était qu'embryonnaire, il a su tourner casaque dès qu'elle est devenue une force, pour en prendre la tête ; c'est lui qui se montre le plus dur en paroles : Pensez-vous qu'il suffira d'avoir fait ces manifestations et même de les continuer indéfiniment pour obtenir satisfaction ? Voulez-vous reculer ou bien ratifier à votre tour cette date extrême, où les actes devront succéder aux paroles ?

    Mais le jour où l'affrontement qu'il a suscité devient imminent, Ferroul s'empresse de se rendre aux autorités. Il est rentré en prison comme un martyr, on ne pourra rien lui reprocher sur la suite des événements, il ressortira de prison en héros, quand la révolte des gueux aura été brisée.

    Le calcul est simple, pour ce représentant de la bourgeoisie « socialiste » de Narbonne : puisque la révolte populaire est aussi inéluctable qu'un torrent, mieux vaut en prendre la tête, pousser à l'affrontement, disparaître au bon moment, puis revenir sur scène comme un triomphateur lorsque la révolte est décimée : ainsi est assuré son pouvoir et à travers lui, comme on va le voir, celui des gros propriétaires. Le front uni de tout un peuple ne servira que les intérêts des riches propriétaires locaux. Les gueux auront été battus deux fois...

    La création de la C.G.V.M.

    La suite n'est plus que scénario classique : Clemenceau retire ses troupes mais, pour marquer son autorité, multiplie les vexations telles que des pluies de décorations aux officiers assassins (ce qui donne à Ferroul libéré l'occasion de se montrer, lui aussi, virulent).

    Et puis l'on négocie, entre « gens sérieux ». D'un côté, Clemenceau fait promulguer une loi réglementant le mouillage et la circulation des vins. De l'autre les vignerons s'organisent en une Confédération générale des vignerons du Midi. En principe elle sera constituée par les propriétaires (petits et gros), les artisans et commerçants, les ouvriers agricoles. Mais dans les faits il n'en va pas ainsi. Les ouvriers agricoles, les miséreux qui se sont battus avec acharnement seront aussi exploités, sinon plus qu'auparavant (8). La Fédération des ouvriers agricoles du Midi quitte la C.G.V.M. : "Nous ne voulons plus continuer à être les collaborateurs de propriétaires qui, après nous avoir embrigadés dans les meetings au cours de la crise viticole en nous disant : « Aidez-nous aujourd'hui, nous vous aiderons demain », font faillite à leurs engagements".

    Quant aux petits propriétaires, ils ne sont pas plus satisfaits : la petite propriété s'est imposée d'énormes sacrifices pour prendre part aux manifestations viticoles, et elle est aujourd'hui sacrifiée par de gros propriétaires qui, en jetant un stock énorme de vins sur le marché, établissent les cours auxquels devront vendre les producteurs. Il nous appartient de nous dresser en face de ceux qui veulent nous affamer.

    Et Ferroul, le socialiste ? Il dirige la C.G.V.M !

    Lui qui écrivait au moment de la révolte : "Bourgeois et prolétaires ont marché simultanément, ces derniers faisant trêve aux légitimes rancunes que la rapacité des exploiteurs fit imprudemment grandir dans leurs esprits. Le peuple fait crédit au bourgeois. Que celui-ci ne l'oublie pas..." écrit maintenant, alors que le bourgeois a « oublié » les engagements pris en 1907, alors que les ouvriers agricoles, trahis par les propriétaires, sont plus exploités que jamais et parlent de révolte : "Laissons les politiciens, le gouvernement, ceux qui en vivent, ses agents, ses policiers, ses salariés, ses quémandeurs. Ils nous disent : ouvriers, n'allez pas avec les propriétaires, et ils disent aux propriétaires : n'allez pas avec les ouvriers. S'ils parlent ainsi, c'est parce que leur fortune et leur domination sont intéressées à notre division."

    En clair : ouvriers, laissez-vous exploiter !

    L'Éclair de Montpellier écrivait : « II appartient aux conservateurs de se mettre à la tête du mouvement syndical, de lui imprimer une direction rigoureusement professionnelle et de lui restituer ainsi son caractère traditionnel et contre-révolutionnaire...»

    C’est fait. En la personne d’un certain Ferroul, qui se disait socialiste.

    Ainsi finit la révolte des vignerons. Elle restera dans toutes les mémoires comme une grande et héroïque page d’histoire, comme un grand sursaut de la conscience occitane.

    Et parce que les causes de la misère sont restées les mêmes et que l’on n’apprend jamais tant que dans les défaites, la révolte de 1907 est plus que jamais actuelle.


    (1) Témoignages rassemblés par Félix Napo, 1907, La Révolte des vignerons, Privat éditeur

    (2) Cette addition de sucre augmente le degré du vin

    (3) Félix Napo, op. cil., p. 23-25

    (4) Félix Napo, op. cit., p. 35

    (5) Félix Napo, op. cit., p. 47

    (6) Félix Napo, op. cit., p. 49

    (7) Garons (Gard) : « Assez longtemps le Nord a triomphé du Midi. » Bouillargues : « Le vigneron est-il français ou simplement contribuable ? » Caux : « Oh, France, n'attends pas que le Midi te renie ! » Saint-Estève : « La France s'arrête-t-elle où commence la vigne ? » etc.

    (8) Les voix attribuées sont proportionnelles à la superficie et à la quantité produite, ou aux taxes versées. Un petit propriétaire se retrouvera avec 2 voix lorsqu'un gros en peut totaliser 10, et un négociant 5 !

     

    L'hymne des révoltés 

    "Jadis tout n’était qu’allégresse
    Aux vignerons point de soucis
    Hélas ! Aujourd’hui, la tristesse
    Règne partout en ce pays (bis)
    On n’entend qu’un cri de colère
    Un cri de rage et de douleur (bis)
    — 
    Guerre aux bandits narguant notre misère
    Et sans merci guerre aux fraudeurs,
    Oui, guerre a mort aux exploiteurs,
    Sans nul merci guerre aux fraudeurs
    Et guerre à mort aux exploiteurs
    Oui...
    — 
    En vain on veut sécher nos larmes
    Nous berçant d’espoir mensongers ;
    Les actes seuls donnent des armes
    Quand la patrie est en danger (bis)
    Tous au drapeau, fils de la terre
    Et poussons tous ce cri vengeur (bis)
    — 
    C’est dans l’union qu’on aiguise
    Les glaives qui font les vainqueurs,
    Et la victoire n’est promise
    Qu’à l’union des gens de coeur (bis)
    Quand la bataille s’exaspère
    Il ne faut pas de déserteurs ! (bis)"

     

     


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